L'OURS
Encore une pauvre bête indignement calomniée et sur le compte de laquelle la haine et l'ignorance en ont imaginé de belles. Je ne sais pas de quelle infamie les romanciers et les fai seurs d’almanachs liégeois, ces intarissables pourvoyeurs de menteries, ont oublié de salir la monographie de l'infortuné quadrupède. J'ai lu dans un affreux livre, publié il y a un siècle avec autorisation et privilège du roi, l’histoire des faits et gestes d’un ours brun du Jura, qui aurait été très-long-temps la terreur du pays, à raison de son appétit immodéré pour la chair des jeunes
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filles. histoire scandaleuse et qui prouverait du reste, s’il était permis d'y ajouter foi, la supériorité du lion sur l'ours, en matière de galanterie. Toutes les personnes qui s'occupent d'histoire naturelle ont lu le récit de Conrad Gessner, qui raconte comme quoi un ours de la Savoie enleva un beau jour une jeune fille de seize ans et l’emporta dans sa tanière où il eut pour elle tous les soins du père le plus tendre, mais aussi d’un père horriblement jaloux et qui ne sait pas dissimuler ses défiances injurieuses…. lui rapportant tous les jours des fruits, des légumes et du miel, mais ne sortant jamais de son domicile, sans en boucher l'issue par une énorme pierre. Il paraît que les parents de la pauvre recluse la redemandèrent trois mois entiers aux échos de la montagne, avant de la retrouver. Marolles, qui écrivait à la fin du règne de Louis XVI, confirme presque, par sa crédulité, les faux bruits que l’imagination déréglée des conteurs a fait courir de tout temps sur les prétendus appétits désordonnés de certaines bêtes pour la chair des jeunes filles.
Ce n’était pas assez pour la malice humaine d’avoir calomnié dans ses mœurs l'ours qui ne le méritait pas, elle a éprouvé le besoin de ridiculiser le pauvre animal et d’en faire le plastron d’une foule de mystifications plus ou moins incroyables. C’est à qui, parmi les écrivains de jadis et ceux d'aujourd'hui, le criblera des traits les plus perfides. Elien le Grec, un conteur de fables non moins naïf que Conrad Gessner et le grand saint Basile, non moins hardi en ses affirmations historiques que l’illustre ami de Jacques Balmat, Elien le Grec fait de l'ours un meurtrier de bas étage, un ignoble assassin, tuant pour le plaisir de tuer.
«Il était une fois, dit-il, un lion et une lionne du mont Pangée qui avaient beaucoup d'enfants et qui n’en furent pas plus heureux (1); car un jour qu'ils étaient sortis tous les deux de leur » domicile, un ours y pénétra qui occittraîtreusement leurs petits, » preuve qu'il est toujours imprudent de laisser des enfants seuls. » La besogne meurtrière était à peine achevée qu’un rugissement » formidable annonce la rentrée des maîtres du logis. Notre ours, » quasi-surpris en flagrant délit d’infanticide, n'a que le temps
(1) Traduétion libre,
de sauter sur un arbre du voisinage. Il faut renoncer à dépeindre la fureur de la mère, à l'aspect de sa progéniture égorgée. On ne sait d’abord quel sentiment l'emporte dans son cœur, de la douleur ou de la rage. Elle éclate à la fois en imprécations furibondes et en gémissements douloureux, et dans la soif de vengeance qui l'embrase, elle décrit dans Fair des paraboles insensées, enfonce ses canines altérées dans les flancs de l’arbre sur lequel le meurtrier a trouvé un refuge, en laboure l'écorce de ses griffes tranchantes. Vaines démonstrations d’une fureur impuissante ! l'assassin sans cœur en rit du haut de son quatrième étage; mais rira bien qui rira le dernier. Voici, en effet, le père lion qui s'éloigne, et qui ne tardera pas à revenir, car il vient d’être saisi d’une idée lumineuse dont il a fait part à son épouse ; il s’est décidé à requérir pour sa vengeance l’assistance de l’homme. I] sait où travaille d'habitude un pauvre bûcheron très-maigre qu'il se réservait x petto depuis longtemps, pour un en cas de pénitence. Il va le trouver et l’aborde d'un air qu'il cherche à rendre aussi agréable que possible. L'homme, à qui ses idées rétrécies ne permettent guère d’attribuer à la visite du roi des animaux d’autre motif qu’un violent appétit de chair humaine, sesent d’abord légèrement troublé àla vue du sire chevelu, il en laisse tomber sa cognée. — Au contraire, semble lui dire le lion, qui ramasse poliment l'instrument et le relève à la hauteur de la main du bûcheron pour que celui-ci le reprenne ; puis il le tiraille doucement par les basques de son paletot et lui fait voir qu'il serait bien aise de l'emmener quelque part avec lui. L'homme, qui finit par comprendre d’après ces manières insolites que la bête a besoin de ses services, se laisse faire et la suit. Ils marchent, ils marchent, ils marchent; à force de marcher, ils font beaucoup de chemin; à la fin ils arrivent sur le lieu qui futle théâtre du crime, qui ne tardera pas à devenir celui du châtiment. La lionne continue à fendre l'air de ses bonds désordonnés et de ses rugissements. Le lion explique tout du geste à son compagnon de voyage ; il lui montre les lionceaux égorgés, l'assassin réfugié sur les hau— tes branches d’un sapin colossal, la mère inconsolable attendant sa vengeance. Le bücheron compâtissant et rassuré se met en devoir d’abattre l'arbre... Explosion de bravos unanimes de la
» part du couple léonin; l'épouse fait trève à l'expression de son » désespoir pour féliciter son époux de l'heureuse idée qu'il a eue » de s'adresser à un tiers. Oh ! comme chaque coup de coignée » qui frappe l'arbre, impressionne différemment l'esprit des » principaux acteurs du drame ! et comme on sent qu’à chaque » nouvelle entaille de l'acier, le remords penètre plus avant dans » la conscience bourrelée du coupable ! C'est lui qui voudrait » bien s'en aller, et qui se mord cruellement les ongles d’avoir » cédé tantôt à une mauvaise pensée. Que diable allaitAl faire en » cette maudite galère ! si la chose était à recommencer, comme » il ne la ferait pas! Sans doute, mais il esttrop tard, le crime » a été commis, le sang appelle le sang. Le dénouement se préci- » pite, l'arbre {tombe entrainant dans sa chate le coupable, qui n'a » pas même le temps de se remettre du trouble inséparable d'une » pareille commotion. À peine il a mesuré le sol, que la lionne est » déjà sur lui. Elle le saisit à la gorge, l'enveloppe et l'étouffe » dans ses embrassements, pour recueillir, avec la dernière goutte » du sang de son ennemi, la dernière palpitation de son cœur. » La vengeance assouvie, le lion et la honne font deux parts de » la proie et offrent la meilleure à l'homme, lui jurant en même » temps foi de roi et de reine qu'ils n'oublieront de leur vie le » service qu'il leur à rendu. L'histoire n'ajoute pas que depuis ce » momentl-à ils aient toujours vécu en bonne intelligence, elle » le laisse seulement supposer. »
Je déclare que j'ai lu dans les voyages du capitaine Pamphile et dans ceux de beaucoup d'autres navigateurs dignes de foi, une multitude d'histoires de bêtes aussi drôles que celle-ci, mais non plus vraisemblables.
J'entendais raconter naguère l'anecdote suivante à un jeune chasseur parisien tout frais débarqué d'Amérique ; je n’en garantirais pas l'authenticité non plus :
« Pour lors, c’est le jeune parisien qui parle, nous traversions donc, mon compagnon et moi, les vastes forêts de pins de la Californie, si remarquables par le silence absolu qui règne sous leur voûte. Un jour que nous touchions à la rive d'une de ces im-— menses elairières dont ces sombres forêts sont percées et où les arbres résineux font place à d’autres essences, nous enténdimes à une très-faible distance de nous un grognement qui semblait
partir d’au-dessus de nos têtes, et que mon compagnon, un chasseur yankee de la vieille roche, reconnut à la première note pour appartenir à un ours. Et nous tout aussitôt de nous faire petits, de nous glisser à travers les broussailles pour tâcher de découvrir le poste où l’animal est juché. Un second grognement de colère, plus accentué que le premier, et qui nous paraît suivi d’un autre grognement de satisfaction intérieure , appelle nos regards vers un alisier gigantesque , situé à une vingtaine de pas de nous, et dont la ramure et l’ombrage sont le théâtre d’une scène passablement bouffonne. Les deux interlocuteurs de qui nous avons saisi déjà quelques lambeaux de conversation au passage, sont un ours et un sanglier. Le premier, personnage de la plus haute taille, est perché sur une maîtresse branche de l’alisier , où il s'occupe passionnément de la vendange des alises (1). Mais comme ces fruits sont excessivement mürs et n’adhèrent plus que très-faiblement à leur support, il arrive que les plus vermeils et les plus délicieux tombent comme grêle sur le sol, à la moindre secousse que le lourd animal imprime à la ramure, ce qui désole l’ours et lui arrache des jurements d’impatience, mais ce qui ravit d’aise, par la même raison, le sanglier gastronome posté au pied de l'arbre, et qui, à chaque averse d’alises, témoigne son contentement par un trèsbien narquois. Au moment où nous entrions en scène, l’irritation de l'ours était déjà montée au rouge cerise, et il était facile de voir qu’elle ne tarderait pas à passer au rouge blanc. — Oh! une idée excessivement plaisante, m’insuffle dans l'oreille le spirituel enfant du Tennessée.… si nous profitions des dispositions détestables qui animent ces deux bêtes l’une contre l’autre, pour les brouiller à mort. — Comment ca ? voyons voir. — Le moyen est fort simple : un des deux coups de votre arme est chargé à petit plomb, videz-le-moi dans la partie la moins osseuse du corps de ce gaillard; et il m'indiquait du doigt, à travers le feuillage, la place du corps de l'ours où le coup devait porter. Je connais l'ours, ajouta-t-1l, et quand il a une idée dans la tête, il ne l’a pas ailleurs; comme il veut beaucoup de
(4) Petit fruit rose de la grosseur et de la forme de l’olive et de la cornouïlle, commun dans nos forêts de l'Est, où il fait le bonheur des grives, On confectionne d’assez bonnes confitures avec l’alise dans le pays Messin.
mal pour le quart-d'heure au sanglier ci-dessous, on ne lui ôtera pas de la cervelle que c’est le sanglier qui vient de lui envoyer un coup de fusil quelque part; alors vous l’allez voir se précipiter à corps perdu sur son prétendu agresseur et tirer vengeance de cette sanglante plaisanterie. Je vous réponds que nous allons rire. Sitôt dit, sitôt fait; j'ajuste la bête velue à la place demandée; le coup part. L'ours s’est à peine senti piquer au vif qu'il ne consulte plus que sa fureur et tombe comme une bombe sur l’infortuné sanglier, non moins innocent de la niche que surpris de l'agression. Le duel ne dure pas long-temps; l'ours vainqueur a terrassé son rival et s’acharne à déchirer son cadavre; mais il fait semblant de ne pas s’apercevoir que son ennemi, avant de mourir, lui a ouvert les flancs d’un coup de boutoir terrible. Ses forces le trahissent bientôt lui-même , et il chancelle et s’affaisse sur le corps du sanglier écharpé.. Et c’est ainsi , conclut modestement le narrateur , que j'ai acquis le droit de me vanter d’avoir tué un ours noir et un sanglier d’un seul coup de fusil et avec du numéro 7 !»
A beau se vanter qui vient de loin. Heureusement que si le narrateur a le droit de tout dire, l'auditeur a, de son côté, le droit de n’accepter du récit que ce qui lui convient. Tout ne me convient pas dans l’histoire qui précède. C’est peut-être vrai, mais ce n’est guère vraisemblable.
Les fabulistes et les moralistes onttristement contribué, suivant leur habitude, à propager ces appréciations désastreuses du caractère de l'ours; et je suis bien forcé de redresser leurs erreurs, dans mon amour de la science et de la vérité. Par exemple, le reproche qu’on adresse le plus fréquemment à l'ours est d’avoir jeté un pavé homicide à la tête d’un sien ami, jardinier de son état, sous prétexte de le débarrasser d’une mouche importune. Je l'entends formuler à tout moment cet éternel reproche. Le Journal des Débats n’écrit pas un article en faveur du gouvernement de son choix, que la maladresse proverbiale de cet ours de la fable ne me saute à la pensée. Maïs je me demande néanmoins où sont les preuves que la chose s’est passée ainsi que les fabulistes la rapportent ; je me demande où est le procès-verbal officiel qui a constaté le décès et sa cause, le nom des deux personnages, le lieu de l'évènement ; car enfin on ne peut condamner comme cela les
honnêtes gens sans des preuves; et ces preuves, ces pièces officielles , il faut bien le dire, n'existent dans aucune des archives du monde civilisé , où je les ai cherchées vainement. Done je me crois suffisamment autorisé à déclarer apocryphe l'histoire du pavé, d'autant que je sais par expérience que l'ours est non-seulement incapable d’une pareille gaucherie, mais doit être au contraire considéré comme une des bêtes les plus adroites de la eréation actuelle, C’est ici le cas de signaler un nouvel exemple du danger des livres bien écrits, Si la calomnie qui précède n'avait pas été stéréotypée par le bon La Fontaine en d’admirables vers, elle eût glissé comme tant d’autres sur la malice des hommes, sans y laisser de traces. Un crime plus impardonnable du bonhomme est l’apologie de l’avarice dans la fable de la cigale et de la fourmi , où le beau rôle est donné à l’ignoble créature. Ici, tout l’odieux du principe de liarderie bourgeoise a si bien disparu sous la grâce de l’ornementation et le charme du style, que les infortunés pères et mères ne peuvent plus désormais distinguer le serpent qui se cache sous les fleurs, et ne songent pas même à préserver l'imagination de leurs jeunes enfants de l'influence pernicieuse de l’indigne apologue. Et qui pourrait chifirer, hélas ! le nombre des âmes que l’épouvantable morale de la fable de la fourmi a perdues ! Si quelque chose pouvait me consoler de n'être pas le bon La Fontaine, ce serait de n’avoir pas illustré de mes vers l’avarice de la fourmi et la gaucherie de l'ours. L'histoire sainte non plus n’est pas à l’abri de tout reproche d'injustice à l’égard de l'ours, quand elle compare à cet animal la seconde monarchie des Perses, sous prétexte d'identité parfaite de caractère entre les deux races : perfidie et voracité. La comparaison injurieuse est du prophète Daniel, le même qui se fit une si haute réputation de prophète aimé de Dieu, pour avoir magnétisé plusieurs lions dans une séance publique et solennelle à laquelle assistaient une multitude de tyrans , notamme celui de Babylone, qui depuis fut changé en bête. Je ne rl pas l'injure, elle tombe d'elle même. Hérodote nous avait 4 fait un portrait peu flaité de ces mêmes Perses, qui, dit-il , n’entrent jamais en délibération avant d'avoir noyé leur raison dans les pots. Mais alors ce n'est pas à l'ours, ami frugal de la cressane et des fraises, que le prophète Daniel aurait dù comparer ce peuple
asiatique corrompu, et je ne connais qu'une seule nation qui püût servir de terme à cette comparaison, à savoir : la nation anglaise. Il est de notoriété publique, en effet, que les membres du parlement anglais ne se rendent à leur assemblée qu'après boire, et que l’éloquence de tous les orateurs d'Outre-Manche, y compris les Fox et les Shéridan, sort du vin. Une séance du parlement anglais avant diner ne serait pas supportable, et c'est encore une des supériorités marquées du Français sur l'Anglais que de pouvoir faire de l’éloquence et de l'esprit à jeun. Après cela, le prophète Daniel est excusable de n’avoir pas comparé la monarchie des Perses, insatiable et perfide, à la tyrannie des lords, puisqu'il ignorait complètement ces derniers.
Gaucherie et férocité sont, quant à l'ours, deux accusations qui se valent. Je suis fâché de le dire, mais l'opinion publique, faussée par les histoires d'invalides et de boutons de guêtres, est à quatre cents kilomètres (cent lieues) de la vérité sur l'ours. La faute de l'ignorance générale retombe, au surplus, sur l'ignorance des directeurs de la pensée publique à l'endroit des bêtes, c’est-à-dire sur le dos des professeurs d'histoire naturelle, qui ne regardent pas au-delà de leur nez, et qui ont négligé d'interroger la position sociale de l’ours et ses principes politiques. De là ces préjugés absurdes et la méprise dans laquelle tout le monde donne, à la queue des savants, sur le caractère et la physionomie de l’animal. On à pris jusqu'ici l'ours pour l'emblème du misanthrope, taciturne, morose, insociable ; mais ce n’est pas ca du tout.
L'ours est l'emblème de la Sauvagerie, comme l'éléphant est l'emblème de l'Édénisme. Sa dominante est l'amour de l’indépendance et des bois. Toute l’histoire de l'ours est contenue en ces trois lignes.
On sait que le sauvage est l'ennemi le plus intime du travail répugnant, ce en quoi je l’approuve. Le sauvage ne voudrait pas de tous les raffinements du luxe civilisé, au prix d’une heure de travail au métier ou à la charrue. Il en est de même de l’ours, que les charmes du bal masqué n’ont jamais pu séduire , et qui professe comme moi , pour la plupart des fêtes civilisées , le plus souverain mépris.
Le sauvage ne comprend le bonheur que dans la jouissance pleine et continue des sept droits naturels, chasse, pêche, cueil-
lette, insouciance, etc. Il en est de même pour l’ours, qui ne voit le suprême bonheur que dans l'exercice des deux droits naturels de cueillette et d’insouciance ; non pas que l'ours soit un être complètement insensible aux plaisirs de la chasse et de la pêche (l'ours blanc, par exemple, serait fort empêché, si on venait à le priver de l’exercice de ce dernier droit) , je veux dire seulement que le régime végétal convient mieux que tout autre au tempérament de l’ours, amoureux par dessus tout des fraises et du far niente. L’ours ne se dissimule pas qu’il est plutôt taillé pour escalader l'arbre à fruit que pour forcer une biche à la course, et il a adopté une ligne de conduite conforme aux aptitudes de sa nature. Son appétit frugivore étant facile à satisfaire , il profite de cette facilité qu’il a de bien vivre, pour amasser pendant l'automne de larges provisions de cette graisse philocome avec laquelle les pharmaciens de la rue Vivienne confectionnent le précieux cosmétique si connu dans le beau monde parisien sous le titre de pommade du lion. Pommade du lion ! prodige de la chimie ! L’industriel civilisé, plein d’astuce et de mensonge, a cependant abusé de la candeur naturelle à l’homme chauve, jusqu’à lui faire accroire que le roi des animaux ne devait son épaisse chevelure qu'à l'usage quotidien du susdit cosmétique.
On sait que l’animal, un fois nanti de sa provision d'embonpoint, se recèle dans une tanière où il passe à dormir les deux plus mauvais mois de l’année, frimaire et nivose. Les fabulistes et les historiens ont beau dire, ce n’est pas là le caractère d’une bête ennemie de l’homme—une bête qui sommeille pendant la saison de la misère et du crime et qui préfère le miel, les sorbes et les olives à un quartier de chevreau. L’ours est un animal sauvage, j'en conviens, mais c’est assurément l’un des plus inoffensifs carnivores qui se puissent rencontrer. Je parle de l'ours civilisé, de l'ours français, de l'ours des Pyrénées et des Alpes. Je passe avec préméditation sous silence l'ours gris des prairies de l'Amérique septentrionale et l'ours blanc des pôles. J'ai entendu avec bonheur M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire rendre à l'ours la justice qui lui était due.
A ce titre d’emblème du sauvage, l'ours est, de tous les grands carnassiers, celui qui doit souffrir le plus de la perte de sa liberté. Cela est vrai; l'ours est en effet le plus difficile à garder de tous
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les captifs ; il s’apprivoise, mais sans abdiquer jamais sa personnalité ni ses droits. On l’a bien vu exercer le métier de jongleur pour vivre, mais le maître ne sait pas les tribulations et les remords que la conscience de sa dégradation coûte à son esclave, et ce qu’il lui faut de philosophie pour ronger en silence le frein de sa servitude. On a vu plus d’un ours, après avoir brisé sa chaîne, préluder à l'exercice de sa liberté reconquise par l’égorgement de son conducteur et celui de toute sa famille. J'ai lu aussi dans l’histoire des vengeances populaires des faits qui n'étaient pas sans analogie avec ces révolles d'ours.
Quand l'ours n’est pas occupé à manger ou à dormir, il médite une évasion ; tous les ressorts de son imagination sont tendus vers ce but; son agitation perpétuelle dit les tourments qui dévorent son être. Cette tête, dont le mouvement monotone et régulier de va-et-vient vous fatigue, est le pendule d’une idée fixe incessamment sollicité vers le dehors par l’aimant de la liberté. Si l'ours des Pyrénées ou de Russie ne succombe pas toujours sous les morsures du chagrin , s’il ne meurt pas de honte foudroyante sur la place publique, c’est que l'amour de la liberté est indestructible en son cœur et y nourrit l'espoir. Mais l'ours des glaces, qui ne peut pas humer comme ses congénères de la terre ferme ; les brises de la contrée natale, périt de nostalgie et d’eau tiède au bout de quelques mois.
Vaincu, persécuté, sans abri, sans états. errant de roc en roc, et moins roi que bandit, Yours, à l'instar de Mithridate, a dù s’habituer de bonne heure à manger toutes sortes de choses, et à se faire un estomac à l'épreuve de tous les poisons. L’arsenic, un des plus violents poisons pour l’homme, ne mord pas sur l'ours. Pris à la dose d’un demi-kilogramme, il n’a pas d'effet apparent ; à celle d’un kilogramme, il opère sur la muqueuse intestinale de la bête comme un léger purgatif.
L’explication qui précède était nécessaire pour faire apprécier à sa Juste valeur un fait regrettable qui a eu trop de retentissement à Paris et ailleurs, et qui a malheureusement contribué à induire le vulgaire en erreur sur les véritables appétits de l'ours, qui adore , je le répète, les fruits et les légumes et méprise la ch&if. Je veux parler de Fhistoire de l’invalide. = Une nuit, par un beau clair de lune, c'était vers les derniers
jours de l'Empire, un vétéran veillait, seul et silencieux, près de la demeure de l'ours Martin, premier du nom, l’un des personnages les plus populaires de ce temps. Iluminé par la lueur trompeuse de Phœbé, le vieux guerrier croit voir briller au fond de la fosse un écu de six livres : ce n’était qu'un bouton... un vil et méprisable bouton... Aussitôt le démon de l'or, qui ne lâche pas volontiers la proie qu’il a mordue, pousse le malheureux à violer sa consigne : il va quérir une échelle et descend sur les lieux, Hélas ! il avait compté sans son hôte. Réveillé en sursaut, et à cette heure indue , par un individu qu'il ne connaît pas, et dont les intentions ont droit de lui paraître suspectes , Martin, qui a rêvé bataille, saute à la gorge de l'intrus et l’étrangle, après quoi il le scalpe, suivant la coutume des Sauvages; c’est-à-dire qu'il le dépouille de sa chevelure, non sans détériorer quelque peu le cuir chevelu. Or, ce fut ce dernier trait de vengeance incompris, ce trait si caractéristique, qui perdit l’ours dans l'esprit du peuple , et qui fit dire de lui qu'il aimait par dessus tout le pain d'épice et le vétéran. Le vulgaire ignorant attribua à l'humeur sanguinaire de l'espèce un acte isolé qu'avait seule inspiré la force de l'habitude, La nation belliqueuse qui aimait à se parer le chef de la chevelure de l'ours, ne pardonna pas au pauvre animal d'avoir appliqué la peine du talion à l’un de ses guerriers. Mais peutêtre aujourd’hui que l’émoi populaire est calmé, et que les eaux du Léthé ont largement lavé la place de l’homicide , peut-être que le public voudra bien revenir de ses préventions contre l'ours, et apprécier plus sainement les choses. En effet, que le juge impartial considère de sang-froid toutes les circonstances du meurtre , l'attaque de nuit, l'escalade, la valeur exagérée qu a vait la peau d'ours à cette époque où le colbae et le bonnet : à poil occupaient dans l’ordre social une place si élevée. et il admettra certainement comme moi, dans l'espèce , le cas de légitime défense pour l'ours, et comme moi il le renverra innocent.
Que s’il était prouvé que le vieux militaire en question fût coiffé du bonnet à poil, comme quelqu'un l’a pensé , oh ! alors, l'innocence de l'ours ne peut plus être mise en cause ; il n’a plus besoin d'avocat. Je n’ai pas fini sur ce texte que je reprendrai plus loin.
Quand l'ours est poussé par la faim à déclarer la guerre aux
animaux et à l’homme, il s'embusque à cet effet dans les branches inférieures de quelque arbre touffu, ou derrière quelque quartier de roche commandant un défilé, d'où il se précipite brutalement sur la victime qu'il guette, la saisit au col’ et l’étouffe. La force musculaire de l'ours est prodigieuse, et dépasse celle de nos plus vigoureux athlètes. On a vu des ours arrêter roide et abattre d’un seul coup de leur griffe puissante un cheval, un taureau. Si l'ours a rarement le dessus dans ses duels avec l’homme, ainsi qu'il appert de la multitude de bonnets à poil dont la garde nationale est ornée, cela provient de la supériorité des armes de l’homme , et aussi de l'ignorance complète de l'animal en matière d'escrime. L’ours ayant l'habitude de se dresser sur ses pattes de derrière pour attaquer le chasseur, prête naturellement le flanc à son ennemi, qui n’a besoin que d’un peu de sang-froid et d'adresse pour lui ouvrir le ventre d'un coup de couteau ou pour lui percer le cœur de son poignard ou de sa balle. La méthode du poignard est la meilleure pour ne pas détériorer les peaux. J'ai connu dans les Pyrénées, aux Eaux-Bonnes, un chasseur d’ours qui en avait perforé de la sorte une soixantaine en sa vie, I] va sans dire qu'il en manqua un soixante-et-unième qui ne le manqua pas.
Les voyageurs de l'Amérique septentrionale, qui savent toute l'importance que l'ours attache aux procédés de politesse et aux moindres témoignages de considération de la part de l’homme, n'oublient jamais, dit-on, de le saluer quand ils le rencontrent sur leur route: Buenos dias, hombre, ui font-ils, bonjour, l'hoinme. Des personnes dignes de foi m'ont affirmé qu'il avait suffi souvent de cette simple formule adulatrice pour faire oublier à l’ours le plus mal disposé ses intentions homicides et sa faim.
L'ours n’est pas seulement poli, il est obséquieux de témoignages de déférence envers les autorités constituées. Tout le monde à entendu parler de la civilité de cet ours qui avait pris ses degrés à l’école d'enseignement mutuel de la commune d'O....., arrondissement de Saint-Girons, et qui, reconnaissant un jour, au milieu de son publie de la place de la Bastille, le maire de cette localité, inierrompit soudain ses exercices pour offrir à l'honorable magistrat ses salutations empressées et l'hommage compromettant de son respect.
L’ours n’est donc pas l'ennemi de l’homme; il en mange quelquefois, c'est vrai, mais presque toujours à regret et à son corps défendant. Quand l'agression vient de lui, c’est que la faim le presse et que l'hiver, cette année-là, s’est prolongé d'une facon déraisonnable. Or, c’est ici la rigueur de l'hiver civilisé qui est responsable des crimes de la faim, et non l'estomac de la pauvre bête. Il faut bien que nous tenions compte à l'ours de la circonstance atténuante de la faim, si nous voulons qu’on nous excuse, nous autres créatures raisonnables, qui nous complaisons dans l’homi-— cide de fantaisie, qui empoisonnons tous les jours nos pères et nos mères pour jouir un peu plus tôt des fruits que nous a amassés leur tendresse, nous qui vendons tous les jours par-devant notaire la chair de nos filles à des vieux, sans y être forcés.
L’ours est si peu l'ennemi de l’homme qu'il n’a jamais porté la main sur lui, hors les cas exceptionnels de faim ou de défense légitime. On a bien vu parfois des ourses écarter violemment des voyageurs du voisinage de leurs petits; mais qui oserait faire un crime à la pauvre mère de s'exagérer les périls qui menacent ses oursons et de trembler pour leur peau, quand elle songe à la consommation désastreuse que fait de cette denrée la seule institution de la garde nationale; car il est bon de répéter que la garde nationale est la bête noire de l'ours , à raison du bonnet à poil dont le chef de ses compagnies d’élite est orné. L’ours n'attend pas avec moins d’impatience que tous les gens de goût la suppression de cette coiffure ridicule et trop long-temps honorée.
La tendresse exagérée de l’ourse pour ses oursons est un texte où chacun a fait sa glose depuis qu’on a écrit sur les bêtes. L’ourse a l'habitude de prendre un de ses petits sous chaque bras, quand il s’agit de franchir quelque passage dangereux, une ravine escarpée, un torrent impétueux ; et ce n’est que dans ces embarraslà qu'elle fait preuve d'un caractère féroce et peu sociable. Des chasseurs d'ours m'ont également affirmé avoir vu plus d'une fois de ces bêtes qui se retiraient paisiblement chez elles, emportant sans la moindre gêne leur mouton sous chaque bras, comme un augure romain son bréviaire. Je n'ai cru de ce dernier récit que ce qu'il m'a plu d’en croire.
Le véritable ennemi de l'ours, emblème de la sauvagerie et de l'égalité, c’est le cheval, emblème de la gentilhommerie et de la
morgue aristocratique. On ne connaît pas deux bêtes qui se détestent plus cordialement que le cheval et l'ours; la haine de celui-ci pour les grenadiers de la garde nationale tient à des dissentiments moins profonds et qui datent de moins loin. L'ours gris de la Californie, le plus dangereux et le plus fort de tous les ours du monde, a juré, à ce qu'on dit, guerre à mort au cheval, et l'attaque partout, libre où non. On raconte cependant qu'il y a peu d'exemples dans ce pays qu'un cavalier, ayant fait préalablement le sacrifice de sa monture, ait eu à se plaindre de l’ingratitude ou des mauvais procédés d’un ours gris.
Les zoologistes et les chasseurs s'étaient demandé bien longtemps, sans pouvoir mettre le doigt sur la réponse, les causes de cette haine implacable que l'ours avait vouée au cheval, et vice vers@. À l'analogie seule revient encore l'honneur de deviner ce rébus et d'expliquer la fameuse histoire de cette bande d’oursendiablés contre laquelle la mitraille et les chaudrons ne faisaient rien, et qui fut mise en fuite par une paire de ra et de fla provenant d’un tambour fait de peau de cheval.
L’analogie a répondu avec cette supériorité de bon sens et cette simplicité qui la caractérisent : l'animal qui symbolise l'amour de l'indépendance et de l'égalité était l’ennemi-né de l'animal qui personnifie le gentilhomme ; le gentilhomme , c’est-à-dire la caste oppressive et privilégiée qui exploite les vaincus et les oblige à travailler pour elle!
Ainsi la véritable science déchire et fait tomber les uns après les autres tous les prétendus voiles d’airain que l’obscurantisme interpose entre le regard de l'homme et les œuvres de Dieu!
Elle est certainement bien simple, cette explication de l'antipathie de l'ours pour le cheval, mais encore n'est-ce pas un membre d’un corps savant quelconque qui nous l'aurait donnée. Un de mes plus grands bonheurs, je ne le cache pas, est de vexer le membre d’uneacadémie quelconque, en lui proposant une multitude de questions insidieuses,comme celles-ci : Pourquoi le chat perd-il de sa taille en domesticité, tandis que le lapin en gagne? Quand le savant a bien cherché pendant huit jours, etqu'il en est réduit à jeter sa langue aux chiens : — Mon cher ami, lui dis-je avec bonté, le chat est un emblème du voleur et du paresseux, le lapin un emblème du travailleur exploité. —C'est juste.—Accepter
la domesticité, c’est reconnaître l'autorité de l'homme, — Certainement.— Or l'antorité, si mal constituée qu’elle soit, ne pent pas moins faire que de rogner les griffes au larron et de protéger le travailleur; comprenez-vous, maintenant? — Comment ; si je comprends ! mais tout cela est clair comme de l’eau de roche. — Alors, puisque c’est si clair, expliquez pourquoi les grenouilles n'ont pas de queue ? A ces mots, le savant s'enfuit. et court encore.
Ainsi donc le lecteur prudent fera bien de n’ajouter qu'une foi médiocre aux bruits que la malveillance a fait courir sur la férocité sanguinaire de l'ours; et tont au plus devra-t-il croire à la moitié des accusations formulées contre la pauvre bête. L'ours, qui recule sans cesse devant les pas de l’homme , et qui choisit pour demeure les lieux les plus inhabités, témoigne suffisamment par sa conduite de ses intentions pacifiques et de son désir de renoncer à une lutte où il est plus que sûr de n’avoir pas le dessus. Mais l’homme, qui veut avoir un prétexte pour continuer son débit de bonnets à poil et de pommade de lion, ne peut pas avoir l'air de croire à la sincérité de ces bons désirs; il les mie audacieusement dans l'intérêt de son négoce et pousse à la con— tinuation des hostilités, qui finiront bientôt, hélas! faute de combattants. Une grande preuve de la modération des appétits de l'ours ressort de l’histoire des jeux du Cirque, à Rome, Les Romains, qui aimaient les drames épicés de sang, n’exposaient presque jamais les chrétiens à la dent de l'ours, qui fut officiellement suspecté de tiédeur pour les exécutions. Un des amusements favoris d'Héliogabale consistait, comme on sait, à enivrer ses convives des deux sexes et à les faire se réveiller aux bras velus d’un ours; mais l'histoire ne dit pas que ces plaisanteries aient jamais eu de suites aussi fâcheuses que celles de l'empereur Néron, qui étouffait ses meilleurs amis sous des monceaux de roses. De grands artistes néanmoins que ces Césars de Rome, à part le côté immoral et subversif de leurs imaginations!
Une autre preuve qui attesterait au besoin la mansuétude du caractère de l’ours et l’aménité de ses mœurs, c’est sa passion pour la musique. On peut lire dans les récits d'Olaüs Magnus, le Buffon de l’Europe nord, que lorsque les bergers de sa patrie, où l'ours est très-commun, se trouvent cernés par une bande de ces
quadrupèdes , ils font semblant de ne pas s’apercevoir de la visite désagréable qui leur arrive et continuent à faire résonner la solitude du doux son de leurs clarinettes (pastorali tibid) ; puis, choisissant le moment où les visiteurs sont complètément sous le charme de la mélodie , ils décochent soudain contre le tympan de ceux-ci un couac si imprévu, si aigre et} si strident, que les infortunés mélomanes s'enfuient au grand galop pour ne plus revenir. Alexandre Dumas, l'illustre auteur du bifteck d'ours, confirme sur ce point les récits d'Olaüs. Il a connu un ours, amateur de peinture et de musique, qui prenait un plaisir infini à figurer dans les quadrilles de l'Odéon, et qui imitait, à s'y méprendre, assure-t-il, les manières de M. Odry dans la pièce archi-bouffonne de l’Ours et le Pacha.
L’ours n'aime pas l’effusion du sang. Qui l'accuse de maladresse ne l’a jamais vu travailler ; il n’est pas davantage ennemi de la gaîté. J'en ai connu qui étaient désagréables à force d’amabilité. L'ours est peut-être même, après le chat et le singe, le plus loustic et le plus farceur de tous les quadrupèdes; ila, comme tous les gens d'esprit, l'amour de la paresse et de la danse; c’est un flâneur pétri d'humour et plein de dextérité. Ce sont ces diverses qualités qui lui ont valu sa popularité parmi les gamins de Paris, une race essentiellement goguenarde et ennemie. du travail. Soyez bien avec un ours, vous le trouverez rempli pour vous de prévenances et d’attentions délicates. Ses exercices favoris sont la lutte et la boxe; mais si vous acceptez une partie avec lui, il ne vous serrera jamais que juste ce qu'il en faut pour simuler une bataille sérieuse; s’il vous renverse en folâtrant , il aura g'end soin de’s’arranger de manière à tomber avant vous su: le sol pour vous servir de matelas et vous adoucir la chute. Loin de vous écraser la tête avec un pavé pour vous débarrasser d’une mouche, il vous enlèvera votre chemise de dessus le corps sans même vous effleurer l'épiderme. La nuit, si vous êtes de garde sur le pont d'un vaisseau, il vous offrira volontiers la couverture et l’oreiller de sa chaude fourrure pour vous protéger contre l'humidité des nuits et le rhume de cerveau. Il s’interdira le plus léger mouvement pour ne pas troubler votre sommeil; il vous servira de porte-respect contre les importuns. Le lieutenant de vaisseau De F1... , qui avait fait quelque chose comme trente mille lieues
marines, à l’âge de vingt-cinq ans, et qui a étudié à fond les bétes de toutes les latitudes et de tous les hémisphères, déclare avoir eu énormément à se louer de la société et de l'amitié de l'ours en ses pérégrinations hyperboréennes. Seulement il a remarqué que pour se maintenir en bons termes avec l'ours, pour conserver avec lui des relations de cordialité affectueuse , il est nécessaire de le traiter sur le pied de la plus parfaite égalité. L'ours ne pardonne pas, à ce qu'il paraît, ces airs de supériorité qu'on prend avec les subalternes, encore moins un geste inconvenant, un coup de canne.L'ours est la plus chatouilleuse de toutes les bétes sur le point d'honneur, et nous savons la cause de cette susceptibilité honorable. L’ours ne veut pas qu'on lui fasse sentir ses malheurs et n’accepte pas la pitié. J'ai déjà dit que l'ours avait un peu régné sur la terre avant la venue de l’homme.
De tous les griefs sérieux imputés à l'ours, celui dont il lui sera le plus difficile de se laver les mains, est sa passion pour [le miel. Pourquoi cet acharnement à piller les trésors produits par le travail attrayant?
Mon Dieu, par une raison bien simple, parce que l'ours est l'emblème de la sauvagerie, parce que le sauvage est un oisif, un improductif et un ennemi du travail; parce que le droit de v0/ extérieur est un des sept droits naturels du sauvage , ou, si vous aimez mieux, un des sept articles de sa charte; parce que, enfin, dans toute société limbique (sauvagerie, civilisation), le fruit du travail des industrieux est destiné à devenir le butin des fainéants et des improductifs. On ne vous donne pas l'ours pour un modèle à suivre ; le type du sauvage ne peut guère être plus parfait que celui-ci. Un sauvage qui met le feu à un champ de cannes à sucres, un parasite qui dépossède de pauvres abeilles industrieuses du fruit de leur travail, un juif improductif et immonde qui prélève une dime de 50 pour 100 sur les revenus de tous les travailleurs de par le droit du capital, ne sont pas tous trois de petits saints. Nul d'entre eux n'a mes sympathies absolues. Mais je distingue entre les divers degrés de culpabilité. L’ours se défend et se venge, et son estomac se rassasie de peu; tandis que la bourse du juif est une des trois choses qui, au dire de Salomon, ne sont jamais assez pleines.
Quelques auteurs ont prétendu , au surplus, et je ne leur en
fais pas un reproche, que ce n'était pas la seule passion du miel qui poussait l'ours à rechercher la société des abeilles, à preuve qu'on a vu quelquefois de ces bêtes attaquer un essaim non encore pourvu d’un domicile. Quelle cause excitait alors l'ours à chercher querelle à cette république vagabonde ? Voici ce que c’est : l’ours est sujet à des pesanteurs de cerveau et à des affections comateuses contre lesquelles le dard de l'abeille est un spécifique infaillible, Il souffre, il va chercher son soulagement près de l'opérateur que lui a conseillé la nature... Au lieu d’avoir la tête lourde, l’ours se sent-il lestomac trop chargé, il a recours à la fourmi , qui produit sur son estomac l'effet d'un émétique violent. Ainsi l'ours aurait connu en partie les effets bienfaisants du chloroforme dès les temps les plus reculés !
L'ours habite naturellement les mêmes contrées que le chamois et l’isard , celles où la liberté humaine a trouvé ses derniers refuges, ainsi que nous l'avons déjà dit; en Europe, les Pyrénées, les Alpes d'Helvétie et de Norwége, l'Apennin, les monts Krapachs, l’'Hémus et les sombres forêts de la Pologne, de la Finlande et de la Tartarie. C’est au cœur de la chaîne la plus élevée des Alpes helvétiques et de la contrée la mieux défendue contre l'oppression que l'ours a fondé la ville qui porte encore son nom (Berne), et qui a presque toujours eu le bon esprit de ne pasrenier son origine. Il est possible que les principes du gouvernement de la riche cité aient dévié quelquefois depuis sa fondation, du principe de la démocratie pure, qui est le beau idéal du gouvernement pour les ours; mais enfin, tel qu'il est, tel surtout qu'il s'est montré dans de récentes circonstances, le gouvernement de Berne est fait pour inspirer l'envie et les tentations révolutionnaires à la plupart des peuples voisins qui gémissent sous la tyrannie. L’ours de Berne a connu autrefois de beaux jours; il avait son trésor à lui avant la révolution française , qui renversa tant de fortunes. Ce trésor s'élevait même à la somme de 60,000 francs, si j'ai bonne mémoire, à l'époque mémorable où une armée française victorieuse entra dans cette ville et mit la main dessus. De cette triste journée date la décadence de l'ours de Berne, qui ne vit plus aujourd'hui que d’une misérable pension alimentaire qu'on a déjà tenté de lui supprimer dix fois. L'ours Martin, premier du nom , celui du vétéran, était une des gloires de cette ville. Quand
nos armées victorieuses frappaient sur l'ennemi consterné des contributions de chefs-d'œuvre, et envoyaient au musée du Louvre les dépouilles opimes de Venise et de Rome, il était naturel que l'ours Martin suivit la fortune de sa patrie , et servit d’ornement au triomphe des vainqueurs de l’Helvétie. Ainsi le conquérant de l'Asie, Alexandre-le-Grand, faisait contribuer la victoire au profit de la science , expédiant soigneusement à son maître Aristote tous les moules d'animaux habitant les contrées domptées par ses armes. Quand j'ai parlé des circonstances atténuantes qui militaient en faveur de l'ours ci-dessus, j'ai omis avec préméditation la plus grave de toutes, celle du ressentiment naturel qui dut surgir au cœur de la bête, à la vue de l'uniforme qui lui rappelait si cruellement les malheurs de sa ville natale , la spoliation de ses capitaux, les misères de sa déportation. Si doux que lui fût, en effet, l'exil au sein de la capitale de la France, il n'y respirait pas l’air pur de ses montagnes; Paris ne s'appelait pas Berne, et la naissance de ses fils n’y était pas le sujet de l'universelle allégresse comme en sa mère-patrie !
L’ours se rencontre dans toutes les parties du globe et sous toutes les latitudes : à Bornéo, sous la ligne , comme à Thornéo, près du pôle ; en Asie, depuis l'extrémité la plus méridionale des Gattes jusqu’à l'embouchure de la Léna et à la Nouvelle-Zemble ; en Europe, depuis le cap Matapan jusqu’au cap Nord ; en Amérique, depuis la terre des géants de la Patagonie jusqu’à celle des mirmidons du Labrador (Esquimaux). L'Afrique voudrait bien faire exception à la règle générale, mais je crois à l'existence de l'ours africain annoncé par Virgile et que l’on retrouvera un de ces quatre matins sur quelque cime neigeuse d'une haute montagne de l’intérieur de ce continent immense, comme on a déjà retrouvé en Algérie le cerf africain , prophétisé depuis dix-huit cents ans par le même cygne de Mantoue, et si long-temps nié par la science officielle.….; comme on reconnaîtra un jour encore, avec Virgile, que l’usage de la poudre à canon et du canon lui-même était déjà fort répandu dans le monde, à l’époque de la guerre des Titans ! ! Combien de professeurs qui commentent Virgile tous les jours et qui ne se doutent même pas qu'une affirmation de cette importance se trouve consignée en toutes lettres dans les pages les plus illustres de leur auteur favori !
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Les rois d'Espagne, qui ont toujours honoré et cultivé la chasse, sont les seuls veneurs qui aient tenu des équipages pour l'ours et - qui aient chassé cette bête à cor et à cri, comme le sanglier et le cerf, Le roi de Castille , Alphonse , onzième du nom , qui a écrit sur la vénerie un traité célèbre, déclare qu'il préfère la chasse de l'ours à toutes les autres. Il est question dans ce traité, continué par Argote de Molina, d'ours pris après cinq jours et cinq nuits de chasse non interrompue. Le courre se pratiquait comme celui du dix-cors , au moyen des relais. Les chiens de la meute royale étaient issus d'une race de chiens gris de montagne, exclusifs à la péninsule, les ancètres probablement des fameux chiens pasteurs des Pyrénées d'aujourd'hui. L'hallali de l'ours est toujours un drame aux péripéties émouvantes et largement arrosé de sang. Comme l'ours ne tue pas les morts, l’homme aux abois a la ressource d’abuser de cette générosité de l'animal en se jetant à terre et en contrefaisant le trépassé ; il s'agit seulement, dans ce cas, de retenir parfaitement son haleine et de bien jouer son rôle de cadavre jusqu'au bout ; car l'ours est une fine bête et à qui il ne suffit pas de dire que l’on est mort pour qu'elle ajoute foi à vos asserlions; l'ours veut flairer de près son monde, afin de s’assurer de la réalité du décès par son nez, par ses yeux, par ses mains. Mal en a pris à quelques-uns, qui s'étaient avisés du stratagème, de n'avoir pas fait preuve d'assez de malléabilité sous la griffe de l’examinateur, de ne pas s'être laissé retourner et fouiller d'assez bonne grâce. Tel autre a péri, au contraire , pour s'être montré de trop bonne composition dans l'affaire ; l'ours, ayant à sa disposition un corps d'homme qui roulait si bien, s’est amusé à le pousser tout doucement jusqu'au bord d'un précipice et à lui faire faire un plongeon de trois cents mètres. Argote de Molina rapporte que, dans l’une de ces chasses solennelles, à laquelle assistaient l’empereur d'Allemagne et le roi Philippe IT, on vit un ours emporter un chasseur imprudent sur la pointe la plus élevée d'un rocher et l’en précipiter aux yeux de toute l'assistance. C’est dans le même auteur qu'on trouve le récit de cette belle défense d’un ours qui, se voyant assailli par une multitude innombrable de chiens et une grêle de flèches, s’accule contre un roc, ramasse tous les traits qu'on lui adresse et les rejette avec un sang-froid remarquable contre ceux qui les lui ont décochés. Il y a quelque
chose de semblable à cela dans le récit authentique de la fameuse chasse à l'ours qui eut lieu en 1781, sur le territoire de la commune d’Arètes, près Oloron, en Béarn, où l'on vit un ours, blessé de plusieurs coups de feu, mettre à mort une demidouzaine de tireurs, et arracher le fusil des mains de celui qui l’ajustait , sans lui faire d'autre mal. Est-il vrai que l'ours furieux poursuive jusque sur les arbres le chasseur qui l’a outragé? C’est plusique probable; je ne comprends même pas que la question ait pu!jamais faire doute pour qui que ce soit.
On ne peut pas se dissimuler que la chasse de l'ours n’ait énormément perdu de ses périls et de son intérêt dramatique, depuis l'invention de l’arme à feu. C’est aujourd’hui une chasse tout aussi prosaïque que celle du sanglier et beaucoup moins amusante, car à peine si l’on y emploie les chiens. Des pâtres de la montagne ont aperçu un ours; ils le font savoir à des chasseurs du voisinage, qui dépistent l'animal, le cernent, le traquent et le tirent à bout touchant. Il arrive quelquefois que l'animal blessé se retourne contre le tireur, et que, si celui-ci perd la tête ou n’est pas secouru à temps, la bête se venge; mais les exemples de ces luttes désespérées àn articulo mortis sur la rampe des abîmes, deviennent malheureusement plus rares de jour en jour. Je ne crains pas de prédire la fin de l'ours des Pyrénées et des Alpes pour le siècle où nous sommes. Il n’existe déjà plus ni dans les Vosges, ni dans le Jura, ni dans les Apennins, où il fut fréquent jadis, où on le rencontrait encore il n’y a pas cent ans. Pour que la destruction s’arrêtât, pour qu'il y eût répit dans la persécution, il faudrait qu’il y eût préalablement un temps d’arrêt dans l'envahissement de la puissance bourgeoise, laquelle se formule par l'institution du bonnet à poil; et rien ne nous présage, hélas ! que cette coiffure monstrueuse, si lourde au grenadier de la garde nationale et si fatale à l’ours, soit de si tôt prête à déserter nos fronts. Adieu alors nos dernières illusions de périls à courir dans une chasse nationale ! Encore une étoile qui file du ciel de la vénerie francaise ! qui file et disparait !
Une tradition intéressante, une sainte légende atteste que le domaine de l’ours ne se borna pas toujours en France aux sommets neigeux des montagnes, et l'intérêt de la gloire cynégétique de ma patrie ne me permet pas de passer sous silence un fait
qui prouve catégoriquement que l'ours florissait encore sur les rives de l'Oise, du temps des Mérovingiens.
C'est la légende d'Ourscamps. Ourscamps, comme qui dirait les champs aimés de l'ours !
La forêt d'Ourscamps est située à l'extrémité septentrionale du delta giboyeux que forment, avant dese réunir, les deux rivières de l'Oise et de l'Aisne. Elle à vu de beaux jours avant l'invasion des Romains et depuis. C’est la limite nord du faisan de France. La forêt d'Ourscamps fait partie de cet épais massif de forêts qui couvre la rive gauche de l'Oise dans une étendue de plus de trente mille hectares, et au centre duquel s'épanouit, comme un diamant enchâssé dans l’'émeraude, la villa royale de Compiègne. C'est le seul canton de la France qui me traduise encore les Commentaires de César, et me donne une idée de la Gaule des Druides. Ce n'est plus que là, et à Fontainebleau encore, que se rencontrent les chênes séculaires mourant de leur belle mort, arbres géants dont l’âge a dégarni la tête, et dont les longs bras décharnés, perchoirs favoris des palombes, s'élèvent au-dessus de la feuillée d'alentour comme les hautes vergues d’un navire englouti dans un océan de verdure. Je me suis laissé dire que parmi ces têtes couronnées dont la naissance remonte à l'avènement de la dynastie capétienne, plusieurs étaient qui pouvaient se vanter d’avoir assisté dans leur enfance aux ébats du bison, de l'ours et de l’aurochs, les trois seules choses du moyen âge que nous puissions raisonnablement regretter.
Et la légende, d'accord sur ce point avec l’analogie , rapporte que l'ours, qui peuplait les solitudes des Gaules avant l'invasion du Christianisme, ne vit pas avec plaisir l'établissement de l’homme dans son voisinage, et qu’il travailla de tout son pouvoir à lui susciter des obstacles. Si bien qu’un beau matin, sur les rives de l'Oise, une de ces bêtes sournoises eut l’inhumanité de dépareiller un attelage de bœufs qui s’apprétait à creuser un premier sillon dans le sol vierge d’une forêt dénudée. Le bœuf mort, le meurtrier l’emporta dans son antre. Mais un ours et un bœuf ne s’en vont pas comme cela, l'un portant l’autre, sans laisser quelques traces de leur passage à travers la feuillée ; le ravisseur d’ailleurs, qui comptait sur l'impunité, n'avait pas cru devoir dis-
simuler sa piste, imprudence qui le perdit, Il se trouva, en effet, que le hasard avait amené le jour même, sur les lieux, un pieux personnage aimé de Dieu, se nommant saint Médard, évêque de Soissons, le même qui fait tant pleuvoir, Or, la nouvelle de l'attentat était arrivée jusqu'à lui, avant que le corps du délit ne fût entièrement consommé. Le digne évêque saisit avec empressement cette occasion admirable de faire un de ces miracles qui sont d'une si grande efficacité en matière de prosélytisme au début des religions neuves. Il se rend sur le théâtre de l’accident, suit la bête à la trace, pénètre dans son fort, l’avise, l’interpelle, et après lui avoir adressé une réprimande sévère sur sa gloutonnerie, lui annonce que le Seigneur, en punition de son forfait, la condamne à remplacer à la charrue le bœuf innocent qu'elle a traîtreusement occis. Puis, prenant par l'oreille l'ours intimidé et docile, il le conduit au champ du travail, au milieu des applaudissements de la foule enthousiaste, qui n’en demandait pas tant pour se convertir au Christianisme. L'histoire ajoute que la bête, ainsi subjuguée par la parole du saint homme, édifia long-temps le pays par sa conduite exemplaire et son zèle, et qu'elle vécut toujours en bonne intelligence avec son compagnon de travail. Heureux temps où la foi produisait de tels miracles! Essayez donc d’imposer de pareilles pénitences aux bêtes féroces d'aujourd'hui.
C'était le moins que la piété des fidèles consacrât par un monument quelconque la mémoire d'un évènement aussi remarquable, Une église fut donc bâtie sur le lieu même où saint Médard avait opéré son miracle, sur le champ labouré par l'ours ; de là le nom d’Ourscamps.
La forêt d'Ourscamps était le parc de l'illustre abbaye de ce nom avant 89. Là vivaient saintement de bons religieux de l'ordre de Citeaux, à qui la sévérité de leur règle interdisait le faisan et le chevreuil, mais non la sarcelle et la loutre, exception salutaire et propice aux pieuses fraudes, et qui laissait à l'intelligence culinaire le droit de métamorphoser en quadrupèdes amphibies ou en palmipèdes à chair noire, tout le gibier poil et tout le gibier plume des forêts, Le marteau révolutionnaire , hélas ! a frappé le saint lieu; l’industrie civilisée s'est assise à l'ancien foyer de la prière ; le bruit monotone de la navette a remplacé les chants sacrés ; une population hâve et chétive, abrutie par un travail répu-
st tal
gnant, éneryée par un régime trop soutenu de pain bis et d’eau claire, a succédé à la race épanouie et joufflue qui peuplait cet asile, -Un château de banquier s’élève aujourd’hui sur les ruines de l’antique abbaye, et fait d'incroyables efforts pour marier le style plat de son architecture de caserne au style ogival et grandiose du monument de la foi. Prétention ridicule ! Les quelques arceaux restés debout de la gothique chapelle, écrasent de leur légèreté les lourds murs adjacents qu'a bâtis le bourgeois ; et le soir, les rares vitraux coloriés qu'a épargnés la tourmente politique et que le vent d'ouest a oubliés aux dentelures des trèfles, essaient encore de tamiser les rayons du soleil, comme pour dorer de poésie la solitude et la purifier des souillures de l’infecte vapeur. Il n’est pas jusqu'à l'ours traditionnel qu'ils ont juché , je ne sais trop pourquoi, au fronton de l'édifice moderne, qui ne semble protester par la triste expression de ses traits contre sa position actuelle, redoutant ‘par dessus tout que l'imagination du vulgaire ne prenne son effigie pour une vile enseigne de fourreur.
On vient de voir avec quelle docilité les ours de la légende catholique endossent le harnais de la charrue, quand ils en sont requis par de saints personnages. La chronique hérétique, la moscovite , l’asiatique , l’indienne, l’arménienne et l'américaine, fournissent comme la catholique et la grecque, des témoignages respectables attestant tous, sinon la haute intelligence de l'ours, du moins la placidité de son caractère , sa bonhomie et sa crédulité. La mythologie païenne savait bien ce qu'elle faisait quand elle métamorphosait en owrses le jeune chasseur Arcas et sa mère, et qu'elle leur donnait dans les cieux une place d'honneur, les chargeant de servir de guides aux voyageurs qui circulent la nuit sur la terre et sur l’onde.
Ourscamps ! C'était au sein de cette superbe forêt domaniale que ma laborieuse paresse avait rêvé le doux asile des vieux jours ; là que les destins adoucis m'avaient permis naguère de déployer ma tente ! là que l’affinité des humeurs et des goûts m'avait créé de nobles et nombreuses amitiés ! là que Castagno régnait sur un monde de faisans qu'il connaissait par leurs noms propres et que son bonheur était de compter tous les jours! là que ma pauvreté charitable organisait les moyens de faire parti-
ciper tous mes pauvres frères en saint Hubert aux jouissances des heureux du jour !
Est venue la spéculation odieuse avec le boutiquier parjure, et tout cet avenir d’enchantements s’est enfui comme un songe. La barbe en a blanchi au maître, et les sourtils au chien !
Adieu donc à vous tous, mes bons amis de Noyon, mes fidèles compagnons de tous les jours, si infatigables à la marche, si humbles dans le succès , si gais dans les revers! Adieu à vous, messire de Clayb......ke, le plus vaillant des disciples du centaure , le plus hospitalier de tous les châtelains! à vous, M. Dermig...…., le plus méritant de tous les agronomes de France, vous qui n’avez pas la croix d'Honneur, et que je chargerais demain de la suprême direction des études agricoles en France, si j'étais ministre de l’agriculture ! Adieu à vous et aux vôtres , monsieur de Pomm...y, le parfait gentilhmme, à vous, le premier chasseur de lièvres de France et de Navarre ! Adieu, mes pauvres faisans , mes dix-cors et mes biches, par moi si magnanimement ménagés pour les plaisirs d'autrui; et puissiezvous trouver parmi l’épicerie et l'horlogerie, qui vous aime et qui vous respecte comme moi!
cie Prada il sit iitiné