LA BÊTE PUANTE
Le sanglier n'est pas un animal inodore, ni le daim non plus, ni le cerf dans la saison des amours. Cependant nul n'a songé à désigner ces animaux sous le nom de bétes puantes. Cette dénomination caractéristique a été réservée pour les races ignobles vivant de rapines et d’assassinats sans péril, se recélant communément dans quekyue souterrain manoir et empoisonnat l'atmosphère d’odieuses senteurs. Qui dit bête puante dit fouine ou renard, bien que ces deux bêtes appartiennent à deux familles différentes. L'homme, qui les confond dans sa haine, éprouve le besoin de les confondre dans la même appellation de mépris. Le blaireau n'a pas moins de droits que le renard à figurer sur cette liste d'ignobles larrons et d’ignobles assassins, je l’ai rangé dans la catégorie. Mais la chasse du renard a pris une si grande importance depuis l'invasion des idées anglaises, que je me suis vu forcé, bien malgré moi, de lui faire place parmi les bêtes de courre.
La fouine, le type le plus connu de ce groupe que j'ai nommé à bon droit des égorgeurs ou des buveurs de sang, la fouine, le putois et tous les mustéliens ont été dotés par le créateur d’une poche membraneuse, située dans le voisinage de la queue et qui secrète une liqueur odorante. Chez les bêtes puantes de nos climats, cette odeur, qui offre une analogie remarquable avec celle des pastilles du sérail de la rue Vivienne, n’est que repoussante. Elle est plus que fétide, elle asphyxie et empoisonne chez les espèces de l'Amérique centrale connues sous le nom significatif de mouffettes, le chinche, la zorille, etc. On a dans ce pays-là des exemples de personnes asphyxiées et suffoquées dans leur lit par l'odeur d'une mouffette, et il suffit du passage de l’une de ces bêtes par un grenier, un fruilier, une cave, pour en gâter toutes les provisions, pour rendre tous les comestibles fouchés par l'odeur immangeables, toutes les boissons impotables. Les âmes
charitables qui me lisent apprendront avec bonheur que la science du génie militaire, la science de la destruction légale vient de faire emprunt à la mouffette de son système d’empoisonnement à distance. On ne s'attend pas généralement aux surprises que nous ménage la prochaine reprise des hostilités entre l’absolutisme et la démocratie. Par exemple, on ne dira plus comme autrefois le grand vainqueur de la Tafna dans ses bulletins pompeux: « Après trente jours de courses sans repos, sous un soleil de 45 degrés et une soif non moins ardente qui nous a coûté pas mal de monde, nos soldats toujours invincibles ont capturé tant de milliers de chameaux, » mais bien... «Au bout de deux heures de canonnade à 4500 mètres de distance, l’armée ennemie fuyait dans toutes les directions, nous abandonnant honteusement ses canons et ses armes... et se pinçant le nez. Jamais victoire ne fut plus complète et ne coûta moins de sang... Les ennemis tombaïentcomme des mouches, en exécutant les contorsions les plus grotesques et les plus risibles. Des témoins nasicaires m'ont assuré que l’infec— tion de nos obus était telle, que l'air en était empoisonné à plusieurs myriamètres de distance. Le succès de la journée a été dû en grande partie à la précaution ingénieuse que j'avais prise, de munir chacun de mes soldats d’une paire de lunettes. »
On dit que la mouffette d'Amérique ne cherche à tirer parti de sa propriété asphyxiante que lorsqu'elle y est contrainte par la force. Je n'accepte pas ce cas de légitime défense. Les bêtes de cette catégorie-là doivent faire le mal pour l'unique plaisir de le faire.
Quoi qu'il en soit, c’est dans cette famille des buveurs de sang que se rencontrent les animaux porteurs des fourrures les plus fines et les plus recherchées, ce qui a donné ailleurs, en Amérique et en Sibérie par exemple, un immense intérêt à la chasse des bêtes puantes. La martre zibeline appartient à cette race ; elle habite la Sibérie où l’impôt se paie en fourrures ; une peau de zibeline se vend encore aujourd'hui cent francs. La zibeline
du Canada ne vaut pas le cinquième de cette somme ; la martre
de nos forêts encore moins. Une peau de martre ou de fouine se trouve très-bien payée en France, au prix de quatre à cinq franes. L'analogie donne la raison de la soif de sang dont celte espèce est perpétuellement altérée, comme de l'odeur insupportable
qu'elle exhale, comme de la soyeuseté et de la solidité de ses vêtements.
Les buxeurs de sang (mustéliens de l’Institut) sont les animaux les plus sanguinaires de la création, parce qu'ils symbolisent les petits voleurs, les petits assassins, les eipoisonneurs de comestibles (mouffettes), les falsificateurs de boissons, et parce que les manigances de tous ces infimes industriels, qui pullulent dans les limbes de la civilisation, font périr infiniment plus. de monde que le canon et la baïonnette. Le comptable des vivres de la marine et de la guerre, qui rogne à son profit la ration du soldat, et le directeur de l'hôpital algérien qui falsifie le sulfate de quinine, nous ont tué plus de soldats cent fois que les Arabes depuis 1830.
La fouine et le putois doivent à l’élasticité de leurs cartilages intercostaux une souplesse d'échine qui leur permet de s’insinuer par les fissures les plus étroites dans le colombier et le poulailler, où les méchantes bêtes se noient dans le sang, s’enivrent de meurtre, tuent pour le plaisir de tuer. Cette souplesse d’échine et cette soif inextinguible de sang nous représentent l'avidité insatiable, la rouerie et l'astuce de l’usurier, de l’homme de loi, du plaideur et du légiste, qui glissent à travers les plus étroites fissures du code, frisant quelquefois les galères, pour pénétrer dans les ménages des industrieux, entortiller les pauvres travailleurs et les saigner à blanc. La fouine est sans pitié; elle égorge tout dans le poulailler, si elle peut; ainsi le juif qui a soutiré la der= nière goutte d'or des veines de sa victime, la jettera sur la paille, l'enfermera à Clichy, fera vendre ses meubles, sans pitié pour une malheureuse famille que la détention de son chef va laisser en proie à la misère et aux terribles suggestions de la faim. C’est principalement sur les espèces innocentes, le pigeon, la poule, le faisan, le lapin, que la fouine et le putois assouvissent leur rage sanguinaire. C'est toujours aussi sur le faible, sur le pauvre industrieux des cités, sur l'humble travailleur des champs, que se rejettent avec amour le filou, le parasite, l’usurier. La martre habite les forêts, la fouine les maisons des champs, pour dire que l'industrie agricole est celle qui a le plus à souffrir des fourberies de la chicane et de l’usure.
L'adhérence remarquable du poil à la peau, qui fait la valeur
des fourrures, symbolise l’avarice de tous les industriels, hommes de loi, trafiquants de paroles mensongères, hommes de négoce, débitants de denrées falsifiées. Rien d’égal à la ténacité du lien qui attache ces misérables à leur or mal gagné.
L'odeur infecte qui s'exhale du corps de ces bêtes puantes, c’est la concussion, l’agiotage, le viol, l'assassinat, qui transsudent d’un corps social gangrené et pourri, d'un corps social en puissance de juif, comme la France d'aujourd'hui.
Voulons-nous guérir le corps social de ses infamies, et purger les campagnes de la bête puante? Le moyen est le même: ila, de plus, l'avantage d’être extrêmement facile.
Le moyen de fermer les plaies de la société et de détruire la fouine consiste à substituer la fraternité à l’égoiïsme, la solidarité à la divergence, l'association au morcellement.….
Supprimons la propriété morcelée, qui est la poule aux œufs d'or de la chicane, de l’hypothèque et de l’usure, voici le plaideur subtil, l'interprète juré du code, le débitant de papier timbré, qui ferment soudain boutique. +4
Changeons les cinq cents misérables masures qui font l’orgueil des villages civilisés, en un splendide palais communal ; remplacons les cinq cents granges couvertes en chaume, et trouées et effondrées de toutes parts, en un vaste et unique grenier à fourrage communal, à l'inviolabilité duquel veillent de nombreux agents. Aussitôt toutes les bêtes immondes qui s’engraissent de la ruine du laboureur, fouines, putois, rats, charançons, etc., disparaissent pour jamais.
Il est évident que la question de la fouine et celle de tous les vampires du parasitisme sont la même ; que ces divers fléaux ont envahi en même temps le corps social ; qu'ils sont issus d'une même origine, l’antagonisme, et que cette cause cessant, son effet cessera avec elle. J'attends la mort du dernier des putois pour prononcer l’oraison funèbre du dernier des larrons.
C'est-à-dire que j'attends que l'association des propriétaires ait renversé ces vieilles murailles et ces haies épaisses qui séparent les héritages et qui servent de repaires aux mauvaises bêtes, aux gens de loi, aux vampires insatiables de l'honnête homme et du pigeon, aux parasites du blé.
Je me suis donné bien des fois, dans les longs loisirs de ma
qe + cellier 11,
vie de cultivateur, les agréments d’un laisser-courre à la fouine, . à travers les échelles, les solives, les gouttières. Les personnes qui n'ont pas assisté à ce spectacle, dont il existe une relation charmante dans un admirable écrit ‘de Georges Sand (Mauprat), ne sauraient se faire une idée complète du degré de dextérité et d'intelligence auquel un chien bien poussé peut atteindre. J'ai vu des chiens'd’arrêt, qui s'ennuyaient l'hiver, utiliser leurs chômages à traquer la fouine par les granges et s’en tirer assez bien au bout d’une dizaine d'épreuves. Mais le chien d'arrêt n’a ni la taille, ni la charpente, ni les mæurs requises pour garder brillamment la corde dans cette course au clocher, ou, pour mieux dire, dans cet assaut d’acrobates. Le chien fouinier par excellence est un petit roquet brun ou noir, à la mine éveillée, à l'oreille droite, né de parens inconnus, issu par conséquent de noble race. Le chat maigre n’arpente pas les gouttières d’une patte plus assurée et plus calme que le chien de fouine les solives, les échelles et les avant-toits qui surplombent. On l’a vu casser avec le front le carreau d’une lucarne dont la traversée pouvait lui donner un peu d'avance, grimper dans des cheminées comme ‘une simple marmotte , s’élancer d’une poutre à l’autre à travers le vide avec la prestesse et la précision de calcul de l’écureuil. Un chasseur de beaucoup d'esprit, mais de très-peu de cheveux, à qui j'avais procuré le délassement d’un laisser-courre à la fouine, me disait, après la chasse faite : Le chien n’a pas dit son dernier mot à l'homme.
Je le sais de Castagno, le dernier mot du chien : L'homme est le roi de la terre; le chien est son premier ministre !
Entre toutes ces bêtes de rapine, la martre est la plus grande par la taille, comme la plus précieuse pour sa fourrure; elle vit presque constamment sur les arbres, où on la rencontre dans les cavités des vieux chênes et dans les nids d’écureuil. J'en ai vu très-longtemps un couple où une couple dans le jardin des Tuileries, où z{s ont dù faire une consommation effroyable de jeunes corbeaux et de jeunes ramiers. J'en ai encere revu par la neige, en janvier 4845. J'ai connu, dans le même quartier, un renard évadé de la montre d'un fourreur de la rue Saint-Honoré, qui avait trouvé un asile dans ces tumulus de bloc de marbres et de pierres de taille qui encombrent la cour du Louvre, du côté et
au-dessous de cette ignoble galerie de bois dont M. l’intendant de Ja Liste civile, qui s’est chargé d’embellir la cour du Carrousel, a commencé par déshonorer le Musée,
On distingue la martre de la fouine à la couleur de sa cravate ; la martre affectionne pour cet ornement la couleur jaune verdâtre ; la fouine préfère le blanc. Le putois est plus petit que les deux espèces qui précèdent. Comme je ne suis pas bien sùr que le vison et la fouine soient deux bêtes différentes, je me tairai sur le vison , dont le nom est devenu, en certains pays, comme ce— lui du bouc et du rat mort, un terme de comparaison vulgaire pour la puanteur. La belette, l’hermine, l’herminette, sont des diminutifs de la fouine, de petits moules mignons d’où a disparu en partie l'odeur fétide, mais où l'humeur sanguinaire est restée, On rencontre tous les jours dans les champs et dans les garennes, des cadavres de lapins et de lièvres, dont l’autopsie fait découvrir qu'ils ont été saignés à la jugulaire par d'habiles praticiens. Ces praticiens sont des belettes un peu plus grosses que des souris’, moins fortes que des rats. Comment le lièvre et le lapin, qui sont des animaux doués d’une mâchoire presque aussi puissante que celle du castor, et dont les incisives formidables trancheraient ume belette en deux d'un seul coup, comment le lièvre et le lapin se résignent-ils à tendre la gorge à un ennemi aussi méprisable ? Je répondrai à cette question quand on m'aura répondu à celte autre : Comment se fait-il que les travailleurs, ‘qui sont les seuls êtres utiles, qui sont les plus nombreux et les plus dévoués, qui ont pour eux le droit et la force musculaire , comment ces travailleurs ont-ils pu se résigner à se laisser exploiter et assassiner, depuis que le monde est monde, par une imperceptible minorité de paresseux et de vampires?
Ah! voilà; c'est que ceux-ci règnent par la terreur sur les ames timides et ignorantes, comme la belette sur le lapin; c'est que les paresseux ont toujours eu pour eux la tradition religieuse, la loi et le gendarme.
A côté de la stupidité de ces lapins et de ces lièvres, qui se croiraient damnés de se révolter une bonne fois contre la tyrannie sanguinaire des belettes et des putois, admirez chez les mêmes cette disposition à tourner contre leur propre sang, contre leurs frères en souffrance, les incisives formidables dont ils n’osent faire
usage pour reconquérir leurs ! droits Image frappante de la folie et du chauvinisme risible de ce brave peuple français et de ce brave peuple anglais, qui, au lieu de s'entendre et de se prêter la main pour se débarrasser de l'aristocratie d'argent qui les gruge et les saigne, s'amusent à s’insulter et à s’entr'égorger pour le plus grand bénéfice d'icelle !
L’hermine et l'herminette, qui ne s’attaquent qu'à l'enfance et qui portent la robe blanche, symbolisent les hypocrites professeurs de fausse morale qui s'appellent M. Rodin, M. Tartufe, don Basile , et qui revêtent la robe de chasteté et d'innocence pour s’introduire dans les familles et pervertir la jeunesse. La noirceur des projets de l’hermine se trahit par la couleur du pinceau de poils qu'elle porte à l'extrémité de la queue. On remarque, en outre, que les professeurs de droit et les docteurs de la plupart des sciences civilisées, qui ne sont bonnes qu’à corrompre la jeunesse, se montrent très-friands de la parure d'hermine.
L’hermine blanche est très-rare en France. Je ne me rappelle pas en avoir vu plus d’une dizaine et en avoir tué plus de cinq ou six dans une carrière de vingt-cinq années de chasse, où j'ai dù arpenter beaucoup de mètres carrés. L’hermine porte une robe rousse pendant la belle saison ; elle n’endosse sa pelisse blanche qu’à l'époque des grands froids. L’hermine, qui se tire du nord comme la zibeline, était, au temps jadis, une fourrure précieuse et réservée à l'aristocratie. On en faisait des manteaux à l’usage des pairs de France, des femmes de qualité et des grands dignitaires de l’état. Depuis que la haute noblesse à vendu ses blasons aux juifs pour en faire des enseignes de boutique, depuis que les grands dignitaires se font condamner pour crime de vol ou de concussion, depuis que les ducs et pairs assassinent leurs femmes comme de simples bourgeois, l’hermine est tombée à rien. À un franc cinquante centimes la pièce, qui en veut en aura.
De toutes ces bêtes-là, je le répète, la meilleure ne vaut rien; seulement faut-il faire exception à l’anathème universel en faveur du furet, qui s’est rallié à l'homme et! lui a apporté l’utile concours de son antipathie pour le lapin.
La Bible , que je n'aime pas parce que c’est le livre où tous les peuples de proie, le Juif, l'Anglais, le Hollandais et les autres ont appris à lire ; la Bible qui contient tant de calomnies contre
le Créateur, la Bible a eu par hasard une idée ingénieuse à propos de Ja fouine : elle a prohibé la chair de cet animal, qui se prohibait bien toute seule, sous prétexte que cet animal avait la mauvaise habitude de faire ses petits par la bouche. Le législateur hébreux avait vu dans ce fait de parturition anormale une allusion aux habitudes de ces enfanteurs de ragots, qui amplifient tout ce qu'on leur conte, et qui ont l'habitude d’en mettre gros comme un bœuf, là où il y en avait tout au plus comme un œuf. Ils n'ont jamais été excessivement forts en Judée sur l’analogie passionnelle !