LE CERF
Je suis le cerf à cause de ma teste;
Par les Grecs fuz ceratum surnommé.
En beauté i’excède toute beste
Dont à bon droit ils m'ont ainsi nommé.
Pour le plaisir des rois je suis donné :
De iour en jour les veneurs me pourchassent Par les forêts. Je suis abandonné
A tous les chiens qui sans cesse me chassent.
Toute la destinée du cerf est écrite en ces vers. Victime réservée aux honneurs de la tuerie royale pour la beauté de son corps, éternel objet de l’ardente convoitise de la meute pour l'excellence de sa chair. Un dix-cors ravagé par de profonds chagrins et désireux de verser ses peines dans le sein d’un homme pieux, n’em-
prunterait pas à la poésie un langage plus touchant, plus naïf, que celui que lui prête Du Fouilloux.
= Noble et douce nature, créature victime, encore une bête du bon Dieu !
Car il y a les bêtes du bon Dieu, je vous lai dit cent fois, comme il y a les bêtes du diable. Les hirondelles et les bergeronnettes sont des oiseaux du bon Dieu ; le hibou et le vautour sont des oiseaux du diable. Le renard, emblème du procureur, et le bouc, emblème de la luxure, relèvent de Satan; le bœuf et la brebis, emblèmes du travailleur exploité, relèvent du bon Dieu.
Il y a aussi le double dogme du bon et du mauvais principe.
Il y a les apôtres du bon Dieu, les socialistes qui réclament le droit de vivre pour tous et qui écrivent que le bonheur est la destinée de l’homme; et les apôtres de Satan, les Scribes de Juda, qui disent que la misère est le lot fatal des masses, et qui, après avoir fait semblant d’abolir l'héritage et de chercher la femme libre, ont vendu pour un peu d’or leur plume et leur conscience aux juifs. Infamie sur les apostats !
Aristote a connu la passion du cerf pour les chants mélancoliques et tendres; il affirme qu'on peut prendre cet animal à deux, au moyen de la flûte. Pendant que l’un des deux compagnons tient l'animal charmé par l'attrait de ses mélodies, l’autre s'approche en tapinois de la victime et lui plonge son poignard dans le sein. Du Fouilloux, qui a pratiqué le cerf plus particulièrement qu’Aristote, est à peu près d'accord avec le grand naturaliste de Stagyre, quant à la mélomanie du noble quadrupède; mais si le cerf aime comme le bœuf les pipeaux rustiques , comme le bœuf il a peur du clairon belliqueux.
I n’y a qu'à consulter les légendes historiques et religieuses de tous les peuples pour reconnaître que le cerf est un des instruments dont Dieu aime à se servir pour faire part aux mortels de ses desseins sur eux. Ce fut un cerf blessé du mont Ida qui donna à l’homme la première lecon de thérapeutique et lui fournit la recette du dictame avec la manière de s’en servir.
Tous les auteurs anciens et un grand nombre d'auteurs modernes qui ont traité du cerf ont parlé longuement de ses guerres avec les serpents. L'analogie dit bien, en effet, qu'il doit y avoir antipathie entre le noble quadrupède qui symbolise la loyauté et
le reptile venimeux qui symbolise la perfidie ; mais il ne m'est pas prouvé pour cela que le cerf ait avalé toutes les couleuvres qu'on lui prête. Je saïs des chiens, il est vrai, qui tuent les vipères pour le plaisir de les tuer, et uniquement parce qu'ils ont la conscience de rendre service à l’homme en détruisant des bêtes malfaisantes ; mais le chien est un chien, le chien est le sergent de ville de l’homme, et le cerf n’a pas été créé pour servir de doublure au chien. Le vrai destructeur des reptiles parmi les quadrupèdes , c’est le sanglier au cuir épais, à estomac complaisant ; c’est, parmi les oiseaux, le kamichi, le secrétaire, le cariama, la cigogne et le héron. Mais le cerf avait, dès le principe, la réputation de savant dans les choses de la médecine; on lui était déjà redevable de la découverte du dictame, natif du mont Ida ; on a été naturellement amené à lui attribuer une foule d’autres inventions merveilleuses. Ainsi, le cerf ne se contente pas de déchirer le serpent qu'il ren contre sur sa voie et de l’avaler par la queue suivant une coutume invariable ; il va le provoquer jusque dans le fond de ses plus noires cavernes ; il se rit du nombre de ses ennemis et n'a pas peur de se laisser envelopper par eux; car sa mère lui a confié le secret d’un spécifique infaillible contre le venin de leurs morsures. Ce secret consiste tout bonnement à descendre dans le premier ruisseau venu où il y ait des écrevisses et à se gargariser la bouche avec un demi-cent de ces crustacées, mais sans boire. Cette dernière considération est de rigueur; sans boire ; si le cerf boit, il est perdu. On peut se conduire avec les auteurs anciens d’une matière convenable, sans se rendre garant de l’infaillibilité de tous leurs spécifiques. Je ne garantis pas l’infaillibilité du spécifique ci-dessus.
On sait encore que, dans l’ancienne médecine, la poudre de corne de cerf et celle de l’os de son cœur passaient pour les aleæipharmaques (fortifiants) par excellence. La corne de cerf est la panacée universelle qui guérit tous les maux passés, présents, futurs, nouveaux ; c’est elle qui soulage la femme enceinte, qui détruit les vérs chez l'enfant, qui rajeunit le vieillard. Malheureusement le cerf a la malhonnêteté d'enterrer ses bois et de vouloir priver l'espèce humaine d'un remède dont elle a tant besoin, ce qui force celle-ci de faire la guerre au cerf. Je m'empresse de protester contre cette aceusation ridicule de rouerie adressée à une
bête loyale qui en est complètement incapable. Le cerf n’enterre pas ses bois, qui s’enterrent tout seuls, quoi qu’en disent Aristote et sa docte cabale, et Théophraste et Pline. La biche possède aussi de merveilleux remèdes pour une foule de maladies ; elle pénètre très-avant dans les secrets de Lucine et connaît des cailloux qui ont la propriété de faire accoucher sans douleur. La médecine arabe, qui serait au désespoir de se laisser distancer par la grecque ou par la latine sur le terrain des secrets merveilleux, affirme de son côté que la peau et les fumées de la gazelle, calcinées et réduites en poudre et mêlées à très-faible dose dans la nourriture de l'enfant, lui donnent de la mémoire, de l'esprit et un doux caractère. Elle ajoute (la médecine arabe) que le meilleur moyen de guérir les femmes de la démangeaison du babil est de leur faire manger de temps à autre une langue de gazelle séchée au four.
Qui ne se rappelle avoir lu avec amour, dans les métamorphoses d'Ovide, l'histoire touchante du jeune Cyparisse, si inconsolable de la mort de son cerf chéri, et qu'Apollon, touché de sa souffrance, change en cyprès, image des douleurs éternelles ?
La foi catholique a pris aussi sa part du cerf et s’en est largement servie pour illustrer ses légendes. Le grand saint Hubert, patron des chasseurs, à dû sa conversion à un cerf.
Saint Hubert était un gentilhomme ausfrasien (lorrain) qui s'abandonnait à sa passion pour la chasse avec une fougue qui lui faisait complètement oublier :e salut de son âme. Le bon Dieu, qui avait des desseins sur lui, et qui le destinait à être un jour le porte-enseigne vénéré de la corporation des chasseurs, lui fit faire, un beau matin ou un beau soir, la rencontre d’un cerf qui portait un saint-sacrement sur son chef en guise d’andouillers. La légende rapporte que les flammes qui jaillissaient de cet appareil lumineux étaient si éblouissantes, que les chiens qui chassaient l'animal en prirent peur et renoncèrent à courre le cerf pour le reste de leur vie. Leur maitre fit mieux; averti par cette manifestation éclatante que le Seigneur n’approwvait que médiocrement ses occupations habituelles, il dit adieu à ses chiens et se retira au fond d’un ermitage, où il édifia ses frères en Jésus par la pratique de toutes les vertus chrétiennes, partageant désormais son temps entre la pipée, la prière et la préparation de ses remèdes secrets contre la rage.
Ou je me trompe fort, ou il doit y avoir un peu de cerf dans la biographie de saint Eustache et dans celle de saint Germainl’Auxerrois, et aussi dans celle de saint Norbert, fondateur des Prémontrés. « Je te l'ai de près montré (V’animal de chasse).
Qui nourrit le fils de Geneviève de Brabant du lait de ses mamelles? Une biche... Qui fut dans le désert la consolatrice et l’amie de cette femme innocente, malheureuse et persécutée par un tyran barbare, soupconneux et peu délicat? Une biche. I y a dans le poème de Jocelyn une biche qui a certainement plus de sentiments humains dans le cœur que cet odieux évêque de
Grenoble, lequel ne trouvant pas que son propre martyre Jui garantisse suffisamment sa place au paradis, force deux jouvenceaux qui s'adorent à s’immoler et à se damner pour lui en cette vie et dans l’autre. Comme tous ces mauvais prêtres ont calomnié le Christ !
Je n’en finirais jamais si je voulais citer tous les exemples qui prouvent que l'humanité, dans ses afflictions, a toujours trouvé refuge et reconfort près de la biche et de sa famille. Toutes les histoires un peu poétiques en sont pleines.
Oh! oui, le contrat d'alliance et d'amitié entre l’homme et le cerf a été signé, il y a bien long-temps ; Phèdre en parle dans ses fables ; mais si le cerf l’a toujours scrupuleusement respecté, il faut bien reconnaître que l’homme y a donné de fiers coups de canif. Combien de fois n’ai-je pas vu, et pas plus tard que l’année dernière, un malheureux cerf mal mené, à bout de jambes et de ruses, chercher un refuge dans la demeure de homme, et celui-ci lui plonger son couteau dans la gorge, le dépouiller et le saler après ! Ainsi, l'Anglais victorieux reconnut un jour la confiance du magnanime empereur qui lui demandait un asile, l’enchaïna, le garrotta, et le clouant sur un roc désert, au sein de l'Atlantique, l'y fit périr de consomption et d’ennui.
Mais puisque le cerf avait été doué du triste don des larmes par le suprême ordonnateur des choses, apparemment que c'était pour s’en servir. Cette réflexion est juste.
Le cerf symbolise en effet l’homme juste, le travailleur persécuté par l’égoïsme des grands seigneurs et livré à l'exploitation de tous les agents parasites de l'administration civilisée (chiens courants).
Et ce travailleur-là n'est pas un travailleur ordinaire, un
simple manœuvre possédant ses bras pour tout capital, comme disait le grand ministre Turgot, l'ami du peuple et du malheureux Louis XVI, ce pauvre roi dont la civilisation fit un martyr et dont l'Harmonie eût fait un si glorieux président de la série des ingénieurs-mécaniciens !
Le cerf travaille de tête. C’est un de ces poursuivants acharnés de la science, pour lesquels la science n’a que des épines et qui périssent d’une manière misérable, comme Salomon de Causs, pour avoir devancé les idées de leur siècle.
Que d'obstacles à surmonter pour l'inventeur avant d'avoir parfait son œuvre ! Après les douleurs de l’enfantement, que de douleurs pour faire accepter sa découverte, pour pouvoir la développer en son plein ! Que de souffrances dévorées dans la solitude ! Las! l'inventeur aussi fut doué du triste don des larmes. Et l'emblème du savant persécuté, la couronne impériale, porte trois larmes congelées au fond de son calice !
Le cerf n'apporte en naissant que les rudiments de sa parure de tête, dont le développement parfait et régulier représente la série industrielle ornée de son pivot, le merrain. De même que le cerveau de l'inventeur s'enrichit chaque année d’une acquisition nouvelle, ainsi la tête du cerf doit s’accroitre, avec l’âge, de quelque nouvel andouiller :
Le daguet n’a sur la tête É Que deux dagues seulement ; C’est une petite bête Qui se fait chasser très-longtemps !
(Fanfare du daguet.)
Le daguet, cerf d'un an, a remplacé, avons-nous dit, le /aon (premier àge), et le haire (second âge); la deuxième tête a succédé au daguet; la froisième téle à la deuxième ; la quatrième téte à la troisième; le dix-cors jeunement à la quatrième tête ; le dix-cors au dix-cors jeunement.
Or, chacune de ces métamorphoses a été pour la malheureuse bête une crise douloureuse. Elle a été obligée aussi de se retirer dans la solitude et loin de tous les regards pour mürir en paix son travail (refaire sa tête) ; mais à peine at-elle reparu dans la lice, fière du nouveau perfectionnement de son procédé, qu'elle se trouve soudain le point de mire des traits acérés de l'envie, des
attaques de la concurrence, de la cupidité du fisc, je veux dire des chasseurs. Car le cerf qui a perdu son bois en mars l'a refait en juin, et c'est l’époque où le gagnage est friand et où commence la venaison du cerf. Tayaut ! Tayaut ! écoutez le eri de guerre des veneurs et le bruit étourdissant des fanfares qui sonnent la royale : c’est un dix-cors qui fuit devant la meute ; pour lui vient de s’ouvrir l'ère des persécutions.
Et voyez le malheur... ! A mesure que son cerveau s'enrichit, que son noble front s'illustre, dans la même proportion s'accroît le nombre de ses persécuteurs. Tant qu’il n’était que daguet, jeune et léger de bagage scientifique, c’est à peine si les veneurs daignaient s'occuper de lui. Son obscurité lui tenait lieu de sauvegarde, et puis le poids de l'existence est si facile à porter au matin de la vie, et ses jarrets étaient si vigoureux, si souples ! Attendons qu'il profite, disaient-ils, qu'il soit devenu gras et lourd; pour aujourd'hui le jeu n’en vaut pas la chandelle. Or, voiet que le daguet est devenu dix-cors, que Fembonpoint et la pesanteur lui sont arrivés avec l’âge. En avant, piqueurs et limiers, plus de repos à la bête, son bois au ratelier, sa chair à la curée !
C'est pour en venir là que le noble animal à refait tous les ans sa tête, dont le poids a fini par allourdir sa marche. Travail mfructueux comme celui de l'inventeur obligé de recommencer tous les ans sa besogne, sans pouvoir parvenir à dompter la misère où le retient invinciblement l'oppression du capital oisif , l’oppression de la caste privilégiée. Travailleurs, caste maudite, il est écrit dans la Bible et dans l'Évangile d’Albion, commenté par saint Jean-Baptiste Say et par saint Malthus, que vous périrez à la peine; que le produit de vos sueurs appartient de droit à vos maitres. Courbez vos fronts sous la loi du plus fort, subissez l'arrêt du destin.
Alors les victimes, découragées par l’inutilité de leurs efforts, se résignent ou vont demander à l'ivresse l'oubli momentané de leurs maux et de leur avenir. Alors lesapôtres de la fausse morale, souteneurs-nés des privilèges des classes fainéantes, et les valets de plume de la boutique infâme, messieurs les économistes, prennent texte de l’abrutissement où le triomphe de leurs doctrines a plongé leurs victimes, pour tonner contre l'immoralité native des classes laborieuses. Alors M. le préfet de l'Oise range par ar-
rêté le cerf et le chevreuil dans la catégorie des amimaux nuisibles ! !
Mon Dieu oui, parce que de pauvres bêtes, à qui si peu de jouissances sont accordées en ce monde en retour de tant de misères ; parce que le cerf, le daim et le chevreuil semblent se jeter avec avidité au printemps sur les pousses des jeunes chênes, qui leur procurent une ivresse passagère, une minute d'abandon, d'insoucieuse gaieté, trop souvent expiée par un châtiment terrible ; pour cette seule faiblesse — de gupides propriétaires de forêts, d'insensibles administrateurs, ont déclaré les trois innocentes espèces duement atteintes et convaincues du vice originel d’ivrognerie. Ainsi disent les ministres puritains d'Albion, parlant des prolétaires irlandais et saxons . méprisable canaille imbue de tous les vices !
Parce que le cerf, aigri par les chagrins sans nombre dont il est assailli, recherche avec fureur les distractions d'amour, les mêmes l'ont accusé de luxure et d’impudicité. Comme st la privation et la misère n'étaient pas les légitimes excuses de tous les excès des sens ! comme s’il était possible au pauvre monde d’apporter de la mesure dans la jouissance du seul bien que le riche ne lui ait pas encore interdit! Ah! la morale vous est facile à vous, riches impotants blasés sur les jouissances d’amour, qui pouvez acheter à prix d’or les caresses et la chair de la fille du peuple, sauf à l’abandonner après votre caprice passé ; mais faites boire le cerf à votre auge et constituez-lui un harem , vous verrez qu'il ne vous scandalisera plus de ses débordements. Eh! parbleu, ne,s’enivre pas, on le sait de reste, qui peut boire à sa soif le: vin des meilleurs crüs.
On n'a peut-être que ce défaut à repro:her au cerf, la violence de ses passions amoureuses. Le cerf n’a pas assez médité, j'en conviens, la lecon de discrétion infligée par la chaste Diane au chasseur Actéon ; mais je me demande qui est parfait en ce monde. Samson, Hercule et M. de Turenne étaient de nobles héros, et l'amour aussi les perdit. L'amour est la passion des grands:cœurs.
L'espèce du cerf est répandue par tout le globe. Le Jardim-des- Plantes de Paris en possède aujourd’hui une dizaine d'espèces vivantes, dont la plus semblable à la nôtre est celle du Malabar. J'ai dit que les savants des académies avaient eu tort dans le temps de chercher querelle à Virgile, pour avoir affirmé l’exis-
tence du cerf africain. Il paraît que ces Messieurs tenaient énormément à ce que la terre d'Afrique ne nourrit que des antilopes et des gazelles. Les lauriers de notre dernière conquête ont dû les contrarier beaucoup.
J'ai dit les mœurs du cerf. Sa vie n’est qu’une longue série d’amertumes. C’est l’orgueil des forêts, le gibier royal par excellenée ; mais sa beauté le tue.
Le cerf a pour ennemis tous les carnassiers du globe, les canins et les félins notamment. Dans la Perse et dans l'Inde, on le chasse au guépard, charmante espèce de tigre qui se dresse comme un lévrier. Je ne sache pas qu’on le chasse nulle part à l'oiseau, à l'instar de la gazelle. Pline affirme néanmoins que de son temps les aigles faisaient beaucoup de chagrin aux cerfs, commençant par leur troubler la vue avec la poussière de leurs ailes, puis leur crevant les yeux. Le gypaète des Pyrénées et des Alpes a été accusé aussi de faire usage d’un procédé identique pour détruire le chamoïis et l’isard. Ici je ne m'inscrirai pas en faux contre le témoignage de Pline, quoiqu'il se soit passé du temps de cet écrivain une foule de choses d'histoire naturelle qu'on n’a pas observées depuis. J'ai vu des pies et des corneïlles poursuivre des levrauts dans nos champs et leur crever les yeux. Le faucon blanc d'Afrique, qui n’est pas plus gros qu’un pigeon, attaque la gazelle, et je ne vois pas pourquoi l’aigle et le gypaète ne s'en prendraient pas au cerf ou au chamoïis dans un besoin urgent.
Dans les forêts du Nord où le cerf disparaît pour faire place à l'élan et au renne, les principaux ennemis de ces deux races sont le loup, le glouton et le chat-cervier ; le loup qui chasse à forcer comme le chien, le glouton et le chat-cervier qui préfèrent l'affût et s'embusquent dans les branches touffues des sapins, pour de là se laisser choir sur la proie qu'ils guettent au passage. L’ours a toujours été plus friand de fraises et de miel que de chair : le cerf et ses congénères ont eu rarement à se plaindre de lui. Je ne suis pas fàché de trouver, en passant, l’occasion de délivrer ce nouveau certificat de bonnes vie et mœurs à une bête trop calomniée.
D'innombrables troupeaux de cerfs émaillaient le sol des prairies et des forêts de l'Amérique du Nord, avant que la fée de
l’industrie y eût transformé d’un coup de sa baguette le désert et la solitude en cités populeuses, et n’eût planté les assises des ports aux plages limoneuses où dormaient naguères au soleil les caïmans musqués. Le cerf(daim de Cooper) constituait alors tout le fonds de la richesse sociale, tout le capital des Peaux rouges, de la rive gauche du Mississipi jusqu'à l'Atlantique, comme le bison celui des Peaux rouges de l'Ouest, de la rive droite du fleuve jusqu'aux Montagnes Rocheuses. C'était pour eux, ou pour elles, la manne du désert, leur unique ressource contre la faim, supplice normal de la sauvagerie. L'Européen civilisé, cet être que saisit le besoin de gaspillage et de destruction, à la vue des richesses naturelles, n'eut garde, comme on pense bien, de ménager celles-ci. Il vint des exterminateurs de partout pour faire la guerre aux daimset aux bisons , et ces espèces n'eussent pas duré un siècle, si l'esprit de conservation, inhérent à la propriété, n’eût fini par insuffler une idée raisonnable dans le cerveau des Yankees. Donc ces destructeurs acharnés s’aperçcurent un jour qu'ils n'étaient pas les seuls à vouloir la fin de leur fauve, et que le loupet le couguar (panthère grise d'Amérique) leur faisaient dans ce but une rude concurrence. Alors ils déclarèrent une guerre à mort, guerre de concurrence à ceux-ci, et la bataille dure encore, et si bien que le daim, comme le pigeon de la fable, a profité largement du conflit des voleurs ; c’est-à-dire que l'espèce commence à se repeupler depuis aux prairies et aux forêts de la North-Amérique ; et que le cerf américain, toujours ami de l’homme, toujours confiant dans sa générosité, vit aujourd'hui dans la conviction intime que l'homme n’a été poussé à sévir contre le couguar que par le seul désir de l'obliger, lui cerf. Pourquoi chercherais-je à détruire ces illusions candides ?
Le cerf méritait d’être honoré mieux que partout en France, France, nourrice de toute noblesse et fontaine des sciences et des arts, a dit Jacques Du Fouilloux, le plus grand des écrivains de cerf que je connaisse, et dont j'engage tous mes lecteurs, je ne dis pas toutes mes lectrices, à lire le célèbre traité de Vénerie. Aussi le cerf a-t-il joué un rôle immense dans l'histoire des plaisirs des rois de France, princes qui chassaient de race, et qui n'ont pas dédaigné de consacrer leurs veilles à l'étude de la chasse à
courre. Le eerf de France a, comme vigueur et comme beauté de formes, une supériorité marquée sur tous ceux de l’Europe. Mais s’il a eu quelques beaux jours sous l’ancienne monarchie, qu'il est tombé bas avec elle ! qu'il a expié chèrement ses amitiés royales ! En 89, comme depuis en 4830, ce fut, hélas ! la première victime innocente sur laquelle le courroux du peuple s’abaissa, Quidquid delirant reges, plectuntur cervi, aurait dû dire le poète, au lieu de achivi, car il est certain que le peuple a moins à pâtir des révolutions que le cerf.
Pourquoi cela cependant, si le noble animal symbolise linventeur ?
Eh! mon Dieu, pour une raison bien simple ; parce que toutes les révolutions francaises où le cerf a pâti ont été escamotées par l'aristocratie du capital au grand détriment des travailleurs , et que mieux vaut pour l’homme de génie, le Molière, le Riquet, le Perrault, le Monge, le Laplace, mieux vaut l'amitié de Louis XIV, de Colbert ou de Napoléon, que la protection de la charte de 1830, sous le régime de laquelle les Sully et les Colbert ont nom Cunin-Gridaine, Fulchiron, Aliboron , Duchâtel. Le grand roi , le souverain absolu, peut n’aimer que modéré ment le progrès ; mais par fierté, par amour de la gloire, il se croit tenu d'encourager la science et les beaux-arts; il dote de . riches pensions le poète et l'artiste ; il les réserve pour les plaisirs intellectuels de sa cour. Le plus noble et le plus généreux des Mécènes de l’époque est le tzar Nicolas; et le judicieux autocrate ne se borne pas à enrichir et à honorer les talents par sa munificence. En même temps qu'il rémunère le travail utile, il proscrit l'industrie parasite ; il condamne le juif, le juif brocanteur.… au travail ! C'est triste à confesser pour un écrivain francais, mais c'est vrai , la monarchie citoyenne , autrement dite la meilleure des républiques, a les instincts artistiques moins développés que la monarchie absolue des Aaroun-al-Raschild, des Soliman, des Louis XIV et des Nicolas.
C'est ainsi qne sous l'ancienne monarchie, le cerf ignorait l'indigence ; la munificence de la liste civile lui versait le sel par monceaux, le sel, emblème de pureté et de lustre qui défend le cuir des ruminants contre les morsures du tiquet parasite. Or, demandez à M, lintendant de la liste civile , l'introdueteur de la
coupe sombre (1) ce que lui coûte aujourd'hui la fourniture du sel pour les cerfs, les chevreuils et les daims des forêts de la couronne. Demandez à M. le ministre de l’intérieur et des beauxarts ce que lui coûtent par an Lamartine, Victor Hugo, Chàteaubriand , Eugène Delacroix , George Sand! Rien , hélas! ou bien peu de chose. Un pauvre journaliste ministériel, vieux et chargé de famille, sollicitait un jour d'un ministre de l’intérieur de mes ennemis , un modique secours de cent à deux cents francs. — Ne lui refusez pas cette grâce, disait quelqu'un à l’excellence ; cet homme vous a servi; on l’a injurié, calomnié, blessé pour vous peut-être; c’est un pauvre métier que celui de vous défendre. — Sans doute, mais que voulez-vous, la caisse des fonds secrets est à sec ; ces députés sont si cancres pour les allocations de cette nature ! — Allons donc, monsieur le ministre, vous êtes assez riche pour donner des privilèges de théâtre valant cent mille francs à des bravi de plume, comme des préfectures à un tas d'écrivains médiocres qui n’ont jamais rien fait pour vous, et vous ne trouveriez pas une misérable somme de cent francs, une fois déboursée, pour un ancien serviteur, un homme marié, un père de famille ? — Eh! au diable les imbécilles qui se marient quand ils sont pauvres, répondit le ministre ; je ne lui dois rien, moi, à votre journaliste ministériel, je n’ai pas signé à son contrat de mariage ! | On va croire que c’est là une histoire inventée à plaisir ; je le voudrais pour notre honneur à tous ; mais je la certifie sincère et véritable, Ce ministre si dur au pauvre monde , est le même qui, sans y être invité,se permit un jour d’aller faire l'ouverture de la chasse au faisan dans une forêt royale. Les princes arrivent et, entendant le bruit de la fusillade, demandent qui est là. — M. le comte T...., répond l'inspecteur tout déconcerté; M. le comte T..., qui a forcé l’entrée du tiré royal.—Puisque M. T... se croit chez lui, ce serait mal à nous de le déranger, disent les princes. Veuillez lui faire savoir, monsieur l’inspecteur, que les fils du roi ont craint de troubler ses plaisirs et lui laissent le champ libre.
(1) Un procédé de destruction soi-disant renouvelé des Allemands, ou mieux des Grecs, qui consiste à faire produire aux forêts dont on n’est qu’usufruitier, un revenu quadruple de ce qu’il devrait être et de ruiner le fonds.
« Écoute donc, d’Aumale, nous ne sommes pas députés, disait au retour le prince de Joinville à son frère, il faut pourtant se faire une raison. »
L'inconvenance était ici d'autant plus criminelle, que les princes de la branche cadette, nobles héritiers en cela des traditions de la branche aïnée, ont constamment fait preuve de grâce et de libéralité, vis-à-vis de leur entourage, en matière de chasse.
Que nos lecteurs consultent l’article Lièvre qui précède pour connaître la chasse du cerf; car le cerf n’est pas moins ingénieux, pas moins fécond en ressources que le lièvre, et les ruses de ces animaux sont les mêmes. Ces deux malheureuses bêtes ayant été créées pour le martyre, il a bien fallu leur donner avec a vitesse, la finesse d’ouïe et d’odorat, la faculté de combiner des plans de stratégie défensive.
Il ya mieux que l’article Zièvre qui précède pour renseigner les curieux de détails sur la chasse du lièvre et sur celle du cerf. Jacques Du Fouilloux et Leverrier de la Conterie, les deux écrivains qui ont porté le plus haut la gloire de la vénerie française , ont traité les deux sujets avec une supériorité désespérante pour ceux qui devaient venir après eux. Comme Du Fouilloux n'avait rien laissé à dire sur le cerf, au point de vue de la pratique du courre, Leverrier a épuisé la science sur la question du lièvre. Gloire et respeot aux maîtres ! La modestie est le coloris de la science, comme la pudeur est le coloris de la vertu.
Le cerf a donc recours aux mêmes ruses que le lièvre pour dépister les chiens; il rabat comme lui ses voies le long des routes. Le lièvre forcé se juchera sur la tête d’un saule, se nichera dans un four à chaux abandonné ; l'histoire de la chasse du cerf abonde en hallalis dramatiques dont la scène se passe sur des toits de maisons. Seulement, le cerf fait entrer plus volontiers que le lièvre la traversée des étangs et des fleuves dans ses combinaisons. Le cerf a été réputé de tout temps fort nageur; les anciens lui faisaient faire trente lieues à la nage d’une seule traite , de Chypre au Continent. L'auteur grec, on le sait, est un conteur agréable, qui péche quelquefois par luxe d'imagination. J'aime mieux ce défaut que le défaut contraire. Le cerf use aussi plus fréquemment du change que le lièvre. Touchant instinct de la solidarité ! Presque tous les animaux persécutés par les chiens, ont
recours à la tactique du change. Le cerf et le lièvre ont dans la tête la liste de tous les individus de leur espèce qui séjournent dans leur voisinage ; ils savent l’âge, le buisson, le gîte de chacun. À défaut de cerf ou de harde de biches, le cerf donnera change sur le chevreuil et réciproquement. Voyez pourtant comme la chasse deviendrait difficile et pénible pour le chien et pour l’homme, si toutes ces bêtes savaient s'associer dans l'intérêt de leur mutuelle défense. Et les pauvres travailleurs, hélas ! eux aussi forceraient bientôt messieurs du capital à compter avec eux, s'ils savaient se servir du principe sauveur de l’association, ce levier puissant de progrès avec lequel le travail soulèvera le monde un jour. Aussi les veneurs et les capitalistes, qui savent de quels revers les menace l'union des travailleurs et des bêtes de chasse, redoublent-ils incessamment d’efforts pour apporter des entraves à la conclusion de tout traité de solidarité entre leurs victimes. Le banquier a ses journaux et ses économistes pour prêcher la concurrence anarchique sous le nom de liberté commerciale ; le veneur a ses limiers pour débrouiller le change et pour remettre sur la voie de la bête de chasse la meute dévoyée.
Malheureusement le change, cette large voie de salut pour le cerf, lui devient tous les jours de plus en plus difficile par suite de la rareté de plus en plus grande de l'espèce ; et d’un autre côté, prendre parti à travers nos champs si pleins de monde, nos guérets toujours retournés, c’est pour lui s’exposer à des dangers mortels, aux coups de l'assassin. A quoi se décider alors, en cette triste occurrence! Mon Dieu, à mourir et à vendre chèrement sa vie, après avoir vainement essayé de la défendre pendant une heure ou deux par des moyens indignes et des fuites sans gloire.
Lisez, pour vous faire une idée de la vraie chasse du cerf, l'épisode dramatique ci-après , que j'emprunte au Journal des chasseurs, et dont le narrateur et le témoin oculaire, M. Léon Bertrand, a droit à votre plus entière confiance. Je connais peutêtre deux ou trois tireurs aussi habiles, deux ou trois veneurs aussi consommés que Léon Bertrand, le rédacteur en chef de l'estimable recueil que je viens de citer, mais je ne lui sais pas de rival dans le grand art de vaincre et de chanter ses conquêtes. Parce qu'on est l'ami d’un homme de mérite, ce n’est
pas une raison pour lui refuser l'hommage public de sés sym-
338 ZOOLOGIE PASSIONNÉLLE.
pathies et de son estime, lorsque l’occasion ‘s’en présente. Mais laissons-le parler :
« En 1826, au mois d'août, par une de ces chaudes journées d'été où pas une feuille ne remue au sommet immobile des trembles et où de tièdes vapeurs s’échappent par bouffées, comme d'une fournaise, de la terre desséchée et brûlante, j'étais au pied de l'un des plus vieux chênes d'Armainvilliers, sur lequel j'avais découvert un nid de buse. J'avais fait monter sur l'arbre un jeune garçon d’une ferme voisine et je l’encourageais du geste et de la voix à poursuivre son ascension périlleuse, quand l'enfant, parvenu à la première bifurcation des branches, s'arrêta tout-àcoup, et, par un langage d'action plus éloquent que la parole, me sollicita de venir partager son poste, d’où, me faisait-1] comprendre, j'allais découvrir un spectacle plein d'intérêt pour moi. Ce spectacle, à en juger par ses yeux plongeant alternativement sur moi et sur le lieu de la scène, devait se passer à une assez petite distance... Je ne me fis pas prier deux fois : en deux minutes j'eus rejoint mon camarade au haut de cet observatoire improvisé, situé à huit ou dix mètres au moins au dessus du sol, et je n’y fus pas plus tôt établi à côté de lui, assez commodément pour n’y point redouter de chute, que son doigt m'indiquant la chaussée de Puy-Carré, étang qui borde la petite plaine de Favières, me fit tout aussitôt apercevoir l’objet par lequel son attention se trouvait ainsi captivée.
» Un cerf dix-cors, sorti de la forêt, était arrêté au milieu de l'allée de pommiers qui longe l’un des bords de l'étang;-et d’après son attitude, celle d’un animal fatigué qui se repose et écoute, il était évident que, chassé depuis long-temps, il avisait avec toutes les ressources d’un merveilleux instinct aux moyens plus où moins sûrs de dérober sa fuite incertaine. Soit par suite d’un défaut, soit par suite d’un change, la meute qui le poursuivait lui avait laissé prendre une grande avance ; car il n’y avait pas un souffle de vent, et par ce temps calme et silencieux, où l’onn’entendait au loin sous la feuillée que le chant monotone du grilton faisant bruire ses deux ailes de gaze, pas un seul cri de chiens, pas le moindre requêté sonné au loin sur la trompe, ne troublait encore la solitude du lieu.
» Du bord du carrefour où s'élevait notre chéne séculaire, nous
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n’étions pas à plus de cent cinquante pas du cerf; et comme en . cet endroit la lisière de la forêt était plantée en jeunes tailles de quatre à cinq ans, appartenant à M. Baillot ou à la princesse, à la hauteur où nous étions et d'où nous dominions tout autour de nous , nos yeux enticrement absorbés ne pouvaient perdre aucun des mouvements du fugitif, en apparence fort inquiet sur Sa roule.
ÿ D'abord il prit un pré à gauche, comme pour débûcher franment par Mantegris ou le poteau de la Grenouillère, et gagner la forêt de Crécy ; mais soudain, soit qu’il n'’eûüt pas assez de confiance dans ses forces, soit qu'il préférât essayer de confier son salut à la ruse, il revint brusquement sur son contre ; et quiconque aspire au titre de veneur jugera si ce fut pour moi une scène d'émotion palpitante que celle qui s’apprêtait sous nos yeux et dans laquelle, grâce à un hasard inespéré, j'allais voir se développer une à une toutes les manœuvres d’un cerf forlongé qui travaille à déjouer la science de l'ennemi, manœuvres pleines d’astuce que je savais capables de dérouter le plus fin piqueur, et dont un tacticien consommé allait, sans s’en douter, m’enseigner en‘une lecon et la pratique et la théorie.
» À peine l’animal eut-il doublé ses voies qu'il fit un bond de côté, redescendit par un fossé profond et plein d’eau où je le vis allant et venant plusieurs fois, vers la chaussée de droite de l'étang occupée dans une partie de sa longueur par une large pile de bourrées , sauta sur les tas de fagots qu'il parcourut jusqu'à l'extrémité, se jeta sans toucher terre dans une petite nacelle amarrée au rivage, qu'il faillit faire chavirer sous son poids, et de là, battant l’eau pour gagner majestueusement à la nage une partie couverte de jones assez touffus que le soleil de la canicule avait presque mise à sec, se relaissa dans cette espèce d’ilot, où, le corps enfoncé dans la vase et les bois couchés sur le dos, pour tout autre spectateur que nous, il était à coup sûr complètement invisible. Vingt minutes se passèrent ainsi, mon compagnon osant à peine respirer, ainsi que moi, et le pauvre animal, dévoré sans doute par les taons au milieu de son poste aquatique, ne témoignant que par un mouvement presque continuel des deux oreilles qu'il n'était pas transformé en nénuphar ; quand le bruit du cor, et bientôt même quelques voix d'hommes, appuyant des chiens
anglais qui se récriaient à peine, nous annoncèrent l’approche d’un équipage. Le cerf devint immobile au milieu des roseaux, tandis que trois veneurs à cheval débouchaient d’une route au bout de la plaine. Un instant après la meute elle-même parut, et comme les chiens indécis balançaient le nez dans la poussière de la route, les uns donnant quelques rares coups de voix, les autres tâtant cà et là aux branches du taillis, l’un des nouveaux venus, un vieillard encore vert, en uniforme de chasse, monté sur un grand cheval bai-brun de demi-sang, mit pied à terre d’un air assez maussade, et, entrant dans ce même bateau où le cerf était passé avant lui, remplit d’eau une petite casquette de cuir qu’il venait de tirer de sa poche.
» — Eh bien, Fortin, dit-il à l’un des deux hommes, celui qui avait pris en main la bride de son cheval, voilà encore, j'espère, une belle journée !...»
» L'individu ainsi interpellé ne répondit pas... ses yeux , fixés à terre, paraissaient interroger le sol, et l'embarras de sa contenance trahissait un désappointement visible.
» Deux fois, dans le même mois, manquer le même animal, continua le premier interlocuteur, tout en rejetant avec une grimace l’eau fangeuse qu'il venait de goûter. Des tailles d'Ozouer ici la distance est bonne ; mais quand nous devrions tous y aller coucher à pied ce soir, il n'est pas possible que se termine ainsi notre chasse... Où penses-tu, voyons, que se soit fourré ce diable de cerf? Débuche-t-il à Crécy ou retourne-t-il au lancer ?
» —Monseigneur, mon avis est qu'il est retourné dans les tailles de la Rucherie ou de la pointe, répondit le piqueur à son maître, que je reconnus alors pour le vieux prince de Condé lui-même. En sautant au pavé de Coubert, l'animal est rentré {éte couverte aux gaulis de la Souche. J'ai revu d'une harde aux Quatre-vingts- Arpents, et je ne serais pas étonné que notre cerf ne s’y fût mêlé pour faire bondir le change à sa place.
» — Ainsi, tu ne penses pas qu'il soit ici, dans ce canton, où déjà l’autre jour, et dans les mêmes circonstances à peu près, il nous à fallu recoupler l'équipage.
» — Non, Monseigneur, je ne le pense pas... Si l'animal est venu baiser le bord de la route, c’est tout ; mais, ou je serais bien trompé, ou il n’a fait qu'un faux débucher, et si nous per-