‹ L'esprit des bêtesChapitre 15 sur 50 · BOUQUETIN. — CHAMOIS. — ISARD. — MOUFLON · texte numérisé non relu

BOUQUETIN. — CHAMOIS. — ISARD. — MOUFLON

Le Créateur n’a déshérité aucune terre de parure et de vie. Au-dessus des régions où l’air respirable manque à l’homme, planent encore l’Aigle et le Gypaète, et bondissent les Chamois. Bien loin, sous le ciel crépusculaire des pôles, par delà les confins des régions de lumière et les glaces éternelles, gisent perdues d’immenses terres, au sein des mers solides. Là, parmi les steppes neigeuses du Spitzberg et de la Nouvelle-Zemble, errent de nombreux troupeaux de rennes qui paissent le lichen sous les ossuaires d’ivoire, riches débris du règne animal gigantesque qui peuplait ces parages avant le dernier cataclysme. Sur l’aire du glaçon voyageur que l’explosion du froid a détaché du flanc de la montagne navigue l’Ours Blanc et dorment en paix les Morses, amphibies monstrueux à la figure humaine, aux défenses d’éléphant. Et le Pinson des Neiges, qui voudrait accompagner le soleil jusqu'au bout de sa course et doubler le pôle avec lui, fait redire son air de bravoure aux sourds échos de la morne solitude, et marie ses chants d’allégresse aux sinistres houloulements de l’Harfang et aux bramements des rennes, seules voix de ces plages désolées. Entre temps, le Manchot- Géant, debout sur l’arête des banquises de la mer Antarctique, semble la sentinelle qui veille sur les remparts d’une citadelle de glace, ou l’orateur qui pérore au milieu d’une docte assemblée.

C’est ici que brille dans tout son éclat la providentielle sagesse, si souvent et tout à l’heure encore invoquée dans ce livre. Pour que nulle part la dépopulation absolue ne se fît, Dieu a proportionné chez ses créatures l’amour du sol natal aux rigueurs du climat. Ainsi, tandis que le Renne, le Lapon, le Chien de Sibérie ne peuvent vivre hors de la région des frimas, les habitants des zones fortunées quittent leur patrie sans regret. Ainsi, parmi ces légions d’ilotes, que les bourreaux des sociétés barbares recrutent chaque année pour forger leurs armées permanentes, garantie de leur tyrannie, celles où le mal du pays fait le plus de victimes sont les légions tirées des contrées les plus pauvres, des montagnes surtout.

L’amour du sol natal chez l’habitant des terres désolées, homme ou bête, confirme cette théorie consolante : que le suprême Ordonnateur des choses a proportionné l’effroi de la mort et l’amour de l’existence chez l’homme

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