LA LOUTRE
Le quadrupède carnivore a le sol pour demeure, pour élément normal; mais une série n’est complète qu'autant qu’elle se rattache aux séries voisines par ses extrémités ou moules ambigus. La série des chasseurs carnivores, conformément à cette loi d'harmonie, a donc jeté, comme nous avons dit, un de ses ailerons dans le domaine des eaux par la loutre.
La lontre est un carnassier piscivore, c’est-à-dire un quadrupède qui préfère la chair du brochet et de la carpe à celle du mouton et du lièvre. Les savants officiels, qui se croiraient damnés de laisser échapper l’occasion d’une balourdise, ont cru devoir appliquer le titre d'amphibie à V'animal qui vit sur la terre et dans l’eau. Cependant, ce mot d'amphibie, qui signifie littéralement une double existence, amphi, deux, bios, vie, n’est pas plus caractéristique de la vie sous-marine que de la vie atmosphérique. Condillac engageait les savants à refaire leur entendement dans leur intérêt personnel, je les conjure de refaire leur langage scientifique dans l'intérêt de la science. Mais va pour amphibie , puisque ce mot d’amphibie, dans le langage du peuple, veut dire un animal qui vit presque constamment dans l’eau.
Je suis disposé à user de grande indulgence envers les civilisés; d’abord parce qu'ils sont victimes de leur propre ignorance ; ensuite parce que Dieu leur a infligé le banquier et la misère en punition de leur aveuglement ; mais une sotlise que j'ai peine à comprendre, c’est leur indifférence stupide à l'égard de la loutre. Ts se plaignent de l'absence du chien de pêche. on leur donne la loutre pour les consoler de ce malheur ; et au lieu de se faire de ce charmant animal un auxiliaire pour la chasse aux poissons, ils s’en font un ennemi redoutable, ils mettent sa tête à prix. C'est à désespérer du salut de l'humanité, quand on considère de sang-froid cette inintelligence profonde des volontés du Créateur.
Encore si la loutre avait refusé une seule fois de prêter soï concours à l'homme, quand on l’en a requise ; mais c’est qu’au contraire, elle est heureuse de mettre toutes ses brillantes facultés pour la pêche au service de l’homme. Prenez une jeune loutre, une loutre à la mamelle, soyez aimable et caressant pour elle, comme vous l’êtes pour vos chiens ; et au bout de deux ou trois mois elle vous chérira de la même affection que l’épagneul ; elle vous accompagnera partout, elle gémira de votre absence, elle saluera votre retour de trépignements d’allégresse ; et quand vous l'aurez tenue quelque temps au régime exclusif de la viande de boucherie, quand vous lui aurez fait comprendre la supériorité de cet aliment sur le poisson, elle n'en voudra plus d'autre. Vous la prierez d'aller vous chercher dans le vivier ou dans la rivière voi-
sine un poisson respectable ; elle s’y précipitera tête baissée et vous rapportera au bout de quelques minutes la pièce demandée. Vous aurez soin seulement de tenir en réserve pour chacune de ces occasions et pour stimuler son ardeur, une légère tranche de gigot dont vous lui ferez cadeau, au moment où elle déposera son butin à vos pieds. Ce n’est pas plus difficile. J'ai vu à Verdun- sur-Meuse, il n'y a pas longtemps, une loutre ainsi dressée qui faisait le bonheur de son maitre et l'admiration de tous les amateurs. Tout le monde connaît l’histoire intéressante de cette loutre d’un roi de Pologne dont l'adresse merveilleuse excita longtemps l'envie de tous les barbets de la cour, et qu'un soldat, de garde au palais,assassina un jour, pour faire de sa peau un manchon à sa payse. Son maitre la pleura. Les Chinois que nous traitons de peuple de magots et qui nous renvoient avec raison l’épithète de barbares, les Chinois qui sont des gens autrement avancés que nous dans l’art de tirer parti des bêtes, ont complètement domestiqué la loutre depuis des siècles. Dans ce pays-là chaque pêcheur a son équipage de loutres et de cormorans pour la pêche. Ces loutres sont dressées à chasser de compagnie, à attaquer, à poursuivre, à happer le poisson. C’est un peu plus poétique que la péche à la ligne avec des asticots. Et, à ce propos, je me permeltrai de demander aux civilisés d'Europe sur quoi se fonde cette prétention de supériorité d'intelligence qu'ils affichent vis-à-vis des civilisés de la Chine ; car il me semble à moi que l'art d'instruire les bêtes est infiniment supérieur à celui de massacrer les hommes... ef que jusqu'à ce jour, il n’y a eu de bien constaté par l’histoire des démélés des Européens avec les Chinois, que la supériorité des premiers, dans l’art de bombarder les villes et d’empoisonner les peuples. Je ne vois pas qu'il y ait là de quoi tant s'ennorgueillir. Je ne sais pas bien, je l'avoue, lequel des deux est le barbare, de ce brave commandant d’une frégate française, qui, pour donner à un haut personnage du Céleste-Empire une idée de la puissance de sa patrie, ordonne un branle-bas de combat et fait tonner toutes les gueules de ses canons à la fois..,, ou du Chinois qui demeure complètement insensible aux charmes de l’effroyable tintamarre, qui, examine attentivement la boussole pendant que l’airain gronde, et dont la physionomie impassible et railleuse a l'air de demander si on n'aurait pas quelque chose de moins
bruyant et de plus spirituel à lui communiquer. Mais brisons là pour ne pas nous exposer au dangereux courroux des apologistes fougueux de la tuerie guerrière et de l’héroïsme forcé à vingtcinq centimes par Jour.
Les remarquables exemples que la loutre a donnés de son intelligence et de sa docilité, toutes les fois qu'on a essayé de mettre ces qualités à l'épreuve, n’ont donc pas réussi encore à ouvrir les yeux à ces pauvres pêcheurs de France, d'Angleterre et d’AIlemagne ; et ils ont déclaré à la loutre une guerre à outrance, au lieu de chercher à utiliser ses aptitudes supérieures. Alors la lou tre, exaspérée et forcée d’user de représailles, a juré de son côté haine à l’homme, et son bonheur le plus vif est de dépeupler les étangs et les rivières. On en a vu qui, dans le seul désir de faire monter jusqu’au rouge blanc la fureur jalouse du pêcheur à la ligne, s’amusaient à joncher, chaque nuit, les emplacements que celui-ci affectionnait, de débris de barbillons et de carpes gigantesques.
Une des plus vives jouissances du braconnier est de braconner à la barbe du gendarme et de l’ordre public , lorsqu'il est protégé contre eux par une barrière quelconque, une rivière, par exemple. La loutre, à qui il est souvent arrivé d’être témoin de ce manège, est heureuse de limiter. Comme elle sait, à quelques millimètres près, la portée d’un fusil de chasse , elle s'amuse à poser sur le rivage, à une distance respectable du tireur ; elle déjeune familièrement devant lui, se roule sur le sable , batifole. Il y en a qui font semblant de s'endormir au bruit de la mousqueterie.
On a dù reconnaître dans les lignes qui précèdent l'emblème du Martial des Mystères de Paris. La loutre symbolise le farouche amant de la Louve, une nature généreuse mais sauvage et ennemie du travail répugnant des cités ; l’homme primitif qui ne peut se résoudre à faire à la société civilisée le sacrifice de ses droits naturels de chasse et de pêche, et que la société civilisée condamne à se faire braconnier, ravageur de forêts et de rivières, au lieu ‘de donner libre essor à ses attractions invincibles, en lui confiant un emploi de garde-chasse où de piqueur. Un brillant avenir attend la loutre dans la période d’ RES plus voisine de nous qu’on ne pense.
La véritable chasse’de la loutre est l'affût ; on a vu cependant
des chiens qui la chassaient. On la prend aussi sans beaucoup de peine au piège, à raison de cette fatale habitude qu'elle a prise de déposer sa carte de visite qu'on appelle ses épreintes, sur chacune des pierres blanches du canton qu’elle habite. Elle met bas cinq ou six petits au printemps. Ces petits se rendent à l’eau comme les jeunes canards, aussitôt qu'ils ont la force de marcher. Elle a pour domicile un terrier qu’elle creuse sous les berges ombragées, sous les rochers des rives, sous les racines des vieux arbres. La loutre plonge dans la neige comme dans l’eau, lorsque les chiens la poursuivent et que la rivière, son refuge naturel, est gelée par quelque rude hiver. Cette succession rapide d’apparitions et de disparitions subites est assurément le plus curieux de tous les manèges de chasse qu'il m'ait été donné d'observer dans ma vie. Des voyageurs qui ont pêché en Chine rapportent avoir vu vendre couramment , au prix de deux mille francs, de bonnes loutres bien dressées. Je me demande comment l’idée ne nous est pas encore venue à nous autres, braconniers et pêcheurs, de monter une institution primaire pour l'éducation des loutres, comme on en a monté une dans les Pyrénées pour les ours. La prime nous paraît pourtant assez avantageuse pour tenter les curieux.
On trouve dans tous les traités de vénerie écrits en français, en allemand, en espagnol, des détails circonstanciés sur la chasse de la loutre aux chiens courants. Je n’ai jamais bien compris qu’on püt chasser avec des chiens, qui ne quittent pas la terre, une bête qui ne quitte pas les eaux. Tout au plus une chasse de cette espèce pourrait-elle s’exécuter à travers de maigres ruisseaux où la loutre ne trouverait pas moyen de se soustraire à l’œil du chasseur en plongeant. La loutre ne se chasse pas, je le répète, on l'affüte, on la prend au piège. Les statistiques de la louveterie
française affirment qu'il se tue ou qu’il se prend quatre mille lou-
tres en France, bon an, mal an. Toute cette destruction s’opère par les procédés que je viens de dire, et le chien joue à peme le rôle d’auxiliaire en cette destruction. La loutre était faite pour chasser au poisson, de compte à demi avec l’homme, et non pour être chassée. Jusqu'à quand l’homme aveugle cessera-t-il de traiter ses alliés naturels en ennemis ?