‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 54 sur 63 · PORN PI EE PE RES CS PL EL TE · texte numérisé non relu

PORN PI EE PE RES CS PL EL TE

chevrette dont je n'avais pu distinguer la tête ni l'allure à travers le fourré. Je vois venir le jour où la crainte de la méprise me fera respecter systématiquement le brocart.

Toute bête qui se marie et qui a charge de famille, est forcée par ce fait même, de travailler perpétuellement à agrandir la sphère de ses instincts conservateurs. Le brocart, sur qui pèse la responsabilité du salut d’une famille, apporte donc encore plus de science et de combinaison dans ses plans stratégiques que le cerf et le daim. Aussi chasse-t-on rarement le chevreuil à courre, et le veneur a-t-il l'habitude de recourir pour le détruire à l’aide du fusil. Le chevreuil est après le loup la bête de nos forêts qui se force le moins, et ce n’est pas seulement la vigueur de son jarret qui le préserve si fréquemment du sort du cerf et du lièvre, c’est plutôt le sang-froid qu’il déploie dans la lutte, et la sage distribution qu'il fait de l’emploi de ses moyens. Le cerfet le lièvre aussi sont doués d’un jarret vigoureux, et ce n’est pas l'esprit de ruse qui leur manque ; mais le cerf et le lièvre sont malheureusement sujets à perdre la tête dans un moment critique. Pour fuir la meute qui le talonne et dont les clameurs l’épouvantent, le cerf, comme le lièvre, dépensera quelquefois, dans un quart d'heure de course désordonnée, une somme de vigueur considérable, laquelle, mieux répartie, lui eût permis de tenir une heure ou deux heures de plus sans fatigue. Et pour n'avoir pas assez ménagé ses poumons, pour avoir voulu mettre trop vite un trop grand intervalle entre lui et le péril, le fugitif est bientôt contraint d'arrêter court, car le souffle lui manque avant même que ses jambes faiblissent. Or, pendant ce repos forcé, la meute distancée regagne le terrain qu'elle avait perdu ; alors le cerf relancé redemande vainement à ses jarrets l’élasticité qu'ils n'ont plus. C’est presque toujours l’essoufflement qui tue le cerf et le lièvre, et beaucoup échapperaient au sort fatal, n'était la peur qui les pousse si fréquemment à prendre un parti désespéré. Le chevreuil obéit moins à ce mauvais maître; le péril ne l’émeut pas; il joue devant les chiens, il broutera volontiers à dix pas du basset qui le chasse ; il s'arrête à chaque pas, ayant bien soin de se couvrir de l'épaisseur d’une cépée, d’un grand arbre. II écoute de toutes ses oreilles avant de franchir le sentier et la route où il suppose des tireurs embusqués; traverse d’un bond

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le périlleux passage ou revient sur les chiens, comme, dans les battues, il rebrousse sur les rabatteurs. Le moment venu de prendre un grand parti, il n'hésite plus; prend sur les chiens. une énorme avance, fait une lieue en quelques minutes, et profite de l'intervalle de temps que la meute doit mettre à le rejoindre pour exécuter un stratagème médité de longue main. C’est un grand chemin frayé, un ruisseau qu'il remontera et descendra par deux fois, et d'où il s’échappera par un bond prodigieux de côté. S'il a beaucoup de temps devant lui, il multipliera la ruse, la compliquera de changes infinis. Bien habiles seront le piqueur et les chiens qui parviendront à à déjouer ces manœuvres. J'ai vu forcer le chevreuil après quatre ou cinq heures de chasse dans des forêts où le fauve était rare, mais dans celles où il abonde et où le change est facile, le courre de cet animal présente, je le répète, presque autant de difficultés que le courre du vieux loup. Par malheur, ce sang-froid que le chevreuil affecte en face du péril, et qui le sauve dans la chasse à courre, lui est mortel dans la chasse au fusil. Comme il joue devant les chiens, rien n’est plus facile que de le tuer au lancer, que de le tirer sous bois en suivant la chasse. Un simple basset à jambes torses, aidé d’un bon tireur, porterait bas à lui tout seul plus de chevreuils en quinze jours, qu’une meute de cent anglais en toute une saison.

Le chevreuil est le dernier honneur des forêts de la France, Lui mort, la vénerie française n'aura plus à inscrire dans ses fastes que des prises de lièvre, et ‘le chevreuil est déjà inconnu de fait dans près de cinquante départements de France. Ce qui est cause que M. le préfet de l'Oise l’a rangé dans la catégorie des animaux nuisibles. Je suis fâché de vous en avertir, monsieur l'administrateur, mais voici un arrêté qui pèsera un jour sur vos nuits «omme un cauchemar satanique, et dont vous répondrez devant Dieu.

Il est vrai que le chevreuil et le cerf ne sont pas en parfaite odeur de sainteté près de la secte libérale, et je sais que de fougueux amants de la liberté ont accusé maintes fois les deux no bles espèces de tendances absolutistes, comme le pigeon ramier. L'accusation tombe à faux. Le cerf, le chevreuil, le ramier et toutes les créatures d'élite n Re comme la femme, qu'à un seul idéal, au règne d'harmonie, au règne des affections libres et

DU COURRE. | 351 pures. Si d'ici là, et parmi les sociétés limbiques, le cerf et le che-

vreuil ont l'air de préférer l’une à l’autre, la barbarie à la civi-

lisation par exemple ; si l’autocratie pure leur va mieux que le gouvernement de l'épicerie, c’est que de plusieurs maux ils ont choisi le moindre. Le sort du gibier royal étant incomparablement plus doux sous le régime de la monarchie absolue que sous celui de la monarchie bourgeoise, il est tout naturel que le gibier royal vote plus volontiers pour la première forme politique que pour la seconde. D'un autre côté, s’il est vrai que, le système représentatif soit un système de corruption, de vénalité et de mensonge où l'argent fait la loi, il est très-rationnel encore que des bêtes de haut titre, qui symbolisent le juste persécuté et qu'on chasse d'asile en asile, n'éprouvent qu'une médiocre sympathie pour ce système impur où les permissions de défricher s'achètent pour un pot de vin ou se paient par un vote électoral. Honte aux gouvernements des pots de vins et des défrichements ! disent le chevreuil et le cerf dans leur indignation légitime !.… Et parce que le peuple français a eu jusqu'ici la sottise de confondre le charlatanisme libéral avec la liberté; et parce que M. Guizot, l'historien anglais, lui a fait accroire que l'avènement du boutiquier au pouvoir était le dernier mot du progrès politique; le peuple francais en est venu à considérer le chevreuil et le cerf qui méprisent le bourgeois, comme ennemis de la liberté. Immense et double erreur, et dont la France a porté bien longtemps la peine !

Je veux qu'avant dix ans tous les hommes intelligents de mon pays rendent hommage à la sagacité du cerf et du chevreuil que leur droiture d'esprit sauvegarda des roueries et des pièges du libéralisme, et que d’iceux nous partagions tous l'antipathie profonde pour la boutique et les défrichements.

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