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LES CHAUVES-SOURIS

elle imite la complète immobilité du trépassé dans son cercueil. Les membranes velues qui la soutiennent dans l’air ont servi de patron à toutes les tentures mortuaires qui décorent les salles des tombeaux.

Ali-oiseau, mi-quadrupède, c’est bien la transition d’une vie inférieure i une vie supérieure. Mais à quelle espèce de vie supérieure? That is the que & lion. Ecoutez patiemment et l’on vous dira tout.

La Chauve-souris est une des rares espèces qui jouissent du singulier privilège d’inspirer à première vue des antipathies mortelles, et de faire tomber en pâmoison les personnes nerveuses. Elle partage cette triste faculté avec le Crapaud, emblème du mendiant; l’araignée, emblème du boutiquier; la vipère, emblème de perfidie. Or, remarquez bien cette circonstance : la Chauve-souris est une bête innocente!!! Là est le mot de l’énigme.

La Chauve-souris est une bête innocente, plus qu’innocente, utile, et qui continue le service de 1 Hirondelle, interrompu par la nuit. La Chauve-souris fait la guerre à tous les insectes et à toutes les vermines nocturnes qui affligent l’humanité et ses arbres à fruit.

— Alais alors, puisque cette créature hideuse, qui jouit de la suprême videur et de la suprême faculté de répuMon, n’est qu’un animal- innocent, utile même, cette peur qu’on nous faisait de la mort, de cette transition si inquiétante, n’était donc qu’une atroce plaisanterie?

— Une atroce plaisanterie, c’est vous qui venez de le dire ; une mystification indigne et infiniment trop prolongée, — à l’aide de laquelle de misérables imposteurs ont odieusement exploité l’humanité crédule, profitant de son ignorance pour l’effrayer, pour frapper son esprit de l’idée du Dieu méchant, pour enseigner le dogme des peines éternelles, pour pratiquer le vol au Purgatoire. Heureusement que tout se découvre avec le jour (analo-

gie). La Chauve-souris, que les fourbes obscurants avaient associée à leurs complots ténébreux, ne les aurait pas trahis, qu’un autre de leurs complices aurait vendu la mèche.

La Chauve-souris est une chimère, un être monstrueux, impossible, ne symbolisant que des chimères, un farfadet nocturne représentant exclusivement les fantômes des imaginations malades, les enfantements des cerveaux calcinés par l’ascétisme, le jeûne ét les méditations solitaires. La Chauvesouris est l’imposture faite bête, comme M. de Talleyrand, évêque d’Autun était l’imposture faite homme.

Le caractère d’universelle anomalie et de monstruosité qui s’observe dans la conformation de la Chauve-souris, ces interversions bizarres de sens qui permettent à la vilaine bête d’entendre avec le nez, de voir avec les oreilles, s’expliquent par la subversion d’idées, par les déréglements intellectuels lue ce moule fantastique est chargé de symboliser. Une preuve que la

Chauve-souris, du reste, n’a jamais représenté qu’une fausse mort, c’est que la vraie Mort est camarde, tandis que la Chauve-souris a des nez exagérés, qui lui descendent quelquefois jusque sur la poitrine, en manière de trompe d’éléphant.

La Chauve-souris avoue ingénument, du reste, sa complicité dans 1 œuvre de l’Obscurantisme ; elle a été durant soixante siècles l’auxiliaire la plus dévouée de la Superstition, par la raison toute simple que ses sympathies naturelles sont pour les amis des ténèbres, et que la lumière l’oflusque, et qu’elle ne peut pas voir une bougie allumée sans éprouver le besoin de souffler dessus. J’avouerai à mon tour qu’il me serait impossible de faire à la pauvre bête un crime de ces sympathies. Qui se ressemble s’assemble. La Chauve-souris ne fait que se traîner durant le jour; elle ne vole ni ne marche; des soldats de cette espèce ne peuvent pas servir dans le régiment du progrès.

Et puis, c’est qu’il y a véritablement pour l’obscurantisme systématique de la Chauve-souris, comme pour celui de l’Ours, qui ne se pose pas non plus comme un ami trop fougueux des lumières, il y a une circonstance atténuante d’une gravité extrême.

Il faut que j’apprenne à tous ceux qui l’ignorent que l’enfance des globes est le bon temps pour les Chauves-souris, comme l’enfance des hommes est le bon temps pour les Loups-garoux et les Croquemitaines. La Chauve-souris occupe dans l’échelle de l’animalité d’un monde un degré d’autant plus élevé que ce monde est plus voisin de son éclosion à la vie animale.

Or, elle régnait dans le monde qui précéda celui-ci ; l’histoire antédiluvienne rapporte même que c’était un des moules les plus achevés de l’animalité d’alors. Du haut rang qu’elle occupait en ces temps éloignés, la Chauve-souris a encore conservé une marque glorieuse. Elle porte la mamelle à la même place que le Sphinx ; ce qui lui a fait attribuer la qualification d’ anthropomorphe , c’est-à-dire de bâtie à Y image de l’homme. Une religion anthropomorphique est une religion construite de mains d’homme, et dont le Dieu naturellement ressemble à celui qui l’a fait : Objectiver son moi et l'élever à l’absolu est l’éternelle marotte de la folie humaine, chauffée au rouge blanc de l’orgueil. L’athée lui-mème, l’athée surtout, adore un Dieu anthropomorphique en une seule personne, qui a nom d’Holback, Henri Heine.

Il paraît donc prouvé qu’aux beaux jours de l’avant-dernière création, le domaine de l’air appartenait en toute souveraineté à deux ou trois Chauvessouris gigantesques, espèces de navires aériens dont les voiles membraneuses mesuraient dix et douze mètres d’envergure. Et que ces Chauvessouris fort modèle, que les savants d’aujourd’hui appellent ptérodactyles ,

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