‹ L'esprit des bêtesChapitre 28 sur 50 · LES CHAUVES-SOURIS · texte numérisé non relu

LES CHAUVES-SOURIS

pour ne pas répéter le mot chéiroptères , qui veut dire absolument la même chose, se partageaient avec l’Ours les bénéfices d’une tyrannie sans contrôle. Je me suis laissé dire qu’il y avait de ces oiseaux à poil, de ces hideux vampires qui ne se gênaient pas pour tirer à un pauvre Mégathérium ou à un pauvre Dinothérium endormi une palette de sang d’un demihectolitre. Si 1 on en croit les récits de nos navigateurs, ces habitudes de sucer le sang aux gens pendant leur sommeil se seraient soigneusement transmises des ptérodactyles de jadis aux chéiroptères d’aujourd’hui.

Je ne suis pas l’apologiste des tyrans ni des vampires; mais je suis indulgent pour les pouvoirs déchus ; je n’exige pas de ceux qui ont tout perdu dans une révolution qu’ils soient affectionnés de cœur au nouvel ordre de choses. Dans tous les temps et sur tous les globes, les prétendants, c’est-àdire les déchus (l’Ours et la Chauve-souris), ont donné la main aux obscuîants, tranchons le mot, aux jésuites ; de tout temps, les prétendants et les prêtres se sont coalisés pour entraver le progrès. L’intérêt des déchus dans la coalition est bien clair; avant d’imprimer au char une marche rétrograde, il faut commencer par lui faire faire halte. Tactique du parti prêtre et du parti royaliste dans nos révolutions.

Il est certain que c’est la Chauve-souris qui a le plus contribué à incruster dans l’imagination des crédules mortels les mythes plus ou moins fabuleux de 1 Hippogriffe, du Griffon, du Dragon, de la Chimère; que c’est elle en un mot qui a servi de modèle à tous les oiseaux à quatre pattes et à mâchoires, à qui le monde ancien avait l’habitude de confier la garde de ses trésors. Le Rock de la légende arabe n’est pas un Aigle, mais une vraie Chauve-souris. Un oiseau qui n’est que ça, un oiseau si grand fût-il, qui n aurait que deux pattes et des plumes, ne réussirait jamais à inspirer la même terreur que la plus innocente Chauve-souris. Le physique de l’emploi d’épouvantail exige impérieusement la réunion des griffes, des ailes et des mâchoires. Le Diable de la légende catholique, apostolique et romaine, le Diable chrétien, qui a tant tripoté avec les âmes et fait donner par testament tant de bonnes terres aux prêtres, le Diable chrétien n’est lui-même qu une contrefaçon très-heureuse de la Chauve-souris , sur le front de laquelle on a vissé les deux cornes du satyre antique, pour dissimuler le plagiat. Le Diable qui traverse la toile de l’Opéra, dans le troisième acte de Robert, a des ailes membraneuses et des orteils ornés de griffes comme une vraie Chauve-souris. Toutes les évocations de sorciers dans les drames infernaux ont pour premier résultat de faire apparaître sur la scène d’affreux ptérodactyles qui ouvrent leurs ailes en musique. Toutes les figures des principaux personnages de la grande épopée de Callot, la Tentation de saint Antoine, sont copiées d’originaux qu’on peut admirer au cabinet d’histoire

Une question qui sent le fagot.

naturelle, dans la galerie des tableaux de famille de la Chauve-souris. Prenez au peintre ses coiffures de démons les plus aventureuses, ses oreilles les plus excentriques et ses nez les plus épanouis, et j'affirme que le Rhino lophe , Y Oreillard et le Rat volant trouveront encore moyen de faire crier à la timidité du copiste. La tradition du Vampire qui sort de son tombeau la nuit pour sucer le sang des jeunes filles est une tradition de Chauve-souris. Le tricorne du Jésuite, la cagoule du Moine sont des pièces de l’uniforme de la Chauve-souris.

Je sais tous les crimes de la Chauve-souris, et je les lui pardonne, parce que faute avouée est à moitié pardonnée.

Je les lui pardonne, par ce motif religieux que la crainte de la mort est

Quelle conquête!

une des conditions fatales de l’existence dans les sociétés limbigues, et que Dieu a dû proportionner cette terreur de la mort aux misères de la vie. La Superstition qui va finir a eu sa nécessité comme le mal. Si nous n’avions pas peur de mourir, nous voudrions tous nous en aller de cette terre, quand nous n’aimerions plus.

Mais de même que les premiers rayons du Soleil, foyer de lumière et d’amour, chassent de l’atmosphère revi ciliée les esprits des ténèbres, le Hibou et la Chauve souris... amsi la Fausse Morale et la Superstition, l’idée du Dieu mâchant, la Crainte et l’Impo ture, s’enfuiront du cerveau de l’homme avec les première* lueurs de l’aurore d’Harmonie, et le cauchemar affreux de l’Enfer cessera de peser sur nos rêves!

Insensés qui vous plaignez que Bieu ait refusé à notre âge la révélation des choses de l’autre vie.... on voit bien que vous ne savez pas ce qu’il en coûte à ceux qui ont connaissance des délices de la vie aromale de rester ici-bas !

La Chauve-souris, qui a tant perdu à la création dernière, est destinée à disparaître complètement au début de la prochaine.

LES CÉTACÉS

Au premier rang des bêtes à conserver devait figurer la majestueuse et importante série des Cétacés, suivie de celle des Phoques. Mais parce que j’avais accepté la nomenclature officielle, j’ai cru devoir accepter aussi la distribution hiérarchique orthodoxe, et j’ai fait vei.ir les Baleines, les Dauphins et les Phoques à la fin de ce chapitre, parce que Cuvier les avait mis à la queue de sa classification.

L’homme ne s’est encore occupé jusqu’ici des géants de la mer, des immenses cétacés, que pour leur percer le flanc et y puiser des tonnes d'huile. C’est un tort et un crime; car l’homme ne sait pas tout le parti qu’il eût pu tirer du concours de ces locomotives naturelles avec un peu de patience et une éducation appropriée au caractère et aux allures de ces monstres. Et quand je me mets à songer qu’il ne faut pas plus de quinze jours à la Baleine franche ou au Cachalot pour faire le tour du monde, je ne puis m’empêcher de regretter que l’ambition de rallier un pareil auxiliaire ne soit pas encore venue à l’homme. Quelle conquête, cependant, que celle d’un remorqueur qui file vingt-cinq ou trente nœuds au minimum à l’heure! Convenons que les savants, qui dépensent tant de g nie et de pièces de cinq francs pour obtenir une race de mulots sans oreilles ni queue, pourraient parfaitement employer notre argent et leurs veilles d’une façon plus profitab e pour la science et } our l’human té!

11 y avait surtout deux races de mammifères aquatiques que Dieu semblait avoir marquées d’un signe particulier pour que l’homme les reconnût comme ses auxiliaires et s’appropriât leur puissance : c’étaient le Lamantin * et le Phoque, deux espèces d’une douceur et d’une intelligence rem rquables, toutes deux douées de la voix et facilement domesticab'es. Le Lamantin avait reçu pour mission de paître et de détruire les herbes sous-marines qui croissent à l’embouchure des grands fleuves de l’Amérique équatoriale,

1 Orénoque, l’Amazone, etc., et d’empêcher ces végétations vénéneuses d’en-

LES CÉTACÉS. 155

vahir les mers adjacentes. Et aussi longtemps que la pauvre bête put remplir sa fonction hygiénique providentielle, le fléau de la fièvre jaune, du vomito negro , fut inconnu, même de nom, dans les parages du golfe mexicain. Mais il arriva qu’un jour le commerce européen décréta l’extermination du cétacé herbivore, sous prétexte que sa chair fournissait de l’huile. Alors le fléau naquit et se développa au fur et à mesure de la tuerie, et il est aujourd’hui plus que jamais en voie de progression. Il tient cernées d’un cordon contag eux les plus belles demeures que la nature ait faites à l’homme sur terre ; il règne paisiblement de l’embouchure de la Plata à celle du Mississipi, dévaste périodiquement la Nouvelle-Orléans et Rio-Janeiro, et fait de temps à autre quelque courte apparition en Europe, comme pour prendre date de possession à l’instar du choléra, et préparer peu à peu les esprits à son établissement définitif.

La fièvre jaune est le résultat de l’empoisonnement de l’air et des eaux par les herbes marines putréfiées que le Lamantin ne paît plus, comme le choléra provient des exhalaisons pestilentielles des cadavres humains que le fanatisme local précipite dans le Gange, et que les Crocodiles du fleuve oublient quelquefois de croquer.

Je crois qu’il serait facile encore de limiter le fléau de la fièvre jaune jusqu’à un certain point, et de faire suppléer le Lamantin par les tortues de mer, qui sont d’innocentes bêtes, vivant aussi d’herbes marines et habitant les mêmes parages Mais la première mesure à prendre pour en arriver

là serait de décréter la suppression de la soupe à la tortue. Or, le moyen, je vous prie, de faire entendre raison sur ce chapitre au bourgeois de New- York, de Londres ou d’Amsterdam, qui rafïole de ce potage! Le moyen d'obtenir qu’il renonce à cette odieuse ratatouille dans un intérêt d’humanité supérieur I Et pourquoi, après tout, cet Apicius de taverne s’inquiéterait il outre mesure du prix que ses jouissances de table coûtent aux populations d’un autre monde? Pourquoi se condamnerait il au sacrifice, lui d’abord, lui plutôt qu’un autre, quand il est reconnu que le premier mets venu peut fournir ample matière à des sensibleries analogues? Le sucre, par exemple, ne peut-il être qualifié sans métaphore de sang de nègre? Or qii de nous, qui des plus philanthropes, a jamais renoncé jadis à sucrer son café de sucre des Antilles pour ne pas boire du sang de nègre?

Mais le fléau causé par la disparition successive du Lamantin et de la Tortue n’est qu’un bobo sans conséquence, en regard de celui que la disparition des phoques et des baleines réserve à nos neveux. Car le jour approche rapidement, je vous le dis, où va se faire sentir l’absence de ces grands estomacs que Dieu avait chargés d’écumer la face des mers;.... où les océans encombrés de poulpes, de méduses, de calmars et de tous ces tas

d'infamies semblables à des cadavres que voiturent leurs Ilots, deviendront tout à coup le foyer d’une putréfaction animale universelle, dont les résultats épouvantables sont plus faciles à imaginer qu’à peindre!!.... heureusement que nous serons absents, en semestre aromal.

Alors, quand le vent de mer fauchera les populations des empires comme l’incendie fauche l’herbe jaune des prés, le moment sera venu pour les sages de remettre sur le tapis la question du Lamantin et la question du Phoque, agitées jadis par les fous Alors quelque hardi penseur se lèvera pour flétrir la sottise des gouvernements d’autrefois qui, trouvant que le mal ne marchait pas assez vite, encourageaient par des primes la pêche de la Baleine.

L’indifférence des modernes à l’endroit de la conquête du cétacé me semble d’autant plus coupable qu’il paraît presque démontré, par une myriade de preuves tirées de la mythologie grecque, que l’antiquité a connu le secret de la domestication du Dauphin. Virgile, Ovide, Orphée, Homère, Hésiode, toutes les autorités les plus respectables des vieux temps s’accordent, en effet, sur l’existence des troupeaux de Neptune, qu’ils font même garder par le devin Protée, un prestidigitateur de première force, qui ne fait pas mentir le proverbe que tous les bergers sont sorciers. Or, de quels monstres marins devaient se composer ces troupeaux authentiques, sinon des variétés de cétacés et de phoques les plus connues dans les parages de l’Archipel, et notamment du Dauphin macrocéphale , dont le pinceau des peintres et le ciseau des sculpteurs nous ont transmis les traits légèrement embellis. Je le demande à toutes mes lectrices de bonne foi, est-il supposable que tous ces historiens, que ces analogistes subtils, ces gens de tant de sens, de sagesse et d’esprit, eussent associé le Dauphin à leurs fêtes, à leurs jeux, à leurs arts, voire à l’illustration de leurs gloires nationales, s’ils n’avaient jamais eu à se louer de ses rapports avec lui? On ne se jette pas ainsi à la tête des bêtes sans avoir une raison. Je ne saurais, pour mon compte, exiger de preuve plus magnifique de l’amabilité du Dauphin et de son goût passionné pour la musique que cette histoire touchante du sauvetage d’Arion, exécuté par un de ces intelligents souffleurs, à la vue de tout un peuple rassemblé sur la plage.... Pline le naturaliste, qui n’était pas un poète, puisqu’il n’écrivait pas en vers, Pline, qui était payé par son gouvernement pour étudier les bêtes, corrobore de son témoignage de savant officiel l’opinion des Grecs sur les mœurs sociables du Dauphin : « Non-seulement, écrit-il, le Dauphin est ami de l’homme et de la musique, comme le Lézard, mais il aime à Choisir parmi les noms qu’on lui offre, et le sobrb

quet qu’il préfère est celui de Simon , parce que.... il est camard. » Le même

a constaté que ce cétacé gastrosophe nourrissait une passion profonde pour

le vrai biscuit de Reims , saturé de vieux Bordeaux. Ce goût certainement n’est pas d’une méchante béte.

La mer est généralement peu profonde sur les côtes de France qui se prolongent sous les eaux comme une plaine unie. La Méditerranée recule joui nellemen t devant les envahissements de la terre ferme et perd tous les deux ou trois siècles un port comme Aigues-Mortes ou Fréjus. La Manche et l’Océan couvrent si peu leurs plages, que le moindre retrait du flot suffit pour mettre à nu d’immenses grèves, et pour vider jusqu’à la lie tous les bassins des ports où les navires mouillent à sec sur leur quille envasée. Ainsi du moins se passent les choses vers les parages de la Flandre, de la Picardie , de la Saintonge et de la Gascogne. Seule la côte de Bretagne dresse de temps en temps contre les flots de l’Atlantique sa muraille de falaises. Cette attitude est cause que les ports et les havres sont plus nombreux, plus profonds et plus surs sur cette côte qu’ailleurs, malgré la hauteur des marées et la violence des vents d’ouest qui tiennent en perpétuel émoi les vagues armoricaines , malgré les dires menteurs de la légende locale qui s est complu à baptiser de noms sinistres les principales passes de la presqu’île : Mer Terrible, Baie des Trépassés, etc., etc.

L’Armorique est la première terre d’Europe qui soit sortie des flots au temps de l’émersion continentale. Elle faisait corps avec la Grande-Bretagne et 1 Irlande. La Mer du Nord occupait alors la Hollande , la Belgique , la Prusse, etc.

Ce manque de profondeur des eaux, qui explique trop bien la rareté de nos poits océaniques et les desastres de nos flottes en temps de guerre, rend compte également de la perte d’une foule de gros poissons qui ne se défient pas assez de leur premier mouvement de gourmandise, lorsqu’ils rasent nos côtes en poursuivant le maquereau, le hareng ou la sardine, et qui s en viennent donner du nez au beau milieu de nos grèves, où les cloue le reflux perfide, pour que l’homme ait le temps de les démolir à coups de hache. C’est parce que ce malheur arrive fréquemment aux dauphins et quelquefois aux baleines, que j’ai cru devoir ouvrir un chapitre spécial à ces bêtes dans l’histoire des mammifères qui foulent le sol français. Et comme l’occasion était belle de compléter ce supplément par une monographie du Phoque qui n’est pas totalement étranger non plus au sol de ma patrie, je l’ai saisie avec empressement. Pourquoi n’avouerais-je pas encore, à ma louange, que le désir de venir en aide à la nomenclature officielle, qui s’est épouvantablement fourvoyée en cette grosse question de la Baleine, a été pour beaucoup dans ma détermination. Puisque l’analogie passionnelle prescrit la charité comme le plus saint des devoirs, pourquoi me défendrais-je d’avoir obéi à sa voix ?

La Baleine est la plus magnifique expression de la puissance créatrice de la Terre. Elle mesure cent pieds de long et pèse 70000 kilogrammes, le poids d’un obélisque ou de quinze éléphants. Elle vivrait plusieurs siècles si rhomme la laissait vivre. .. Quand je vois une toute petite planète comme la Terre, un chétif embryon de Cardinale, se manifester par des verbes de ce poids et de ce volume, mon imagination épouvantée refuse d’aborder le calcul des dimensf ns proportionnelles des moules analogues en des mondes quatorze cents fois aussi gros que le nôtre. Et même la difficulté que j’éprouve à me représenter d'ici, d’une manière satisfaisante, la Baleine Franche de Jupiter, est une des raisons qui me font le plus vivement soupirer après la découverte du procédé de télégraphie interplanétaire qui doit nous mettre en rapport avec ces êtres-là.... Mais encore conviendrait-il, hélas! d être un peu mieux renseignés qne nous ne le sommes sur 1 histoire des baleines d’ici-bas, avant d’attaquer l’étude des baleines de là-haut; car il faut bien le confesser avec douleur, cette gloire de nos océans qui ferait trébucher un obélisque, et dont les rrçâchoires inférieures serviraient volontiers d'arcs boutants à des murs de cathédrales, ce moule géant de la dernière création, la Baleine est de toutes les bêtes de ce globe la plus inconnue du savant.

Oui, voilà des milliers d’années que l’homme fait à c^tte bête une guerre acharnée, que l’art et l’industrie exploitent fructueusement ses fanons et sa chair. Les armateurs d'Europe et des États-Unis expédient chaque année cent navires au pôle nord, autant au pôle sud ou ailleurs, vers les mers du milieu, pour la pêche de la Baleine. Il y a parmi nous de simples harponneurs qui se p quent d’avoir assassiné trois et quatre cents baleines dans le cours de leur vie. Le gouvernement français dépense annuellement des sommes folles à encourager, on ne sait pas trop pourquoi, l’extermination d’une espèce qui ne lui a jamais fait aucun mal. Le gouvernement français loge, nourrit et entretient fastueusement à ses frais une série spéciale de savants qui n’ont absolument rien à faire qu’à étudier les mœurs des animaux et à nous édifier sur icelles. Et depuis tant de siècles, et à travers tant de sang répandu, tant de millions déboursés, la Science n’a pu réunir encore les éléments d’une monographie acceptable de la série des souffleurs! En conscience, ce n’est pas assez.

Je demande la liberté de gémir sur ce résultat négatif, en compagnie de tous ceux qui s’intéressent à l’honneur de la Science contemporaine.

Il y a quelques années que le Jardin des Plintes, cédant à la tentation dép’orable de faire parler de lui, imagina d’expédier un de ses plus gros savants au roi de Prusse pour lui emprunter des ableltes. Le but de L'expédition était frivole, par la raison qu’un pays sage a toujours assez des ablel-

LES CÉTACÉS

tes que lui a départies la nature et se garde bien d’envier celles de son voisin, tille échoua, comme on sait, par le fait de l’impéritie du savant qui la dirigeait et qui oublia naturellement de renouveler l’eau de ses poissons pendant la traversée. Or, je tiens que le Jardin des Plantes eût pu facilement trouver un emploi plus judicieux et plus utile de la somme de 6000 francs que lui coûta cette folle équipée, Gomme par exemple d’en faire un prix pour l’auteur du meilleur mémoire sur la Baleine, sauf à faire venir plus tard des abl ttes de Berlin par le chemin de fer.

Le uesoin d’une histo re complète de la Baleine se fait d’autant plus vivement sentir en ce moment que les armements redoublent de tous côtés, et que la malheureuse race menace de disparaître du globe avant d’avoir trouvé un historien pa'mi les hommes, au milieu de tant de bourreaux. Ainsi, hélas! a naguère fait le Dronte, qui était cependant un oiseau de fort tonnage, et très-commun encore dans l’Ile de France du temps de Louis XIY. Ils 1 ont anéanti depuis, mais si totalement, mais si vite, qu’il ne reste plus aujourd’hui dans le monde entier qu’une seule patte de ce volatile, et que l’oiseau, dont la cendre est refroidie à peine, est déjà passé dans la science à l’état de problème insoluble et fournit chaque année matière à une foule de notices et de dissertations non moins volumineuses qu’obscures, sur la question de savoir si le défunt était de son vivant Vautour, Pigeon ou Dinde. Et, terrifié par cet exemp’e, et poursuivi par ce songe, je lève mes mains suppliantes vers les Académies, afin qu’il n’en soit pas dans deux cents ans d’iiui pour la Baleine comme il en est de nos jours pour le Dronte J’adjure tous les corps savants des deux mondes de s’émouvoir de mes alarmes et finalement de s’entendre pour sauver l’honneur de la science contemporaine, pour qu’il ne soit pas dit, à notre h mte, qu’une bête de cent pieds de long, du calibre de quarante, ait pu glisser inaperçue à travers les lunettes de tant d’observateurs.

Un des moyens d’éviter ce malheur, et le plus sûr peut-être en même temps que le plus simple, serait de faire tirer au daguerréotype le portrait des diverses espèces de cétacés qui arpentent la plaine liquide. C’est le procédé qu’on emploie généralement aujourd’hui pour obtenir l’effige des monuments célèbres, et l’histoire nous apprend que ce procédé réunit une masse d’avantages, tels que rapidité, fidélité, bon marché. Or, comme un extérieur ou un intérieur de baleine n’est pas plus difficile à fixer sur une plaque métallique qu’un portail de cathédrale ou un visage humain, on ne voit pas à priori quel obstacle s’opposerait à ce qu’on appliquât aux baleines la méthode usitée pour les édifices, et comme dix dessins réussis subiraient amplement pour donner la figure exacte de chaque espèce, il est plus que probable que la science se trouverait nantie, dès la première campagne, de

Une demi-douzaine de jeunes daguerréotypeurs.

la plupart des pièces qui lui font faute à cette heure pour ordonner sa série des mammifères pélagiens. La grande affaire se réduirait donc, dès aujourd’hui, à faire monter une demi-douzaine de jeunes daguerréotypeurs, frais et dispos, à bord d’un pareil nombre de navires baleiniers, avec mission de portraiturer chaque prise avant dépècement d’icelle. J’estime même qu’il suffirait d’en souffler un mot à l’oreille des armateurs et de leur offrir une très-légère prime pour les engager à se charger de la besogne; car les seuls renseignements un peu exacts qu’on ait obtenus jusqu’ici sur 1 histoire de la Baleine, proviennent de cette source. Je regrette que l’administration qui préside aux destinées du Muséum d’histoire naturelle, n’ait pas songé encore à appliquer le daguerréotype ou la photographie à la solution du problème

LES CETACES

C’est ainsi que le prophète Jonas....

qui m’intrigue, pour une infinité de raisons, et d’abord parce qu’il est puéril de gémir des accidents que l’on peut éviter, et ensuite parce qu’il me peine étrangement d’entendre à tout bout de champ des esprits éminents comme les frères Cuvier, les Blainville, les Boitard, se plaindre de l’excessive difficulté de se procurer des sujets d’étude, à propos d’une espèce dont il se tue, bon an mal an, quelques milliers d’individus. Dites, si vous voulez, mes maîtres, pour l’excuse de votre Compagnie, que les cerveaux les mieux organisés ne peuvent songer à tout, et que c’est pour cela qu’elle n’a pas songé au daguerréotype ; je vous écouterai tant que vous parlerez ainsi ; mais, de grâce, cessez d’affirmer que si la Baleine et le Cachalot ne sont pas mieux connus la faute en est à eux seuls.... Et quand les pauvres bêtes

poussent quelquefois le respect de vos loisirs j.usqu’à s’échouer sous vos fenêtres, à portée de vos besicles, ne les accusez plus de mettre du mauvais vouloir à se laisser étudier, et ne leur reprochez plus de demeurer trop loin et dans des mers trop froides, ou encore d’être trop grosses pour tenir dans vos cabinets. Elles vivent où elles ‘peuvent, les malheureuses créatures.... Si elles cherchent un refuge au sein des mers solides, c’est que les murailles de glaces sont les seules qui puissent les protéger encore contre la barbarie des hommes et leur permettre de respirer en paix. Ensuite, vous savez bien qu’on ne se fait pas soi-même et que personne, par conséquent, n’est fautif de sa taille.

La vérité est que tout le mal de la situation est du fait des savants bien posés, qui ont préféré l’humiliation de ne pas savoir à l’ennui de se déranger pour apprendre, et qui ont* mieux aimé raisonner de travers pendant cent cinquante ans sur la mauvaise figure de baleine de Martens, que de remuer les doigts et de faire un signe pour en avoir de meilleures.

Tous les âges, du reste, semblent s’être donné le mot pour embrouiller cette question de la Baleine, et aucun n’a fait effort pour la tirer au clair. Il n’est pas jusqu’au nom de l’animal qui n’ait fourni son petit contingent de controverses. Les savants le font venir du phénicien baal nun , qui voudrait dire Roi des poissons. Je me délie volontiers des étymologies provenant des langues judaïques et punique, idiomes du Philistin et du Juif, pour avoir reconnu que les chroniques de la contrée aride qu’habitaient ces deux peuples avaient très-rarement servi la vérité.

C’est ainsi que le prophète Jonas, qui eut l’incroyable chance de passer trois jours et trois nuits dans le ventré d’une baleine et d’en sortir sain et

sauf, eût pu mieux que personne, s’il eût voulu, nous révéler de curieux

détails intimes sur les mœurs de l’espèce et sur sa structure ; mais il ne le voulut pas, et alors il a fallu faire rentrer son aventure dans la catégorie des miracles vulgaires, qui sont généralement plus disposés à confondre l’orgueil de la raison humaine qu’à donner une explication satisfaisante des choses. Et comme il n’est pas de miracle de la légende biblique qui n’ait servi de prétexte à des tas de pieux volumes, il est arrivé qu’on a devisé aussi copieusement sur le poisson qui n’avait pas digéré l’homme de Dieu, que sur celui dont le fiel avait rendu si merveilleusement la vue au bonhomme Tobie. (Deux poissons comme on n’en voit guère!) Si bien qu’il existe aujourd’hui dans la science trois opinions parfaitement tranchées, et non moins fondées l’une que l’autre, sur l’espèce aquatique à laquelle devait appartenir le monstre qui fut assez délicat pour garder un prophète soixante-douze heures dans ses entrailles sans le détériorer, et ensuite pour le rendre au jour.

LES CÉTACÉS

La première version fait honneur de cette conduite à la Baleine Franche, par la raison que cette espèce, étant dépourvue de dents, était la seule qui pût avaler un prophète sans le mâcher. La seconde, considérant que l’ouverture de l’œsophage était trop étroite chez la Baleine pour livrer passage à un homme, a mis hardiment le fait sur le dos du Requin, comme si le plus ou le moins de dilatabilité de l’œsophage pouvait être un cas d’empêchement dans une question de miracle. (O hommes de peu de foi!) La troisième enfin est celle qui appartient exclusivement aux commentateurs modernes, et qui essaye de concilier les deux opinions précédentes, en faisant jouer le princ-ipal personnage du drame au Cachalot macrocéphale. J’en pourrais faire valoir une quatrième, mais qui serait trop savante, en faveur du Crocodile, en m’appuyant pour cela de la tradition hébraïque, qui se sert bien plus volontiers dans ses récits habituels du Dragon qu’elle connaît, que de la Baleine qu’elle ignore; et en prouvant que le signalement qu’elle donne du Dragon s’adapte beaucoup mieux au Crocodile qu’à tout autre croqueur d’hommes habitant le sein de l’onde, et que la présence de ce reptile amphibie dans les eaux de l’Euphrate ou du Tigre, que fréquentait Jonas, s’explique pour le moins aussi bien que celle de la Baleine, du Requin ou du Cachalot; mais j’en fais grâce à mes lecteurs, conjecturant qu’il a déjà été versé assez de flots d’encre dans cette question, pour lui donner une teinte d’obscurité satisfaisante. Davantage ne ferai -je pas état de l’opinion des impies qui tranchênt le débat entre la Baleine et le Requin, par une question préalable insolente, et débutent par révoquer en doute l’authenticité du fait même de la déglutition et de l’évacuation miraculeuses.

Si la Bible, puits de vérité, a répandu si peu de jour sur la question qui nous occupe, il va sans dire que ce n’est pas de la mythologie grecque, boîte à malice et à mensonges, que s’échappera la lumière. J’ai essayé de classer la bête qui fut cause du malheur d’Hippolyte, en me guidant sur le récit de Théramène, mais j’ai dû renoncer à la tâche à raison de sa difficulté, et j’avoue ingénument que je ne voudrais pas me charger de loger à leur véritable place tous ces autres monstres marins qui auraient croqué Andromède, Angélique et Olympe, si tant de preux et vaillants chevaliers ne s:étaient mis si heureusement en travers de leur appétit. J’ai bien lu que Pline et P Arioste étaient d’accord pour attribuer le monstre d’Andromède et celui d’Olympe au sous-groupe des Orques , lequel fait aujourd’hui partie de la famille des baleines; mais cet accord fortuit de deux esprits éminents sur un nom plutôt que sur un genre n’implique aucunement que dans leur opinion la Baleine fût un poisson avide de la chair des jeunes vierges. Il est à remarquer ensuite que les savants, qui ne sont jamais jeunes, sont

généralement portés, par ce vice de l’âge, à se méprendre sur le caractère de ces expositions qui représentent des vierges de seize ans clouées à des rochers par des mains inhumaines, et attendant la mort dans des attitudes de désolation adorables, parées pour tout vêtement de leurs cheveux et de leur innocence. Les savants s’obstinent à voir dans ces spectacles une idée fixe d’indisposer le public contre le monstre marin; mais ils sont dans l’erreur, car ces spectacles n’ont d'autre but que d’attendrir tous les cœurs et d’atttacher tous les regards à la contemplation des formes féminines, et je sais par les artistes mêmes qui se plaisent le plus à reproduire cette scène, et qui la réussissent le mieux, que, pour eux, la question d’art tient bien plus de place dans cette affaire que celle de la zoologie. Le monstre n’est là que pour repoussoir; et puis quand on calcule combien peu, en définitive, ces Orques et ces Chimères ont mangé jusqu’ici des belles filles que les poètes et les peintres se plaisent à leur servir, on est presque aussi tenté de les plaindre que de les maudire. Aristote, du reste, qui était plus près que nous de la mort d’Hippolyte et du sauvetage d’Andromède, ne fait pas même mention de ces événements dans son Traité des bêtes. Cependant Aristote a connu la Baleine, qu’il nomme Mystikitos, et qu’il caractérise parfaitement en disant qu’elle a l’intérieur de la bouche comme garni de soies de porc. Mais il n’en sait pas davantage, par malheur, et la science et les universités de Paris, d’Édimbourg et de Pise s’arrêtent au même cran, jusqu’à la fin du siècle de Louis XIY.

Pline se borne, selon son habitude, à répéter ce qu’a dit Aristote. Élien affirme que de son temps (troisième siècle) la pêche de la Baleine se faisait vers les parages de Cythère; mais qui pourrait distinguer le Phoque et le Dauphin de la Baleine à travers les définitions d’Élien?

L’obscurité persiste donc pendant toute la durée de l’âge moderne sur la question cétacéenne, bien que la pêche de la Baleine soit pratiquée en Europe, depuis un temps immémorial, par les Basques et les Norwégiens; bien que les Baleines soient encore fort répandues, vers l’an 1000, sur les côtes d’Angleterre, de France et de Portugal, et se passent fréquemment le caprice de s’y échouer vers l’embouchure des fleuves. La version du navigateur de ce temps-là renchérit, en fait de merveilleux, sur celle du poète. Si l’Arioste fait entrer le preux Roland avec sa barque dans la gueule de l’orque de Protée, et lui suggère un procédé ingénieux pour empêcher les deux mâchoires du monstre de se rejoindre, il faut que pareille aventure arrive à un marin. Le héros de l’histoire authentique est le navigateur Sibbald qui, regagnant une fois la terre sur le tard, entre sans s’en douter, avec son canot et ses hommes, dans le gosier d’une baleine qui s’était imprudemment endormie sur la grève, la bouche grande ouverte.

LES CÉTACÉS

La découverte du Nouveau-Monde, qui imprima à la navigation maritime une impulsion vigoureuse, ne profita que faiblement à l’histoire des cétacés On apprit seulement, vers ce temps-là, que dans une contrée riveraine du golfe du Mexique, qui s appelait la Floride, et dans laquelle coulait la fontaine de Jouvence, les naturels pratiquaient un curieux procédé de pêche à la Baleine. Ce procédé consistait, de la part du pêcheur, à surprendre la bête endormie sur les flots, a nager doucement jusqu’à elle, à lui grimper sur le nez tout doucement pour ne pas la réveiller, et puis à lui enfoncer inopinément, à coups de maillet, une forte cheville dans chaque narine, ce qui l’empêchait de respirer et la faisait bientôt mourir dans les convulsions d une agonie atroce. 11 fallait être deux pour la chose. Si les pêcheurs européens qui chassaient la Baleine dans les mers glaciales n’ont pas adopté le procédé de la cheville préférablement à celui du harpon, leur mauvais vouloir s’explique par l’horreur du bain froid.

La conquête de l’Océan Pacifique n’a servi qu’à faire ajouter à la collection, déjà passablement nombreuse des légendes de la mer, la légende du Cachalot blanc , un monstre d’une dimension extracétacéenne, qui s’amuse à se couvrir d’algues et de fucus pour jouer le rôle d’île flottante, laisse les chaloupes des baleiniers s’amarrer à ses flancs, l’équipage allumer du feu et faire la cuisine sur son dos ; puis, au moment où tout le monde se livre à la joie du festin, pique au fond de l’abîme une tête infernale, entraînant après lui canots et canotiers, et faisant de ceux-ci d’effroyables repas. Mon noble ami de Flotte, mort au champ de libération en Sicile, savait de la même bête mille traits encore plus noirs, et considérait le stratagème qui précède comme la plus innocente de ses espiègleries.

L’histoire en était là sur le chapitre de la Baleine, quand un chirurgien de Hambourg, Frédéric Martens, eut, en 1671, l’excellente idée de dessiner d’après nature une Baleine Franche des mers du Nord. Cette copie peu exacte, mais qui donnait cependant une idée quelconque de l’animal, est à peu près la seule figure qu’on ait connue dans les musées d’Europe jusqu’au commencement de ce siècle, époque vers laquelle l’Anglais Scoresby, célèbre pêcheur de baleines, plein de zèle pour la science, donna sur l’histoire générale des baleines du Nord des détails circonstanciés et authentiques, qui ont servi à redresser la plupart des erreurs courantes, et permis à Georges Cuvier d’apporter un peu d’ordre et de lumière dans ce chaos.

Georges Cuvier est, en effet, le premier qui ait compris la distribution des cétacés et trouvé la clef de la série. Seulement, il a commis ici, comme dans son histoire des oiseaux, une faute énorme. Il a fait de cette famille des cétacés la huitième et dernière de ses mammifères, tandis que la mammiférie pélagienne forme, au contraire, le premier terme naturel de la

mammiférie, qui a pris naissance au sein des eaux comme tous les ordres imaginables. Or, cette erreur fondamentale vicie totalement la conception de l’illustre maître, et empêche sa nomenclature de se tenir sur ses pieds. Le travail de Cuvier, irréprochable dans tout ce qui est détail, aurait besoin , pour devenir une œuvre monumentale à conserver, qu’une main amie et courageuse y changeât presque tous les noms et commençât par renverser l’édifice de fond en comble en transportant au faîte ce qui est à la base, et réciproquement. Hors de là, point de salut; hors de là, impossibilité de s’accorder avec les lois de la nature ; car la nature procède du simple au composé, et la Mammiférie ne débute pas par l’Homme pour finir par le Gétacé, pas plus que le règne des oiseaux ne débute par le Faucon pour aboutir au Manchot palmipède. C’est le contraire qui est vrai, et j’admire qu’une vérité aussi simple ne crève pas tous les yeux.

J’ai passé sous silence les recherches des Linnæus, des Buffon et des Lacépède, antérieures à celles de Cuvier, à raison de leur peu d’importance spéciale. Linnæus a eu le tort immense de se croire obligé de donner le nom de cétacé aux divers membres de la famille des poissons à mamelle, par respect pour la mémoire d’Aristote, qui avait appelé la Baleine mystikitos. J’admirerais sans réserve cette déférence des modernes pour les anciens comme partant d’un bon principe, si ce substantif générique eût été mieux choisi. Je la blâme, parce que le mot de cétacé joint à son insignifiance absolue, et à son défaut de ressemblance avec son radical hili (x9jG/]), l’extrême désavantage de fournir en notre langue un prétexte fécond aux plus détestables calembours. Quand Jocrisse entreprend le récit de ses aventures maritimes, il ne manque pas de débuter par la rencontre d’un énorme ça suffit, pour dire cest assez.

Le travail de Buffon sur la Baleine n’a pas été sérieux. L’éloquent écrivain a eu dans cette question deux grands torts : le premier, de n’avoir pas considéré le caractère de la mamelle comme suffisant pour séparer catégoriquement deux règnes, et d’avoir par conséquent confondu les cétacés avec les poissons, à l’instar d’Aristote ; le second, d’avoir essayé de faire entrer de force la Baleine dans l’ordre des quadrupèdes , entreprise téméraire à laquelle il a fini par renoncer, mais trop tard, convenant de bonne grâce que la prétention d’admettre la Baleine, qui n’a que deux nageoires, au rang des bêtes à quatre pattes était exorbitante. L’illustre continuateur de Buffon a creusé plus avant la question que son devancier, c’est justice à lui rendre; mais il faut croire que ses tentatives courageuses n’ont pas eu plein succès, puisque Georges Cuvier, qui arriva après lui, écrit en propres termes :

« On voit à quel point les notions que nous possédons sur les diverses

LES CÉTACÉS

baleines sont encore incomplètes et confuses. Aussi je suis bien loin de prétendre que leurs espèces se réduisent à celles dont je viens de donner les caractères. On a observé ces animaux avec trop de légèreté, pour croire qu’ils aient tous été décrits. Nous ne savons pas si les baleines que les Russes et les Américains pêchent dans le nord de la mer Pacifique sont les mêmes que celles de l’Atlantique. M. le comte de Lacépède a rédigé, d’après des dessins faits au Japon, les descriptions de plusieurs baleines, qui, si les dessins sont fidèles, forment probablement des espèces distinctes des nôtres, surtout par les taches de leur peau. Tout ce que je voudrais obtenir par cette exposition de mes doutes serait donc, qu’au lieu de donner comme certaines des définitions qui ne le sont point, et d’enregistrer comme connues dans le Systema naturæ des espèces peut-être imaginaires, ce qui laisse croire aux navigateurs qu’il ne leur reste rien à faire pour la science, on les prévînt, au contraire, que la science a besoin encore de toute leur attention, et que. même ce que l’on possède sur ce sujet ne pourra mériter le nom de science que par les, observations qu’on attend de leur part. »

Et plus loin, après avoir reconnu, par l’observation des squelettes, l’existence de trois espèces distinctes dans nos mers :

« Voilà tout ce que je crois qu’un naturaliste puisse affirmer aujourd’hui, à moins de vouloir employer encore cette méthode si féconde en erreurs, de s’en rapporter à des témoignages sans précision et rendus en l’absence de toute comparaison.

« Ce n’est que lorsqu’on aura des figures faites géométriquement et avec le détail nécessaire des têtes de ces animaux que l’on possède dans les divers musées, ou que l’on pourra se procurer dans la suite, et lorsqu’on aura pu comparer ces figures, qu’il sera permis de prononcer sur le nombre des espèces existantes et sur leurs caractères. »

Les tristes lignes qu’on vient de lire sont extraites des Annales des sciences naturelles , volume II, page 27: elles portent la date de 1824.

Ainsi, à cette époque si rapprochée de nous, personne n’avait encore, au dire de Cuvier, le droit de prononcer sur le nombre des espèces de baleines et sur leurs caractères !

La solution du problème a-t-elle fait un pas depuis 1824? Les instructions de Cuvier ont-elles été suivies? Je l’ignore; mais je sais que Frédéric Cuvier, qui survécut de six années à son frère, et mourut en 1838, directeur en chef de la ménagerie au Jardin des Plantes, essaya vainement de construire une histoire de la Baleine à l’aide des matériaux dont il pouvait disposer. Et voici ce qu’on lit à l’article Baleine , dans le plus récent de tous les dictionnaires d’histoire naturelle, dont la publication n’a été achevée qu’en 1850.

Il entre sans s'en douter avec son canot et ses hommes.

« Frédéric Cuvier lui-même, dans son histoire naturelle des cétacés, des suites à Buffon, n'a pas jeté un grand jour sur ce sujet, et sa critique ne nous paraît pas toujours bien fondée. Cependant, nous nous emparerons du peu de lumières qu’il a répandues sur cette branche difficile de l’histoire naturelle. » Cet article est signé d’un des noms les plus éminents de la science.

Je présume que l’exposé qui précède a dit suffisamment l’état de la question, et que le moment est venu pour moi de tenir la promesse que j’ai faite à la nomenclature de la tirer de peine. J’y procède sans plus tarder, laissant comme de juste aux savants de cabinet le soin de spécifier et de définir les diverses espèces de cétacés qui peuplent les mers du globe, et

LES CÉTACÉS

Cette série de cétacés qui a donné tant de tablature aux savants.

me bornant à l'œuvre capitale de la classification, c'est-à-dire à l’indication des termes généraux de la série.

Il est reçu dans la science, et il a été prouvé en mille écrits que l’eau est le premier milieu habitable. Le règne des Mammifères débute donc au sein des eaux par la série des poissons à mamelles. Cette série se divise immédiatement en deux groupes principaux : Piscivores, Herbivores, et les individus qui font partie du premier de ces groupes sont les plus gros et les moins achevés de tous les moules de l’ordre et les plus voisins des poissons.

Mais il convient d’exposer les caractères généraux d’une Série avant d’analyser les caractères spéciaux de ses Groupes. Voyons donc d’abord en quoi les cétacés se distinguent des poissons proprement dits.

Les Cétacés se distinguent des Poissons au physique, en ce qu’ils sont mammifères, et par conséquent vivipares ; en ce qu’ils allaitent ieurs petits et se chargent de leur éducation ; en ce qu’ils respirent, comme nous, par de véritables poumons, et non par des branchies comme les Poissons, ce qui est cause qu’ils sont obligés de remonter de temps en temps à la surface de l’eau pour respirer, à l’instar de l’Hippopotame. Ils ont le corps couvert d’un cuir sous-tendu d’une épaisse couche de lard, les paupières garnies de cils et les lèvres ornées de poils. Les organes de locomotion des Cétacés sont limitées aux deux membres antérieurs, qui leur servent de bras pour porter leurs petits en même temps que de nageoires. Les membres postérieurs figurant les pieds font totalement défaut. La queue est horizontale, comme chez les oiseaux, au lieu d’être verticale, comme chez les poissons. Enfin, le Poisson est muet et le Cétacé a une voix, puisqu'il a des poumons. Il souffle quand il ne gémit pas.

Ces différences organiques me paraissent si tranchées, que je me crois

volontiers dispensé d’en signaler d’autres. La distinction au moral est en-

core plus frappante. Il suffit en effet d’écrire que les cétacés allaitent leurs petits pour creuser d’un seul trait de plume un abîme entre les deux ordres, attendu qu’il n’y a réellement pas* de comparaison à établir entre la Baleine, qui chérit son nourrisson de toutes les puissances de son être, le porte sous son aisselle pour le préserver de la fatigue, l’entoure d’affection et de soins, le défend avec rage, — et la Carpe stupide qui pond n’importe où, sans savoir, ou le Brochet sans entrailles qui pousse l’indifférence pour sa progéniture jusqu’à la dévorer, La tendresse maternelle est un sentiment sublime qui confère immédiatement aux espèces un titre supérieur, comme for le reflet et l’éclat aux métaux ternes et impurs auxquels on l’a uni. J’ai le droit de m’étonner qu’un génie poétique et lumineux comme celui de M. de Buffon n’ait pas été frappé par la puissance de cette considération.

Le genre de nourriture que j’ai pris pour premier caractère séparatif entre les deux principaux groupes de Cétacés, afin de ne pas sortir d’un système précédemment esquissé, n’était pas le seul à choisir comme type générique. Il en est un autre si saillant et si spécial à la tribu des piscivores, qu’il est totalement impossible de n’en pas tenir compte dans une nomenclature rationnelle, et que sa singularité même force d’adopter pour caractère divisionnaire normal de la série. Je veux parler de la propriété étrange dont jouissent les Cétacés piscivores de faire jaillir de leurs narines une colonne liquide qui leur donne de loin l’apparence de jets d’eau ambulants.

Les narines de ces Cétacés s’appellent les évents. Ces évents peuvent être comparés à un double tuyau de pompe aspirante et foulante ; ils sont percés

dans l'épaisseur des os de la tête et partent de la voûte palatine pour aboutir au sommet du crâne, de manière à pouvoir rester en communication avec l’atmosphère pendant que le reste du corps de l’animal est dans l’eau. Ces évents sont donc premièrement les organes de la respiration chez les cétacés piscivores, et ils servent de plus à rejeter au dehors les torrents d’eau salée qui s’engouffrent dans leur vaste bouche quand ils l’ouvrent pour happer leur proie. Ils sont aussi les exutoires des mucosités qui embarrassent les voies digestives ; et l’organe de l’odorat qui existe chez quelques espèces est situé dans leur intérieur. Chacun de ces tuyaux de pompe est garni d’une soupape fermant de haut en bas pour empêcher l’eau de s’introduire par cette issue dans la gorge lorsque l’animal plonge. Le jeu de ces évents correspond à la déglutition, et l’on a remarqué, pour la Baleine Franche, qu’il était plus fréquent par les gros temps que par les temps calmes. Or, cette observation nous donne la solution d’un problème gastrosophique du plus haut intérêt et relatif au Homard. Toutes les personnes qui s’occupent de gastrosophie savent que ce dernier crustacé, ainsi que les langoustes et les crevettes, ses plus proches parentes, marquent par leur embonpoint ou leur maigreur les différentes phases de la lune, se trouvant dans leur plein avec elle, déclinant avec son déclin, \oici l’explication de cette concordance mystérieuse :

Puisque la projection de la colonne liquide, qui est l’accompagnement obligé de la déglutition chez la Baleine, est suractivée par l’agitation des flots, c’est la preuve que cette agitation fait venir à la surface en plus grand nombre les méduses et les mollusques dont la Baleine lait sa pâture. Et comme l’agitation de la mer n’est jamais plus forte que vers l’époque de la pleine lune, celte phase, qui coïncide avec les plus hautes marées, doit coïncider également avec les jours de bombance du Homard et de ses congénères, comme la phase du déclin avec le temps de jeûne.

L’orifice des évents, situé, comme il a été dit, à la cime du crâne, est double ou simple, suivant les espèces; la projection de la colonne liquide est accompagnée d’un bruit de soufflet de forge retentissant, qui a fait donner à tous les membres de la famille, depuis la Baleine jusqu’au Marsouin, le nom générique de Souffleurs . C’est un des noms les plus expressifs et des plus heureux de la langue zoologique vulgaire. On va voir que ce nom si bien trouvé contenait en lui seul tous les éléments d’une excellente classification de la série pour laquelle, au surplus, la nature a été si prodigue de types séparatifs, qu’on a véritablement peine à comprendre le désordre et la confusion où la plupart des savants l’ont laissée. Georges Cuvier lui-même, qui a vu beaucoup plus clair que tous ses collaborateurs dans le chaos, ne s’est pas assez inspiré des indications de la qualification populaire

Cuvier a bien divisé les poissons à mamelles en deux groupes principaux, celui des herbivores et celui des cétacés proprement dits, qu’il a répartis en six genres; mais il n’a fait qu’entrer dans la bonne voie, il ne l’a pas suivie jusqu’au bout. Herbivore et cétacê n’ont jamais été et ne seront jamais les termes d’une même série, s’expliquant et se faisant valoir l’un l’autre par leur opposition. Cétacé, encore une fois, ne rime à rien, et comme les noms sont tout dans une nomenclature, il a suffi de cétacé pour empêcher celle-ci d’aboutir. Comme il était pourtant facile de faire mieux !

D’abord, vous deviez dire cétacés herbivores , cétacés piscivores ou omnivores , et non pas simplement herbivores et cétacés ; mais comme le bien ne suffit pas là où l’on peut le mieux, il ne fallait pas vous contenter de diviser la série en ces deux groupes primordiaux, mettant à gauche ceux qui paissent l’herbe, à droite ceux qui paissent le hareng. L’observation vous faisait encore le devoir de distinguer les cétacés muets, qui vivent recueillis parmi les forêts sous-marines, des tapageurs qui remplissent l’espace de bruit et de fumée, et veulent absolument qu’on les regarde quand ils passent. Enfin, puisque vous aviez remarqué que ceux-ci avaient le don des narines jaillissantes qui manquaient à ceux-là, vous étiez tenu de signaler d’une façon pittoresque cette différence caractéristique des deux groupes, en fabriquant pour la circonstance un de ces jolis noms grecs ou latins, comme vous les saviez faire, et qui eût voulu dire en somme : Éventeurs et non-Èventeurs.

Cette division primordiale opérée, la seconde coulait de source. Laissant d’abord les non-Éventeurs de côté pour les reprendre plus tard, vous procédiez à la distribution du groupe des Éventeurs, lequel se partage de lui-même en deux sous-groupes admirablement indiqués par la nature qui leur a écrit leur pom sur le bout du nez en caractères gros et lisibles : Éventeurs à double jet , Éventeurs à jet simple. A coup sûr, la nomenclature qui ne se contenterait pas d’une séparation aussi nette et aussi facile à suivre ne serait pas raisonnable.

Dans le premier de ces deux sous-groupes se rangeait la puissante tribu des Baleines, facilement reconnaissable au double évent d’abord, et ensuite aux fanons que les individus de cette famille portent au lieu et place des dents , dont leurs mâchoires sont complètement dépourvues. Ce sousgroupe des Édentés ou des porte-fanons se fût composé de deux ou trois genres tout au plus : baleines à deux ou à trois nageoires, ou à gorge sillonnée.

Le sous-groupe des éventeurs à jet simple appelait à lui tout le reste de l’ordre des souffleurs, dont les genres nombreux s’étagent et se classifient d’eux-mêmes dans un ordre naturel admirable, d’après le nombre et la disposition des dents dont tous les genres, sans exception, sont armés, depuis

LES CÉTACÉS

le Narwal, qui n’a qu’une dent, jusqu’au Dauphin des poètes, qui en a cent quatre-vingt-huit.

1° Éventeurs à jet simple, mono ... n’importe quoi, n’ayant de dents qu’à la machoiie supérieure : Narwal et Anarnak, pour commencer par les espèces qui n’en ont qu’une ou deux ;

2° Idem, n’ayant de dents qu’à la mâchoire inférieure, une foule de cachalots;

3° Idem , les deux mâchoires admirablement garnies de dents, où l’on retrouve avec plaisir les Orques des poëtes, les Dauphins, les Marsouins.

Rien n empêchait de créer un quatrième genre, un genre ambigu pour les Hyperoodons, qui ne sont pas plus difficiles a loger que les autres, pour avoir le palais ferré de molaires ou d’incisives.

Et la chose était faite.

G est-à-dire que cette série des cétacés, qui a donné tant de tablature à tous les savants, y compris Georges Cuvier, Buffon et Linnæus, est la plus accommodante et la plus classifiable de toutes les séries... Si accommodante en effet, que l’analogie ne juge pas même nécessaire de pousser plus loin ce travail d’élagage et d’élucidation ; et que, satisfaite d’avoir indiqué tout ce qui restait à faire, elle se retire du concours, laissant généreusement aux professeurs de zoologie patentés l’honneur d’achever l’œuvre et de mettre les points sur les i. La seule grâce que je leur demande pour prix de ce service est de me forger des noms euphoniques qui puissent entrer dans un vers sans blesser leurs voisins.

Il est certain que rien ne me forçait d’écrire un seul mot de la page qui précède, ni de tracer aussi complaisamment les voies et moyens de la classification des cétacés, et que j’aurais pu très facilement, d’après mon propre programme, ne m’occuper que des seules espèces de cette série qui fréquentent les cotes de France; mais à Dieu ne plaise que jamais je me repente d’avoir tendu la main à qui avait besoin de moi !

Ces espèces, qui échouent quelquefois sur nos côtes, sont très-peu nombreuses et rentrent toutes dans la catégorie des souffleurs. Dans le nombre sont deux ou trois baleines et cinq ou six dauphins.

Le groupe des cétacés herbivores ou non-soufleurs est totalement étranger aux mers européennes. Il ne comprend, du reste, que trois genres : Lamantin, Dugong et Steller. Le premier habite de préférence l’embouchure des grands fleuves de l’Amérique méridionale, qu’il remonte rarement plus haut que l’eau salée. Le Dugong paraît exclusif aux côtes de l’Afrique et de l’Inde, et le Steller à celles du Japon et du Kamschatka. Je puis, sans entreprendre la monographie de ce groupe qui ne me regarde pas, dire que la taille du Lamantin et de ses congénères atteint facilement quatre à

cinq mètres, et leur poids mille kilogrammes ; que leur chair est bonne à manger, puisqu’ils sont herbivores; que leur naturel pacifique les dispose à entrer en relations amicales avec l’homme ; que le dévouement des mâles pour les femelles et celui des mères pour leurs petits, qu’elles portent sous l’aisselle, vont jusqu’à l’héroïsme; enfin, que ces nobles espèces remplissent ici-bas une nTssion providentielle d’édilité publique , en travaillant à détruire ces masses d’herbes marines, dont la putréfaction vénéneuse engendre les fièvres jaunes et rend inhabitables les plus belles contrées de la terre ; ce qui est cause que l’homme, s’il était raisonnable, se garderait bien de les tuer.

Les Cachalots sont à peu près exclusifs aux mers équatoriales, sans être totalement étrangers néanmoins à l’Océan d’Europe. Les plus gros et les plus redoutables habitent le Pacifique. Les Cachalots rivalisent de volume et de poids avec la Baleine Franche. La tête d’un bon Cachalot mâle fournit facilement soixante barils d’huile et vingt-quatre de blanc de baleine L Le Cachalot est le seul cétacé qui fournisse ce dernier article au commerce, aussi bien que l’ambre gris, qui paraît être une sécrétion morbide de ranimai. On rencontrait autrefois ces monstres en grand nombre vers la côte occidentale de l’Amérique méridionale, du Chili à la Californie, et surtout aux environs des îles Gallapagos, qu’on s’accorde à leur assigner comme rendez-vous d’amour. Les côtes de la Nouvelle-Zélande sont aujourd’hui les cantons favoris des pêcheurs. Les Cachalots sont porteurs d’une tête énorme, qui fait la moitié de leurs corps ; ils n’ont pas de fanons, mais leur mâchoire -inférieure est garnie en revanche d’une double rangée d’énormes dents coniques, de la dimension et de la forme d’une toupie, et d’une physionomie peu rassurante. Leur front est percé de deux évents, mais dont un seul fonctionne. Ils ont le naturel féroce et querelleur, et avalent avec aisance des requins de douze pieds de long. On dit que la pêche de ce cétacé présente plus de périls que celle de la Baleine, parce que le Cachalot ne se borne pas toujours comme celle-ci à jongler avec le canot qu’elle a lancé en l’air, mais s’avise quelquefois aussi de harponner le harponneur et de le digérer. Le Cachalot à grosse tête ou macrocéphale est le vrai tyran des mers, et la frayeur qu’il inspire à tous les poissons pendant sa vie, est si grande, qu’ils n’osent pas même s’approcher de lui après sa mort. Je ne résiste pas au désir de citer quelques passages d’un article sur le Cachalot, que j’ai lu dans le Dictionnaire des sciences naturelles, où il m’a fait venir la chair de poule :

« Cet ennemi audacieux de tout ce qui respire au sein de l’élément fluide

1. Baril, quintal métrique ou dixième partie du tonneau, qui est de mille kilogrammes.

LES CÉTACÉS

ne repousse pas seulement une attaque, mais encore il brise avec une sorte de fureur tout ce qui semble lui résister; il combat avec intrépidité, ensanglante les parages de toutes les mers et poursuit avec un acharnement opiniâtre les victimes qu’il a désignées pour le sacrifice qu’il destine h sa rage! I ! C’est au milieu de leurs combats que la douleur de leurs blessures, la contrainte, le danger ou la fureur arrachent à plusieurs d’entre eux des cris particuliers, des mugissements profonds ou des sifflements quelquefois si aigus qu’ils attirent de toute part autour d’eux une foule de leurs congénères, qui, en continuant le combat avec l’ardeur d’une nouvelle audace, font couler le sang à grands flots et teignent en rouge les eaux de la mer , souvent à la distance de plusieurs lieues!)! » Signé : S. Gérardin.

Après ce tableau éloquent, je ne vois plus que le Kraken de la légende Scandinave et le Leviathan de l’Écriture sainte qui soient de férocité et de taille à lutter contre les Cachalots du Dictionnaire des sciences naturelles. Le monstre d’Hippolyte avait bien des écailles jaunissantes et des cornes menaçantes; il empestait les airs et faisait peur aux flots, mais personne n’a dit de lui qu’il eût pu teindre en rouge plusieurs lieues d’eau salée.

Le Narwal, au dire de plusieurs, serait un autre échantillon de cétacé farouche et batailleur, qui ferait a la Baleine Franche une guerre acharnée, on ne sait pas trop pourquoi, puisqu’il n’en mange pas. C’est une espèce rare et qui ne s’aventure guère en deçà du 80e degré de latitude nord, mais chez laquelle le froid des contrées qu’elle habite n’a pas éteint le feu des passions, si j’en crois encore le témoignage de l’écrivain coloriste que je viens de citer. Le Narwal, qu’on appelle aussi la Licorne marine, est une bête moins forte que la Baleine Franche, et qui pèse rarement au delà de 20 000 kilogrammes. Elle pourrait porter deux dents à la mâchoire supérieure, mais le plus habituellement elle se contente d’une seule, qui peut compter, il est vrai, pour plusieurs, et qu’elle s’installe triomphalement au bout du museau en manière d’espadon ou de colichemarde. Cette colichemarde d’ivoire n’a pas moins de douze à quinze pieds de long chez l’adulte; elle est cannelée dans toute sa longueur et décrit une spirale élégante en forme de pas de vis. L’ivoire de la défense de la Licorne passe pour être plus dur et beaucoup moins altérable que celui de la dent de l'Éléphant; on en fait de très-jolies cannes. M. S. Gérardin affirme que cette arme offensive et défensive « doit faire des blessures cruelles et profondes, surtout lorsqu’elle est mise en mouvement par un narwal en furie. » Je n’ai aucun motif de refuser de m’unir à cette opinion sage, honnête et modérée, surtout après avoir lu autre part qu’un Narwal, qui avait envie d’expérimenter la puissance de son instrument, perça un jour de part en part le bordage d’un baleinier anglais doublé et chevillé en cuivre.

Le cachalot à grosse tête.

Parmi les cétacés à double évent qui se rencontrent parfois dans les mers de France sont la Baleine Franche et le Rorqual.

La Baleine Franche. La Baleine Franche semble être le moule le plus primitif de la série. C’est le plus puissant de tous les animaux du globe, bien que sa longueur soit moindre que celle du Rorqual et de certains cachalots. Scoresby, qui en a pris plusieurs centaines dans sa vie, affirme n’en avoir jamais rencontré dont la taille dépassât soixante-quatre pieds de long. Seulement une Baleine de cette dimension pèse 50 000 kilogrammes.

* La Baleine Franche n’a que deux nageoires pectorales ; l’envergure de sa

LES CÉTACÉS

H^ffü

Les Esquimaux qui sont des hommes de création primitive.

queue ou de sa nageoire caudale, qui est horizontale comme celle de tous

les cétacés, mesure près de trois mètres. Elle n’a pas de cou et se meut tout d’une pièce.

La Baleine Franche porte un an et plus ; la taille du baleineau naissant est de douze à quatorze pieds. La mère chérit son nourrisson de l’affection la plus tendre; elle le porte sous son aisselle dans son bas âge, et le'défend avec courage et discernement contre tous les périls qui le menacent. Le baleinier inhumain, qui sait toute la puissance de cet amour maternel,

1 exploite indignement. Il commence par attaquer le baleineau, et force ainsi la pauvre mère à s’offrir à ses coups pour sauver sa progéniture. Il a été écrit que l’affection des mères pour leurs enfants révélait presque

il,

. •. wvôSafai mSkj: -,

toujours celle du père pour la mère. L’histoire des amours des baleines appuie vigoureusement cette touchante théorie.

La Baleine Franche a les mâchoires complètement dépourvues de dents. La nature a remplacé cet organe par un réseau de sept cents lames transverses d’une substance analogue à celle de la corne, et qui tombent de la mâchoire supérieure pour s’emboîter dans 1 inférieure, laissant entre elles des vides comme les volettes d’une jalousie. Ces lames transversales, à forme de tranchet, s’effilent à leur extrémité et se garnissent d’une houpe de soies frisées et rudes. Ce sont, à proprement parler, les mailles d’un filet destiné à retenir à l’intérieur le menu fretin de poissons et de mollusques dont l’animal fait sa pâture, tout en laissant fuir 1 eau.

La bouche de la Baleine Franche empaillée a beaucoup de rapport avec une tente. L’entrée en est assez vaste pour donner une certaine couleur de vraisemblance aux contes de Roland et de Sibbald, attendu qu un canot pourrait, à la rigueur, se loger sous cette cale, et que les hommes de 1 équipage s’y pourraient tenir debout sans offenser la voûte du palais. Les os de la mâchoire inférieure de cette espèce atteignent des proportions colossales, comme on peut en juger par les échantillons qui décorent 1 entrée du muséum d’anatomie comparée au Jardin des Plantes. Le vulgaire confond à tort ces os avec les côtes, à raison de leur courbure et de 1 absence complète des alvéoles dentaires. Les Esquimaux du Groenland et des autres terres polaires les emploient comme pièces pivotales de charpente dans la construction de leurs huttes.

Cette bouche énorme occupe presque le tiers de la longueur du corps ; mais il s’en faut que la largeur de l’oesophage réponde à ces dimensions effrayantes. L’ouverture de ce canal est même si étroite , qu elle ne peut livrer passage qu’aux poissons et aux mollusques du plus petit calibre Cette circonstance singulière de l’étranglement de l’œsophage fixe naturellement la patrie de la Baleine Franche aux lieux où abondent ces dernières espèces. Cette patrie est l’Océan boréal, et particulièrement cet espace compris entre l’Islande, le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble, où se rencontrent les mers vertes. Les baleiniers donnent ce nom à de certaines zones liquides de ces parages, dont les eaux sont teintes en vert et presque converties en purée par l’agglomération d’une quantité incroyable de méduses minuscules, qui y forment de véritables bancs et servent de fond de nou\ riture à une masse non moins innombrable de clios, crustacés lilliputiens dont raffole la Baleine, et qu’elle absorbe par couches épaisses, où s’entassent pêle-mêle mollusques, petits poissons, crustacés et le reste.

L’existence immémoriale de ces bancs de méduses dans les eaux da l’Océan glacial réfute complètement l’opinion vulgaire, d’après laquelle la

LES CÉTACÉS

Baleine Franche aurait jadis habité de préférence les mers méridionales de 1 Europe, et n’aurait reculé postérieurement vers les mers hyperboréennes que comme lorcée et contrainte. Une version plus digne de foi est celle qui fait émigrer la Baleine Franche dans nos mers, à la poursuite des harengs, des maquereaux, des sardines dont les bancs désertent chaque annee, à une époque fixe, l’Océan polaire, pour se répandre dans l'Atlantique et les mers circonvoisines. Cette époque de migration du hareng, qui n’a pas varié depuis des siècles, coïncide, en effet, avec celle que tous les historiens du temps passé assignent à l’apparition normale de la Baleine Franche sur les côtes de Gascogne, et qui était le semestre compris entre 1 équinoxe de mars et celui de septembre. Il est probable que lorsque la Baleine eut reconnu par expérience le péril de ces expéditions lointaines, elle y renonça peu à peu, se fît plus casanière et se cantonna de jour en jour plus obstinément dans ses glaces, où le baleinier de la Biscaye finit par venir a elle quand elle eut cessé de venir à lui. Seulement, comme la passion des voyages est une de celles qui s’éteignent le plus difficilement au cœur des habitants de Fonde, il arrive quelquefois encore qu’une baleine inexperte et jeune en veut faire à sa tête et entreprend son tour de France, où elle manque rarement de périr victime de sa curiosité. On peut se convaincre, par vingt observations modernes, que toutes les baleines franches qui échouent sur nos côtes appartiennent au jeune âge.

L’histoire fait foi, du reste, que les parages du cap Nord ont été, de tout temps, le théâtre de la pêche à la baleine, qu’exploitaient concurremment les Basques et les Norwégiens dès les premiers siècles de l’ère chrétienne Le navigateur Other, qui entreprit au neuvième siècle le périple de la Scandinavie, affirme que de son temps les plus belles captures se faisaient déjà dans la mer d’Islande, et rapporte à l'appui de son opinion un exemple de peche miraculeuse opérée par lui-même, la prise de soixante baleines en

•eux jours. Vers cette époque, les Norwégiens se vantaient de connaître vingt-trois espèces de cétacés.

Des mêmes témoignages historiques, il ressort que les baleines, expulsées de la baie de Gascogne par la guerre à outrance que leur avaient déclarée les riverains de ces plages inhospitalières, cherchèrent d’abord un asile vers les côtes du Portugal, avant de prendre leur grand parti pour les mers de l’Islande. Si l’on rapproche de ces diverses données de l’histoire, et de la cii constance des mers vertes, ces deux autres considérations importantes que la température du sang de la baleine dépasse de huit à dix degrés celle du bcinf; de 1 homme, et que toutes les parties de son corps se trouvent isolées tui contact de l’eau par une épaisse couche de lard, on sera amené à conclure que la nature n’a pu armer ainsi l’énorme cétacé contre le

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froid que parce qu’elle le destinait de toute éternité à vivre au sein des glaces.

Les auteurs ne sont pas d’accord sur la rapidité de locomotion de la baleine; les uns lui accordent la faculté de parcourir en quinze jours le périmètre du globe terrestre, qui est de trente-six mille kilomètres, ce qui donnerait une moyenne de cent kilomètres ou vingt-cinq lieues à l’heure, vitesse ordinaire d’un ramier. Scoresby réduit ce parcours à seize kilomètres, bien qu’il constate que la Baleine, piquée du harpon, plonge avec une telle vélocité, qu’il arrive souvent qu’elle se brise les os du crâne contre les rochers du fond. Or, il me semble difficile de concilier ces brisements de crânes, épais comme des murailles, avec la lenteur du train de poste, et la vue seule de cette nageoire caudale de neuf pieds d’envergure me pousse à taxer de tiédeur les chiffres du baleinier anglais.

La Baleine, ainsi qu’il appert des accidents fréquents qui lui arrivent à la tête, a été mal partagée du côté de la vue. Son œil n’est guère plus grand que celui du bœuf, et il a été placé, en outre, d’une façon ridicule. L’inexpérience de la nature créatrice se reconnaît à ces signes. Il aurait fallu, pour bien faire, que la Baleine, qui est forcée de se laisser voir et entendre de si loin, fût au moins pourvue de la faculté de pressentir, par fouie et par la vue, l'approche de son ennemi. On lui a bien accordé l’odorat comme fiche de consolation; mais il est évident que cette indemnité ne suffit pas, puisque la Baleine Franche en est presque à ses fins au moment où j’écris.

La pêche de la Baleine Franche est le principal objet des expéditions maritimes du pôle nord. C’est la plus lucrative, à ce qu’il paraît, et la moins périlleuse de toutes les spéculations dn même genre. La Baleine Franche est une bête inoffensive et stupide qui, d’habitude, ne vend pas sa vie cher. Scoresby, dans le cours de ses expéditions fructueuses, ne cite qu’un seul exemple d’un canot lancé en l’air avec son équipage par une Baleine blessée, et encore la plupart des matelots en furent-ils quittes pour un bain d’eau glacée.

Il faut soixante baleines pour le chargement complet d’un navire baleinier, et les blessées qui meurent ne comptent pas.

L’huile n’est pas le seul produit qu’on retire de la Baleine ; tout le monde sait les appropriations nombreuses que ses fanons ont trouvées dans les arts, à raison de leur souplesse et de leur flexibilité. La Baleine occupe une place éminente dans l’histoire des artifices de la coquetterie féminine, où elle a tenu longtemps, et tient encore avec honneur l’emploi des grandes utilités. Elle a fait des panaches pour le casque des preux, avant de servir le matière première à l’industrie des armuriers modernes et des fabricants de parapluies. Jean-Jacques a dit sa gloire dans une page immortelle; elle

LES CÉTACÉS

est pour moitié dans la grâce, la tournure et les charmes d’une foule de beautés.

J’ai lu ou entendu dire quelque part que les rats d’eau du Nord avaient trouvé moyen de s’introduire dans la cuirasse de lard de la Baleine, d’y percer des galeries, d’y élever en paix leurs familles, d’y mener enfin joyeuse vie; mais j’ai, comme tous les sceptiques, l’habitude de ne jamais croire qu’à la moitié des contes qu’on me fait.

La Baleine Franche rencontre des ennemis plus dangereux que les rongeurs dans le sein de sa propre famille, et notamment dans la personne de l’Épaulard, espèce de dauphin féroce et gigantesque, qui l’attaque avec rage, la force d’ouvrir la bouche, et profite de cette imprudence pour se précipiter sur sa langue et la dévorer à belles dents. On dit qu’en ces moments d’angoisse l’infortunée victime pousse des mugissements à faire trembler le rivage, lesquels mugissements s’échappent par ses évents et non pas par sa bouche. Il paraît même que tous les cétacés à narines jaillissantes, se servent exclusivement de cet organe pour exprimer les passions qui les animent. Au dire des baleiniers du Pacifique, le sifflet du Cachalot macrocéphale imiterait à s’y méprendre celqj de la locomotive. Les Esquimaux, qui sont des hommes de création primitive, partagent l’opinion de l’Épaulard, quant à la délicatesse de la langue de la Baleine Franche, qu’ils mangent au naturel, toute crue et sans assaisonnement; mais cette préférence raisonnée ne les empêche pas de faire leurs délices de toutes les autres parties du corps de l’animal. Les mêmes boivent avec amour l’huile de baleine, que leurs poètes appellent le Nectar, et ne comprennent pas le singulier goût des Européens pour le Bordeaux et le Champagne.

Les savants et les baleiniers ont cru longtemps à l’existence d’une baleine qu’ils disaient exclusive au cap Nord, et que, pour cette raison, ils appelaient Nord-Caper. Ils disaient que cette baleine était plus svelte de corsage, plus rapide et plus aventureuse que la première, qu’elle avait pour poste d’observation la pointe septentrionale du continent d’Europe, d’où elle épiait le passage des harengs; qu’elle suivait ceux-ci dans nos mers, où elle les acculait dans les impasses de nos baies; enfin, qu’elle se précipitait sur les fuyards avec une impétuosité si terrible, qu’elle s’engravait et s’envasait du coup. De plus récentes observations de Scoresby, analysées et approuvées par Georges Cuvier, donnent tout lieu de croire que le Nord-Caper n’est pas autre que la Baleine Franche.

Le Rorqual. La seconde Baleine à fanons qui fréquente nos mers s’appelle le Rorqual ou la Jubarte. Le Rorqual est le plus long de tous les cétacés; cependant il est loin d’éga'er la Baleine Franche et le Cachalot macrocéphale en poids et en grosseur. Sa patrie la plus chère est aujourd’hui le Nord,

mais il a vécu longtemps dans les eaux tièdes de la Méditerranée, depuis les colonnes d’Hercule jusqu’au lieu où fut Tyr. Il s’est échoué longtemps d’une façon régulière sur les côtes basses de la Provence ; et même ce manège a duré jusqu’à la fin du dernier siècle, heureuse époque où la mer Bleue du Midi était encore un lac français, poétisé par la piraterie barbaresque. Il paraît avoir déserté ces doux lieux pour toujours depuis le tapage infernal d’Aboukir et de Trafalgar. C’est le Rorqual que les Phéniciens ont pêché, qu’Aristote et Pline ont connu ; c’est l’ex-Gibbar des Basques, et la Jubarte des musées d’aujourd’hui. Jubarte vient de Gibbar, comme Gibbar de Gibbo , qui veut dire bossu. C’est même probablement encore sur le dos de cette espèce que le Juif menteur a bâti sa fable du Léviathan.

Le Rorqual jouit de deux évents et porte des fanons comme la Baleine Franche : et la manière de vivre de ces deux grands débris est à peu près la même; seulement le Rorqual préfère l’Anchois à la Sardine et le jeune Thon au Hareng, ce qui explique sa prédilection d’autrefois pour les eaux de la Provence, de l’Italie et de la Grèce. Les fanons de cette espèce sont plus courts aussi que ceux de la Baleine Franche, et sa tête moins longue, proportionnellement à son corps; mais un autre caractère plus saisissant sépare la baleine du cap Nord de celle du cap Matapan. Celle-ci porte sur le dos une sorte de troisième nageoire qui manque à celle-là, et qui lui a fait donner par les Basques son sobriquet de Bossue. Cette différence de conformation dorsale n’a pas du reste échappé aux yeux clairvoyants de la Science moderne, qui a pris occasion de l’accident pour créer en faveur du Rorqual et des autres, le sous-genre des baleinoptères , mot à mot, baleines ailées. Je crois véritablement que cette Science moderne me fera mourir de chagrin avec sa détestable manie d’attacher ses ptères partout; aux jambes et aux bras des quadrupèdes qui volent, aussi bien qu’à l’épine dorsale des pesants cétacés qui ne peuvent quitter le sein de l’onde, aussi bien qu’au léger corsage de la Libellule ou du Sphinx; Ghéiroptère, Baleinoptère , Lépidoptère , etc. Je proteste contre l’abus outré de cette terminale. Je demande qu’il soit défendu de rapprocher d’aussi près , par la similitude des noms , des espèces qui se tiennent aussi éloignées les unes des autres , au physique et au moral , qu’une Baleine , un Papillon et une Chauve-Souris. Je demande qu’il soit mis un terme à cette mystification cruelle que la Science se plaît à faire subir à la jeunesse candide, laquelle, dans sa foi aveugle en ceux qui parlent grec, est toujours prête à croire que les dénominations parentes par le son désignent naturellement les espèces les plus contiguës, et, par suite de cette illusion dangereuse, se trouve trop souvent entraînée à confondre les types ci-dessus. Passe encore d’appeler des ailes les membranes des chauves-souris, voire celles des poissons

LES CÉTACÉS

volants, à qui ces organes mal nommés procurent au moins le privilège de se soutenir dans les airs ; mais décorer du même titre la bosse d’un Cétacé qui pèse trente mille kilogrammes, mais apparier par la même terminale le nom scientifique du Papillon et celui de la Baleine, pour induire en erreur l'innocence du jeune âge. .. c’est là, je ne puis m’en taire, un abus d’autorité qui me révolte, et qu’aucune considération humaine ne me ferait excuser. L’honnête homme n’a qu’une parole en zoologie comme ailleurs. Or, dès qu’on était convenu que cette terminale ptère voudrait dire aile , la probité toute seule, à défaut de la logique, interdisait de s’en servir pour désigner d’autres bêtes que celles que la nature a pourvues de la faculté de voler.

J’attendrai philosophiquement que les savants de cabinet et les baleiniers se soient mis d’accord sur le chiffre exact des membres de la famille des Baleines pour compléter cette notice.

Je ne décrirai pas la chasse à la Baleine, non pas seulement parce que les détails de cette boucherie sont partout , même dans les almanachs , mais parce que ces détails m’écœurent. On cherche une baleine; on la voit, on y va, on lui fiche dans le flanc, avec la main ou avec le fusil, un lourd et court javelot qui s’appelle un harpon, et dont la pointe est faite en fer de flèche pour qu’elle ne sorte pas de la plaie. A ce harpon est attachée une corde sans fin, qui se déroule sous le tirage de la Baleine comme celle du moulinet de nos pêcheurs à la ligne sous les efforts de la carpe. La bête piquée plonge, perd son sang, s’affaiblit, meurt et revient sur l’eau. Morte, on monte sur son dos pour la tailler sur place en quartiers volumineux qui se hissent à bord, se débitent plus menu, se fourrent dans la chaudière, finalement font de l’huile.... Une huile fétide et odieuse, qui n’a que son bas prix pour elle , et qui peut être remplacée avantageusement partout par la première venue, par l’huile de schiste notamment, ou encore par celle de pétrole qui semble aujourd’hui sourdre du sol en certaines contrées d’Amérique, à commandement de sorcier. Mais qui remplacera la Baleine, comme on remplacera son huile, quand la noble espèce ne sera plus !

Quand elle ne sera plus! Sera-t-il dit, ô mon Dieu! qu’aucun homme d’État de nos jours ne comprendra l’épouvantable portée de ces cinq mots ! Qu’aucune force humaine n’arrêtera à temps ce commerce insensé qui se rue en ce moment à l’extermination de l’espèce, poussé, encouragé au mal par l’appât tentateur de la prime criminelle offerte par les gouvernements ! Que, parmi tous ces tueurs et tous ces fauteurs de carnage, pas un ne sera tenté de jeter les yeux sur les premières pages de l’histoire du Futur, pour y lire : — Que la date de l’infection universelle des mers, qui détruisit en ce temps-là les deux tiers de l’espèce humaine, coïncida avec celle de la dis-

La Léte piquée plonge.

parition des baleines; — que cette grande mortalité provint de la putréfaction d’immenses bancs de méduses vertes, qui ne rencontrant plus d’obstacles à leur multiplication, depuis la fin du dix-neuxième siècle avaient envahi toutes les mers!

Et parce que je suis seul à voir toutes ces choses et à assister en esprit à ces vastes funérailles, moi qui n’ai pas même l’espoir de retarder d’un seul jour par mes prédications l’explosion de la catastrophe, il faut que seul aussi je porte le poids des torts de mon espèce. Ma situation est celle du chasseur de rivière, qui voit son épagneul chéri parti à beau pour lui rapporter un canard, tenter de vains efforts pour franchir la ceinture de glace qui lui barre le retour, et oui assiste à tous les détails de l’agonie de la mal-

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Sa passion enthousiaste pour la musique.

heureuse bête sans pouvoir lui tendre la main. Or, quiconque ne fut pas spectateur jusqu’au bout de ce drame déchirant ignore ce que c’est que souffrir, et ne saurait se faire une idée du supplice atroce que j’endure au spectacle de la barbarie et de l’imprévoyance de mes contemporains. Bienheureux les pauvres d’esprit et aussi les pauvres de cœur, qui, loin d’éprouver le besoin de compatir aux misères du Futur , réussissent à s’étourdir sur celles du présent !

Hyperoodon. Je ne connais pas d’exemple de Cachalot macrocéphale ou autre échoué sur nos plages; mais M. de Lacépède a parlé d’un jeune Hyperoodon qui se laissa prendre eu 1788 dans les eaux de Honfleur , et qui ,

ayant appelé sa mère à son secours , la fit capturer également. M. Doumet eut aussi la chance de rencontrer, en 1842, un troisième individu de cette espèce, qui vint périr sur des rochers voisins du port de Bastia , dans l’île de Corse, à la suite d’un combat terrible avec quelque monstre inconnu. Voilà donc les seules visites bien constatées que nous ait faites cette espèce, qui paraît constituer son genre à elle seule : l’Éventeur à jet simple, qui n’a que deux dents recourbées et sises à la mâchoire inférieure , pour faire pendant à FAnarnack qui les porte à la supérieure. L’Hyperoodon , observé près de Bestia, mesurait 5 mètres 8 centimètres de l’extrémité du museau à celle de la queue; son poids fut évalué à 1200 kilogrammes.

Genre Dauphin. Ce genre renferme à lui seul une quinzaine d’espèces qui sillonnent toutes les mers, et dont quelques espèces pénètrent même dans les eaux des fleuves, dans celles de Calcutta-sur-Gange comme de Paris-sur- Seine. Il y a de grands et de petits dauphins; il y en a de bons et de méchants, comme dans toutes les grosses familles. Les principaux caractères du genre sont d’avoir les deux mâchoires garnies de dents vigoureuses, dont le nombre est variable, la fente de l’évent linéaire en forme de croissant, la nageoire dorsale triangulaire, la caudale fourchue, ou, pour mieux dire, divisée en deux lobes. Le genre se fractionne de lui-même en deux sous-genres, le premier, dit des museaux pointus ou des dauphins à bec; le second, des museaux camards ou des marsouins. Tous les Dauphins sont piscivores; mais plusieurs pourraient manger l’homme. Heureusement que les espèces qui se montrent le plus habituellement dans nos mers, et qui sont au nombre de six ou sept, ont l’humeur généralement folâtre, et que leur mission semble être d’égayer la scène des flots.

Les dauphins de bonnes espèces témoignent généralement d’une certaine propension vers l’homme. Un de leurs passe-temps favoris dont ils aiment à donner le spectacle aux navigateurs est la chasse au poisson volant, un exercice dans lequel ils déploient une puissance de moyens natatoires et une précision de coup d’œil réellement prodigieuses. Les poissons volants sont des bêtes grosses comme des maquereaux, et qui volent à la façon des sauterelles et dont les ailes semblent montées par un ressort de montre. Or, on voit de ces dauphins qui , après avoir calculé que la portée de l’essor d’un poisson volant le ferait passer par-dessus le pont du navire, prennent leurs mesures en conséquence, plongent sous le bâtiment et reparaissent de l’autre côté, juste à la place et à la seconde précises pour recevoir dans la bouche le trigle à bout de voies. ( Trigle est le nom latin du poisson volant; j’ignore si on dit le ou la.)

D’autres fois, ces souffleurs, heureux de vivre , feront semblant de vou-

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loir lutter de vitesse avec le navire, lui rendant généreusement une avance de deux à trois nœuds, qu ils se gardent bien de rattraper trop vite de peur d humilier leurs rivaux, et jouant à saute-mouton tout le long du chemin pour prolonger la lutte. Et s il arrive alors qu’un commandant trop susceptible, et qui ne sait pas supporter philosophiquement une défaite, essaye de prouver aux vainqueurs, par un argument péremptoire, que les balles du fusil de l’homme franchissent l’espace plus vite encore que les nageoires du dauphin, les jeux cessent soudain, et la troupe effrayée s’enfuit, la mort dans l’âme, maugréant contre la perfidie de cette espèce humaine insociable, qui ne peut seulement pas rire une heure ou deux sans se fâcher.

Quand la syzygie de l’équinoxe gonfle le sein des ondes et remplit les terres d attente, et que le monde ébranlé menace ruine , le dauphin seul , immuable en sa jovialité, prend ses airs les plus gais pour la fête qui s’apprête.... Semblable a la Gymnasienne intrépide qui se plaint que l'escarpolette la plus vertigineuse ne va jamais assez haut, 1 ardent souffleur maudit aussi l’odieuse loi de Newton qui l’enchaîne à la cime des vagues, s’enivre de ’ 1 accélération de mouvement des éléments convulsés, se monte au diapason de la tourmente, bondit par-dessus les abîmes, et, dans son délire titanesque, dit à la montagne écumeuse qui pousse vers le ciel : Allons -y.... Et l’homme, voyant cela, finit par se rasséréner à la placidité de la bête , et apprend d’elle à braver les menaces des flots.

Bien des navires ont péri depuis l’origine de la navigation maritime jusqu’à nos jours ; mais je ne sache pas que jamais naufrage ait fourni à l'histoire le plus petit prétexte d’accuser le dauphin d’un acte d’agression contre nous, tandis qu’il est encore beaucoup de bonnes âmes, moi du nombre, qui croient naïvement à la véracité du récit d’Arion, et ne voient pas pourquoi les dauphins de ce temps - là n’auraient pas aussi bien prêté leur dos pour passer l’eau à des écoliers en retard. Le dauphin fut toujours contre les illettrés , ainsi qu il en donna une si verte preuve à ce singe ignorant qui prenait le Pirée pour un homme, et disait le connaître. Il a droit, à ce titre, à 1 estime fraternelle de tous les gens de plume, et je lui accorde la mienne. N y eût-il de prouvé, d’ailleurs, dans l’histoire du dauphin, que sa passion enthousiaste pour la musique instrumentale, que je ne lui demanderais pas une seconde garantie de l’innocence de ses mœurs. Le nom de dauphin ( delphis ), qui doit venir du grec adelphos (frère), atteste, dans tous les cas, la bonne opinion que le monde antique eut de lui, et il est plus que probable qui si lâge moderne n’eût pas pleinement acquiescé au jugement des aïeux à 1 égard de la bête, elle n’eût pas aussi longtemps baptisé la noble terre des Allobroges et les fils aînés des rois de France.

Le Dauphin proprement dit. Le Dauphin de la légende hellénique, le Dau-

phin populaire, est toujours un de ceux qui fréquentent le plus assidûment nos côtes. 11 est demeuré, depuis des siècles, fidèle aux flots harmonieux de la mer dTonie et de la mer Tyrrhénienne, qu’il sillonne en tous sens de ses troupes nombreuses, et où il continue de donner le spectacle intéressant de ses évolutions aux approches des gros temps. C’est un souffleur qui appartient à la catégorie des dauphins à bec ou des jolis dauphins, et dont la longueur ne dépasse pas trois mètres. Sa bouche, longue et étroite comme le bec de certains oiseaux , est armée de deux riches mâchoires , garnies de quatre-vingt-quatorze dents chacune. La couleur de son cuir, noire sur le dos , passe au gris-perle et parfois au blanc pur sur les flancs et sous le ventre. Sa taille élégante et bien prise répond, à première vue, à l’idée que l’homme peut se faire de la beauté d’un souffleur; ce qui s’exprime beaucoup mieux par la locution populaire : il est bien dans ce qu'il est.

Cette espèce paraît plus répandue dans la Méditerranée que dans l’océan Atlantique; elle échoue rarement sur nos plages , étant doublement protégée contre ce genre de sinistre par la modération de sa taille et l’absence presque complète de flux et de reflux dans la mer du Midi, son principal séjour. Les savants lui ont donné le nom de Delphinus Delphis , comme qui dirait Dauphin de la Dauphinière. A tant faire que de ne pas lui retirer son nom historique pour lui en donner un meilleur, j’aurais mieux aimé lui conserver celui de Dauphin d’Arion.

Nésarnak ( Delphinus tursio). Commun, à ce que rapportent Cuvier et Y Encyclopédie moderne , sur les côtes de Normandie. C’est le second des dauphins à tête de brochet qu’on rencontre dans nos mers. Je sais peu de choses sur l’histoire particulière de cette espèce, ce qui pourrait bien provenir de ce que les savants officiels n’en savent rien du tout.

Le sous-genre des dauphins à museau camard ( Simidelphes ) renferme une demi-douzaine d’espèces, dont quatre pour le moins bien connues dans nos mers. Je ne leur donnerai pas, comme Cuvier, le nom générique de marsouin, dérivé de l’allemand meerschwein , qui veut dire cochon de mer, attendu que ce nom est absurde.... attendu qu’une bête dont le museau se prolonge en groin comme le porc ne [peut pas être pris décemment pour ”enseigne d’une série quelconque de bêtes à nez camard.

L’Épaulard. J’ai déjà dit deux mots de ce souffleur à l’article Baleine. Il appartient à la série des dauphins à museau camard. C’est le plus grand et le plus féroce de tous. Sa taille se rapproche de celle du Narwal; sa voracité est extrême, la capacité de son estomac formidable, la force de ses mâchoires et sa rapidité à l’avenant. Sa patrie est la mer d’Islande; mais il en descend chaque année, à la suite des poissons voyageurs, d’où vient qu’il s’égare sur nos côtes Le cabinet du Muséum de Paris possède un magni-

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fique échantillon de cette espèce, qui fut recueilli vers l'embouchure de la Loire, où il s était imprudemment engagé dans la vase, il y a plusieurs lustres. L’Epaulard, pour beaucoup de savants, est la meme bête que l’Orque de Protée, et porte par conséquent le nom d’Orca dans un grand nombre de nomenclatures. Je demande qu'on fonde ces deux noms dans un troisième, qui signifierait quelque chose, qui voudrait dire, par exemple, le Dauphin Géant ou le Dauphin Féroce.

Le Dauphin globiceps (mot à mot tète ronde). Taille de vingt pieds de long, six de circonférence, pesant cinq mille livres. Une troupe de soixantedix individus de cette espèce échoua un beau matin, en janvier 1812, sur la côte de Paimpol , bourg voisin de Saint-Brieuc. Ils poussaient de grands cris plaintifs par leurs évents , et cherchaient visiblement à se défendre les uns les autres. Tous furent démolis à coups de hache et convertis en huile; on oublia d’en conserver un ou deux pour le Muséum national.

Le Dauphin gris. On ramasse quelquefois encore sur les côtes de Vendée et de Bretagne un souffleur d'une espèce voisine de la précédente par la conformation de la tête, mais moins grande de moitié. Les savants l’ont nommé le Delphims griseus, en attendant qu'ils écrivent son histoire.

Le Marsouin. Le Marsouin vulgaire est le plus commun et le plus petit des dauphins. Sa taille est de cinq pieds au plus; la courbure de sa nageoire dorsale donne à son corps la forme d’un arc, et cette nageoire apparaît presque toujours à la surface des eaux. Le Marsouin est un des plus rapides nageurs que l’on connaisse; il voyage en troupes nombreuses et vogue volontiers de conserve avec les navires. Ses mœurs sont innocentes comme celles du Dauphin, et sa chair immangeable. Quelques marins néanmoins boivent son sang, qui a le singulier privilège d’être considéré à la fois comme un tonique puissant et un rafraîchissant énergique. Les femelles des marsouins, comme celles de tous les autres cétacés, même des herbivores, ont l'habitude de porter leur petit sous le bras dans son bas âge , et de veiller à son éducation avec une tendresse extrême. Les mâles entourent leurs femelles de toutes sortes d’égards et semblent susceptibles d’un attachement durable.

La guerre à outrance que les armateurs anglais , américains et français font depuis trente ans à la baleine , a sauvé jusqu’ici ces espèces inférieures; mais la tranquillité dans laquelle on la laisse encore ne sera pas de longue durée. Elle finira lorsque la pêche à la baleine aura cessé de couvrir ses frais, c’est-à-dire demain ou après.

Les mammifères pélagiens (cétacés), qui n’ont que deux membres à l’avant, transitent vers la mammiférie terrienne par les xMorses et les Phoques.

LES PHOQUES

Les Morses et les Phoques occupent le second gradin de la Mammiférie pélagienne, dont les Cétacés sont la première expression. Les Cétacés tiennent plus du poisson que du quadrupède. Les Morses et les Phoques tiennent plus du quadrupède que du poisson.

Ils ont quatre nageoires au lieu de deux, et ces nageoires sont attachées par paires, une à l’avant, l’autre à l’arrière, et elles sont composées de véritables doigts armés d’ongles.

Ces animaux sont en outre couverts, depuis les pieds jusqu’à la tête, d’une robe fourrée et lustrée. Enfin ils peuvent vivre à terre aussi bien que dans l’eau , ce qui est le trait caractéristique de l’ambiguïté.

Les Morses et les Phoques sont de véritables amphibies, qui auraient dû prendre leur nom scientifique de ce caractère, et dont, par conséquent, l’é-

tiquette actuelle est absurde.

Il est intéressant d’observer, à l’occasion de cette série nouvelle , avec quel art infini la nature procède dans la gradation de ses types, et quelle crainte surtout elle a de tout saut brusque, même dans ses débuts.

Nous avons vu au précédent chapitre, qu’aucun cétacé piscivore , ni Baleine ni Dauphin, ne pouvait toucher le sol sans courir danger de mort. Le péril disparaît déjà en partie pour le cétacé herbivore, Stellerou Lamantin, à qui la progression n’est pas complètement interdite sur le sol où il est quelquefois forcé de venir paître. Les Morses et les Phoques, pour être incomparablement plus ingambes que ceux-ci, qui se traînent , ne peuvent cependant encore ni marcher ni courir. Ils sautent, mais d’une façon pénible et difficile , non des pieds de derrière comme tous les quadrupèdes , mais de l’avant, mais de la poitrine, et leur allure ne peut mieux se comparer qu’à celle de ces clowns désossés qui exécutent des courses à cloche-pied sur les mains. L’étrangeté de ce mode de locomotion provient de ce que les Morses et les Phoques sont bien de véritables quadrupèdes, mais des quadrupèdes estropiés, ou plutôt infirmes de naissance. é

Ils ont bien, en effet quatre jambes, mais de ces quatre membres les extrémités seules sont sorties du corps; tout le reste est demeuré comme emprisonné et cousu dans le sac du sternum ou de l’abdomen; et c’est même tout au plus si les pieds de derrière passent. Pour surcroît de malheur, la nature leur a ganté ces pieds et ces mains de moufles si démesurément larges, que l’action individuelle de ces doigts s’en trouve paralysée complètement. Il est vrai que l’ampleur exagérée de la mitaine restitue à la na-

LES PHOQUES

geoire en puissance ce qu’elle fait perdre en dextérité à la patte; et qu’il résulte de là que les morses et les phoques, qui font d’assez mauvais marcheurs, sont en revanche d’excellents nageurs. C’est une compensation qui leur était bien due, et dont ces deux espèces sentent d’autant mieux tout le prix, qu’elles sont exclusivement piscivores et n’ont besoin d’aller à terre que pour aimer, bâiller, jouer et dormir.

La plupart de ces animaux ont la tête ronde par défaut d’oreilles externes , le museau carré et garni de superbes moustaches, les yeux grands, la physionomie douce, intelligente et quasi-humaine. Les vertèbres de leur cou sont douées d’une flexibilité extrême, avantage qui manque aux baleines et à presque tous les poissons. Leur corps arrondi et renflé vers le milieu se termine en cône comme celui des dauphins. Leur queue, coupée en tronçon et remarquable par son exiguïté anormale, semble se confondre avec les pieds, qui sont situés à l’extrémité du corps et quasi-contigus. Une épaisse couche de lard, trop riche en huile pour le malheur des pauvres bêtes, leur ceint le corps comme aux cétacés et leur sert de bouclier contre le froid. La nature du reste, pour les prémunir contre le péril de réfrigération par contact, a fait couler dans leurs veines un sang vivace et copieux, chauffé à une température beaucoup plus haute que celui des espèces appartenant aux latitudes raisonnables. Tous ces animaux ont la vie dure, à moins qu’on ne les frappe sur le nez.

Les Morses, qui viennent, dans la série des mammifères, immédiatement après les Cétacés, sont des bêtes puissantes et majestueuses qui atteignent facilement une taille de douze pieds et un poids de six cents kilogrammes. Us sont totalement étrangers à nos mers et n’habitent que les régions voisines du pôle Arctique, principalement au nord du continent d’Asie. Tous les îlots de l’océan Glacial en étaient encore peuplés il y a deux cents ans , et la confiance de ces animaux dans l’homme était extrême; mais depuis le jour où le démon du commerce apprit aux marchands de l’Europe le profit qu’on pouvait tirer de leurs dents et de leur chair, la population des morses a bien diminué. On a dirigé contre eux des expéditions meurtrières; on les a traqués d’île en île, de glaçon en glaçon ; bref, on a réussi à changer leurs dispositions amicales pour l’homme en amères pensées de haine et de vengeance. Il n’est pas de Morse aujourd’hui qui n’entre en fureur à la vue de l’homme, et ne soit disposé à se ruer sur lui; mais la nature n’a pas armé la malheureuse espèce pour soutenir avantageusement la lutte contre un ennemi aussi terrible, et son courage n’a guère abouti jusqu’ici qu’à multiplier de son côté le nombre de ses victimes. Enfin, quelques rares survivants de la noble famille ont profité des leçons du malheur, et de guerre lasse, sont

Ils sautent mais d’une façon grotesque.

partis pour chercher de l’autre côté du pôle, et par delà les Cordillères de glace , un refuge inaccessible à la cupidité des humains. Puisse Dieu leur venir en aide !

Un jour que des navigateurs d’Albion flânaient vers les parages de la mer de Baffin, par le travers du 75e degré de latitude nord, au commencement du dernier siècle, ils avisèrent un si grand nombre de Morses endormis sur jes bords d’une île, que la fantaisie leur prit naturellement d’en faire un opulent massacre au profit de la science, afin de savoir au juste ce qu’il était humainement possible à une quantité donnée de matelots anglais d’assommer de morses en un jour. Ils opérèrent si habilement et si consciencieusement que, le soir, le chiffre des morts s’élevait à plus de huit cents !

LES PHOQUES

L éléphant jouit du privilège d’imiter les fontaines jaillissantes.

Avouons que tous les jours nous envoyons au bagne de malheureux notaires qui n’ont pas fait pis que cela.

Je n’ai accordé place dans le présent chapitre à ces détails concernant les Morses, que pour faciliter aux jeunes naturalistes 1 étude de l’agencement de la série universelle. J’étais bien obligé de traverser le pont de la tribu intermédiaire entre les Cétacés et les Phoques pour passer de l’histoire des premiers à celle des seconds. Or, j’ai gardé avec préméditation pour la fin le signalement des deux caractères génériques appartenant en propre aux Morses, qui démontrent le plus ostensiblement la proche pa^ renté de cette tribu avec celle des Baleines.

Les Morses ont des narines quasi-jaillissantes, et ils portent à la mâchoire

supéïieure deux défenses (énormes canines) recourbées en dessous, à la façon de l’Anarnak, caractères remarquables qui ne se retrouvent pas chez les Phoques.

Mais voici maintenant que l’esprit d’analogie me pousse encore, malgré moi, à propos de ces defenses, à vouloir établir de nouveaux liens de parenté entre des espèces hétéroc ites et réputées jusqu’ici étrangères l’une à l’autre. Laissons divaguer à son aise l’esprit d’analogie qui n’en finit jamais; c’est le m >yen d’en être plus tôt quitte.

L’Éléphant, qui occupe dans son ordre le même rang que la Baleine dans te sien, relativement au poids et au volume, et qui porte des défenses comme les Morses, n’est pas sans avoir non plus avec les Cétacés de nombreux rapports d’inélégante massivité de formes. Sa robe n’est guère plus velue que celle du Cétacé; l’œil n’est guère plus grand, le moulage des membres plus achevé dans une espèce que dans l'autre. Le Lamantin et la Baleine emportent leur petit sous leur aisselle pour le préserver de la fatigue et le dérober à la vue de ses ennemis. L’Éléphante cache aussi son éléphanteau entre ses jambes et l’abrite derrière le rempart de son corps. Elle le soutient dans ses premiers pas, au moyen d’un vigoureux nœud de trompe et l’entraîne parfois dans une course rapide. J’ai cependant eu pour amis des chasseurs de haut titre qui avaient tué des femelles d’élépbant dans une situation intéressante, et qui me racontaient' de sang-froid qu’il arrivait presque toujours, en pareil cas, que le pauvre orphelin, se voyant tout à coup privé de sa nourrice et de sa protectrice naturelle, se donnait à l’assassin de sa mère et le suivait chez lui.

La trompe de l’Éléphant est un évent véritable, puisque l’animal s’en sert pour absorber des quantités d’eau immenses, qu’il s’amuse ensuite à faire jaillir en l'air pour qu’elle lui retombe sur le dos. 11 se procure par le même procédé d’agré ibles douches de s ible. L’ÉSéphant a été longtemps le seul quadrupède qui ait joui du privilège d’im ter les fontaines jaillissantes, et d’être employé à ce genre de décoration publique.

Mais on commence à croire d’après les récentes observations du docteur

Livingstone, que 1 Hippopotame de Zambèse sera parfaitement en droit de lui contester ce monopole, et que lui aussi (l’Amphibie) quand il est en pleine

possession de ses moyens, s’entend admirablement à faire jaillir de ses évents deux jets d’eau vers le ciel. D’où il appert que la partnté serait encore plus proche de l’Hippopotame que de l’Éléphant à la Baleine et au

Morse. Ajoutons que l’Hippopotame porte ses défenses à la mâchoire inférieure comme l’hyperoodon, et que sa chair est bardée de lard1 comme

1. La graisse la plus délicate et la plus exquise de toutes les graisses du monde, au dire de

Delegorgue, celle de la caille y comprise.

éÊÊt

LES PHOQUES

celle des cétacés...; qu’il passe tous ses jours au fond de l’eau, comme le Lamantin, et n’en sort que la nuit pour piître. Et enfin que 1 Hippopotame, quand il est forcé de remonter à la surface des eaux pour prendre l’air, charge son petit sur son dos.... Le Sanglier, le Habiroussa, toutes les bêtes à défense et à lard sont essentiellement amies de l’eau et doivent être plus ou moins homologues des Morses. Mais ne poussons pas plus loin ces excursions dans le domaine de la fameuse Théorie des ressemblances , et laissons à M. da Gama Machado, notre maître, ce qui est à M. da Gama Machado.

Les Phoques comt.tuent l’une des plus nombreuses et des plus intéressantes familles de la mammiférie. On en co inaît une vingtaine d’espèces qui sont répandues sur les rivages de toutes les mers. On en sait même qui habitent quelques grands lacs de l’intérieur du continent d’Asie.

Cependant leurs séjours de prédilection sont aux alentours de Pun et l’autre pôle, et pour eux comme pour les Morses, le plus doux oreiller est celui du glaçon. Les plus grandes espèces connues appartiennent aux terres antarctiques. Il y a des individus de certaines familles (le Lion et 1 Éléphant marins) qui ont vingt-cinq pieds de long, et dont un seul fournit jusqu’à sept cents kilogrammes d’huile.

Tous les naturalistes sont d’accord pour reconnaître que l’histoire de ce groupe intéressant est une de celles où il leur re>te le plus à apprendre. Ils ont tort de par er a nsi; car on sait réellement de ces bêles beaucoup p'us qu’un savai t ordinaire n’a besoin d’en savoir; et, par exemple, leurs diverses parties, leurs habitudes, leurs amours, leurs combats, leurs plaisirs et leurs peines, et l’usage auquel peuvent sehvir leur dépouille et leur huile. Je connais même peu d oiseaux de France dont la monographie ait été aussi bien fdte que celle de la plupart des phoques. Quand on ne s> rait pas fixé encore sur le chiffre exact des espèces, et quand on aurait, par hasard, confondu ou séparé mal à propos deux genres très - voisins, je ne verrais pas li des motifs suffisants pour faire crier à l’ignorance universelle des savants; il est bien de mettre de la mesure en tout, même dans la modestie. J’en sais p!us, pour mon compte, sur les malheureuses bêtes que je n’en voudrais savoir; et quand je songe aux nombreuses causes d’erreurs qui entourent cette question du Phoque, quand je réfléchis que ce. te famille est la même qui composa jadis le per sonnel des troupeaux de Neptune, et qui fournit dans l’âge moderne le moule de ces myst rieuses sirènes que les navigateurs hollandais retrouvèrent un jour à l’autre bout du monde, je ne m’étonne plus que d’une chose : c’est que cette question ait pu résister à l’action combinée de tant d’éléments de confusion, et se dégager aussi lumineusement qu’elle l’a fait du réseau de ténèbres dont la poésie antique et la fable moderne l’avaient enveloppée.

Le fait est que l’histoire anatomique et physiologique du phoque a été parfaitement étudiée, et que c’est la classification seule qui cloche. Or, je vais essayer de bâcler en deux lignes cette classification qu’on dit si épineuse.

Je supprime d’abord le nom de Phoque comme j’ai supprimé le nom de Morse, attendu que ces deux étiquettes sont absurdes. Elles sont absurdes au premier chef, parce qu’elles ne renferment aucune allusion au moral ou

au physique des animaux qu’elles désignent. Je les remplace par un vrai nom

de série, ayant une valeur scientifique et qui veuille dire Amphibies piscivores.

Je fais, de plus, cadeau au groupe d’un nom supplémentaire pittoresque, que je tire de l’absence des oreilles externes, accident de physionomie fort rare chez les quadrupèdes.

Observant ensuite que les Morses portent à la mâchoire supérieure une paire de défenses majestueuses que la nature a refusées aux phoques, tout exprès pour établir une ligne de démarcation entre les deux branches de la série, j’entre dans les vues de la nature et je mets ce caractère entre eux. Le plus gros du travail est fait.

Car il ne me reste plus qu’à procéder à la sériation des genres et des variétés, l’opération la plus facile du monde et qui va toute seule, puisque nous avons les phoques à museau carré , les phoques à trompe , à crinière , etc., les phoques qui ne mangent que du poisson, les autres qui ne d:gèrent que des sèches, etc. ; les phoques du pôle arctique et du pôle antarctique, de la Méditerranée, de la Manche, de l’Adriatique ou du lac Baïkal, etc.... et voilà une besogne terminée à la satisfaction unanime.... La classification des phoques me rappelle, par sa difficulté, celle des canards, où il n’y a qu’à écrire canard de Barbarie, de Caroline, de Chine.

Ainsi, ce travail si épineux et si hérissé d’obstacles, à ce qu’on dit dans les livres, marche au commandement comme une table à roulettes vigoureusement chauffée par six couples d’adultes.

Je sais bien que cette méthode a contre elle sa simplicité même. Mieux vaut encore cependant, à mon sens, laisser dire la nature et écrire humblement sous sa dictée, comme je fais, que d’aller chercher dans le dictionnaire, comme font les savants, les alliances les plus monstrueuses et les plus désobligeantes de noms de bêtes, pour en affubler une tribu qui méritait plus d'égards. Je ne vois, moi, dans la question qui nous occupe, qu’un problème insoluble, et qui consiste à expliquer comment des bêtes qui se ressemblent toutes peuvent ressembler en même temps à un éléphant et à un lièvre, espèces fort disparates, ou à un veau et à un loup, à un lion, à un ours, etc. Or, tout le monde sait parfaitement que ce n’est pas la Nature, mais la Science qui nous l’a proposée, cette énigme de Sphinx, en fai-

LES PHOQUES

sant de la série des Phoques une autre arche de Noé, où l’on a fait entrer de force et tenir pour la seconde fois côte à côte tous les moules de la création.

« Ils ont semé les soulèvements, dit l’Écriture, et ils s’étonnent de récolter des tempêtes! » Ainsi dirai-je des savants : Ils ont semé l’anarchie, et ils s’étonnent de rencontrer le chaos !

Mais la presse parisienne, qui travaille dans le vieux, s’obstine en ses

admirations pour le gâchis barbare; et, parce que l'idée bouffonne ne m’est

jamais venue, à moi, analogiste, d’attribuer le nom de lièvre h une bête sans oreilles, pas plus que de faire fraterniser à la même table le Lion, l’Ours et le Veau, le Journal des Débats m’outrage et m’appelle homme d'esprit...; toujours pour flatter les puissants.

Cependant les Phoques n’ont rien du Lièvre , de l’Éléphant ni du Veau , qui, tous trois, sont porteurs d’oreilles très-visibles et préfèrent la verdure

au poisson et sont dentés en conséquence. C’est donc à tort qu’on a mariné

ces trois moms de pythagoriciens pour les attribuer à une secte qui ne vit que de chair. Les Phoques sont conformes d’estomac et de mâchoires comme la Loutre et les autres carnassiers. Ils ont l’intestin court et la bouche garnie d’une double rangée de molaires, de canines et d’incisives, formant un râtelier superbe de trente à quarante pièces.

Les trous auditifs et les narines de ces bêtes ont la singulière propriété de se fermer au moyen d’une soupape ingénieuse quand elles plongent; ce qui autorise à croire que la nature avait prédestiné ces espèces à la domestication , en fournissant à l’homme un moyen sûr et facile de les empêcher de plonger.

Deux espèces seulement sont connues sur nos côtes , mais toutes deux fort rares et charmantes. La première, qu’on appelle improprement le Yeau marin, appartient à la mer du Nord. C’est l’espèce minuscule, de deux ou trois pieds de long, jaunâtre et mouchetée, qu’on nourrit au Jardin des Plantes , en compagnie des pélicans , des harles et des canards. Elle nous arrive habituellement des parages voisins de l’embouchure de la Somme. L’autre, spéciale à la Méditerranée , et presque exclusive à l’Adriatique , a reçu le nom de phoque moine , à raison d’un capuchon noir qui lui couvre toute la tête et le dessus des épaules. Elle est plus longue du double que l’espèce précédente, et son pelage d une teinte sombre n’offre aucune moucheture. Toutes deux vivent parfaitement en domesticité.

Cette série intéressante avait été donnée à l’homme pour remplacer le chien de pêche qui lui manque, et en même temps pour balayer les mers de toutes les immondices animales capables d’altérer la pureté de leurs ondes ; mais le mortel des sociétés limbiques, agissant, comme toujours,

au rebours des intentions de Dieu, a voué le Phoque infoi tuné à la de truction. Le sauvage des terres antarctiques, la brute de Tasmanie, lui plonge dans la gorge une perche enflammée , et le fait périr par le feu. L’Esquimau , le Sauvage du Nord, boit son sang, mange sa chair, et fait de sa peau d s pirogues. Le Civilisé d’Europe, d’Amérique et d’Asie, toujours altéré d huile, poursuit la bête sur toutes les plages, et invente chaque jour pour elle quelque nouveau procédé de destruction plus parfait que celui de la veille. Alors il est probable qu’avant un demi-siècle la race entière aura disparu de ce monde. Ainsi la noble confiance qu’avaient mise en nous ces naïfs alliés naturels n’aura servi qu’à hâter leur ruine. J’entemls, à cette phrase, mes lectrices, même les plus indulgentes, dire tout bas que je me répète.... Comme si je ne m’étais pas aperçu de ce malheur bien longtemps avant elRs ! Comme si j’étais le maître de transformer en actes méritoires les sottises et les barbaries de mes semblables, à seule fin de varier mes images et mon style !

Les Phoques sont des animaux doués d’une intelligenre supérieure et d’une physionomie charmante; la douceur de leur caravEre se lit dans leurs grands yeux expressifs et voilés. Ils ressemblent b aucoup, par les traits généraux du visage, à la Loutre, qui est aussi une espèce amphibie, et l’espèce la plus voisine d’eux en remontant du côté de l’homme.

Les Phoques consacrent une grande partie de leur existence au sommeil, ce qui est encore un des indices les plus certains d’une conscience calme et pure. Libres, ils pratiquent entre eux tous les devoirs delà solidarité fraternelle et 'ont preuve d’un esprit de sociabilité extrême. Les mâ'es sont pleins de déférence pour les femelles et de tendresse pour les petits. Captifs, ils s’attachent promptement à la personne qui les soigne et aux chiens qu’on leur donne pour compagnons de servitude, s’endormant avec confiance d ns les bras de ceux-ci au bout de quelques jours, supportant leurs espiègleries sans murmure, les provoquant au badi âge par de douces caressa s, et allant mèn e jusqu’à se plaindre quand leurs camarades jouent sans eux.

Le Phoque aboie comme un jeune chien ou comme une jeune loutre, mais il a plus souvent recours, pour exprimer ses désirs, au langage des yeux qu’à celui de la voix. Friand et délicat sur le choix de sa nourriture, comme toutes les bêtes d’esprit, il a ses préférences pour telle ou telle ch ir de poisson dont il ne démord pas, et il repousse toute autre. De deux Phojues qui vivaient à la ménagerie du Jardin des Plantes, il y a une vingtaine d’années, et qui appartenaient à la mêm^ famille, l’un avait voué un culte exclusif au hareng et l’autre à la limande. Or, la limande ayant manqué à Paris pendant huit jours de suite, pour cau^e de tempête équinoxiale, ce dernier aima mieux se laisser mourir de laim que d’adopter, même tempo-

LES PHOQUES

rairement, un nouveau régime diététique ; mais le premier, plus philosophe, se rabattit sur le hareng salé, et s’en trouva fort b en. On a remarqué que certains Phoques avaient l’habitude de vider leur poisson avant de l’avaler, tandis que d’autres négligeaient complètement celte opération préalable. Cette diversité de goût et de façon d’agir n’a rien qui doive surprendre, puisqu’elle se retrouve chez les hommes, notamment en matière de grives et de canards sauvages. J’étais pour le premier système dès ma première enfance, et n’ai pas changé depuis.

Les phoques du Jardin des Plantes ont toujours eu le privilège d’intéresser la foule, et ils comptent parmi les hôtes les plus populaires de ce lieu. Ils accourent à votre voix pour peu qu’ils vous connaissent, et vous donnent la main quand vous les en priez. Leurs gardiens les chérissent et pleurent leur trépas.

Comment ne pas regretter que les hommes, qui ont su de si bonne heure tirer parti des talents naturels du Chien et du Cheval, n’aient pas mieux utilisé jusqu à ce jour les éminentes qualités du Phoque, qui n’a encore appris de son conta t avec la civilisation moderne qu’à dire papa, maman?

Les Phoques sont, après les Babines, les plus zélés conservateurs de la salubrité des ondes; ce qui nous explique pourquoi les Grecs en avaient fait des troupeaux à Neptune, et pourquoi ce Dieu intelligent, qui savait que sa gloire périrait avec eux, s’en montrait si jaloux.

LA LOUTRE

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Ce quadrupède carnivore a le sol pour demeure, pour élément normal; mais une série n’est complète qu’autant qu’elle se rattache aux séries voisines pnr ses extrémités ou moules ambigus. La série des chasseurs carnivores, conformément à cette loi d’harmonie, a donc jeté un de ses ailerons dans le domaine des eaux par la loutre.

La Loutre est un carnassier piscivore comme le Phoque amphibie, c’està-dire un quadrupède qui préfère la chair du brochet et celle de la carpe au mouton et au lièvre, et qui vit presque constamment dans l’eau. C’est une hôte que Dieu avait créée pour de hautes destinées.

Je suis disposé à user de grande indulgence envers les civilisés ignorants; d’aûord parce qu’ils sont vicLimes de leur propre ignorance ; mais une sottise que je ne leur pardonne pas, c’est leur indifférence stupide à l’égard de la Loutre. Ils se plaignent de l’absence du chien de pêche..., on leur donne la Loutre pour les consoler de ce malheur, et, au lieu de se faire de c# charmant animal un auxiliaire pour la chasse aux poissons, ils s’en font *>+ *n-

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Captifs, ils s’attachent promptement aux chiens.

nemi redoutable, iis mettent sa tête à prix. C'est à désespérer du salut de l’humanité, quand on considère de sang-froid cette inintelligence suprême des volontés du Créateur.

Encore si la Loutre avait refusé une seule fois de prêter son concours à l’homme quand on l’en a requise ; mais c’est qu’au contraire elle est heureuse de mett e toutes ses brillantes facultés pour la pêche au service de l’homme Prenez une jeune loutre, une loutre à la mamelle, soyez aimable et caressant pour elle, comme vous l’êtes pour vos chiens, et, au bout de deux ou trois mois, elle vous chérira de la même affection que l’épagneul ; elle vous accompagnera partout, elle gémira de votre absence, elle saluera votre retour de trépignements d’allégresse, et quand vous l’aurez tenue quelque

LA LOUTRE

Elle rapportera la pièce demandée.

temps au régime exclusif de la viande de la boucherie, quand vous lui aurez fait comprendre la supériorité de cet aliment sur le poisson, elle n’en voudra plus d’autre. Vous la prierez d’aller vous chercher dans le vivier ou dans la rivière voisine un poisson respectable ; elle s’y précipitera tête baissée et vous rapportera au bout de quelques minutes la pièce demandée. Vous aurez soin seulement de tenir en réserve pour chacune de ces occasions, et pour stimuler son arleur, une légère tranche de gigot dont vous lui ferez cadeau, au moment où elle déposera son butin à vos pieds. Ce n’est pas plus difficile. J ai vu autrefois, à Verdun-sur-Meuse, une loutre ainsi dressée, qui faisait le bonheur de son maître et l’admiration de tous les amateurs.

Tout le monde connaît l’histoire intéressante de la loutre du roi de Polo-

gne, Casimir, dont l’adresse merveilleuse excita longtemps l’envie de tous les barbets de la cour, et qu’un soldat de malheur assassina un jour pour faire de sa peau un manchon à sa payse. Son maître la pleura.

Les Chinois, que nous traitons de magots et qui nous renvoient avec raison l’épithète de barbares, les Chinois, qui sont des gens bien autrement avancés que nous dans l’art de tirer parti des bêtes, ont complètement domestiqué la Loutre depuis des siècles. Dans ce pays-là, tout illustre pêcheur possède un équipage de loutres et de Cormorans pour la pêche. Ces Loutres sont dressées à chasser de compagnie, à attaquer, à poursuivre, à happer le poisson. C’est un peu plus poétique que la pêche à la ligne avec des asticots. Et, à ce propos, je me permettrai de demander aux civilisés d’Europe sur quoi se fonde cette prétention de supériorité d’intelligence qu’ils affichent vis-à-vis des civilisés de la Chine ; car il me semble, à moi, que l’art d'instruire les bêtes est infiniment supérieur à celui de massacrer les hommes.... et que, jusqu’à ce jour, il n’y a eu de bien constaté par l’histoire des démêlés des Européens avec les Chinois que la supériorité des premiers dans l’art de bombarder les villes et d’empoisonner les peuples. Mais, brisons là pour ne pas nous exposer au dangereux courroux des apologistes de la tuerie guerrière et de l’héroïsme forcé à vingt-cinq centimes par jour; et n’ayons pas l’air de prendre parti pour un peuple que nous traitons ailleurs avec la plus profonde irrévérence, et contre lequel il nous est arrivé plus d’une fois de prêcher une croisade universelle dans l’intérêt de l’humanité.

Les remarquables exemples que la Loutre a donnés de son intelligence et de sa docilité, toutes les fois qu’on a essayé de mettre ses qualités à l’épreuve, n’ont donc pas réussi encore à ouvrir les yeux à ces pauvres pêcheurs de France , d’Angleterre et d’Allemagne ; et ils ont .déclaré à la Loutre une guerre à outrance, au lieu de chercher à utiliser ses aptitudes supérieures. Alors la Loutre, exaspérée et forcée d’user de représailles, a juré de son côté haine à l’homme, et son bonheur le plus vif est de dépeupler les étangs et les rivières. On en a vu qui, dans le seul désir de faire monter jusqu’au rouge blanc la fureur jalouse du pêcheur à la ligne, s’amusaient à joncher chaque nuit les emplacements que celui-ci affectionnait de débris de barbillons et de carpes gigantesques.

Une des plus vives jouissances du braconnier est de braconner à la barbe du gendarme et de l’ordre public, lorsqu’il est protégé contre eux par une barrière quelconque, une rivière, par exemple. La Loutre, à qui il est souvent arrivé d’être témoin de ce manège, est heureuse de l’imiter. Gomme elle sait, à quelques millimètres près, la portée d’un fusil de chasse , elle s’amuse à poser sur le rivage, à une distance respectable du tireur ; elle dé-

LA LOUTRE

jeune familièrement devant lui, se roule sur le sable, batifole. Il y en a qui font semblant de s’endormir au bruit delà mousqueterie. Il y en a aussi qui ont juré haine éternelle à 1 homme et à ses institutions et qui ont décrété la peine capitale contre quiconque trahirait la cause du droit de tuer et de pêcher pour entrer au service de l’homme. Et les Loutres alliées (apprivoisées) savent si bien le sort qui les attend dans la société de leurs frères et de leurs sœurs, que vous ne les feriez pas mettre une patte devant l’autre les jours

où elles ont vent par l’œil, par le nez ou par l’ouïe d’un membre de leur famille.

On a dû reconnaitre dans les lignes qui précèdent l’emblème du Martial des Mystères de Paris. La Loutre symbolise le farouche amant de la Louve, une nature généreuse, mais sauvage et ennemie du travail répugnant des cités; un homme primitif qui ne peut se résoudre à faire à la société civilisée le sacrifice de ses droits naturels de chasse et de pêche, et que la société civilisée condamne à se faire braconnier, ravageur de forêts et de rivières, au lieu de laisser libre essor à ses attractions invincibles, en lui confiant un emploi de garde-chasse ou de piqueur. Un brillant avenir attend la Loutre dans la période d harmonie, plus voisine de nous qu’on ne pense.

La véiitable chasse de la Loutre est l’affût; on connaît cependant une race de chiens qui la chassent. On la prend aussi sans beaucoup de peine au piège, a raison de cette fatale habitude qu’elle a prise de déposer sa carte de visite, qu’on appelle ses épreintes , sur chacune des pierres blanches du canton qu elle habite. Elle met bas cinq ou six petits au printemps. Ces petits se rendent à l’eau comme les jeunes canards, aussitôt qu’ils ont la force de marcher. Elle a pour domicile un terrier qu’elle creuse sous les berges ombragées, sous les rochers des rives, sous les racines des vieux arbres. La Loutre plonge dans la neige comme dans l’eau, lorsque les chiens la poursuivent et que la rivière, son refuge naturel, est gelée par quelque rude hiver. Cette succession rapide d’apparitions et de disparitions subites est assurément le plus curieux de tous les manèges de chasse qu’il m’ait été donné d’observer dans ma vie.

Des voyageurs qui ont pêché en Chine rapportent avoir vu vendre couramment, au prix de mille francs, de bonnes Loutres bien dressées. Je me demande comment 1 idée ne nous est pas venue à nous autres, braconniers et pêcheurs, de monter une institution pour l’éducation des Loutres, comme on en a monté dans le Pyrénées pour les Ours. La prime nous paraît pourtant assez avantageuse pour tenter les curieux.

On tiouve dans tous les traités de vénerie écrits en français, en allemand, en espagnol, des détails circonstanciés sur la chasse de la Loutre aux chiens courants. Il est assez difficile de comprendre, à la lecture, comment on

peut chasser avec des chiens, cjui ne quittent pas la, teire, une bete qui ne quitte pas les eaux ; mais la chose s’entend mieux sur le terrain de manœuvres. Il faut savoir d’abord que la Loutre remonte toujours, et qu’on ne la chasse qu’à travers de maigres cours d’eau où la bête ne peut se soustraire longtemps à l’œil des chasseurs ou des chiens en plongeant. J’ai vu en Franche-Comté et en Lorraine de pauvres diables de chasseurs de Loutres faire sept et huit lieues à la suite du même animal, et finir par ne pas le prendre ou par être forcés de l’abandonner à la nuit. C’était un dur métier que celui qu’ils faisaient, et qui semblait devoir rapporter plus de rhumatismes et de pleurésies que de billets de banque. Il faut être trois au minimum pour cette chasse, deux hommes et un chien. Les hommes doivent être armés de longues lances pour entrer sous toutes les souches et toutes les cavités. Le chien doit être doué d’un courage, d’un odorat et d’une persévérance hors ligne. Et comme les serviteurs de ce mérite-là ne se vendent pas à la grosse, il en résulte que le vrai courre de la Loutre compte peu d’amateurs. On la traque, on l’affûte, on la prend au piège, on ne la force pas. Les statistiques de la louveterie française affirment bien qu il se tue ou qu’il se prend quatre mille Loutres en France, bon an mal an; mais toute cette destruction s’opère par les procédés de surprise. Le chien joue à peine le rôle d’auxiliaire de l’homme en cette destruction.

La Loutre était faite pour chasser au poisson, de compte à demi avec l’homme, et non pour être chassée. Voilà pourquoi je l’ai rangée ici parmi les bêtes à conserver. Je ne suis pas de ces aveugles qui repoussent le concours de leurs serviteurs naturels et les traitent en ennemis.

LE LOUP

Ma conscience me commandait depuis longtemps d’essayer de réhabiliter le Loup dans l’opinion publique. J’aborde aujourd’hui l’entreprise... une entreprise ardue, immense, impopulaire! Mais quelle grande vérité, quelle vérité nouvelle fut jamais populaire! L’unité de Dieu, l’égalité des hommes, l’existence du nouveau monde, l’attraction passionnelle, toutes ces découvertes sublimes n’ont-elles pas valu à chacun de leurs auteurs la ciguë, le gibet, les sarcasmes ou les persécutions de leur siècle? Instruit du sort que la petitesse et la jalousie des hommes réservent aux apporteurs de toute parole nouvelle, j’attends le mien sans frémir... en appelant d’avance de la sentence de mon époque au tribunal de la postérité !

Le Loup est l’emblème du bandit des sociétés limbiques (Civilisation, Barbarie); c’est le fléau de la propriété. A ces titres, il y a antipathie naturelle

LE LOUP

entre lui et le Chien, sergent de ville de l’homme et ami de la propriété. Maintenant, qu’est-ce qu’un bandit?

Un bandit est un être richement organisé, que ses concitoyens ont mis au ban de leur société pour une raison quelconque, ou qui s’y est mis de luimême par haine des institutions de cette société.

Le bandit, le brigand, c’est le Max de Schiller, le Lara de Byron, YHernani de Victor Hugo, le Sbogar de Nodier, le Robin Hood de Walter Scott; c’est le flibustier des îles de la Tortue, l’Arabe de l’Atlas, le chef de la guérilla espagnole, le contrebandier, le braconnier... C’est le plus souvent une nature généreuse que le spectacle de l’iniquité révolte, qui étouffe dans l’air corrompu des cités; c’est quelquefois un dialecticien de l’école naturelle qui vient, au nom de Dieu, demander compte aux oppresseurs de leurs lois inhumaines. Ou bien c’est encore un guerrier de la race vaincue qui proteste, les armes à la main, contre le droit brutal de la conquête.

Le bandit est, comme le braconnier, le héros de toutes les légendes populaires, et les poètes, ces merveilleux avocats des causes justes, ont dû aller chercher de tout temps l’inspiration aux sources de la légende où est écrite la protestation du droit contre la force, et ils ont brodé avec amour l’histoire du bandit national des perles de leurs chants.

Le lecteur va se trouver en droit de m’accuser de redite dans le cours de cet article; mais je le prie d’avance de vouloir bien remarquer que c’est la nature qui se répète et non pas moi, et que je suis bien forcé de dire ce qu’elle veut que je dise, moi qui écris sous sa dictée. D’ailleurs, puisque les emblèmes du mal sont en dominance dans les sociétés maudites, on ne doit pas être surpris d’entendre une foule de bêtes tenir un langage identique. Ce n’est pas de ma faute si le Loup professe, en matière politique, les mêmes opinions que le Mouflon et le Zèbre.

Rémus et Romulus, qui fondèrent la cité éternelle, furent deux chefs de bandits élevés par une Louve!... et les civilisés subissent encore la loi des enfants de la Louve !

La vile multitude, la masse qui s’agenouille devant le succès et ne tient compte que des faits, a établi entre le héros des champs de bataille et le héros de la grande route une distinction ridicule que n’admet pas le sage. La justice du vulgaire, dont la balance est boiteuse, a évalué la gloire à ia mesure du sang versé. Il salue du nom de conquérant les bourreaux de nations qui font la plus large curée de cadavres aux hyènes et aux vautours, comme qui dirait les Alexandre, les Napoléon, les Djingis, et il flétrit de l’ignoble épithète de bandits, d’assassins les chefs de horde qui travaillent sur une moins grande échelle. Or, je prie qu’on me dise quelle différence existe, au point de vue de la vérité absolue, entre le conquérant qui

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promène sa furie sur toute la surface du globe pour distribuer des empires à tous ceux de sa race, et le flibustier, le contrebandier, le corsaire, qui opèrent en petit, poussés par le même mobile. Dès que chacun a versé le plus de sang qu’il a pu, dès que chacun a réalisé dans sa sphère la plus haute somme de mal dont il était capable, je tiens que chacun des deux doit obtenir, dans l’estime des hommes, la même part de gloire ou d’infamie. Civilisés stupides, qui glorifiez les tueurs d’hommes en gros et qui flétrissez les tueurs d’hommes en détail, je vous méprise et trouve que vous méritez bien le mépris que les despotes font de vous !

Je le répète, le Loup c’est le bandit, c’est le contrebandier, c’est le Saxon qui n’accepte pas la souveraineté du Normand, l’Arabe qui ne veut pas du protectorat de la France. C’est une espèce ambitieuse et ardente qui n’a pu se plier, comme le Chien, aux lois iniques de l’homme des sociétés limbiques. Sa devise est celle-ci : Periculosam libertatem malo quam tutam serviîutem i.

Le Loup est l’ennemi de la société Civilisée et de la société Barbare, parce que ces sociétés-là sont ennemies de la loi de Dieu. Il est l’ennemi de la propriété, parce que le système actuel de la propriété, qui ne reconnaît pas même à tous les membres de la société le droit de vivre , lequel droit prime cependant de cent coudées celui de posséder, est en complet désaccord avec la volonté de Dieu... Les économistes les plus inintelligents jetteraient certainement les hauts cris si on venait leur dire qu’un banquier juif quelconque s’est fait concéder par le gouvernement le monopole de la vente de l’air respirable ou de l’eau, surtout si ledit banquier israélite avait oublié de leur accorder une petite participation dans le bénéfice de l’affaire. Eh bien! je déplorerais la pauvreté de l’intellect de ces mêmes économistes, s’ils ne comprenaient pas, à priori , que l’accaparement de la terre par quelques individus et le droit d’abuser de la propriété sont tout aussi dangereux pour la société que le serait l’accaparement de l’air ou de l’eau. En Arabie, c’est l’eau qu’on accapare et non pas le sol... qu’on abandonne au premier occupant... ; et les procureurs du roi de ce pays-là ne considèrent comme écrivains factieux que ceux qui protestent contre l’accaparement des eaux. Quand nous aurons concédé le monopole de l’air à un de ces messieurs, il viendra un journal de juif qui traitera de cerveaux détraqués les écrivains qui réclameront pour chaque membre de la société un minimum d’oxygène , et qui les dénoncera au ministère public, sous prétexte d’immoralité et de provocation à la haine contre une classe de citoyens.

Voilà donc en partie les raisons de l’inimitié profonde qui a existé

J. J aime mieux une liberté dangereuse quTune tranquille servitude.

LE LOUP

jusqu’à ce jour entre le Loup et le Civilisé. J’ose me flatter que M. de Bufîon ne les a pas même entrevues du coin de l’œil, ce qui ne m’étonne aucunement de sa part.

Ainsi le Loup a juré de rester rebelle à l’homme , tant que l’homme restera lui - même rebelle à la loi d’Harmonie et d’équité qui est la loi de Dieu. Il ne proteste pas contre la supériorité naturelle de l’homme, ni contre son droit de royauté légitime, mais seulement contre les abus que lait l’homme de son autorité et de ses droits. C’est un sujet révolté qui ne veut transiger avec le pouvoir qu’à de certaines conditions, et qui exige sa charte , et qui proclamera que l’insurrection est le plus saint des devoirs jusqu’à ce qu’on ait fait droit à ses réclamations. Je n’ai pas de raisons pour désapprouver cette conduite.

La répugnance du Loup pour le Civilisé repose sur les mêmes motifs que celle de l’Hémione, du Zèbre et d’une foule d’autres quadrupèdes et bipèdes intelligents qui, voyant la manière dont les civilisés se déchirent entre eux, et considérant les mauvais traitements que les barbares font subir aux pauvres animaux qui se sont ralliés à l’homme, se tiennent à distance de lui, et le regardent comme l’ennemi commun.

La main sur la conscience, a-t-on le droit d’exiger qu’une Louve sensée, qui n’a jamais abandonné ses louveteaux sur la voie publique, qu’un Loup qui n’a jamais goûté à la chair de son semblable, acceptent la supériorité d’une société humaine où il y a des mères qui tuent leurs enfants, des enfants qui tuent leurs mères , et où les premiers de l’État sont les individus qui ont fait égorger le plus d’hommes en leur vie. Si nous voulons que les bêtes viennent à nous, je le répète pour la vingtième fois, et ce ne sera pas la dernière, il faut que nous commencions par leur donner l’exemple de la justice, et par étaler sous leurs yeux le spectacle contagieux de notre bonheur. Il faut que nous réformions notre milieu social, dont l’odeur et l’aspect soulèvent de dégoût tous les cœurs généreux; que nous fassions pour le Loup des bois, pour le Castor des lacs, pour le Zèbre des déserts ce que nous avons fait pour les Ramiers des Tuileries ; en un mot, que nous délections leurs regards par l’exposition permanente de scènes sympathiques qui captivent leur imagination et leurs sens.

Mais le Civilisé orgueilleux, qui se mire dans son ignominie comme le hibou dans sa progéniture, le Civilisé orgueilleux, semblable en cela à tous les pouvoirs établis , a trouvé plus facile de faire calomnier les loups, les réfractaires, que de se corriger. Il a rejeté la scission du Loup sur les passions mauvaises d’icelui, sur ses instincts vicieux qu’il a déclarés incorrigibles; il a ameuté contre lui tous les scribes ignorants, tous les conteurs de fables, toutes les bonnes d’enfants. Il a créé, pour le détruire, une institu-

L’Heri ani de Victor Hugo.

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tion spéciale, une race de chiens idem. Il a fini par mettre lâcnement à prix la tête du factieux. Le législateur d’Athènes a payé d’un talent les oreilles du louveteau, et de deux talents celles du loup adulte. Celui d’Albion a fait grâce au sorcier de la peine capitale, à la condition qu’il emploierait toutes les ressources de son art à détruire les loups. Si bien que, après l’écrivain socialiste, je ne sache pas de créature au monde qui ait été plus odieusement vilipendée et calomniée que le Loup.

Les fermiers généraux des chemins de fer, les accapareurs des emprunts nationaux, les loups cerviers de la Bourse lui ont reproché sa voracité ; les inventeurs d’engins de destruction, son humeur sanguinaire; les hommes de la loi, sa fourberie; le peuple, les accès de rage auxquels il est sujet (il se

LE LOUP

L a-t-il placé dans un milieu convenable,

rapporte à loup). Le moraliste a tiré du nom du Loup le mot de' lupanar, pour soulever contre le Loup le mépris des honnêtes gens et des cœurs délicats.

Mais avant de prononcer l’anathème contre l’infortuné quadrupède , l’homme s’est-il occupé du moins de faire le triage de ses qualités et de ses vices? L’a-t-il sevré dès l’âge le plus tendre, pour l’empêcher de sucer les mauvais principes avec le lait de sa mère? L’a-t-il placé, en un mot, dans un milieu convenable où ses aptitudes naturelles eussent pu se développer vers le bien? Oh! non pas, s’il vous plaît; le moraliste ignare et paresseux n’admet pas cette méthode d’investigation scientifique. Son ignorance s’accommode mieux de la théorie de la perversité native qui le dispense, lui

moraliste, d’inventer un système d’éducation susceptible de favoriser le développement des aptitudes honorables de chaque individu et de chaque espèce. Et comment ces moralistes sycophantes auraient-ils fait pour le Loup ce qu’ils n’ont pas fait pour l’homme ?

Les législateurs civilisés n’écrivent-ils pas tous les jours que l’homme est né méchant, et que la société ne tiendrait pas sans le bourreau? Le gendarme et la potence ne sont -ils pas les attributs parlants de la société actuelle? Que j’aime ce mot charmant du voyageur européen qui, abordant sur une plage inconnue et apercevant une potence, tombe à genoux pour remercier le ciel d’avoir conduit ses pas sur une terre civilisée !

Allez, marchez, civilisés aveugles, ministres fainéants... Bordez vos capitales d’une ceinture de bastilles ; appellez-y des armées pour tenir garnison; doublez, triplez l’effectif de vos sbires, élargissez le ventre de vos maisons de force, comprimez, réprimez.... mais quoi que vous fassiez pour endiguer le torrent du mal, tous vos efforts ne contiendront pas sa furie ; car sa source est dans la misère et dans le travail répugnant, et ce torrent dont les eaux montent, montent sans cesse, ne s’arrêtera pas que sa source ne soit tarie.

Entendez-vous, débitants de palabres, extra -fruits du moralisme, qui tonnez si éloquemment à la tribune et dans vos saints écrits contre les passions mauvaises, — l’origine des troubles de la société n’est pas où vous voulez bien dire. Les troubles de la société ont leur cause dans l’oppression du travailleur par le capital parasite, et dans le travail répugnant. Monsieur Guizot, le puritain, a bien écrit dans son Histoire de la civilisation , que le régime constitutionnel, c’est-à-dire l’avénement des épiciers au pouvoir était le dernier mot de la sagesse humaine, en matière de constitution gouvernementale. Mais les faits se sont hâté de démentir les assertions de M. Guizot, son gouvernement modèle n’a pas tenu dix minutes contre une simple crainte du faubourg.

Le Loup de la fable, séduit par les paroles captieuses du Chien, est sur le point de se rallier à l’homme, quand il aperçoit sur le cou pelé de l’animal domestique la marque du carcan :

— Vous ne courez donc pas Où vous voulez? — Pas toujours, mais qu’importe!

— Il importe si bien, que de tous vos repas Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor....

Cela dit, maître loup s’enfuit et court encor.

S enfuit et court encore... Pourquoi cela? parce que l’asservissement du travailleur dégoûte du travail les natures généreuses.

LE LOUP

Le Loup ne refuse pas le travail par amour du far niente ; c’est le plus infatigable et le plus actif de tous les quadrupèdes ; il refuse le travail par horreur de l’iniquité qui préside à la répartition des produits du travail. Un rédacteur du Journal des Débats peut trouver très-légitime qu’un juif stupide gagne deux millions en quelques heures à agioter sur des promesses d’actions de chemins de fer, — pendant que le malheureux prolétaire des champs, qui supporte le poids du jour et de la chaleur, épuise sa santé et ses forces sans pouvoir parvenir à gagner le misérable morceau de pain noir qu’espère sa famille. Mais le Loup, qui n’a jamais été subventionné pour défendre l’esclavage ni les agioteurs, le Loup s’est toujours refusé à ces lâches concessions.

Un ex-magistrat député, que ses votes législatifs avaient fait procureur général sous la monarchie citoyenne, mais qui avait eu néanmoins le tort grave de prendre le Malherbe d’Henri IV pour le Malesherbes de Louis XVI, reprochait publiquement à l’assassin de Nangis l’indignité de sa conduite. — Que voulez-vous, répondit le coupable, la faim met le loup hors du bois. — Le loup peut travailler, riposta l’accusateur public avec plus d’éloquence que de bonheur.

— Eh ! mon Dieu, non, Monsieur le Procureur général, le Loup ne peut pas travailler à tourner la roue d’un cloutier comme un caniche. Cette destinée n’est pas dans ses attractions; et si vous voulez fausser sa nature sauvage, elle se révoltera, se tordra, vous mordra. Mais faites-lui le travail attrayant, c’est-à-dire concordant avec ses aptitudes, et il ne tuera plus.

Qui pousse le Loup hors du bois? C’est la faim. Qui lui brûle le sang, qui dévore ses os, qui lui donne la rage? La faim, toujours la faim. Les chiens des zones heureuses, où la terre fournit à tous les appétits, ne connaissent pas la rage. La rage est le privilège exclusif des contrées déshéritées du soleil l. La rage, c’est le désespoir de la faim, exalté jusqu’au paroxysme. Le Loup enragé qui se jette sur l’homme et sur tous les animaux qu’il rencontre, c’est Lacenaire, c’est Poulmann (l’assassin de Nangis), des natures sauvages et orageuses que le carcan de la misère a froissées plus douloureusement que d’autres, des monstres qui tuent pour tuer, pour se venger, pour rendre, avant de mourir, à une société sans entrailles, une petite part des maux qu’elle leur a fait souffrir.

L’horreur des surfaces brillantes et polies qui caractérise la rage, c’est l’horreur du luxe et de la richesse, dont l’insolent étalage aux montres des changeurs redouble les tortures de l’indigent affamé?

La rage est la plus épouvantable de toutes les maladies qui puissent aflli-

1. Il y a eu des cas de rage en Algérie depuis l’introduction du chien français.

ger l’espèce humaine; car elle change l’homme en brute et le fait périr dans d’atroces convulsions, que ne lui ôtent pas même la conscience de sa position désespérée. Cela veut dire que la société égoïste qui laisse périr de faim un seul de ses membres est une société criminelle et maudite , et que Dieu proportionne la grandeur du châtiment à la grandeur du crime. La misère et l’oppression changent aussi les opprimés en brutes et leur donnent du goût pour le sang et le meurtre , et leur font déchirer le cœur du maréchal d’Ancre à belles dents.

Il n’y a pas de remède contre la rage, disait-on autrefois. Cela voulait dire qu’il n’y a pas de moyens curatifs contre les maux qu’engendre la misère, et que toute tentative de répression de ces maux est inutile et absurde. Cela veut dire que la misère est une de ces maladies qui se préviennent , mais qui ne se répriment pas. Combien de fois , mon Dieu ! nous faudra- t-il donc répéter des vérités si simples à ces civilisés?

L’Irlande, l’Irlande avec ses six millions d’affamés.... savez-vous quel mal la travaille? C’est la rage? la vraie rage, la maladie sans remède, la maladie aux contagions mortelles. Oh! malheur à toi! Albion, et à tous les bourreaux d’Érin ! car c’est à toi et à tes lords qu’en ont la vengeance et la haine des fils désespérés d’Érin.... ces hommes que ta cupidité insatiable et ton orgueil inhumain transformeront en loups, et en loups enragés!

Civilisés de bonne foi, voulez-vous deux preuves foudroyantes de l’impuissance de vos machines législatives, compressives et répressives, voire de l’impuissance des billevesées économiques et narcotiques de M. le baron Dupin, le même qui enseignait le mépris des richesses aux ouvriers de Paris à mille francs le cachet? Écoutez :

Un préfet de police , qui devait avoir d’excellents renseignements sur la chose, a fixé à quarante mille le nombre des malfaiteurs que renferme en ses murs la seule ville de Paris. Or, répondez : depuis que M. Gisquet a publié ces révélations, le nombre de ces quarante mille scissionnaires , inces-

samment conjurés contre votre ordre social, a-t-il augmenté ou décru? il a augmenté, vous le savez bien tous, et augmenté en dépit de l’accroissement de l’effectif de vos municipaux et de vos sergents de ville, et si bien augmenté qu’il a fallu élargir l’enceinte de la cour d’assises de la Seine pour faire place à tous les bandits que les balayeurs de la voie publique ramassent journellement sur le pavé de Paris. Et les juges de la capitale n’ont plus suffi à juger les filoux , les grinches et les escarpes , dont les bandes innombrables se succèdent sans interruption sur la sellette du crime. Et le mal en est arrivé à ce point, que le plus fougueux admirateur de votre prétendu ordre social n’oserait pas se hasarder aujourd’hui à sortir de sa demeure, sur le tard, sans escorte ou sans arme. Et les législa-

LE LOUP

teurs de cette société modèle, qu’avaient illustrée déjà les découvertes de l’acétate de morphine, de la Nicotine, de la Digitaline et de l’acide prussique, seront obligés de prononcer, avant peu, l’interdiction absolue de la vente de l’arsénic et des allumettes phosphorées, par le motif qu’il est devenu urgent de protéger l’existence des époux ennuyeux et des pères trop tenaces à la vie, contre les abus scandaleux que font de cette poudre de succession les épouses incomprises et les fils pressés de jouir.

Vous voyez donc bien, Civilisés absurdes, que la rage est une maladie qui vient de la misère du travailleur, et qu’il n’y a pas d’autre remède contre la rage que d’augmenter les profits du travailleur, en réduisant d’autant ceux de l’improductif.

Le Progrès n’a qu’un nom dans la raison des hommes , c’est l’augmentation progressive de la part du travailleur dans le produit de son travail.

On a dit plusieurs fois que d'illustres voyageurs, de Russie, d’Abyssinie et d’ailleurs avaient eu l’heureuse chance de rencontrer en des pays lointains le spécifique de la rage et qu’ils l’avaient rapporté en France. Je ne sais pas ce qu’il y a d’exact au fond de ces nouvelles, mais j’affirme simplement de par l’analogie que la découverte du remède contre la rage est fatalement réservée à l’époque qui doit voir écraser Y infâme et se clore l’ère du paupérisme, par le triomphe définitif du principe de Solidarité.

Maintenant suivez-moi en Angleterre, patrie du Représentatif et de l’Économisme, terre foyère de toute oppression et de toute hérésie. Suivez-moi en Angleterre pour voir à quoi aboutissent les réformes qui n’ont pas pour objet l’accroissement de la part du travailleur.

Ils ont exterminé le Loup en Angleterre ; là le résultat est acquis.

Or, croyez-vous que, les loups détruits, la part de mouton soit devenue là-bas plus forte pour chacun? — pas le moins du monde, hélas!

Car on lit dans les rapports officiels du gouvernement du pays que les travailleurs d’Albion sont atteints, pendant trois ou quatre mois de l’année, d’une maladie singulière.... une maladie dont les symptômes disparaissent aussitôt que Von donne à manger aux malades! On croit même savoir que dans le seul hiver de 1846 à 1847, il est mort par la faim près de deux millions d’Irlandais. Que vous semble de l’efficacité de l’extermination des loups?

Et non-seulement l’extermination des loups n’a pas fait la part de mouton plus forte pour le peuple, mais je vais prouver que la prospérité des moutons est devenue une des causes les plus affreuses de la détresse du travailleur britannique.

Un jour donc que le duc de Sutherland avait lu avec fruit le livre d’un économiste français, nommé Jean-Baptiste Say, dans lequel livre il est écrit que toute la science de l’économie politique consiste à faire rendre le

plus fort revenu net possible à un capital donné, l’idée vint subito à ce digne et saint homme d’appliquer cette théorie charitable à ses domaines d’Écosse. Et comme ses intendants lui eurent prouvé que les moutons, qui dépensent beaucoup moins que les hommes en frais de nourriture et de logement, rapportent beaucoup plus, en revenu net , Sa Seigneurie fît abattre ses métairies et transformer ses champs en pâturages, et les malheureux cultivateurs, qui avaient trouvé jusque-là à s’occuper et à vivre maigrement sur ses terres, en furent inhumainement chassés, et allèrent grossir le nombre des vagabonds et des meurt de-faim des cités.

C’est-à-dire que l’invasion de tous les loups de la Russie et de la Suède n’aurait pas fait subir à la population rurale de la Grande-Bretagne la centième partie des malheurs que l'invasion des moutons a déchaînés sur elle !

Et l’on voudrait m’interdire à moi, homme de sens, le droit de rire jusqu’aux larmes ou de m’indigner jusqu’à la fureur des folies de cette société stupide qui a trouvé moyen de rendre la race des moutons plus meurtrière à l’homme que la race des loups! Et les délateurs gagés de la juiverie prétendraient me fermer la bouche à l’endroit des abus du droit de propriété, et m’empêcher de dire l’aristocratie anglaise coupable du crime de lèsehumanité pour avoir sacrifié l’espèce humaine à l’espèce ovine 1 Non pas, morbleu! non pas , misérables valets de juifs , vous ne me ferez pas taire que vous ne m’ayez coupé le point et arraché la langue! Midas de la finance et de l’Économisme , j’ai vu vos oreilles d’âne , et je vous les allongerai si fort que tous le monde les verra !

Après avoir considéré la question du Loup dans ses rapports avec la politique sociale, il me reste à la traiter plus particulièrement au point de vue de la chasse, c’est-à-dire au point de vue des démêlés quotidiens de l’animal avec l’espèce humaine d’aujourd’hui.

Le Loup est le plus roué et le plus audacieux de tous les ennemis de l’homme. Vivant côte à côte avec lui, il s’est instruit de sa tactique; il a étudié ses manœuvres ; il a appris à son école le grand art de la guerre. Le Lion et le Tigre, confiants dans la puissance de leurs ongles et de leurs canines, attendent fièrement que l’homme les provoque, ou bien se précipitent sur lui de prime saut quand la faim les talonne. Le Loup ne peut pas faire aussi bon marché de sa vie. La prudence et la circonspection président à chacun de ses actes, soit qu’il attaque, soit qu’il ait à se défendre; il ne se pardonnerait pas d’omettre le moindre élément de succès dans la lutte désespérée qu’il soutient contre l’homme.

Le Loup l’emporte sur le Chien par la finesse de l’ouïe, de l’odorat, de la vue, par la vigueur des muscles, par la puissance de la mâchoire, par la

LE LOUP

mémoire des lieux, par le talent de l'observation, par le génie de la combinaison stratégique. Le Chien n’a jamais prétendu lui contester cette supériorité ; car il ne se décide qu’avec peine à attaquer le Loup, et le plus terrible Chien de loup renonce promptement à cette chasse déplaisante pour le moindre coup de dent. Le Loup et le Chien, qui appartiennent à la même famille, sentent vaguement qu’ils sont faits pour s’estimer et se comprendre, et que les dissentiments politiques qui les divisent aujourd’hui ne seront pas éternels. Le Loup ne poursuit dans le Chien que le compagnon inséparable du civilisé et la sentinelle vigilante de la propriété insociétaire; il n a jamais cherché noise au Renard, qui le respecte de son côté et se garde bien de chasser sur ses terres. S’il se décide à emporter un Chien pour sa consommation personnelle , c'est que les temps sont durs ; et puis il a contre le Chien tant de motifs légitimes de rancunes! J’ai vu quelquefois trois ou quatre grands loups se récrier et s’unir pour mettre à mort un • Chien de berger, un chien de garde qui les gênait par sa surveillance incommode, et, après l’avoir déchiré, semer ses membres, ses intestins et sa tête par les carrefours les plus fréquentés du pays, pour servir d’exemple aux mutins. Il était visible que ce n’était pas la faim, mais un simple désir de vengeance qui les avait poussés à cet assassinat, puisqu’ils avaient laissé intactes toutes les parties du corps de la victime. J’ai dans mes souvenirs

de deuil deux morts de chiens d’arrêt, exécutées de cette façon cruelle, et dont un seul fut vengé.

On voit parfois aussi des braconniers aux abois s’associer et s’entendre pour en finir avec un garde-forestier ou un garde-pêche trop sévère, et

plus d’un douanier vigilant a été payé de son zèle par la balle d’un contrebandier.

Des observateurs dignes de foi m’ont affirmé avoir connu des chiens qui avaient profité de la trop grande liberté où les laissaient leurs maîtres, pour contracter alliance avec des loups du voisinage, et chasser de compté à demi avec eux. J ai quelquefois aussi entendu dire par des jugements de police correctionnelle, que des douaniers s’étaient associés avec des contrebandiers pour partager les profits de la fraude. L’histoire des bêtes est une traduction littérale de l’histoire de l’homme, et qui est placée en regard de son texte dans le même volume. Si la page de la brute est un peu moins rouge de lolie et de sang que celle de l’homme, cela provient peut-être de ce que les brutes ignorent encore l’héritage et le mariage d’argent, et n’attendent pas après la mort de leurs parents pour vivre.

Le Loup , reconnaissant envers la nature, a grand soin de cultiver les brillantes qualités qu’il a reçues d’elle. La Louve, modèle de tendresse maternelle, apprend à ses petits, dès l’âge le plus tendre, à détester l’espèce

L’ESPRIT DSS RÈTES.

Tous les bandits.

humaine et à se défier de ses pièges. Elle leur dit la portée et la détonation de l’arme à feu. Elle leur recommande surtout de respecter les oies et les agneaux du voisinage, afin de ne pas trahir, par une démarche inconsidérée, le secret de leur domicile. Elle-même va leur chercher au loin, à deux ou trois lieues quelquefois, la nourriture de chaque jour, un quartier de cheval mort, un mouton, une chèvre. Quelquefois elle se fait accompagner dans ses expéditions de nuit et de jour par un vieux loup dont elle réclame l’aide, moyennant promesse de partage dans le butin. Les loups comme les bandits et les corsaires, observent entre eux les lois de la discipline et de la stricte équité. Ils sont esclaves de leur parole. On n’a jamais vu de querelles ni de procès éclater dans une société de loups en commandite, à

LE LOUP

On voit aussi parfois des braconniers.

1 occasion de la répartition des dividendes. Néanmoins , le vieux loup commence généralement par se servir.

La Louve apprend encore à ses louveteaux à emboîter le pas , c’est-à-dire à marcher à la file les uns des autres, du même train, et à placer dextrement leurs pattes dans l’empreinte de la patte de celui qui va devant. J’ai rencontré un jour, dans le rude hiver de 1829 à 1830, six grands loups qui traversaient ainsi la Loire à pied sec, les uns derrière les autres et le pas dans le pas. Vous auriez juré, à examiner leur trace sur la neige, qu’il n’était passé qu’un seul loup. Les chasseurs expérimentés et les piqueurs ne se trompent pas à ces apparences. Ils scrutent attentivement l’empreinte et ils finissent par y reconnaître le nombre exact des bêtes qui sont sur pied.

Vous lirez dans une foule d’auteurs plus ou moins dignes de foi que les loups observent la même tactique quand ils ont à passer une rivière où un fleuve, et qu’ils nagent tous à la suite les uns des autres, en se tenant par la queue. J’avouerai n’avoir pas été témoin oculaire du fait, ce qui n’est pas une raison pour que je le déclare controuvé.

1 II n’est personne qui n’ait entendu plus ou moins parler du Loup Blanc; il n’est pas de pays de loups où l’on ne connaisse le Loup Noir. Le Loup Noir, qui fut très-commun jadis dans le nord de la France, en Normandie et en Picardie notamment, n’est pas même une variété de l’espèce, et sa couleur n’est qu’un accident. Toutes espèces grises sont sujettes à virer au blanc et au noir, par la raison fort naturelle que le blanc et le noir sont les éléments du gris. Mais qu’on ne s’y trompe pas, la tendance d’une espèce quelconque à changer de couleur est une démonstration de sa domesticabilité.

La Louve met bas au mois d’avril; elle porte soixante jours, comme la Chienne. La portée est quelquefois de dix petits, plus communément de cinq. Elle choisit pour demeure les hautes bruyères, les houx, les fourrés épineux de la forêt. Les petits conservent le nom de louveteaux aussi longtemps qu’ils ont besoin pour vivre de l’assistance de leur mère. On les appelle louvarts quand ils ont atteint l'âge de quatre à cinq mois, c’est-à-dire quand ils sont en état de gagner leur vie. Mais la mère ne les abandonne pas encore; elle ne se résigne à se séparer d’eux et à les lancer dans le monde qu’autant que leur éducation est parfaitement achevée et qu’elle les suppose lestés d’assez d’expérience pour pouvoir se tirer sans trop de peine des passes épineuses dont la carrière de tous les loups est semée. C’est merveille de voir comme dès la lin d’août, à l’époque où commencent les tribulations des louvarts, ces jeunes animaux font déjà preuve d’intelligence, de savoir et de vigueur. J’ai vu des portées de louvarts se faire battre six heures de suite dans la même enceinte, sans qu’il en débuchât un seul, bien que les chiens donnassent presque continuellement à vue. C’était un change perpétuel. Celui-ci avait-il couru une demi-heure et se sentait-il épuisé , que celui-là accourait aussitôt pour s’offrir volontairement au change et laisser à son frère le temps de réparer ses forces ; et chacun d’arriver à son tour pour subir la corvée redoutable, pendant que la pauvre mère, éperdue, coupait et recoupait incessamment la chasse, essayant d’attirer la meute sur sa voie et de l’entraîner tout entière, par une pointe habile, bien loin du théâtre du combat. Il n’est guère de Joups de France qui ne doivent la conservation de leur existence à quelqu’un de ces actes admirables de charité fraternelle et maternelle. Par malheur, quand le laisser-courre prend l’allure que je viens de décrire, rien n’est plus facile que d’avoir raison du louvart par les armes. Il suffît pour cela de pénétrer

sous le buisson et de suivre les chiens; la pauvre bête, n’ayant pour champ de manœuvre qu’un espace fort restreint, est condamnée à passer tôt ou tard au bout du canon du tireur qui s’est posté sous bois. J’ai été témoin plus d’une fois dans ma vie d’assassinats de ce genre. Encore, si je m’étais toujours borné au rôle de spectateur inoffensif!

La chasse du Louvart est la plus animée peut-être de toutes les chasses à courre, la meute chassant presque toujours à vue. La chasse du Grand Loup est, au contraire, la plus pénible et la plus difficile de toutes. Mais n’anticipons pas sur les événements; continuons notre étude.

Les gouvernements, qui ne savent d’autre moyen de remédier aux crimes engendrés par le paupérisme que de doubler l’effectif de leurs gendarmes, et qui n’ont pas su ouvrir un essor utile aux brillantes facultés du Loup, pas plus qu à celles des Mandrins et des Lacenaires, ayant donc été forcés de mettre les oreilles du louveteau à prix, beaucoup de gens dans les campagnes ont été alléchés par la prime et se sont adonnés à la destruction de 1 espèce. On reconnaît facilement la présence d’une portée de louveteaux dans le voisinage, aux ossements de mouton qui tapissent le sol des clairières, où la jeune famille vient prendre ses ébats la nuit, au sortir de son tort; mais 1 enlèvement de la portée ne laisse pas quelquefois que d’être

La mère n est jamais bien loin de ses petits, et elle n’est pas d’humeur à se laisser priver de sa progéniture sans la défendre. Cependant, en ces sortes de conflits, 1 amour maternel l’emporte encore chez la louve sur le désir

dans leur gueule et allant le cacher bien loin dans la forêt, puis revenant à la charge pour continuer la même manœuvre jusqu’à restitution complète de la part du larron. Or, les destructeurs de louveteaux, qui sont au courant des procédés de ces pauvres mères, savent mettre à profit la durée des intervalles qui s écoulent entre chaque voyage, et, moyennant un léger sacrifice, ils finissent toujours par sauver la majeure partie de leur butin. G est par le même moyen, rapporte la légende du Bengale, que les dénicheurs de tigres réussissent à se procurer de jeunes individus de cette famille et à échapper à la dent meurtrière de la Tigresse. Ici, par exemple, le ravisseur a g and soin d éviter la rencontre de la mère, qui ne serait pas d aussi bonne composition que la Louve, et sa tactique consiste à semer les nouveau-nés sur sa route, afin d’occuper la mère pendant l’espace de temps qui lui est nécessaire pour gagner un lieu de sûreté. La perte de ses enfants a souvent produit sur la Louve les mêmes effets que la prolongation indéfi-

nie d’un jeûne trop rigoureux. On en a vu tomber dans de violents accès de rage à la suite de ce coup cruel. Mais les civilisés ne veulent pas même tenir compte à la pauvre bête de l’excuse du désespoir.

Gomme tous les animaux doués d’un odorat subtil, comme le Chien, comme le Renard, le Loup n’attaque jamais sa proie qu’en se glissant sous le vent, pour que les émanations de son corps et le bruit de sa marche n’arrivent pas jusqu’à elle. Je ne sais quel auteur a écrit que le Loup, en quête de victime, avait soin de s’humecter la patte avec la langue pour assourdir son pas

La saison de l’année où le Loup est le plus redoutable est celle des brouillards, qui font du jour la nuit, et permettent à l’audacieux de se glisser, sans être aperçu, jusque dans les basses-cours et dans les bergeries de la ferme. Les assassins et les escrocs de la capitale considèrent aussi les jours d’épais brouillards comme jours de bonnes fortunes. Le lendemain de ces jours-là, les dalles de la Morgue offrent d’habitude une plus riche collection de cadavres que la veille, ce qui force les journaux, organes de la prospérité croissante, à signaler une recrudescence déplorable dans la monomanie du suicide. Je ne sais pas pourquoi quelques auteurs ont rangé le Loup et le Renard dans une certaine classe de canins nocturnes, sous prétexte que ces bêtes-là ne chassent que de nuit. Le Loup et le Renard chassent parfaitement de jour quand ils peuvent.

Le Loup a mis de temps immémorial en pratique le principe de l’association, secret de toute puissance. C’est lui qui a inventé la chasse à courre et le procédé des relais. Il n’est pas de quadrupède capable de lutter avec lui pour la vigueur du jarret. Les Loups de l’Amérique du Nord vivent presque exclusivement de la chair des daims, qu’ils forcent en quelques heures. Qu’un Sanglier, un Cerf ou un Chevreuil ait été blessé par un coup de feu dans nos forêts, il ne tarde pas à devenir la proie du Loup. En Lorraine, pays de grandes forêts, où le Sanglier est encore commun et où l’on en fait une grande destruction par la neige, il arrive fréquemment que les chasseurs sont obligés d’abandonner une tête blessée que la nuit ne leur permet pas de suivre au sang ; le lendemain matin, quand ils reviennent sur les lieux pour reprendre leur tâche, ils trouvent le plus souvent la besogne faite et la bête aux trois quarts dévorée. Les loups de Lorraine m’ont paru singulièrement friands de la chair du Sanglier. Il est rare de n’en pas rencontrer quelques-uns en embuscade dans le voisinage de la bauge où la Laie abrite ses marcassins. Aussi la Laie a-t-elle grand soin, comme on a vu, d’établir autour de sa demeure un cordon respectable de bêtes de compagnie. Je sais une ville de la Meuse où trois Loups vinrent flâner une nuit jusqu’à la porte de la maison d’un chasseur, chez lequel avait été déposé

LE LOUP

un sanglier tué le jour même, et que l’on avait amené là en le traînant sur la neige, à défaut d’autre moyen de transport.

Le Loup se prend rarement aux pièges, traquenards ou fosses à bascule. Quand il est pris au traquenard, il n’hésite pas à se couper la patte prisonnière. Il est à peu près impossible de l’empoisonner, car la bête soupçonneuse n’attaque guère que la charogne qui a été préalablement entamée par les chiens ; et semer des gobbes empoisonnées pour le Loup, c’est encore s’exposer à faire périr plus de Chiens que de Loups. Offrez au Loup, au milieu du bois, un cadavre de Cheval, de Vache, de Brebis, il n’y touchera pas. Il sait mieux que vous le lieu désigné par l’autorité pour servir de Montfaucon à la localité, et il se doute que c’est à son intention que vous avez enfreint l’arrêté municipal en créant, de votre chef, une succursale au dépôt officiel de la voirie. Mais si vous voulez que le Loup donne à cette charogne, faites-la traîner par le bois, par les champs, ramenez-la près de votre domaine, enfouissez-la à moitié dans une fosse de votre verger, de votre enclos ; tâchez, en un mot, de convaincre le Loup que vous tenez énormément à soustraire le cadavre en question à sa voracité, c’est le moyen presque infaillible de lui donner envie d’y goûter. Ce Cheval, qu’il aurait laissé pourrir dans le bois sans même oser en approcher, il viendra le déterrer sans appréhension sous vos fenêtres, parce qu’il est bien persuadé qu’en le plaçant là vous ne songiez pas à lui. L’amorce sera plus puissante encore et le charme plus complet, si vous avez pris la précaution de faire mordre d’abord les Chiens dessus. Disposez maintenant vos batteries, deux ou trois canons de fusil de fort calibre, chargés de chevrotines, convergeant dans la même direction, vers la place que devra occuper le Loup en travail de déglutition, et à la hauteur de 60 à 70 centimètres ; établissez une communication entre le cadavre enfoui et votre poignet, par le moyen d’une ficelle, et faites feu de toutes vos pièces à la fois, au moment où vous sentirez la secousse. Voilà le procédé le plus simple et le plus infaillib* pour la destruction du Loup. C’est aussi le procédé le plus usité en France. Il y a pourtant ici une précaution à prendre : le Loup ne mâche pas comme le Chien, il déchire sa proie et la boit pour ainsi dire ; il se précipite avec fureur sur l’appât, tire à lui le morceau qu’il a mordu et l’emporte au galop à quinze pas de là, pour le dévorer en sûreté ; et puis, c’est un nouveau voyage. Si donc vous étiez endormi à l’instant où la secousse de la ficelle vous a averti de la présence de l’ennemi, vous devez vous assurer que la bête est encore là, avant de presser votre triple détente; sans cette information préalable vous seriez exposé à frapper dans le vide.

L’extrême voracité du Loup, qui symbolise les appétits ardents des tempéraments de cours d’assises, n’a cependant pas la puissance de lui faire

enfreindre les lois de la prudence. Il demeurera une semaine entière affamé plutôt que de toucher à la proie dont il se défie. Aussi, quand il a trouvé une belle occasion de satisfaire son appétit, répare-t-il admirablement le temps perdu. J’ai vu deux loups retirer à eux seuls, du fond d’une mare vaseuse et escarpée, le cadavre d’une jument énorme, qui pesait assurément plus de 350 kilogrammes, puis l’amener sur la berge et en manger la moitié'en moins de deux ou trois heures. Comment des animaux qui ne pèsent pas plus de 50 kilogrammes chacun peuvent-ils absorber en quelques heures près de 200 kilogrammes de nourriture ? L’explication du mystère est facile. Le Loup a la. faculté de rejeter par la gueule toute la nourriture qu’il a prise, et il en use pour prolonger indéfiniment ses repas. Pour le Loup, ce qui est digère n est pas perdu, et il enfouit volontiers, en prévision des mauvais jours, ce qu’il a déjà mangé une fois. Ainsi faisaient les illustres gourmands de Rome, la sensuelle cité bâtie par les enfants de la Louve. Les Piusses, ces braves soldats qui mangent avec délices les chandelles qu’on leur confie pour un autre usage, les Russes et les Cosaques, émerveillés des prodiges de notre industrie culinaire, ont ressuscité, en 1814, le procédé du vomitoire. Un anglophobe, digne de foi, m’aflirme que cette pratique ignoble, excusable seulement chez le Loup, qui ne peut pas toujours compter sur la pitance du lendemain, ne manque pas de partisans de l’autre côté du détroit. Le peuple qui a inventé le rôti à l'étouffée, la soupe à la tortue et la blanquette de veau aux confitures, le peuple qui fait infuser dans le bordeaux du poivre et du gingembre est capable de tout.

La haine, qui rend impitoyable et aveugle, a été jusqu’à faire un crime au Loup des moyens désespérés auxquels il a quelquefois recours pour tromper la faim cruelle. Comme on a vu que, dans ces jours de famine, le Loup était réduit à manger de la terre, on en a conclu que, lorsqu’il s’emplissait de cette substance peu nutritive, ce n’était que dans le but d’accroître la pesanteur de son corps, afin d’avoir plus d’abatage pour écraser les grands animaux qu’il attaque, comme le bœuf et le cheval.

Et comme il n’attaque pas toujours le taureau par les cornes, on l’a, à ce propos, accusé de lâcheté. J’ai quelquefois entendu traiter de même les Kabyles et les Arabes d’Algérie d’assassins et de lâches, sous prétexte que ces barbares, qui n ont ni canons ni tactique, s’embusquaient dans les ravins pour tirer sur nos troupes, au lieu de les attaquer de front. Qui n’a pas ouï parler de la poltronnerie du Loup, une calomnie atroce ?

Non, le Loup n’est pas poltron; il n’aime pas à exposer inutilement sa vie, c’est vrai, mais c’est là de la sagesse et non de la couardise. Les contrebandiers et les corsaires ne sont pas des lâches parce qu’ils évitent d’en venir aux mains avec des ennemis trop supérieurs en nombre. Le courage

en pareil cas, serait duperie. Le Loup ne s’est jamais donné pçmr aspirant à la succession d’Amadis de Gaule ; ne lui demandons pas plus qu’il ne nous a promis.

Le vrai courage se caractérise par le sang-froid en présence du péril; or je ne connais pas un animal qui montre plus de sang-froid dans le péril que le Loup, et c’est précisément pour cela que la chasse du Loup est si intéressanté et si pénible.

Tous les ans, l’administration fait faire d’immenses battues pour la destruction des loups. Tous les tireurs, tous les paysans sont convoqués pour prendre part à l’opération, les uns pour garder les passages, les autres pour traquer la forêt. Pourquoi ces grandes battues, exécutées par un si grand concours de gens intéressés à l’extermination des loups ont-elles si rarement un résultat utile ? G’est que le silence n’est pas la vertu des chasseurs de hasard, et que le silence dans la marche est la première condition de succès pour la chasse du loup. G’est que les loups, qui se tiennent constamment à l’écoute et qui ont eu vent ou bruit de la position des tireurs, n’ont garde de se diriger du côté du péril, et finissent par se dire : Voilà des gens qui ne crieraient pas si haut s’ils étaient armés, c’est donc de leur côté, du côté des rabatteurs, qu’est la voie de salut. Et, au lieu de fuir devant les rabatteurs, les loups rebroussent tranquillement sur eux, et la chasse est manquée.

Ainsi tombe d’elle-même cette accusation ridicule de poltronnerie dont l’ignorance a entaché longtemps la réputation du loup.

On m’objecte que les loups ne rebroussent pas systématiquement comme les sangliers et les brocarts, et que les battues réussissent presque toujours, au contraire, quand elles sont bien conduites. Gela est vrai, surtout pour les loups sans expérience , mais de ce que les loups sont sur pied à la première voix des rabatteurs, concluez à leur excessive défiance, non à leur poltronnerie.

J’ai presque honte de donner place, dans un écrit sérieux, à cette multitude de calomnies stupides que la malignité de l’espèce humaine a entassées sur le compte du Loup. Que de chapitres, mon Dieu, à ajouter à l’histoire des erreurs de l’esprit humain, dans ce que les hommes ont écrit sur les - hôtes !

Si je vous disais qu’ils ont osé affirmer que le Loup, abusant du caractère étourdi et aventureux de la chèvre , abordait celle-ci une branche de saule à la gueule, et qu’il l’attirait, à l’aide de cet appât trompeur, jusqu’en un lieu solitaire où il la dévorait...

Et qu il y avait en Algérie une espèce de loups qui guettaient les pêcheurs sur le bord de la mer et qui les obligeaient, sous peine de mort, à. partager avec eux les produits de leur pêche. D’abord il n’y a jamais eu aucune

J’ai vu deux loups.

espèce de loups en Algérie; il y a eu des éléphants, mais ce n’est pas la même chose; et ensuite les loups se soucient autant de poisson qu’un poisson d’une pomme. Ils ont aussi parlé d’une autre espèce de loups qui entraient en plein jour dans les villes sans se faire annoncer, et faisaient main basse sur tout le bétail qu’ils y rencontraient. J’ai déjà fait observer que ces habitudes familières rentraient plutôt dans les mœurs de l’Hyène et du Chacal que dans celles du Loup. Je soupçonne 1 Hyène d’avoir fait beaucoup de tort au Loup dans les saintes Écritures et dans l’histoire ancienne; l’Hyène, dont il a été écrit qu elle imitait la voix du berger a s’y méprendre, et qu’elle appelait les chiens par leurs noms pour les dévorer.

J’en passe et des meilleures. La calomnie de l’homme a poursuivi le Loup

LE LOUP

A l’aide de cet appas trompeur.

au delà du trépas. On a attribué à sa dépouille la propriété singulière de faire naître la vermine dans les peaux de brebis par le simple contact. On a dit qu il était impossible de tirer un accord de deux cordes d’instrument faites d intestins de loup et d intestins de brebis; enfin, ils auraient vu des tambours de peau de brebis éclater à distance par l’effet du son produit par un tambour de peau de loup.

Lactance, le pieux Lactance, a essayé de justifier l’étymologie du mot lupanar. L auteur du Traité de la véritable Sagesse n’eût pas entrepris cette tâche, s il eût été plus rempli de son sujet.

Les anciens attribuaient aux simples émanations du Loup la vertu de faire avorter les juments et de rendre les génisses stériles. Dans les hiéro-

glyphes égyptiens, la stérilité est figurée par une Jument qui foule aux pieds un Loup.

Les prophètes de l'Écriture sainte comparent fréquemment le Loup aux tyrans rapaces, aux rois de Syrie et de Babylone. L'analogie eût été plus exacte entre le Loup et le rebelle qui brave la tyrannie.

Hélas ! la simple histoire du Loup, l’histoire naturelle du Loup, était déjà bien assez chargée de crimes, sans qu'il fût nécessaire de la noircir encore de méfaits imaginaires. Le Loup mange l’homme et les animaux chers à l’homme. Le grief suffisait, ce me semble, pour justifier la haine que l’homme lui a vouée.

Le Loup mange l’homme, c’est vrai, mais qui est-ce qui a habitué le Loup à se nourrir de chair humaine, sinon l’homme lui-même, l’homme qui convie depuis tant de siècles les animaux carnivores aux curées des batailles? Mais les loups ne se mangent pas1, et ils auront toujours cet argument terrible à rejeter à l’homme qui tue son semblable et qui le mange. Je défie l’histoire de me citer un crime de bête dont l’homme ne lui ait pas d’abord donné l’exemple. L'homme invente, l’animal copie.

Consultons l’histoire des loups célèbres de France; elle fourmille de preuves à l'appui de cette haute vérité. Les chroniques du dix-neuvième siècle font mention d'une invasion épouvantable de loups enragés qui ravagèrent le pays en 378. Eh bien! rappelez-vous, c’était le temps où les Normands couvraient la France de sang et de funérailles. L'histoire du Loup Courtaut se rattache aux malheurs effroyables du règne de Charles YI, au temps où l’Anglais tenait Paris; celle de la bête du Gévaudan, qui fit périr tant de gens, à l’époque du funeste traité de 1763, qui consacra la ruine de notre puissance coloniale et le triomphe de l’Angleterre. Les loups qui envahirent la France en 1814 venaient de la Russie et de l’Allemagne, à la suite des armées que l’or de l’Angleterre avait coalisées contre nous. Je n’invente pas, je raconte; ce n’est pas de ma faute si les deux fléaux se tiennent, si les triomphes d’Albion ont toujours pour corollaire obligé un débordement de loups en France.

Ces derniers loups, les loups de Moscovie étaient les frères et les cousins de ceux qui, en 1812, dans un gouvernement de l’intérieur, attaquèrent un dér lâchement de quatre-vingts soldats russes qui changeaient de cantonnement, les tuèrent et les mangèrent tous. Néanmoins, ces guerriers vendirent chèrement leur vie ; car on trouva le lendemain plus de deux cents cadavres de loups sur le champ de bataille, au milieu des uniformes et des fusils brisés,

1. Tl serait plus exact de dire que les loups ne se tuent pas entre eux pour se manger, car on a plus d’an exemple de loups affamés qui, renconU’ant le cadavre d’un camarade, lui ont donné leur .estomac pour tombeau,

LE LOUP

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nar hi T f°iS’ SanS motif > Sans Pr°vocation aucune,

par lub e, par désœuvrement. C’est lui-même, le mangé, qui raconte le fait

garde auTZ^011 “* 7^ * rencontrer chez ^ banquiers des chiens de garde qui vous dévorent pour un oui ou pour un non, et qui seraient peut-

duite r7embarraSSeS de donner une explication satisfaisante de leur cousu ê haut r^’,eS qU’UDe meUte prindère- «ui P—it le frais

sur le haut de la terrasse de Saint-Germain, avisa un charmant petit chien

a taille et de la couleur d’un lièvre qui folâtrait innocemment sur le pont Pecq. Fondre sur la pauvre bête, la déchirer, la broyer, fut pour cette troupe sans entrailles l’affaire de deux minutes. Quelques-uns des coupables essayèrent de se justifier en affirmant qu’ils avaient été abusés par une resemblance fâcheuse; mais l’excuse ne fut pas admise, et l’équipage fut long-

temps à se relever de cet échec moral. Un Chien peut se tromper de l’œil comme tout le monde de l’odorat, jamais.

Le Chien est sujet, comme le Loup, à la rage; le Chien mord plus d’enan s et tue chaque année plus de moutons que le Loup. M. le baron Dupin qui était un homme tres-précieux pour ces sortes de renseignements, a dû écrire un traité li-dessus. Le Chien abandonné à lui-même n’est guère moins redoutable que le Loup pour tout son voisinage. Or, tout cela empêche-t-il le Chien d etre le plus précieux de tous les amis de l’homme et le premier élément du progrès de la société humaine ? Non, sans doute ; eh bien 1 alors, s U ne s agit plus entre le Loup et le Chien que d’une simple différence

d éducation, ne condamnez pas le Loup avant de savoir ce qu’il y a au fond de son caractère de bon et de mauvais.

Ce n’est que tout récemment, et bien longtemps après avoir publié pour

a première fois les lignes qui précèdent, que j’ai appris par l’histoire des

Classes de Chantilly qu’un piqueur du prince de Condé avait dressé un Loup a I otlice de limier. F

ln grand veneur de la Dordogne, M. P.... d’Eaub..., eut en sa possession, ans ces dernières années, une louve noire, native de ce département, qu'il

avait prise au liteau et fait élever dans la société de ses jeunes chiens en

toute liberté. Il l’avait menée de très-bonne heure à la chasse avec son équipage, et ce noble exercice paraissait avoir le plus vif attrait pour elle. Son courre de prédilection était celui du lièvre, dans lequel elle déployait beaucoup de finesse et de ruse. Quant à ce qui était du Loup, elle en marquait très-bien les plus vieilles voies, mieux que pas un limier; mais elle n’en faisait pas suite et se conduisait mollement sur l’animal debout. Elle ne dissimulait d’ailleurs en aucune circonstance sa répugnance extrême à s’adjoindre aux persécuteurs de ses frères malheureux. Une fois même, il lui arriva de quitter la partie et de planter là l’équipage, qui était en déplacement à trente lieues de chez elle, sur ce qu’elle apprit que l’expédition n’avait pas d’autre but qu’une grande chasse au Loup. Et elle donna en cette occasion une belle preuve de l’esprit de conduite et de la vigueur de jarrets qui sont dans son espèce, faisant ces trente lieues, en quelques heures de nuit, pour regagner son domicile ; traversant un pays inconnu et hostile, passant deux grands fleuves à la nage, la Garonne et la Dordogne, et soupant en route d’un mouton rencontré par hasard.

C’était une bête charmante, pleine d’entrain et de gaieté, et qui semblait se plaire beaucoup dans la société de ses camarades de chenil, envers lesquels elle était prodigue de caresses et de câlineries. Mais la plupart se souciaient peu de répondre à ces manifestations sympathiques. Quant à des avances plus sérieuses, un seul ne les repoussa pas, un vendéen de haute taille et de sang noble, supérieur, par son éducation, aux préjugés de caste. Et de cette mésaillance naquit une magnifique portée de louveteaux noirs pur sang, qui annoncèrent dès le plus bas âge des dispositions si peu sociables, que leur maître dut se résigner à les faire occire pour raison de sécurité publique. Il faut dire aussi que la mère, bien que soustraite de bonne heure aux influences pernicieuses des conseils et des exemples de la famille, n’en avait pas moins rapporté du liteau des principes déplorables en matière de droit de propriété, tant sont vivaces, hélas, les premières impressions de l’enfance. C’est ainsi que jamais ni remontrances amicales, ni fustigations énergiques ne parvinrent à triompher de la funeste passion de la bête pour la chair de la volaille et du mouton peu cuit, dont elle avait sucé l’amour avec le lait. Elle confessait naïvement, à qui voulait l’entendre, que sa passion pour le vol était plus forte qu’elle, ce qui fut peut-être cause que son propriétaire en fit don à quelqu’un qui demeurait loin de lui.

Les détails authentiques qu’on vient de lire sont extraits d’une lettre écrite de Bordeaux, à la date du 5 mars 1858, et adressée par un éminent veneur de la cité illustre à l’un de ses amis.

Mais toutes ces démonstrations de la possibilité du ralliement harmonique du Loup à l’homme seraient parfaitement inutiles, s’il était prouvé que les

LE LOUP

fameux chiens de traîneau du pôle arctique sont des loups véritables. Et j’ai à citer beaucoup d’autorités considérables en faveur de cette opinion, qui est la mienne.

Ainsi le capitaine Ross, qui eut tant à se louer des bienfaits de l’espèce, écrit en propres termes « que leur tête est celle du Loup, et leur queue celle du Renard; ils ont aussi, ajoute- t-il, le hurlement du Loup, » On sait que la queue fourrée du Renard diffère peu de celle du Loup, surtout dans les pays du Nord.

Le capitaine Parry corrobore ce témoignage, disant :

« Ils n’aboient pas, mais ils ont un long hurlement mélancolique comme les loups; ils sont toujours à grogner et à se battre.... Leur anatomie est exactement celle du Loup. »

Le même voyageur manifeste sa surprise de voir la plupart de ses chiens déserter fréquemment le navire pour voisiner avec les loups des alentours et demeurer plusieurs jours absents. Il a observé également que la meilleure manière de diriger les attelages de ces bêtes, qui comptent quelquefois douze tireurs, était d’interpeller directement le chien de tête, et de faire appel par la parole à son co orage et à son intelligence. Il réprouve l’usage du fouet, qui n’est bon qu’à mettre le désordre dans les rangs de l’équipage, parce que chaque bête qui se sent piquée ne manque pas d’attribuer le coup à sa voisine et riposte par un coup de dent. Or, je tiens de l’illustre dompteur de bêtes, Martin, qui était parvenu à dresser à la voiture un couple de loups de France, que ces animaux obéissent parfaitement à la parole de leur maître, mais ne peuvent entendre siffler le fouet sans éprouver le besoin de se colleter violemment. Il me semble difficile de ne pas trouver dans cette similitude de sensibilité entre le Loup de France et le Chien de poste du pôle arctique une nouvelle présomption en faveur de l’identité des deux espèces.'

Enfin, cette opinion de l’identité du Loup et du Chien de poste du Nord était aussi celle de mon pauvre ami Louis Bellot, mort naguère, mort si jeune de son ardent amour du péril et de l’inconnu. Le lieutenant Bellot, qui avait vécu plusieurs années dans la société de ces bêtes, et qui en avait eu plus d’une à son service, m’a positivement affirmé que le type de cette espèce boréale se rapprochait de celui du Loup à s’y confondre : même physionomie, même robe, même voix, mêmes allures, avec une tendance plus accentuée vers le cannibalisme (passion de la chair des siens). Même pour éclaircir la question, le voyageur avait parlé de me ramener un sujet à son prochain retour.... On sait quelle catastrophe horrible emporta la promesse, et brisa dès le début une carrière qui s’annonçait si active, si belle. A l’âge où d’habitude les jeunes gens de nos écoles achèvent leur troisième, l’in-

trépide Bellot avait déjà reçu le baptême du sang sous les murs de Tamatave, là-bas vers le tropique du Capricorne, de l’autre côté de l’équateur. Et sa blessure heureuse, glorieusement récompensée, nous avait paru à tous, et à lui comme à nous, la marque visible de l’élection du sort qui le prédestinait à une haute fortune. Quel soldat, quel marin n’eût pas, en effet, envié pareille chance, d’avoir à dix-sept ans le corps percé d’une balle qui ne vous laisse d’autre trace de son passage qu’un ruban rouge sur la poitrine. Le présage fut trompeur, hélas ! et la mort, qui avait laissé échapper sa proie sous les mangles de la zone torride, se hâta de la ressaisir sous les glaces du pôle.

Aucune fin prématurée n’a excité de regrets plus universels que celle de Louis Bellot, à qui la patrie du capitaine Franklin, reconnaissante, a érigé un monument funèbre parmi ceux de ses plus illustres morts. Le journal de voyage du jeune lieutenant de vaisseau a été publié depuis par les soins de sa famille. Le nom de l’auteur de Y Esprit des bêtes se trouve cité plus d’une lois dans cette œuvre, où j’ai vu que mon souvenir revenait de temps à autre à la pensée du voyageur, et que nos esprits étaient frères.

Je disais donc que si le Chien des Esquimaux n’était qu’un simple Loup, mon entreprise de la réhabilitation de l’espèce aurait grande chance d’être couronnée de succès.

Je sais des forestiers très-instruits et très-judicieux à qui l’on n’ôteraitpas de la tête que c’est la ruine du Loup qui a entraîné celle des forêts de la France. « Où est le temps, disent-ils, où la peur salutaire du Loup retenait dans le devoir les enfants et les femmes, la vraie peste des forêts 1 »

Où le sang-froid, l’intelligence et la vigueur du Loup brillent de tout leur éclat, c est dans le laisser-courre, quand il a derrière les talons cent chiens qui le harcèlent. Posons d’abord, comme règle générale, qu’on ne force pas le Grand Loup, et qu’il faut de toute nécessité recourir à l’aide du fusil quand on veut en finir avec lui. Il y a des louvetiers qui ont chassé le Loup pendant cinquante ans et qui avouent n’en avoir jamais pris un seul à la lorce des jarrets de leurs chiens. Bien entendu qu’il n’est pas question ici de lévriers. Le lévrier qu’on emploie encore à la chasse du loup, en Russie et en Pologne, a existé autrefois çn France j mais il y a bel âge que la race a disparu.

Chaque épisode de la chasse du loup présente sa difficulté spéciale. C’est déjà un travail épineux que de détourner l’animal, c’est-à-dire de reconnaître l’enceinte qu’il habite dans le moment actuel ; et, l’enceinte reconnue, reste à savoir s’il est au liteau ou sur pied. Le liteau est le gîte que le Loup se taille dans le fourré, dans les hautes bruyères. Les endroits qu’il affec-

LE LOUP

lionne s’appellent ses demeures . Quand il n’a fait que se reposer en passant

dans le taillis, on dit en parlant des endroits où il a laissé l’empreinte de son corps : Il a fîdtrè par là.

Le Loup qui rentre fort tard au buisson est encore sur pied la moitié du temps, quand le piqueur vient faire le bois. C’est là ce qui rend l’opération si difficile. L’animal a en effet un tact exquis pour reconnaître l’approche de 1 ennemi. Vous avez vu tout à l’heure ce Loup qui a laissé passer sans mot dire, et sans bouger de place, une armée de paysans et de paysannes se rendant au marché ; il a même eu l’imprudence de s’asseoir à cinquante pas de la bande et de la regarder défiler, sans s’inquiéter des criailleries des chiens. C’est qu’il savait parfaitement qu’il n’avait rien à redouter de cette plèbe inoffensive. Maintenant voici venir un piqueur accompagné d’un » unique limier. Attention ! là est le péril. En effet, le limier a reconnu l’entrée du Loup dans le buisson ; mais, dans son ardeur, il a laissé échapper un

f maigre sifflement de narines...; or, en voilà assez pour que le Loup, qui est à 1 écoute à trois cents pas dans l’épaisseur du taillis, juge prudent de déguerpir et de s’enfuir à toutes jambes, à cinq ou six kilomètres de là. Encore une fois, je vous le répète, c’est là de la sagesse, et non de la couardise.

Mais enfin, voici le Loup rembûché ; le limier qui l’a reconnu est un chien discret et sage comme 1 ennemi auquel il a affaire, et qui se contente de peser sur la laisse pour indiquer la rentrée. Les veneurs sont apostés autour de 1 enceinte, les relais disposés au loin. On a été frapper à la brisée avec quatre chiens d’attaque ; les voici sur la voie : « Harlou, là, mes bellots 1 » la bête part, la fanfare joyeuse a sonné le lancer. En avant, piqueurs et veneurs! si vos chevaux ont du fond et vos chiens du jarret, on le saura bientôt.

La bête a débuché au petit trot pour ménager ses forces ; elle pique droit devant elle; cest un vieux loup vraiment.... Vingt chiens de plus à la bête. Sonnez, sonnez, fanfares.... le bien aller .

Le Loup ne s émeut pas du bruit; iLcontinue sa pointe. — Deux piqueurs pour gagner les devants et le faire rebrousser! — C’est très-bien, mais, par malheur, le Loup a entendu le bruit et la direction de la cavalcade ; un temps de triple galop à son tour, et les piqueurs arrivent juste pour voir détaler la bête au petit trot, avec une légère avance de deux ou trois cents pas; elle a modéré son allure aussitôt qu’elle a reconnu qu’il était inutile de se presser, et elle s’assied un moment pour observer les lieux et jouir à son tour du plaisir de se voir chasser.

La meute fait toujours rage au loin : c’est une voie si facile à suivre que celle du loup, malgré sa froideur! Toujours tout droit, point de défauts à craindre, point de change à dépêtrer. Toujours tout droit, c’est bien dit; c’est

Néanmoins ces guerriers vendirent chèrement leur vie.

la ligne la plus courte pour les loups tt les chiens, mais pas pour les veneurs, les piqueurs, les tireurs, la seule espèce dont le loup ait souci. Toujours tout droit, et l’on est sûr de rencontrer bientôt des collines abruptes, des fondrières, des vignes, des prés marécageux, une rivière, deux rivières, deux obstacles que les loups traversent ou surmontent plus lestement que les chevaux. Toujours tout droit, et, au bout de deux heures de chasse, les chiens, dépaysés, ne savent déjà plus qui les mène, et les cavaliers dispersés en sont à demander aux passants leur chemin et la chasse. Toujours tout droit deux heures encore, et tous les veneurs sont distancés et leurs chevaux forcés, et il n’y a plus parmi les chiens que Ronflaut et Tapageaut qui tiennent.... Alors le Loup, pour s’amuser, leur fait tête et les charge,

LE LOUP

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Il a même eu l’imprudence de s’asseoir.

si bien que Ronflaut et Tapageaut, ne se sentant plus appuyés ni par la voix ni par la trompe, finissent par lâcher pied et par se résigner au retour, en maudissant la 1 gne dioite et la bete endiablée. Encore une coivée comme celle-là, accompagnée d'un second coup de dent, et Ronflaut et Tapageaut sont capables de renoncer au Loup pour le reste de leurs jours.

Les relais auraient bien donné si le loup avait passé de leur côté, mais il a passé ailleurs ; et puis, comment placer des relais à six lieues ?

Ce que tout le monde ne comprend pas, nos diplomates moins que personne, c’est que la ligne droite est le nec plus ultrà de l’habileté et de la rouerie en matière de chasse tout comme en matière de diplomatie. Si les diplomates de la France n étaient pas ce qu’ils sont, s'ils s’avisaient un beau

jour de jouer cartes sur table, et de dire de prime abord aux diplomates des gouvernements étrangers : « Voici ce que veut notre pays, ni plus, ni moins, c’est à prendre ou à laisser, » vous verriez bientôt les rapports internationaux s’éclaircir et la mauvaise foi faire place à la franchise et à la loyauté dans les rapports des puissances. Mais les diplomates de tous les pays tiennent à passer pour des roués, pour des renards subtils ; ils veulent jouer au plus fin, et c’est là ce qui les perd. Ce qui perd les cerfs et les lièvres, qui sont des animaux très-rusés, c’est aussi de vouloir jouer au plus fin ; c’est parce que, au lieu de dépayser l’ennemi en prenant immédiatement un grand parti, ils s’obstinent à fouler les sentiers battus et à renouveler des manœuvres dont le secret finit par être dévoilé. Il n’en serait pas ainsi s’ils commençaient par isoler leurs agresseurs, comme fait le Loup.

J’ai cité l’histoire de cet illustre dix-cors de la forêt de Chantilly, qui prenait parti vers les Ardennes chaque fois qu’on le lançait (trente-cinq lieues d’une traite). Il existerait encore s’il n’avait pas eu affaire au feu prince de Condé, le dernier des grands veneurs de France, qui le fit prendre par ses relais à vingt-cinq lieues du lancer. Un ministre anglican de France avait écrit sur les panneaux de sa voiture la devise ci-après : Linea recta brevissima. C’était un puritain qui voulait se donner de petits airs de Loup ; mais sa conduite dans l’affaire de Cracovie, dans celle des mariages espagnols, du Sunderbund, etc., a bien prouvé qu’il n’était qu’un Renard; or, jamais Renard n’a tenu contre des chiens anglais ; et l’Anglais l’a battu, et le peuple de Paris l’a forcé d’entreprendre un long voyage au 24 février.

Tous les loups cependant ne se montrent pas d’aussi bonne composition pour le départ que celui dont je viens d’esquisser la tactique. Il y en a qui ne se décident à quitter le fort qu’après avoir mis hors de combat les plus intrépides chiens de tête. Les échos de la vallée de Cluny disent encore les prouesses mirifiques du célèbre limier Brisefort et la résistance acharnée du terrible loup Cambronne , un Achille et un Hector à quatre pattes, dont la lutte dura quatre ans entiers, et se termina par un traité de paix dont les annales de la vénerie française n’offrent peut-être pas deux exemples. Brisefort et les siens s’engageaient à respecter à l’avenir l’inviolabilité du domicile de Cambronne. Cambronne promettait en retour de respecter le bétail de la contrée. Une seule exception était faite en sa faveur pour la chèvre. L’histoire dit que le traité fut religieusement observé de part et d’autre pendant plusieurs années. Avant d’en arriver à faire reconnaître ses droits d’une manière aussi triomphante, Cambronne avait écharpé successivement dix meutes de saintongeois et de griffons de Vendée, recrutés et équipés à grands frais. Sa tactique consistait à attendre de pied ferme l’ennemi dans son fort, puis à se jeter sur les assaillants les plus impétueux et

LE LOUP

à leur briser une patte d’un coup de dent. Autant de chiens blessés, autant de chiens perdus pour la chasse du loup. La fin de ce héros fut digne de sa vie. Il se noya dans la Saône, non pas comme Ophélia, en cueillant des leurs sur la rive, mais en essayant de lutter de vitesse avec un bateau à vapeur, dont la roue lui cassa les reins.

Il est d’observation que le Loup, qui ne se fait pas faute d’emporter et de manger le chien courant qui chasse un lièvre, n’use presque jamais de ce procédé brutal à l’égard des chiens qui le chassent. Comme il sait, dans ce dernier cas, que c’est à lui qu’on en veut, et que le chef d’équipage ne peut e re loin de sa meute, il ne se hasarde pas à perdre un temps précieux en dévorant un ennemi dont la mort serait promptement vengée. Quand il

attaque le chien acharné à sa poursuite, c’est pour le dégoûter du métier et non pour le manger.

On ne chasse plus le Loup en France , cela provient peut-être de ce qu’il n y en a plus, ou du moins de ce qu’il n’y en a plus guère ; car le morcellement de la propriété, l’accroissement désastreux de la population et le déboisement des forêts ont porté de rudes coups à l’espèce. On en rencontre bien encore de temps en temps dans les colonnes des journaux, à l’article canards; mais les veneurs qui cherchent ces animaux parles monts et les plaines, sur tous les points du territoire, sont moins heureux que les rapporteurs de faits divers, assis tranquillement auprès de leur foyer, au centre de Paris. Si l’espèce du loup n’a pas encore été complètement exterminée en France ainsi qu’en Angleterre, il faut en rendre grâce, comme je ai déjà écrit, à la tendre sollicitude des louvetiers, qui sauvent tous les ans quelques louveteaux de la proscription.... poussés à cet acte charitable par cette reflexion judicieuse, que s’il n’y avait plus de loups, il n’v aurait plus besoin de louvetiers. Je suis tenté de supposer parfois que tfest une

raison analogue qui pousse nos avocats représentants à nous bâcler de si méchantes lois.

M. de Brosse, député de Mâcon, mort du choléra en 1832, et M. de Montcroq, louvetier de Saône-et-Loire, 'dont j’ai déjà parlé, ont été probablement les derniers représentants de cette noble corporation de veneurs, qui portèrent si haut l’honneur de la louveterie française, n’attaquant jamais que 1 animal nuisible, ne prenant jamais un plaisir dans lequel l’intérêt public ne tut pas pour moitié. Avec ces héritiers illustres des principes du comte de Montrevel et du curé de Chapaize se sont éteintes les grandes traditions de la chasse du Loup. L’un d’eux a assez vécu pour assister à l’invasion déshonorante des fox hunds d’Angleterre et du discrédit des chiens courants de vendee et de Saintonge. Puisse l’expression de ces regrets sympathiques, dictée par une pensée toute française, parvenir à l’adresse de l’illustre lou-

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vetier de Saône-et-Loire, et adoucir l’amertume de ses profonds regrets !

J’ai dit les mœurs du Loup, son caractère, ses qualités, ses vices, sa tactique dans les combats, ses moyens d’attaque et de défense. Je n’ai pas eu la pensée de dissimuler ses méfaits; j’en ai fait l’emblème du bandit. Seulement j’ai attribué ses vices à la misère et à l’influen:e délétère du milieu où il vit. Pourquoi ces circonstances atténuantes?

Parce que je ne suis pas un civilisé qui condamne une bête sans l’entendre, et que j’ai fait ce que les civilisés ont oublié de faire ; c’est-à-dire que j’ai élevé des loups, et que j’ai vécu dans leur intimité avant de les juger. Et quand j’assigne au Loup de brillantes destinées futures, c’est que de profondes études m’ont donné la conscience de ses hautes aptitudes, c’est que je le sais susceptible d’attachement, de gratitude et de fidélité. Oui, je

vous le répète pour la . ième fois, le bandit que vous renfermez dans vos

bagnes, le loup que vous avez voué à l’extermination, sont des natures exubérantes chez lesquelles déborde la sève, et dont l’essor vigoureux a été dévié vers le crime, par un milieu subversif et hostile à l’éclosion des riches facultés. Le jour où la société se décidera enfin à entrer dans la voie des destinées heureuses, le jour où l’humanité fera appel au dévouement de tous ses membres pour tenter la grande œuvre de la conquête de son globe, où elle associera pour la sainte croisade tous les efforts de ses capacités diverses, où elle aura besoin des plus hardis pionniers pour tarir le choléra et la fièvre jaune aux plages limoneuses, et d’auxiliaires redoutables pour purger les régions de l’équateur et des pôles des monstres qui les infestent...; alors vous verrez, vous, vous d’aujourd’hui, qui serez déjà peutêtre revenus sur cette terre ; vous verrez sur quelles têtes tomberont les couronnes décernées au travail utile par la reconnaissance des peuples; vous verrez de quelle classe d’individus, de quelle race d’animaux sortiront ces travailleurs d’élite et ces auxiliaires valeureux dont les efforts combinés auront triplé la dimension du domaine de l’homme et décuplé ses richesses. Ah! je vous le dis d’avance, ce n’est point aux lauréats Montyon, aux natures lymphatiques et vertueuses que sont réservées les palmes de la gloire dans les gigantesques conquêtes de l’avenir. Arrière les faux dogmes d’expiation et de renoncement, quand les jours de l’harmonie seront venus! Arrière les faux prophètes qui parleront d’un Dieu méchant et cruel, quand la munificence du globe, débordant de toutes parts pour la félicité de la créature, aura proclamé la clémence et la générosité du Créateur! Malheur alors aux Pharisiens et aux faux moralistes qui auront entravé la marche de l’humanité et prolongé son enfance, en clouant sur la croix les confidents de la pensée de Dieu ! Le monde émancipé de la tyrannie, de l’égoïsme et de la

LE LOUP

misère n’aura pas assez d’anathèmes et de sarcasmes contre eux ; tandis que la grande voix de l’universelle reconnaissance éclatera disant :

Gloire aux natures ardentes et vigoureuses dont les poignets d’acier ont frayé à nos générations la route de la terre promise!

Gloire aux enfants réhabilités de la louve, par qui Dieu fait fonder les cités éternelles !

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