LE LOUP
Ma conscience me commandait depuis long-temps d'essayer d réhabiliter le loup dans l'opinion publique. J’aborde aujourd’hui l'entreprise. une entreprise ardue, immense, impopulaire ! Mais quelle grande vérité, quelle vérité nouvelle fut jamais populaire ! L'unité de Dieu, l'égalité des hommes, l'existence du Nouveau- Monde, l'attraction passionnelle, toutes ces découvertes sublimes n'ont-elles pas valu à chacun de leurs auteurs la ciguë, le gibet, les sarcasmes ou les persécutions de leur siècle ? Instruit du sort que la petitesse et la jalousie des hommes réservent aux apporteurs de toute parole nouvelle, je l’attends sans frémir. en appelant d'avance de la sentence de mon époque au tribunal de la postérité !
Are
Le loup est l'emblème du bandit des sociétés limbiques (Civilisation, Barbarie) ; c’est le fléau de la propriété. A ces titres, il y a anthipathie naturelle entre lui et le chien, sergent de ville de l’homme et ami de la propriété. Maintenant, qu'est-ce qu'un bandit ?
Un bandit est un être richement organisé, que ses concitoyens ont mis au ban de leur société pour une raison quelconque, ou qui s’y est mis de lui-même par haine des institutions de cette société.
Le bandit, le brigand, c’est le Max de Schiller, le Lara de Byron, l’Hernani de Victor Hugo, le Sbogar de Nodier, le Robin Hood de Walter Scott; c’est le flibustier des îles de la Tortue, l’Arabe de l'Atlas, le chef de la guérilla espagnole, le contrebandier, le braconnier.… C’est le plus souvent une nature généreuse que le spectacle de l’iniquité révolte, qui étouffe dans l'air corrompu des cités ; c’est quelquefois un dialecticien de l’école naturelle qui vient, au nom de Dieu, demander compte aux oppresseurs de leurs lois inhumaines. Ou bien c’est encore un guerrier de la race vaincue qui proteste, les armes à la main, contre le droit brutal de la conquête.
Le bandit est, comme le braconnier, le héros de toutes les lé gendes populaires, et les poètes, ces merveilleux avocats des causesjustes, ont dû aller chercher de tout temps l'inspiration aux sources de la légende où est écrite la protestation du droit contre la force, et ils ont brodé avec amour l’histoire du bandit national des perles de leurs chants.
Le lecteur va se trouver en droit de m'accuser de redite , dans le cours de cet article ; mais je le prie d'avance de vouloir bien remarquer que c’est la nature qui se répète et non pas moi, et que je suis bien forcé de dire ce qu'elle veut que je dise, moi qui écris sous sa dictée. D'ailleurs, puisque les emblèmes du mal sont en dominance dans les sociétés maudites, on ne doit pas être surpris d'entendre une foule de bêtes tenir un langage identique. Ce n’est pas notre faute si le loup professe, en matière de politique, les mêmes opinions que le moufflon et le zèbre.
Rémus et Romulus, qui fondèrent la Cité éternelle, furent deux chefs de bandits élevés par une louve !.. et les civilisés subissent encore la loi des enfants de Ja louve !
Le lâche vulgaire, la masse qui s’agenouille devant le succès et ne tient compte que des faits, le vulgaire odieux a établi entre le héros des champs de bataille et le héros de la grande route une distinction ridicule que n'admet pas le sage. La justice du vulgaire, dont la balance est boîteuse, a évalué la gloire à la mesure du sang versé. Il salue du nom de conquérants les bourreaux de nations qui font la plus large curée de cadavres aux hyènes et aux vautours, comme qui dirait les Alexandre, les Napoléon, les Djingis, et 11 flétrit de l'ignoble épithète de bandits, d’assassins, les chefs de horde qui travaillent sur une moins grande échelle. Or, je prie qu'on me dise quelle différence existe, au point de vue de la vérité absolue, entre le conquérant qui promène sa furie sur toute la surface du globe pour distribuer des empires à tous ceux de sa race, et le fhbustier, le contrebandier, le corsaire, qui opèrent en petit, poussés par le même mobile. Dès que chacun a versé le plus de sang qu'il a pu, dès que chacun a réalisé dans sa sphère la plus haute somme de mal, je tiens que chacun des deux doit obtenir, dans l'estime des hommes, la même part de gloire ou d'infamie. Oh ! civilisés stupides, qui glorifiez les tueurs d'hommes en gros et qui flétrissez les tueurs d’hommes en détail, que vous mérilez bien les mépris que les despotes font de vous !
Je le répète, le loup c’est le bandit, c’est le contrebandier, c’est le Saxon qui n'accepte pas la souveraineté du Normand, l’Arabe qui ne veut pas du protectorat de la France. C’est une espèce ambitieuse et ardente qui n’a pu se plier, comme le chien, aux lois iniques de l’homme des sociétés limbiques. La devise du loup est celle-ci : Periculosam libertatem malo quam tutum servitium.
Le loup est l'ennemi de la société civilisée et de la société barbare, parce que ces sociétés-là sont ennemies de la loi de Dieu. Il est l'ennemi de la propriété, parce que le système actuel de propriété, qui ne reconnaît pas même à tous les membres de la société le droit de vivre, lequel droit prime cependant de cent coudées celui de posséder, est en complet désaccord avec la volonté de Dieu...; attendu que la terre qui fournit toutes les subsistances alimentaires est un des éléments de l'existence humaine aussi indispensables que l’eau et l'air. Les économistes les plus inintelligents jetteraient certainement les hauts cris, si on venait leur dire qu'un banquier juif quelconque s'est fait
concéder par le gouvernement le monopole de la vente de l'air respirable ou de l’eau, surtout si ledit banquier israélite avait oublié de leur accorder une petite participation dans le bénéfice de l'affaire, Eh bien ! je déplorerais la pauvreté de l’intellect de ces mêmes économistes, s'ils ne comprenaient pas, à priori, que l'accaparement de la terre par quelques individus et Le droit d’abuser de la propriété sont tout aussi dangereux pour la société que le serait l’accaparement de l’air ou de l'eau. En Arabie, c’est l’eau qu’on accapare et non pas le sol... qu'on abandonne au premier occupant...; et les procureurs du roi de ce pays-là ne considèrent comme écrivains factieux que ceux qui protestent contre l'accaparement des eaux. Quand nous aurons le monopole de l'air, il viendra un journal de juif qui traitera de cerveaux détraqués les écrivains qui réclameront pour chaque membre de la société un minimum d'oxygène, et qui les dénoncera au ministère publie, sous prétexte d'immoralité ou de provocation à la haine contre une classe de citoyens.
Voilà donc en partie les raisons de l'inimitié profonde qui a existé jusqu’à ce jour entre le ioup et le civilisé. J'ose me flatter que M. de Buffon ne les a pas même entrevues du coin de l'œil, ce qui ne m'étonne nullement de la part d’un sayant simpliste.
Ainsi, le loup a juré de rester rebelle à l’homme, tant que l’homme restera lui-même rebelle à la loi d'harmonie et d'équité qui est la loi de Dieu. I] ne proteste pas contre la supériorité naturelle de l’homme, ni contre son droit de royauté légitime, mais seulement contre les abus que fait l’homme de son autorité et de ses droits, C’est un sujet révolté qui ne veut transiger aveg le pouvoir qu'à de certaines conditions, et qui exige sa charte, et qui proclamera que l'insurrection est le plus saint des devoirs jusqu à ce qu'on ait fait droit à ses réclamations, Je n'ai pas de raisons pour désapprouver cette conduite.
La répugnance du loup pour le civilisé repose sur les mêmes motifs que celle de l’hémione, du zèbre et d'une foule d'autres quadrupèdes et bipèdes Due qui, voyant la manière dont les civilisés se déchirent entre eux, et considérant les mauvais traitements que les barbares font subir aux pauvres animaux qui se sont ralliés à l’homme, se tiennent à distance de lui, et le regardent comme l'ennemi commun.
La main sur la conscience, a-t-on le droit d'exiger qu’une louve sensée, qui n’a jamais abandonné ses louveteaux sur la voie publique, qu'un loup qui n'a jamais goûté à la chair de son semblable, acceptent la supériorité d'une société humaine où il y a des mères qui tuent leurs enfants, des enfants qui tuent leurs mères, et où les premiers de l'État sont les individus qui ont fait égorger le plus d'hommes en leur vie. Si nous voulons que les bêtes viennent à nous, je le répète pour la vingtième fois et ce ne sera pas la dernière, il faut que nous commencions par leur donner l'exemple de la justice , et par étaler sous leurs yeux le spectacle contagieux de notre bonheur. Il faut que nous réformions notre milieu social, dont l'odeur et l'aspect soulèvent de dégoût tous les cœurs généreux; que nous fassions pour le loup des bois, pour le castor des lacs , pour le zèbre des déserts ce que nous avons fait pour les ramiers des Tuileries ; en un mot, que nous délections leurs regards par l'exposition permanente de scènes sympathiques qui captivent leur imagination et leurs sens.
Mais le civilisé orgueilleux, qui se mire dans son ignominie comme le hibou dans sa progéniture, le civilisé orgueilleux, semblable en cela à tous les pouvoirs établis, a trouvé plus facile de faire calomnier les loups, les demandeurs de réformes, que de se corriger. Il a rejeté la scission du loup sur les passions mauvaises d'icelui,sur ses instincts vicieux qu'il a déclarés incorrigibles; il a ameuté contre lui tous les scribes ignorants, tous les conteurs de fables, toutes les bonnes d’enfants. Il a créé, pour le détruire, une institution spéciale, une race de chiens idem. Il a fini par mettre lâchement à prix la tête du fuctieux. Le législateur d'Athènes a payé d’un talent les oreilles du louveteau, et de deux talents celles du loup adulte. Celui d’Albion a fait grâce au sorcier de la peine capitale, à la condition qu’il emploierait toutes les ressources de son art à détruire les loups. Si bien que, après un roi constitutionnel de France, je ne sache pas de créature au monde qui ait été plus odieusement vilipendée et calomniée que le loup.
Les fermiers-généraux des chemins de fer, les accapareurs des emprunts nationaux, les loups-cerviers de la Bourse lui ont reproché sa voracité; les inventeurs d'engins de destruction, son humeur sanguinaire ; les hommes de loi, sa fourberie ; le peuple,
les accès de rage auxquels / est sujet (77 se rappoite à loup). Le moraliste a tiré du nom du loup le mot de /upanar, pour soulever contre le loup le mépris des honnêtes gens et des cœurs délicats,
Mais avant de prononcer l’anathème contre l’infortuné quadrupède, l’homme s’est-il occupé du moins de faire le triage de ses qualités et de ses vices? L’a-t-il sevré dès l’âge le plus tendre, pour l'empêcher de sucer les mauvais principes avec le lait de sa mère ? L’a-t-il placé, en un mot, dans un milieu convenable où ses aptitudes naturelles eussent pu se développer vers le bien ? Oh! non pas, s’il vous plait; le moraliste ignare et paresseux n'admet pas cette méthode d'investigation scientifique. Son ignorance s’accommode mieux de la théorie de la perversité native qui le dispense, lui moraliste, d'inventer un système d'éducation susceptible de favoriser le développement des aptitudes honorables de chaque individu et de chaque espèce. Et comment ces moralistes sycophantes auraient-ils fait pour le loup ce qu'ils n'ont pas fait pour l’homme ?
Les législateurs civilisés’ n’écrivent-ils pas tous les jours que l’homme est né méchant, et que la société ne tiendrait pas sans le bourreau ? Le gendarme et la potence ne sont-ils pas les attri buts parlants de la société actuelle ? Que j'aime ce mot charmant du voyageur européen qui, abordant sur une plage inconnue et apercevant une potence, tombe à genoux pour remercier le ciel d’avoir conduit ses pas sur une terre civélisée !
Allez, marchez, civilisés aveugles, ministres fainéants… Bordez vos capitales d'une ceinture de bastilles ; appelez-y des armées pour tenir garnison ; doublez, triplez l'effectif de vos sbires, élargissez le ventre de vos maisons de force, comprimez, réprimez..… quoi que vous fassiez pour endiguer le torrent du mal, tous vos efforts ne contiendront pas sa furie, car sa source est dans la misère et dans le travail répugnant , et le torrent dont les eaux montent et montent sans cesse , ne s'arrêtera pas que sa source ne soit tarie.
Entendez-vous, débitants de palabres, qui tonnez si éloquemment à la tribune contre les passions mauvaises, — l'origine des troubles de la société n'est pas où vous voulez bien dire. Les troubles de la société ont leur cause dans l'oppression du travail par le capital parasite, et dans le travail répugnant. Oui, mon-
sieur Guizot le puritain, oui, dans le travail répugnant, en dépit de ce qui est écrit dans votre histoire de la civilisation , où vous - avez osé affirmer que le régime constitutionnel, c’est-à-dire l’a vènement des épiciers au pouvoir, était le dernier mot de l'esprit humain, en matière de constitution gouvernementale, Comme je me réjouis d'avance de vous voir rire avec nous autres de cette opinion saugrenue et libérale, la première fois que nous nous rencontrerons dans la vie aromale, dans cinquante ans d'ici !
Le loup de la fable, séduit par les paroles captieuses du chien, est sur le point de se rallier à l'homme, quand il aperçoit sur le coup pelé de l'animal domestique la marque du carcan :
— Vous ne courez donc pas Où vous voulez ?— Pas toujours, mais qu'importe? — Il importe si bien, que de tous vos repas Je ne veux en aucune sorte, Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor... Cela dit, maître loup s’enfuit, et court encor.
S'enfuit et court encore... Pourquoi cela? Parce que l'asservissement du travailleur dégoûte du travail les natures généreuses.
Le loup ne refuse pas le travail par amour pour le far niente : c'est le plus infatigable et le plus actif de tous les quadrupèdes ; il refuse le travail par horreur de l’iniquité qui préside à la répartition des produits du travail.Un rédacteur du Journal des Débats peut trouver très-légitime qu'un juif stupide gagne deux millions en quelques heures à agioter sur des promesses d'actions de chemins de fer —pendant que le malheureux prolétaire des champs, qui supporte le poids du jour et de la chaleur, épuise sa santé et ses forces sans pouvoir parvenir à gagner le misérable morceau de pain noir qu'espère sa famille. Mais le loup, qui n’a jamais été subventionné pour défendre l'esclavage ni les agioteurs, le loup s’est toujours refusé à ces lâches concessions.
Un magistrat député, que ses services législatifs ont fait pro cureur-général, mais qui a tort néanmoins de prendre le MHalherbe d'Henri IV pour le Malesherbes de Louis XVI, reprochait publiquement à l'assassin de Nangis l'indignité de sa conduite. — Que voulez-vous, répondit le coupable, la faim met le loup
hors du bois. — Le loup peut travailler, riposta l’accusateur public avec plus d’éloquence que de bonheur.
— Eh mon Dieu, non , monsieur le procureur-général, le loup ne peut pas travailler à tourner la roue d’un cloutier comme un caniche. Cette destinée n’est pas dans ses attractions ; et si vous voulez fausser cette nature sauvage, elle se révoltera, se tordra , vous mordra. Mais faites lui le travail attrayant, c’est-à-dire concordant avec ses aptitudes et il re tuera plus.
Qui pousse le loup hors du bois? C’est la faim. Qui lui brûle le sang, qui dévore ses os, qui lui donne la rage ? La faim , toujours la faim. Les chiens des zônes heureuses, où la terre fournit à tous les appétits, ne connaissent pas la rage. La rage est le privilège exclusif des contrées déshéritées du soleil (4). La rage, c’est le désespoir de la faim, exalté jusqu'au paroxysme. Le loup enragé qui se jette sur l’homme et sur tous les animaux qu'il rencontre, c’est Lacenaire, c’est Poulmann (l'assassin de Nangis), des natures sauvages et orageuses que le carean de la misère a froissées plus douloureusement que d’autres, des monsstres qui tuent pour tuer, pour se venger,”pour rendre, avant de mourir, à une société sans entrailles, une petite part des maux qu'elle leur a fait souffrir.
L'horreur des surfaces brillantes et polies qui caractérise la rage, c’est l’horreur du luxe et de la richesse, dont l’insolent étalage redouble les tortures de l’indigent affamé!
La rage est la plus épouvantable de toutes les maladies qui puissent affliger l’espèce humaine ; car elle change l'homme en brute et le fait périr dans d’atroces convulsions qui ne lui ôtent pas même la conscience de sa position désespérée. Cela veut dire que la société égoïste qui laisse périr de faim un seu! de ses membres, est une société criminelle et maudite, et que Dieu proportionne la grandeur du châtiment à la grandeur du crime. La misère et l'oppression changent aussi les opprimés en brutes et leur donnent du goût pour le sang et le meurtre, et leur font déchirer le cœur du maréchal d’Ancre à belles dents.
(1) Il y a eu des cas de rage en Algérie depuis l'introduetion du chien français.
I n’y a pas de remède contre la rage. Cela veut dire qu'il n’y .a pas de moyens curatifs contre les maux qn'engendre la misère, et que toute tentative de répression de ces maux est inutile et absurde. Cela veut dire que la misère est une de ces maladies qui se préviennent, mais qui ne se répriment pas. Combien de fois, mon Dieu ! nous faudra-t-il donc répéter des vérités si simples à ces civilisés ?
L'Irlande, l'Irlande avec ses six millions d’affamés.., savez-vous quel mal la travaille? C'est la rage, la vraie rage, la maladie sans remède , la maladie aux contagions mortelles, Oh! malheur à toi Albion, malheur à tous les bourreaux d’Erin ! car c’est à toi, Albion , à oi et à tes lords qu'en ont la vengeance et la haine des fils désespérés d'Erin.…. ces hommes que ta cupidité insatiable et ton orgueil inhumain ont transformés en loups, et en loups enragés ! ,
Civilisés de bonne foi, voulez-vous deux preuves foudroyantes de l'impuissance de vos machines législatives, compressives et répressives, voire de l'impuissance des billeyesées économiques et narcotiques de M, le baron Dupin, un monsieur qui enseigne le mépris des richesses aux ouvriers de Paris, à mille franes le cachet. Ecoutez :
Un préfet de police, qui devait avoir d'excellents renseignements sur la chose, à fixé à QUARANTE MILLE le nombre des malfaiteurs que renferme en ses murs la seule ville de Paris. Or, répondez : depuis que M. Gisquet a publié ces révélations, le nombre de ces quarante mille scissionnaires, incessamment conjurés contre votre ordre social, a-t-il augmenté ou décru ? Il a augmenté, vous le savez bien tous, et augmenté en dépit de l'accroissement de l'effectif de vos municipaux et de yos sergents de ville, et si bien augmenté qu'il a fallu élargir l'enceinte de la Cour d'assises de la Seine pour faire place à tous les bandits que les balayeurs de la voie publique ramassent journellement sur le pavé de Paris. Et les juges de la capitale n'ont plus suffi à juger les flous, les grinches et les escarpes, dont les bandes innombrables se succèdent sans interruption sur la sellette du crime, Et le mal en est arrivé à ce point, que le plus fougueux admirateur de votre prétendu ordre social n’oserait pas se hasarder aujourd’hui à sortir de sa demeure, sur le tard, sans escorte ou sans
arme. Et les législateurs de cette société modèle, qu’avaient illustrée déjà les découvertes de l’acétate de morphine, de l'acide prussique et du masque de poix, seront obligés de prononcer, avant peu, l'interdiction absolue de l’arsenic, par le motif qu'il est devenu urgent de protéger l'existence des époux ennuyeux et des pères trop tenaces à la vie, contre les abus scandaleux que font de cette poudre de succession les épouses incomprises et les fils pressés de jouir.
Vous voyez donc bien, civilisés absurdes , que la rage est une maladie qui vient de la misère du travailleur, et qu’il n’y a pas d'autre remède contre la rage que d'augmenter les profits du travailleur, en réduisant d'autant ceux de l’improductif.
Mais suivez-moi en Angleterre, patrie du représentatif et de l'économisme. Ils ont exterminé le loup en Angleterre; là le résultat est acquis.
Or croyez-vous que, les loups détruits, la part du mouton soit devenue là-bas plus forte pour chacun ? Écoutez :
On lit dans les rapports officiels du gouvernement du pays que les travailleurs d’Albion sont atteints pendant trois ou quatre mois de l’année d’une maladie singulière.…..une maladie dont les symptômes disparaissent aussitôt que l’on donne à manger aux malades ! On dit que dans le seul hiver de 1846 à 1847, il est mort par la faim près d’un million d'Irlandais. Que vous semble de l'efficacité de l’extermination des loups ?
Hélas ! non seulement l’extermination des loups n’a pas fait la part de mouton plus forte pour le peuple, mais je vais prouver que la prospérité des moutons est devenue une des causes les plus affreuses de la détresse du travailleur britannique.
Un jour, en effet, que le duc de Sutherland avait lu avec fruit le livre d’un économiste français, nommé Jean-Baptiste Say, dans lequel livre il est écrit que toute la science de l'économie politique consiste à faire rendre le plus fort revenu possible à un capital donné, le plus fort revenu net, l'idée vint subilo à ce digne et saint homme d'appliquer cette théorie charitable à ses domaines d’'Ecosse. Et comme ses intendants lui eurent prouvé que les moutons, qui dépensent beaucoup moins que les hommes en frais de nourriture et de logement, rapportent beaucoup plus, en revenu net, Sa Seigneurie fit abattre ses métairies et trans-
former ses champs en pâturages ; et les malheureux cultivateurs qui avaient trouvé jusque-là sur ces terres à s'occuper et à vivre, “en furent inhumainement chassés et sont allés depuis grossir le nombre des vagabonds des Cités.
C'est-à-dire que l'invasion de tous les loups de la Russie et de la Suède n'aurait pas fait subir à la population rurale de la Grande-Bretagne la centième partie des malheurs que l'invasion des moutons a déchainés sur elle!
Et l’on voudrait m'interdire à moi, homme de sens, le droit de rire jusqu'aux larmes ou de m’mdigner jusqu’à la fureur des folies de cette société stupide qui a trouvé moyen de rendre la race des moutons plus meurtrière à l’homme que la race des loups ! et les délateurs gagés de la juiverie prétendraient me fermer la bouche à l'endroit des abus du droit de propriété et m'empêcher de dire l'aristocratie anglaise coupable du crime de lèsehumanité pour avoir sacrifié l'espèce humaine à l’espèce ovine ! Non pas, morbleu, non pas, méchants valets de juifs, vous ne me ferez pas taire que vous ne m'ayez coupé le poing et arraché la langue! J'ai vu vos oreilles d'âne, Midas de la finance et de l'économisme, et je vous les allongerai si fort que tout le monde les verra !
Après avoir considéré la question du loup dans ses rapports
avec la politique sociale, il me reste à la traiter plus particulièrement au point de vue de la chasse, c’est-à-dire au point de vue des démêlés quotidiens de l'animal avec l'espèce humaine d’aujourd'hui.
#. Le loup est le plus roué et le plus audacieux de tous les ennemis de l’homme. Vivant côte à côte avec lui, il s’est instruit de sa tactique; il a étudié ses manœuvres ; il a appris à son école le grand art de la guerre. Le lion et le tigre, confiants dans la puissance de leurs ongles et de leurs canines, attendent fièrement que l'homme les provoque , ou bien se précipitent sur lui de prime saut quand la faim les talonne. Le loup ne veut pas faire aussi bon marché de sa vie. La prudence et la circonspection président à chacun de ses actes, soit qu'il attaque, soit qu'il ait à se défen— dre ; il ne se pardonnerait pas d’omettre le moindre élément de succès dans la lutte désespérée qu'il soutient contre l’homme.
Le loup l'emporte sur le chien par la finesse de l’ouïe, de l’odo-
rat, de la vue, par la vigueur des muscles, par la puissance de la mâchoire , par la mémoire des lieux , par le talent de l’observation, par le génie de la combinaison stratégique. Le chien n’a jamais prétendu lui contester cette supériorité ; car il ne se décide qu'avec peine à attaquer le loup, et le plus terrible chien de loup renonce promptement à cette chasse déplaisante pour le moindre coup de dent. Le loup et le chien, qui appartiennent à la méme famille, sentent vaguement qu'ils sont faits pour s’estimer et se comprendre, et que les dissentiments politiques qui les divisent aujourd’hui ne seront pas éternels. Le loup ne poursuit dans le chien que le compagnon inséparable du civilisé et la sentinelle vigilante de la propriété insociétaire; il n’a jamais cherché noise au renard, qui le respecte de son côté et se garde bien de chasser sur ses terres. S'il se décide à emporter un chien pour sa consommation personnelle, c’est que les temps sont durs; et puis il a contre le chien tant de motifs légitimes de rancune ! J'ai vu quelquefois trois ou quatre grands loups se récrier et s'unir pour mettre à mort un chien de berger, un chien de garde qui les gênait par sa surveillance incommode , et, après l'avoir déchiré, semer ses membres, ses intestins et sa tête par les carrefours les plus fréquentés du pays, pour servir d'exemple aux mutins. Il était visible que ce n’était pas la faim, mais un simple désir de vengeance, qui les avait poussés à cet assassinat, puisqu'ils avaient laissé intactes toutes les parties du corps de la victime. J'ai dans mes souvenirs de deuil deux morts de chiens d'arrêt, exécutés de cette façon cruelle, et dont un seul fut vengé.
On voit parfois aussi des braconniers aux aboïs s'associer et s'entendre pour en finir avec un garde-forestier ou un garde-péche trop sévère; et plus d’un douanier vigilant a été payé de son zèle par la balle d'un contrebandier.
Des observateurs dignes de foi m'ont affirmé avoir connu des chiens qui avaient profité de la trop grande liberté où les laissaient leurs maitres, pour contracter alliance avec des loups du voisinage et chasser de compte à demi avec eux. J'ai quelquefois aussi entendu dire par des jugements de police correction nelle que des douaniers s'étaient associés avec des contrebandiers pour partager les profits de la fraude. L'histoire des bêtes est une traduction littérale de Fhistoire de Fhomme , et qui est pla-
cée en regard de son texte dans le même volume. Si la page de la brute est un peu moins rouge de folie et de sang que celle de . l’homme , cela provient peut-être de ce que les brutes ignorent encore l'héritage et le mariage d'argent et n’attendent pas après la mort de leurs parents pour vivre.
Le loup, reconnaissant envers la nature, a grand soin de eultiver les brillantes qualités qu'il a reçues d'elles. La louve, modèle de tendresse maternelle , apprend à ses petits, dès l’âge le plus tendre, à détester l'espèce humaine et à se défier de ses pièges. Elle leur dit la portée et la détonation de l’arme à feu. Elle leur recommande surtout de respecter les oïes et les agneaux du voisinage ; afin de ne pas trahir par une démarche inconsidérée le secret de leur domicile. Elle-même va leur chercher au loin, à deux ou trois lieues quelquefois, leur nourriture de chaque jour, un quartier de cheval mort, un mouton, une chèvre. Quelquefois elle se fait accompagner dans ses expéditions de nuit et de jour par un vieux loup dont elle réclame l’aide , moyennant promesse de partage dans le butin. Les loups, comme les bandits et les corsaires, observent entre eux les lois de la discipline et de la stricte équité. Ils sont esclaves de leur parole. On n’a jamais vu de querelles ni de procès éclater dans une société de loups en commandite, à l’occasion de la répartition des dividendes. Néanmoins le vieux loup commence généralement par se servir. La louve apprend encore à ses louveteaux à emboiter le pas, c’est-àdire à marcher à la file les uns des autres, du même train, et à placer dextrement leur patte dans l'empreinte de la patte de celui qui va devant. J'ai rencontré un jour, dans le rude hiver de 1829 à 1830, six grands loups qui traversaient ainsi la Loire à pied sec , les uns derrière les autres et le pas dans le pas. Vous auriez juré, à examiner leur trace sur la neige, qu'il n'était passé qu'un seul loup. Les chasseurs expérimentés et les piqueurs ne se trompent pas à ces apparences. Ils scrutent attentivement l'empreinte , et ils finissent par y reconnaitre le nombre exact des bêtes qui sont sur pied. Vous lirez dans une foule d'auteurs plus ou moins dignes de foi que les loups observent la même tactique, quand ils ont à passer une rivière ou un fleuve, et qu'ils nagent tous à la suite les uns des autres, en se tenant par la queue. J'avouerai n'avoir pas été témoin ocu-
laire du fait, ce qui n’est pas une raison pour que je le déclare controuvé.
Il n’est personne qui n’ait entendu plus ou moins parler du loup blanc; il n’est pas de pays de loups où l’on ne connaisse le loup noir. Le loup noir, qui fut très-commun jadis dans le nord de la France, en Normandie et en Picardie notamment, n’est pas même une variété de l’espèce, et sa couleur n’est qu'un accident. Toutes les espèces grises sont sujettes à tirer an blanc et au noir, par la raison fort naturelle que le blanc et le noir sont les éléments du gris. Mais qu'on ne s’y trompe pas, la tendance d’une espèce quelconque à changer de couleur est une démonstration de sa domesticabilité.
La louve met bas au mois d'avril; elle porte soixante jours comme la chienne. La portée est quelquefois de six petits, plus communément de cinq. Elle choisit pour demeure les hautes bruvyères, les houx, les fourrés épineux de la forêt. Les petits conservent le nom de louveteaux aussi long-temps qu'ils ont besoin pour vivre de l'assistance de leur mère. On les appelle louvarts quand ils ont atteint l’âge de quatre à cinq mois, c’est-à-dire quand ils sont en état de gagner leur vie. Mais la mère ne les abandonne pas encore ; elle ne se résigne à se séparer d'eux et à les lancer dans le monde qu'’autant que leur éducation est parfaitement achevée et qu’elle les suppose lestés d'assez d'expérience pour pouvoir se tirer sans trop de peine des passes épineuses dont la carrière de tous les loups est semée. C’est merveille de voir comme dès la fin d'août, à l'époque où commencent Îles tribulations des louvarts, ces jeunes animaux font déjà preuve d’intelligence, de savoir et de vigueur. J'ai vu des portées de louvarts se faire battre six heures de suite dans la même enceinte, sans qu'il en débûchât un seul, bien que les chiens donnassent presque continuellement à vue. C'était un change perpétuel. Celui-ci avait-il couru une demi-heure et se sentait-il épuisé, que celui-là accourait aussitôt pour s'offrir volontairement au change et laisser à son frère le temps de réparer ses forces; et chacun d'arriver à son tour pour subir la corvée redoutable, pendant que la pauvre mère, éperdue , coupait et recoupait incessamment la chasse, essayant d'attirer la meute sur sa voie et de l’entrainer tout entière, par une pointe habile, bien loin du théâtre du combat. I] n’est guère
de loups de France qui ne doivent la conservation de leur existence à quelqu'un de ces actes admirables de charité fraternelle et maternelle. Par malheur, quand le laisser-courre prend l'allure que je viens de décrire, rien n’est plus facile que d’avoir raison du louvart parles armes. Il suffit pour cela de pénétrer sous le buisson et de suivre les chiens; la pauvre bête n’ayant pour champ de manœuvre qu'un espace fort restreint, est condamnée à passer tôt ou tard au bout du canon du tireur qui s’est posté sous bois. J'ai été témoin plus d'une fois dans ma vie d’assassinats de ce genre. Encore, si je m'étais toujours borné au rôle de spectateur inoffensif!
La chasse du louvart est la plus animée peut-être de toutes les chasses à courre , la meute chassant presque toujours à vue. La chasse du grand loup est, au contraire, la plus pénible et la plus difficile de toutes. Mais n’anticipons pas sur les évènements ; continuons notre étude de mœurs.
Le gouvernement, qui ne sait d'autre moyen de remédier aux crimes engendrés par le paupérisme que de doubler l'effectif de ses gendarmes, ce gouvernement inintelligent, qui n’a pas su ouvrir un essor utile aux brillantes facultés du loup pas plus qu’à celles des Mandrins et des Lacenaires, ayant donc été forcé de mettre les orcilles du louveteau à prix, beaucoup de gens dans les campagnes ont été alléchés par la prime et se sont adonnés à la destruction de l'espèce. On reconnait facilement la présence d’une portée de louveteaux dans le voisinage, aux ossements de moutons qui tapissent le sol des clairières, où la jeune famille vient prendre ses ébats la nuit, au sortir de son fort; mais l'enlèvement de la portée ne laisse pas quelquefois que d'être une opération dangereuse.
La mère n’est jamais bien loin de ses petits, et elle n’est pas d'humeur à se laisser ravir sa progéniture sans la défendre. Cependant , en ces sortes de conflits, l'amour maternel l'emporte encore chez la louve sur le désir de la vengeance. On a centexemples de louves qui, au lieu de se précipiter sur le ravisseur et de lui sauter à la gorge, n'ont songé qu'à reprendre leurs petits et à les reprendre les uns après les autres, emportant le premier dans leur gueule et allant le cacher bien loin dans la forêt, puis revenant à la charge pour continuer la même manœuvre jusqu'à res-
titution complète de la part du larron. Or, les destructeurs « de louveteaux, qui sont au courant des proc Es de ces panyres mères, savent mettre à profit la durée des intervalles qui s'écoulent entre chaque voyage, et, moyennant un léger sacrifice, ils finissent toujours par sauver la majeure partie de leur butin. C’est par le même moyéa, rapporte la légende du Bengale, que les dénicheurs de tigres réussissent à se procurer de jeunes individus de cette famille et à échapper à la dent meurtrière de la tigresse. Ici, par exemple, le ravisseur à grand soin d'éviter la rencontre de la mère, qui ne serait pas d'aussi bonne composition que la louve, et sa tactique consiste à semer les nouveaux-nés sur sa route, pour occuper la mère pendant l'espace de temps qui lui est nécessaire pour gagner un lieu de sûreté. La perte de ses enfants a souvent produit sur la louve les mêmes effets que la prolongation indéfinie d’un jeûne trop rigoureux. On en a vu tomber dans de violents accès de rage à la suite de ce coup cruel. Mais les civilisés ne veulent pas même tenir compte à la pauvre bête de l'excuse du désespoir.
Comme tous les animaux doués d’un odorat subtil, comme le chien, comme le renard, le loup n'attaque jamais sa proie qu’en se glissant sous le vent, pour que les émanations de son corps et le bruit de sa marche n'arrivent pas jusqu'à elle. Je ne sais quel auteur a écrit que le loup, en quête de victime, avait soin de s’humecter la patte avec la langue pour assourdir son pas.
La saison de Pannée où le loup est le plus redoutable est celle des brouillards, qui font du jour la nuit, et permettent à l’audacieux de se glisser, sans être apercu, jusque dans les basses-cours et dans les bergeries de la ferme. Les assassins et les escrocs de la capitale considèrent aussi les jours d’épais brouillards comme jours de bonnes fortunes. Le lendemain de ces jours-là, les dalles de la Morgue offrent d'habitude une plus riche collection de eadavres que la veille, ce qui force les journaux, organes de la prospérité croissante, à signaler une recrudescence déplorable dans la monomanie du suicide. Je ne sais pas pourquoi quelques auteurs ont rangé le loup et le renard dans une certaine classe de canins nocturnes, sous prétexte que ces bêtes-là chassent de nuit. Le loup et le renard chassent parfaitement de jour quand ils peuvent.
Le loup a mis de temps immémorial en pratique le principe de
l'association, secret de toute puissance. C'est lui qui a inventé la chasse à courre et le procédé des relais. Il n’est pas de quadrupède capable de lutter avec lui pour la vigueur du jarret. Les loups de l'Amérique du Nord vivent presque exclusivement de la chair des daims, qu'ils forcent en quelques heures. Qu'un sanglier, un cerf ou un chevreuil ait été blessé par un coup de feu dans nos forêts, il ne tarde pas à devenir la proie du loup. En Lorraine, pays de grandes forêts, où le sanglier est encore commun et où l'on en fait une grande destruction par la neige, il arrive fréquemment que les chasseurs sont obligés d'abandonner une bête ble:sée que la nuit ne leur permet plus de suivre au sang ; le lendemain matin, quand ils reviennent sur les lieux pour reprendre leur tâche, ils trouvent le plus souvent la besogne faite et la bête aux trois quarts dévorée. Les loups de Lorraine m'ont paru singulièrement friands de la chair du sanglier. Il est rare de n’en pas rencontrer quelques-uns en embuseade dans le voisinage de la bauge où la laie abrite ses marcassins. Aussi la laie a-t-elle grand soin, comme on a vu, d'établir autour de sa demeure un cordon respectable de bêtes de compagnie. Je sais une ville de la Meuse où trois loups vinrent flâner une nuit jusqu'à la porte de la maison d’un chasseur, chez lequel avait été déposé un sanglier tué le jour même, et que l'on avait amené là en le trainant sur la neige, à défaut d'autre moyen de transport.
Le loup se prend rarement aux pièges, traquenards ou fosses à bascule. Quand il est pris au traquenard, il n'hésite pas à se couper la patte prisonnière. Il est à peu près impossible de l'empoisonner, car la bête soupconneuse n’attaque guère que la charogne qui à été préalablement entamée par les chiens; et semer des gobes empoisonnées pour le loup, c’est encore s’exposer à faire périr plus de chiens que de loups. Offrez au loup, au milieu du bois, un cadavre de cheval, de vache , de brebis, il n’y touchera pas. Il sait mieux que vous le heu désigné par l'autorité pour servir de Montfaucon à la localité, et il se doute que c'est à son intention que vous avez enfreint l'arrêté municipal en créant, de votre chef, une succursale au dépôt officiel de la voirie. Mais si vous voulez que le loup donne à cette charogne, faites-la trainer par le bois, par les champs, ramenezla près de votre domaine, enfouissez-la à moitié dans une fosse de votre verger, de votre
enclos; tâchez, en un mot, de convaincre le loup que vous tenez énormément à soustraire le cadavre en question à sa voracité, c’est le moyen presque infaillible de lui donner envie d'y goûter. Ce cheval, qu'il aurait laissé pourrir dans le bois sans même oser en approcher, il viendra le déterrer sans appréhension sous vos fenêtres, parce qu'il est bien persuadé qu’en le plaçant là vous ne songiez pas à lui. L’amorce sera plus puissante encore et le charme plus complet, si vous avez pris la précaution de faire mordre d’abord les chiens dessus. Disposez maintenant vos batteries, deux ou trois canons de fusil de fort calibre, chargés de chevrotines, convergeant dans la même direction, vers la place que devra oc cuper le loup en travail de déglutition et à la hauteur de 60 à 70 centimètres ; établissez une communication entre le cadavre enfoui et votre poignet, par le moyen d’une ficelle, et faites feu de toutes vos pièces à la fois, au moment où vous sentirez la secousse. Voilà le procédé le plus simple et le plus infaillible pour la destruction du loup. C’est aussi le procédé le plus usité en France. Il y a pourtant ici une précaution à prendre : le loup ne mâche pas comme le chien, il déchire sa proie et la boit pour ainsi dire ; il se précipite avec fureur sur l’appât, tire à lui le morceau qu'il a mordu et l'emporte au galop à quinze pas de là, pour le dévorer en sûreté; et puis, c'est un nouveau voyage. Si donc vous étiez endormi à l'instant où la secousse de la ficelle vous a averti de la présence de l'ennemi , vous devez vous assurer que la bête est encore là, avant de presser votre triple détente ; sans cette information préalable, vous seriez exposé à frapper dans le vide. L’extrême voracité du loup, qui symbolise les appétits ardents des tempéraments de cours d'assises, n’a cependant pas la puissance de lui faire enfreindre les lois de la prudence. Il demeurera une semaine entière affamé plutôt que de toucher à la proie dont il se défie. Aussi, quand il a trouvé une belle occasion de satisfaire son appétit, répare-t-il admirablement le temps perdu. J'ai vu deux loups retirer à eux seuls, du fond d’une mare vaseuse et escarpée, le cadavre d'une jument énorme, qui pesait assurément plus de 350 kilogrammes, puis l’amener sur la berge et en manger la moitié en moins de deux ou trois heures. Comment des animaux, qui ne pèsent pas plus de 50 kilogrammes chacun, peuvent-ils absorber en quelques heures près de 200 kilogrammes
soir À dit-il pbs
de nourriture ? L’explication du mystère est facile, Le loup a la faculté de rejeter par la gueule toute la nourriture qu'il a prise, etil en use pour prolonger indéfiniment ses repas. Pour le loup, ce qui est digéré n’est pas perdu, et il enfouit volontiers, en prévision des mauvais jours, ce qu'il a déjà mangé une fois. Ainsi faisaient les illustres gourmands de Rome, la sensuelle cité bâtie par les enfans de la louve. Les Russes, ces braves soldats qui mangent avec délices les chandelles qu’on leur confie pour un autre usage, les Russes et les Cosaques, émerveillés des prodiges de notre industrie culinaire, ont ressuscité, en 1814, le procédé du vomitoire. Un anglophobe digne de foi m'affirme que cette pratique ignoble, excusable seulement chez le loup, qui ne peut pas toujours compter sur la pitance du lendemain, ne manque pas de partisans de l’autre côté du détroit. Le peuple qui a inventé le rôti à l’étouffé, la soupe à la tortue et la blanquette de veau aux confitures , le peuple qui fait infuser dans le Bordeaux du poivre et du gingembre, est capable de tout. Ce propos me rappelle, hélas! les ravages désastreux que le plumpudding et la pomme cuite au clou de girofle ont déjà opérés parmi nous depuis 1830! Voilà bien de tes fruits, à politique de concessions. Pauvre France, ils ne lui laisseront pas même la couronne de lauriersauce qui décorait sa tête !
La haine, qui rend impitoyable et aveugle, a été jusqu’à faire un crime au loup des moyens désespérés auxquels il a quelquefois recours pour tromper la faim cruelle. Comme on a vu que, dans ces jours de famine , le loup était réduit à manger de la terre, on en a conclu que, lorsqu'il s’emplissait de cette substance peu nutritive, ce n'était que dans le but d'accroître la pesanteur de son corps, afin d’avoir plus d’abattage pour écraser les grands animaux qu'il attaque, comme le bœuf et le cheval.
Et comme il n'attaque pas toujours le taureau par les cornes, on l’a, à ce propos, accusé de lâcheté. J'ai quelquefois entendu traiter de même les Kabyles et les Arabes d'Algérie d’assassins et de lâches, sous prétexte que ces barbares, qui n’ont ni canons ni tactique, s’embusquaient dans les ravins pour tirer sur nos troures, au lieu de les attaquer de front. Qui n’a pas oui parler de ia poltronnerie du loup, une calomnie atroce.
Non, le loup n'est pas poltron; il n'aime pas à exposer inutile-
ment sa vie, c'est vrai, mais c’est là de la sagesse et non de la couardise. Les contrebandiers et les corsaires ne sont pas des làches parce qu'ils évitent d'en venir aux mains avec des ennemis trop supérieurs en nombre. Le courage, en pareil cas, serait duperie. Le loup ne s’est jamais donné pour aspirant à la succession d'Amadis de Gaule; ne lui demandons pas plus qu'il ne nous à promis.
Le vrai courage se caractérise par le sang-froïd en présence du péril; or, je ne connais pas un animal qui montre plus de sangfroid dans le péril que le loup; et c’est précisément pour cela que la chasse du loup est si intéressante et si pénible.
Tous les ans, l’administration fait faire d'immenses battues pour la destruction des loups. Tous les tireurs , tous les paysans sont convoqués pour prendre part à l'opération, les uns pour garder les passages, les autres pour traquer la forêt. Pourquoi ces grandes battues exécutées par un si grand concours de gens intéressés à l’extermination des loups ont-elles si rarement un résultat utile? C’est que les loups ne sont pas bêtes à s’effrayer du bruit comme les renards et les lièvres. Les loups se disent : voilà des gens qui ne crieraient pas si haut s'ils étaient armés, c'est donc de leur côté, du côté des rabatteurs, qu'est la voie de salut. Et, au lieu de fuir devant les rabatteurs , les loups rebroussent tranquillement sur eux, et la chasse est manquée.
Ainsi tombe d'elle-même cette accusation ridicule de poltronnerie dont l'ignorance a entaché long-temps la réputation du Joup.
J'ai presque honte de donner place, dans un écrit sérieux, à cette multitude de calomnies stupides que la malignité de l’espèce humaine a entassées sur le compte du loup. Que de chapitres, mon Dieu, à ajouter à l’histoire des erreurs de l'esprit humain, dans ce que les hommes ont écrit sur les bêtes !
Si je vous disais qu'ils ont osé affirmer que le loup, abusant du caractère étourdi et aventureux de la chèvre, abordait celle-ci, une branche de saule à la gueule, et qu'il l’attirait, à l’aide de cet appât trompeur, jusqu'en un lieu solitaire où il la dévorait.…
Et qu'il y avait, en Algérie, une espèce de loups qui guettaient les pêcheurs sur le bord de la mer et qui les obligeaient, sous peine de mort, de partager avec eux les produits de leur pêche.
D'abord il n’y a jamais eu aucune espèce de loups en Algérie ; il y à eu des éléphants, mais ce n'est pas la même chose ; et ensuite les Joups se soucient autant de poisson qu'un poisson d’une pomme. Ils ont aussi parlé d'une autre espèce de loups qui entraient en plein jour dans les villes sans se faire annoncer, et faisaient main basse sur tout le bétail qu'ils y rencontraient. J'ai déjà fait observer que ces habitudes familières rentraient plutôt dans les mœurs de l'hyène et du chacal que dans celles du loup. Je soupconne l’hyène d’avoir fait beaucoup de tort au loup dans les Saintes Écritures et dans l’histoire ancienne ; l'hyène, dontil aété écrit qu’elle imitait la voix du berger à s’y méprendre, et qu'elle appelait les chiens par leurs noms, pour les dévorer.
J'en passe et des meilleures. La calomnie de l’homme a poursuivi le loup au-delà du trépas. On a attribué à sa dépouille la propriété singulière de faire naître la vermine dans les peaux de brebis par le simple contact. On a dit qu’il était impossible de tirer un accord de deux cordes d'instrument faites d’intestins de loups et d'intestins de brebis ; enfin, ils auraient vu des tambours de peau. de brebis, éclater à distance, par l'effet du son produit par un tambour de peau de loup.
Lactance, le pieux Lactance, a essayé de justifier l’étymologie du mot Zupanar. L'auteur du Traité de la véritable sagesse, n'eût pas entrepris cette tâche, s’il eût été plus rempli de son sujet.
Les anciens attribuaient aux simples émanations du loup le vertu de faire avorter les juments et de rendre les génisses stériles. Dans les hiéroglyphes égyptiens, la stérilité est figurée par une jument qui foule aux pieds un loup.
Les prophètes de l'Écriture sainte comparent fréquemment le loup aux tyrans rapaces, aux rois de Syrie etde Babylone. L'analogie eût été plus exacte entre le loup et le rebelle qui brave la tyrannie.
Hélas ! la simple histoire du loup, l'histoire naturelle du loup, était déjà bien assez chargée de crimes, sans qu'il fût nécessaire de la noircir encore de méfaits imaginaires. Le loup mange l'homme et les animaux chers à l’homme. Le grief suffisait, ce me semble, pour justifier la haine que l'homme lui a vouée.
Le loup mange l’homme, c’est vrai, mais qui est-ce qui à
habitué le loup à se nourrir de chair humaine, sinon l'homme lui-même, l'homme qui convie depuis tant de siècles les animaux carnivores aux curées des batailles? Mais les loups ne se mangent pas (4), et ils auront toujours cet argument terrible à rejeter à l'homme qui tue son semblable et qui le mange. Je défie l'histoire de me citer un crime de bête dont l’homme le premier n'ait pas donné l’exemple. L'homme invente, l'animal copie.
Consultons l’histoire des loups célèbres de France ; elle fourmille de preuves à l'appui de cette haute vérité. Les chroniques du neuvième siècle font mention d’une invasion épouvantable de loups enragés qui ravagèrent le pays en 878. Eh bien ! rappelezvous, c'était le temps où les Normands couvraient la France de sang et de funérailles. l’histoire du loup Courtaut se rattache aux malheurs effroyables du règne de Charles VI, au temps où l'Anglais tenait Paris ; celle de la bête du Gévaudan, qui fit périr tant de gens, à l’époque du funeste traité de 1763, qui consacra la ruine de notre puissance coloniale, et le triomphe de l’Angleterre. Les loups qui envahirent la France en 1814 venaient de la Russie et de l'Allemagne, à la suite des armées que l'or de l'Angleterre avait coalisées contre nous. Je n’invente pas, je ra— conte ; ce n’est pas de ma faute si les deux fléaux se tiennent, si les triomphes d’Albion ont pour corollaire obligé un débordement de loups en France.
Et puis encore, quand bien même le loup mangerait l’homme, de proprio motu, qu'est-ce que cela prouverait contre l’éducabilité du loup et contre ses bons sentiments naturels? Le chien aussi mange l’homme, quand l’homme le dresse à l’antropophagie. Ily en a même qui naissent avec un penchant très-prononcé pour la chair humaine et qui aiment leur maître, comme on aime un bifteck. L'auteur de cette observation profonde, M. Alphonse Karr, a eu un chien de Terre-Neuve qui le mangea une fois, sans motif, sans provocation aucune, par lubie, par désœuvrement. C'est lui même qui raconte le fait,
(1) I serait plus exact de dire que les loups ne se tuent pas entre eux pour se manger, car on à plus d’un exemple de loups affamés qui, rencontrant le cadavre d'un camarade, lui ont donné leur estomac pour tombeau.
Tous les jours on est exposé à rencontrer chez les banquiers des chiens de garde qui vous dévorent pour un oui ou pour un non, et qui seraient peut-être très embarrassés de donner une explication satisfaisante de leur conduite. Il y a quelques années que la meute du prince royal, qui prenait le frais sur le haut de la terrasse de Saint-Germain, avisa un charmant petit chien jaune qui folâtrait innocemment sur le pont du Pecq. Fondre sur la pauvre bête, la déchirer, la broyer, fut pour cette troupe sans entrailles l'affaire de deux minutes. Quelques uns des coupables essayèrent de se justifier en affirmant qu'ils avaient été abusés par la couleur du poil ; mais l’excuse ne fut pas admise, et l'équipage fut long-temps à se relever de cet échec moral.
Le chien est sujet, comme le loup, à la rage ; le chien mord plus d'enfants et tue chaque année plus de moutons que le loup. M. le baron Dupin, qui est un homme très-précieux pour ces sortes de renseignements, nous dirait ca si nous le lui demandions. Le chien abandonné à lui-même n'est guère moins redoutable que le loup pour tout son voisinage. Or, tout cela empêche-t-il le chien d'être le plus précieux de tous les amis de l’homme et le premier élément du progrès de la société humaine ? Non, sans doute ; eh bien ! alors, s’il ne s’agit plus entre le loup et le chien que d’une simple différence d'éducation, ne condamnez pas le loup avant de savoir ce qu'il y a au fond de son caractère de bon et de mauvais.
Mais parlez donc de travailler à l'amélioration de la condition du loup au physique et au moral à des gens de lois, à des députés, qui ont choisi pendant dix années de suite, pour président de l’assemblée nationale, le déplorable avocat qui osa déclarer une fois, à la face de France, que la chambre des députés n'avait pas à s’occuper de fournir à la nation du travail et du pain ! un avocat de province, un délayeur de phrases qu’ils avaient déjà fait ministre de la justice pour le récompenser de son habileté remarquable à faire triompher la vertu des épouses adultères et des empoison-— neuses. Pauvre chambre ! Hélas ! quand verrai-je poindre, à l'horizon de la législature, l'étoile de l'avenir du loup! Mais revenons à la chasse.
Où le sang-froid, l'intelligence et la vigueur du loup brillent de tout leur éclat, c'est dans le laisser-courre, quand il a derrière
les talons cent chiens qui le harcèlent. Posons d’abord, comme règle générale, qu'on ne force pas le grand loup et qu'il faut de toute nécessitérecourir à l’aide du fusil quand on veut en finiravec lui. I y a des louvetiers qui ont chassé le loup pendant cinquante ans et qui avouent n’en avoir jamais pris un seul à la force des jarrets de leurs chiens. Bien entendu qu'il n’est pas question ici de lévriers. Le lévrier qu'on emploie encore à la chasse du loup, en Russie et en Pologne, a existé autrefois en France; mais il y à bel âge que la race a disparu.
Chaque épisode de la chasse du loup présente sa difficulté spéciale. C’est déjà un travail épineux que de détourner l’animal; c’est-à-dire de reconnaître l'enceinte qu’il habite dans le moment actuel; et, l'enceinte reconnue, reste à savoir s’il est au /#féau où “sur pied. Le liteau est le gîte que le loup se taille dans le fourré, dans les hautes bruyères. Les endroits qu’il affectionne s’appellent ses demeures. Quand il n’a fait que se reposer en passant dans le taillis, on dit en parlant des endroits où il a laissé empreinte de son corps : il a flâtré par là.
Le loup qui rentre fort tard au buisson est encore sur pied la moitié du temps, quand le piqueur vient faire le bois. C'est là ce qui rend l'opération si difficile. L'animal a en effet un fact exquis pour reconnaître l'approche de l'ennemi. Vous avez vu tout-àl'heure ce loup qui a laissé passer sans mot dire et sans bouger de place une armée de paysans et de paysannes $e rendant au marché ; il a même eu l’imprudence de s'asseoir à cinquante pas de la bande et de la regarder défiler, sans s’inquiéter des criailleries des chiens. C’est qu'il savait parfaitement qu'il n'avait rien à redouter de cette plèbe inoffensive. Maintenant voici venir un piqueur accompagné d’un unique limier. Le limier a reconnu l'entrée du loup dans le buisson ; mais, dans son ardeur, il a laissé échapper un maigre sifflement de narines:;... or en voilà assez pour que le loup, qui est à l'écoute à trois cents pas dans l'épaisseur du taillis, juge prudent de déguerpir et de s'enfuir à toutes jambes, à cinq ou six kilomètres de là.
Mais enfin, voici le loup rembûché; le limier qui l’a reconnu est un chien discret et sage comme l'ennemi auquel il a affaire, et qui se contente de peser sur la lesse pour indiquer la rentrée. Les veneurs sont postés autour de l'enceinte, les relais disposés au
loin. On à été frapper à la brisée avec quatre chiens d'attaque ; les voici sur la voie : « Harlou, là mes bellots! » la bête part, la fanfare joyeuse à sonné le lancer. En avant, piqueurs et veneurs ; si vos chevaux ont du fond et vos chiens du jarret, on le saura tout-à-l'heure. La bête à débüché au petit trop pour ménager ses forces ; elle pique droit devant elle; c’est un vieux loup vrai ment... Vingt chiens de plus à la bête, et ferme le bien aller ! Sonnez, sonnez, fanfares.. Le loup ne’ s’émeut pas du bruit : il continue sa pointe. — Deux piqueurs pour gagner les devants et le faire rebrousser ! — Très-bien , mais le loup a entendu le bruit et la direction de la cavalcade; un temps de triple galop à son tour, et les piqueurs arrivent juste pour voir détaler la bête au petit trot, avec une légère avance de deux ou trois cents pas; elle a modéré son allure aussitôt qu'elle a reconnu qu'il était inutile de se presser, et elle s’assied un moment pour observer les lieux et jouir de s« chasse. La meute fait toujours rage au loin : c’est une voie si facile à suivre que celle du loup, malgré sa froideur. Toujours tout droit, point de défauts à craindre, point de change à dépêtrer. Toujours tout droit, c’est bien dit : c’est la ligne la plus courte pour les loups et les chiens, mais pas pour les veneurs, les piqueurs, les tireurs, la seule espèce dont le loup ait souci. Toujours tout droit, et l’on est sûr de rencontrer bientôt des collines abruptes, des fondrières, des vignes, des prés marécageux, une rivière, deux rivières, des obstacles que les loups traversent où surmontent plus lestement que les chevaux. Toujours tout droit, et, au bout de deux heures de chasse, les chiens dépaysés ne savent déjà plus qui les mène, et les cavaliers dispersés en sont à demander aux passants leur chemin et la chasse. Toujours tout droit deux heures encore, et tous les veneurs sont distancés, et il n’y a plus que Ronflaut et Tapageaut qui tiennent... Alors le loup, pour s'amuser, leur fait tête et les charge, si bien que Ronflaut et Tapageaut, ne se sentant plus appuyés ni par la voix, ni par la trompe , finissent par lâcher pied et par se résigner au retour en maudissant la ligne droite et la bête endiablée. Encore une corvée comme celle-là et un second coup de dent, et Ronflaut et Tapageaut se promettent de renoncer au loup pour le reste de leurs jours. Les relais auraient bien donné si le loup avait passé de leur côté, mais
il a passé ailleurs; et puis, comment placer des relais à six lieues ?
Ce que tout le monde ne comprend pas, nos diplomates moins que personne, c’est que la ligne droite est le nec plus ultrà de l’habileté et de la rouerie en matière de chasse tout comme en matière de diplomatie. Si les diplomates des pays constitutionnels, comme la France, n'étaient pas ce qu’ils sont; s'ils s'avisaient un beau jour de jouer cartes sur table, et de dire de primeabord aux diplomates des gouvernements absolutistes : « Voici ce que veut notre pays, ni plus, ni moins, c’est à prendre ou à laisser, » vous verriez bientôt les rapports internationaux s’éclaircir et la mauvaise foi faire place à la franchise et à la loyauté dans les rapports des puissances. Mais les diplomates de tous les pays tiennent à passer pour des roués, pour des renards subtils ; ils veulent jouer au plus fin et c’est là ce qui les blouse. Ce qui perd les cerfs et les lièvres, qui sont des animaux très-rusés, c’est aussi de vouloir jouer au plus fin ; c’est parce que, au lieu de dépayser l'ennemi en prenant immédiatement un grand parti, 1ls s’obstinent à fouler les sentiers battus et à renouveler des manœuvres dont le secret finit par être dévoilé. Il n’en serait pas ainsi s'ils commencaient par isoler leurs agresseurs, comme fait le loup. J'ai cité l’histoire de cet illustre dix-cors de la forêt de Chantilly qui prenait parti vers les Ardennes chaque fois qu'on le lançait (trente-cinq lieues d’une traite). Il existerait encore s'il n'avait pas eu affaire au feu prince de Condé, le dernier des grands-ve— neurs de France , qui le fit prendre par ses relais à vingt-cinq lieues du lancer. Un ministre anglican de France avait écrit sur les panneaux de sa voiture la devise ci-après : Linea recta, brevissima. C'était un puritain qui voulut se donner de petits airs de loup ; mais sa conduite dans l'affaire de Cracovie et dans celle des mariages espagnols et du Sunderbund , a bien prouvé qu'il n’était qu'un renard; or, jamais renard n’a tenu contre des chiens anglais; et l'anglais l'a battu.
Tous les loups cependant ne se montrent pas d'aussi bonne composition pour le départ que celui dont je viens d’esquisser la tactique. Il y en a qui ne se décident à quitter le fort qu'après avoir mis hors de combat les plus intrépides chiens de tête. Les échos de la vallée de Cluny disent encore les prouesses mirifiques
du célèbre limier Brisefort et la résistance acharnée du terrible loup Cambronne, un Achille et un Hector à quatre pattes dont la lutte dura quatre ans entiers et se termina par un traité de paix dont les annales de la vénerie française n’offrent peut-être pas deux exemples. Brisefort et les siens s'engageaient à respecter à l'avenir l'inviolabilité du domicile ‘de Cambronne. Cambronne promettait en retour de respecter le bétail de la contrée. Une seule exception était faite en sa faveur pour la chèvre. L'histoire dit que le traité fut religieusement observé de part et d'autre pendant plusieurs années. Avant d'en arriver à faire reconnaitre ses droits d'une manière aussi triomphante, Cambronne avait écharpé successivement dix meutes de saintongeois et de griffons de Vendée, recrutés et équipés à grands frais. Sa tactique consistait à attendre de pied ferme l'ennemi dans son fort, puis à se jeter sur les assaillants les plus impétueux et à leur briser une patte d'un coup de dent. Autant de chiens blessés, autant de chiens perdus pour la chasse du loup. La fin de ce héros fut digne de sa vie. Il se noya dans la Saône, non pas comme Ophélia, en cueillant des fleurs sur la rive, mais en essayant de lutter de vitesse avec un bateau à vapeur dont la roue lui cassa les reins.
Il est d'observation que le loup, qui ne se fait pas faute d'emporter et de manger le chien courant qui chasse un lièvre, n'’use presque jamais de ce procédé brutal à l'égard des chiens qui le chassent. Comme il sait, dans ce dernier cas, que c'est à lui qu'on en veut, et que le chef d'équipage ne peut être loin de sa meute, il ne se hasarde pas à perdre un temps précieux en dévorant un ennemi dont la mort serait promptement vengée. Quand il attaque le chien acharné à sa poursuite, c’est pour le dégoûter du métier et non pour le manger.
On ne chasse plus le loup en France; cela provient peut-être de ce qu'il n’y en a plus, ou du moins de ce qu'il n'y en a plus guère ; car le morcellement de la propriété, l'accroissement désastreux de la population et le déboisement des forêts ont porté de rudes coups à l'espèce. Où l'on en rencontre le plus, c'est dans les colonnes des journaux, à l’article canards ; mais les veneurs qui cherchent ces animaux dans les monts et les plaines, sur tous les points du territoire, sont moins heureux que les rapporteurs de faits divers, assis tranquillement auprès de leur foyer, au
centre de Paris. Si l'espèce du loup n’a pas encore été complètement exterminée en France ainsi qu’en Angleterre, il faut en rendre grâce, comme je l'ai déjà écrit, à la tendre sollicitude des louvetiers qui sauvent tous les ans quelques louveteaux de la proscription.. poussés à cet acte charitable par cette réflexion judicieuse, que s’il n’y avait plus de loups, l'institution des louvetiers deviendrait inutile. Je suis tenté de supposer parfois que c’estune raison analogue qui pousse nos avocats-députés à nous bâcler de si méchantes lois. M. de Brosse, député de Mâcon, mort du choléra en 1832, et M. de Montcroq, aujourd’hui encore louvetier de Saône-et-Loire, ont été, selon moi, les derniers représentants de cette noble corporation de veneurs qui portèrent si haut l'honneur de la louveterie française, n’attaquant jamais que l’animal nuisible, ne prenant jamais un plaisir dans lequel l'intérêt public ne fût pas pour moitié. Avec ces héritiers illustres des principes du comte de Montrevel et du curé de Chapaize, se sontéteintes les grandes traditions de la chasse dufloup. L'un d'eux aassez vécu pour assister à l'invasion déshonorante des fox-hunds d'Angleterre et du discrédit des chiens courants de Vendée et de Saintonge. Puisse l'expression de ces regrets sympathiques, dictée par une pensée toute francaise, parvenir à l’adresse de lillustre louvetier de Saône-et-Loire, et adoucir l’amertume de ses profonds regrets !
J'ai dit les mœurs du loup, son caractère, ses qualités, sa tactique dans les combats, ses moyens d'attaque et de défense. Je n'ai pas eu la pensée de dissimuler ses vices ; j'en ai fait l’'emblème du bandit. Seulement j'ai attribué ces vices à la misère et à l'influence délétère du milieu où il vit. Pourquoi ces circonstances atténuantes ? Parce que je ne suis pas un civilisé qui condamne une bête sans l'entendre, et que j'ai fait ce que les civilisés ont oublié de faire ; c'est-à-dire que j'ai élevé des loups, et que j'ai vécu dans leur intimité, avant de les juger. Et quand j'assigne au loup de brillantes destinées futures, c’est que de profondes études m'ont donné la conscience de ses hautes aptitudes, c’est que je le sais susceptible d’attachement, de gratitude et de fidélité. Oui, je vous le repète pour la ..…...ième fois, le bandit que vous renfermez dans vos bagnes, le loup que vous avez voué à l’extermination, sont des natures exubérantes chez qui déborde
la sève et dont l'essor vigoureux a été dévié vers le crime, par un milieu progressif et hostile à l’éclosion des riches facultés. Le jour où la société se décidera enfin à entrer dans la voie des destinées heureuses, le jour où l'humanité fera appel au dévouement de tous ses membres pour tenter la grande œuvre de la conquête de son globe, où elle associera pour la sainte Croisade tous les efforts de ses capacités diverses, où elle aura besoin des plus hardis pionniers pour tarir le choléra et la fièvre jaune aux plages limoneuses, et d'auxiliaires redoutables pour purger les régions de l’equateur et des pôles des monstres qui les infestent...; alors vous verrez, vous, vous d'aujourd'hui qui serez déjà peut-être re Vénus sur cette terre ; vous verrez sur quelles têtes tomberont les couronnes décernées au travail utile, par la reconnaissance des peuples ; vous verrez de quelle classe d'individus, de quelle race d'animaux sortiront ces travailleurs d'élite et ces auxiliaires va leureux dont les efforts combinés auront triplé la dimension du domaine de l’homme et décuplé ses richesses. Ah ! je vous le dis d'avance, ce n’est point aux lauréats Monthyon, aux natures Llymphatiques et »ertueuses que sont réservées les palmes de la gloire, dans les gigantesques conquêtes de l'avenir. Malheur aux faux dogmes d’expiation et de renoncement, quand les jours de l'harmonie seront venus ! Malheur aux faux prophètes qui parleront d'un Dieu méchant et cruel, quand la munificence du globe débordant de toutes parts pour la félicité de la créature, aura proclamé la clémence et la générosité du Créateur ! Malheur, malheur, aux Pharisiens et aux faux moralistes qui auront entravé la marche de l'humanité et prolongé son enfance, en clouant sur la croix les confidents de la pensée de Dieu! Le monde émancipé de la tyrannie de l’égoisme et de la misère n'aura pas assez d’anathèmes et de sarcasmes contre eux ; tan— dis que la grande voix de l’universelle reconnaissance éclatera disant :
Gloire aux natures ardentes et vigoureuses dont les poignets d’acier ont frayé à nos générations la route de la Terre promise !
Gloire aux enfants réhabilités de la louve, par qui Dieu fait fonder les cités éternelles !
400 ZOOLOGIE PASSIONNELELE.