‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 20 sur 63 · LE MULET · texte numérisé non relu

LE MULET

Nous avons mesuré la distance qui sépare le cheval de l'âne, le gentilhomme du manant ; reste à parler de la race intermédiaire, du métis provenant de lalliance des deux espèces, du bourgeois enrichi, du mulet.

Le mulet est le triste emblème de la féodalité d'argent.

Le mulet, ou plutôt la mule, adore, comme le cheval, les grelots, les panaches, les caparaçons brodés et les galas pompeux: Ainsi le bourgeois vaniteux recherche les décorations et les titres, et son épouse aspire à figurer dans le quadrille des princes, auprès des grandes dames.

La mule aime à s'attacher au char des papes et des reines,

royautés pacifiques. Le bourgeois n’est pas moins plat en ses adulations intéressées que le véritable gentilhomme, l'homme de cour.

La mule marche d’un pas relevé en faisant sonner ses sonnettes. Ainsi le bourgois huppé de la petite ville, le gros bonnet de la Bourse, aime à parler deJses richesses et à faire sonner ses éeus.

Malheureusement pour le mulet, je cherche et ne trouve pas chez lui cette ardeur des combats, ce courage bouillant, qui poé- ‘tisent, s'ils ne la légitiment pas, l'oppression de la caste aristo— cratique. Vainement le bourgeois enrichi essaie-t-il de se donner un air imposant en se couvrant le chef du redoutable bonnet à poil de la milice citoyenne ; il vise au majestueux et n'’atteint qu'au risible. La coiffure martiale, au lieu de concourir à dissimuler le bout de l'oreille d’âne, de l'oreille paternelle, semble s’ingénier au contraire à lui donner des proportions gigantesques. Une des passions malheureuses du négociant, du calicot, de l'officier de garde nationale, est la passion du cheval. Or, il y a antipathie insurmontable entre les deux espèces ; et il est rare que les mariages forcés qu'on voit de temps à autre se conclure entre elles n’aboutissent pas très-vite à une séparation de corps.

L'étalon généreux, à l'instar du vrai gentilhomme, est toujours prêt à voler au secours de la république menacée, — le mulet (lisez bourgeois) aime autant se faire remplacer dans cette fonction désobligeante. — Le mulet (lisez bourgeois) veut bien abuser de tous les privilèges de la propriété foncière, chasse, pêche, cueillette, droit d’insouciance, mais 1l désirerait en même temps en éluder les charges. I aime mieux payer pour faire défendre le sol, payer pour faire veiller au maintien de l’ordre que de se charger lui-même de la besogne. Qu'est-ce qu'il demande, ce brave et digne accapareur qui a volé deux ou trois millions à la société dans le commerce des farines ? Il demande à cette société qu'elle lui assure la jouissance paisible de ses droits, fruits de son travail. C’est un ami de l’ordre et de la paix à tout prix, abonné fidèle du journal de Juda et exact en ses paiements.

Le mulet tient beaucoup plus de son père l'âne, quant aux facultés intellectuelles, que de sa mère la jument. Quoique moins aventureux et plus réfléchi que le cheval, il est encore plus têtu et plus opiniâtre que lui dans ses rébellions contre la justice, et il y à peu à espérer qu'il fasse un auto-da-fé de ses titres de rente, comme le cheval en a fait un de ses titres de noblesse dans la nuit du 4 août, En fait de littérature et de spectacles, il affectionne par dessus tout, comme lâne et le paysan, le mélodrame et la guillotine. La postérité ne lui pardonnera pas d’avoir voté la mort des affamés de Buzançais.

Le mulet, emblème de la féodalité mercantile, emblème du bourgeois têtu et vaniteux, n'a pas été destiné par Dieu à faire souche (1). Que le saint nom de Dieu soit béni !

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