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un argument de quelque valeur aux partisans de l'anthropophagie, a été constatée, au rapport de Conrad Gessner, par une foule d'expériences. (Voir l’histoire des pâtés de chair humaine du barbier de Tournus.)
3° Enfin, à cette propension singulière qui porta de tout temps les démons chassés du corps de l'homme à élire domicile dans le ventre des pourceaux, propension mentionnée en vingt endroits de l’Ecriture sainte, ce qui doit révéler une antique tradition. Dans l'Evangile selon saint Mathieu, ce sont les démons euxmêmes qui, pressés de sortir du corps du possédé, demandent au Christ la faveur de se retirer dans un troupeau de pores qui flànait en ces parages. Il doit y avoir aussi, si je me souviens bien, les habitants d'une ville, les Gadareni, je crois, qui supplient le Christ de se retirer de leur territoire, à cause du préjudice énorme qu'il fait à leurs troupeaux.
Ici se présente une question historique qui m'a intrigué toute ma vie, et que je me permets d'adresser aux membres les plus forts de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, au risque de les plonger dans une perplexité douloureuse.
Puisque le porc n’est bon qu'après sa mort, et n’est bon qu'à être mangé, comment un peuple qui ne mangeait pas le porc, et qui regardait cet animal comme immonde, a-t-il pu se livrer à l'éducation de cette espèce ?
J'ai toujours pensé qu'il y avait eu jusqu’à ce jour confusion dans les textes. Les porcs dont parle l'Ecriture n’ont jamais été que sangliers, et ce qui donne à mon opinion une autorité im— mense, c’est qu'on peut voir aujourd’hui encore en Arabie, en Judée, en Egypte et en Algérie, dans tous les pays, en un mot, où se rencontrent le musulman et l'israélite, d'innombrables troupeaux de sangliers peu farouches, qui s'y multiplient avec d'autant plus de facilité que l’indigène ne leur fait pas la guerre.
Quoi qu'il en soit de ces diverses manières d'envisager la chose, le fait est que le porc jouit d’une pauvre réputation dans l'opinion religieuse des peuples. Les prédicateurs luthériens, entre autres, ont abusé de la comparaison des porcs à l’engrais, en faveur des ministres du culte catholique. Or, je dis que le porc est victime d'un préjugé inique.
Le porc est le don le plus précieux que le navigateur européen
puisse faire aux peuples sauvages. C’est un des éléments les plus puissants de Ja civilisation et du progrès.
Le porc qui vit de tout, et dont la fécondité est prodigieuse, s’'accommode de tous les climats, hormis de ceux de la zône glaciale, où la terre durcie par le froid ne lui permet pas d'exercer son industrie de laboureur. Hors de là, on le rencontre aujourd’hui par masses nombreuses sur toute la surface des continents et des îles. C’est un animal innocent qui ne fait la guerre qu'aux reptiles, aux mulots et aux taupes, et généralement aux espèces parasites ennemies de l’homme. Les cochons sauvages de l’Amérique détruisent journellement une énorme quantité de serpents à sonnettes.
Le porc a été doué par la nature d’une subtilité d’odorat prodigieuse. Il s’en sert pour découvrir la truffe cachée dans les entrailles de la terre, et pour l’enseigner à l’homme. J'ai déjà dit une fois de trop que le chien lui avait enlevé naguère cette spécialité.
L'Inde asiatique, les grandes îles de la Sonde et l'Afrique tout entière, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au cap Matifoux, regorgent de sangliers. Notre régence d'Alger était bien riche encore, il y a quelques années, en produits de ce genre. J'en dirai plus bas quelques mots.
Le sanglier de nos forêts d'Europe l'emporte sur tous ceux des cinq parties du monde par le volume du corps et la force de ses défenses. On en a vu qui pesaient 250 kilogrammes. La venaison du sanglier européen est aussi la plus délicate. C'est que le gland, qui fait les délices du sanglier et qu’il récolte en abondance dans nos forêts, à l'automne, est la nourriture par excellence de l'espèce. Le gland agit vigoureusement sur le sanglier au moral et au physique. Il donne de la fermeté à sa chair et de l'énergie à son caractère. On sait que le sanglier repu de gland est d'humeur peu commode. Les hallalis sont plus dramatiques en octobre et en novembre qu'aux autres époques de l’année. Remarquez que le gland est le fruit qui symbolise l’avarice comme le porc !
Les laies entrent en rut en décembre ; elles mettent bas vers la fin de mars. La richesse de la portée est proportionnée à l’âge de l'animal; les jeunes mères se contentent d'élever trois à quatre marcassins ; les vieilles vont jusqu'à la dizaine. Le jeune san-
gher conserve le nom de marcassin aussi long-temps qu'il porte la livrée, cinq à six mois environ ; vers l'automne, il renonce à la robe de l'enfance et prend le titre de béte rousse, qu'il quitte bientôt pour celui de béte de compagnie. L'animal est dit ragot ou venir à son tiers-an, quand il a deux ans révolus et qu'il entre dans sa troisième année ; le fiers-an a ses trois années pleines, le gwart-an ses quatre années ; plus tard, il est dit indifféremment solitaire on grand vieux sanglier. Avec Yâge, ses défenses se recourbent et perdent leur tranchant ; on dit alors que la bête est mirée. Ces défenses sont au nombre de quatre ; les deux plus terribles sont celles de la mâchoires inférieure ; il semble que celles de la mâchoire supérieure n'aient d'autre fonc— tion que de servir d’aiguisoir à celles-ci. Je n'ai jamais rencontré de laies armées en ‘guerre, c'est-à-dire pourvues de puissantes défenses, que dans les romans de M. Granier de Cassagnac. Les autres, celles qu’on rencontre dans nos forêts d'Europe et dans les plaines de l'Abyssinie, de l'Amérique et de l'Inde, sont peu faites pour inspirer la terreur ; tout au plus, leurs boutoirs inoffensifs sont-ils de force à découdre un basset.
La chasse du sanglier exige peu de connaissance de la part à du
veneur, peu de finesse d’odorat de la part de la meute. C’est une bête de piste grossière et chaude comme le renard, et qui se fait chasser de près. Le sanglier bon marcheur ne prend parti que lorsqu'il a gagné sur les chiens une avance considérable. Il est rare qu’en ce cas il perde cette avance. Cette chasse-là devrait être l'apanage exclusif du mâtin. Les anciens tuaient le sanglier à l'épieu. Cette méthode, long-temps adoptée par la vénerie française, a été généralement abandonnée pour celle du fusil double; toutefois, de nobles veneurs sont restés jusqu’en ces. derniers temps fidèles aux traditions de l’art antique. Je sais plus d'un chasseur qui dégaïne volontiers pour venir au secours de ses chiens dans un hallali dramatique et pour attaquer le sanglier au couteau. Il n’est pas de chasseur qui n’ait été témoin de quelque épisode ensanglanté de cette nature. Un de mes plus dramatiques et de mes plus récents souvenirs date du 26 octobre 1845. La scène se passait dans rotre forêt d'Ourscamps.
Le solitaire dont j'ai entrepris de raconter la fin tragique n’habitait pas précisément la forêt d'Ourscamps ; il s’y plaisait seule-
ment comme s’y plaisent tous ceux qui l’ont visitée, hommes ou bêtes, Parisiens, chevreuils ou faisans; il y prolongeait ses stations aussi longtemps que ses moyens d'existence pouvaient le lui permettre. C'était pour la brutalité, le caractère, la richesse de la taille, la longueur et le tranchant des défenses, l’image vivante de feu le sanglier de Calydon, si souvent mentionné dans l'histoire des personnages illustres de l'antiquité. Ses avantages physiques, rehaussés de l’éclat de quelques actes de sa vie privée, où il avait fait preuve d’un méchant naturel, avaient fini par lui concilier à la longue une réputation de coupe-jarret et de mauvais coucheur qui n’avait pas peu contribué à éloigner de sa demeure une foule de visiteurs importuns. Les maîtres d'équipage du pays l’auraient attaqué de grand cœur s’ils en avaient eu une seule fois connaissance précise ; car c’eût été pour quelques-uns d’entre eux une occasion nouvelle de faire montre de leur sang-froid et de leur in trépidité en même temps que de leur adresse à jouer du couteau de chasse ; on ne trouve pas tous les jours, en effet, pour faire sa partie un adversaire du poids de 200 kilogrammes. Mais le moyen que des piqueurs ou des valets de chiens , quelque peu affectionnés à leur meute, se décidassent à faire rapport d’une bête aussi terrible ! Ils se turent deux ans, attendant que l’âge eût miré l'animal , c’est-à-dire que pendant deux ans l'affection pour leurs chiens l'emporta dans leur cœur sur l’amour de la gloire et la soif des combats. Cette longanimité , cependant, devait avoir son terme ; le hasard l'amena.
Le 95 octobre 1846, le piqueur de M. le marquis de l’Aigle eut connaissance du passage d’une laie avec ses marcassins dans la forêt d'Ourscamps et recut ordre de la détourner. Mais la laie, avec toute sa société, avait vidé la forêt pendant la nuit.
Le lendemain , à neuf heures du matin, nous nous rencon— trions, le piqueur et moi, dans une verte avenue.
— Eh bien! lui demandai-je, la chance a-t-elle été bonne ?
— Mauvaise, mauvaise.
— La laie”?
— Partie.
— Pas de loups”?
— Pas plus que dessus Ina main.
— Pas de chasse alors?
— Au contraire.
__ — Tiens, tiens, fis-je à part moi, en commentant cette physionomie lugwbre et cet accent désolé, est-ce que par hasard il retournerait solitaire ? Précisément le voici qui sort du Petit-Chapitre et qui traverse la plaine pour rentrer au bois Leblond; c’est lui, le solitaire était pigache (1), etil n’y avait pas à se méprendre sur son identité. Et, ce disant, mes regards étaient collés à un pas tout frais de la nuit, une empreinte de la dimension de celle d’une génisse, et chacune de mes mains se portait machinalement vers sa poche respective, pour bien s'assurer que le sac à balles n'était pas resté au logis.
Le rapport du vieux Louis accusait en effet un solitaire monstrueux rembüché au bois Leblond , à cinquante mètres du poteau.
— Pensez-vous que ça se fasse chasser un peu? dis-je à Louis, au moment où l’on découplait les chiens. Question insidieuse : Je savais bien qu’une bête de cette taille-là ne se fait pas chasser.
— Mais, dam! oui, répondit le piqueur, peut-être bien un quart d'heure, vingt minutes.
— Vous m'étonnez... et vous n'êtes pas à cheval ?
— Parfaitement inutile pour la chasse d'aujourd'hui.
Le brave homme examinait en ce moment les pièces d'un nécessaire de chasse, paraissant avoir certaine analogie de forme et de destination avec une trousse de chirurgien. Il tournait et retournait entre ses doigts des pelottes de soie rouge armées d’aiguilles courbes et semblait trop absorbé dans cette importante besogne pour répondre longuement à mes questions.
Les quarante-cinq chiens de l'équipage (chiens anglais) sont donnés à la fois à l'attaque. La bête débûche sans se faire prier, contrairemement aux habitudes de l'espèce ; elle traverse le pré Viguereux à fond de train; les quarante-cinq Anglais sont sur elle et lui soufflent le poil. C'est l'ouragan qui passe, noir, menaçant, terrible, mais l'ouragan muet, sans tapage ni furie.
Le chien anglais, comme je l'ai déjà dit vingt fois, a été inventé par des gens qui considèrent comme perdue toute journée
(1) On dit qu'un sanglier est pigache quand il a une pince plus longue que l'autre,
passée sans trafic; le veneur anglais, si tant est que j'aie le droit de le nommer ainsi, avait besoin de se créer une distraction pour les heures du jour où la Bourse ne va pas, et il a rognéla chasse pour la forcer à se tenir dans de ridicules intervalles. Il est évident qu’on ne pouvait pas inventer de chiens trop vites pour un pays où le brouillard n’a que deux heures de transparence sur vingt-quatre, dans la saison des chasses, Quoi qu'il en soit de ces causes, le chien anglaïs a conscience de sa mission et de son devoir ; il n’aboiïe pas, parce qu'il a appris à l’école le nombre précis de centimètres que peut faire perdre un coup de voix dans un instant donné. Je ne pardonnerai jamais aux veneurs, français d'avoir contribué à naturaliser dans ma belle patrie cette race inintelligente et brutale, qu’il est absolument impossible de suivre à pied, comme j'en ai acquis la conviction par une foule d’'expériences.
Si je me permets sur l'Angleterre cette intéressante digression, dont je ne demande pas pardon à mes lecteurs, c’est que je cherche à gagner du temps, n’entendant plus la chasse. Cependan l'air est calme, et l'attaque a eu lieu à une heure vingt-cinq minutes ; or, ilest une heure 30 et la chasse tourne autour de nous; il me semble que les échos de la forêt, s'ils faisaient bien leur devoir, devraient nous rapporter quelque bruit; car nous n'avons pas, à coup sûr, un kilomètre de distance du champ de bataille à l'endroit où nous sommes. Baissez-vous un peu , écoutez ! Entendez-vous là-bas, là-bas, ces quelques glapissements de renard dans la direction du château d'Ourscamps ? — Sur mon âme, c’est la grande voix de la meute furieuse, oyez plutôt les fan— fares ; le solitaire fait tête. —De si bonne heure, c'est mauvais signe.
Les habits rouges se précipitent en foule vers le lieu présumé du combat. Mais le moment n'est pas venu encore, patience ; la bête n’a pas jugé assez inexpugnable la position où elle a fait un moment mine de s’acculer ; elle fait mieux que cela ailleurs. Elle repart, rapide comme le vent (le sanglier n’est pas un quadrupède qui court, c'est une boule noire qui roule, lancée à toute vapeur ). Au Gorgeat, veneurs et piqueurs, c'est là que vont se porter les grands coups ! Le Gorgeat, ainsi que son nom Findique suffisamment, est une affreuse enceinte non percée de rou-
+ Le Ce Ur cie Me
tes, mais bordée, en revanche, d’une muraille formidable de houx et d’épines noires, agréable préambule d'un corps de place inexpugnable, se composant pour ainsi dire d'un seul et unique roncier, un roncier de cent hectares. Je ne connais, parmi les animaux de nos climats, que le sanglier et Ja fouine à qui ces demeures ne soient pas interdites ; le renard lui-même ne songe à y chercher un refuge que dans des circonstances excessivement pénibles. La chasse y est arrivée en moins de temps, à coup sûr, que je n'en ai mis à traduire ce nom propre. Le solitaire a brûlé déjà dix enceintes : les Longs-Murs, les ventes d'Ourscamps et Sempigny, les Blanches-Tailles, le bosquet de Parvillet et la queue Saint-Eloi ; c'est à peine si j'ai pu distinguer la bête de Ia meute, au traverser de la route départementale , au milieu de la poussière que l'ouragan fameux soulevait dans son vol. La bête s'arrête enfin : c’est assez fuir comme cela... La montre de mon voisin marque une heure 35.
En entrant au Gorgeat, le rusé solitaire a forcé de vitesse pour avoir le temps de se frayer un passage et de dresser ses batteries. — À vous, messieurs les Anglais, voici la route, entrez ; elle est un peu étroite seulement, songez-y…
Dix chiens s’élancent de front dans le dangereux passage, emportés par la même ardeur ; ils se culbutent , se déchirent, s'entassent…
Attendez, voici qui va faire cesser le désordre et nettoyer la passe.
Du poste qu'il a choisi, et où il attend de pied ferme ses innombrables ennemis, les yeux rouges de sang, les lèvres écumantes, le solitaire tombe comme la foudre au milieu de ses assaillants surpris ; il éventre, découd, mutile, faille tout ce qui s'offre à ses coups ; la voie est déblayée ; les deux premières bêtes que le monstrueux animal a frappées sont restées sur la place ; elles posent, agitées à peine par les dernières convulsions de Fagonie, sur l’épaisse couche de ronces où les a fait voler le boutoir formidable ; leur poitrine est ouverte du sternum à l'épaule, Trois ou quatre autres champions se retirent du champ de bataille en poussant d’affreux hurlements qui retentissent douloureusement dans mon âme ; les intestins leur sortent du corps par de larges fissures ; ils appellent Louis à laide, Louis arrivera trop tard.
Heureux qui s’est retourné à temps pour recevoir le coup de boutoir dans la partie la moins dommageable de son individu.
Il est une heure trente-sept... deux chiens sont étendus raides morts, dix, douze hors de combat.
Les habits rouges se hâtent; les gémissements des victimes disent où en est le drame ; les cavaliers mettent pied à terre et se disposent à pénétrer dans le fourré, la carabine et le couteau à la main. Il faut dire que lorsque le sanglier est acculé contre un tronc d'arbre et occupé à discuter sérieusement avec les chiens, la vue du veneur a le don de porter sa colère au paroxysme. Il est assez d'usage même que le sanglier, dans ce cas, laisse là ses premiers adversaires et tourne toute sa rage contre le survenant.C’est le moment que les veneurs un peu artistes choisissent pour servir l'animal ; commme il fond droit sur vous, rien de plus facile que de lui loger un lingot entre les deux yeux, avec un peu de sangfroid surtout et un fusil qui ne rate pas. Mais si la chose est facile ailleurs, au Gorgeat c’est tout différent. Les ronciers dudit lieu ne permettent pas au veneur le plus intrépide de tenter l'aventure. Il faut se décider pourtant, car les moments sont chers, et chaque minute compte sa victime. On entend des rives de l’enceinte un formidable charivari formé de hurlements de douleur, de cris sourds de vengeance, d’aboïements frénétiques, de grognements de rage, accentués du roulement des redoutables castagnettes des mâchoires. Les geais, les pies, oiseaux éminemment cancaniers et bavards, brodent déjà sur l'évènement leurs discordants com— mentaires.
L'Anglais se bat bien et longtemps ; la vue du sang, loin de l'intimider, ne fait qu'enflammer sa furie ; le théâtre du combat commence à s’élargir; la terre et les buissons voisins s'empourprent peu à peu : il est une heure trente-huit minutes.
Est-ce le sanglier qui est chassé, est-ce le sanglier qui chasse ? on ne sait ; le fait est que les aboïements des combattants qui survivent ont semblé indiquer tout à coup que le lieu du combat changeait. Oui, vraiment, c’est le solitaire qui charge la meute et la force à rebrousser. Bravo le solitaire! Mais comme la roche Tarpéienne, hélas ! est près du Capitole ! Dans son retour offensif, l'animal imprudent , emporté par sa fougue, a baisé de trop près la rive de l'enceinte. Il passe à portée de la balle d'un veneur,
Ca
qui a juré d’avoir sa vie, et qui s’est courageusement engagé dans le roncier, décidé à marcher à quatre pattes pour arriver jusqu’à lui. La bête tombe : il est une heure quarante... le drame n’a duré que quinze minutes. Cinq chiens sont éventrés, douze grièvement blessés, douze légèrement ; quatre minutes de plus et la meute entière y passait !
Le solitaire dont il est ici question pesait sur pied 200 kilogr. Il fut envoyé à Paris pour servir d'ornement à un musée quelconque. Un Arabe aurait donné bien des choses pour pouvoir orner le poitrail de son coursier (cheval) des défenses de la bête.
Le vieux Louis n'est pas encore consolé de la perte de Flori= baut et de Percante..….. les meilleurs chiens de tête qu'il ait eus de sa vie, raconte-t-il. (Le chien qu'on vient de perdre est toujours le meilleur et le plus aimé.) J'ai pris une part sincère aux douleurs de cet homme. Ses chiens n'étaient que des chiens anglais, mais c’étaient toujours des chiens.
« Quelle différence de caractère entre les ours d’autrefois et les sangliers d'aujourd'hui !» me disais-je à part moi, le soir de cette journée mémorable.
Je résume en quelques mots les principes de la chasse du sanglier. Le franc veneur doit respect à la laie, au marcassin, à la bête rousse, voire à la bête de compagnie, à moins de nécessité de destruction. Au fiers-an, bête légère et de bon pied, et puissamment armée, reviennent de droit tous les honneurs du courre, meute, relais et fanfare; au quart-an, bête lourde et d'humeur massacrante, la balle et le couteau.
Mais une pensée mélancolique m'oppresse, que je ne peux contenir plus long-temps dans ma poitrine, et que je demande la permission d’exhaler.
Les forêts de France, déjà veuves de l'élan, de l’aurochs, de l'ours, du daim et du cerf, sont menacées de perdre d'ici à peu de temps le dernier fleuron de leur couronne (style noble). Le morcellement va faire passer le sanglier à l’état de mythe. J'ai assisté, en 1835 et en 1836, à l’extermination de la race dans ces magnifiques cantons du Mâconnais que M. le marquis Foudras a si judicieusement choisis pour le théâtre de ces exploits cynégétiques qu’il raconte si bien. Les damnés veneurs ne respectaient ni l’âge, ni le sexe ; ils en mirent à mort plus de cent cinquante
dans un rayon de trois à quatre lieues, en deux campagnes. Ils chassaient tous les jours ; le peu qui survécut à la boucherie déguerpit. Maintenant qu'ils ont dissipé leurs richesses, qu'ils ont crevé le ventre à la poule aux œufs d'or, ils cherchent à repeu-— pler; ils élèvent des sangliers dans leurs basses-cours. Lorsqu'une laie est pleine, ils la transfèrent dans une maison des bois, où its l'entourent de tous les agréments du comfort. Puis, quand elle a mis bas, on pratique à la partie inférieure de sa loge de petites ouvertures propres à laisser passer les marcassins, qui peuvent vaguer dans le bois voisin, s’en aller, revenir, se faire croquer par le loup, suivant que la fantaisie leur en prend. De cette façon, on est à peu près sûr que la portée se cantonnera dans le voisinage, pourvu qu’on ne la tourmente pas. Il serait grandement à désirer que tous les louvetiers de France, qui n’ont été institués que pour la conservation des nobles races et des traditions de la haute vénerie, usassent de toute leur influence pour généraliser l'emploi de ce procédé de multiplication simple et économique. Je demanderais également à la loi d'interdire la chasse et la vente du sanglier passé le jour de l'an.
Outre l’homme, le sanglier et sa famille ont pour ennemi dans nos forêts le loup. Le loup aime à rôder aux environs de la bauge sous laquelle la laie abrite sa portée; et alors malheur à l'imprudent marcassin qui s’écarte ! La bauge est une cabane arlistement couverte avec des branches d'arbres et garnie à l'in térieur d’un moelleux tapis d'herbes sèches. Ce sont d'excellentes mères que ces laies, attentives, empressées, courageuses. J'ai vu de quelques-unes, dans mon enfance, des actes de dévouement maternel qui pourraient figurer avec avantage dans le traité dela Morale en action. Pour conjurer les périls dont limportunité de ces loups menace leur famille, les laies des Ardennes et de la Meuse ont l'habitude d'établir autour de leur bauge un cordon sanitaire de bêtes de compagnie. IL y a de ces sentinelles qui pèsent 75 kilogrammes et qui sont armées de manière à faire respecter leur consigne. Les individus de cette race sont assez portés en général vers l'esprit d'association. Ils se prêtent volontiers secours et assistance dans les mauvais quarts d'heure.
J'avais compté sur l’Algérie et sur les hôtes de ces populeux
déserts pour nous indemniser de la disparition du sanglier français : vain et fragile espoir ! ils ont tout tué déjà.
J'ai été assez heureux cependant pour voir l'Algérie en ses jours de splendeur, alors que le fléau de la guerre sévissait sur la Mitidja dévastée, et que les ordres des chefs retenaient dans les camps nos garnisons captives. La guerre chez les hommes, c’est le repos et le bonheur chez les bêtes! Si le gibier de France n'est pas ingrat, la mémoire de Napoléon lui doit être bien chère. A l'époque dont je parle, le sanglier d'Algérie, débarrassé du voisinage des tribus indigènes, s'épanouissait avec luxe par toutes les demeures de la plaine. Pas un buisson un peu épais de vignes ou de luzernes sauvages qui n’en recélàt dans ses flancs quelque puissante famille. Les corridors que les sangliers pratiquent dans ces fourrés, impénétrables pour le chien et pour l'homme, nous disaient à l'avance quand la place était habitée. Nous avions d’ailleurs, pour nous accompagner dans ces chasses dangereuses, un groupe de cavaliers arabes, une race d'hommes que la nature a trop favorablement traités, et qui joignent à la force et à la supériorité du Centaure la subtilité de vue et d'odorat du chien. Avec ces limiers-là, et dans cette terre bénie, il eût fallu bien de la bonne volonté de notre part pour faire buisson creux.
Le plus difficile en Algérie, n’était pas de détourner la bête, mais de la débusquer. En fait de gibier de cette contrée, je ne connais que la gazelle et la poule de Carthage (cannepetière), qui partent hors de portée. Les autres espèces, plume ou poil, attendent généralement pour se lever qu’on leur marche sur la patte. Quand on met le feu à un buisson dans lequel on suppose quelque mauvaise bête, hyène, chacal ou chat-tigre, il est rare que l'animal se décide à partir avant d’avoir subi quelque avarie dans sa fourrure, J'ai vu fréquemment le sanglier affecter le même stoïcisme. Ce sang-froid remarquable du sanglier africain, en présence de l'incendie qui le menace et le déborde, a sa cause dans les habitudes agronomiques du pays. L'Arabe ne connait encore d'autre procédé de défrichement que l'incendie ; il brûle périodiquement les hautes herbes, les buissons et les roseaux de la plaine dans tous les lieux qu’il destine à ses prochaines cultures, et la flamme promenée par le sirocco ne s'arrête que là
où elle ne rencontre plus rien à dévorer. Naturellement le gibier indigène a fini par se blaser à l’endroit de ce spectacle trop souvent répété, et de là cette indifférence en face du péril et ce mépris du feu que nous trouvons sublime chez Mutius Scévola.
Je plains de tout mon cœur les pauvres veneurs de France, qui n'ont pas chassé le sanglier à l'allumette chimique. Je retournerais en Afrique, rien que pour me redonner cette jouissance. J'ai fait assister de mes amis à ces chasses royales, qui n'ont contre elles que d’être trop amusantes et pas assez dramatiques ; ils en sont revenus enthousiastes. C'est moins noble, moins savant, moins méritoire à coup sûr au point de vue de l’art, qu'un hallali de Compiègne ou de Fontainebleau ; mais ces flammes noirâtres que le vent rabat vers la terre, et qui taillent en courant des fournaises dans l'épaisseur des buissons, puis rejaillissent toutà-coup dans les airs en gerbes éblouissantes, le sifflement des feuilles vertes, le jeu des flammèches emportées dans l’espace, la détonation des roseaux qui simulent de loin les feux de file d'un bataillon d'infanterie, les aboiements des chiens animés par la présence des maîtres et qui entendent le fourré s’agiter devant eux ; enfin, pour le bouquet, le débücher de la compagnie et la décharge générale des armes à bout portant ; tout cela constitue un ensemble de tapage, de mouvement, d'émotions saisissantes, plus échevelé, plus poétique que tout ce qu'on m'a jamais fait voir dans nos forêts peignées et tirées au cordeau. Ajoutez à cela les chances de l’imprévu, les hasards du chacal, du chat-tigre, de l'hyène, du porc-épic. Mais la paix est venue qui a détruit tout cela. J'ai acquis la certitude douloureuse que le sanglier et la perdrix n’existaient presque plus que de nom dans la mémoire des hommes, des rives du Massafran à celles de l’Aratch, limites pestilentielles de mon ex-gouvernement marécageux.
Il est encore en Algérie une chasse au sanglier pleine de charmes et qui rappelle quelquefois les courses de taureaux de Séville. Le chasseur s'amuse, à l'instar du picador, à planter un certain nombre de petites lances ornées de banderolles dans le cou de l'animal. Le cavalier arabe, qui est le premier de tous les cavaliers du monde, déploie une admirable adresse dans ce genre de fantasia. Le cavalier arabe chasse tout et prend tout à cheval, excepté la gazelle. Les scheïks et les familles nobles avaient seuls
autrefois le privilège de chasser le sanglier avec les grands lévriers jaunes qui le forcent promptement et le coiffent.
Cette espèce de chien est encore assez rare et très considérée en Afrique.
Le préjugé religieux a long-temps protégé le sanglier d’Algérie. Avant 1830, l'indigène ne le chassait jamais que pour en faire curée à ses chiens. Mais depuis l'avènement de la cuisine française en Afrique, et depuis que le sanglier peut se vendre, les choses ont changé de face ; l’Arabe a déclaré au sanglier une guerre d'extermination. Je proclame, envers et contre tous, le sanglier et le porc-épic d'Algérie deux excellents gibiers.
Le lion , qui doit être connaisseur en pareille matière, ayant assez souvent occasion de choisir, me parait partager cette opinion. On m'a mené une fois sur la contrescarpe d’un fort de cactus so— lidement bastionné, dans lequel résidait, m’avait-t-on dit, un de ces rois chevelus du désert. Pour des motifs de discrétion qu'il est inutile de confier au lecteur, je ne jugeai pas à propos de pousser ma reconnaissance plus avant ; mais j'en vis assez pour me convaincre que le maître de céans devait nourrir pour la chair du sanglier une affection profonde. Les abords de la place étaient complètement tapissés d’ossements appartenant à des individus de cette espèce.
Dans l’une de nos premières expéditions dans la province de Constantine, un officier très distingué de l’armée d'Afrique avait été posté en embuscade avec sa compagnie, au gué d'une petite rivière voisine du camp de Dréan. C’était par une de ces nuits si calmes et si sereines particulières aux climats méridionaux, où les moindres sons vous arrivent, où vous pouvez lire et écrire avec autant de facilité à minuit qu'un Anglais de Londres à midi. Chaque soldat était aux écoutes. Tout-à-coup un frôlement de feuillage, promptement suivi du bruit de la chute d'un corps pesant dans l’eau, attira l'attention générale. C'était un sanglier de forte taille, qui fuyait rapidement droit devant lui et venait de se précipiter dans la rivière, espérant yÿ trouver son salut. Un nouveau déplacement qui s’opéra soudain dans les hautes herbes annonçait que la pauvre bête était poursuivie par un animal terrible.
En effet, un lion énorme avait été porté Jusqu'auprès du poste
par quelques bonds prodigieux. Arrivé sur le bord de la rivière, il aperçoit sa proie, mesure son effort, s’élance, retombe sur elle, l'étrangle de quelques coups de dents, puis l'abandonne et retourne tranquillement sur ses pas, comme s'il ne s'était agi que de laver une offense. Nos soldats, témoins de ce drame, n’auraient pas mieux demandé que d'intervenir en faveur du plus faible dans cette lutte par trop inégale; maïs la prudence de leur chef s'y opposa, une fusillade à cette heure de la nuit et dans ce poste avancé ne pouvant manquer de donner l'éveil aux Arabes.
On dit aussi que la panthère ne se fait pas faute d’un quartier de sanglier, lorsque l’occasion de s’en procurer à bon marché se présente.
Le sanglier d'Algérie, moins fort quoique aussi bien armé que celui de France, a le caractère infiniment plus doux. Mais cette douceur ne va pas jusqu’à la débonnaireté. Les défenses du sanglier d'Afrique décousent les hommes et les chiens comme celles des sangliers de France. Même pour le chasseur chargé par l'animal, il y a plus de danger en Afrique que chez nous ; car, en Afrique, il n’y a point de tronc d'arbre pour vous abriter lorsque vous en êtes réduit à la défensive, et, dans ce cas, il ne vous reste guère d’autre procédé à employer que le procédé de M. de Montcrocq. M. de Montcrocq, un des derniers de nos grands veneurs français, l'illustre complice de M. de Brosse, est un lieutenant de louveterie de Saône-et-Loire, à qui j’ai connu la passion de se faire charger par les sangliers aux aboïs, pour avoir l'agrément de tirer l'animal en tête et de lui loger une balle entre les deux yeux. Comme nous n'avions pas assez de chiens, quand nous chassions ensemble, pour nous en laisser éventrer quelques couples par chasse, ainsi que peuvent faire nos premiers maîtres d'équipage, nous n'hésitions jamais à servir d’une once de plomb une bête dangereuse. La première fois que j'eus l’honneur de chasser avec M. de Montcrocq, je lui vis tirer à une cinquantaine de pas un sanglier bondissant à travers un fourré de houx, de genêts et de buis. L'animal était resté sur le coup, Comme le piqueur cherchait la place de la blessure et ne la trouvait pas : « Regardez du côté de l’œil gauche, cria de loin le meurtrier, c'est par là que j'ai visé.» La balle était entrée dans
DU COURRE. 371 l'œil ; ce pourquoi l’on n'avait pu découvrir le trou du projectile à la première inspection.
Un autre trait admirable de ce veneur-modèle: Un jour qu'il faisait semblant de chercher ‘avec moï des perdreaux dans un champ de pommes de terre, un lièvre lui part dans les jambes. « À vous le lièvre ! me crie-t-il. — Eh bien, et vous ? — Tiens, c’est vrai. » Il avait oublié son armé en présence d’un gibier de cette taille ! I y avait trente ans qu'il n’avait tiré sur un lièvre, trente ans qu'il n'avait mis autre chose qu'une balle dans son fusil !
Comme il y a dansle département de Saône-et-Loire des louvetiers qui n'ont jamais chassé que des loups, il y en a dans le département de l'Oise à qui la chasse dé ce quadrupède a toujours été étrangère. C’est à un de ces derniers que je fis savoir une fois, par la voie de la presse parisienne, que deux grands loups se promenaient depuis quinze jours autour de son château.
J'ai chassé le sanglier à tir et à courre, à la neige, à l’affüt, à la fourchette, à la lance, à l’allumette chimique... mais la plus divertissante de toutes ces chasses est sans contredit la chasse à
lhamecon. — Un sanglier à l’hamecon ? — Pourquoi pas? M. Alexandre Dumas a bien pêché des truites avec une serpe dans les Alpes. R