‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 21 sur 63 · RUMINANTS DOMESTIQUES · texte numérisé non relu

RUMINANTS DOMESTIQUES

C'est la famille de mammifères la plus importante, sinon la plus riche en espèces, et la plus utile à l'homme par les nombreuses qualités de son esprit et de sa chair. Il faut croire que les as— tres, dont le concours l’a créée, n’ont guère été troublés dans leurs opérations, car la série est presque complète, et nous retrou— vons ses groupes sous toutes les latitudes : l’antilope , la girafe, le zèbu sous la zône torride; le renne jusque dans les régions glacées où la terre ne vit plus. La providence maternelle, qui veille sur la destinée des globes, a su distribuer les pièces de son plus précieux mobilier, de manière à ce que chaque contrée , même la plus déshéritée , eût la sienne. C’est elle qui a donné au cha-

(1) La mule n’est pas stérile dans l’acception absolue du mot, puisqu'il est connu depuis des milliers d'années qu’elle peut produire par accouplement avec le mulet, avec le cheval et avec l’âne. C’est la race elle-même qui est frappée d'infécondité, puisqu'elle ne peut se perpétuer indéfiniment par ses femelles et que sa fécondité s'arrête à la troisième ou quatrième génération. Les savants quise sont occupés de cette question intéressante des mulets ou des métis, ne me paraissent pas lavoir comprise jusqu'ici, faute d’avoir limité Ja puissance de l'homme. L'homme peut modifier et améliorer ies espèces créées, mais non en créér de nouvelles. Les mulets, qui sont un produit de l’art ou de la création humaine, doivent apporter en naissant pour principaux caractères naturels la neutralité du sexe et l'aptitude à tous les services. A‘nsi les mélis de faisan et de poule commune s’engraissent avec autant de facilité que les chapons et remplissent avec plus de complaisance encore que ceux-ei l'office de couveuses, oubliant complétement leur sexe. La chair du mulet est de beaucoup préférable aussi à celle du cheval et pourrait devenir succulente, si l'on y tenait beaucoup ; et jamais le mulet n'aurait songé à son sexe, si les savants n'avaient éprouvé le besoin de s’en préoccuper pour Jui. Le mulet, qui n'est pas un sot, sait parfaitement que sa race bâtarde est frappée d'infécondité, et il n’essaie pas de se révolter contre la condamnation du sort. Or, quand il renonce si philosophiquemeut et si spontanément à l'amour et à ses peines, c'est mal à nous de lui monter la tête avec des chimères et de l'abuser par l'espérance d'une postéritè fabuieuse,

meau, avec la sobriété et l’instinct de deviner les sources, le large sabot qui le fait glisser comme un navire sur la houle embrasée

: du désert ; c’est elle qui a donné la légèreté de l'oiseau au chamois, au bouquetin, à l'isard, pour voltiger sur la crète des pics, au séjour des neiges éternelles.

Nulle famille n'a fourni à l’homme autant de serviteurs dociles que celle des Ruminants, témoin le troupeau de bœufs, de moutons et de chèvres, le troupeau, premier élément du bien-être de l’homme, la plus intéressante de ses conquêtes animales. Les Ruminants ont fait pour l’homme dans l’ordre des quadrupèdes ce qu'ont fait les gallinacées dans l’ordre des oiseaux; ils ont donné à toutes les bêtes l'exemple de la soumission à leur roi légitime. L'homme ne sait pas encore tout ce qu'il doit de gratitude à ces deux races modèles dont les unes, celles à lui ralliées comme le bœuf, le mouton et la dinde, le servent, le nourrissent et l'habillent; et les autres, les rebelles, le chevreuil, le faisan, la caille, entrent pour une si large part dans ses festins et dans ses plaisirs comme gibier. Avant cinquante années du régime d'harmonie, tous les Ruminants seront à nous, le karibou du Nord comme l'élan du Cap, et le bison des prairies herbeuses de l'Amérique occidentale, comme le buffle soi-disant indomptable des forêts de l’Abyssinie et des îles de la Sonde. La vache domestique a déjà fait de jouables tentatives vers les parages de Terre-Neuve, pour rallier le karibou. La vache laitière de Terre-Neuve s’appelle génisse.

Dieu a écrit lui-même la bonté, la placidité, l'innocence dans l'œil des Ruminants; car Dieu a voulu que toutes les bêtes portassent leur caractère écrit dans le regard, comme les fleurs leur nom brodé sur le champ de leur corolle. C’est pour cela que le vieux procureur a du renard dans les traits et que la figure de l'usurier juif vous fait songer malgré vous au vautour.

Le peuple grec, qui comprit si admirablement les lois de l’analogie umiverselle, le peuple grec a chanté dans ses poèmes l'œil bleu du Ruminant. La reine de l’Olympe païen , la fière Junon, se trouvait excessivement flattée de s’entendre appeler la déesse aux yeux de bœuf (boopis) par ceux qui lui faisaient la cour. Les Persans, les Arabes, une foule de poètes jaunes et noirs de la ligne équinoxiale, ont épuisé les formules d’adoration les plus hyperbo-

liques pour célébrer le regard velouté de la gazelle. Je ne vois pas de mal à cela certainement; toutefois, si le sort m'avait fait naître amoureux et Persan, j'avoue que je me ferais scrupule d’attribuer le regard de la femme aimée à la gazelle, quand il est évident que c’est la gazelle qui a emprunté son regard à la femme aimée. Il y a toujours bénéfice, selon moi, à dire les choses comme elles sont.

Et comme toutes ces espèces innocentes étaient destinées à servir de pâture aux espèces malfaisantes, l’homme en tête; comme toutes symbolisent le travailleur, le juste, opprimé, persécuté par la coalition des parasites, par celle des loups-cerviers notamment, Dieu a marqué leur face du cachet de victime. Aux races les plus persécutées, daim, cerf, chevreuil, etc., à ces doux yeux si grand ouverts, si remplis d’innocence, il a donné la faculté des larmes. un don qu’il a refusé obstinément au chien, et sagement a-t-il fait, car le chien eût abusé de ce moyen de séduction pour se rendre maître de l’homme.

Ce fut un grand évènement dans la société primitive que la conquête du taureau, et dont on parla bien long-temps. Le chien fut pour beaucoup dans cette victoire importante de l'homme sur la brute; l’histoire ne l’a pas dit assez; l'ingratitude est le vice dominant de l’homme des sociétés limbiques. Du jour où le taureau docile accepta le servage, la société transita de Sauvagerie en Patriarcat : pas immense ! Ce fut la première rédemption de Fhu-— manité après sa chute, et la reconnaissance du monde rédimé de la faim éleva des autels aux dompteurs du taureau, aux inven— teurs de la charrue. L'Egypte bâtit des temples au bœuf Apis, comme au chien Anubis. La Grèce, sage imitatrice de l'Egypte, admit Bacchus et Triptolème au rang des dieux, et fit une place brillante au chien et au taureau parmi les constellations de son ciel.

Avouons pourtant que nous aurions tous un peu plus profité dans nos classes, si nos professeurs, au lieu de nous rabâcher les batailles d'Alexandre, eussent pris la peine de nous instruire de l'histoire de chaque conquête de l’homme sur la nature, de la conquête du blé, de la vigne ou du bœuf, et de l'influence d'icelle sur les progrès de l'humanité. Eh! sans doute, mais voilà le Ac: si les savants s’avisaient de rendre les études attrayantes, lesen-

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