‹ L'esprit des bêtesChapitre 10 sur 50 · LA CHÈVRE · texte numérisé non relu

LA CHÈVRE

tienne sont d’accord sur ce point avec l’analogie. Les Grecs ne se contentèrent pas d’immoler le Bouc à Bacchus comme un des ennemis de la vigne, un des fléaux du travail attrayant; ils affublèrent leurs Satyres, adversaires acharnés du droit de libre amour, du masque et du caractère de l’animal lubrique, pour flétrir l’amour matériel et grossier d’une réprobation éclatante ; pour dire que la passion exclusivement sensuelle dégrade l’homme et le fait descendre au niveau de la brute.

On sait que les Juifs chargeaient chaque année de leurs iniquités un Bouc qu’ils immolaient ensuite au Seigneur, moyennant quoi tout pécheur sortait du temple blanc comme neige et libre de travailler de nouveau à sa perdition. Pauvre bête! en voilà un de procédé d’expiation commode!

La compagne du satyre.

Les chrétiens avaient peu de chose à faire pour métamorphoser le Satyre antique en Satan. Le moule était parfaitement trouvé, mais je ne vois pas bien pourquoi ils ont décoré d’une paire d’ailes l’image du démon de la chair, qui n’a rien d’éthéré. Une chose essentielle à constater ici, c’est que l’opinion de tous les temps et de tous les peuples à été fidèle à flétrir la luxure, et à ne reconnaître le caractère de passion divine qu’à l’amour composé (double essor des sens et de l’âme). Il m’en coûte d’accabler de ma sentence une pauvre bête déjà chargée des iniquités d’Israël, mais je ne saurais trouver dans mon cœur une parole d’indulgence pour un emblème de luxure et de fétidité morale, pour un ennemi des vendanges et de l’agriculture. L’avenir du Bouc m’épouvante, je ne le cache pas; car je ne lui vois guère d’emploi en Harmonie, où la culotte de peau dont il a aujourd’hui la fourniture, aura subi une réduction immense de prix, vu la suppression du gendarirïe. Ce que le Bouc peut espérer de plus favorable pour ce temps, c’est qu’on le renvoie dans sa patrie originelle, aux fins de repeupler les demeures des glaciers et les rocs de l’abîme en compagnie de la Vigogne, du Mouflon, du Chamois.

Le Bouc, qui est plus solide sur ses jambes que sur les principes de fidélité et de morale, a contracté une alliance morganatique avec la Brebis, il y a très-longtemps. Le Bélier en a fait autant avec la Chèvre. Il est résulté de ces croisements une espèce métisse commune en Amérique, espèce très-précieuse pour la beauté de sa toison; ce qui prouve que le Bouc peut encore rendre de très-grands services à l’homme, mais uniquement comme agent de transition. La race du Bouc est faite pour peupler les déserts et non pour vivre dans la société des humains. Le Civilisé et le Barbare, qui ne sont pas difficiles, peuvent bien s’accommoder des senteurs qu’elle exhale, main non l’Harmonien.

Lascive, capricieuse et facile, adonnée à la vie errante et à la sorcellerie friande de salpêtre, bonne fille au fond et bonne mère, la Chèvre représente la gitana pur sang, la gente Esméralda, la compagne du Satyre, la parure et la joie de la cour des Miracles, la poursuivante désordonnée du droit de libre amour. Pauvre race de victimes condamnées par la défaite et par la misère au vagabondage éternel, race qui doit disparaître de la surface des terres fortunées, àmesure que les sociétés graviteront vers leurs phases supérieures. Plaignez Esméralda, Djali et le Satyre, mais gardez-vous de conjurer le sort qui les attend. A quoi bon conserver l’emblème de la dégradation féminine, quand le type à symboliser ne sera plus; quand la vierge, affranchie de toute misère morale et matérielle, aura résurgi glorieuse dans son type normal? Où serait la raison d’être de la Chèvre domestique dans la sphère d’IIarmonie où trône la beauté?

LE BOUC. - LA CHEVRE

Une chose restera de la Chèvre, pour immortaliser son souvenir, le café, em- Même d’amour charnel, qui ne pouvait être découvert que par l’intermédiaire d une créature tant soit peu folle de son corps. Que la Chèvre aussi se dépêche de se faire une position honorable pour l’avenir, comme moule de transition.

La Chèvre et sa famille peuvent trouver dès aujourd’hui leur place dans la colonisation des lies désertes et des rocs inhabitables. La Chèvre et le Lapin sont à coup sûr les meilleurs moyens que Dieu ait donnés à l’homme de tirer partie du roc chauve, sous toutes les latitudes.

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