‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 22 sur 63 · NP NN · texte numérisé non relu

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fants, en deux ans, en sauraient un peu plus que leurs maîtres, et ceux-ci perdraient bientôt l'avantage de position que leur a con- -servé jusqu'ici l'ignorance des masses. C’est toujours, hélas! V’histoire des répulsions de tous les corps constitués pour les grandes découvertes, que le découvreur s'appelle Galilée, Fourier ou Colomb ; c’est la vieille guerre de l’obscurantisme contre le progrès, de la papauté contre la philosophie, du prêtre contre l'homme. Nous-mêmes, nous autres Français, qui nous disons le peuple spirituel et progressif par excellence, le peuple ami du nouveau, nous n'avons de sympathie que pour la routine, de sarcasme et d'esprit que contre les inventeurs ; nous semblons craindre tou jours que le temple ouvert à nos grands hommes par la patrie reconnaissante ne soit pas assez grand pour contenir toutes nos gloires. J’assistais une fois à une leçon de musique vocale chez les frères de la doctrine chrétienne, baptisés par la secte libérale du nom d’ignorantins. La leçon, lecon gratuite, était donnée par un de ces intrépides soldats de la bonne cause qu'aucun mauvais vouloir ne décourage, qu'aucun obstacle ne saurait faire dévier de la voie du bien, où les guide une impulsion supérieure, par M. le docteur Chevé, un homme que ma raison proclamerait l'une des plus nobles intelligences de l’époque, si mon affection ne l’appelait mon ami. Il y avait là une centaine d'enfants attentifs et dociles aux paroles du maître, une centaine de virtuoses passionnés pour leur art, ainsi que l'aftestaient la vigueur et l’entrain de leurs chants, et fiers, comme le sont tous les enfants, toutes les créatures sincères, d’étaler leur savoir aux yeux des étrangers. Ils avaient deux mois d’études, et ils chantaient à première vue des morceaux de Rossini et de Méhul ; et l'heure de la leçon musicale, qui partout ailleurs dans les écoles est une heure de supplice pour quatre-vingt-dix-neuf élèves sur cent, était devenue pour ceux-ci, pour tous, une heure de récréation ; elle ne commencait jamais assez tôt et ne finissait jamais assez tard... et je comprenais à l'explosion de ces joies triomphantes de la troupe enfantine, à la touchante expression des sympathies des disciples pour le maître, qu'il pouvait y avoir pour celui-ci, riche ou pauvre, une récompense plus précieuse que l'or. La méthode d'enseignement qui produit ces merveilles et à qui ces prétendus frères ignorantins ;, — qui se chargent de l'éducation des enfants

pauvres, — ont seuls osé ouvrir un asile dans le sein de leurs établissements, est la méthode de Rousseau, perfectionnée par Galin et par ses continuateurs, M. Aimé Paris, M. et Mme Emile Chevé. C'est une méthode mise au jour depuis vingt ans et appréciable au- Jjourd'hui à l'expérience. La méthode Galin a fait de la science de la musique la plus facile et la plus élémentaire de toutes les sciences d'agrément, une science abordable à tous les âges, à toutes les professions, à toutes les fortunes. Il dépend d'un grand-maitre de l'Université, d’un homme riche, de faire adopter partout l'emploi de cette méthode, dont la vulgarisation répandra sur la génération qui s'élève des torrents d'harmonie. Les infatigables disciples de cette méthode sont là qui multiplient les expériences, qui demandent le concours publie, le concours à leurs frais, pour en finir avec les procédés de la routine, pour affranchir l'enfance des tourments d'un apprentissage répugnant et absurde, pour augmenter la somme des jouissances de tous dans une proportion indéfinie. Or, par les ordres d'un grand-maitre de l'Université, homme de bonnes intentions, dit-on, un concours eut lieu un jour entre toutes les méthodes d'enseignement musical, pour savoir à laquelle serait dévolu le titre de méthode officielle. La méthode Galin fut la seule que les directeurs du haut enseignement musical de France exclurent du concours !... Disons cependant, à l’excuse du ministre et de la France, que la haute direction de cet enseignement musical appartient à un étranger, un médecin espagnol.

Pourquoi cela? Pourquoi cette exclusion inique prononcée contre la méthode naturelle qui supprime les difficultés d'un art et change le travail épineux en plaisir ? Pourquoi cette préférence systématique en faveur de l'ancien système, dont l'écriture barbare et indéchiffrable est à celle de Galin ce que le chiffre romain est au chiffre arabe ? Pourquoi ? pourquoi ? Demandez-le à Don Orfila, doyen de la Faculté de médecine, et grand-maitre de la musique en France. Demandez-le à tous ces vieux professeurs de Conservatoires, à tous ces fieffés /gnorantins, dont la pauvre industrie serait ruinée si la nouvelle méthode prévalait.

J'ai demandé une fois à M. Eugène Sue, de qui les généreuses sympathies sont acquises à lous les chercheurs de vérités et à tous les émancipateurs du pauvre, une mention honorable pour

la méthode Galin et ses infatigables propagateurs, le docteur Emile Chevé, Mme Chevé, M. Aimé Paris. Je suppliais le célèbre romancier de profiter du privilège de son talent et de sa popularité pour attacher son nom à l'abolition d'une des tortures de l'éducation actuelle, l’enseignement musical par les anciens procédés, enseignement condamné par Weber, par Chérubini, par Auber. Pas de pitié, lui disais-je, pour ce mauvais gibier que je vous ai rabattu, pour ces oiseaux de nuit qui huent à la lumière, pour ces tortureurs jurés de l'enfance qui retarderaient sans remords le progrès d’un demi-siècle, pour toucher leurs appointements une semaine de plus. Frappez, n'ayez pas peur, les accents de la reconnaissance populaire seront toujours assez forts pour couvrir les imprécations de l'obscurantisme aux abois. Ah! que si j'avais rallié à moi, par la double solidarité des mêmes affections et des mêmes haines, quelque tireur hors ligne, à la main exercée, impitoyable, au coup d'œil sûr, comme je remplirais avec bonheur et rage l'office de limier pour détourner la mauvaise bête et la faire passer à portée de son arme!..…….

M. Eugène Sue a déféré à ma supplique, et sur le rapport consciencieux qui lui fut fait par un homme du métier des résultats merveilleux de la méthode Galin, le noble écrivain a rendu au dévouement de ses propagateurs l'hommage public qui leur était dû. Merci à vous , M. Eugène Sue, au nom de tous les amis du progrès !

Je sais bien qu'on va me reprocher encore de m'être écarté de mon sujet. Au contraire, je ne l'ai pas perdu de vue une minute, mon sujet, l'ordre des Ruminants, et voici que j'y reviens par la voie la plus douce, celle de la mélodie... Le Ruminant adore la mélodie. la mélodie et le sel, l’une qui parfume l’âme, l’autre qui purifie le corps.

Oui, et cette passion de la mélodie est encore un des signes où se reconnaissent les douces et nobles natures, les créatures victimes. Le lézard, emblème de l'innocence, raffole de la flûte. Le bœuf oublie à écouter la plaintive vilanelle et la dureté du sol et la profondeur du sillon. La folle par amour se guérit par des airs tendres. Et quelle douleur, en effet, ne se détendrait pas, quel orage du cœur ne fondrait pas en pluie de larmes sous l’impression suave et mélancolique qui vibre dans les accents de certaines

voix de femmes, qui s'échappe par bouffées balsamiques de l’/nvilation à la Valse où de la Dernière Pensée de Weber ! Je me suis procuré déjà bien des ennemies parmi le beau sexe de l'Asie- Mineure, pour avoir proclamé cette grande vérité : on aime les femmes grasses, on n'adore que les #inces. Eh bien! je ne crains pas d'attirer sur ma tête une nouvelle disgrace en disant : Pas d'organe harmonieux et velouté, pas de femme ; pas de romance, pas d'amour... d'amour complet, s'entend, amour de collégien ou de prêtre. L'histoire dira comme moi, un jour, que parmi les femmes célèbres de ce temps, les deux qui réalisèrent le mieux l'idéal pour une foule d’esprits distingués, Marie Malibran, et une autre, une Marie aussi, étaient de grandes artistes, chez qui la puissance de séduction résidait dans beaucoup de places, mais surtout dans la voix.

Le monde a connu de bonne heure la passion musicale des bétes. De là sont nés ces bruits reçus dans l’univers.… qu Orphée adoucissait Les tigres des déserts, etc. Les premiers législateurs des peuples, les poètes, ayant saisi avant les autres les rapports mystérieux qui unissaient la bête à l’homme par la chaîne d'harmonie, consignèrent le fait dans leurs chants. En Perse, lélégie amoureuse est intitulée Gazelle. Les Français, les Latins, les Grecs, ont appelé Bucoliques les poésies pastorales. Aristote, ainsi qu'on le verra plus loin, connaît le goût du cerf pour la musique sentimentale.

La fable rapporte que dès les temps les plus anciens l'homme se servit des notes de la gamme pour rallier ses troupeaux. Dans les grands pâturages de Suisse, chaque troupeau de vaches est conduit par une eommandante qui ne porte d'autre insigne du généralat qu'une clochette au cou, Mais cette clochette a un son particulier et distinct de celui des autres clochettes du voisinage ; et tous les membres de la réunion sont d'une force si remarquable sur l'intonation, qu'il n’y a pas d'exemple qu'une vache suisse se soit trompée de compagnie en prenant un w{ pour un so/. Si les bergers de la Mœsta espagnole, qui conduisent tous les ans des Pyrénées à l'Estramadure des millions de mérinos, avaient la sagesse d'adopter la méthode helvétique, il leur suffirait à chacun du concours d’un seul chien muni d’une clochette en fa dièse ou en ni ou en ré, pour mener sans encombre un troupeau de dix

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mille têtes. Je suis en position de garantir aux bergers de la Mœæsta les bonnes dispositions du chien. Je connais le chien, il fera toujours pour l'homme plus que celui-ci ne lui demandera.

J'affirme encore que s’il existait dans la nature un son absolu qui s’appelât le su/ et qui fût l’analogue du rayon jaune dans la gamme des couleurs, ce serait la note que les Ruminants affeclionneraient le plus, parce que la note so, ainsi que le rayon jaune, est celle qui correspond à la passion de familisme, la plus puissante des passions affectives chez les Ruminants. C’est dire que la planète cardinale de familisme (Jupiter) a pris une part immense à la création de cette race. Des témoignages irrécusables et nombreux attestent, en effet, que ce brave Jupiter a toujours été avec la Terre en des termes excellents. Accord de quinte: Ut-Sol.

La dominante de Paternisme est donc caractéristique de l’espèce, et ce qui est vrai de la vache ou de la chèvre, l’est également de la biche ou de la chevrette. On se rappelle que j'ai divisé précédemment la grande famille des Ruminants en deux branches principales.

Une autre passion non moins noble du ruminant est sa passion pour le sel. Admirons ici encore la manière dont le civilisé s'est conduit avec les ruminants et avec lui-même dans cette question du sel.

Quand une chose est indispensable ou simplement utile à l'homme, Dieu a grand soin de multiplier cette chose et de faire en sorte qu'elle se trouve en tous lieux à la portée de sa créature,

Ainsi a-t-il fait pour le sucre et pour le sel, deux substances qui sont éminemment nécessaires à la nourriture de l’homme, et qui sont destinées à servir d’assaisonnement à tous ses aliments. Il a placé le sucre au fond de tous les fruits, de tous les grains, de toutes les tiges; il a voulu que les roseaux de la zône torride le versassent à longs flots et presque sans travail, afin que l’homme n'eût qu'à se baisser pour en prendre et pour s’en composer des breuvages reconfortants et des mets délicieux. Il a voulu que cette denrée précieuse fût pour les peuples des zônes brûlantes ce que le vin avait été pour ceux des zônes tempérées, un moyen de ralliement et d'échange avec les autres pays du globe. Aussi le sucre serait-il aujourd'hui la denrée alimentaire la plus commune

et la moins chère, si le civilisé n’avaittrouvé moyen d’en entraver la production par tous les procédés imaginables, et de manière à la rendre inaccessible à la bourse du pauvre. Si j'étais gouvernement français, le demi-kilogramme de sucre coûterait moins que le demi-kilogramme de pain avant deux ans d'ici, et l'impôt du sucre rapporterait trois fois ce qu’il rapporte. Le malheur est que je ne sois pas gouvernement français.

Un des bonheurs suprêmes du civilisé est de détruire l’œuvre du Créateur, afin d’avoir occasion de se donner des peines infinies pour réparer ses sottises et refaire l’œuvre de Dieu. Le voilà très occupé en ce moment à reboiser les montagnes qu’il a dénudées par besoin de destruction. Ces penchants de destruction semblent innés dans la race ; le petit civilisé, au sortir de la mamelle, essaie déjà de briser de ses faibles mains les tiges de fleurs et les vases qui sont à sa portée.

Le sel étant pour l’homme un produit de nécessité indispensable, absolue, Dieu l'avait done répandu sur la surface du globe avec prodigalité. Il en avait saturé certaines sources, pour que l'homme n’eût d'autre peine à prendre que d’en faire évaporer les eaux et d’en recueillir le résidu. Il l'avait fait jaillir en couches immenses des vagues de la mer, pour que le pêcheur eût toujours sous la main le moyen de conserver le produit de ses pêches et de l’expédier au loin. Au sein des continents, il avait fait effleurirle sel à la superficie du sol, et il en avait renfermé dans les entrailles de la terre des masses inépuisables.

Comme la richesse de l’homme devait consister principalement dans le nombre et dans la beauté de ses troupeaux, qui fécondent la terre par leur travail et rendent à cette terre en engrais ce qu'ils lui enlèvent en récoltes, Dieu avait doué la plupart des amimaux qui devaient les premiers se rallier à l’homme d’un vif appétit pour le sel. Le sel est, pour les ruminants, la première condition de la santé, de la vigueur et de la succulence. Avec le sel, 1l n’est point d’épizoolies à redouter pour ainsi dire ; avec le sel, il n’y à pas de mauvais fourrages pour le mouton et pour le bœuf. Les herbes sèches des prairies voisines de la mer et saturées de sel sont préférées par le bétail aux herbages les plus gras et les plus tendres des prairies de l’intérieur. Le mouton par excellence est le mouton des prés salés.

Le civilisé n’a pas eu de repos qu'il n’eût complètement tari cette source naturelle de richesses, et qu'il n’eût corrigé l'œuvre de Dieu. Le produit que Dieu donnait pour rien parce que la consommation de ce produit était nécessaire à la santé de l’homme et à celle de ses compagnons de travail, il l’a imposé à des taux tellement fabuleux, que non seulement le mouton et le bœuf ont été forcés d'y renoncer, mais que l’homme lui-même à dû réduire sa consommation de sel à des proportions totalement insuffisantes. Le peuple français aura peine à croire que le kilogramme de sel, qu'on lui fait payer aujourd'hui 50 et 60 centimes, ne vaut pas un centime sur les lieux de préparation. Voici le véritable prix de revient : 90 centimes les 100 kilogrammes.

Il y a folie et folie, mais je ne connais pas de pire folie gouvernementale et fiscale que celle-ci, qui s’arroge le droit de priver l’homme d’un aliment que le bon Dieu lui donne pour rien et dont il a absolument besoin pour vivre. Je conçois la haine du peuple pour les gabelous et les gabelles ; je conçois qu'on fasse des révolutions, rien que pour se délivrer de l'impôt sur le sel. Les professeurs d'histoire astronomique d'Herschell ont toutes les peines du monde à persuader à leurs auditeurs que les habitants de la Terre tolèrent paisiblement une semblable tyrannie.

Mais il me faut mes impôts, dira le gouvernement, et il faut bien que je prenne de l'argent quelque part pour faire aller ma machine, et avoir de quoi bâtir mes fortifications et engraisser mes banquiers. — Vous avez raison, gouvernement, mais 1mposez le contribuable proportionnellement à sa fortune, comme le prescrit la charte, et non pas proportionnellement à sa consommation de sel, attendu que cette consommation est précisément proportionnelle à la pauvreté du consommateur. S'il vous faut absolument un impôt de 60 millions sur le sel; si vous ne pouvez engraisser suffisamment vos banquiers sans cela, eh bien ! rétablissez l'impôt de capitation ; ce sera bien plus juste. Nous sommes 35 millions de citoyens, faites-nous payer, proportionnellement à notre fortune, un impôt dont la moyenne sera de 2 francs par tête, en affranchissant ensuite la vente et la fabrication du sel; on vous paiera vos 70 millions avec joie. Si j'étais gouvernement français, je voudrais supprimer dès demain l'impôt sur le sel, sans qu'il en coutât un centime au trésor, au contraire.

Et ce serait merveille de voir comme les choses changeraient de face quasi-subitement ; car, notez bien ceci: le sel, c’est la richesse.

Le sel, c’est la richesse, la pureté ; le sel a un caractère tellement sacré, que, dans toutes les religions primitives, les hommes ne trouvent pas de plus noble offrande à présenter à la divinité.

Jésus-Christ a dit à ses disciples : « Vous êtes le sel de Ja terre. »

L’hospitalité s'exerce par le sel. L’Arabe se croit obligé de protéger et de défendre l'étranger qu'il a admis à partager le sel avec lui.

Le sel est l'élément par excellence de la salubrité et de la conservation. Le produit que le peuple éloigné de la mer estime le plus est le sel. La denrée qui renchérit le plus vite dans la ville assiégée, est le sel.

Le sel est le principe de toute croissance et de toute vigueur. La taille et la vigueur'de l’homme sont en proportion du sel qu'il consomme. Le Patagon et le Taïtien, qui sont les plus grands des mortels, font leur cuisine à l’eau de mer.

J'ai oui dire à des physiologistes consciencieux et éclairés que la génération de 92 n'avait déployé tant d'énergie physique et morale que parce que c'était la génération qui avait le plus consommé de sel. En effet, comme l'impôt de la gabelle, sous les rois Louis XV et Louis XVI, forçait chaque contribuable à payer une redevance fixe au trésor, qu'il consommât ou ne consommât pas la quantité voulue, le contribuable était forcé de consommer... et de là ces merveilleuses campagnes que nos aïeux ont exécutées sans effort, et qui nous paraissent, à nous autres pygmées, qui économisons le sel, des travaux de géants.

Cherchez maintenant, à travers les rangs de cette génération invincible, quelles sont les populations qui ont enfanté le plus grand nombre de héros et les guerriers qui ont le moins fondu au soleil de l'Egypte et le mieux résisté aux neiges de la Russie : Lorrains et Franc-Comtois, enfants des pays de sel... Quels sont les marins qui se conservent le plus long-temps sur mer? Les Bretons des marais salants. À quelle contrée appartenaient ces fédérés géants dont la taille superbe excitait si vivement l'admiration des dames parisiennes aux beaux jours de 90? Au Jura, pays de

sel. Quelles sont aujourd’hui'encore les contrées les plus éclairées, les plus laborieuses et les moins procédurières de la France? Contrées de sel, Franche-Comté toujours et Lorraine. Le Breton ne sait pas lire, mais du moins il plaide peu. Dans quelle industrie s’est introduit d’abord le principe vivifiant de l'association ? Dans la fabrication des fromages, une industrie salée.

J'ai reproché un jour aux historiens de la révolution francaise de n’avoir pas suffisamment caractérisé l'influence du rougegorge sur le résultat des campagnes d'Italie. Et l'influence du sel! que d’omissions semblables on pourrait signaler, si l’on voulait s’en donner la peine, dans les récits des meilleurs historiens.

Je me suis contenté d’arracher quelques preuves à l’histoire de nos conquêtes, pour démontrer la sottise et l’immoralité de limpôt sur le sel. Je ne veux pas attaquer à ce sujet la corde révolutionnaire, et mettre en regard les conséquences de l’odieux impôt sur l'existence du riche et sur celle du pauvre, parce que ce sont là des comparaisons qui appellent des conclusions terribles. Mais je veux foudroyer l'impôt par des considérations d’un autre ordre, par les inductions de l’analogie, science des sciences, c’est-à-dire par des argumens sans réplique.

Le sel qui cristallise en cube est l'emblème de la richesse, de la salubrité, de la conservation. Sans le sel, l'homme ne peut conserver ses richesses acquises, le poisson, les viandes; comme sans le sucre, ses fruits.

Le sel, répandu sur la terre stérile, la fertilise et y développe une végétation vigoureuse. Le peuple breton, qui vit dans une atmosphère salée, est le peuple le plus chevelu de l'Europe.

Le sel excite l'appétit de l’homme et le maintient en santé. Il lustre le poil du bétail et active son engraissement.

Privez l’homme de sel, condamnez-le à manger de la viande non salée, et aussitôt vous allez voir se développer dans ses intestins, dans toutes les parties de son corps, des myriades de vers, ténias et dragonneaux, emblèmes de parasitisme. Ses cheveux et son corps se couvriront de vermine, emblème de misère et de dégradation ; je parierais que les enfans ont leurs raisons pour adorer le sel. Les Abyssiniens , qui mangent beaucoup de viande et qui n'ont pas de sel, sont constamment affectés de dragonneaux

et de vers solitaires. Je ne sais plus où j'ai lu que dans certains pays du nord l'interdiction du sel était le supplice réservé à l'aristocratie. Au bout de quelques mois du régime, le condamné périssait, dévoré par la maladie pédiculaire.

Pénétrez pendant l'hiver dans les étables des pauvres cultivateurs de France, et vous y trouverez tous les animaux dévorés de vermine, par raison de mauvaise nourriture et de privation de sel. La plupart des épizooties, la clavelée, la morve, proviennent de l’appauvrissement du sang, et n'ont pas d'autre cause que la mauvaise qualité de la nourriture, qui se bonifierait immédiate— ment d'une minime addition de sel. Les mêmes causes produisent les mêmes effets sur les chevaux, le porc, le chien, qui semblent cependant ne pas rechercher aussi avidement le sel que le mouton et le bœuf. On découvrira quelque jour que la rage ne se développe chez les chiens qu'à la suite d’une inflammation des glandes salivaires, produite par une trop longue abstinence de nourriture salée.

Les cerfs de l'Amérique du nord, instruits par la nature, font tous les ans, à une certaine époque, des voyages de 400 et 600 kilomètres, pour venir paitre le sel aux rives des lacs salés. La tradition leur a appris que c'était là le seul moyen de se débar-— rasser des myriades de tiquets (poux de bois) qui s’attachent en grappes à leurs chairs.

Il y à quelques années que tous les chevreuils de la belle terre de Vaux, appartenant à M. de Praslin Barbe-Bleue , périrent de cette peste.

Autrefois , quand on tenait beaucoup de fauves dans les forêts royales, on avait soin d'établir de distance en distance de petits monticules de glaise et de sel pétris ensemble et que venaient lécher les daims, les cerfs et les chevreuils. Jai peur que cet usage n'existe plus aujourd'hui, vu la-maigreur déplorable des chevreuils de la Liste Civile.

Cette loi de l'efficacité du sel, emblème de la pureté et de la richesse, contre Ja vermine, emblème de la misère et de la corruption, est si universelle que tous les animaux la comprennent. Tout le monde sait la passion du pigeon pour le sel. Tout le monde sait que le meilleur moyen d'affriander le pigeon fuvard et de le retenir au fcolombier est d'orner de temps en

temps sa demeure d’une queue de morue bien salée, ou mieux encore d’un rôti de renard richement salpêtré. Le pigeon mange

‘les murs comme la brebis et la chèvre par goût pour le salpêtre qui y effleurit quelquefois. Le pigeon fuyard en proie à une foule de misères, est le trop fidèle emblème des amours civilisés.

Or, ces civilisés avaient à choisir entre le sel et la vermine, entre la pureté et la corruption, entre l'extension de la richesse et celle de la misère, et ils ont opté pour la misère et la corruption. Je flattais encore le civilisé tout-à-l’heure, quand je le comparais à feu Nabuchodonosor; car son intelligence, dans cette question des sels, ne s’est pas même élevée à la hauteur de celle d’un ruminant, que dis-je ? d’un ruminant ; à la hauteur de celle d'un simple volatile.

La science officielle aura bien de la peine à se laver dans l'histoire du rôle odieux qu’elle a joué dans cette question du sel ; car c’est un savant des plus illustres, M. Gay-Lussac, pair de France, qui, contrairement à l'avis de tous les ruminants et de tous les cultivateurs de France, a déclaré la question du sel parfaitement étrangère à l’agriculture... et l'impôt juste de tout point. [n’y a qu’une excuse à faire valoir en faveur de la science et de la Chambre des Pairs, c’est que le savant rapporteur était actionnaire d’une fabrique de glaces où le sel employé ne payait pas d'impôt. Il était dans son droit, cet homme de science, de soutenir que l’impôt du sel n'était pas trop élevé.

Je pense que mes lecteurs apprendront avec plaisir que le rapport de M. Gay-Lussac a été mis en opéra buffa ‘par les poètes satiriques et les compositeurs de Jupiter. L'ouvrage a obtenu un succès de fou rire.

Le taureau réduit à la condition de bœuf est le plus précieux de tous les serviteurs de l’homme : il le sert pendant sa vie, le nourrit après sa mort, l’enrichit de toutes les parties de sa dépouille. C'est l'emblème du travail utile et pacifique ; la vue du drapeau rouge, signe de guerre et de sang, a la propriété de le mettre en fureur, car la guerre inhumaine porte le deuil et la désolation sous le toit du laboureur dont il s’est constitué l'appui, et par la même raison il s’irrite comme le cerf du bruit éclatant des fanfares, qui plaisent tant à l’oreille du cheval belliqueux. C'était la victime d'honneur dans les sacrifices solennels de la Grèce, la vic-

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time dont le sang devait apaiser la colère des dieux et purifier le pays de tout germe d'infection. Saint Bernard compare la goutte de sang du Christ, qui suffit à elle seule pour racheter tous les pécheurs, à la goutte de sang de la vache rouge, répandue sur l'autel des dieux du paganisme. Toutes les affections du noble et pacifique coadjuteur de l’homme dénotént l'innocence et la pureté de ses mœurs ; son goût passionné pour le sel, emblème dé propreté et de richesse, révèle ses attractions pour le travail utile producteur du bien-être. La puissance de ses efforts et sa recon-

naissance pour son maître sont en raison des égards qu'on lui

témoigne, du soin qu'on a de Jui. On à vu, je l’ai dit, des races entières de ces animaux pousser la déférence envers l'homme jusqu'à abdiquer leur armure de tête qui semblait inquiéter leur maitre. La France, terre sainte de charité où les droîts du travailleur n’ont jamais été méconnus en principe, mais simplement en fait, a toujours témoigné une aversion profonde pour les combats de taureau. Je ne donnerai jamais ma voix à M. Granier de Cassagnac pour n'importe quelle fonction, parce que cet écrivain a réclamé pour la France le spectacle de ces jeux sanguiraires et cruels institués pour prolonger la barbarie des peuples !

Pauvre peuple espagnol ! c’est encore lui qui a dressé le bœuf à la chasse, à une chasse de guet-apens et d'assassinat. La pauvre bête, contrainte d’obéir, s’est prêtée à la perfidie. Elle sert à masquer le chasseur qui la pousse devant lui et se glisse derrière elle à portée du gibier sans défiance qu'il s'agit d’assassiner. L'Espagne a payé assez cher comme cela sa passion démoralisatrice pour les courses de taureaux, pour le tabac, l'inquisition êt les chasses sans gloire. Ne l’accablons pas de notre courroux.

Je passe sous silence les mérites et les vertus de la vache, notre mère nourricière à tous, cette bonne amie d’enfance dont les roses mamelles gonflées de leur blanche liqueur symbolisent si ostensiblement la fécondité de la nature. Je ne dis rien de cet admirable sentiment de tendresse et de prévoyance paternelle qui pousse tous ces animaux, mâles, femelles et neutres, à s'associer et à se réunir par escouades en présence du danger, qui leur inspire l’idée de placer les nouveaux nés au centre de leurs groupes circulaires présentant le front à l'ennemi. Je dis seulement que, s’il ya une bête du bon Dieu sur la terre, c'est le bœuf, et que je

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ne passe jamais devant un attelage de ces braves animaux, sans les remercier, sans les saluer tacitement du cœur, tandis que je passerais dix fois devant un ministre des finances em costume sans éprouver le moindre besoin de luitirer mon chapeau. Il m'est arrivé deux ou trois fois dans ma vie de posséder un atome de pouvoir. Je crois avoir saintement employé ma puissance en infligeant des châtiments à tous les bourreaux de bêtes qui me sont tombés sous la main.

La question de la vache laitière soulève une série de considérations très-graves sur l'hygiène et l'alimentation publique. Nous croirions manquer à nos premiers devoirs de ne pas arrêter un moment le lecteur parisien sur ce chapitre.

On ne se douterait guère, à voir le liquide bleuâtre qui se débite sous le nom de lait dans les rues de Paris, que cette ville nourrit six mille vaches laitières dans l’intérieur de ses murs. Qui consomme le lait de ces six mille vaches? Le limonadier glacier et le riche amateur ennemi du lait baptisé. L’imagination du badaud parisien est tellement pervertie qu'on est parvenu à lui faire prendre pour de la crème le lait presque naturel. Le lait pur s'appelle de la crème à Paris : le badaud parisien vous traiterait d'utopiste, si vous entrepreniez de lui faire entendre que la vraie crème est au lait naturel ce que le lait naturel est à celui de Paris.

C’est une question immense que celle de la vacherie parisienne, je parle sérieusement ; une question comme l'Académie royale de Médecine et le Palais-Bourbon n’en soulèvent pas souvent.

Toutes les vaches de Paris meurent phthisiques. Les six mille vaches ci-dessus se renouvellent toutes en dix-huit mois.

Or, on sait que le lait communique à l'être qui s'en abreuve tous les vices du sang, toutes les maladies de l'être qui le fournit. Cette vérité est si parfaitement démontrée qu'on guérit les en— fants de certaines maladies en opérant sur les nourrices, qui transmettent le remède à leurs nourrissons par l'intermédiaire du lait de leurs mamelles.

Et la phthisie pulmonaire enlève aujourd'hui plus du cinquième de la population parisienne, et elle sévit surtout sur les jeunes filles, et le fléau marche, élargissant chaque jour le cercle de ses ravages, Je déclare que le lait de Paris n’est pas étranger aux progrès de la mortalité.

La phthisie de la vache s'appelle la pommelière ; elle provient, comme celle des pauvres ouvrières de Paris, de la sédentarité perpétuelle, du défaut de mouvement et d'air.

Aussitôt que les symptômes de la maladie se manifestent, et que la bête refuse de manger, on l’abat et on la sert, sous forme d’aloyaux et de biftecks, au badaud parisien, qui vit et meurt dans cette croyance salutaire que la viande de boucherie n’est mangeable qu'à Paris... de sorte que nous mangeons, que nous buvons, que nous aspirons la phthisie sous toutes les espèces.

Juste châtiment des fraudes commerciales ! L'homme des champs, naïf et candide en ses supercheries, s'était contenté de doubler le volume de son lait par une innocente addition d’eau de source, substance inodore et limpide. Est venue la science, qui a perfectionné la méthode pastorale, qui a découvert le procédé de falsification du laitage par la farine et la cervelle de mouton. Le consommateur riche espérait pouvoir se soustraire à l’une et l’autre fraude, en allant chercher le breuvage nourrissant aux sources mêmes ; il a trouvé ces sources empoisonnées, et il y a puisé des germes de consomption et de mort. Le lait phthisique est le châtiment de la falsification du laïtage. Il ne doit disparaitre de la société qu'après qu'il sera devenu inutile de falsifier le Jait des pâturages. Ce qui n'empêche pas que si j'avais l’avantage d’être préfet de police, et imbu des saines doctrines de l'édilité et de l'hygiène sociale, pasune goutte de lait falsifié ne se débiterait à Paris, pas une vache phthisique n'aurait le droit de s’y établir intra muros.

Peut-être , si l’on cherchait bien, trouverait-on que les empoisonneurs patentés, je veux dire les falsificateurs de denrées alimentaires, tuent plus de monde en dix ans que les guerres les plus meurtrières en un siècle. Les guerres en effet ne tuent que l'homme; elles respectent la femme, qui est pour beaucoup dans la reproduction de l'espèce, ainsi qu'il a été prouvé par le chiffre de la population française après les grandes guerres de l'em— pire. La phthisie au contraire semble choisir de préférence ses victimes parmi les types les plus adorables et les plus suaves de la beauté féminine, /réles, pâles et nerveuses.

Us disaient avant 89 que fous les épiciers iraient au paradis, n'était la terre d'Auvergne. Comme la liste des cas d'empêche-

ment s’est allongée, hélas! depuis cette époque d'innocence ! C'est-à-dire qu'aujourd'hui la voie du salut de l’épicier est tellement parsemée de pierres d'achoppement couleur de terre d’Auvergne, que je défiele plus honnête d'y faire un pas sans trébucher. ILest vrai que l’épicier ne la fréquente plus cette voie, depuis qu'il s’est fait esprit fort, à quoi il a gagné le repos de sa conscience. Mais quand on songe qu’on à pu faire un gros livre, rien qu'à enregistrer par ordre alphabétique les crimes de l’épicerie moderne. Ah ! cette noble corporation des marchands n'a pas démérité, convenons-en , depuis son origine punique ; c'est toujours la milice sainte de Baal , et tant que dominera son influence en ce monde , il est à croire que l'enfer ne chômera pas de recrues. Car rien n’est changé, depuis la Grèce et malgré le Christ; vous voyez que c’est toujours Mercure, Mercure le triple Dieu de l'éloquence, du commerce et des voleurs qui conduit les âmes à Satan !

Comme le dégoût du lait falsifié avait forcé de recourir au lait de la vache phthisique, de même l’usage du lait de la vache phthisique a forcé de recourir à celui de l’ânesse. Le lait de Fânesse parisienne est le remède destiné à neutraliser les ravages du lait de la vache parisienne. C’est une méthode médicale civilisée qui s'appelle cercle vicieux.

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