‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 49 sur 63 · LE FAUVE, CERF. — DAIM. — CHEVREUIL · texte numérisé non relu

LE FAUVE, CERF. — DAIM. — CHEVREUIL

Les branchus de nos forêts de France comptent, avons nous dit, trois espèces, cerf, daim, chevreuil. Ces trois espèces sont désignées sous le nom général de fauve. On dit d’une forêt bien peuplée de ces trois espèces que {e fauve y abonde.

La femelle du cerf s'appelle biche ; celle du daim, daine ; celle du chevreuil, chevrette. Le mâle de cette dernière espèce s’appelle brocart, Les nouveaux-nés des trois groupes prennent également le nom de faons (prononcez fans).

Ces bêtes-là ont des pieds, et non pas des pattes. Je professe une très-médiocre estime pour les gens qui me demandent une patte de chevreuil ou de cerf pour orner le cordon de leur sonnette ou pour en faire des manches de couteaux. La patte est essentiellement armée de griffes et d'ongles. Ces ongles sont rétractiles chez les félins (lion, chat) et non rétractiles chez les autres carnivores (canins, mustéliens). 11 est malheureux que le mot

ongle se dise indifféremment de la griffe des félins et de la corne du pied des bêtes fauves et de la bête noire (sanglier).

Le cerf, le daim et le chevreuil perdent leur téte tous les ans à époque fixe, le cerf et le daim en mars, le chevreuil en décembre. Ils la refont aussitôt après lavoir perdue. Le bois est l'attribut de la masculinité, comme la barbe; le front de la femelle est dépourvu de cet ornement, sauf de rares exceptions, lorsque le sexe, par exemple, a disparu avec l’âge, et que la bête est de venue brehaigne, c'est-à-dire stérile, et, dans ce cas encore, la prétention de la femelle se borne-t-elle à parer son chef de chétifs cornillons.

La tête a pour appui, sur le front de l'animal, la meule, sorte de plate-forme ronde et couronnée, sur laquelle va pousser le bois. La mère branche, la tige, a nom le merrain ou la perche. De cette mère branche partent en avant des rameaux qui ont reçu le nom de cors ou d’andouillers, et qui sont au nombre de trois dans une tête régulière, le premier andouiller, la chevillure et le sur-andouiller. Après avoir fourni les trois andouillers, la perche se termine par une fourche qu'on appelle, suivant la forme qu'elle affecte, chandelier où empaumure. Empaumure s'emploie le plus souvent pour désigner toute la ramure du daim, qui est plus large que celle du cerf. Il y a de ces chandeliers qui comptent jusqu’à six ou sept branches. La tête est dite bizarde quand les deux ramures ne sont pas pareilles et que les irrégularités touchent à la monstruosité. Une belle tête est celle qui compte trois andouillers d’égales dimensions, bien étagés sur une même ligne horizontale, et dont l’'empaumure porte quatre branches. L'analogie du cerf exige que son bois forme une) série parfaite à sept termes, comme une gamme, avec la perche pour pivot. La chevillure, andouiller du milieu, doit être le plus long des trois. Le plus beau bois est le bois le plus pesant, celui dont le grain est le plus noir, le plus fin et le plus luisant. Le jeune cerf porte le nom de faon pendant les six premiers mois de sa vie, au bout desquels il prend le nom de hère ou haire qu’il conserve pendant le même espace de temps, c’est-à-dire jusqu'à sa premiere tête. De un an à deux ans, c’est un daguet. Ses bois, pointus, droits etunis comme une corne de gazelle, ressemblent, en effet, à une double dague, et s'appellent ainsi. De deux ans à trois ans le cerf est dit à sa

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deuxième tête; à sa deuxième tête le cerf a pris son premier andouiller. De trois ans à quatre ans, froisième téte : la chevillure s'étage au-dessus du premier andouiller. De quatre à cinq ans, quatrième téle : apparition du sur-andouiller, l'empaumure se dessine. De cinq à six ans, dix-cors jeunement : la tête est complète désormais, et ne fera plus que croître en grosseur, sauf les bizarderies de l'empaumure. De six à sept ans, dix-cors. Plus tard, grand vieux dix-cors, grand vieux cerf.

Ceci est l’histoire de la ramification du bois du cerf et de celui du daim. Cette ramification est moins compliquée chez le chevreuil. Le chevreuil porte la dague comme le cerf et le daim à sa seconde année; mais il fait toute sa tête de la troisième année à la quatrième, c’est-à-dire que dans cet espace de temps il a pris ses deux andouillers, la seule parure à laquelle il ait droit de prétendre. Le chevreuil a fait et parfait toute sa tête en cinq ans. On sait que la suppression du sexe et de graves infirmités interrompent la végétation de la tête chez tous les ruminants. *

On juge de l’âge, de la taille et de l’'embonpoint du cerf par la grosseur de son pied, par ses allures, par ses fumées. L’allure est la manière dont un animal marque le pas; c’est l’espace qui existe entre ses pieds de devant et ses pieds de derrière. On dit que la biche et le daguet se méjugent, parce que leur marche est oblique, et que leur pied de derrière ne s’emboîte pas, comme celui du dix-cors, dans celui de devant. Je ne donne pas les détails d'une foule d’autres indices dont la connaissance est du ressort particulier de la profession du piqueur, et qui, outre l'inconvénient de n’instruire que médiocrement les lecteurs à qui ce traité s'adresse, ont celui de se trouver dans vingt livres.

On dit du cerf que sa venaison commence en juin et finit en septembre, pour exprimer que c’est en cette saison que l'animal a acquis tout son embonpoint et qu’il est plus avantageux de le chasser. On dit que le fauve se rend au gagnage quand il sort du buisson (bois) pour aller paître dans les champs. Paître, pour le fauve, c’est viander ; pâture, c’est viandis. Le cerf ne boit pas, il prend l’eau ; il ne se dérobe pas comme le renard, il ne prend pas de l’avance sur les chiens comme le sanglier, il se forlonge. Son cri, qui est un mngissement formidable, s'appelle raiment ou bramement : le cerf, le daim et le chevreuil raient ou brament.

Un des premiers articles de la charte des veneurs consacre l'inviolabilité des femelles dans la chasse du fauve. Ce privilège d'inviolabilité devrait s'étendre à toutes les espèces destinées à nos plaisirs. Respect au sexe, que la femelle s'appelle biche ou chevrette, chanterelle ou poule faisane. Je lis avec douleur dans le Journal des Chasseurs que messieurs de la Société de Rambouillet se rendent quotidiennement et systématiquement coupables d'infraction aux sages prescriptions de la charte de saint Hubert. J'ai vu mieux que cela , hélas ! en fait d’infractions coupables ; j'ai vu des bourreaux, qui n’avaient pas même le besoin pour excuse à leur crime, imiter le cri de détresse du faon pour attirer la mère sous le canon de leur fusil. Ainsi, dans ce fumier de civilisation où croupit la société actuelle, où tout s’achète et se vend, la voix de l'électeur comme la chair de la vierge, le pourvoyeur d'amour s'appuie de la tendresse maternelle comme d'un tout-puissant levier , et fait résonner au cœur de Ja fille séduite les cris plaintifs de son enfant à jeun, pour la pousser dans le gouffre large ouvert de la prostitution. Les peuples chasseurs de l'Amérique , les plus féroces d’entre les Sauvages, auraient horreur d’un semblable procédé de destruction. L'assassinat des femelles du castor fut longtemps considéré comme un casus belli parmi les tribus des Peaux rouges. Le Bas-de-Cuir de Fenimore Cooper, qui fait parler si éloquemment la providence de Dieu , n’a pas de paroles assez dures pour flétrir ces assassinats de femelles.

Si quelque pauvre bête méritait au surplus d’être exemptée de la proscription qui pèse sur le fauve, c'était assurément la biche ; la biche, symbole parfait des pauvres épouses et des pauvres mè-— res de la classe laborieuse ; la biche, esclave soumise que le vainqueur s’adjuge pour prix de sa victoire et qu'il abandonne aussitôt que l'orage des sens est calmé, laissant désormais à sa charge tous les tourments de la maternité. Oh! n’accusez pas pour cela le cerf de sècheresse et de dureté de cœur, car c'est la dureté du travail, c’est la persécution qui le force à se recéler et à vivre seul. Et puis le juste persécuté a mieux à faire qu'à s'occuper de sa famille. Le Christ a dit : Que celui qui veut me suivre abandonne lessiens… Vous savez bien d'ailleurs que l'Évangile de saint Malthus interdit aux nobles travailleurs le droit d'amour et de

paternité , et que ces droits naturels-à sont privilèges du riche. Vous saurez tout à l'heure que le cerf est un de ces trawailleurs d'élite à qui les valets de plume de l'opulent improductif refusent le droit d'aimer. A ce propos, que je raconte ce que j'ai appris nagucre, je ne dirai pas comment, touchant le sort fuiur que Dieu a assigné au révérend docteur de la Lot de nécessité, etqu'il tient en réserve pour tous les autres économistes, Je le disais-bien, moi, qu'il devait y avoir une vengeance au ciel, « 44/ le peuple n'a pas le droit d'aimer... Ah! il ny a pas de place au banquet de la vie pour l'enfant qui nait pauvre (Malthus)… Al ! la société, à rigoureusement parler, ne doit rien à aucun de ses mnembres (Jean-Baptiste Say). » Très-bien ; ines petits amis, très-bien, c'est vous qui l’avez dit, c'est vous-mêmes qui avez prononcé votre sentence. Eh bien, il vous sera fait, je ne suis pas fâché de vous en avertir, il vous sera fait ainsi que vous avez voulu faire à autrui. Ah! vous avez essayé d'arrêter dans sa course le balancier de la solidarité ; tant mieux; car l'instrument contrarié s’est retourné contre vous et vous a meurtri le front. Ce n'est là que le légitime retour des choses d'ici-bas. Certes, j'ai rarement désiré le malheur de mes frères, mais je me réjouis néanmoins de contempler bientôt le révérend Malthus, #ère de sept enfants en bas-âge et criant la faim, le révérend Malthus fonctionnant pour la plus grande gloire du capital dans le dernier de ces bagnes industriels qu'on appelle Worckouses , en l’an de grâce 1847. Je tiens de source certaine encore que le dernier prôneur de l'esclavage des noirs est destiné à périr dans la peau du dernier esclave que déchireront les lanières d’un commandeur inhumain. Que ça sera donc bien fait !

Pauvres biches! Dieu a mis tant d'amour maternel en leur cœur, qu'elles acceptent avec joie toutes les douleurs de la maternité. Rien n'égale la tendresse de ces pauvres mères pour leur progéniture; elles n’ont point d'armes pour défendre leurs petits contre la dent du loup; elles les cachent; elles leur apprennent à se tenir immobiles sous la cépée herbue. Pour éloigner l'ennemi du buisson qui renferme leur jeune famille, elles feront les blessées et se donneront aux chiens. Quand le faon aura grandi et aura conquis par la vigueur de son jarret un moyen de salut, la pauvre mère s’attachera à meubler son intelligence de toutes les

ruses et de tous les détours que comportent la localité qu'il habite et le genre d’ennemis qu’il aura à combattre. Que de fois la compassion est entrée dans mon cœur, au spectacle des merveilles de sagacité et de calcul déployées par un simple daguet (cerf d’un an) dans sa première épreuve! Que de fois me suis-je fait le complice volontaire de ses subtiles ruses, aimant mieux mentir à mes chiens que de trahir la retraite du fugitif, dont le hasard m'avait permis d'observer les marches savantes et d'admirer les ruses! Et je ne m'en repens pas !

La biche, la daine et la chevrette ne sont pas, à proprement parler, des bêtes de chasse, et ce que j'ai dit d’une des familles s'applique aux deux autres. Je préviens seulement que dans l’espèce chevreuil, la plus favorisée des trois, le mâle, moins absorbé par le travail de tête, ne se débarrasse pas sur la femelle des soins de la famille, et qu'il prend sa part du fardeau. L'union du brocart et de la chevrette est un ménage véritable et non une passade amoureuse comme celle du cerf et de la biche, du daim et de la daine. Ces considérations sur l’espèce exposées, abordons la question passionnelle, la grande question du courre du cerf, la chasse par excellence, la chasse des empereurs et des rois.

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