LES RUMINANTS DE L’A B 1 M E
aux misères de sa vie. J’ai dit avec raison, plus loin (article Chauve-Souris ), qu’il fallait absolument que le vivant des sociétés limbiques fût cloué à scs maux par une puissance invincible, pour que le désir ne lui vînt pas de briser 1 écrou qui le rivait à la souffrance temporaire. Supposons un instant en effet, que Dieu eût commis l’imprudence de révéler à l’homme des sociétés maudites (Civilisation, Barbarie) la connaissance de ses destinées ultérieures et les jouissances sans fin de la vie aromale, vie normale de l’espèce, l’homme n’eût plus aspiré désormais qu’à cette vie supérieure, et le sentiment de ses devoirs eût été impuissant à lutter dans son cœur contre les tentations incessantes du suicide, et il y a longtemps que ce monde ne serait plus habité. Mais vienne l’ère d’Harmonie où l’universalisation de la félicité convertira cette terre en une vallée de délices; où nul motif ne poussera plus le malheureux mortel à s’affranchir des tourments de la vie, où la révélation enfin n’aura plus de péril, Dieu ne l’ajournera plus.
Sur les crêtes les plus inaccessibles des Pyrénées et des Alpes françaises subsistent encore, à cette heure, quelques rares débris de deux ou trois familles de ruminants sauteurs, le Bouquetin, le Chamois, l’Isard. Le Mouflon est exclusif aux plus hautes montagnes de l’intérieur de la Corse. Une élasticité de muscles sans pareille distingue ces inoffensifs quadrupèdes,
I ui franchissent les abîmes avec la légèreté de l’oiseau. On ne les chasse pas :omme le Lièvre, le Cerf et le Chevreuil. On les affûte, c’est-à-dire qu’on se poste sur leur passage présumé pour les tuer; l’affût est un assassinat. Là où ne travaillent pas le Chien ni l’Oiseau de concert avec l’homme, il n’y a pas de chasse, puisque chasser veut dire poursuivre. Or, le Chien de l’Abîme manque comme le Chien de Pêche à la série des canins, et l’homme n’a pas su encore dresser l’Oiseau de proie pour la chasse au Chamois, comme il a fait pour la Gazelle. Je n’ai donc point de récit à faire de ces tueries sans gloire où l’adresse du tireur est tout.
Toutes ces races symbolisent les populations indomptées qui, préférant la misère à la servitude, sont venues de tout temps demander aux crêtes inaccessibles des monts perdus dans la région des tempêtes un abri pour leurs libertés. Le Chamois ou le Bouquetin des glaciers nous représentent l’Helvétien du Rutli, le Klephte, le Monténégrin, l’Albanais de Scanderberg/ l’Araucanien des Andes Chiliennes, le Druse du Liban, le Kabyle du Djurjura, le Tcherchesse du Caucase. Le Chamois a pour tout bien, comme le Klephte, l’air du ciel, l’eau des glaces, un bon jarret d’acier trempé par les frimas, et puis.... la liberté sur la montagne. Il semble que le Bélier sauvage, le Muffolo ne puisse avoir d’autre patrie que la Corse, l’île insoumise qui ne peut engendrer des esclaves.
Rares et dispersés par le globe, vivent ces nobles débris des fortes races
humaines, comme ceux des Ruminants de l’abîme; car il y a coalition entre tous les despotes pour anéantir jusqu’aux derniers vestiges de l’indépendance des vaincus, et pour effacer jusqu’aux noms des peuples libres, cauchemars de la tyrannie. La Suisse indépendante et se gouvernant à sa guise, scandalise l’Autriche absolutiste, qui craint pour ses royaumes volés la contagion de l’exemple ; et souvent tous les mauvais vouloirs des gouvernements de l’Europe se coalisent pour prêter assistance à l’absolutisme autrichien. Il n’est pas jusqu’aux apostats de nos révolutions à nous qui n’aient sollicité à diverses époques le honteux honneur d’être admis parmi les conjurés de la Sainte-Alliance des bourreaux.
Ainsi se conduisent les chasseurs et les riches désœuvrés de tout le continent à l’égard du Chamois, du Bouquetin, de l’Isard. L’Anglais de l’Australie et l’Espagnol d’Haïti n’appliquent pas la politique d’extermination à une race indigène avec plus de fureur que le chasseur des Pyrénées et des Alpes aux Ruminants de l’abîme.