LE DAIM
Le Daim est de moins noble extraction et de moins haute taille que le Cerf. Son corns est plus ramassé, sa venaison plus succulente, ses jambes
moins rapides. Des trois espèces de fauves, celle-là était la plus difficile à sauver; aussi ne figure-t-elle plus que pour mémoire sur la liste des bêtes de France. Il s’en trouve encore quelques-uns dans la forêt de Compiègne, dans celle de Rambouillet et dans quelques autres établissements particuliers, mais je doute que sur toute la superficie du territoire national on compte cinq cents daims. Les chiens anglais en ont pour une heure à forcer le Daim. Ce courre est loin d’offrir les mêmes émotions et les mêmes péripéties que celui du Cerf. Le daim s’éloigne peu du canton où il vit, et ses ruses se démêlent sans peine; elles se bornent à donner le change et à prendre l’eau le plus souvent possible. Il y a un proverbe de vénerie qui dit : au sanglier la haire , au cerf la bière , pour exprimer que les andouillers du dix-cors font des blessures plus mortelles que les défenses du solitaire ; mais le Daim n’a que bien rarement illustré son trépas par l’énergie de son désespoir, et l’histoire parle peu de la puissance de ses armes. Le Daim est un travailleur de trop bonne composition et qui ne se révolte pas assez contre la barbarie de ses persécuteurs ; c’est du sang d'Irlandais ou du sang de Saxon qui coule dans ses veines. Je ne lui pardonne pas de livrer ainsi sans combat sa venaison succulente à tous les agents parasites de la propriété et de l’administration (chiens courants). Je lui pardonne moins encore d’enrichir si généreusement de sa peau la garde-robe du gendarme, pierre angulaire de la société actuelle. La lâcheté des victimes est la meilleure justification des bourreaux.
LE CHEVREUIL
Le plus joli, le plus rapide et le plus délicat de tous nos coureurs. Le Chevreuil est plus vite que le Cerf, plus fin de venaison que le Daim, aussi rusé que le Lièvre; il possède une vertu de plus que tous ces animaux : le sang-froid dans le péril. Il a le doux regard de la Gazelle, l’élégance de sa taille et sa légèreté. Il ne lui a manqué pour être chanté par les poètes comme la gazelle que d'avoir un nom aussi doux. Cette question de nom propre a dans l’histoire une portée immense; le vulgaire ne le sait pas assez. Je ne prendrais pas feu si facilement à la moindre balourdise de la science officielle, si je ne savais tout le mal qu’elle a fait à la vraie science et toutes les entraves qu’elle a semées sur la route du progrès, en déshonorant les noms propres. La langue est le plus important et le plus efficace de tous les instruments de progrès Partant, une nomenclature barbare qui s’oppose au perfectionnement du langage est un sabot qui enraye indéfiniment le char de l’idée et le retient dans l’ornière de la routine, Un mal-
LE CHEVREUIL
heur immense pour la poésie et pour l’art, c’est que les hommes d’esprit aient si facilement abandonné aux hommes de science le droit de baptiser les créatures du bon Dieu; c’est que tous les vrais poètes n’aient pas protesté encore contre les dangers de cette usurpation. Les nomenclateurs officiels, en accaparant ce droit de baptiser les êtres, ont déjà réussi à bannir de la conversation honnête le nom des plus jolis oiseaux et des plus jolies fleurs. Or, de quel bois faire flèche pour piquer l’attention d’un auditoire féminin, quad il ne sera plus permis d’appeler à son aide l’histoire des oiseaux et des fleurs? Je connais une multitude d’arbustes et d’arbrisseaux charmants récemment importés des extrémités du globe, des arbres dont chaque fleur vaut un poème, et qui ne peuvent trouver place dans aucun hexamètre, grâce à la barbarie de leur dénomination. Essayez donc de me glisser un Mesembrianthemwn ou une Boussingaultia capensis dans une strophe d’Alfred de Musset! Je vous jure que si les poètes et les enfants n’avaient pas pris les devants sur la science pour donner un nom à la Rose, les amours de Bulbul, la Rose serait encore aujourd’hui à chanter. Ceci n’est point de l’exagération, c’est de l’histoire.
Le Chevreuil est l’emblème des plus pures affections familiales. Le Brocard aime sa compagne et défend avec énergie son bonheur conjugal, mais sa chair ne s’enflamme pas de ses luttes amoureuses, comme la chair du Daim et celle du Cerf. Jamais l’amour ne prend chez lui comme chez le Bouc l’odeur de la luxure et de l’immondicité. Ensuite le dévouement qu’il a pour sa famille ne le rend pas égoïste pour ceux de sa race. Aucune bête de nos forêts n’entend mieux que le Chevreuil le principe de charité et de solidarité. Le Chevreuil persécuté par les chiens n’a pas besoin, comme le Cerf ou le Daim, d’employer la violence pour faire bondir le change; le change vient de lui-même s’offrir pour concourir au salut de la bête poursuivie; et c’est merveille de voir comme tous ces charmants coureurs s’entendent pour créer des embarras à la meute. Imitez avec un appeau le cri de détresse du petit chevreuil, et toutes les chevrettes accourront pour lui prêter assistance; et j’ai vu des assassins sans entrailles exploiter odieusement cet instinct de charité maternelle. Malheur, trois fois malheur, hélas! à qui écoute la voix de charité dans les sociétés maudites! Je chassais autrefois six mois de l’an dans une forêt de l’État trop peuplée de chevreuils; il n’était pas un de mes coups de fusil heureux qui ne me coûtât un remords. Ce remords hypocrite allait jusqu’à la douleur, quand ma balle s’égarant frappait une chevrette dont je n’avais pu distinguer la tête ni l’allure à travers le fourré. Je vois venir le jour où la crainte de la méprise me fera respecter systématiquement le Brocard.
Toute bête qui se marie et qui a charge de famille est forcée, par ce fait même, de travailler perpétuellement à agrandir la sphère de ses instincts conservateurs. Le Brocard, sur qui pèse la responsabilité du salut d’une famille, apporte donc encore plus de science et de combinaison dans ses plans stratégiques que le Cerf et le Daim. Aussi le courre du Chevreuil est-il peu pratiqué; aussi le fusil, aidé du basset, tient-il une grande place dans la chasse de cette espèce. Le Chevreuil est après le Loup la bête de nos forêts qui force le moins; et ce n’est pas seulement la vigueur de son jarret qui le préserve si fréquemment du sort du Cerf et du Lièvre, c’est plutôt le sang-froid qu’il déploie dans la lutte, et la sage distribution de ses moyens. Le Cerf et le Lièvre aussi sont doués d’un jarret vigoureux, et ce n’est pas
Le Chevreuil est l’emblème des plus pures affections familiales.
LE CHEVREUIL
Toutes les créatures d'élite.
l’esprit de ruse qui leur manque ; mais le Cerf et le Lièvre sont malheureusement sujets à perdre la tête dans un moment critique. Pour fuir la meute qui le talonne et dont les clameurs l’épouvantent, le Cerf, comme le Lièvre, dépensera quelquefois, dans un quart d’heure de course désordonnée, une somme de vigueur considérable, laquelle, mieux répartie, lui eût permis de tenir une heure ou deux heures de plus sans fatigue. Et pour n’avoir pas assez ménagé ses poumons, pour avoir voulu mettre trop vite un trop grand intervalle entre lui et le péril, le fugitif est bientôt contraint d’arrêter court, car le souffle lui manque avant même que ses jambes faiblissent. Or, pendant ce repos forcé, la meute distancée regagne le terrain qu’elle avait perdu; alors le Cerf relancé redemande vainement à ses jarrets l’élasticité
qu’ils n'ont plus. C’est presque toujours l’essoufflement qui tue le Cerf et le Lièvre, et beaucoup échapperaient au sort fatal, n’était la peur qui les pousse si fréquemment à prendre un parti désespéré. Le Chevreuil obéit moins à ce mauvais maître; le péril ne l’émeut pas; il joue devant les chiens, il broutera volontiers à dix pas du basset qui le chasse; il s’arrête à chaque pas, ayant bien soin de se couvrir de l’épaisseur d’une cépée, d’un grand arbre. 11 écoute de toutes ses oreilles avant de franchir le sentier et la route où il suppose des tireurs embusqués, traverse d’un bond le périlleux passage ou revient sur les chiens, comme, dans les battues, il rebrousse sur les rabatteurs. Le moment venu de prendre un grand parti, il n’hésite plus, prend sur les chiens une énorme avance, fait une lieue en quelques minutes, et profite de l’intervalle de temps que la meute doit mettre à le rejoindre pour exécuter un stratagème médité de longue main. C’est un grand chemin frayé, un ruisseau qu’il remontera et descendra par deux fois, et d’où il s’échappera par un bond de côté prodigieux. S’il a beaucoup de temps devant lui, il multipliera la ruse, et la compliquera de détails infinis. Bien habiles seront le piqueur et les chiens qui parviendront à déjouer ces manœuvres. J’ai vu forcer le Chevreuil après quatre ou cinq heures de chasse et même moins dans des forêts où le fauve était rare, mais dans celles où il abonde et où le change est facile, le courre de cet animal présente, je le répète, presque autant de difficultés que le courre du vieux loup. Par malheur, ce sang-froid que le Chevreuil affecte en face du péril, et qui le sauve dans la chasse à courre, lui est mortel dans la chasse au fusil. Comme il joue devant les chiens, rien n’est plus facile que de le tuer au lancer, ou de le tirer sous bois en suivant la chasse. Un simple basset à jambes torses, aidé d’un bon tireur, porterait bas à lui tout seul plus de chevreuils en quinze jours qu’une meute de cent anglais en toute une saison.
Le Chevreuil est le dernier honneur des forêts de la France. Lui mort, la vénerie française n’aura plus à inscrire dans ses fastes que des prises de Lièvre, et le Chevreuil est déjà inconnu de fait dans près de cinquante départements de France. Ce qui est cause que certains chefs d’administration l’ont rangé dans la catégorie des animaux nuisibles. Puisse cet arrêté criminel ne pas peser quelque jour sur leurs nuits comme un cauchemar satanique.
Et à ce propos, hâtons-nous de rendre de notre propre mouvement au préfet de l’Oise actuel le tribu de justice et de gloire qui lui est dû. Le département de l’Oise est, chacun sait, un des trois plus riches département de la France en chevreuils, en cerfs, en faisans, en gibier royal de toute sorte. M. Léon Chevreau, un préfet de la grande école comme son frère du
LE CHEVREUIL
Rhône, s’est fait un devoir de réparer les torts de ses prédécesseurs à l’égard du chevreuil, dès le lendemain du jour où il a pris les rênes de l’administration du pays.
Il est triste d’être encore obligé d’avouer maintenant que le Chevreuil et le Cerf ne sont pas en parfaite odeur de sainteté près de la secte libérale. Je sais même que de fougueux amants de la liberté ont accusé maintes fois les deux nobles espèces de tendances absolutistes, comme le Faucon, comme le Pigeon Ramier. L’accusation tombe à faux. Le Cerf, le Chevreuil, le Ramier et toutes les créatures d’élite n'aspirent, comme la femme, qu’à un seul idéal, au règne d’Harmonie, au règne des affections libres et pures. Si d’ici là, et parmi les sociétés limbiques, le Cerf et le Chevreuil ont lair de préférer l’une à l’autre, la Barbarie, par exemple, à la Civilisation; si 1 Autocratie pure leur va mieux que le gouvernement de l’épicerie, c’est que de plusieurs maux ils ont choisi le moindre. Le sort du gibier dit royal étant incomparablement plus doux sous le régime de la Monarchie absolue que sous celui de la République, il est tout naturel que le gibier royal vote plus volontiers pour la première forme politique que pour la seconde. D un autre côté, s’il est vrai que le régime de la culotte de peau soit un régime de corruption, de vénalité et de mensonge où l’argent fait la loi, il est trèsrationnel encore que des bétes de haut titre, qui symbolisent le juste persécuté et qu’on chasse d’asile en asile, n’éprouvent qu’une médiocre sympathie pour ce système impur où les permissions de défricher s’achètent pour un pot-de-vin. Honte au gouvernement des pots-de-vin et des défrichements! disent le Chevreuil et le Cerf dans leur indignation légitime et je mêle ma voix à leurs imprécations. Le peuple français malheureusement a eu jusqu’ici la sottise de confondre le charlatanisme libéral avec la liberté; et M. Guizot, l’historien anglais, lui a fait accroire que l’avénement du boutiquier au pouvoir était le dernier mot du progrès politique, le peuple français en est venu à considérer le Chevreuil et le Cerf, qui méprisent le bourgeois, comme ennemis, ennemis nés de la liberté. C’est une immense et douloureuse erreur du peuple, et dont la France donnera des peines bien longtemps.
Je veux qu’avant dix ans tous les hommes intelligents de mon pays rendent hommage à la sagacité du Cerf et du Chevreuil que leur droiture d’esprit a sauvegardés jusqu’à présent des roueries et des pièges du libéralisme, et que d’iceux nous partagions tous un jour l’antipathie profonde pour la boutique et les défrichements.
LES RUMINANTS DE L’A B t M E .