‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 56 sur 63 · D ES ET TE · texte numérisé non relu

D ES ET TE

propre fusil, en Afrique, dans la grande rue de ma ville, où l'avait entrainé l’ardeur de la même passion. Les mœurs et les appétits sont les mêmes dans les deux conditions de liberté et d’esclavage. L'influence du domicile n’a apporté de modification sensible que dans la couleur du vêtement et dans la puissance des armes offensives. Il est tout aussi facile d'amener le sanglier à la civilisation que de rendre le porc à la sauvagerie. Il y a mieux : je sais, dans les forêts de Lorraine, certaines races de porcs soidisant privés, qui se ruent sur les chasseurs ou sur les voyageurs accompagnés de chiens, avec une énergie et une férocité qui n'ont jamais été dans les habitudes du sanglier. Celui-ci, en effet, ne se décide guère à attaquer qu'autant qu'on le pousse à bout. Il use de représailles, et, s’il se rend coupable de quelque meurtre, il a toujours pour lui l'excuse dela légitime défense, tandis que celui-là, le soi-disant privé, qui charge spontanément, ne peut dans aucun cas invoquer le bénéfice des circonstances atténuantes.

Le porc est l'emblème de l’avare ; voilà son grand malheur. L’avare est un être qui ne commence à nous être agréable qu'’après sa mort, mais qui nous est particulièrement répulsif et odieux toute sa vie. Ainsi du porc.

La voracité du porc est insatiable comme la cupidité de l'avare. Il ne craint pas de se vautrer dans la fange ; il s’engraisse des plus immondes substances ; tout fait ventre pour lui. De même de l’avare, du juif, qui n’a pas honte de se vautrer dans la bassesse et dans l'usure pour augmenter son trésor, et qui ne trouve pas de spéculation infime dès qu'il ÿ a du profit à y faire. L'empereur Vespasien disait, à propos de l'impôt des vespasiennes, que l'argent n'avait pas d'odeur. On prête la même réponse à Henri IV dans une circonstance analogue. J'en suis fâché pour Henri IV, qui aura beaucoup à faire avec l’histoire pour se laver de l’accusation d'avarice.

La goinfrerie du pourceau et la violence de ses autres appétits charnels disent la nature des jouissances qui conviennent au tempérament de l'avare.

La truie qui dévore ses petits, c’est la mère cupide qui fait argent des charmes de sa fille, qui la vend par-devant notaire à un vieux, et s’'engraisse ainsi de sa chair.

Cependant, l'avarice a aussi son bon côté. L'avarice est l'amour immodéré de la conservation, comme la prodigalité est l'amour désordonné de la dépense inutile.

L'humanité a un intérêt immense à ce qu'aucun de ses éléments de richesse ne disparaisse, avant d’avoir fourni à l’homme toute la somme de services ou de jouissances qu'il contenait en lui.

Or, il y a dans l'humanité une foule de tessons de bouteilles, de elous dépareillés et de résidus de chandelles qui seraient complètement perdus pour la société, si quelque main soigneuse et intelligente ne se chargeait de colliger tous ces débris sans valeur, et d'en reconstituer une masse susceptible d'être retravaillée et rendue de nouveau à la consommation. Évidemment cet office important rentre dans les attributions de l’avare.

En effet, l’avare se baisse avec bonheur pour ramasser le bouton ou l'épingle que le reste de l'humanité foule aux pieds. Ce n’est plus ici l’usurier, le vampire qui suce au cœur une pauvre famille d'artisans, qui s'enrichit de leur ruine ; ce n’est plus l’agioteur infâme qui fabrique des nouvelles de bourse et parie à coup sûr ; ici le caractère et la mission de l’avare s'élèvent wisiblement : le grippe-sou devient chiffonnier.

Or, quelle industrie plus honorable que celle du chiffonnier ! du chiffonnier, qui résume les débris, analyse les immondices et protège la richesse sociale contre la distraction des servantes et la prodigalité des ménages négligents !

Comme le chiffonnier utilise pour la société les tas d’ordures des villes, ravivant le papier mort et convertissant les fragments de carafes en lustres magnifiques dont il use peu pour lui-même,

SA, 4e : : Si ainsi le porc utilise les immondices des forêts, des champs et de

la ferme, et convertit pour l’homme en viande suceulente les re- -buts de la cuisine, du jardin et de la laiterie. Le porc est le grand chiffonnier de la nature ; il ne s’engraisse aux dépens de personne.

C'est pour cette fin que Dieu l'a fait omnivore et l'a doué de cette voracité tant blâmée. Sans cette voracité, l'animal ne serait .pas apte à se contenter de ce que tous les autres refusent et à faire graisse de tout. S'il eût été délicat pour sa nourriture comme le cheval, il est évident qu'il n’eût pu remplir sa mission de chiffon-

l'an

nier, Et ce qui prouve bien clairement que la pauvre bête accomplit une fonction de dévouement sur cette terre, quand elle fouille les ordures et laboure le sol, c’est qu’elle est éminemment sensible de sa personne aux charmes du bain froid et de la propreté. Tout le monde sait que, de tous les animaux domestiques, le pore est le seul qui craigne de souiller de son fumier la couche sur laquelle il sommeille. Le cheval et le chien, qui ont de si jolies manières, ne sont pas cependant à la hauteur de cette délicatesse,

L'avare redoute la mort qui doit le séparer de ses trésors, unique objet de ses affections. Comme il a pratiqué l'usure et pillé son prochain toute sa vie sans l’obliger jamais, il est peu pressé de rendre compte à Dieu de ses œuvres d'ici-bas. Le porc voit aussi arriver la mort avec terreur et cherche à la conjurer par d’horribles gémissements. La colère du sanglier aux abois est de la rage à son plus haut paroxysme. Xénophon et Pollux ont écrit que, dans ces moments-là, les dents du sanglier s’échauffaient à te] point, qu'il n'était pas rare de voir la robe des chiens roussie à l'endroit où les dents avaient frappé. J'ai déjà reconnu que ces historiens grecs ont été de tout temps d’agréables brodeurs. J'ai vu dans ma vie beaucoup de sangliers très-fâchés, en France et en Afrique, mais je déclare n'avoir jamais pu réussir à allumer mon cigare au feu de leurs défenses.

Comme la mort de l'avare, qui n’a jamais fait de bien à qui que ce soit, comble les vœux les plus ardents de sa famille, ainsi le jour où l’on tue le porc est jour de fête pour le propriétaire, ses voisins, ses amis. C'est le moment où la chair de la victime va indemniser le nourrisseur de toutes les dépenses que l'éducation de la bête a coùtées. Donc, que chacun se gaudisse dans le voisinage et prenne sa part de la curée ; il y en aura pour tous : la succession est riche, Voyez ces chapelets de boudins qui n’en finissent pas, comme ces jaunets du défunt qui demandent à prendre l'air,

L'analogie de l’avare et du pore est une tradition populaire; mais, une chose assez curieuse, c’est que ce sont les législateurs des Juifs et des Arabes, c’est-à-dire des nations réputées les plus avares, qui ont proclamé les premiers l’äamondicité du porc.

La nation juive et la nation arabe sont éminemment sujettes à la lèpre, ainsi qu'il est prouvé par la place importante que tient, dans leurs chroniques, l'histoire de cette maladie. Le porc est éga-

lement l’animal le plus sujet à la lèpre. La lèpre du pore s’appelle Zadrerie !

Ladrerie, avarice !

Tous les historiens sont à peu près d'accord sur les causes qui ont fait anathématiser la viande du porc par la loi religieuse de l'Orient.

La viande du porc gâtée peut occasionner des accidents fort graves. On voit fréquemment, à Paris même, des familles entières empoisonnées pour avoir mangé de la charcuterie de mauvaise qualité. M. Gisquet raconte dans ses mémoires que la première razzia qu'il fit faire par ses agents chez les charcutiers de la capitale produisit une saisie de 10,000 kilogrammes ou de 20,000 livres de viande putréfiée. C’étaient d’odieux jambons, des saucisses, du fromage d'Italie surtout. La matière saisie fut transportée à la voirie de Montfaucon et précipitée dans les lacs impurs de ce moderne Cocyte. Pendant la nuit, toute la cargaison fut repêchée et rendue à la consommation. Pour opposer des entraves efficaces à cette industrie courageuse, le préfet ordonna qu’à l'avenir les viandes saisies seraient hachées et mélangées intimement avec les matières qui peuplent le fond des lacs de la voirie de Montfaucon. di

Or, les dangereuses qualités de la viande du porc n'ont pu être un secret pour les premiers législateurs, qui furent tous un tant soit peu médecins. De là les interdictions formulées au nom de Dieu dans leurs codes. Le Juif et l’Arabe étant particulièrement sujets aux maladies de peau, soit à raison de leur malpropreté native, soit pour cause de la rareté des eaux dans leur aride patrie, Moïse et Mahomet durent tenir plus rigoureusement que tous les autres la main à la prohibition.

Toutefois, quelques historiens trop savants ont assigné à cette interdiction religieuse une origine plus curieuse ; ils ont attribué la répugnance des Orientaux pour la viande de porc à trois causes principales : |

1° A la similitude de la disposition intérieure du corps de cet animal avec celui du corps humain, similitude reconnue par Galien ;

20 À l'identité complète de saveur entre la chair du pore et celle de l’homme. Cette identité, qui, pour le dire en passant, fournit

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