‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 38 sur 63 · BOUQUETIN · texte numérisé non relu

BOUQUETIN

Le Créateur n’a déshérité aucune terre de parure et de vie. Audessus des régions où l’air respirable manque à l’homme, planent encôre l'aigle et le gypaète, et bondissent les chamois. Bien loin, sous le ciel crépusculaire des pôles, par delà les confins des régions de lumière et les glaces éternelles, gisent perdues d'immenses terres, au sein des mers solides. Là, parmi les steppes neigeuses du Spitzberg et de la Nouvelle-Zemble, errent de nombreux troupeaux de rennes qui paissent le lichen sous les ossuaires d'ivoire, riches débris du règne animal gigantesque qui peuplait ces parages avant le dernier cataclysme. Sur l'aire du glacon voyageur que l’explosion du froid a détaché du flanc de la montagne, navigue l'ours blanc et dorment en paix les morses, amphibies monstrueux à la figure humaine, aux défenses d’éléphant. Et le gai pincon, qui voudrait accompagner le soleil jusqu’au bout de sa course et doubler le pôle avec lui, fait redire son air de bravoure aux sourds échos de la morne solitude, et marie ses chants d’allégresse aux sinistres houloulements de l’harfang et aux bramements des rennes, seules voix de ces plages désolées. Entretemps, le manchot géant, debout sur l’arête des banquises de la mer antarctique, semble la sentinelle qui veille sur les remparts d’une citadelle de glace, ou l’orateur qui pérore au milieu d’une docte assemblée. C’est ici que brille dans tout son éclat la providentielle sagesse , si souvent invoquée dans ce livre. Pour que nulle part la dépopulation absolue ne se fit, Dieu a proportionné chez ses créatures, ai-je dit, l’amour du sol natal aux rigueurs du climat. Ainsi, tandis que le renne, le Lapon, le chien de Sibérie, ne peuvent vivre hors de la région des frimats, les habitants des zônes fortunées quittent leur patrie sans regret. Ainsi, parmi ces légions d'’ilotes , que les bourreaux des sociétés barbares récrutent chaque année pour forger leurs armées per-

manentes, garantie de leur tyrannie, celles où le mal du pays fait le plus de victimes, sont les légions tirées des contrées les plus pauvres, des montagnes surtout. Ainsi, le suprême ordonnateur des choses at-il proportionné l’effroi de la mort et l'amour de l'existence chez l’homme aux misères de sa vie. Il fallait bien que le vivant des sociétés limbiques fût cloué à ses maux par une puissance invincible, pour que le désir ne lui vint pas de briser l'écrou qui le rivait à la souffrance temporaire. Que Dieu eût commis l’imprudence de révéler à l'homme des sociétés maudites (civilisation, barbarie) la connaissance de ses destinées ultérieures et les jouissances sans fin de la vie aromale, vie xormale de l'espèce, l’homme n’eût plus aspiré désormais qu'à cette vie supérieure, et le sentiment de ses devoirs eût été impuissant à lutter dans son cœur contre les tentations incessantes du suicide. Mais vienne l’ère d'harmonie où l’universalisation de la félicité convertira cette terre en une vallée de délices, où nul motif ne poussera plus le malheureux mortel à s'affranchir des tourments de la vie, où la révélation enfin n'aura plus de périls, Dieu ne l’ajournera plus.

Sur les crètes les plus inaccessibles des Pyrénées et des Alpes françaises, subsistent encore, à cette heure, quelques rares débris de deux ou trois familles de ruminants sauteurs, le bouquetin, le chamois, l’isard. Le mouflon est exclusif aux plus hautes montagnes de l’intérieur de la Corse. Une élasticité de muscles sans pareille distingue ces inoffensifs quadrupèdes qui franchissent les abimes avec la légèreté de l'oiseau. On ne les chasse pas comme le lièvre, le cerf et le chevreuil. On les affüte, c’est-àdire qu'on se poste sur leur passage présumé pour les tuer ; l'affût est un assassinat. Là où ne travaillent pas le chien mi l'oiseau de concert avec l’homme, il y a pas de chasse, je le répète, puisque chasser veut dire poursuivre, Or, le chien de l'abime manque comme le chien de pêche à la série des canins, et l'homme n’a pas su encore dresser l'oiseau de proie pour la chasse au chamois comme il a fait pour la gazelle. Je n'ai point de récit à faire de ces tueries sans gloire où l'adresse du tireur est tout.

Toutes ces races symbolisent les populations indomptées qui, préférant la misère à la servitude, sont venues de tout temps de-

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mander aux crètes inaccessibles des monts perdus dans la région des tempêtes un abri pour leurs libertés. Le chamois et le bouque- . fin des glaciers nous représentent l'Helvétien du Rutli, le Klephte, le Monténégrin, l'Albanais de Scanderberg, l’Araucamien des Andes Chiliennes, le Druse du Liban, le Kabyle du Jurjura, le Tcherchesse du Caucase. Le chamoïs a pour tout bien, comme le Klephte, l'air du ciel, l’eau des glaces, un bon jarret d'acier trempé par les frimats,'et puis. sa liberté surla montagne. 11 semble que le bélier sauvage, le muffolo ne puisse avoir d'autre patrie que la Corse, l'ile insoumise qui ne peut engendrer des esclaves. Rares et dispersés par le globe, vivent ces nobles débris des fortes races humaines, comme ceux des ruminants de l’abime ; car il y a coalition entre tous les despotes pour anéantir jusqu'aux derniers vertiges de Pindépendance des vaincus, pour effacer jusqu'aux noms des peuples libres, cauchemars de la tyrannie. La Suisse indépendante et se gouvernant à sa guise, scandalise lAutriche absolutiste, qui craint pour ses royaumes volés la contagion de l'exemple ; et souvent tous les mauvais vouloirs des gouvernements de l’Europe se coalisent pour prêter assistance à l’absolutisme autrichien. 11 n’est pas jusqu'aux apostats de la révolution de 1830, jusqu'aux représentants déshonorés de la France légale qui ne sollicitent le honteux honneur de s’enrôler sous la bannière de la croisade liberticide, et qui ne semblent presque fièrs d’être admis parmi les conjurés de la sainte-alliance nouvelle. Ainsi se conduisent les chasseurs et les riches désœuvrés de tout le continent, à l'égard du chamois, du bouquetn, de lisard. L'Anglais de PAustralie et l'Espagnol d'Haïti , n'appliquent pas la politique d’extermination à une race indigène avec plus de fureur que le chasseur des Pyrénées et des Alpes aux ruminants des glaciers.

Le bouquetin qu'a chanté Phœbus, Gaston Phæbus, comte de Foix, contemporain de Duguesclin, le grand veneur du XIV® siècle, a déjà disparu des Alpes depuis cent ans et plus, parce que la pittoresqueHelvétie est mieux sur le chemin des riches désœuvrés de l’Europe que la chaîne qui sépare l'Espagne de la France. Le houquetin était déjà sur le point de passer à l’état de mythe dans les cantons boisés de Glaris et des Grisons, vers le commencement du XVI siècle. Il existe un édit de ce temps, de 1643, je

crois, qui interdit chez les Grisons la chasse au bouquetin, sous peine de cinquante écus d'amende. L’interdiction trop tardive, hélas! n’a pu reculer le dernier jour de l'espèce, et l’époque n’est pas loin où le bouquetin aura disparu de nos glaciers du Midi comme il a disparu de ceux de l'Est ; car voici que l'Anglais exterminateur a déjà fondé sur le revers des Pyrénées francaises ses désastreuses colonies d’émigrants. Peut-être le retrouveronsnous un jour sur quelque roc escarpé de la Crète ou de la Mingrélie, oublié de l'Anglais. L'expérience a démontré, du reste, que la chèvre domestique, abandonnée à elle-même dans une île déserte, ne tarde pas à reprendre l’allure du bouquetin, souche primitive de la race.

Le bouquetin diffère essentiellement du chamois par la taille et par la coiffure. Il égale le daim en grosseur. Ses cornes immenses, courbées et rabattues sur l'arrière comme les cornes du bouc domestique, sont historiées de bossages ou de nœuds réguliers dont le nombre indique l’âge de l'animal. Le front de la femelle en est également armé. Le chamois et l'isard, qui ne sont qu'une seule et même espèce, à quelque différence de taille près, portent au contraire la corne courte et droite comme l’antilope et la gazelle; seulement , cette corne verticale se recourbe à son extrémité en un gracieux crochet, ce qui la rend éminemment propre à l'office de tire-bottes. Je ne sais pas bien à quelle espèce de chèvres de rocher (rupicapra), Oppien attribue la singulière habitude de respirer par les cornes, contrairement à l'opinion de Pline, qui soutient mordicus que la respiration de ces bêtes se fait par les oreilles. Je ne vois pas pourquoi le bouquetin et le chamois ne respireraient pas par les narines, comme une foule d’autres animaux.

Gaston Phœbus, qui vivait au pied des Pyrénées, parle des périls de la chasse au bouquetin, lequel se retourne quelquefois sur le chasseur et n'hésite pas à pousser celui-ci dans l’abime, quand il n’y a pas de place pour deux sur la rampe escarpée du roc. Les chasseurs d'à présent révoquent en doute ces traits de fierté et d’audace du bouquetin d'autrefois, insinuant traîtreusement par là que Phœbus a hàblé. Ils oublient que Phœbus écrivait à une ‘époque où le fusil à piston n'était pas inventé encore, et que les bêtes sauvages étaient loin de porter en ce

temps-là à l’homme le respect qu'elles lui témoignent depuis cette dernière invention.

Le bouquetin, le chamois, l'isard, paissent en troupes plus ou

moins nombreuses les prairies parfumées qu'arrosent les eaux bleues des glaciers. Pour éviter toute surprise, ils ont soin de poster des sentinelles tout autour de leur campement temporaire ; au moindre coup du sifflet d'alarme, toute la bande se précipite avec la rapidité de l’avalanche vers l'issue indiquée et regagne à bonds prodigieux l'asile du précipice. Tel, sur les bords fleuris du Kara-Koïssou, aux champs de Circassie, un essaim de jeunes vierges aux cheveux d'or enchante la vallée de ses joyeux ébats, quand tonne tout à coup le canon d’alarme de la haute citadelle, qui annonce l’arrivée du Russe et force les brebis fugitives de rentrer au bercail. Que n’ai-je ici ta plume, à cygne de Cambrai !

La femelle du bouquetin, du chamois, de l’isard, porte cinq à six mois comme la chèvre et met bas au printemps un ou deux petits, les plus gracieuses et les plus charmantes des créatures enfantines, plus innocentes que des agneaux, plus joueuses que de jeunes chats, tendres nourrissons, hélas ! que l'amour de leur pauvre mère ne réussit pas toujours à sauver de la serre formidable de l'aigle et du vautour. On lira dans un autre volume à l'article aigle ou gypaète (vautour des agneaux) que Pline n'avait pas tout à fait tort d’accuser certains aigles de crever les yeux aux cerfs pour en avoir raison.

Le mouflon de Corse, moins léger que le chamois, a de plus que l'habitant des glaciers, le dôme et l'abri des forêts. J'ai entendu parler au Jardin-des-Plantes de l'humeur indisciplinable et farouche du mouflon, qu'ils comparaient au zèbre pour la flexibilité du caractère. Dans son pays natal, au contraire, on vante sa douceur ; et ses compatriotes affirment que le mouflon pris jeune s’apprivoise aussi facilement et suit son maître avec la même docilité que le caniche. Le mouflon produit en captivité, signe certain de sa tendance à se rallier de nouveau à l’homme avec lequel il a déjà conclu un traité d'union dans les temps. On m'a demandé bien des fois, à ce propos, pourquoi ces traités, si communs dans les époques antérieures, sont si rares au jourd'hui. La réponse à cette question est fort simple, Il n’est pas

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d'animal , ai-je dit, qui n'aime l’homme en secret et qui, bien confessé, ne finisse par avouer que sa plus ardente ambition est de servir son souverain légitime et d’avoir un emploi de lui. Malheureusement l'attitude hostile qu'a prise l'homme vis-à-vis de toutes les bêtes ne permet plus guère à celles-ci les tendres épanchements, à l’époque où nous sommes. Dans le principe des choses, aux jours heureux de l’ère paradisiaque, et alors qu'aucun être n'éprouvait le désir immodéré de se nourrir du sang ou de la chair d’autrui, la confiance de la bête en l'homme était d'ordre naturel. L'animal n'avait pas de raisons encore pour dissimuler ses penchants, et le pinceau des peintres, comme la lyre des poètes, a dû se plaire à retracer les images naïves de la concorde édifiante qui fut entre l’homme et la bête en ces temps éloignés de nous. Mais le maître a brisé bien des fois depuis les liens de l'entente cordiale ; il a donné force coups de couteau dans le contrat ; il a provoqué de sanguinaires représailles; tant et si bien que la défiance et le ressentiment ont fini par entrer dans l'esprit des victimes et par y destituer l'affection et la sympathie. Beaucoup d'écrivains sont d'avis même que la paix est désormais impossible entre les deux parties, depuis que de part et d'autre tant de sang a coulé. Je partagerais cette opinion, n’était que la bête, la bête la plus amie de la vengeance et du carnage, a toujours su distinguer entre l'homme et la femme, et n'a que rarement enveloppé celle-ci dans ses haines homicides. A tort ou à raison, la bête a encore foi dans la charité de la femme, et peut être que cette confiance ne sera pas trompée et que la femme ie encore sera l'arche d'alliance entre les deux règnes. Je l'espère pour nous tous; je ne vois même plus de difficultés à la chose, après l’apprivoisement des ramiers des Tuileries, cette démonstration si puissante du charme de séduction de la beauté parisienne. On parle du caractère récalcitrant du zèbre, du mouflon, du buffe d'Asie... mais on ne réfléchit pas, je me tue à le répéter, que ces espèces vivent au milieu d'atroces populations hu maines, hideuses de figure et de mœurs, et dont le plus grand bonheur est de se faire la guerre ou de se dévorer. Sont-ce là, de bonne foi, des spectacles bien faits pour édifier les bêtes sur la supériorité de l'intelligence humaine; et l'anthropophagie est-elle le sacré caractère dont Dieu a marqué l'homme, pour que toute

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