‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 42 sur 63 · LE BLAIREAU · texte numérisé non relu

LE BLAIREAU

Il existe mille raisons pour faire ranger le blaireau dans la catégorie des bêtes puantes. Il est pourvu de la poche membraneuse ; c’est une mauvaise bête, amie des demeures sombres ; plus vorace et presque aussi rusée que le renard ; plus carnivore que l'ours, mais douée, comme celui-ci, d’un goût très prononcé pour les fruits et le miel. C’est un pillard acharné du maïs et du raisin, qui se lève fort tard et se couche de grand matin, et qui engloutit en quelques heures, en raison de son omnivoracité et de l'ampleur prodigieuse de ses intestins, une masse incroyable d'aliments. Tout fait ventre au blaireau, poulets, grenouilles, mulots, fruits, céréales. Les poches du voleur à la tire, pris en flagrant délit, un premier jour d'exposition, le carnet d’un banquier qui rentre de la Bourse, après avoir acheté des actions de toutes couleurs, peuvent seuls donner une idée de la panse du blaireau, au retour d’une expédition nocturne. Ce méchant quadrupède à pattes courtes et à large abdomen qui prélève des dépouilles opimes sur la noble industrie du vigneron et du laboureur, cet omnivore quasi-insatiable qui s'endort quand il est repu, et dont l’oisiveté s’étaie sur la rapine, est l'image parfaite de ces parasites commerciaux qui s'arrondissent, eux et leur bourse, aux dépens de tous les travailleurs. La dépouille du blaireau s'utilise pour les harnais de l’attelage, pour les ustensiles de la toilette et pour le pinceau des artistes. Sa graisse s'emploie comme remède contre les douleurs rhumatismales. Cela veut dire

que l’industrie agricole, les beaux-arts et le bien-être général, ont énormément à gagner à la destruction du parasitisme commercial. Le banquier continue à n'être pas heureux dans ses analogies. Il y a dans les insectes, comme on sait, l’araignée et le ténia qui lui font bien du tort.

Le blaireau, qui ne reste jamais dehors et qui rentre de trèsbonne heure à son terrier, ne peut pas se faire chasser par les chiens. Il faut l’attaquer chez lui, si mieux on n'aime le prendre au piège. L'attaque du terrier du blaireau est un siège dans toutes les règles, dans lequel il faut creuser des parallèles, des tranchées et quelquefois faire jouer la mine. On envoie contre lui des chiens terriers qui l'attaquent courageusement et dont les aboiïements indiquent aux sapeurs la direction à suivre. La bête oppose à ses assaillants une résistance désespérée et fait souvent payer cher la victoire aux vainqueurs. Le blaireau a l'instinct de faire le mort comme le renard pour saisir sa belle de se venger. En Belgique, où cette espèce abonde et porte le nom de Taisson, le blaireau pris vivant est destiné aux jeux du cirque, suivant un usage qu'on ditremonter aux jours de la domination romaine; le peuple belge se montre avide de ces combats comme le peuple de Madrid de ses courses de taureaux. Le jour des combats est annoncé par la voie des affiches et de la presse. On cite le nom des chiens célèbres qni fignreront dans la lutte. Ces batailles sont parfois meurtrières pour les assaillants. On a vu des blaireaux faire des défenses sublimes et, renversés sur le dos, la gueule ardente, les griffes ouvertes, tenir en respect quatre ou cinq chiens à la fois. Il est certain que cette féodalité financière nous donnera du fil à retordre avant de réclamer merci !

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