‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 48 sur 63 · LE LIÈVRE · texte numérisé non relu

LE LIÈVRE

C’est le type de l'espèce victime. Le lièvre a pour ennemis tous les animaux carnassiers des forêts et de l'air, plus l'homme. Il n’y a pas jusqu’à la belette et au lapin qui ne lui déclarent la guerre. C'est l'emblème des races inférieures réduites à l’ilotisme et condamnées par le droit du plus fort à servir aux vainqueurs l’impôt du plaisir et du sang. Dieu a donné à la malheureuse créature, pour la préserver des chances innombrables de destruction qui la menaçaient , la fécondité d’abord , triste privilège de la misère, puis la vitesse pour fuir et la ruse pour dépister ses persécuteurs. Le lièvre est bien armé, comme le rat et l’écureuil, de puissantes incisives dont il pourrait tirer parti contre ses bourreaux, mais la démoralisation , conséquence forcée d’une trop longue servitude, lui a ôté jusqu’à la conscience de ses moyens, comme j'ai dit. Il ne se sert de ses armes naturelles que contre les siens, à l'instar de l’esclave, et ne demande son salut qu’à la fuite.

Le lièvre est taillé pour la course ; son nom latin /epus n'est que la contraction des deux mots levis pes. La longueur démesurée de ses pattes de derrière en fait deux ressorts puissants qui se détendent à volonté et communiquent à ses mouvements de progression une impulsion énergique. Cette disposition particulière de l'arrière-train du lièvre lui permet également de gravir

les collines avec la même rapidité que la surface horizontale, privilège dont il use pour gagner l'avance sur les chiens, sur le lévrier surtout, le seul de ses ennemis à quatre pattes qui l'emporte sur lui par la vélocité. Par la même raison, la descente lui est défavorable. L'homme n'a pas encore réussi à imaginer un système de véhicule à limitation de la charpente du lièvre, c'està-dire apte à transformer la montée en plan horizontal , par la hausse proportionnelle de l’arrière-train.

Le lièvre pèche par la vue ; il est doué, en revanche, d’une finesse d’ouïe extrême, comme l’annoncent ses oreilles longues, effilées, mobiles, et qui semblent remplacer chez lui la queue dans l'office du gouvernail. C’est un animal de sang chaud et de tempérament ardent. L'amour maternel, hélas ! est la seule jouissance qui ne soit pas interdite au pauvre , puisqu'elle ne coûte rien. La femelle du lièvre, la hase, fait dans nos climats une quinzaine de petits chaque année, une portée chaque mois, de février à la Toussaint. Le mâle ne les mange pas, à ma connaissance du moins, mais je sais que mon opinion est fort controversée. Les détracteurs du lièvre, ceux qui l’accusent de dévorer ses petits, avouent néanmoins qu'il faut de graves motifs, comme la privation absolue de la société des femelles, pour le pousser à cès extrémités.

Bien que l’espèce soit répandue à profusion sur toute la surface de l’ancien et du nouveau continent , bien qu’elle s’accommode de toutes les zônes, sa vraie patrie est la steppe, la plaine incommensurable et aride où croissent le serpolet , la lavande , les labiées odoriférantes. Le lièvre ne boit pas; il aime le grand air, l'espace nu, d'où l'ennemi s'entend de loin, et où il y amoyen de fuir. Il périt de marasme et de consomption dans nos pares trop ombreux, pour peu surtout que le lapin y abonde. On n'a jamais pu en conserver à Vincennes. Le lièvre ne se réfugierait aux forêts que pendant les rudes gelées de l'hiver, si les persécutions de l’homme ne lui faisaient une nécessité permanente de l'abri du fourré ; car le fourré est une demeure peu tranquille et peu sûre pour l’animal craintif qui entend des ennemis partout , pour qui le moindre bruissement du vent à travers la feuillée est un sujet d'alarme et qui a le droit de croire une bête assassine postée en embuscade derrière chaque buisson, Quand la feuille

tombe au bois, après les premières gelées d'octobre , tous les . lièvres abandonnent le fourré pour la plaine. Les chasseurs le

savent bien; et c'est une belle époque pour la chasse en plaine au chien.

Le lièvre affectionne les céréales pour demeure et pour nourriture, La tige verte du froment, celle de l'orge et l’avoine en grain lui sont des mets particulièrement savoureux. On a vu quelquefois cette passion pour la tige des céréales dégénérer en abus dangereux. Dans beaucoup de contrées de la Russie, en Crimée, en Ukraine, les grands propriétaires ont un serviteur spécial préposé à la destruction des lièvres.

La chasse du lièvre au chien courant est la plus amusante et la plus intéressante de toutes les chasses à courre, et c’est heureux ; car c’est, avec celle du chevreuil, la seule quinous reste en France, aujourd'hui que le cerf, le daim, le loup et le sanglier y sont presque partout détruits, et que {les rares survivants de ces espèces sont dévolus aux plaisirs des rois de la finance. Je ne sais pas de jouissance comparable à la chasse du lièvre en montagne, par une belle journée d'octobre, ni de concert préférable à l'unisson de douze voix de hurleurs de pied, capables de forcer leur lièvre en deux ou trois heures. Oh ! comme de tous les paradis de ma connaissance , je choisirais, si j'avais à choisir, celui des peaux rouges des grands lacs, ces forêts du grand Manitou, où les élus sont conviés à des hallalis éternels!

Le grand roi Louis XIV avait une meute pour lièvre, et il avait raison. C'était un prince qui savait apprécier le mérite et qui n’eût pas confié la direction de l’agriculture à un fabricant de drap noir pour culottes. ;

La chasse du lièvre est celle de la petite propriété; c’est la plus importante par conséquent dans un pays comme le nôtre, qui renferme onze millions de parcelles sur une superficie totale de 52 millions d'hectares. On me pardonnera pour cette cause la longueur des développements que je veux donner au sujet.

La piste du lièvre est une piste délicate comme celle du chevreuil, et qui ne convient que médiocrement au goût des chiens gâtés à chasser la bête puante. Il en est de ceux-ci commé des buveurs d'absinthe , dont le palais brûlé par l'alcool, est devenu insensible au fin bouquet du clos Vougeot et du Laf-

fitte. Tout chien qui a eu le malheur de chasser avec-suecès le renard est sujet à prendre le change du lièvre sur l'animal im— monde. D'où ce premier principe : voulez-vous avoir une bonne meute pour lièvre, qu’elle ne chasse jamais le renard. Je ne permets à l’équipage pour le lièvre d'autre distraction que celle du . chevreuil, et encore est-ce là une tolérance blämable et que les grands chasseurs de lièvre comme M. de Pommery ne m'accorderaient pas. Mais entendons-nous avant de passer outre. Nos douze hurleurs , bassets, bigles ou lorrains, qui sont parfaitement suffisants pour forcer le lièvre de meute à mort, en moins de trois heures, ne sont plus de taille à mener de la sorte le chevreuil à ses fins. Le chevreuil est , après le loup, la bête qui possède le jarret le plus solide. Il n’est donné qu’à l'Anglais et au Vendéen croisé de forcer le chevreuil de meute à mort en deux heures ; même ces résultats ne sont guère ppossibles qu'à la condition d’avoir 80 à 100 chiens. Communément la chasse à courre du chevreuil exige l'emploi des relais comme celle du sanglier et du cerf. Ainsi, quand je permets d'attaquer le chevreuil avec l'équipage du lièvre, il est sous-entendu que les tireurs auront le droit de faire usage du fusil : sinon, non.

En raison de la délicatesse du sentiment de la bête, il faut, pour ainsi dire, pour bien chasser le lièvre, un temps et un pays faconnés tout exprès. Les chaleurs de l'été ôtent le nez aux chiens, le vent du midi aussi; les gelées un peu fortes empoisonnent la terre ; la pluie noie le fumet; les herbes fortes et le fumier l’absorbent; la terre détrempée botte ; c'est-à-dire que la patte du lièvre étant garnie de poils, emporte après elle la boue imprégnée de la piste, et dérobe la passée aux chiens. La vraie saison de la chasse au lièvre court de l’équinoxe de septembre au 20 novembre, saute les gelées et reprend de février en avril, mais les hases sont pleines dès les premiers jours de février et veulent être respectées. Le bon vent pour la chasse au lièvre est le vent d'est, ni trop frais ni trop sec; le bon terrain : la bruyère et les friches, un sol siliceux, consistant, et où l’eau ne séjourne pas. Les terres argileuses, celles surtout qu'on appelle {erres blanches, les vignes fortement fumées et détrempées sont le désespoir du chasseur et des chiens. Quand vous voudrez acheter une meute pour lièvre, essayez-la, [si faire se peut, dans les terres blanches et

dans les vignes, et ne lésinez pas sur le prix, si elle se tire honorablernént de l'épreuve ; mais ne vous engouez pas trop vite pour là conduite la plus brillante à travers les bruyères, les chaumes, les buissons.

A toutes ces difficultés provenant de l'atmosphère et de la nature du sol, ajoutez la multiplicité des ruses de l'animal, et vous comprendrez la raison de la haute estime en laquelle l'amateur tient la chasse du lièvre. Le parfait chien de lièvre est, à mon sens, égal en valeur au meilleur chien de loup, l’espèce la plus prisée. Il ne faut au chien de loup que du sang, du jarret et du cœur ; il faut au chien de lièvre un peu de génie avec ça, plus l'amour de la chose, la passion artistique. On ne sait pas ce que dépense de combinaisons ingénieuses et de savants calculs un chien de lièvre occupé à deviner une ruse inédite. J'ai été pendant deux ans en Bourgogne à la tête de six chiens courants qui ne chassaient que le lièvre , qui m'en forçaient neuf sur dix en trois ou quatre heures , par tous les vents du monde, et que je respectais trop pour les aider de mon fusil. Tout au plus me permettais-je de leur apporter le concours de mon expérience pour relever le défaut. C’étaient des hurleurs de petite taille, fins et déliés, et payant fort peu de mine, de vrais trésors cependant pour le jarret, le flair et la tenacité. Pourquoi Dieu qui n’a donné qu'une seule amitié à l’homme, le chien de chasse, n’a-t-il pas égalisé la durée de leurs deux existences, pour qu’on püt renfermer les deux amis à la fin de leur carrière dans le même tombeau ?

Une personne fort sensée devant qui j'exprimais un jour ce regret douloureux me faisait observer que si le chien vivait quatrevingts ans comme l’homme, s’il avait pour développer son intelligence le même temps que nous, ce serait peut-être lui qui nous tiendrait en lesse.. Alors ce que Dieu a fait est bien fait.

Le chapitre des ruses du lièvre ne se terminerait pas, si l'on avait la prétention de les y faire entrer toutes; car ces ruses varient nécessairement avec le territoire, le climat et la disposition des lieux. Le moindre accident de terrain, une mine toute fraiche, un éboulement de la veille, un arbre abattu par la coignée ou renversé par l'ouragan, tout est matière à stratagème pour le lièvre, tout phénomène nouveau lui suggère une idée. Il n'a pas

étudié le Code civil, mais nul légiste ne connaît mieux que Jui les entraves qu'apporte à la liberté illimitée du droit de chasse le droit de la propriété individuelle. Il spécule sur ces entraves. Il sait l’imviolabilité du domicile du citoyen sous le régime constitutionnel ; il en réclame le bénéfice pour lui, toutes les fois que l'occasion s’en présente. Il ne craint pas d’invoquer le droit d’asile du potager où du parterre, quand la meute le serre de trop près. J'ai connu un lièvre de Bresse dont le bonheur était de s'épanouir et de s’étirer au soleil, au pied d’un jeune épicéa isolé au milieu d'une verte pelouse, comme pour tenter la sensibilité du chasseur. J'ai donné une fois dans le piège. La pelouse n’était séparée que par un fossé en ruines d’une forêt de dahlias, de rosiers et de chrysanthèmes remplissant la presque totalité d’un parterre sis au devant d’une riche demeure, alors inhabitée par les maîtres et confiée à la garde de quelques serviteurs hors d’âge. La pelouse semblait de loin prolonger le parterre, et l’épicéa faisait point de vue. Il fallait que l'animal fût parfaitement au courant de tous ces détails pour affecter la tranquillité d’âme avec laquelle il attendit l'attaque de mes chiens. J'ai observé par deux fois sa tac— tique. Il ne se levait du gîte qu'après un long rapprocher, et lorsque le chien de tête n'était plus qu’à dix pas de lui, afin d’entrai= ner tous les chiens sur sa voie par un à vue furieux. Alors notre bête endiablée traversait légèrement le vieux fossé, pénétrait sous les voûtes sacrées des dahlias, y décrivait plusieurs circuits, gagnait le perron de la demeure, puis, doucement, s’insinuait dans l’étroit soupirail de la cave au fond de laquelle il allait chercher un asile sous des fûts de tonneaux. Et alors les chiens de faire vacarme au milieu du parterre et de saccager les plates-bandes, et tous les gardiens du poste d’accourir, armés de faulx et de fourches, de jurer, de tempêter et d'arrêter les chiens; bref, de me forcer à une capitulation déraisonnable en espèces pour me tirer de là. Ce ne fut pas moi qui payai les dahlias cassés la seconde fois, mais un ami trop jeune qui avait le tort de ne pas croire aux perfidies du lièvre et qui exigeait une leçon. J'eus grand soin de Jui présenter le lièvre de l’épicéa , comme une rencontre de hasard, non comme une connaissance de huit jours.

Le lièvre d'Afrique que j'ai beaucoup pratiqué, et qui habite

une terre de Barbares où le sol n’est pas approprié, c’est-à-dire où le droit de propriété n'existe pas, le lièvre d'Afrique n’a point . de ces finesses qui sentent leur Bas-Normand, C’est un lapin pour l’innocence.

Le lièvre civilisé sait encore, sur le bout des ongles, la flore et la géologie du canton qu'il habite, et quelle herbe forte brûle. le nez des chiens, et quel terrain conserve le moins la piste. Il tire de ces études un immense parti. Il est certain aussi que les lièvres se communiquent entre eux les diverses notions qu'ils ont acquises, comme font les vieux loups qui apprennent à leurs jeu nes élèves combien il est dangereux de badiner avec les armes à feu, J'ai vu dans le même mois dix lièvres du même eanton recourir au même stratagème. Et il n'y avait pas à dire que ce fût un moyen classique à l'usage de tous les lièvres tant soit peu lettrés de France et de Navarre. Le stratagème était local et exigeait une connaissance approfondie de l’état des lieux. C'était une étroite zône de terre blanche, la seule qui existät dans le pays, qu’il fallait venir prendre, à travers mille obstacles, au bas d'une montée rapide, à une lieue quelquefois du lancer. Puis, la bête gravissait jusqu'au faite la zône empoisonnée, multipliant, dans son ascension rapide, les bonds et les écarts pour dérober sa voie, Parvenue enfin au sommet de la colline où se trouvait une ancienne marnière, tapissée dans sa partie inférieure de quelques touffes de genèvriers, elle ajustait les buissons, et, du haut de la muraille verticale, piquait au fond du gouffre une tête désespérée. La ruse nous était si connue, que nous assignions d'habitude le poste de la marnière aux novices de notre escorte, aux élèves en vacances, qui nous suivaient pour faire leurs premières armes. Nous en ont-ils manqué ! Mais ils m'ont fourni l’occasion de remarquer qu'un lièvre, bien actionné à sa ruse, ne se dérangeait pas de sa besogne pour un coup de fusil de collégien.

Rien de plus commun encore dans les pays plats et arrosés que ce fameux défaut du saule qui revient si souvent dans les histoires de chasses merveilleuses. La Bresse, dont j'ai parlé plus haut, est une contrée dans ce style, plate et entrecoupée d'une multitude de fossés et de ruisseaux dont les bords sont plantés de saules et de peupliers que l'indigence a coutume d'étêter. Quelques-uns de ces saules se donnent, comme on sait,

des tournures penchées, des poses mélancoliques. Dans ce cas-là on a l'habitude de s’en server comme de ponts naturels pour traverser les rigoles. Or, il arrive fréquemment que le lièvre, malmené par les chiens et ne sachant plus où donner de la tête, s’en vient demander un asile au tronc vermoulu de ces arbres. On le voit entrer dans l’eau d’abord, la battre quelque temps, puis s’élancer d’un seul bond et sans toucher le sol sur la crète branchue du saule où il se tient désormais immobile et se laisserait prendre à la main. Le stratagème est si usé, je le repète, que lorsque le défaut a lieu en un de ces parages aquatiques, chiens et chasseurs, pour le relever, s'occupent incontinent de l’inspection des saules et mettent le nez en l'air, au lieu de regarder à leurs pieds. J’ai sur la conscience plus d’un assassinat de lièvre perché, mais de lapin surtout. Le lapin des îles de la Loire, de la Garonne et du Rhône n’a pas d'autre refuge que les têtes des saules lors des inondations. Il trouve même dans cette retraite confortable la table et le couvert, car l'écorce du saule estune nourriture qui lui convient parfaitement.

C'est-à-dire que l'existence du lièvre n’est qu’une série perpétuelle d’angoisses et de terreurs, de machinations et de ruses. I n'ya qu'un seul être, l'épouse criminelle et charmante, dont le sort ici-bas soit plus digne de pitié. Vita leporis, c'était pour les anciens l'expression de la suprême misère.

Le lièvre sait si bien que le moindre laïsser-aller dans sa conduite peut l’exposer aux conséquences les plus fâcheuses, qu'il n’est pas un des actes de son existence quotidienne qu'il ne calcule et ne pèse. S'il a vu le jour dans les forêts, s’il fait du buisson sa demeure habituelle, il aura grand soin de ne se tailler qu'une seule voie pour la rentrée et la sortie, de manière à tenir dans le pays aussi peu de place que possible. De peur que le moindre brin de bruyère, que l’épine n’arrache un poil de sa fourrure et ne trahisse ainsi la route de son gite, il débarrasse soigneusement cette route de toute plante qui la barre ; il la tond et la peigne comme avec des ciseaux ; ainsi fait-il pour les tranchées qu'il se creuse à travers les orges et les blés. Hélas ! cet excès de précaution est précisément ce qui le perd. L'homme, reconnaissant à ces signes, à ces brins d'herbes coupés, la passée habituelle du lièvre, y vient tendre son collet perfide, et le re-

nard, le plus terrible des ennemis du lièvre après l’homme, le renard s’embusque dans le voisinage pour appréhender le pauvre animal au corps, au moment où il débüchera, mené par un autre renard.

Qui n’a pas observé du haut d'une éminence toutes les manœuvres du lièvre fuyant devant les chiens par la plaine peut se faire une idée de ce travail, en suivant ses pas sur la neige. Une des circonstances qui frapperont le plus l'observateur sera certainement l'accroissement subit de dimension des bonds de l’animal, au moment où il se rapproche du gîte. Ce qui se lit sur la neige en hiver est la révélation exacte du travail quotidien du lièvre. La rentrée au gite est constamment précédée de ces bonds prodigieux, terminés invariablement par un dernier saut de côté qui l'amène en la place dont il a fait choix pour le jour. Ces bonds énormes et ces écarts expliquent les difficultés du rapprocher du lièvre, et pourquoi les chiens sifflent si long-temps d'impatience autour de l'animal sans pouvoir le lancer.

Suivez le lièvre à partir du lancer ; le voici qui débûche en plaine pour faire sa première randonnée. La randonnée est une espèce de demi-circonférence d’un kilomètre de rayon plus ou moins, que l'animal décrit autour du point de départ. On a vu plus d’une fois, par la gelée, de vieux bouquins échappés à plus d'une affaire dessiner devant eux des pointes de cinq à six kilomètres, et dépister chiens et maîtres par ces allures incomprises ; mais le fait est peu commun. Dans cette première randonnée, le lièvre n’a pas même songé à tirer parti de ses ressources ; le danger ne presse pas. Il n’a besoin que d’une chose essentielle : connaître le caractère et les jambes de ses ennemis, afin de proportionner sa défense à leurs moyens d'attaque. Vous voyez bien qu'il s'arrête tous les cent pas dans la plaine, l'oreille droite, pour calculer la rapidité de la meute et la férocité de ses intentions d’après le rapprochement des voix et le timbre des gosiers. S'il n'a affaire qu'aux jambes torses des bassets, il témoigne son mépris pour cette race de tortues en folâtrant devant eux, ou bien en se rasant dans le premier sillon venu, sans même se donner la peine de regagner le lancer. Une multitude innombrable de lièvres et des lièvres les plus rusés, ont été et sont tous les jours victimes de leur mépris pour le basset à jambes torses,

J'aime autant le basset pour chasser au fusil que la plus magnifique race de Vendée. Le chasseur profite de l'insouciance du lièvre qui s'amuse devant le basset pour le massacrer indignement. Le basset ménage l’homme ; c'est la meute du chasseur peu opulent.

Si la poursuite est plus rapide, les voix plus accentuées, la question change de face. Ce n’est plus le moment de s'arrêter paisiblement à cinquante pas des chiens et de filer au petit trot devant eux pour déployer ses grâces. Avec ceux-ci, il n’y a pas de temps à perdre en vaines fanfaronnades; il s'agit de déployer ses talents au plus vite, et surtout de ménager ses moyens. Le plan du lièvre est déjà arrêté dans sa tête.

Il profitera des 500 mètres d'avance qu'il a sur les chiens pour jouer son premier tour. De l’autre côté du petit bois où il a été lancé, et où il est revenu, se trouve un chemin de grande com— munication, fréquenté à certains jours de la semaine comme une route royale. C'est le cas d'y passer au devant de tout ce monde qui s’en vient du marché et-qui effacera notre pied et emportera notre piste. Le lièvre le traverse ; il s’y promène quelques minutes, recherchant les veines de poussière; il revient sur ses voies pour mieux céler sa route ; il sort enfin du chemin par un bond de côté, bien au-dessous de l'endroit où il y est entré. La meute a déjà des hiéroglyphes à deviner pour un bon quartd'heure. Le lièvre profitera de ce temps d'arrêt pour reprendre haleine, et se placera à distance pour juger de l'effet de son premier moyen.

IL eût peut-être réussi le moyen ; mais, hélas! des langues indiscrètes ont révélé la tactique du fugitif et le lieu où il s’est recélé. D'ailleurs, un chien de tête, un griffon de Vendée, n'a pas donné dans tous ses subterfuges d’allées et de venues, et n’a pas quitté la vraie voie une seule seconde, et voilà que toute la meute s’est ralliée sur lui; il faut fuir, fuir à travers la plaine. Heureusement que ce nuage de poussière qui s'élève là-bas annonce la présence d'un troupeau de moutons. C'est encore le cas de mêler sa voie à celle de toutes ces bêtes et de se glisser au milieu d'elles pour échapper ensuite inaperçu à la faveur du tumulte, et gagner le côteau voisin, Aussitôt dit, aussitôt fait; par malheur, tout berger est quelque peu braconnier, et tout chien de mouton

ske dé he

quelque peu chien de lièvre ; notre bête a été apérçue par le berger et par ses chiens, et voyez-vous, il y a dans la voix du - Chien qui donne, un accent qui ne permet pas de se tromper sur le sens de ses paroles, et que tout chien comprend. La mèche est éventée une seconde fois.

Du Fouilloux raconte avoir suivi et pris dans une bergerie un lièvre qu'il n'avait pu chasser du milieu d'un troupeau, . Cependant le lièvre a conservé son avance ; il a déjà gagné le côteau, que les chiens en sont encore à se débrouiller du troupeau. Ce côteau est planté de vignes. Les vignes sont parfaitement fumées et plantées en hautains (espèce d’espalier en plein vent). Ces chiens de Vendée, si rustiques et si persévérants, ont l'avantage d'une haute taille. On leur fera payer ici ce triste avantage un peu cher, Le lièvre a grand soin de prendre tous les hautains en travers et de se glisser sous les coulées les plus basses des treillis, Les chiens de Vendée s’assoupliront l’échine à imiter ce manège, mais plus d’un hurlera de rage et d’impuissance avant d'avoir atteint la dernière barrière. Si le lièvre avait bien su, il n'aurait pas bougé de cette position formidable, et son avenir était assuré; il s’estcontenté de donner du fi/ à relordre (c'est le mot propre) à ses ennemis dans la passe maudite ; il a eu tort. Pendant que nos braves Vendéens maugréent contre le treillage qui leur barre la voie et se fraient un passage à la force des màchoires, le lièvre, tapi depuis un quart-d'heure sous le vent, au milieu du grand bois qui couronne la colline, rumine de nouvelles ruses. Alerte! alerte ! et sur pied au plus vite ; voici la voix infernale du griffon qui se rapproche de plus en plus, et qui retentit déjà sous les voûtes de la forêt. Mais'si on lui faisait faire, à ce dépisteur incommode, une promenade accidentée et énervante à travers les fondrières, les houx et les épines dont cette crête est semée ? Sans doute, mais le satané griffon a deviné la pensée de l'ennemi, et, appelant à son aide son expérience de limier, un office qu'il remplit quelquefois, il tourne l'enceinte des fondrières, pour s’enquérir d’abord si le lièvre y est resté, et il se rencontre nez à nez avec celui-ci au moment où il débusque de la dernière fosse, Désappointé si brusquement dans ses espérances légitimes de répit, notre lièvre commence à s'inquiéter sérieusement, et, dans le trouble de ses idées, demande d’abord

son salut à la course. Inutiles efforts : les jarrêts du griffon et ceux de ses acolytes semblent redoubler de vigueur et d’élasticité, à mesure que les siens se détendent. Voilà déjà plus d’une heure, sans interruption, que dure cette course échevelée ; il faut se reposer pourtant, sinon périr, car la meute gagne, gagne ; encore cinq minutes et c’est fait. Dans cette perplexité affreuse, notre lièvre se souvient avoir vu dans ces lieux, le matin même, un de ses compagnons de misère se retirer en un buisson qu'il connaît. L’égoïsme est de toutes les conditions, de la pauvreté comme de la richesse, de la faiblesse comme de la force : notre bête aux abois tente un dernier défaut, rabat de nouveau ses voies, tournaille, et finit par se précipiter au milieu du buisson habité, par un bond démesuré, dans lequel il épuise ce qui lui reste de force. La meute arrive sur ces entrefaites, met le nez au buisson ; le lièvre frais s'en échappe, le lièvre de chasse se tient coi. La meute, emportée par la vue de la nouvelle bête, éclate en hurlements victorieux. Le péril est passé cette fois, et notre matois compère s’applaudit déjà en silence du succès de sa ruse. Amère illusion trop promptement déçue ! une voix, une seule voix fait défaut au concert triomphant de la meute, mais c’est celle du griffon. L'intelligent enfant de la Vendée n’a pas pris long-temps le change ; il a bientôt reconnu l’imposture : la piste d’un lièvre chassé depuis deux heures n’a pas le fumet aussi prononcé que celle d’un lièvre frais ; il y a de la gabegie là-dessous.. et aussitôt le griffon de reprendre son contrepied et de revenir à la première voie. La voilà ! il la tient. La meute, bien créancée, se rallie au rappel de son chef; la fin du drame n’est plus qu'un à vue continuel, qu'un long et cruel hallali !

Mais tous les chiens ne sont pas des griffons de Vendée, taillés sur le patron de celui que je viens de décrire, et les trois quarts des lièvres échapperaient à la meute, n’était que le lièvre tient à mourir au lieu qui l'a vu naître et s'éloigne peu de son canton, ce qui permet au chasseur d'observer de loin ses manœuvres et de venir en aide à la sagacité des chiens, pour les remettre sur la voie et relever leurs défauts ; et voilà pourquoi tant de lièvres se font tuer et prendre même avec de mauvais chiens.

La chasse du lièvre au chien d'arrêt en plaine, au mois de septembre, ne vaut pas l'honneur d'une mention spéciale; ce

n'est pas chasser que de tirer un lièvre qu’un chien vous montre, et qui vous part dans les jambes. La chasse d'hiver en plaine exige plus de science et d'adresse ; c’est un grand talent déjà que de savoir approcher le lièvre et de le voir au gite. La chasse à la neige, en vieille lune surtout, est une véritable boucherie ; la loi aurait dû l’interdire, au lieu de laisser ce soin à l'arbitraire des préfets. La battue devrait être également prohibée en plaine, comme aux bois, excepté pour les animaux nuisibles, car ce n'est plus de la chasse, mais bien du massacre et de la destruction.

On sait que les lièvres du mont Cenis sont blancs l'hiver ; ceux de la Norwège aussi. C'est une prévoyance admirable de la nature qui a voulu que le pauvre animal changeñt de robe avec les saisons comme la terre, et que sa couleur se confondit toujours avec celle du sol, pour tromper l'œil de ses nombreux ennemis. J'ai cependant rencontré quelquefois des lièvres blancs comme des perdreaux blancs dans mes chasses des environs de Paris. J'ai vu aussi un lièvre noir, il y a quelques années, à l’étalage du magasin de la rue Montesquieu. Bien qu'il provint de la banlieue parisienne, le chef de l’établissement de comestibles avait cru devoir le baptiser lièvre d'Afrique, s’imaginant probablement que tous les animaux de cette contrée devaient porter la livrée de l’homme de l’Équateur. J'ai connu également une colonie de lapins noirs dans le bois de Meudon. |

La taille du lièvre s’accroit à mesure qu’il monte vers le nord, el vice versä. Le lièvre d'Algérie est à peine moitié de celui de France. Le plus petit de tous est le lièvre d'Égypte , remarquable par le développement prodigieux de ses oreilles. Les plus gros lièvres des quatre-vingt-six départements français, mais non les meilleurs, nous viennent de la Flandre et de l'Alsace, les pays les plus riches et les mieux cultivés du royaume. Le lièvre de la forêt est généralément plus fort que celui de la plaine.

Le lièvre mérite d'occuper une place honorable dans les fastes de la gastrosophie ; j'ignore pour quelle cause Moïse en a prohibé la chair et l’a déclarée impure. Les Romains, qui étaient de grands mangeurs, étaient loin de partager la répugnance

des Juifs pour le civet, si j'en juge du moins par ces vers de Martial :

Inter aves turdus.……..

Inter quadrupedes, gloria prima lepus.

Les dames romaines, qui étaient de grandes coquettes, estimaient de leur côté le sang du lièvre comme le plus précieux de tous les cosmétiques pour la peau du visage et pour celle des mains, J'aime mieux la pâte d'amandes.

Voulez-vous savoir pourquoi la rencontre d’un lièvre qui traverse votre chemin à la réputation d’être un mauvais présage ? Écoutez :

Il était une fois un général lacédémonien, nommé Lysander,

qui faisait le siège de Corinthe. Ce général apercut un jour un lièvre qui flänait sur les glacis de la citadelle, devant les lignes des assiégés, « Très-bien ! s’écria aussitôt cet homme de guerre, très-fort sur les rébus, voilà une ville qui ne doit pas tarder à être rasée, puisque les animaux des champs, qui chérissent la solitude, viennent déjà retenir leur logement dans la place. » Or, l'histoire rapporte que cette explication déplorable d’un phénomène insignifiant produisit sur le moral des soldats lacédémoniens un effet si prodigieux qu'ils demandèrent l'assaut à l’instant même, o% ils se conduisirent comme des lions et ceignirent leurs fronts des lauriers de la victoire.

Je n'ai jamais partagé les appréhensions du vulgaire à l’endroit de la rencontre du lièvre, et je ne la redoute aucunement, surtout lorsque je suis armé,

Un chef de cabinet ministériel, personnage éminemment habile à développer le côté inutile des questions, et que cette spécialité appelait à un brillant avenir sous le gnuvernement actuel, me pria un jour de lui procurer la distraction d’une chasse au lièvre. Je l'emmène chez un ami des champs. À ma demande on découple deux bassets novices dans un bosquet attenant à l’habitation , petit parc de réserve. Part un levraut qui vient se poser en chandelier , au beau milieu d'une avenue, à dix pas du personnage en question. Il fait feu de ses deux coups sur la malheureuse bête, à qui la peur donne des ailes et qui vient me passer à vingt-cinq pas. Je l'assassine, et comme j'ai affaire

DU COURRE. 349 à dés chiens qui débutent, je coupe prestement lés oreilles au levraut et les partage aux deux bassets pour les affriander. Survient à l'instant même le premier tireur qui réclame l'honneur de l'assassinat. — Il était blessé à mort, s’écriet-il du plus loin qu'il m'apercoit; c'était inutile de le tirer, les chiens allaient le prendre. — En êtes-vous bien sûr, lui réponds-je ? Il s'approche, et avisant le lièvre dont la coiffure est à bas. Ma foi non, dit-il , ce n’est pas le méme; le mien avait des oreilles longues comme cu [1 Et dressant vers le ciel index de sa main droite, il m'indiquait d’une manière énergique la prodigieuse dimension des oreilles de son lièvre. Or il s’est trouvé un ministre soi-disant chasseur pour me faire de cet homme-là le préfet d’un département très-boisé ! Voilà les administrateurs à qui l’on confie la suprême direction du régime de la chasse en France !

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