DES BÊTES INSOUMISES
Les bêtes insoumises se divisent, comme les soumises, en deux catégories, l’une que j’appellerai des bêtes à conserver; lautre des bêtes à détruire.
Parmi les bêtes à conserver figurent au premier rang celles que l’homme chasse et mange et qui servent à ses plaisirs en mode composé, le Sanglier, le Cerf, le Chevreuil, le Lièvre. C’est la catégorie des bêtes d’agrément dont la conservation importe essentiellement au bien-être et à la prospérité de l’homme. Il est juste d’ajouter aux noms de ces espèces précieuses, sur la liste des J)êtes à garder, ceux de quelques espèces innocentes, comme la marmote et le castor, de quelques serviteurs obscurs, comme la chauve-souris; ceux enfin des moules de haut titre, comme le Loup et la Loutre, dont la rébellion, aujourd’hui manifeste, est susceptible de se convertir en un ralliement harmonique, sous l’influence de la réflexion et du temps.
La liste de proscription ou des bêtes à détruire ne contiendra donc que les noms des espèces qui sont de trop sur cette terre et à l’extermination desquelles l’homme a reçu mission de procéder.
Les espèces à conserver sont au nombre de quarante, en .-rance : un Pachyderme, le Sanglier; six Ruminants, le Cerf, le Daim, le Chevreuil, le Bouquetin, le Chamois, le Mouflon; deux Carnassiers, le Loup et la Loutre; cinq Rongeurs, le Lièvre, le Lapin, l’Écureuil, la Marmotte, le Castor; neuf à dix Cétacés, deux Phoques, une quinzaine de Chéiroptères environ.
LE SANGLIER
Une des plus utiles conquêtes que l’homme ait jamais faites est celle du Sanglier. Je ne dis pas la plus utile, je m’incline avec respect devant le Chien. Le Sanglier privé, plus généralement connu sous le nom de Porc, est une des principales sources de la richesse des nations, et l’un des plus précieux éléments de la première de toutes les industries, l’industrie culinaire. L’éducation et 1 exportation des porcs ont fait la prospérité commerciale des Gaules dès les temps les plus reculés de l’antiquité. Pausanias parle des puissantes expéditions de porcs provenant des forêts du Jura, de la Côte-d’Or et des Vosges, et qui descendaient vers la Méditerranée par la Saône et le Rhône. La
grande querelle des Éduens (Bourguignons) et des Séquaniens (Francs-Comtois), laquelle favorisa si puissamment l’invasion de Jules César, eut pour origine un droit de péage sur ces porcs. Bayonne, à qui le genre humain ne doit pas l’institution de la baïonnette, Bayonne l’aventureuse, a vendu des jambons aux Phéniciens et aux Carthaginois, tant qu’il a existé des peuples de ce nom. La charcuterie est une industrie éminemment française. G est pour cela que je sens le besoin dé protester contre la déplorable réputation qu ont faite au Porc les estomacs débiles et les anathèmes ridicules de ces sombres législateurs de l’Orient, qui n’ont pas plus respecté la femme blonde et le vin. Je sais qu’on est en droit de reprocher au Porc, à sa femelle surtout, quelques habitudes vicieuses, comme de manger les enfants au berceau, ou de dévorer ses petits; mais ces légers défauts du Porc ne doivent pas nous donner le droit d’être ingrats à son égard, et de méconnaître ses nombreux mérites. Je prouverai tout à l’heure que cette voracité même, qui entraîne quelquefois le Porc à des excès regrettables, constitue la plus précieuse de toutes ses qualités.
J’ai besoin de répéter que tout ce que je vais dire du Porc s’applique au Sanglier, et réciproquement. Le Porc et le Sanglier sont une seule et même race, comme il a été dit. De cette race certaines familles se sont ralliées à l’homme, les autres ont préféré aux délices de la servitude la noble indépendance et la pauvreté des forêts. Du reste, les individus des deux camps n’ont jamais cessé de vivre sur le pied de la plus parfaite intelligence, et des relations de bon voisinage ne manquent pas de s’établir entre eux, pour peu que le local et les habitudes du régime alimentaire s’y prêtent. J’ai vu tuer enpleine basse-cour, dans un petit village de la Meuse, un énorme sanglier qu’un trop vif sentiment d’amour avait attiré dans ce lieu. J’en ai tué un de mon propre fusil, en Afrique, dans la grande rue de ma ville, où 1 avait entraîné 1 ardeur de la même passion. Les mœurs et les appétits sont les mêmes dans les deux conditions de liberté et d’esclavage. L’influence du; domicile n’a apporté de modifications sensibles que dans la couleur du vêtement et dans la puissance des armes offensives. Il n’est pas plus difficile d’amener le Sanglier à la civilisation que de rendre le Porc à la sauvsgerie. Il y a mieux : je sais, dans les forêts de Lorraine, certaines races de porcs soi-disant privés, qui se ruent sur les chasseurs ou sur les voyageurs accompagnés de chiens, avec une énergie et une férocité qui n’ont jamais été dans les habitudes du Sanglier. Celui-ci, en effet, ne se décide guère à attaquer qu’autant qu on le pousse à bout. Il use de représailles, et, s’il se rend coupable de quelque meurtre, il a toujours pour lui l’excuse de la légitime défense , tandis que 1 autre , le soi-disant privé, qui charge spontanément et poursuit sans miséricorde, ne peut, dans aucun cas, invoquer le bénéfice des circonstances atténuantes.
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Le Porc est l’emblème de l’avare; voilà son grand malheur. L’avare est un être qui ne commence à nous être agréable qu’après sa mort, mais qui nom est particulièrement répulsif et odieux toute sa vie. Ainsi du Porc.
La voracité du Porc est insatiable comme la cupidité de l’avare. Il ne craint pas de se vautrer dans la fange ; il s’engraisse des plus immondes substances ; tout fait ventre pour lui. De même de l’avare, du juif, qui n’a pas honte de se vautrer dans la bassesse, dans l’ignominie et l’usure pour augmenter son capital, et qui ne trouve pas de spéculation infime dès qu’il y a du profit à y faire. L’empereur Yespasien disait, à propos de l’impôt des vespasiennes, que l’argent n’avait pas d’odeur. On prête la même réponse à Henri IY, dans une circonstance analogue. J’en suis fâché pour Henri IY, qui aura beaucoup à faire avec l’histoire pour se laver de l’accusation d’avarice.
La goinfrerie du pourceau et la violence de ses autres appétits charnels disent la nature des jouissances qui conviennent au tempérament de l’avare.
La Truie qui dévore ses petits, c’est la mère cupide qui fait argent des charmes de sa fille, qui la vend par-devant notaire à un vieux, et s’engraisse ainsi de sa chair.
Cependant l’avarice a aussi son bon côté. L’avarice est l’amour immodéré de la conservation, comme la prodigalité est l’amour désordonné de la dépense inutile.
L’humanité. a un intérêt immense à ce qu’aucun de ses éléments de richesse ne disparaisse, avant d’avoir fourni à l’homme toute la somme de services ou de jouissances qu’il contenait en lui.
Or, il v dans l’humanité une foule de tessons de bouteilles, de clous dépa-
reillés et de résidus de chandelles qui seraient complètement perdus pour la société, si quelque main soigneuse et intelligente ne se chargeait de colliger tous ces débris sans valeur, et d’en reconstituer une masse susceptible d’être retravaillée et rendue de nouveau à la consommation. Cet office important rentre dans les attributions de l’avare.
En effet, l’avare s’abaisse avec bonheur pour ramasser le bouton ou l’épingle que le reste de l’humanité foule aux pieds. Ce n’est plus ici l’usurier, le vampire qui suce au cœur une pauvre famille d’artisans, qui s’enrichit de leur ruine ; ce n’est plus l’agioteur infâme qui fabrique des nouvelles de Bourse et parie à coup sûr; ici le caractère et la mission de l’avare s’élèvent visiblement : le grippe-sou devient chiffonnier.
Et, quelle industrie plus honorable que celle du chiffonnier, qui résume les débris, analyse les immondices et protège la richesse sociale contre la distraction des servantes et la prodigalité des ménages négligents!
Comme le chiffonnier utilise pour la société les tas d’ordures des villes, ravivant le papier mort et convertissant les fragments de carafes en lustres
Quelle industrie plus honorable?
magnifiques dont il use peu pour lui-même , ainsi le Porc utilise les immondices des forêts, des champs et de la ferme, et convertit pour l’homme en viande succulente les rebuts de la cuisine, du jardin et de la laiterie. Le Porc est le grand chiffonnier de la nature ; il ne s’engraisse aux dépens de personne.
C’est pour cette fin que Dieu l’a fait omnivore et l’a doué de cette voracité tant blâmée. Sans cette voracité, l’animal ne serait pas apte à se contenter de ce que tous les autres refusent et à foire graisse de tout. S’il eût été délicat pour sa nourriture comme le Cheval, il est évident qu’il n’eût pu remplir sa mission de chiffonnier. Et ce qui prouve bien clairement que la pauvre bête accomplit une fonction de dévouement sur cette terre, quand elle fouille les
LE SANGLIER
Analogie du porc et de l’avare.
ordures et laboure le sol, c’est qu’elle est éminemment sensible de sa personne aux charmes du bain froid et de la propreté. Tout le monde sait que, de tous les animaux domestiques , le Porc est le seul qui craigne de souiller de son fumier la couche sur laquelle il sommeille. Le Cheval et le Chien, qui ont de si jolies manières, ne sont pas cependant à la hauteur de cette délicatesse.
L’avare redoute la mort qui doit le séparer de ses trésors, unique objet de ses affections. Ensuite il est athée de religion , c’est-à-dire qu’il n’a pas d’autre culte que celui de sa personne et comme il a pratiqué l’usure et pillé son prochain toute sa vie sans l’obliger jamais, il est peu pressé de rendre compte à Dieu de ses œuvres d’ici-bas. Le Porc voit aussi arriver la mort avec terreur et cherche à la conjurer par d’horribles gémissements. La colère du
Sanglier aux abois est de la rage à son plus haut paroxysme. Xénophon et Pollux ont écrit que, dans ces moments-là, les dents du Sanglier s’échauffaient à tel point, qu il n’était pas rare de voir la robe des chiens roussie à l’endroit où les dents avaient frappé. J’ai déjà reconnu que ces historiens grecs ont été de tout temps d’agréables brodeurs. J’ai vu dans ma vie beaucoup de sangliers très-fâchés, en France et en Afrique , mais je déclare n’avoir jamais pu réussir à allumer mon cigare au feu de leurs défenses.
Comme la mort de l’avare, qui n’a jamais fait de bien à qui que ce soit, comble les vœux les plus ardents de sa famille.... ainsi le jour où l’on tue le porc est une fête pour son propriétaire, ses voisins, ses amis. C’est le moment où la chair de la victime va indemniser le nourrisseur de toutes les dépenses que 1 éducation delabête a coûtées. Donc, que chacun segaudisse dans le voisinage et prenne sa part de la curée ; il y en aura pour tous : la succession est riche. Voyez ces chapelets de boudins qui n’en finissent pas, semblables à ces piles de jaunets du défunt qui demandent à prendre l’air.
L analogie de l’avare et du Porc est une tradition populaire; mais une chose assez curieuse, c’est que ce sont les législateurs des Juifs et des Arabes, c’està-dii e des nations réputées les plus avares, qui ont proclamé les premiers
Yimmondicité du Porc.
La nation juive et la nation arabe sont éminemment sujettes à la lèpre, ainsi qu’il est prouvé par la place importante que tient, dans leurs chroniques, l’histoire de cette maladie. Le Porc est également l’animal le plus sujet à la lèpre. La lèpre du Porc s’appelle ladrerie !
Ladrerie, avarice I
Tous les historiens sont à peu près d’accord sur les causes qui ont fait anathématiser la viande de Porc parla loi religieuse de l’Orient. Question d’hygiène locale.
La viande de porc gâtée peut occasionner des accidents fort graves. On voit fréquemment, à Paris même, des familles entières empoisonnées pour avoir mangé de la charcuterie de mauvaise qualité. M. Gisquet raconte dans ses Mémoires que la première razzia qu’il fit faire par ses agents chez les charcutiers de la capitale produisit une saisie de 10 000 kilogrammes, ou de 20 000 livres de viande putréfiée. C’étaient d’odieux jambons, des saucisses, du fromage d’Italie surtout. La matière saisie fut transportée à la voirie de Montfaucon et précipitée dans les lacs impurs de ce moderne Cocyte. Pendant la nuit, toute la cargaison fut repêchée et rendue à la consommation. Pour opposer des entraves efficaces à cette industrie courageuse, le préfet ordonna qu’à l’avenir les viandes saisies seraient hachées et mélangées intimement avec les matières qui peuplent le fond des lacs de la voirie de Montfaucon. Celte histoire-là et celle de la Trychine sont faites assurément pour donner
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à penser. D’autant que la chair putréfiée du porc est encore moins dangereuse que la crue qui contient les trichines en parasite intestinal doué d’une puissance maléfique et d’une ténacité sans égale à la vie. Une bête qui a mangé des trichines empoisonne parfaitement celle qui la mange et les ricochets ne finissent pas.
Or, les dangereuses qualités de la viande du porc n’ont pu être un secret pour les premiers législateurs, qui furent tous un tant soit peu médecins. De là les interdictions formulées au nom de Dieu dans les codes. Le Juif et l’Arabe étant particulièrement sujets aux maladies de la peau, soit à raison de leur malpropreté native, soit pour cause de la rareté des eaux dans leur aride patrie, Moïse et Mahomet durent tenir plus rigoureusement que tous les autres la main à la prohibition.
Toutefois, quelques historiens trop savants ont assigné à cette interdiction religieuse une origine plus curieuse ; ils ont attribué la répugnance des Orientaux pour la viande du Porc à trois causes principales :
1° A la similitude de la disposition intérieure du corps de cet animal avec ! H
celui du corps humain, similitude reconnue par Galien ;
2° A l’identité complète de saveur entre la chair du Porc et celle de l’Homme.
Cette identité, qui, pour le dire en passant, fournit un argument de quelque valeur aux partisans de l’anthropophagie, a été constatée , au rapport de Conrad Gessner, par une foule d’expériences. (Voir l’histoire des pâtés de chair humaine du barbier de Tournus.)
3° Enfin, à cette propension singulière qui porta de tout temps les démons chassés du corps de l’homme à élire domicile dans le ventre des pourceaux, propension mentionnée en vingt endroits de l’Écriture sainte, ce qui doit révéler une antique tradition. Dans l’Évangile selon saint Matthieu, ce sont les démons eux-mêmes qui, pressés de sortir du corps du possédé, demandent au Christ la faveur de se retirer dans un troupeau de Porcs qui flâne en ces parages. Si la retraite leur paraissait douce c’est que probablement ils l’avaient déjà habitée ou qu’ils le savaient par ouï-dire. Il doit y avoir aussi, si je me souviens bien, les habitants d’une ville, les Gadareni, je crois, qui supplient le Christ de se retirer de leur territoire, à cause du préjudice énorme qu’il fait à leurs troupeaux.
Ici se présente une question historique qui m’a intrigué toute ma vie, et que je me permets d’adresser à MM. les membres de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, au risque de les plonger dans une perplexité douloureuse :
Puisque le Porc n’est bon qu’après sa mort, et n’est bon qu’à être mangé, comment un peuple qui ne mangeait pas le Porc, et qui regardait cet animal comme immonde, a-t-il pu se livrer à l’éducation de cette espèce?
J ai toujours pensé qu’il y avait eu jusqu’à ce jour confusion dans les textes. Les porcs dont parle l’Écriture sont peut-être des sangliers, et ce qui donne à mon opinion une autorité immense, c’est qu’on peut voir aujourd’hui encore en Arabie, en Judée, en Égypte et en Algérie, dans tous les pays, en un mot, où se rencontrent le musulman et l’israélite, d’innombrables troupeaux de sangliers peu farouches, qui s’y multiplient avec d’autant plus de facilité que l’indigène ne leur fait pas la guerre. Mais la substitution du nom de sanglier à celui de porc ne dit pas le mot de l’énigme. Il n’y a pas plus de ra;son pour élever l’un que l’autre en grand, et si on les élevait à qui les vendrait-on?
Quoiqu’il en soit de ces diverses manières d’envisager la chose, le fait est que le Porc jouit d’une pauvre réputation dans l’opinion religieuse des peuples. Les prédicateurs luthériens ont abusé extraordinairement aussi de la comparaison des porcs à l'engrais, en faveur des ministres du culte catholique. Or, je dis que le Porc est victime d’un préjugé inique.
Le Porc est le don le plus précieux que le navigateur européen puisse faire aux peuples sauvages. C’est un des éléments les plus puissants de la civilisation et du progrès.
Le Porc qui vit de tout, et dont la fécondité est prodigieuse, s’accommode de tous les climats, hormis de ceux de la zone glaciale, où la terre durcie par le froid ne lui permet pas d’exercer son industrie de laboureur. Hors de là, on le rencontre aujourd’hui par masses nombreuses sur toute la surface des continents et des îles. C’est un animal innocent, qui ne fait la guerre qu’aux reptiles, aux mulots et aux taupes, et généralement aux espèces parasites ennemies de l’homme. Les cochons sauvages de l’Amérique passent pour détruire journellement une énorme quantité de serpents à sonnettes Mais un de nos amis du Texas, qui a voulu voir la chose de ses propres yeux, m’a affirmé n’avoir jamais réussi à faire avaler une seule couleuvre à
ses pourceaux.
Le Porc a été doué par la nature d’une subtilité d’odorat prodigieuse. 11 s’en sert pour découvrir la truffe cachée dans les entrailles de la terre, et pour l’enseigner à l’homme. J’ai déjà dit que le Chien lui avait enlevé naguère cette spécialité.
L’Inde asiatique, les grandes îles de la Sonde et l’Afrique tout entière, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu’au capMatifoux, regorgent de sangliers Notre régence d’Alger était bien riche encore, il y a quelques années, en produits de ce genre. J’en dirai plus bas quelques mots.
Le Sanglier de nos forêts d’Europe l’emporte sur tous ceux des cinq parties du monde par le volume du corps et la force de ses défenses. On en a vu qui pesaient 250 kilogrammes. La venaison du sanglier européen est aussi la plus
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délicate. C’est que le gland, qui fait les délices du Sanglier, et qu’il récolto en abondance dans nos forêts, à l’automne, est la nourriture par exellence de l’espèce. Le gland agit vigoureusement sur le Sanglier au moral et au physique. Il donne de la fermeté à sa chair et de l’énergie à son caractère. On sait que le Sanglier repu de gland est d’humeur peu commode. Les hallalis sont plus dramatiques en octobre et en novembre qu’aux autres époques de l’année. Remarquez que le gland est le fruit du chêne qui symbolise l’avarice comme le Porc !
Les laies entrent en rut en décembre ; elles mettent bas vers la fin de mars. La richesse de la portée est proportionnelle à l’âge de l’animal ; les jeunes mères se contentent d’élever trois ou quatre marcassins; les vieilles vont jusqu’à la dizaine. Le jeune sanglier conserve le nom de marcassin aussi longtemps qu’il porte la livrée , cinq à six mois environ; vers l’automne, il renonce à la robe de l’enfance et prend le titre de bête rousse , qu’il quitte bientôt pour celui de bêle de compagnie. L’animal est dit ragot ou venir à son tiers-an, quand il a deux ans révolus et qu’il entre dans sa troisième année; le tiers-an a ses trois années pleines, le quart-an ses quatre années ; plus tard, il est indifféremment solitaire ou grand vieux sanglier. Le mâle a les mâchoires armées de quatre dents saillantes et dressées vers le ciel, deux en bas, deux en haut. Les deux d’en bas s’appellent les défenses; elles sont aiguisées et tranchantes et portent des coups terribles. Elles se recourbent avec l’âge et perdent leur tranchant; on dit alors que la bête est mirée. Il semble que les dents de la mâchoire supérieure n’aient d’autre fonction que de servir d’aiguisoir aux défenses. On les nomme les grais. Je n’ai jamais rencontré de laies armées en guerre, c’est-à-dire pourvues de puissantes défenses, que dans les romans de certains auteurs qui ne font pas autorité en matière cynégitique. Les autres, celles qu’on rencontre dans nos forêts d’Europe et dans les plaines de l’Abyssinie, de l’Amérique et de l’Inde, sont peu faites pour inspirer la terreur; tout au plus leurs boutoirs inoffensifs sont-ils de force à découdre un basset. La laie ne découd pas, elle mord.
La chasse au Sanglier exige peu de connaissances de la part du veneur, peu de finesse d’odorat de la part de la meute. C’est une bête de piste grossière et chaude comme le Renard, et qui se fait chasser de près. Le Sanglier bon marcheur est le sanglier de deux ou trois ans, le ragot ou le tiers-an. Il ne prend parti d’habitude que lorsqu’il a gagné sur les chiens une avance considérable. Cette chasse-là devrait être l’apanage exclusif du mâtin. Les anciens tuaient le Sanglier à l’épieu. Cette méthode longtemps adoptée par la vénerie française, a été généralement abandonnée pour celle du fusil double ; toutefois, les nobles veneurs sont restés jusqu’en ces derniers temps fidèles aux traditions de l’art antique. Je sais plus d’un chasseur qui dégaine volontiers
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pour venir au secours de ses chiens dans un hallali dramatique et pour attaquer le Sanglier au couteau. Il n’est pas de chasseur qui n’ait été témoin de quelque épisode ensanglanté de cette nature. Un de mes plus dramatiques souvenirs date du 26 octobre 1845, année de la maladie de la pomme de terre. La scène se passait dans la forêt d’Ourscamps dont j’étais le fermier.
Le solitaire dont j’ai entrepris de raconter la fin tragique n’habitait pas précisément la forêt d’Ourscamps; il s’y plaisait seulement comme s’y plaisent tous ceux qui l’ont visitée, hommes ou bêtes, Parisiens, chevreuils ou faisans; il y prolongeait ses stations aussi longtemps que ses moyens d’existence pouvaient le lui permettre. C’était, pour la brutalité du caractère, la richesse de la taille, la longueur et le tranchant des défenses, l’image vivante de feu le sanglier de Calydon, si souvent mentionné dans l’histoire des personnages illustres de l’antiquité. Ses avantages physiques, rehaussés de l’éclat de quelques actes de sa vie privée, où il avait fait preuve d’un méchant naturel, avaient fini par lui conquérir dans le pays une réputation de coupejarret et de mauvais coucheur, qui n’avait pas peu contribué à éloigner de sa demeure une foule de visiteurs importuns. Les maîtres d’équipages du pays l’auraient attaqué de grand cœur, s’ils en avaient eu une seule fois connaissance précise; car c’eût été pour quelques-uns d’entre eux une occasion nouvelle de faire montre de leur sang-froid et de leur intrépidité, en même temps que de leur adresse à jouer du couteau de chasse, et l’on ne trouve pas tous les jours pour faire sa partie un adversaire du poids de 200 kilogrammes. Mais le moyen que des piqueurs ou des valets de chiens, quelque peu affectionnés à leur meute, se décidassent à faire rapport d’une bête aussi terrible ! Ils se turent deux ans, attendant que l’âge eût miré l’animal, c’est- à-dire que pendant deux ans l’afïection pour leurs chiens l’emporta dans leur cœur sur l’amour de la gloire et la soif des combats. Cette longanimité, cependant, devait avoir son terme; le hasard l’amena.
Le 25 octobre 1846, le piqueur de M. le marquis de l’Aigle eut connaissance du passage d’une laie avec ses marcassins dans la forêt d’Ourscamps, et reçut ordre de la détourner. Mais la laie, avec toute sa société, avait vidé la forêt pendant la nuit.
Le lendemain, à neuf heures du matin, nous nous rencontrions, le piqueur et moi, dans une verte avenue.
— Eh bien? lui demandai-je: la chance a-t-elle été bonne ?
— Mauvaise, mauvaise.
— La laie?
— Partie.
— Pas de loups?
— Pas plus que dessus ma main.
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— Pas de chasse alors?
— Au contraire.
— Gomment cela, fis-je à part moi, commentant cette physionomie lugubre et cet accent désolé, est-ce que par hasard il retournerait solitaire? Et d’un air dégagé, continuant l’entretien : Vous avez dû revoir du vieux sanglier? lui dis-je; je l’ai rencontré tout à l’heure qui sortait du Petit-Chapitre, et traver-
sait la plaine pour rentrer au bois Leblond. Eh, parbleu ! si je ne me trompe le revoici; c’est le pigache1, il n’y a pas à s’y méprendre. Et, ce disant, mes regards étaient collés à un pas tout frais de la nuit, une empreinte de la dimension de celle d’une génisse, et chacune de mes mains se portait machinalement vers sa poche respective, pour chercher la cartouche à balle.
— Vous l’avez dit, répondit le piqueur d’un air triste.
Le rapport du vieux Louis accusait en effet un solitaire monstrueux rembuché au bois Leblond, à cinquante mètres du poteau.
— Pensez-vous que ça se fasse chasser un peu? dis-je à Louis, au moment où l’on découplait les chiens. Question insidieuse; je savais bien qu’une bête de cette taille-là ne se fait pas chasser.
— Mais, dame! oui, peut-être bien un quart d’heure, vingt minutes.
— Vous m’étonnez. .. et vous n’êtes pas à cheval?
— Parfaitement inutile pour la chasse d’aujourd’hui.
Le brave homme examinait en ce moment les pièces d’un nécessaire de chasse, qui paraissait avoir certaine analogie de forme et de destination avec une trousse de chirurgien. 11 tournait et retournait entre ses doigts des pelottes de soie rouge ornées d’aiguilles courbes, et semblait trop absorbé dans .ette importante besogne pour répondre longuement à mes questions.
On arrive au poteau; les relais sont jugés inutiles; on chassera de meute à mort .
Les quarante-cinq chiens de l’équipage (chiens anglais) sont donc donnés à la fois à l’attaque. La bête débuche sans se faire prier, contrairement aux habitudes de l’espèce; elle traverse le pré Viguereux à fond de train; les quarante-cinq Anglais sont sur elle et lui soufflent le poil. C’est l’ouragan qui passe, noir, menaçant, terrible, mais l’ouragan muet, sans tapage ni furie.
Le Chien anglais, comme je l’ai déjà dit vingt fois, a été inventé par des gens qui considèrent comme perdue toute journée passée sans trafic. Le veneur anglais si tant est que j’aie le droit de le nommer ainsi, avait besoin de se créer une distraction pour les heures du jour où la Bourse ne va pas, et il a rogné la chasse pour la forcer de tenir dans de ridicules intervalles. Il e ;t
J. On dit qu’un sanglier est pigache quand il a une pince plus longue que l’autre
La laie avec toute sa société.
évident, du reste, qu’on ne pouvait pas inventer de chiens trop vîtes pour un pays où le brouillard n’a que deux heures de transparence sur vingt-quatre, dans la saison des chasses. Quoi qu'il en soit de ces causes, le chien anglais a conscience de sa mission et de son devoir; il n aboie pas, parce qu il a appris à Técole le nombre précis de centimètres que peut faire perdre un coup de voix dans un instant donné. Je ne pardonnerai jamais aux veneurs français d’avoir contribué à naturaliser dans ma belle patrie cette race inintelligente et brutale, qu’il est absolument impossible de suivre à pied, comme j’en ai acquis la conviction par une fouie d expériences.
Si je me permets sur l’Angleterre cette intéressante digression, dont je ne demande pas pardon à mes lecteurs, c est que je cherche à gagner du temps,
LE SANGLIER
PO
Chasse du sanglier.
n’entendant plus la chasse. Cependant l’air est calme, et l’attaque a eu lieu à une heure vingt-cinq minutes. Or, il est une heure trente, et la chasse tourne autour de nous; et il me semble que les échos de la forêt, s’ils faisaient bien leur devoir, devraient nous rapporter quelque bruit; car nous n’avons pas, à coup sûr, un kilomètre de distance du champ do bataille à l’endroit où nous sommes. Baissez-vous un peu, écoutez! Entendez-vous là-bas, là, bas, ces quelques glapissements de renard dans la direction du château dOurcamps? — Sur mon âme : c’est la grande voix de la meute furieuse.
Oyez; plutôt les fanfares; le solitaire fait tête. — De si bonne heure, c’est mauvais signe.
Les habits rouges se précipitent en foule vers le lieu présumé du combat.
Mais le bon moment n’est pas venu encore; la bête n’a pas jugé assez inexpugnable la position où elle fait un moment mine de s’acculer; elle sait mieux que cela ailleurs. Elle repart, rapide comme le vent (le Sanglier n’est pas un quadrupède qui court, c’est une boule noire qui roule, lancée à toute vapeur). Au Gorgeât, veneurs et piqueurs, c’est là que vont se porteries grands coups! Le Gorgeât, ainsi que son nom l’indique, est une affreuse enceinte non percée de routes, mais bordée, en revanche, d’une muraille formidable de houx et d’épines noires, agréable préambule d’un corps de place inexpugnable, se composant, pour ainsi dire, d’un seul et unique roncier, un roncier de cent hectares. Je ne connais, parmi les animaux de nos climats, que le sanglier et la fouine à qui ces demeures ne soient pas interdites ; le renard lui-même ne songe à y chercher un refuge que dans des circonstances excessivement pénibles. La chasse y est arrivée en moins de temps, à coup sûr, que je n’en ai mis à traduire ce nom propre. Le solitaire a brûlé déjà dix enceintes : les Longs-Murs, les ventes d’Ourscamps etSempigny, lesLanches-Tailles, le Bosquet de Parvillet et la queue Saint-Éloi ; c’est à peine si j’ai pu distinguer la béte de la meute, au traverser de la route départementale, au milieu de la poussière que l’ouragan fumeux soulevait dans son vol. La bête s’arrête enfin: c’est assez fuir comme cela.... La montre de mon voisin marque une heure trente-cinq.
En entrant au Gorgeât, le rusé solitaire a forcé de vitesse pour avoir le temps de se frayer passage et de dresser ses batteries. — A vous, messieurs les Anglais! voici la route, entrez.... ✓
Dix chiens s’élancent de front dans le dangereux passage qu’a taillé pour eux la fine bête; emportés par la même ardeur, ils se culbutent, se déchirent, s’entassent.
Attendez, voici qui va faire cesser le désordre et nettoyer la passe.
Du poste qu’il a choisi, et où il attend de pied ferme ses innombrables ennemis, les yeux rouges de sang, les lèvres écumantes, le solitaire tombe comme la foudre au milieu de ses assaillants surpris ; il éventre, découd, mutile, taille tout ce qui s’offre à ses coups. Lavoie est déblayée; les deux premières bêtes que le monstrueux animal a frappées sont restées sur la place; elles posent, agitées à peine par les dernières convulsions de l’agonie, sur l’épaisse couche de ronces où les a fait voler le boutoir formidable; leur poitrine est ouverte du sternum à l’épaule. Trois ou quatre autres champions se retirent du champ de bataille en poussant d’affreux hurlements qui retentissent douloureusement dans mon âme; les intestins leur sortent du corps par de larges fissures; ils appellent Louis à l’aide, Louis arrivera trop tard. Heureux qui s’est retourné à temps pour recevoir le coup de boutoir dans la oarlie la moins dommageable de son individu
LE SANGLIER
Il est une heure trente-sept.... deux chiens sont étendus roides morts, dix, douze hors de combat.
Les habits rouges se hâtent; les gémissements des victimes disent où en est le drame ; les cavaliers mettent pied à terre et se disposent à pénétrer dans le fourré, la carabine et le couteau à la main. Il faut dire que lorsque le sanglier est acculé contre un tronc d’arbre et occupé à discuter sérieusement avec les chiens, la vue du veneur a le don de porter sa colère au paroxysme. Il est assez d usage même que le Sanglier, dans ce cas, laisse là ses premiers adversaires et tourne toute sa rage contre le survenant. C’est le moment que les veneurs un peu artistes choisissent pour servir l’animal; comme il fond droit sur vous, rien de plus facile que de lui loger un lingot entre les deux yeux, avec un peu de sang-froid surtout et un fusil qui ne rate pas. Mais si la chose est facile ailleurs, au Gorgeât c’est tout différent. Les ronciers dudit lieu ne permettent pas au veneur le plus intrépide de tenter l’aventure. Il faut se décider pourtant, car les moments sont chers et chaque minute compte sa victime. On entend des rives de l’enceinte un formidable charivari formé de hurlements de douleur, de cris sourds de vengeance, d’aboiements frénétiques, de grognements de rage, accentués du roulement des redoutables castagnettes des mâchoires. Les geais, les pies, oiseaux éminemment bavards, brodent suri événement leurs discordants commentaires.
L’Anglais se bat bien et longtemps; la vue du sang, loin de l’intimider, ne fait qu enflammer sa furie ; le théâtre du combat commence à s’élargir; la
terre et les buissons voisins s’empourprent peu à peu : il est une heure trentehuit minutes.
Est-ce le sanglier qui est chassé, est-ce le sanglier qui chasse? On ne sait, mais le fait est que les aboiements des combattants qui survivent ont semblé indiquer tout à coup que le lieu du combat changeait. Oui, vraiment, c’est le solitaire qui charge la meute et qui la force à rebrousser. Bravo ! le solitaire! Mais la roche Tarpéienne, hélas! est près du Capitole! Dans son retour offensif, 1 animal imprudent, emporté par sa fougue, a baisé de trop près la rive d,e 1 enceinte. Il passe à portée de la balle d’un veneur, qui a juré d’avoir sa vie, et qui s est courageusement engagé dans le roncier, décidé à marcher à quatre pattes pour arriver jusqu’à lui. La bête tombe : il est une heure cinquante.... Le drame n’a duré que trente minutes. Cinq chiens sont éven-
trés, douze grièvement blessés, douze légèrement. Quatre minutes de plus et la meute entière y passait!
Le solitaire dont il est ici question pesait sur pied 200 kilogrammes. Il fut envoyé à Paris pour servir d’ornement à un musée quelconque. Un Arabe aurait donné bien des choses pour pouvoir orner le poitrail de son coursier des défenses de la bête
HE
Le vieux Louis n’est pas encore consolé de la perte de Floribaut et de Perçante.... les meilleurs chiens de tête qu’il ait eus de sa vie, raconte-t-il. (Le chien qu’on vient de perdre est toujours le meilleur et le plus aimé.) J’ai pris une part sincère aux douleurs de cet homme. Ses chiens n’étaient que des anglais, mais c’étaient toujours des chiens.
« Quelle différence de caractère entre les ours d’autrefois et les sangliers d’aujourd’hui I » me disais-je à part moi, le soir de cette journée mémorable, songeant à la légende d’Ourscamps qu’on lira plus tard en ce livre.
Mais une pensée mélancolique m’oppresse, que je ne peux contenir plus longtemps dans ma poitrine, et que je demande la permission d’exhaler.
Les forêts de France, déjà veuves de l’élan, de l’Auroch, de l’Ours, du Daim et du Cerf, sont menacées de perdre d’ici à peu de temps le dernier fleuron de leur couronne (style noble). Le morcellement va faire passer le Sanglier à l’état de mythe. J’ai assisté, en 1835 et 1836, à l’extermination de la race dans ces magnifiques cantons du Méconnais, que M. le marquis de Foudras a si judicieusement choisis pour le théâtre de ses récits cynégétiques. Les damnés veneurs ne respectaient ni l’âge ni le sexe; ils en mirent à mort plus de cent cinquante dans un rayon de trois à quatre lieues, en deux campagnes. Ils chassaient tous les jours; le peu qui survécut à la boucherie déguerpit. Maintenant qu’ils ont dissipé leurs richesses, qu’ils ont crevé le ventre à la poule aux œufs d’or, ils cherchent à repeupler; ils élèvent des sangliers dans leurs basses-cours. Lorsqu’une laie est pleine, ils la transfèrent dans une maison des bois, où ils l’entourent de tous les agréments du confort. Puis, quand elle a mis bas, on pratique à la partie inférieure de sa loge de petites ouvertures propres à laisser passer les marcassins, qui peuvent vaguer dans le bois voisin, s’en aller, revenir, se faire croquer par le loup, suivant que la fantaisie leur en prend. De cette façon, on est à peu près sûr que la portée se cantonnera dans le voisinage, pourvu qu’on ne la tourmente pas. Il serait grandement à désirer que tous les louvetiers de France, qui n’ont été institués que pour la conservation des nobles races et des traditions de la haute vénerie, usassent de toute leur influence pour généraliser l’emploi de ce procédé de multiplication simple et économique. Je demanderais également à la loi d’interdire la chasse et la vente du sanglier passé le jour de l’an.
Outre l’homme, le Sanglier et sa famille ont pour ennemi dans nos forêts le Loup. Le Loup aime à rôder aux environs de la bauge sous laquelle la laie abrite sa portée; et alors malheur à l’imprudent marcassin qui s’écarte? La bauge est une cabane artistement couverte avec des branches d’arbre, ët garnie à l’intérieur d’un moelleux tapis d’herbes sèches. Ce sont d excellentes mères que ces laies, attentives, empressées, courageuses. J’ai vu de quelques-unes, dans mon enfance, des actes de dévouement maternel qui pour-
Ilf
LE SANGLIER
raient figurer avec avantage dans le traité de la Morale en action. Pour conjurer les périls dont l’importunité de ces loups menace leur famille, les laies ont l’habitude d’établir autour de leur bauge un cordon sanitaire de bêtes de compagnie. Il y a des sentinelles qui pèsent 75 kilogrammes et qui sont armées de manière à faire respecter leur consigne: Les individus de cette race sont assez portés en général vers l’esprit d’association. Ils se prêtent volontiers secours et assistance dans les mauvais quarts d’heure.
J’avais compté sur l’Algérie et sur les hôtes de ses populeux déserts pour, nous indemniser de la disparition du sanglier français : vain et fragile espoir ! Ils ont tout tué déjà.
J’ai été assez heureux cependant pour voir l’Algérie en ses jours de splendeur, alors que le fléau de la guerre sévissait sur la Mitidja dévastée, et que les ordres des chefs retenaient dans les camps nos garnisons captives. La guerre chez les hommes, c’est le repos et le bonheur chez les bêtes? Si le gibier de France n’est pas ingrat, la mémoire de Napoléon lui doit être bien chère. A l’époque dont je parle, le sanglier d’Algérie, débarrassé du voisinage des tribus indigènes, s’épanouissait avec luxe par toutes les demeures de la plaine. Pas un buisson un peu épais de vignes et de luzernes sauvages qui n’en recélât dans ses flancs quelque puissante famille. Les corridors que les sangliers pratiquent dans ces fourrés impénétrables pour le chien et pour l’homme, nous disaient à l’avance quand la place était habitée. Nous avions d’ailleurs , pour nous accompagner dans ces chasses dangereuses, un groupe
de cavaliers arabes, race d’hommes que la nature a trop favorablement traités, et qui joignent à la force et à la supériorité du Centaure la subtilité de vue et d’odorat du chien. Avec ces limiers-là, et dans cette terre bénie, il eût fallu bien de la bonne volonté de notre part pour faire buisson creux.
Le plus difficile en Algérie n’était pas de détourner la bête, mais de la dé- busquer. En fait de gibier de cette contrée, je ne connais que la Gazelle et la Poule de Carthage (canepetière) qui partent hors de portée. Les autres espèces, plume ou poil, attendent généralement pour se lever qu’on leur marche sur la patte. Qnand on met le feu à un buisson dans lequel on suppose quelque mauvaise bête, Hyène, Chacal ou Chat-tigre, il est rare que l’animal se décide à partir avant d’avoir subi quelque avarie dans sa fourrure. J’ai vu fréquemment le Sanglier affecter le même stoïcisme. Ce sang-froid remarquable du sanglier africain, en présence de l’incendie qui le menace et le déborde, a sa cause dans les habitudes agronomiques du pays. L’Arabe ne connaît encore d’autre procédé de défrichement que l’incendie; il brûle périodiquement les hautes herbes, les buissons et les roseaux de la plaine dans tous les lieux qu’il destine à ses prochaines cultures, et la flamme promenée par le siroco no
s’arrête que là où elle ne rencontre plus rien à dévorer. Naturellement le gibier indigène a fini par se blaser à l’endroit de ce spectacle trop souvent répété, et de là cette indifférence en face du péril et ce mépris du feu que nous trouvons sublime chez Mucius Scévola.
Je plains de tout mon cœur les pauvres veneurs de France qui n’ont pas chassé le Sanglier à l’allumette chimique. Je retournerais en Afrique, rien que pour me redonner cette jouissance. J’ai fait assister de mes amis à ces chasses royales, qui n’ont contre elles que d’être trop amusantes et pas assez dramatiques; ils en sont revenus enthousiastes. C’est moins noble, moins savant, moins méritoire à coup sûr, au point de vue de l’art, qu’un hallali de Compiègne ou de Fontainebleau; mais ces flammes noirâtres que le vent rabat vers la terre, qui taillent en courant des fournaises ardentes dans le plus épais des buissons, et rejaillissent tout à coup dans les airs en gerbes éblouissantes; mais le sifflement des feuilles vertes, le jeu des flammèches emportées dans l’espace, la détonation des roseaux qui simule de loin les feux de file d’un bataillon d’infanterie, les aboiements des chiens animés par la présence des maîtres et qui entendent le fourré s’agiter devant eux ; enfin, pour le bouquet, le débucher de la compagnie au grand complet et la décharge générale des armes à bout portant.... To\ÿ cela constitue un ensemble de tapage, de mouvement, d’émotions saisissantes, plus échevelé, plus poétique que tout ce qu’on m’a jamais fait voir dans nos forêts peignées et tirées au cordeau. Ajoutez à cela les chances de l’imprévu, les hasards du Chacal, du Chat-tigre, de l’Hyène, de la Panthère. Mais la paix est venue qui a mis fin à tous ces bonheurs-là. J’ai acquis la certitude douloureuse que le Sanglier et la Perdrix n’existent presque plus que de nom dans la mémoire des hommes des rives du Massafran à celles de l’Aratch.
Il est encore en Algérie une chasse au Sanglier pleine de charmes, et qui rappelle quelque peu les courses de taureaux de Séville. Le chasseur s’amuse, à l’instar du banderillo, à planter un certain nombre de petites lances ornées de banderoles dans le cou de l’animal. Le cavalier arabe, qui est le premier de tous les cavaliers du monde, déploie une admirable adresse dans ce genre de fantasia. Le cavalier arabe chasse tout et prend tout à cheval, excepté la Gazelle.
Les cheiks et les familles nobles avaient seuls autrefois le privilège de chasser le sanglier avec de grands lévriers jaunes qui le forcent promptement et le coiffent. C’est l’illustre race des Slouglis.
Cette noble race est encore assez rare et très-considérée en Afrique.
Le préjugé religieux a longtemps protégé le sanglier d’Algérie. Avant 1830, l’indigène ne le chassait jamais que pour en faire curée à ses chiens. Mais depuis l’avénement de la cuisine française en Afrique, et depuis que le Sanglier
LE SANGLIER
peut se vendre, les choses ont changé de face; l’Arabe lui a déclaré une guerre d’extermination. Je proclame, envers et contre tous, le sanglier et le porc-épic d’Algérie deux gibiers très-passables.
Le Lion, qui doit être connaisseur en pareille matière, ayant assez souvent occasion de choisir, me paraît partager cette opinion. On m’a mené une fois sur la contrescarpe d’un fort de cactus solidement bastionné, dans lequel résidait, m’avait* on dit, un de ces rois chevelus du désert. Je n’eus pas besoin de pousser ma reconnaissance bien avant, pour me convaincre que le maître de céans devait nourrir pour la chair du sanglier une affection profonde. Les abords de la place étaient complètement tapissés d’ossements appartenant à des individus de cette espèce.
Dans l’une de nos premières expéditions dans la province de Constantine, un officier distingué de l’armée d’Afrique, simple capitaine alors, mais passé maréchal depuis, avait été posté en embuscade, avec sa compagnie, au gué d’une petite rivière voisine du camp de Dréan. Il faisait une de ces nuits si calmes et si sereines particulières aux climats méridionaux, où les moindres sons vous arrivent, où vous pouvez lire et écrire avec autant de facilité à minuit qu’un Anglais de Londres à midi. Chaque soldat était aux écoutes. Tout à coup un frôlement de feuillage, promptement suivi du bruit delà chute d’un corps pesant dans l’eau, attira l’attention générale. C’était un sanglier de forte taille, qui fuyait rapidement droit devant lui et venait de se précipiter dans la rivière, espérant y trouver son salut. Un nouveau déplacement qui s’opéra soudain dans les hautes herbes annonçait que la pauvre bête était poursuivie par un animal terrible.
En effet, un lion énorme avait été porté jusque tout près du poste par quelques bonds prodigieux. Arrivé sur le bord de la rivière, il aperçoit sa proie, mesure son effort, s’élance, tombe sur elle, l’étrangle de quelques coups de dents, puis l’abandonne et retourne tranquillement sur ses pas, comme s’il ne s’était agi que de laver une offense. Nos soldats, témoins de ce drame, n’auraient pas mieux demandé que d’intervenir en faveur du plus faible dans cette lutte par trop inégale ; mais la prudence de leur chef s’y opposa, une fusillade à cette heure de nuit et dans ce poste avancé ne pouvant manquer de donner l’éveil aux Arabes.
On dit aussi que la Panthère ne se fait pas faute d’un quartier de sanglier, lorsque l’occasion de s’en procurer à bon marché se présente.
Le Sanglier d’Algérie, moins fort quoique aussi bien armé que celui de France, a le caractère infiniment plus doux. Mais cette douceur ne va pas jusqu’à la débonnaireté. Les défenses du Sanglier d’Afrique décousent les hommes et les chiens comme celles du sanglier de France. Même pour le chasseur chargé par l’animal, il y a plus de danger en Afrique que chez nous; car, en
Afrique, il n’y a point de tronc d’arbre pour vous abriter lorsque vous en êtes réduit à la défensive, et, dans ce cas, il ne vous reste guère d’autre procédé à employer que le procédé de M. de Montcrocq. M. de Montcrocq, un de nos grands veneurs français, l’illustre second deM.de Brosse, était, en 1835, lieutenant de louveterie de Saône-et-Loire à Mâcon. C’était un faiseur de bois et un tireur hors ligne, qui ne chassait jamais que la bête nuisible, et dont le plus grand bonheur était de se faire charger par le Sanglier aux abois, pour avoir l’agrément de tirer l’animal en tête et de lui loger une balle entre les deux yeux. Comme nous n’avions pas assez de chiens, quand nous chassions ensemble, pour nous en laisser éventrer quelques couples par chasse, ainsi que peuvent faire nos premiers maîtres d’équipages, nous n’hésitions jamais à servir d'une once de plomb une bête dangereuse. La première fois que j’eus l’honneur de chasser avec M. de Montcrocq, je lui vis tirer à une cinquantaine de pas un sanglier franchissant un fourré de houx, de genêts et de buis. L’animal était resté sur le coup. Comme le piqueur cherchait la place de la blessure et ne la trouvait pas : « Regardez du côté de l’œil gauche, cria de loin le meurtrier, c’est par là que j’ai visé. » La balle était entrée dans 1 œil, ce qui était cause que l’on n’avait pu découvrir le trou du projectile à la première inspection.
J’ai chassé le sanglier à tir et à courre, à la neige, à l’affût, à la fourchette, à la lance, à l’allumette chimique.... mais la plus divertissante de toutes ces chasses est sans contredit la chasse à l’hameçon.
LE CERF
je suis le cerf à cause de ma teste,
Par les Grecs fuz ceralum surnommé.
En beauté i’excede toute beste
Dont à bon droit ils m’ont ainsi nomme.
Pour le plaisir des rois ie suis donné.
De iour en iours veneurs me pourchassent Par les forêts. le suis abandonné A tous les chiens qui sans cesse me chassent.
Toute la destinée du Cerf est écrite en ces vers. Victime réservée aux honneurs de la tuerie royale pour la beauté de son corps, éternel objet de l’ardente convoitise de la meute pour l’excellence de sa chair.... Un dix-cors ravagé par de profonds chagrins, et désireux de verser ses peines dans le sein d’un homme pieux, n’emprunterait pas à la poésie un langage plus touchant, plus naïf, que celui que lui prête du Fouilloux.
Noble et douce nature, créature victime, encore une bête du bon Dieu!
Dieu qui avait des desseins sur lui.
Car il y a des bêtes du bon Dieu, je vous Fai dit cent fois, comme il y a les betes du diable. Les Hirondelles et les Bergeronnettes sont les oiseaux, "du bon Dieu; le Ilifcou et le Vautour sont les oiseaux du diable. Le Renard, emblème du procureur, et le Bouc, emblème de la luxure, relèvent
de Satan; le Bœuf et la Brebis, emblèmes du travailleur exploité, relèvent du bon Dieu.
11 y a aussi le double dogme du bon et du mauvais principe.
Il y a les apôtres du bon Dieu, les socialistes qui réclament le droit de vivre pour tous et qui écrivent que le bonheur est la destinée de l'homme; et les apôtres de Satan, les Scribes de Juda, qui disent que la misère est le lot fatal des masses, et qui, après avoir fait semblant d’abolir l'héritage et de chercher
la femme libre, ont vendu pour un peu d’or leur plume et leur conscience aux juifs. Infamie sur les apostats !
La plupart des animaux du bon Dieu adorent la mélodie pastorale.
Aristote a connu la passion du Cerf pour les chants mélancoliques et tendres; il affirme qu’on peut prendre cet animal à deux, au moyen de la flûte. Pendant que l’un des deux compagnons tient l’animal charmé par l’attrait de ses mélodies, l’autre s’approche en tapinois de la victime et lui plonge son poignard dans le sein. Du Fouilloux, qui a pratiqué le Cerf plus particulièrement qu’Aristote, est à peu près d’accord avec le grand naturaliste de Stagyre quant à la mélomanie du noble quadrupède; mais si le Cerf comme le Bœuf aime les pipeaux rustiques, comme lui aussi il a peur du clairon belliqueux.
Il n’y a qu’à consulter les légendes historiques et religieuses de tous les peuples pour reconnaître que le Cerf est un des instruments dont Dieu aime à se servir pour faire part aux mortels de ses desseins sur eux. Ce fut un cerf blessé du mont Ida qui donna à l’homme la première leçon thérapeutique et lui fournit la recette du dictame.
Tous les auteurs anciens et un grand nombre d’auteurs modernes qui ont traité du Cerf ont parlé longuement de ses guerres avec les serpents. L’analogie dit bien en effet qu’il doit y avoir antipathie entre le noble quadrupède qui symbolise la loyauté, et le reptile venimeux qui symbolise la perfidie ; mais il ne m’est pas prouvé pour cela que le Cerf ait avalé toutes les couleuvres qu’on lui prête. Je sais des chiens, il est vrai, qui tuent les vipères pour le plaisir de les tuer, et uniquement parce qu’ils ont la conscience de rendre service à l’homme en détruisant des bêtes malfaisantes ; mais le Chien est un Chien, le Chien est le sergent de ville de l’homme, et le Cerf n’a pas été créé pour servir de doublure au Chien. Le vrai destructeur des reptiles parmi les quadrupèdes, c’est le Pécari au cuir épais, à festomac complaisant; c’est parmi les oiseaux, le Kamichi, le Serpentaire, le Cariama, la Cigogne et le Héron. Mais le Cerf avait, dès le principe, la réputation de savant dans les choses delà médecine; on lui était déjà redevable de la découverte du dictame, natif du mont Ida; on a été naturellement amené à lui attribuer une foule d’autres inventions merveilleuses. Ainsi, le Cerf ne se contentepas de déchirer le serpent qu’il rencontré sur sa voie et de l’avaler par la queue, suivant une coutume invariable; il va le provoquer jusque dans le fond de ses plus noires cavernes ; il se rit du nombre de ses ennemis, et n’a pas peur de se laisser envelopper par eux ; car sa mère lui a confié le secret d’un spécifique infaillible contre le venin de leurs morsures. Ce secret consiste tout bonnement à descendre dans le premier ruisseau venu, où il y ait des écrevisses, et à se gargariser la bouche avec un demi-cent de ce? crustacés, mais sans boire. Cette dernière considé-
LE CERF
ration est de rigueur : sans boire; si le Cerf boit, il est perdu. On peut se conduire avec les auteurs anciens d’une manière convenable, sans se rendre garant de l’infaillibilité de tous leurs spécifiques. Je ne garantis pas l’infaillibilité de la bisque ci-dessus.
On sait encore que, dans l’ancienne médecine, la poudre de corne de cerf et celle de Vos de son cœur passaient pour les alexipharmaques (fortifiants) par excellence La corne de cerf est la panacée universelle qui guérit tous les maux passés, présents, futurs, nouveaux ; c’est elle qui soulage la femme enceinte qui déliuit les vers chez 1 enfant, qui rajeunit le vieillard. Malheureusement le Cerf a la malhonnêteté d’enterrer ses bois, et de vouloir priver l’espèce humaine d un remede dont elle a tant besoin, ce qui force celle-ci de lui faire la guerre. Je m’empresse de protester contre cette accusation ridicule de rouerie adressée à une bête loyale qui en est complètement incapable. Le Cerf n’enterre pas ses bois, qui s’enterrent tout seuls, quoi qu’en disent Aristote et sa docte cabale, et Théophraste et Pline.
La Biche possède aussi de merveilleux remèdes pour une foule de maladies; elle pénètre très-avant dans les secrets de Lucine et connaît des cailloux qui ont la propriété de faire accoucher sans douleur. La médecine arabe , qui serait au désespoir de se laisser distancer par la grecque ou par la latine sur le tenain des secrets merveilleux, affirme de son côté que la peau et les fumées de la Gazelle, calcinées et réduites en poudre, et mêlées à trèsfaible dose dans la nourriture de l’enfant, lui donnent de la mémoire, de l’tsprit et un doux caractère. Elle ajoute (la médecine arabe) que le meilleur moyen de guérir les femmes de la démangeaison du babil est de leur faire manger de temps à autre une langue de gazelle séchée au four.
Qui ne se rappelle avoir lu avec amour, dans les Métamorphoses d’Ovide,
1 histoire touchante du jeune Cyparisse, si inconsolable de la mort de son ceif chéii, et qu Apollon, touché de sa souffrance, change en cypfès, image des douleurs éternelles ?
La foi catholique a pris aussi sa part du Cerf et s’en est largement servie pour illusti erses légendes. Le grand saint Hubert, patron des chasseurs, a dû sa conversion à un cerf.
Saint Hubert était un gentilhomme d’Aquitaine qui s’abandonnait à sa passion pour la chasse avec une fougue qui lui faisait complètement oublier le salut de son âme. Le bon Dieu qui avait des desseins sur lui, et qui le destinait à être un jour le porte-enseigne vénéré de la corporation des chasseuis, lui fit faire, un beau matin ou un beau soir, la rencontre d’un cerf qui portait un Saint-Sacrement sur son chef en guise d’andouillers. La légende rappoi te que les flammes qui jaillissaient de cet appareil lumineux étaient si éblouissantes, que les chiens qui chassaient l’animal en prirent peur et re-
noncèrent à courre le Cerf pour le reste do leur vie. Leur maître fat mieux ; averti par cette manifestation éclatante que le Seigneur n’approuvait que médiocrement ses occupations habituelles, il dit adieu à ses chiens et se retira au fond d’un ermitage, où il édifia ses frèresen Jésuspar la pratique de toutes les vertus chrétiennes, partageant désormais son temps entre la pipee, a prière et la préparation de ses remèdes secrets contre la rage.
Ou je me trompe fort, ou il doit y avoir un peu de cerf dans la biographie de saint Eustache et dans celle de saint Germain l’Auxerrois, et aussi dans celle de saint Norbert, fondateur des Prémontrés. « Je te l’ai de près montre
(l’animal de chasse). »
Qui nourrit le fils de Geneviève de Brabant du lait de ses mamelles . Une biche.... Qui fut dans le désert la consolatrice et l’amie de cette femme innocente, malheureuse et persécutée par un tyran barbare, soupçonneux et peu délicat? Une Biche. Il y a dans le poème de Jocelyn une biche qui a certainement plus de sentiments humains dans le cœur que cet odieux éveque de Grenoble, lequel, ne trouvant pas que son propre martyre lui garantisse suffisamment sa place au paradis, force deux jouvenceaux qui s’adorent à s’immoler et à se damner pour lui en ceCte vie et dans 1 autre. Comme
tous ces mauvais prêtres ont calomnié le Christ!
Je n’en finirais jamais si je voulais citer tous les exemples qui prouvent que l’humanité, dans ses afflictions, a toujours trouvé refuge et reconfort près de la biche et de sa famille. Toutes les histoires un peu poétiques en
i * ** ' v - . j h. vr . - ‘ ~
sont pleines.
Oh! oui, le contrat d’alliance et d’amitié entre l’homme et le Cerf a été signé, il y a bien longtemps. Phèdre en parle dans ses» fables; mais si le Cerf l’a toujours scrupuleusement respecté, il faut bien reconnaître que l’homme y a donné de fiers coups de canif. Combien de fois n ai-je pas vu un malheureux Cerf malmené, à bout de jambes et de ruses, chercher un refuge dans la demeure de l’homme, et celui-ci lui plonger son couteau dans la gorge, le dépouiller et le saler après! Ainsi, 1 Anglais victorieux îeconnut un jour la confiance du vaincu de Waterloo qui lui demandait un asile, l’enchaîna, le garrotta, et le clouant sur un roc désert, au sein de
l’Atlantique, l’y fit périr de consomption et d ennui.
Mais puisque le Cerf, me dira-t-on, avait été doué du triste don des larmes par le suprême ordonnateur des choses, apparemment que c était pour s’en servir. Cette réflexion est juste.
Le Cerf symbolise en effet l’homme juste, le travailleur persécuté par 1 égoïsme des grands seigneurs et livré à l’exploitation de tous les agents parasites de l’administration civilisée (chiens courants).
Et ce travailleur-là n’est pas un travailleur ordinaire, un simple manœu-
LE CERF
vre possédant ses bras pour tout capital, comme disait le grand ministre Turgot, l’ami du peuple et du malheureux Louis XVI, ce pauvre roi dont la civilisation fit un martyr et dont l’IIarmonie eût fait un si glorieux président de la série des ingénieurs mécaniciens.
Le Cerf travaille de tête. C’est un de ces poursuivants acharnés de la science, pour lesquels la science n’a que des épines et qui périssent d’une manière misérable, comme Salomon de Caus, pour avoir devancé les idées de leur siècle.
Que d’obstacles à surmonter pour l’inventeur avant d’avoir parfait son œuvre ! Après les douleurs de l’enfantement, que de douleurs pour faire accepter sa découverte, pour pouvoir la développer en son plein! Que de souffrances dévorées dans la solitude! Las! l’inventeur aussi fut doué du triste don des larmes.... A preuve que la couronne impériale, un autre emblème du savant persécuté, porte trois larmes congelées au fond de son calice !
Le Cerf n’apporte en naissant que les rudiments de sa parure de tête, dont le développement parfait et régulier représente la série industrielle ornée de son pivot, le merrain. De même que le cerveau de l’inventeur s’enrichit chaque année d’une acquisition nouvelle, ainsi la tête du Cerf doit s’accroître, avec l’âge, de quelque nouvel andouiller.
Le jeune Cerf porte le nom de faon pendant les six premiers mois de sa vie, au bout desquels il prend le nom de hère ou haire, qu’il conserve pendant le même espace de temps, c’est-à-dire jusqu’à sa première tête. De un an à deux ans, c'est un daguet. Ses bois, pointus, droits et unis comme une corne de gazelle, ressemblent en effet à une double dague, et s’appellent ainsi. De déux ans à trois ans le cerf est dit à sa deuxième tête; à sa deuxième tête le cerf a pris son premier andouiller. De trois à quatre ans, troisième tête: la chevillure s’étage au-dessus du premier andouiller. De quatre à cinq ans, quatrième tête: apparition du sur-andouiller, l’empaumure se dessine. De cinq à six ans, dix cors jeunement : la tête est complète désormais, et ne fera plus que croître en grosseur, sauf les bizarderies de l’empaumure. De six à sept ans, dix cors. Plus tard, grand vieux dix cors , grand vieux cerf.
Or, chacune de ces métamorphoses a été pour la malheureuse bête une crise douloureuse. Elle a été obligée aussi de se retirer dans la solitude et loin de tous les regards pour mûrir en paix son travail (refaire sa tête); mais à peine a-t-elle reparu dans la lice, fière du nouveau perfectionnement de son procédé, qu’elle se trouve soudain le point de mire des traits acérés de l’envie, des attaques de la concurrence, de. la cupidité du fisc, je veux dire des chasseurs. Car le cerf qui a perdu son bois en mars la refait en juin, et c’est l’époque où le gagnage est friand et où commence la venai-
son du cerf. Tayaut! Tayaut! écoutez le cri de guerre des veneurs et le bruit étourdissant des fanfares qui sonnent la royale ; c’est un dix cors qui fuit devant la meute; pour lui vient de s’ouvrir l’ère des persécutions.
Car, voyez le malheur...! A mesure que son cerveau s’enrichit, que «on noble front s’illustre, dans la même proportion s’accroît le nombre de ses persécuteurs. Tant qu’il n’était que daguet, jeune et léger de bagage scientifique, c’est à peine si les veneurs daignaient s’occuper de lui. Son obscurité lui tenait lieu de sauvegarde, et puis le poids de l’existence est si facile à porter au matin de la vie, et ses jarrets étaient si vigoureux, si souples! Attendons qu’il profite, disaient-ils, qu’il soit devenu gras et lourd ; pour aujourd’hui le jeu n’en vaut pas la chandelle.
Or, voici que le daguet est devenu dix cors, que l’embonpoint et la pesanteur lui sont arrivés avec l’âge. En avant! piqueurs et limiers, plus de repos à la bête; son bois au râtelier, sa chair à la curée!
C’est pour en venir là que le noble animal a refait tous les ans sa tête, dont le poids a fini par alourdir sa marche. Travail infructueux comme celui de l’inventeur obligé de recommencer tous les ans sa besogne, sans pouvoir parvenir à dompter la misère où le retient invinciblement l’oppression du capital oisif, l’oppression de la caste privilégiée.... Travailleurs, caste maudite, il est écrit dans la Bible et dans l’Évangile d’Albion, commenté par saint Jean-Baptiste Say et par saint Malthus, que vous périrez à la peine; que le produit de vos sueurs appartient de droit à vos maîtres. Courbez vos fronts sous la loi du plus fort, subissez l’arrêt du destin....
Alors les victimes, découragées par l’inutilité de leurs efforts, se résignent ou vont demander à l’ivresse l’oubli momentané de leurs maux (le Cerf, le Daim, le Chevreuil se livrent à la passion du brou). Alors les apôtres de la fausse morale, souteneurs-nés des privilèges des classes fainéantes, et les valets de plume de la boutique, messieurs les économistes, prennent texte de l’abrutissement où ces excès de jeunes pousses ont plongé les victimes, - pour tonner contre l’immoralité native des classes laborieuses. Alors M. le préfet de l’Oise de 1845 et les autres rangent par arrêté le Cerf et le Chevreuil dans la catégorie des animaux nuisibles!!!
Mon Dieu, oui, parce que de pauvres bêtes, à qui si peu de jouissances sont accordées en ce monde en retour de tant de misères; parce que le Cerf, le Daim et le Chevreuil semblent se jeter avec avidité au printemps sur les pousses des jeunes chênes, qui leur procurent une ivresse passagère, une minute d’abandon, d’insoucieuse gaieté, trop souvent expiée par un châtiment terrible; pour cette seule faiblesse, hélas! de cupides propriétaires de forêts, d’insensibles administrateurs, qui sablent à discrétion le bordeaux et le champagne dans leurs orgies quotidiennes, ont déclaré les
LE CERF
trois innocentes espèces dûment atteintes et convaincues du vice originel d’ivrognerie. Ainsi disent les ministres puritains d’Albion , parlant
des prolétaires irlandais et saxons, méprisable canaille imbue de tous les vices!
Parce que le Cerf, aigri par les chagrins sans nombre dont il est assailli, recherche avec fureur les distractions d’amour, les memes l’ont accusé de luxure et d’impudicité. Comme si la privation et la misère n’étaient pas les légitimes excuses de tous les excès des sens ! Comme s’il était possible au pauvre monde d’apporter de la mesure dans la jouissance du seul bien que le riche ne lui ait pas encore interdit! Ah! la morale vous est facile à vous, riches impotents blasés sur les jouissances d’amour, qui pouvez acheter à prix d’or les caresses et la chair de la fille du peuple, sauf à l’abandonner après votre caprice passé ; mais faites boire le Cerf à votre auge et constituez-lui un harem, vous verrez qu’il ne vous scandalisera plus de ses débordements. Eh! parbleu, ne s’envivre pas, on le sait, qui peut boire à sa soif le vin des meilleurs crus.
On n’a peut-être que ce défaut à reprocher au Cerf, la violence de ses passions amoureuses, qui lui fait déclarer aux mâles de son espèce une guerre sans merci. Le Cerf n’a pas assez médité, j’en conviens, la leçon de discrétion infligée par la chaste Diane au chasseur Actéon; mais je me demande qui est parfait en ce monde. Samson, Hercule et M. de Turenne étaient de nobles héros, et l’amour aussi les perdit. L’amour est la passion des grands cœurs.
Et puis c’est que ces malheureux inventeurs n’ont pas seulement à payer la prison ou l’amende, qu’on leur impose, pour prix de leurs découvertes et de leurs brevets d’invention, ils ont de plus à lutter contre une race d’ennemis qui leur rend l’existence bien plus amère encore, les plagiaires et les concurrents qui aspirent à leur voler leur gloire.
L’espèce du Cerf est répandue par tout le globe. Le Jardin des Plantes de Paris en possède aujourd’hui une dizaine d’espèces vivantes, dont la plus semblable à la nôtre est celle du Malabar. Presque toutes ces espèces se reproduisent en captivité, et peuvent être considérées comme acclimatées en France. Elles feront quelque jour la gloire de nos forêts repeuplées. Et l’honneur d’avoir doté leur patrie de ces nouvelles richesses reviendra principalement à MM. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et Florent Prévost.
Je ne sais pas pourquoi les savants des académies ont cherché dans le temps une mauvaise querelle à Virgile, pour avoir affirmé l’existence du cerf africain. Je ne comprends pas bien, en effet, en quoi ces messieurs pouvaient être intéressés à ce que la terre d’Afrique ne nourrît que des antilopes et des gazelles. Les lauriers de notre dernière conquête en tout cas
Comme si la privation et la misère...
les ont dû contrarier beaucoup; car Je cerf d’Algérie est de nos jours connu comme le loup blanc.
J’ai dit les mœurs du Cerf. Sa vie n’est qu’une longue série d’amertumes. C’est l’orgueil des forêts, le gibier royal par excellence; mais sa beauté le tue.
Le Cerf a pour ennemis tous les carnassiers du globe, les canins elles félins notamment. Dans la Perse et dans l’Inde, on le chasse au Guépard, charmante espèce de Tigre qui se dresse comme un Lévrier. Je ne sache j as qu’on le chasse nulle part à l’oiseau, à l’instar de la Gazelle.
Pline affirme que de son temps les aigles faisaient beaucoup de chagrin aux cerfs, commençant par leur troubler la vue avec la poussière de leurs
l.E CERF.
Je ne sais pas de spectacle plus beau.
ailes, puis leur crevant les yeux. Le Gypaète des Pyrénées et des Alpes a été accusé aussi de faire usage d’un procédé identique pour détruire le Chamois et l’Isard. Ici je ne m’inscrirai pas en faux contre le témoignage de Pline, quoiqu’il se soit passé du temps de cet écrivain une foule de choses d’histoire naturelle qu’on n’a pas réobservées depuis. J’ai vu des pies et des corneilles poursuivre des levrauts dans nos champs et leur crever les yeux. Le Faucon blanc de Perse, qui n’est pas plus gros qu’un pigeon, attaque la Gazelle, et cherche aussi tout d’abord à lui crever les yeux : et je ne vois pas pourquoi l’Aigle et le Gypaète ne chercheraient pas à aveugler aussi le Cerf et le Chamois. J’estime seulement à priori que ce procédé rentre plus dans les habitudes du vautour que dans celles de l’aigle, qui est assez
puissamment armé pour n’avoir pas besoin de recourir à de pareilles pratiques.
Dans les forêts du Nord, où le Cerf disparaît pour faire place à l’Élan et au Renne, les principaux ennemis de ces deux races sont le Loup, le Glouton et le Chat cervier; le Loup qui chasse à forcer comme le Chien, le Glouton et le Chat cervier qui préfèrent l’affût et s’embusquent dans les branchent touffues des sapins pour de là se laisser choir sur la proie qu’ils guettent au passage. L’Ours a toujours été plus friand de fraises et de miel que de chair : le Cerf et ses congénères n’ont eu que rarement à se plaindre de lui.
D’innombrables troupeaux de cerfs émaillaient le sol des prairies et des forêts de l’Amérique du Nord, avant que la fée de l’industrie y eût transformé d’un coup de sa baguette le désert et la solitude en cités populeuses, et n’eût planté les assises des ports aux plages limoneuses où dormaient naguère au soleil les caïmans musqués. Le Cerf (daim de Cooper) constituait alors en grande partie la richesse sociale et le capital des Deaux-Rouges, de la rive gauche du Mississipi jusqu’à l’Atlantique, comme le Bison celui des Peaux-Rouges de l’Ouest, de la rive droite du fleuve jusqu’aux Montagnes Rocheuses. C’était pour eux, ou pour elles, la manne du désert, leur unique ressource contre la faim, supplice normal de la Sauvagerie. L’Européen civilisé, cet être qui saisit le besoin de gaspillage et de destruction, à la vue des richesses naturelles, n’eut garde, comme on pense bien, de ménager celles-ci. Il vint des exterminateurs de partout pour faire la guerre aux daims et aux bisons, et ces espèces n’eussent pas duré un siècle, si l’esprit de conservation inhérent à la propriété, n’eût fini par insuffler une idée raisonnable dans le cerveau des Yankees. Donc ces destructeurs acharnés s’aperçurent un jour qu’il n’étaient pas les seuls à vouloir la fin de le.ur fauve, et que le , Loup et le Couguar (panthère grise d’Amérique) leur faisaient dans ce but une rude concurrence. Alors ils déclarèrent une guerre à mort, guerre de concurrence à ceux-ci, et la bataille dure encore et si bien que le Daim, comme le pigeon de la fable, a quelque peu profité du conflit des voleurs, c’est-à-dire que l’espèce commence à se repeupler depuis aux prairies et aux forêts de la North-Amérique ; et que le Cerf américain, toujours ami de l’homme, toujours confiant dans sa générosité, vit aujourd’hui dans la conviction intime que l’homme n’a été poussé à sévir contre le Couguar que par le seul désir de l’obliger, lui Cerf. Pourquoi chercherais-je à détruire ces illusions candides qui ne font de tort à personne!
Le Cerf méritait surtout d’être honoré en France, France , nourrice de toute noblesse et fontaine des sciences et des arts , a dit Jacques Du Fouilloux, le plus grand des écrivains du Cerf que je connaisse, et dont j’engage tous mes
LE CERF
lecteurs, je ne dis pas toutes mes lectrices, à lire le célèbre traité de Vénerie. Aussi le Cerf a-t-il joué un rôle immense dans l’histoire des plaisirs des rois de France, princes qui chassaient de race, et qui n’ont pas dédaigné de consacrer leurs veilles à l’étude de la chasse à courre. Le Cerf de France a, comme vigueur et comme beauté de formes, une supériorité marquée sur tous ceux de l’Europe. Mais s’il a eu quelques beaux jours sous l’ancienne monarchie, qu il est tombé bas avec elle! qu’il a expié chèrement ses amitiés royales! En 89, comme depuis en 1830 et en 1848, ce fut, hélas! la première victime innocente sur laquelle le courroux du peuple s’abaissa. Quidquid délirant reges , plectuntur cervi, aurait dû dire le poète, au lieu de Achivij car il est certain que le peuple a moins à pâtir des révolutions que le Cerf.
Pourquoi cela cependant, si le noble animal symbolise l’inventeur?
Eh ! mon Dieu, pour une raison bien simple; parce que toutes les révolutions françaises où le Cerf a pâti ont été escamotées par l’aristocratie du capital au grand détriment des travailleurs , et que mieux vaut pour l’homme de génie, le Molière, le Riquet, le Perrault, le Monge, le Laplace, mieux vaut l’amitié de Louis XIV, de Colbert ou de Napoléon, que la protection de la charte de 1830 ou de la constitution de 1848, sous le régime de laquelle les Sully et les Colbert ont nom Cunîn-Gridaine, Fulchiron, Aliboron, Duchâtel, Guizot, Thiers. Le Grand Roi, le souverain absolu, peut n’aimer que modérément le progrès; mais par fierté, par amour de la gloire, il se croit tenu d’encourager la science et les beaux-arts ; il dote de riches pensions le poète et 1 artiste; il les réserve pour les plaisirs intellectuels de sa cour. Le plus noble et le plus généreux des Mécènes de cette époque fut le tzar Nicolas , et le judicieux autocrate ne se bornait pas à enrichir et à honorer les talents par sa munificence; en même temps qu’il rémunérait le travail utile, il proscrivait l’industrie parasite; il condamnait le juif, le juif brocanteur — au travail ! C est triste a confesser pour un écrivain démocrate, mais c’est vrai, les Monarchies citoyennes et les Républiques modérées ont les instincts aitistiques moins développés que les monarchies absolues des Haraoun-al-Raschid, des Soliman, des Louis XIY et des Nicolas.
Le Cerf a recours aux mêmes ruses que le Lièvre pour dépister les chiens; il rebat comme lui ses voies le long des routes. Le Lièvre forcé se juchera sur la tête d’un saule, se nichera dans un four à chaux abandonné ; l’histoire de la chasse du Cerf abonde en hallalis dramatiques, dont la scène se passe sur les toits des maisons. Seulement le Cerf fait entrer plus volontiers que le lièvre la traversée des étangs et des fleuves dans ses combinaisons. Le Cerf a été réputé de tout temps fort nageur; les anciens lui faisaient faire trente lieues à la nage d’une seule traite, de Chypre au
continent. L’auteur grec, on le sait, est un conteur agréable, cjui pèche quelquefois par luxe d’imagination. J’aime mieux ce défaut que le défaut contraire. Le Cerf use aussi plus fréquemment du change que le lièvre. Touchant instinct de la solidarité! Presque tous les animaux persécutés par les chiens ont recours à la tactique du change. Le Cerf et le Chevreuil ont dans la tête la liste de tous les individus de leur espèce qui séjournent dans leur voisinage; ils savent l’âge, le buisson, le gîte de chacun. A défaut du Cerf ou de harde de biches, le Cerf donnera change sur le Chevreuil, et réciproquement.
Voyez pourtant comme la chasse deviendrait difficile et pénible pour le Chien et pour l’Homme, si toutes ces bêtes savaient s’associer dans l’intérêt de leur mutuelle défense. Et les pauvres travailleurs, hélas! eux aussi forceraient bientôt messieurs du capital à compter avec eux, s’ils savaient se servir du principe sauveur de l’association, ce levier puissant de progrès avec lequel le travail soulèvera le monde un jour. Aussi les veneurs et les capitalistes, qui savent de quels revers les menace l’union des travailleurs et des bêtes de chasse, redoublent-ils incessamment d’efforts pour apporter des entraves à la conclusion de tout traité de solidarité entie leurs victimes. Le banquier a ses journaux et ses économistes pour prêcher la concurrence anarchique sous le nom de liberté commerciale; le veneur a ses limiers pour débrouiller le change et pour remettre sur la voie de la bête de chasse
la meute dévoyée.
Malheureusement le change, cette large voie de salut pour le Cerf, lui devient tous les jours de plus en plus difficile, par suite de la rareté de plus en plus grande de l’espèce ; et d'un autre côté, prendre parti à travers nos champs si pleins de monde, nos guérets toujours retournés, c’est pour lui s’exposer à des dangers mortels, aux coups de l’assassin. A quoi se décider alors, en cette triste occurrence ! Mon Dieu, à mourir et à vendre chèrement sa vie, après avoir vainement essayé de la défendre pendant une heure ou deux par des moyens indignes et des fuites sans gloire.
Je ne sais pas de spectacle plus beau que celui du débûcher d’un dix-cors, dans toute la plénitude de sa vigueur, emportant après lui, à travers les bruyères, les fossés, les obstacles, l’ouragan furieux de la meute mugissante, qui s’enivre de l’écho de ses propres clameurs, et vous enivre, vous, spectateurs et chasseurs, et- vous entraîne à sa suite dans sa course effrénée. Rien de joli, de majestueux, d’élégant comme le noble animal qui bondit d’assurance, la poitrine en avant, la tête gracieusement inclinée sur l’arrière. Qui pourrait l’arrêter dans sa fuite rapide, la bête aux jarrets d’acier qui rase les buissons comme fait l’hirondelle! Qui pourrait l’arrêter? l’inquiétude, hélas! le son retentissant des fanfares, la vue de tout ce monde
LE CERF
et les échos de la montagne, qui lui rapportent à chaque demi- heure les hurlements de rage de nouveaux (nnemis; car des relais de chiens frais et âpres à la curée ont été disposés sur sa route de distance en distance, et son moral se trouble à mesure que les voix de la meute altérée se doublent et se rapprochent. Ah! que si l’idée lui venait d’emprunter au Loup sa tactique, de courir droit devant lui, tout droit, toujours tout droit, à travers champs et fleuves.... comme il aurait bientôt laissé loin derrière lui, dépaysé, dispersé et perdu le gros des escadrons ennemis! Ainsi faisait un Cerf de la forêt de Chantilly, qui tirait droit à la forêt d’Ardenne aux premières voix des chiens, ne s’arrêtant qu’à trente- cinq lieues du lancer, et qui fut pris pourtant par le prince de Condé, mais que le prince de Condé seul pouvait prendre. Hélas! tous n’ont pas l’énergie de persévérance, la vigueur de jarret de l’illustre cerf de la forêt d’Ardenne. Épuisée, essoufflée, notre bête sur ses fins, tête basse, dos arqué, langue pendante, s’achemine lentement vers le prochain étang, dans l’espoir qu’un long bain réparera ses forces. Vain et fragile espoir! L’onde inhospitalière mouille à peine son corps, que ses membres saisis roidissent et se tendent. L’animal veut gagner le large, ses jarrets indociles refusent d’obéir; et pourtant il faut fuir, car voilà que le premier peloton de la meute implacable a pris l’eau après lui et nage dans son sillage. Écoutez les fanfares qui sonnent le bal l'eau, puis l’hallali sur pied. Admirez un inslant, sur la surface polie de l’onde, cette large tête noire historiée de ramures, autour de laquelle se meuvent, avec une activité de fourmi et un tapage infernal, ces cent têtes de chiens ; le cercle se rétrécit, les points isolés se rapprochent, se confondent; tous ces museaux altérés gagnent, gagnent; le silence se fait, le sifflement des narines succède aux hurlements! Allons, l’heure est venue, il faut périr, l’homme ainsi l’a voulu; et les yeux du noble animal s’emplissent d’amères larmes. Puis tout à coup l’éclair de la vengeance illumine sa • pensée : plus d’indignes pleurs, guerre pour guerre.... et avisant le tertre voisin, il s’y installe par un suprême effort, et de ses pieds et de sa tète, brisant, chargeant, perçant tout ce qui s’offre à ses coups, il s’enivre de carnage à son tour, et tombe sur un sommier de cadavres ennemis!
Histoire des travailleurs qui portent sur leur drapeau la devise terrible : Vivre en travaillant ou mourir en combattant!