‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 40 sur 63 · LE LYNX · texte numérisé non relu

LE LYNX

Le lynx français est décidément passé à l’état de mythe. M. de Buffon l'avait déjà rayé, vers le milieu du siècle dernier, de la liste des bêtes nationales ; mais l'histoire prouve qu'il en a été vu et tiré depuis cette radiation, notammenten 1788, dans le Cantal, où un chasseur de Saint-Flour en tua un dans une plaine voisine de cette cité. Les rares survivants de cette race proscrite ont été demander, suivant l'usage, un refuge aux gorges boisées des Pyrénées et des Alpes ; ils s’y sont maintenus quelque temps, puis ils ont disparu, comme le carlin, un beau jour, sans prévenir personne. Quelqu'un m'affirmerait qu'il existe encore aujourd'hui cinq ou six Iynx au moins sur toute la superficie de la France continentale, que je ne dirais pas non, pour lui faire plaisir, mais dans mon for intérieur je n’en persisterais pas moins à déclarer la race supprimée. Au surplus, la chasse du Iynx ou loup-cervier n'avait rien d'intéressant, je ne la regrette pas. Nous avons retrouvé en Algérie le lynx, en compagnie du caracal, son plus proche parent. C’est une bête maussade qui ne se fait pas chasser, qui se récèle partout, sous les rochers, dans les fourrés impénétrables, sur les arbres. L'espèce était vouée à la destruction par le fusil, comme celle du chat sauvage, puisqu'elle ne savait pas se défendre des chiens. Si nous regrettons peu le lynx, le cerf, le daim et le chevreuil le regrettent encore moins que nous, car, ainsi que son nom l'indique (loup-cervier), ce carnivore était mortel au fauve. Il se postait sur le passage de ces bêtes, quand elles se rendaient à l’abreuvoir ou au gagnage, s’embusquait sur les branches comme l'ours, le glouton, le kinkajou, et de là se laissait tomber sur sa proie, qu'il saisissait par la partie supérieure du col, et qu’il dévorait vive, lui déchirant les chairs par lambeaux et lui suçant le sang. Le Iynx d'Europe à la robe rutilante et légèrement mouchetée de taches brunes, aux oreilles droites et garnies du caractéristique pinceau de poils, ne se retrouve plus guère que dans la province d'Algarve, en Portugal. Un être qui

vit de carnage ; et qui s’embusque sur les grandes routes pour arrêter les gens, pourrait bien symboliser le détrousseur et l’assassin de grand chemin.

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