‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 45 sur 63 · LE LAPIN · texte numérisé non relu

LE LAPIN

J'ai peut-être commis un oubli, en négligeant de consacrer une mention spéciale au lapin de choux, au chapitre des animaux domestiques ; mais la faute est légère , et par la même raison qui m'a porté à confondre l’histoire du chat sauvage avec celle du chat domestique , l’histoire du sanglier avec celle du porc, j'ai dû loger sous une unique enseigne l’article du lapin de garenne et celui du lapin de choux, lesquels ne sont, au fond , qu'une seule et même espèce.

Je n’estime pas le lapin de choux pour sa chair, ni pour ses mœurs tant soit peu cannibalesques ; maïs je lui sais gré de sa fécondité, de sa croissance rapide, d’une foule d’autres mérites, de son bas prix surtout, qui lui permet de nouer des rapports avec l'estomac des pauvres gens, privés de viande de boucherie par l'impôt excessif frappé sur le bétail. Le lapin de choux ne se contente pas d'apporter aux pauvres artisans le tribut de sa chair; il leur fournit de sa dépouille un manchon fourré pour les doigts, un châle pour les épaules, une coiffure pour la tête. On sait que la chapellerie francaise consomme chaque année pour quelques centaines de mille francs de soie de lapin. C'est avec cette soie feutrée que se confectionnent les chapeaux communs, les faux

castors, Le vrai castor se fabrique avec le poil de lièvre, le poil du dos.

Pauvre bête, bête des pauvres ! Dieu, qui l'avait destinée à servir de proie et de victime à tous les dévorants, l'avait douée heureusement d’une résignation à l'épreuve !

La chasse du lapin peut avoir son utilité; par exemple, pour récréer les enfants et pour tenir lieu d’une autre chasse et aussi comme école de tir; car le tir du lapin sous bois est un des exercices qui exigent le plus de prestesse, de coup-d'æil et d'habitude de la part du tireur. Néanmoins, je ne ferai pas à l’inoffensif quadrupède l'honneur de lui consacrer une place bien étendue en ce livre, n'ayant jamais pu m'habituer, malgré tous mes efforts et ma bonne volonté, à considérer le lapin comme bête de chasse. Je sais gré au lapin de choux, cornme au moineau franc, de m'avoir distrait, dans mon enfance douloureuse, des préceptes de M. Lhomond et de la culture des racines grecques, et je lui en ai déjà exprimé ma gratitude au chapitre du cabiai; mais cette gratitude ne saurait m'aveugler au point de me faire attribuer au lapin des mérites qu'il n’a pas. On tire le lapin, on ne le chasse pas. On le tire deyant le basset qui le mène ou devant le furet qui le fait sortir de son terrier ; on le prend vivant, si mieux l’on aime, avec des bourses, petits filets qu'on tend à la gueule des terriers, soit en dedans, soit en dehors, suivant qu'on emploie pour le pousser le chien ou le furet. Quand le chasseur se borne à tirer le lapin au sortir du terrier d’où l’expulse le furet, on dit qu'il chasse au furet à blanc. La chasse au lapin, je le répète, est une amusette très-licite et qui peut avoir des jouissances infinies pour le tireur habile ; mais ce n’est pas une chasse,

J'ai connu en Champagne un garde qui pipait le lapin au moyen d'un appeau comme le rouge-gorge, et qui le faisait sorür du terrier plus vite que le furet. L'art de piper le lapin a été très-anciennement pratiqué en Espagne, où le verbe chillar a été inventé pour spécifier ce procédé. Il n'était pas non plus inconnu en Provence.

Le lapin est l'emblème de la pauvre industrie qui vit de l’exploitation des carrières et des mines,race qui trouve quelquefois le repos au fond de ses demeures souterraines, mais sur laquelle mille

ennemis se précipitent, dès qu’elle met le nez à l'air; race qui n’a pas recu comme le hamster et l’écureuil le don de la prévoyance, parce que les salaires de l’industrie qu’elle symbolise sont trop faibles, pour que le travailleur puisse en réserver une part à l’a venir.

Le lapin tue quelquefois ses petits. Tous les jours la misère et la débauche conduisent à l’infanticide la pauvre ouvrière qui lutte contre la faim. L’infanticide, crime commun dans la tribu des lapins, n'arrive presque jamais dans la tribu des lièvres. C’est que la misère est plus affreuse dans les pays d'industrie que dans les pays de culture. Le lapin a fait des émeutes et bouleversé des villes, comme le rapporte Pline. Le prolétaire des cités aussi se donne quelquefois cette jouissance, mais pas celui des champs, parce qu'ils ne sont pas assez. Et le voisinage du lapin est funeste à la santé du lièvre, comme celui du prolétaire de l'industrie aux populations des campagnes.

Le lecteur n’est pas sans avoir entendu parler d'une assez comique aventure arrivée à un professeur de mathématiques, porteur de lunettes vertes, mais dévoré nonobstant d’une passion désordonnée pour la chasse au lapin. C'était dans une battue au mois d'octobre, à l’époque où la feuillée est encore épaisse et le tiré difficile. On traquait une garenne où le furet avait passé d’abord ; la fusillade ne discontinuait pas, le plomb pleuvait comme grêle sur les pauvres lapins. A la troisième on quatrième enceinte, notre homme aux lunettes vertes est porté au erochet (vue sur deux routes). Une bête grise lui passe à portée ; il la tire. La battue terminée, le maitre de la chasse s'approche du Leïbnitz. — Eh bien ! c'est vous qui venez de tirer, combien de morts? — Dam ! je ne pourrais pas vous dire, car je ne sais pas même sur quelle bête j'ai tiré. — Ca passait donc bien vite? — Dix mètres à la seconde. — C’est égal , faut toujours aller voir. Et le chasseur pénètre dans le fourré, à la hauteur du passage de la bête tirée.

Il n’a pas fait quatre pas dans l’enceinte, qu’il rencontre un lapin. — Victoire ! Le trop heureux mathématicien se précipite pour jouir de la vue de son gibier, et recevoir les félicitations de l'assistance. — Il me semblait bien aussi, faisait-il en se donnant un certain air subtil, que j'avais mis au bout.—Tiens, tiens,

mais ce n’est pas possible, en voilà deux, maintenant ! Deux lapins d'un seul coup, mais c'est un coup superbe ! — Ah ça dites

donc, L'Hypothénuse (1), c’est affaire à vous de dépeupler les garennes ; savez-vous que si vous continuiez longtemps de ce train-là, il vous faudrait une bourrique pour vous seul. Après ça, quand on a quat’z yeuæ (2)... — Il me semblait bien aussi, objecte finement l'interpellé, que c'était plus gros qu'un lapin ordinaire; mais ça passait si vite, que je n'ai pu distinguer. — A propos de bourrique, hasarde timidement une voix de l'assemblée, il paraît que la nôtre est restée en arrière... Un effroyable cri, sorti du fond du clos, des airs en ce moment a troublé le repos. au cœur du meurtrier tout son sang s'est glacé. Personne ne fuit; tout le monde au contraire pousse au monstre, au milieu des éclats d’une hilarité invincible, car la vérité commence a se faire jour. Deux lapins d’un seul coup !.… dites donc dix lapins, vingt lapins, trente lapins! les rochers en sont teints, le ronces dégoütantes aussi, la route en est semée, comme de mies de pain celle du Petit-Poucet. On arrive au fourré d'où le gémissement lamentable est parti. Quel est donc ce mystère ?

Le mystère, vous l'avez deviné. C'était l'infortunée bourrique, la bourrique de bât qui suivait tranquillement la battue pour ramasser les morts; la bête grise, qui, ayant commis l'imprudence de prendre quelques secondes d'avance, s'était offerte ino— pinément aux traits du chasseur à lunettes vertes. A la douleur cuisante que lui avait causée le coup de feu tiré à bout portant, elle avait fui à travers bois, en ruant des quatre jambes, et elle avait fini par secouer tous ses trésors sur son passage, à force de sauts de mouton et d’écarts désespérés.

Le savant fut plus longtemps malade de sa maladresse que Yâne ; mais ni l’un ni l’autre, depuis ce jour, n’a voulu entendre reparler de la chasse au lapin.

(1) Plaisanterie de campagne.

(2) Idem.

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