‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 44 sur 63 · LE CASTOR · texte numérisé non relu

LE CASTOR

Le castor se chasse encore moins que la loutre, et presque autant que la loutre méritait l'affection et les respects de l'homme, J'ai dit ayec quelle barbarie imprévoyante le chasseur européen avait traité la pauvre bête, et comme quoi la misère et la persécution avaient fini par abratir cette intelligence suranimale. Dieu avait pourvu le castor d'une magnifique Lolle (queue écaillée), d'une double scie (paire de dents-incisives) ; il l'avait doué de mains comme l'homme (pattes de devant), le tout pour en faire un ingénieur des ponts et chaussées de première classe. L'homme, jaloux de tant d'avantages, et avide de la fourrure de la bête, s’est jeté à la traverse des projets de Dieu : il a ruiné de fond en comble l'édifice de la grandeur du castor.

Le castor de France habite les rives du Rhône, celles du Gardon et de quelques autres affluents du grand fleuve. Il emploie à masquer sa retraite et à se défendre de la méchanceté de l'homme le peu de génie que le chagrin lui a laissé. Son terrier, qu’il construit sous la berge de la rivière, représente assez exactement une maison à trois étages, avec cave et grenier. La porte principale de l'établissement se trouve placée sous l’eau; le propriétaire l'a disposée ainsi, pour que ses voisins dont il se défie ne Île puissent voir rentrer. L’issue supérieure par laquelle l'habitation prend l'air est bâtie en forme de cheminée ; elle est interdite à la circulation et s'ouvre sous quelque roche, quelquefois dans le tronc d’un vieux saule. Les trois étages communiquent entre eux par un escalier creusé dans le sol et tapissé de feuillages ; l'appartement du milieu, celui qui sert de salon et de chambre à coucher, est mieux meublé que les autres ; il est parqueté de menus branchages ; le lit est confortable. La chambre la plus basse sert de salle à manger; la plus élevée se change en salon quand l’inondation force le maitre du logis à déserter les étages inférieurs. Quelquefois hélas! l'habitation tout entière est noyée ou bouleversée par le fléau. Alors, l'infortuné castor, forcé de déguerpir, va demander un asile aux piles de bois marchand que le fleuve faribond n’a pasencore dérobées à ses rives, Dépaysé, démoralisé,

flottant parfois à l'aventure sur un mince radeau, il ne tarde pas à oublier les principes de la prudence. De nombreux ennemis sont à sa poursuite ; il est surpris et mis à mort. Quel mal faisait-il donc pendant sa vie pour conjurer tant de haines ardentes ? II ne faisait de mal à personne, il vivait de l'écorce et des bourgeons des osiers et des saules de la rive.— Pourquoi le tuer alors? — Pour pouroir me vanter d'avoir tué un castor... Noble gloire vraiment.

Le Rhône depuis vingt ans a bien dévasté ses rivages, le Rhône depuis vingt ans a fait couler bien des pleurs. On ne m'ôtera pas de l’idée que la vengeance du castor n’ait été pour quelque chose dans ces gémissements. Oui, dans chacune de ces digues rompues par le fait des eaux, j'ai cru voir la justice de Dieu, armée de la main et des incisives du castor.

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