ET EP
dons un temps précieux à délibérer, comme l’autre fois, j'ai bien . peur qu’il ne nous échappe.
» — Allons, en chasse, dit le prince, qui, malgré son grand âge, remonta lestement en selle... qu’on foule, pied par pied, tous les fourrés qui bordent la plaine... Je vais rester un instant ici en vedette, et honneur au premier qui en reverra !.…
» À cette injonction les deux piqueurs rentrèrent sous bois, sonnant un ton pour chiens pour rallier l’équipage. Quelques valets de limiers qui s'étaient réunis se divisèrent à droite et à gauche sur les routes transversales pour voir si l’animal ne viendrait pas à passer, et le prince de Condé, resté seul au bord de l'étang, se mit à garder la plaine.
» À l'exception de deux griffons orangés, tous les chiens s’étaient enfoncés dans la taille, et déjà quelques-uns semblaient rapprocher la voie. Au retour ! au retour ! fit le prince en poussant son cheval vers les retardataires, qui, seuls, flairant toujours avec action sur le chemin, semblaient fort peu ensibles à l'appel de la trompe... Mais les chiens, au lieu d’obéir, se replièrent vers le fossé où le cerf était descendu, et là l’un d’eux se récria avec un accent de vérité qui parut surprendre le prince.
» J'étais haletant, mais toujours immobile ; quant à mon jeune compagnon, dont j'avais eu beaucoup de peine à obtenir un mutisme complet pendant ce magnifique épisode de chasse, il n’y résistait plus et allait maladroitement nous trahir, lorsqu'une défense expresse, faite à voix basse, de prononcer un seul mot avant moi, vint à propos lui clore la bouche.
» On conçoit de quel intérêt était pour moi , praticien encore bien neuf alors, de suivre jusqu'an dénouement, et sans rien gâter par une sotte précipitation , les moindres incidents de ce drame, de voir aux prises l'instinct et la ruse d’un animal courageux mais trop faible contre tant d’ennemis, avec cette brillante réputation de veneur que l'on m'avait tant vantée, sans que Jj'eusse encore été à même de l’apprécier. Neutre sur ce champ de bataille, je devais, quitte à parler plus tard si l'attaque n'était pas assez savante, commencer par respecter le plan de la défense, que j'avais surpris déloyalement ; autrement mon rôle eût été celui d’un dénonciateur, d’un espion, et il me semblait plus noble et plus digne de m'en tenir à celui de juge,
» Cependant le chien, toujours au fond du fossé, se récriait encore plus chaudement, et cette fois son camarade, qui jusquelà n'avait fait que renâcler, commençait à embellir le concert de quelques notes assez pleines. |
» Le prince descendit de nouveau de son cheval, l’attacha à'une des barrières de la route, et, sautant de propos délibéré dans le ruisseau, se mit à examiner avec attention si l’on reyoyait par pied de l’animal. Il n'avait pas fait dix pas qu'une exclamation de joie nous prouva que ses recherches n'étaient pas infructueuses, non plus que la quête des deux griffons rapprochant alors ayecum véritable ensemble. Néanmoins, à l'issue du fossé, tout retomba comme avant dans l'incertitude et le doute ; maitre et chiens hésitèrent à la fois, tous trois plus embarrassés que jamais... C'est en vain que, portant au vent, les uns flairaient et côtoyaient les deux berges, tandis que l’autre explorait le sol : rien à gauche, rien à droite, rien devant ni derrière ; le fil était rompu, et la voie miraculeusement retrouvée, perdue plus miraculeusement encore.
» Dans cet intervalle de quelques secondes, où se jouait le coup décisif de la partie, je regardai celui qu’elle intéressait si fort : un seul coup d'œil, prompt, rapide, comme si j'eusse craint que mes yeux ne lui portassent malheur en trahissant sa retraite. Le cerf était impassible.. Moi cependant, plus ému que lui, des grosses gouttes de sueur m’inondaient le visage.
» Tout-à-coup le vieux Nemrod, dont le regard persévérant se promenait partout avec une pénétration merveilleuse, eut une de ces inspirations subites qui, en chasse, dénotent un xeneur consommé, et qui, sur un champ de bataille, décident souvent du gain d'une journée.
» D'un pas aussi ferme que sûr, il marcha vers la pile de bourrées et l’escalada un instant en s’y cramponnant tant bien que mal... A la sortie de ce fossé fangeux, nécessairement l'animal avait les pieds couverts de limon et de boue, comme le veneur lui-même, comme ses chiens. Or, quelques linéaments verdûtres, mélangés d’une vase encore humide, appendaient çà et là aux fagots sur lesquels le cerf avait sauté, et sur ce simple indice, apercu de loin et fort insignifiant peut-être pour des yeux moins habiles, voilà inopinément relevé le défaut le plus difficile.
» Une fois bien convaincu d'un fait aussi important, notre chasseur était trop expert pour ne pas deviner tout le reste ; il comprit qu'après avoir suivi cette longue pile de bois d’un bout à l'autre, arrivé à l'extrémité, l'animal avait dû se jeter dans la nacelle pour aller se remettre au milieu de ces touffes de roseaux où quelques jones nouvellement rompus trahissaient encore son passage ; et je n'étais pas descendu de mon arbre pour me rapprocher du théâtre où allait s’accomplir l'acte final, que déjà tous les chiens, ralliés à la voix des deux griffons, ces excellentes clefs de meute, nageaient intrépidement vers le dix-cors, qui, engourdi par un fatal repos, voulut en vain essayer de fuir, et fut noyé, pour ainsi dire sans combat, après un défaut de cinquante minues environ, et au bout de deux heures un quart de chasse. »
Je ne sais pas de spectacle plus beau que celui du débûcher d’un dix-cors, dans toute la plénitude de sa vigueur, emportant après lui, à travers les bruyères, les fossés, les obstacles, l'ouragan furieux de la meute mugissante, bondissante, anhélante, qui s’enivre de l'écho de ses propres clameurs, et vous enivre, vous, spectateurs et chasseurs, et vous entraîne à sa suite dans sa course effrénée. Rien de joli, de majestueux, d’'élégant comme le noble animal qui bondit d'assurance, la poitrine en avant, la tête gracieusement inclinée sur l'arrière. Qui pourrait l'arrêter dans sa fuite rapide, la bête aux jarrets d'acier, qui rase les buissons comme fait l'hirondelle ! Qui pourrait l'arrêter ? l'inquiétude, hélas! le son retentissant des fanfares, la vue de tout ce monde et les échos de la montagne, qui lui rapportent à chaque demi-heure les hurlements de rage de nouveaux ennemis; car des relais de chiens frais et âpres à la curée ont été disposés sur sa route de distance en distance, et son moral se trouble à mesure que les voix de la meute altérée se doublent et se rapprochent. Ah! que si l'idée lui venait d'emprunter au loup sa tactique, de courir droit devant lui, tout droit, toujours tout droit, à travers champs et fleuves... Comme il aurait bientôt laissé loin derrière lui, dépaysé , dispersé et perdu, le gros des escadrons ennemis. Ainsi faisait un cerf de la forêt de Chantilly, qui tirait droit à la forêt d'Ardenne aux premières voix des chiens, ne s’arrêtant qu'à trente-cinq lieues du lancer , et qui fut pris pourtant par le prince de Condé, mais que le prince de Condé seul pouvait
prendre. Hélas ! tous n’ont pas l'énergie de persévérance , la vigueur de jarret de l’illustre cerf de la forêt d'Ardenne. Épuisée, essoufflée, notre bête sur ses fins, tête basse, dos arqué, langue pendante, s’achemine lentement vers le prochain étang, dans l'espoir qu'un long bain réparera ses forces. Vain et fragile espoir ! l'onde inhospitalière mouille à peine son corps, que ses membres saisis se roidissent et se tendent. L'animal veut gagner le large, ses jarrets indociles refusent d’obéir; et pourtant il faut fuir, car voilà que le premier peloton de la meute implacable a pris l’eau après lui et nage dans son sillage. Ecoutez les fanfares qui sonnent le bat l’eau, puis l'hallali sur pied. Admirez un instant sur la surface polie de l'onde, cette large tête noire historiée de ramure, autour de laquelle se meuvent, avec une activité de fourmi et un tapage infernal, ces cent têtes de chiens; le cercle se rétrécit, tous ces pointsisolés se rapprochent, se confondent ; tous ces museaux altérés gagnent, gagnent; le silence se fait, le sifflement des narines succède aux hurlements. Allons, l'heure est venue, il faut périr, l’homme ainsi l’a voulu ; et les yeux du noble animal s’emplissent d’amères larmes. Puis tout-àcoup l'éclair de la vengeance illumine sa pensée; plus d’indignes pleurs, guerre pour guerre... et avisant le tertre voisin, il s’y installe par un suprême effort, et de ses pieds et de sa tête, brisant, chargeant, perçcant tout ce qui s'offre à ses coups, il s’enivre de carnage à son tour, et tombe sur un sommier de cadavres ennemis !
Histoire des travailleurs qui portent sur leur drapeau la devise terrible : Vivre en travaillant ou mourir en combattant !