LE CHEVREUIL
Le plus joli, le plus rapide et le plus délicat de tous nos cou reurs. Le chevreuil est plus vite que le cerf, plus fin de venaison que le daim, aussi rusé que le lièvre ; il possède une vertu de plus que tous ces animaux : le sang-froid dans le péril. Il a le doux regard de la gazelle, l'élégance de sa taille et sa legèreté. Ilne lui a manqué pour être chanté par les poètes comme la gazelle, que d’avoir un nom aussi doux. Cette question de nom propre a dans l’histoire une portée immense ; le vulgaire ne le sait pas assez. Je ne prendrais pas feu si facilement à la moindre balourdise de la science officielle , si je ne savais tout le mal qu'elle a fait à la vraie science et toutes les entraves qu’elle a semées sur
la route du progrès, en déshonorant les noms propres. La langue est le plus important et le plus efficace de tous les instruments de progrès. Partant, une nomenclature barbare qui s'oppose au perfectionnement du langage est un sabot qui enraye indéfini— ment le char de l’idée et le retient dans l'ornière de la routine. Un malheur immense pour la poésie et pour l’art, c’est que les hommes d'esprit aient si facilement abandonné aux hommes de science le droit de baptiser les créatures du bon Dieu; c'estque tous les vrais poètes n'aient pas protesté encore contre les dangers de cette usurpation. Les nomenclateurs officiels, en accaparant ce droit de baptiser les êtres, ont déjà réussi à bannir de la conversation honnête et poétique le nom des plus jolis oiseaux et des plus jolies fleurs, et bientôt l’orateur de salon à qui il ne sera plus permis d'appeler à son aide Fhistoire des oiseauxet des fleurs, textes favoris des méditations des jeunes personnes, me saura plus de quel bois faire flèche pour piquer l'attention de son auditoire féminin. Je connais une multitude d’arbustes et d’arbrisseaux charmants récemment importés des extrémités du globe, des arbres dont chaque fleur vaut un poème et qui ne peuvent trouver place dans aucun hexamètre, grâce à la barbarie de leur dénomination. Essayez donc de me loger un Mesembriantheui où un Mysopogon dans une strophe d'Alfred de Musset. Je vous jure que si les poètes et les enfants n'avaient pas pris les devants sur la science pour donner un nom à la rose, les amours de Bulbul, la rose serait encore aujourd'hui à chanter. Ceci n’est point de l’exagération, ceci est de l’histoire; si j'ai parlé de nom déshonoré à propos de la rose, je ne demande pas mieux que de justifier mon dire par un exemple écrasant.
Les poètes avaient fait naître la rose sous les pas de Vénus, un jour que la fantaisie avait pris à cette déesse légère de descendre sur la terre avec le blond Phébus, pour causer sans témoins. Rodone, rose (anagramme d’Æros), fut le doux nom de lanouvelle fleur; Rodone, le nom de l'ile heureuse illustrée par la conférence amoureuse de la plus belle des immortelles et du plus beau des dieux. C'était là une origine qui charmait tous les esprits délicats, un nom harmonieux qui unissait toutes les lèvres, et qui ne faisait de mal à personne. À personne, je me trompe, car l'Euphonie n'est pas moins antipathique au savant que l'Esprit,
gaité du bon sens. Le savant n’a pas eu de repos qu'il n’eût déshonoré le substantif innocent dont la molle désinence horripilait son crâne chauve. Il existait de temps immémorial dans la région moyenne des Alpes un arbuste à feuilles lisses, à fleurs violettes ou jaunes, dénuées de parfum, un arbuste qui n'avait par la tige ou la couleur, aucun lien de parenté avec le rosier, charmant du reste; le savant a appelé cet arbuste RHODODENDRON, arbre de rose. heureux de faire deux sottises et deux barbaries d'un seul mot! car la fleur du Rhododendron, de l'arbuste des Alpes, ne ressemble pas plus à la rose au physique qu’au moral. C’est un emblème de travail religieux , mais robuste, tandis que Ja rose est emblème de grâce printanière et de vestalité.
Et puisque la chasse du cheyreuil nous a conduits par un hasard inespéré sur ce terrain de la rose, arrêtons-nous y quelque peu pour admirer la supériorité du langage de l’analogie sur tous les autres. Voyons comme tout ce qui est prosaïque et obscur s'élucide et se poélise sous l'influence de l’analogie passionnelle, ingénieux alphabet de la langue universelle. Pourquoi les amoureux, par exemple, ont-ils assimilé de {out temps le bouton de rose à la Vierge? Pourquoi cette comparaison si antique, qu'elle est de toutes les littératures, et qu'elle semble contemporaine des premiers bégaiements de l'humanité? — Eh! mon Dieu, parce que la vérité est aussi vieille que le monde, et que rien ne ressemble plus à une jeune fille qu'une jeune rose; parce que la tige du rosier a la sveltesse et la distinction et les balancements gracieux de la taille de la Vierge; parce que le doux incarnai des pétales de la fleur se retrouve sur les joues et sur les lèvres de son charmant emblème ; son parfum si suave dans la suavité des aspirations d’un cœur vierge; la dentelure délicate de ses feuilles odorantes dans la toilette élégante de la jeune fille (la rose double est fille des salons, non des champs).
Les amoureux et les poètes, qui sont les interprètes jurés de la langue universelle, n'ont même pas dû avoir grand'peine à tom ber sur la comparaison de la Vierge et du bouton de rose, lorsque l’analogie des deux êtres était si évidente, si évidente que pas un trait, même celui de l’aiguillon, n'y manquait. Quand le nom de xestale est écrit en caractères si lisibles sur la corolle d'une fleur, je ne xois pas qu'il soit si difficile de le déchiffrer. Ce qu
est fâcheux, c’est que les poètes ayant lu ce nom de vestale buriné de la main de Dieu sur la corolle d’une fleur, n’aient pas songé à appeler celle-ci de son nom de baptême et à faire de la fleur reine le pivot d’une famille naturelle, qu’on eût dite des Vestalidées, et qui eût rallié sous un même étendart symbolique toutes les plantes offrant dans la forme ou dans le parfum de leurs corolles et de leurs fruits, des emblèmes de vestalité. Voilà ce que j'appellerais une méthode naturelle; voilà des noms poétiques que tout le monde comprendrait. Mais il y a assez de temps que notre chevreuil nous donne change sur la rose... si nous cherchions à reprendre sa voie.
Le cerf est création de Saturne, au titre de justice ; le daim, création de Protée, à un titre identique, mais inférieur ; le chevreuil est création de Vénus, l’ambigu de la Terre à Saturne, qui se distingue généralement par la grâce et la délicatesse de ses moules, et qui est mère d’une foule d'antilopes et de gazelles. Le chevreuil est emblème des plus pures affections familiales. Il aime sa compagne et défend avec énergie son bonheur conjngal, mais sa chair ne s’enflamme pas de ses luttes amoureuses comme la chair du daim et du cerf. Jamais l’amour ne prend chez lui comme chez le bouc l'odeur de la luxure et de l'immondicité. Ensuite le dévouement qu'il a pour sa famille ne le rend pas égoïste pour ceux de sa race. Aucune bête de nos forêts n'entend mieux que le chevreuil le principe de charité et de solidarité. Le chevreuil persécuté par les chiens n’a pas besoin, comme le cerf ou le daim, d'employer la violence pour faire bondir le change; le change vient de lui-même s'offrir pour concourir au salut de la bête poursuivie ; et c’est merveille de voir comme tous ces charmants coureurs s'entendent pour créer des embarras à la meute. Imitez avec un appeau le eri de détresse du faon, et toutes les chevrettes accourront pour lui prêter assistance. J'ai dit comme quoi des assassins sans entrailles exploitaient odieusement cet instinct de charité maternelle. Malheur, trois fois malheur, hélas ! à qui écoute la voix de charité dans les sociétés maudites! Je chassais naguère six mois de l’année dans une forêt de l'État trop peuplée de chevreuils; il n’était pas un de mes coups de fusil heureux qui ne me coutât un remords. Ce remords hypocrite allait jusqu’à la douleur quand ma balle s'égarant, frappait une