LE LAPIN
Je n estime pas le Lapin de choux pour sa chair ni pour ses mœurs tant soit peu cannibalesques, mais je lui sais gré de sa fécondité, de sa croissance ra-
pide, d’une foule d’autres mérites, de son bas prix surtout, qui lui permet de nouer des rapports avec l’estomac des pauvres gens, naturellement privés de viande par la liberté de la boucherie. Le Lapin de choux ne se contente pas d’apporter aux pauvres artisans le tribut de sa chair, il leur fournit de sa dépouille un manchon fourré pour les doigts, un châle pour les épaules, une coiffure pour la tête. On sait que la chapellerie française consomme chaque année pour quelques centaines de mille francs de soie de lapin. C’est avec cette soie feutrée que se confectionnent les chapeaux communs , les faux castors. Le vrai castor se fabrique avec le poil de lièvre , le poil du dos.
Pauvre béte, bête des pauvres! Dieu, qui l’avait destinée à servir de proie et de victime à tous les dévorants, Ta douée heureusement d’une résignation à l’épreuve !
Le Lapin est l’emblème de la pauvre industrie qui vit de l’exploitation des carrières et des mines, race qui trouve quelquefois le repos au fond de ses demeures souterraines, mais sur laquelle mille ennemis se précipitent, dès qu’elle met le nez à l’air ; race qui n’a pas reçu comme le Hamster et l’Écureuil, le don de la prévoyance; parce que les salaires de l’industrie qu’elle symbolise sont trop faibles pour que le travailleur puisse en consacrer une part à l’avenir.
Le Lapin tue quelquefois ses petits. Tous les jours la misère et la débauche conduisent à l’infanticide la pauvre ouvrière qui lutte Contre la faim. L’infanticide, crime commun dans la tribu des lapins, arrive plus rarement dans la tribu des lièvres. C’est que la misère est plus affreuse dans les pays d'industrie que dans les pays de culture. Le Lapin a fait des émeutes et bouleversé des villes, comme le rapporte Pline.... Les prolétaires des cités aussi se donnent quelquefois cette jouissance, mais non pas ceux des champs parce qu 'ils ne sont pas semés assez dru pour pouvoir se compter . Et le voisinage du Lapin est funeste à la santé du Lièvre, comme celui du prolétaire de l’industrie aux populations des campagnes.
Pauvres races opprimées? beau lapin blanc aux yeux rouges, pauvre petit cochon cTInde à la robe panachée, amis d’enfance, compagnons de ma misère, recevez ici l’expression des chaudes sympathies d’un humble prolétaire qui ne vous éleva jamais pour vous faire cuire , et qui conservera dans son cœur le souvenir des douces distractions que vous avez apportées à sa vive douleur au collège, quand il pleurait la pelouse natale, captif sous la garde du pion.
Et vous savez, la mort n’est que l’éveil d’une nouvelle vie, et celui qui vous assimile à sa substance, vous élève d’un cran dans l’échelle des êtres. Mais peut-être que vous ne l’ignoriez pas tout à fait et que c’est pour ça que vous paraissez si calmes devant les arrêts du destin.
LE SANGLIER