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ITS OiiMTIIOl.UClK l>ASSl(>.NM::i.l.i:.
huit et par la im^me lune, mais passent un par un. Il est facile de conclure de cette insociabilité caractéristique des espèces de la série que la chasse à l'appelant a moins de succès auprès d'elles qu'auprès de celles de la série précédente. N'oublions pas de signaler cette diflerence d'habitudes remarquable entre les Granivores bons camarades et les Baccivores mauvais coudieurs, il savoir que les premiers passent de jour et les seconds de nuit. Bien entendu que cette règle est la règle générale et souffre de nombreuses exceptions.
Heureusement que cette insociabilité caractéristique de la série passe avec la saison des amours, et que la gourmandise, passion égoïste de l'âge mùr, prend à époque fixe la place du dévouement familial et des préoccupations artistiques qui aigrissent le sang. Cette transformation morale qui est contemporaine de la mue, s'opère ordinairement vers le milieu d'août. C'est à dater de cette époque que l'oiseau , forcé de s'occuper de ses préparatifs de voyage , commence à se lester de la provision d'embonpoint dont il a besoin pour sa route; et comme alors toutes les baies sont mûres et les insectes abondants, il lui devient facile d'empHr ses magasins de réserve. Hélas! c'est là aussi que l'homme et l'oiseau de proie l'attendaient pour lui faire une guerre à mort; guerre trop pleine d'attraits et que la gourmandise légitime en quelque sorte, autant du moins (|u'un crime peut se légitimer par un péché capital. Car c'est au sein de la baccivorie que se rencontrent les gibiers les plus exquis de cette vallée de larmes...; et les espèces les plus dodues n'ont pas même besoin comme l'Ortolan et la Poularde de passer par la main de l'homme pour acquérir ce dernier degré de rotondité, de blancheur et de finesse qui livre chaque année tant d'àmes à Satan. Bemarcjuons encore à ce propos que la chair de l'insecte communique à celle des oiseaux qui en vivent un certain arôme montant (|ui ne se retrouve plus chez les oiseaux engraissés à la farine pure. Un Ortolan est fade auprès d'un Bec-ligue de vigne, une Poularde auprès d'un Faisan. Le régime alterne i)araît être celui (pii produit les plus merveilleux résultats.
La glu , les raquettes et l'appeau jouent donc dans la guerre aux Baccivores un rôle plus important que les nappes, l'appelant et le miroir, et les abreuvoirs et les sentiers des bois en sont plus volontiers le théâtre que la plaine. Beaucoup d'espèces de cette série, en leur qualité de grandes artistes, poursuivent l'oiseau de nuit, emblème de l'ennemi des lumières, d'une haine implacable, et donnent à la pipee. C'est elles surtout, et je cite dans le nombre le Rouge-gorge et la (irive, qui font la fortune du pipeur.
L'illustrissime série n'est pas moins riche eu talents de premier ordre, comme musiciens et comme architectes, et qui se distinguent généralement par la simplicité et la modestie de leur costume. Cette simplicité de tenue jointe à la supériorité de la valeur artisti(|ue et gastrosophique caractérise les Baccivores indigènes de la zone tempérée de l'hémisphère boréal, de qui les dons sont en contraste parfait avec ceux de leurs congénères de la zone équatoriale qui afhchent pour la plupart un luxe de costume éblouissant, mais remplacent le chant par les cris. Ainsi se conduisent, par parenthèse, tous les oiseaux de Paradis des Moluqués et de la Nouvelle-Guinée, plus une foule d'autres Merles, Loriots etÉtourneaux des mêmes latitudes, qui pourraient lutter sans crainte contre le Paon , le Couroucou et l'Oiseau- Mouche pour la richesse de l'étoffe du manteau, la distinction de la fraise, la moire du velours et la prodigalité abusive des pierreries. Pourquoi faut-il que je sois forcé d'ajouter que le plus grand nombre de ces dernières espèces sont absentes des vitrines du Cabinet d'histoire naturelle, et ne s'admirent encore que dans les opulentes galeries du musée Verreaux frères , place Royale, 14... Uu musée où l'on m'a montré dès ma première visite cinq cents volatiles inédits.... où j'ai vu rangées pai douzaines ces espèces précieuses (Strigops, Aptérix^ etc.), dont le Muséum national s'estime heureux de posséder un spécimen unique qu'il a grand soin de conserver sous un globe à pendule. Ce qui rehausse à mes yeux la valeur de cette collection sans seconde en Europe, c'est que la majeure partie de ses richesses sont le fruit des explorations périlleuses entreprises par ses
180 UHMTHOLOGIE PASSIONNELLE.
créateurs mêmes dans les contrées les plus lointaines et les plus inexplorées du globe, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, l'intérieur de l'Afrique et des grandes îles de l'archipel indien. Les frères .Verreaux, qui comptent parmi les voyageurs les plus intelligents et les plus intrépides de ces temps, ont mis à contribution tous les pays de la terre et tous les règnes de l'animalité pour former leur musée modèle, et ils entretiennent à leurs frais à tous les bouts du monde un certain nombre de voyageurs et de chasseurs habiles dans l'art de préparer les peaux de bêtes, et qui ont mission de colliger sur place les espèces les plus rares, pour de là les expédier au musée de la place Royale, d'où quelques doubles de moules inconnus s'échappent de temps à autre pour enrichir ou renouveler le personnel du Musée national. Je propose de voter une médaille d'or aux citoyens Yerreaux frères, au nom de la zoologie reconnaissante.
Le changement radical de la forme de la queue est un autre caractère séparatifentre la Granivorieet laBaccivorie. Nous avons vu que la queue était courte et fourchue chez tous les granivores de France, à une seule exception près, le Jaseurde Bohême qui n'est pas d'origine française et ne porte pas le jabot. Or, l'Alouette est le dernier membre de la famille qui ait la queue fourchue. Cette queue s'allonge visiblement et s'équarrit, à partir des Farlouses ; plus tard nous la verrons virer vers la forme étagée en approchant des Grimpeurs. Le système des queues étagées est complètement opposé à celui des queues fourchues , puisque dans les premières, les plus longues pennes sont celles du milieu et celles du dehors dans les autres. J'avoue que l'importance du caractère séparatif tiré de la différence de conformation des queues n'a pas peu contribué à me faire établir une ligne de dé^Aarcation sérielle entre la tribu des Alouettes et celle des Farlouses qui chantent au même pupitre et sont par conséquent inséparables dans la classification passionnelle. Cette obligation où je me suis trouvé de séparer violemment des espèces que la nature avait unies, pour faire comme tout le monde, n'est pas la seule des lâchetés que m'ait imposées la méthode de classement par le genre de nourriture que j'ai l'air d'avoir
SEniI'KOES. ISI
adopté, mais que je maudis à part moi. Uu crime que je ne lui pardonnerai jamais, est de m'avoir forcé de confondre dans une même série de l'ordre des Chanteurs, Contr'alti , Kassi et Ténors , Farlouscs, Merles et Fauveltes. J'essaie bien de me cons »ler en me disant que les plus illustres maîtres ont fait pis, à commencer par Linnipus et Cuvier et à linir par Latiuim et Temmynck , qui ont ete jusqu'à apparenter en leurs classilications brutales le Corbeau et l'Oiseau-Mouche , le Toucan et l'Hirondelle , la Pic-grièchc et le Roitelet , le Croasseur et le Chanteur, le Bourreau et la Victime. Sans doute que tous ces grands hommes ont scandaleusement erré, et que ma faute, si l'on s'en réfère exclusivement à la lettre de ce qui a été écrit, est mille fois moins lourde que la leur. Mais combien elle est plus grave, au contraire, si l'on tient compte des circonstances morales dans lesquelles l'une et l'autre erreur furent commises ! Car enfin presque tous ces honnêtes gens s'imaginaient faire de l'ordre en faisant du chaos , moi pas. Ils n'avaient pas conscience de leurs enormités, moi si. Je suis sûr que M. Temmynck qui régne et qui gouverne en ce moment au musée royal de Leydeoù l'on voit trois Sirènes , est aussi heureux et aussi fier de son Bombycivore que le Hibou de la fable l'était de la gentillesse sans seconde de sa progéniture. Milii , dit-il parlant de son Bombycivore, rt?«o/. comme s'il avait peur que l'envie ne me prît de le lui dérober!
La confusion introduite dans la série par le mélange des voix se retrouve dans la nidification. Quelques espèces nichent à terre , d'autres sur des arbres , d'autres dans des trous de muraille; mais toutes possèdent un gosier d'une souplesse ou d'une sonorité remarquable. On sait que BufTon et l'opinion quasi- unanime des amateurs ont décerné le prix du chant au Rossignol , (jue revendique Audubon pour le Merle Moqueur d'Amérique. Le Rossignol et le Merle Moqueur appartiennent à l'illustre série desBaccivores , ainsi que la Farlouse , la Grive, le Rouge-gorge , la Fauvette à tète noire , etc.
Les groupes de cette série sont au nombre de trois , Farlouses, Fauvettes, Merles, correspondant précisément aux trois séries de contralto, de ténor et de basse. Ces trois groupes ren-
IS2 oHMTHULOdlE PASMU-N-NKl-I-E.
rermciit sept Ikmilles, qui m'ont paru sutïisanimcnt desigaecs par les no/ns populaires qu'elles portent; ce qui est cause que je n'ai pas cru devoir leur en fabriquer de nouveaux. Ces noms sont les suivants : Âccentcurs, Rubiettes, Fauvettes, Merles , (îrives, Loriot, Étourneau.
(jroupe des Failduses, Ciii(| csikhcs.
Les Karlouses sont des oiseaux si voisins des Alouettes par le costume et les allures, que beaucoup d'ornithologistes ont conl'ondu les deux familles dans le même groupe. Elles ont, en eflet, la voix mélodieuse de contr'alto des Alouettes et chantent comme elles en volant , avec cette seule dill'erence que l'Alouette chante en montant et la Farlouse en descendant. Elles ont de même encore le pouce plus long que les autres doigts du pied ; elles sont généralement plus coureuses que percheuses et préfèrent les chanips aux couverts. Elles portent enlin sur le poitrail les mêmes grivolures. Cependant elles s'éloignent beaucoup de leurs modèles sous le rapport du régime alimentaire, et plusieurs ornithologistes distingués , Temmynck entre autres , vont jusqu'il dire que les Failouscs sont exclusivement insectivores. Mais je m'insurge contre cette allirmalion au nom des principes sacrés de la loi divine : Natuj'a non facit snlfinn [la n'turca horreur des sauts brusques). Si, enellet, l'adirmation de Temmynck et des autres était fondée, si les Farlouses étaient exclusivement insectivores, il faudrait reconnaître l'existence d'une lacune ou d'un saut brusque entre cette tribu et celle des Alouettes granivores. Or ces tribus sont sœurs par tant de caractères principaux qu'il est absolument impossible d'admettre qu'une incompatibilité quelconque d'humeur ou de régime les sépare, et jaime mieux croire à l'erreur de Temmynck et consorts, qu'à celle de la nature. Je dis donc que les Farlouses sontbaccivoreset même granivores ;i leurs heures, .l'ajoute que j'ai pour garants de cette •louble vérité une foule d'autorités respectables , l'opinion de Georges Cuvier notamment, et ce nom même de Bec-(igues de vigne donne à la plus célèbre des espèces du groupe des Farlouses
sKini'i:i>KS. is.'{
et quelle possède de toute antiquité , car les Komains désignaient aussi cette espèce sous le nom dc/icedula (Mange- figue;, et Martial se mettant à la place de l'oiseau lui fait dire :
(luni me liens alal, niiii pascar diikibus mis, Gur potins noiiicii non (ledit nva niihi?
Puisque Je uic nourrh de iaisiti:^ comnir de figues , /iour//u(ii n'est-ce pas le raisin fjni }iùi (loiiiii' smi ninu?
C'est-à-dire que suivant Martial , le^ec-ligues n'aurait pas été fâché de s'appeler /Idisincffc La voix du peuple de certaines contrées vignobles de France a été au devant de ces vqmix du Bec-figue en le nommant Vinettr.
Ainsi d'après la tradition antique conune d'après la moderne , une espèce de Farlouse adorerait le fruit mou du figuier comme celui de la vigne, (jui est dans tous les temps son séjour favori. Du reste, les savants diraient vrai, que leur opinion ne prouverait rien, sinon que la méthode de classification diététique qui sépare violemment la Farlouse de l'Alouette est inapplicable à l'ordre des Chanteurs et qu'il serait urgent d'y renoncer pour revenir au plus vite à la seule vraie , à la seule naturelle , à la classification par rang de voix . calquée sur le type du quatuor Mais les savants savent parfaitement (ju'ils prêchent un converti.
Faisons comme si les Failouses n'étaient pas exclusivement insectivores et méritaient d'occuper dans la présente classification la place que je leur ai donm'e et qui leur appartient.
Les Farlouses sont des alouettes par toutes les habitudes de l'esprit et du corps , et elles se rapprochent de la Grive par la grivolure de leur poitrail et leur amour de la vigne. Elles sont ambiguës entre les Alouettes et les Grives, comme le râle de genêts est ambigu entre les échassiers et les coureurs. Or, rappelez-vous les promesses de toute sorte que renferme ce nom d'ambigu et le fumet particulier qu'il exhale. Et si les Alouettes et les Grives ont été classées de tout temps parmi les premiers sujets de la cuisine et du chant, figurez-vous ce que peut être
ISi ORNITHOLOGIE l'ASSIONNELLK.
SOUS le double rapport musical et gastrosophique la tribu destinée H rallier ces deux groupes !
Un sot gourmandait Dieu de n'avoir pas fait le Bec-ligues aussi gros que le dinde; un homme d'esprit lui répondit que Dieu avait très-bien fait ce qu'il a\ait fait, attendu que si le Bec-figues possédait la taille du dinde, personne au monde ne serait assezriche pour le payer. L'auteur de la P/iysioloyie du Goût qui raj)porte l'anecdote a en outre grand soin de faire entrer le Becfigues comme pièce pivorale dans la composition de sa fameuse éprouvette gastrosophique réservée aux heureux du siècle, et dans laquelle figurent un r5ti de bécasse fourrée de bec-figues et un plat d'épinards à la graisse de caille. Le Bec-figues est une farlouse. Ce qui vient d'être rapporté donneune idée suffisante du mérite de la tribu comme gibier.
Quanta son mérite comme chanteuse, laFarlouse est du petit nombre des virtuoses qui ont puissance de passionner les masses «'t de les enthousiasmer à tel point (pie tout autre talent leur paraisse insipide. LaFarlouse des bois (Bec-figues) a ses fanatiques forcenés comme le Bossignol , le Bouge-gorge et la Fauvette à tète noire; et je comprends d'autant mieux cette passion que les Canaris la partagent. Un Canari qui chante la Farlouse est aussi honoré dans son monde que dans le sien l'Arabe qui lit le Coran. (On sait que le Coran est écrit en arabe sacré et ne peut être traduit.) L'opinion que le gosier de la Farlouse dépasse eu suavité tous les autres compte également au sein de la nation anglaise de chauds et nombreux partisans. Il est certain que jamais l'amour n'inspira un langage plus mélodieux , plus passionné et plus suave que l'épithalamc du Bec-ligues; et que si rien n'est plus doux à entendre que cette mélodie céleste , rien n'est plus gracieux à voir que l'évolution aérienne dont l'exécutant l'accompagne. J'ai déjà dit que les Farlouses étaient après les Alouettes les oiseaux qui portaient le plus haut vers le ciel le verbe de vie et d'amour. Or, il paraît (pie dans l'opinion des oiseaux la sublimité du chant se mesure à la hauteur du poste doù le chanteur vocalise ; car les Merles et les (J rives , qui sont aussi des virtiK^ses de premier ordre, choisissent invariablement
SKDll'KDKS. is;i
pour exprimer leur llaninie la plus haute cime des arbres ; et le Merle moqueur, qui est le prince des poètes de cette famille, monte dans les airs pour chanter, à l'imitation du Bec-lip;ues , qui , après s'être eleve légèrement dans les airs, y plane quelque temps au-dessus de ses amours, puis tout à coup se laisse aller à terre les ailes grandes ouvertes pour ralentir sa chute et verser plus longtemps sur la tète de la couveuse ses torrents d'harmonie.
Or, pour donner à mes lecteurs une idée de la façon dont on écrit l'histoire, il faut que je leur dise que cette tribu eminente des Farlouses, qui renferme en son sein des espèces si précieuses et si recommandables, n'a pas encore eu d'historien. Temmynck, qui a écrit deux gros livres sur les oiseaux d'Europe, ne sait pas même le nom du Ik-c-ligues, car il ne le cite pas. Triste et funeste fruit de l'étude assidue mais par trop exclusive des mœurs et des coutumes des oiseaux empaillés! Et notez bien que ce même savant , que cet illustre ingrat , qui n'a pas su trouver dans son cœur ni dans son estomac une parole d'admiration ou de reconnaissance à l'adresse de l'intéressant volatile, va cependant tout a Iheure et à la première occasion le réclamer comme sioi. cf Mon Pipit des buissons, » ose t-il écrire, parlant du Bec-hgues k propos d'Alouette. Son Pipit des buissons! l'ambitieux qui n'en a pas encore assez de son Bombycivore ! Son Pqjit des buissons, parce qu'il lui a plu de donner ce nom à l'oiseau, en place de celui de Farloiise qui ne lui allait pas!
Et M. Crespon, de Nismes, qui a rédige comme moi un traite spécial sur les oiseaux de France, sous prétexte d'ornithologie du Gard et des pays voisins, M. Crespon, de Nismes, qui habite une localité ou existe certainement une corporation de chasseurs de Bec-ligues, dont lui-même peut-être fait partie, M. Crespon, de Nismes, arrive à l'histoire du moule glorieux, passe aussi par-dessus son nom et écrit : le Pipit des fmissons de Temmynck. Concession déplorable, acte d'obséquieuse déférence que je blâme et que j'ai raison de blâmer, car l'orgueilleux étranger n'en tiendra pas même compte à son humble disciple. Écoutez-le, en effet , page 284 de son premier volume, qui continue de se plaindre de l'indocilité des ornithologistes qui ne
isti OH.MTHOLOGIE l'ASSlU.N.NEl.l.i:.
veulent [jd s fj/o/iter de ses observations, écrit-il , ce qui est cause que les erreurs vont se perpétuant...
D'où il serait à inférer que la science ornithologique aurait eu un intéj'èt extrême à ce que le nom de Farlouse, qui ne signilie pas grand' chose, fût métamorphosé au plus vite en celui de Pipit qui ne signifie rien du tout. Car il m'a été jusqu'à ce jour impossible de comprendre la gravité des motifs de la distinction; et je demande la permission de conserver l'ancien terme pour unique raison de su|)eriorité d'euphonie.
Ou compte en France cinq espèces de Fariouses (pii toutes y aiment et y naissent, y compris le liec-figue. Les Fariouses se distinguent sensiblement des Alouettes par la forme de leur bec (pii n'est plus droit , fort et conique, mais grêle, cylindrique et légèrement arqué avec une petite échancrure à la mandibule supérieure. La plupart nichent à terre; la plupart ont l'ongle du doigt postérieur plat. Toutes sont voyageuses, mais rarement depassent-elles en leurs émigrations automnales les plages européennes de la Méditerranée. On en rencontre fréquemment sur cette mer, dans les eaux du golfe de Lyon et de celui de Gênes, et qui prennent passage à bord des bâtiments en route pour Alger; mais presque toutes s'arrêtcnf ii moitié chemin dans les grandes îles de Corse, de Sardaigne, de Sicile.
Les Fariouses sont des oiseaux éminemment diurnes, qui voyagent de jour. J'ai dit qu'elles poursuivaient d'une haine implacable les oiseaux des ténèbres. Elles donnent au miroir ainsi qu'a la chouette.
Ces divers caractères généraux s'appli(|uent si exactement à toutes les espèces du groupe qu'il est complètement inutile d'entrer dans les détails de l'histoire de chacune. Deux de ces espèces seulement méritent une mention spéciale en raison de l'importance de la chasse dont elles sont l'objet.
L'une d'elles est le Bec-figues de vigne, connu chez les auteurs sous les noms de Yinette, d'Alouette pipi, d'Alouette des bois, de Pipit des buissons, de Farlouse des buissons, de Farlouse des'^bois , de Pivute-Ortolane, etc. Le lîec-ligues de vigne,
SEDH'ËItES. is:
chaulfur hors lij^ne et rôti sans égal , niche dans les lorèts et sur la lisière des plaines où il construit son nid dans la couronoe de feuilles qui entoure le tronc des jeunes chiMies conserves comme baliveaux dans les coupes. Plus percheur que les autres Farlouses, il a l'enfile du pouce plus court et plus crochu, et vit sous le couvert. Il commence à emigrer vers le Midi dès la fin du mois d'août et > o\ âge à petites journées, s'arrètant de préférence sur la route dans les jeunes taillis et dans les vignes. Il passe seul de très-grand matin, se pose alors sur la eime des hauts arbres en plaine ou il est latile de l'attirer au moyen de ce petit silllet de plomb (jui sert de joujou aux enfants. On le chasse au fusil. La couche de graisse dont ses muscles sont alors couverts est si considérable que le plomb (jui le tue ne fait pas sang. Il se tient tapi sous la vigne pendant la grande chaleur du jour, attend pour se lever que le tireur ou son chien soit sur lui, et, fatigué delclfort, se repose au plus tôt dans le milieu du feuillage de l'arbre le plus voisin, il hiverne dans les contrées les plus méridionales de l'Europe. Je l'ai pris à la pipée en Lorraine où j'en ai trouvé beaucoup de nids. Les chasseurs le confondent souvent avec l'espèce suivante qu'on appelle aussi du nom de Bec-figues et qui lui ressemble beaucoup par le plumage, mais qui n'a ni ses habitudes, ni sa taille, ni son embonpoint.
Le Bec-figues vulgaire de Paris, Fifi, Aspi de Màcon, Becfigucsdes présde Lyon dont on fait une si grande consommation dans les hôtels de tous les pays riverains de la Saône et du Rhône, est celui que les naturalistes désignent sous le nom de Farlouse des prés. Temmynck l'appelle le Pipit-Farlouse, Roux le Pipit des buissons. C'est ce .petit oiseau verdàtre à poitrail grivolé qui voyage par bandes de quinze à vingt individus, se rencontre partout à l'arrière-saison , mais surtout dans les luzernes, qui se balance sur votre tète pendant quelques minutes avant de se remiser quand vous l'avez fait partir, et qui donne sur le miroir avec entraînement. Je crois qu'il est difficile de ne pas le reconnaître à ces signes. 11 passe de très-grand matin dans les plaines et se prend par masses à l'appelant. Sa chair est délicate, mais se tient sous ce rapport à une distance respectueuse de celle du
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précédent. Le Bec-figues de pré ou de luzerne qui n'a que trèspeu de rapport avec le fruit mou du figuier, est plus petit aussi que celui de vigne, et le prix d'un seul individu de la dernière espèce égale généralement celui d'une douzaine de l'autre. J'ai rencontré mille fois dans la banlieue de Paris , vers le commencement de septembre, des cbasseurs en casquettes de loutre et en redingotes k sous-pieds qui se rendaient de très-grand matin sur les grandes routes pour y tirer des Bec-figues de vignes sur les arbres, et qui m'ont dit gagner honorablement leur vie à ce métier.
L'ancienne médecine attribuait k la chair des Bec-figues des propriétés nutritives et exhilarantes toutes particulières, et la prescrivait contre la débilité d'estomac, l'humeur noire et le spleen.
Les trois autres espèces de Farlouses indigènes sont dites : le Pipit Richard, ainsi nommé par M. Vieillot, du nom d'un bon bourgeois de Lunéville qui l'aurait inventé; le Pipit Spioncelle ou Spipolette qui est un petit oiseau gris qu'on rencontre toujours, même par les plus grands froids, sur le bord des ruisseaux, des étangs, des rivières où il circule sous les glaçons; enfin , le Pipit Rousseline , ex-alouette de marais, qui est très-commun en Lorraine et plus roussàtre de ton que les espèces précédentes.
De sincères amis m'ont sérieusement prié, dans l'intérêt de ma gloire , de ne pas persister k confondre la Farlouse des bois avec le Bec-figues de vigne des restaurants lyonnais; m'alléguant (|ue les deux espèces étaient parfaitement distinctes de patrie et de coutumes , et que toutes les Farlouses dont il était question dans tous les traites d'ornithologie européenne nichaient k terre et (ju'il était impossible, par conséquent, que l'oiseau que j'avais vu nicher sur des chênes en Lorraine aj)partînt k cette tribu. Ils ont été jusqu'km'oflîir de créer une sixième espèce de Pipit français pour moi seul, et de lajjpeler par mon nom dans l'espoir de me corrompre et de me faire dire comme tout le monde. Mais j'ai repoussé, sans faiblir leurs vœux et leurs ofl'res tentantes , parce que V Alouette des bois que j'ai connue en Lorraine où elle niche sur les chênes et où le Coucou aime à lui confier l'éducation de sa progéniture est bien la Farlouse des bois , la même qui vit
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dans les vignes et que Temmynck appelle son Pipil des buissons, et je respecte trop les titres de propriété de ce monsieur pour son{i;er à les lui ravir. Quant à ladilîerence de costume qui existerait, dit-on. entre le Hec-ligues des restaurants et la Farlouse des bois, l'objection n'est pas sérieuse. L'oi?eau de restaurant est toujours en tenue de voyage et cette tenue de l'arrière-saison est habituellement plus humble que sa tenue de noces, il a la graisse en plus et l'ordre d amour en moins sur la poitrine, mais il est toujours le même, bien cpiilne .se ressemble plus.
Résumons donc mon opinion sur les Farlouses. J'affirme courageusement de nouveau que toutes les espèces de cette tribu sont baccivorcs et granivores , en même temps qu'insectivores, et que tous les ornithologistes qui ont écrit le contraire ont écrit la chose qui n'est pas.
Les Farlouses, qui sont des contralti de premier ordre, symbolisent la partie la plus blanche , la plus e\(iuise et la plus délicate de la plus belle moitié du genre humain, la tribu des héroïnes de roman , de tragédie et de mélodrame , la tribu de toutes les victimes innocentes, malheureuses et persécutées.
De même que tous les petits oiseaux à gros bec , y compris le Chardonneret et le Moineau franc , sont réputés ortolans à Marseille, passé la mi-aoùt; ainsi tous les becs tins sont dits en Italie Bec-figues, à partir de la mjme époque. Je soupçonne également le miYrier de Bordeaux d'être un terme générique et collectif, un nom de circonstance qui s'appliquerait sur les rives de la Garonne aux mêmes espèces que celui de Bec-figues sur les rives du Pô.
Groupe des Fauvettes; trois familles ; 19 espèces.
Il est d'usage dans les nomenclatures officielles de faire suivr« ou précéder la famille des Farlouses ambivorcs par celle des Bergeronnettes insectivores, sous prétexte de parenté évidente et intime. Les caractères de cette parenté, quels qu'ils soient, sont moins saillants que ceux qui rapprochent les Farlouses des
tilO ()UMTlI<>l,(t(,lK l'ASSloNNELLi:.
Grives. La ressemblance qui existe entre ces deux l'amilles est môme si frappante que beaucoup d'ornithologistes se sonttrouvés dans un grand embarras pour classer plusieurs espèces qui tenaient autant de l'Alouette que de la Farlouse et de la Grive; si bien que les uns les ont appelées Ant/ius , les autres ^/aurfo, les troisièmes Tnrdjn. Turdus, Tourde, est le nom latin de la Grive, Anthus celui de la Farlouse. C.ette ressemblance apparaît surtout dans les allures et les habitudes de corps des deux familles , dans la hauteurdu tarse et les grivolures du poitrail, dans l'amour commun de la vigne, la blancheur et la délicatesse de ta chair et le besoin de chanter de haut; caractères supérieurs de parenté dont on chercherait vainement les analogues dans la famille des Bergeronnettes , chanteuses de dernier ordre, bonnes à manger, insectivores pures et amies des moutons. Il existe bien entre les Farlouses et les Grives une certaine diiïérence dans la taille et dans la conformation des mandibules, mais la gradation qui manque chez les espèces de France est parfaitement ménagée par une foule d'espèces intermédiaires propres à divers continents et particulièrement à l'Amérique du Nord. Ainsi je ne verrais sous le raj)port physique aucune difficulté réelle à faire marcher les Grives à la suite des Farlouses dans cette classilication , mais il est de ces scrupules honorables qui prohibent les unions scandaleuses et qui parlent trop haut à la conscience de l'ornithologiste passionnel pour qu'il ne les entende pas. Ainsi j'ai bien voulu, dans une pensée de conciliation louable, séparer par un léger trait les Alouettes des Farlouses, deux genres que la nature avait apparentés d'une façon ostensible en leur prêtant le n^ème esprit, le même manteau, la même voix, et parce que la démarcation exigée par la classilication diététique n'impliquait aucunement la séparation des deux groupes qui demeurent voisins , malgré la dill'erence de l'étiquette sérielle. Mais il serait inutile d'attendre plus de ma condescendance, et les impies surtout ne doivent pas espérer qu'après avoir consenti à diviser par un trait ce que Dieu a uni, je me laisse aller à unir ce qu'il a séparé , et à faire se toucher dans ma classilication la Farlouse et la TirÎNe, c'est-à-dire la série du Contralto avec celle de la
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Basse, au niopris do la loi d'iiarmonic natuielle (jui a mis cntro cMes deux la série du Ténor.
L'ordre et la marche de la procession des chanteurs, telle que l'a instituée la nature , exigeant que le Soprano précédât le Contralto et que celui-ci fi'it suivi par le Ténor, je ne me suis pas cru en droit de rien changer de par mon bon plaisir au programme de l'institution. I.a série dos Coutralti épuisée, j'ai donc appelé les Ténors. Après les Farlouses les Fauvettes.
J'ai besoin de faire observer seulement qu'il \ a Fauvettes et Fauvettes, et ^\w les miennes n'ont rion de comnuin avec celles des savants de profession.
Toutes mes Fauvettes sont des premiers sujets du chant ; voix jeunes et sympathiques, ardentes et veloutées. Toutes habitent les bocages, lieux discrets oii se plaisent à errer les amants. Toutes adorent le fruit mou du m(}me appétit que l'insecte. Toutes sont voyageuses, et leur chair blanche, dodue et parfumée marche inunédiatement après celle du Kec-ligues pour la délicatesse.
Pour les hommes de goût, ce premier aperçu distinguera suffisamment la famille et ses genres. Il n'est personne, enefl'et, qui à l'examen des conditions de talent , de fumet et d'embonpoint exigées pour l'admission en cette tribu, puisse songer à y faire entrer ces espèces maudites que Tenmnnck et les autres appellent Riveraines ou Fauvettes de roseaux , exécrables bavardes (jui ne sont bonnes qu'à vous rendre insupportable le métier de pécheur à la ligne, et dont les larynx discordants et les notes toujours enrhumées trahissent d'une façon si visible la funeste iniluence d'un milieu trop humide peuplé de reptiles croassants. Mes Fauvettes s'appellent l'Âccentenr, le Rossignol, ta Fauvette à Tète-Noire, le Rouge gorge, etc., etc., et non la RousserolleetleTirlibara, etc. J'insiste sur cette distinction essentielle, parce (lue je considère l'idée d'apparenter les Fauvettes des bocages avec les Jaseuses des roseaux , qui est une des marottes de la nomenclature olHcielle, comme une de ses inspirations les plus bizarres et les plus malheureuses. Rizarres, en ce qu'il est assez drôle de voir ranger sous la même etitjuette familiale des genres
si différents de ton , d'habitat, de régime. Malheureuses, en ce que cette alliance illégitime a horriblement contribué à augmenter l'épaisseur du gâchis dans lequel tous les auteurs sont plongés à l'heure qu'il est jusqu'au cou, précisément à cet endroit de la classification du Merle et des Fauvettes. Écoutez les infortunés se plaindre de l'indisciplinabilité de ces espèces; il n'y a qu'un cri parmi eux sur l'impossibilité d'assigner au genre Merle une place convenable, à égale distance des Traquets, des Fauvettes, des Jaseuses, des Corbeaux et des Pies-griéches. Car le Merle cousine avec toutes ces familles-là dans les nomenclatures autorisées par la police. J'en sais une où l'on va jusqu'à en faire un oiseau de proie. Temmynck, qui voit partout des Merles, fait un jour de la Rousserolle son .Merle de roseaux , mais la raison lui revient le lendemain , et alors il s'amende et demande noblement pardon de son erreur. D'autres, plus endurcis, persévèrent dans la confusion. La masse jette sa langue aux chiens.
Or la plupart de ces embarras, je le répète, proviennent du principe de désordre introduit dans la classification par une homonymie déplorable qui a poussé à confondre les vraies Fauvettes qui charment les oreilles, avec les fausses qui les écorchent. Imaginez qu'on eût remis à un habile chef d'orchestre le soin de distribuer l'harmonie dans cet ordre des Chanteurs, et la classification eût marché comme sur des roulettes, n'étant pas plus difficile d'îissigner sa partie dans un concert à une basse qu'à un ténor. Le malheur est que ce ne sont pas les chefs d'orchestre, mais les savants en vs qui sont presque toujours chargés de distribuer l'harmonie dans les mondes à rebours. Quoi qu'il en soit, je suppose que j'aurai rendu à la science un immense service en lui donnant la solution tant cherchée du problème épineux du Merle et en lui apportant la preuve que cet oiseau, si difficile à classer, est tout simplement une basse, un' hasso cardante^ qui adore le jus de la treille, et non pas un Traquet purement iusectivrre, encore moins un Corbeau ni un oiseau de proie. Car jai besoin de réhabiliter ici la méthode de classement prise de l'élément de nourriture, et de mentionner à sa gloire qu'elle marche en cette circonstance parfaitement d'ac-
rord avec la méthode musicale n.'itiirelle, prouvant aussi de son côté (jue la chair la plus délicate est celle qui se fait de l'alternance des deux régimes, et le larynx le plus limpide celui qui se gargarise, à l'occasion, de sirop végétal.
On sait tout le charuie et tout le prix de la voix des ténors ; c'est la voix de la jeunesse , c'est celle qui peint le mieux les angoisses de la passion d'amour, de la passion échcvelée, impérieuse, jalouse. C'est la voix de la sérénade qui retentit dans l'ombre à l'heure où la terre fait silence, où il n'y a d'éveillés que les seuls amoureux. Le chant de l'Alouette est plus religieux, (ilus sonore, et plus rempli de bonheur et de bénédictions que celui du Rossignol , et pourtant le dernier nous est plus sympathique, parce qu'il est plus mouillé de larmes, plus entrecoupé de soupirs, et qu'il est de notre essence animique de nous intéresser plus aux souffrants qu'aux heureux.
Philomélio , Philédonie , noms doux et harmonieux comme la voix des Fauvettes et qui veulent dire tous deux passion des accords, étaient les seuls qui pussent convenablement désigner la famille. Il est fâcheux que le peuple ait préféré celui de Fauvette et les savants celui de Sylvia, forestière. C'est un charmant vocable aussi que celui de Sylvia et qu'il faut conserver pour cause d'euphonie; son tort seulement est de n'avoir qu'une signification indécise; car forestière ne veut pas dire assez virtuose de premier ordre et fanatique de l'art ; et d'ailleurs les Fauvettes ne sont pas des amies exclusives des forêts. Elles sont aussi amies de l'homme; elles recherchent le voisinage de sa demeure pour y bâtir leur domicile , et elles sont heureuses de le voir et de chanter pour lui.
Les Fauvettes ne sont pas non plus de simples artistes de nature sur lesquelles la mélodie pousse comme la pomme sur le pommier. Elles étudient sans cesse pour se perfectionner; elles ont des traditions , un art, des modèles qu'elles s'efforcent perpétuellement d'atteindre. Il n'y a peut-être pas parmi elles deux talents de même ordre, et les supériorités reconnues y sont d'une morgue et d'une cruauté impitoyable à l'égard des infériorités qu'elles accal'lent d'épigrammes et qui osent à peine élever la
lili OKMTiKH.MCli: PASSION NKlJ.i:.
,voix en leur présence. Et comme elles ont des traditions , elles ont des écoles et des principes admis en matière de niéihode, ainsi qu'en acoustique. C'est ainsi que les Rossignols et les Fauvettes à tête noire des rives de la Seine l'emportent de cent coudées pour la puissance du son, le charme de l'organe et l'excellence de la méthode sur leurs tristes congénères du Borysthène. Le Rossignol aime à chanter la nuit , parce qu'il tient de ses professeurs que l'air est plus sonore pendant la nuit que pendant le jour. Si en cage il renonce à ses chants vers le solstice d'été pour les reprendre vers le solstice d'hiver (Noël), c'est qu'il sait parfaitement encore et pour l'avoir appris que le froid est meilleur conducteur de la voix que le chaud. Le Pinson, le Merle, l'Alouette, la Grive et tous les grands artistes qui travaillent pour le i)ublic , savent ces petits détails de rendement de son aussi bien que le Rossignol, et comme ils n'entendent pas dépenser leur talent en pure perte , ils choisissent pour chanter les heures les plus resonnantes du jour, celles du matin et du soir, voisines de la nuit. Ils se taisent à mesure que le soled qui fond leur voix s'élève sur l'horizon.
Puisque les Fauvettes sont amies de l'homme, elles ne doivent pas supposer que l'homme soit leur ennemi; et comme elles ne sont pas moins curieuses que conhantes, il en résulte qu'elles donnent dans tous les pièges avec un entrain désastreux. 11 y en a comme le Rouge-gorge et le Rossignol, qui attendent avec impatience que vous ayez posé votre gluau ou assuré votre raquette , pour se jeter dessus.
Les rivalités qui engendrent si facilement les haines et troublent si déplorablement l'existence des artistes , sont pour les malheureuses Fauvettes une troisième cause de perdition et de ruine, car la plupart répondent au cartel , si elles sont insensibles à l'appel d'amitié.
J'ai déjà trop parlé de la délicatesse de leur chair qui fait excuser, chaque automne, par tant d'estomacs sans pitié le meurtre de tant de Rouges-gorges et de Rossignols innocents.
Toutes les Fauvettes de France portent la livrée du travail , en vertudu principe de justice distributive qui interdit sévèrement
si;ini>i:i>Ks. i!i:i
le ciitmil des dons supérieurs de l'esprit cl du corps et ne tolère d'exception qu'en faveur de (pelques créatures privilégiées quasi-parfdites , la femme , le chardonneret , etc. La perfection est femme, a écrit (autre jour George Sand.
Le groupe des Fauvettes se divise en trois familles dites des Accenteurs, de? Rulnettes, des Fauvettes proprement dites.
AccENTEiRS. Deu\ espèces, le Pégot ou l'Aocenteur des Alpes; le Mouciiet, vulgairement nomme le Traîne-lmisson ou la Fauvette d'hiver.
Ilumhle famille , amie du pauvre , partant |)resque inconnue du poète et du vulgaire, et qui cependant, si la gloire ?e décernait au vrai mérite , aurait fatigue depuis des siècles les trompettes de la renommée. Si j'étais Alfred de Musset seulement pendant vingt-quatre heures, j'en profiterais pour tirer l'Accenteur de son ohscurité illégitime, par quehjue invocation sublime dans le goût de celle au Tyrol.
Mouclicl, nul Imidc eiiror n'a (li.inU' (a...
Les Accenteurs. dont la faille est voisine de celle du Rossignol . portent un manteau plus brun (|uc celui des FarlousfS. Ils ont le bec grêle, eflile et cylindrique de celles-ci et vivent comme elles d'insectes pendant le printemps et l'été, de menues semences et de baies pendant l'autre moitié de l'an. Leur voix mélancolique et suave est douée d'un grand charme.
L'Accenteur des Alpes est un peu plus gros que le Traînebuisson. Il habite la patrie du Lagopède et du Pinson des neiges. Son existence semble attachée comme celle de ces espèces à la sombre région des abîmes. Ami des cimes sourcilleuses et des pentes déclives où se joue l'avalanche , il niche sous le toit de l'humble cabane collée aux flancs de l'abrupte ravine. Il est l'hôte des chalets , des hospices et des monastères perdus dans les hautes solitudes. C'est le chantre le plus harmonieux des Thébaïdes de glace, le consolateur le plus fidèle des plus déshérités, des bannis du monde des vivants, des détenus de la prison du froid , des reclus de la Grande Chartreuse et du Mont Saint- Bernard. Il V a commerce d'amitié entre lui et le chien de ce
l'J« OHMTHOLOGIE PASSIONNKM.K.
dernier asile. Et l'attachement que Dieu lui a mis au cœur pour sa patrie désolée est si fort qu'il ne l'abandonne jamais que contraint et chassé par la rigueur du froid et l'épaisseur des neiges. L'air des riches vallées esi si pesant pour lui que le mal du pays le prend pour peu que son séjour s'y prolonge ; et sa voi\ n'a de chants que pour les affligés. Noble et touchant emblème de l'artiste généreux à qui son cœur révèle la mission de l'art ici bas.
Ainsi la souveraine des fêtes , la diva inspirée, garde pour ses seuls pauvres les trésors de sa voix , et met au ban de l'art l'acheteur de plaisir , chantant gratis pour toutes les infortunes, refusant de charmer pour de l'or les soirées des heureux.
Quel malheur , Dieu du ciel , que tous les grands artistes ne comprennent pas comme l'Accenteur des Alpes leur mission sublime ! et qu'il y ait des peintres pour toutes les batailles et des poètes pour tous les succès , comme des prêtres, hélas ! pour tous les Te Deum !
Le Mouchet ou Traîne-buisson , bien nommé , est cette petite Fauvette brune à couleur de muraille comme le Moineau franc qui traîne dans toutes les haies sèches et dans toutes les piles de fagots à l'arriére-saison. C'est le temps où elle quitte les contrées du Nord pour celles du Midi et les monts pour les plaines ; elle prend ses quartiers d'hiver sous nos bùcheries et nos hangars et y attend avec philosophie le retour du printemps. Le Traîne-buisson est un des familiers de la maison du pauvre , comme le Roitelet et le Rouge-gorge , et qui chante comme ceux-ci pour la moindre bouffée d'air tiède , pour la moindre promesse du soleil. Sa voix est douce et tendre, plutôt mélancolique que joyeuse, et peu retentissante, car le Traîne-buisson ne chante pas pour passionner la foule, mais uniquement pour consoler quelque humble ménage de travailleurs, conliné en quelque masure solitaire au coin de la forêt. 11 aime à chercher sa vie parmi les joubarbes, les flambes et les autres pariétaires qui croissent sur les toits moussus. Une autre de ses demeures de choix est l'avenue de petits pois ou de haricots montants qui sèchent sur les ramures. Le Traîne-buisson niche dans les bois en montagne.
SKIMPKIHiS. |!17
SOUS le tronc dos arbres tombes ou dans les |)iles de bois de nioule rangées par corde dans les coupes. Ce nid est construit avec art et ressemble beaucoup à celui du Rouge-gorge. Il est tapissé k l'extérieur d'un revêtement de mousse fine (|ui repose sur une première assise de menues racines d'herbes; il est matelassé à l'intérieur d'un épais sommier de crin, non feutre mais tisse avec une habileté extrême et présentant à l'intérieur la forme d'une charmante coupe nette et brillante comme un miroir. L'adroite tisseuse qui a mené à fin cette œuvre remarquable a eu le soin d'enduire son étofl'e rebelle d'un parement de sa composition qui l'a rendue docile, et de faire rentrer dans réj)aisseur des parois ambiantes tous les bouts des fils employés. Mais que de talent et de peine dépensés, hélas! en pure perte, quand la malheureuse mère n'a i)u réussir à dérober la connaissance de sa demeure à ce chercheur de nids terrible qui s'appelle le Coucou , prototype odieux du parasite ingrat et du glouton fratricide. Car le misérable qui sait le comfort de l'établissement et l'hospitalité des nobles cœurs qui l'habitent, y dépose naturellement son œuf de préférence. Et alors adieu tous les |)rolits de la tendresse et de l'industrie maternelle pour les pauvres enfants légitimes. Dieu a voulu qu'ils périssent tous, et que leur ruine assurât la fortune du bâtard, du fils de l'étrangère. Image trop saisissante du sort de tant de pauvres nourrices que la misère oblige à refuser aux fruits de leurs entrailles le lait de leurs mamelles pour le vendre aux enfants des riches citadines !
Famille des Kubiellei. — Six e.spéees.
Ce terme générique de llubiettes qui veut dire Roulettes ne s'appliquait jadis qu'à deux espèces , le Rouge-gorge et la Gorge-bleue; mais je me suis cru autorisé par la nature et par le sens commun à étendre cette appellation aux Rouges-queues et aux Rossignols, qui ressemblent si fort aux deux premières espèces par la physionomie et les mœurs qu'il est absolument interdit à l'homme sage de les séparer. Je fais remarquer seulement que le nom de Rubiettes, qui conviendrait admirablenieut
I!),s nKMTIlOLUGlt: PASSIONNELLE.
au Bouvreuil cl au Cardinal qui sont des oiseaux rouges, ne va pas tout à fait aussi bien aux becs lins dont nous écrivons l'histoire et qui sont des oiseaux gris. Il est très-certain, en elTet, (|ue Iç rouge dont le llouge-gorge se décore la yjoitrine est du jaune orangé, et que le rouge dont le Rossignol se teint la queue est du roux vineux ou .'^ang de bœuf. Mais Rubiette est un nom joli et pour ainsi dire ressemblant, et je ne lui en ai pas démande daviintage pour l'admettre. L'ornithologie passionnelle est l'art de raisonner droit sur des noms de travers.
Toutes les espèces de la tribu des Rubiettes traînent dans les buissons et nichent à terre ou dans les fentes des vieux murs comme les Accenteurs. Elles courent avec facilité sur le sol ou elles cherchent de préférence leur nourriture. Ces habitudes les séparent de la famille des Fauvettes proprement dites qui toutes nichent en l'air et cherchent exclusivement leur vie sur les buissons et les arbustes. Les Rubiettes sont plus vermivores , les Fauvettes plus muscivores; et Técartementqui est entre les deux familles s'ouvre encore plus au moral qu'au physique; car les Fauvetles sont des oiseaux d'humeur enjouée et de mœurs pacifiques qui ne se déplaisent pas trop dans la société de leurs semblables, ni en cage ni en liberté ; tandis que les Rubiettes sont des races de frères ennemis, de frères féroces que le démon de la vendetia et celui de la jalousie artistique tiennent constamment armés les uns contre les autres, en prison comme ailleurs, ce (|iii les condamne à vivre par couples isolés dans des cantonnements rigoureusement circonscrits et conquis à la force du bec. Il semble que les malheureuses petites bètes, c'est le nom qu'on leur donne sur les rives de hi Meuse , aient dépensé en faveur de rhomme tout leur esprit de camaraderie et de sociabilité.
Les espèces de cette tribu sont peut-être de toutes les créatures ailées les plus conhantes, les plus crédules, les plus faciles à duper. Elles recherchent bien plus qu'elles ne redoutent la présence de l'homme , et leur curiosité de ses faits et gestes est égale à leur familiarité. Ce sont elles qui ne veulent pas attendre
st:im>i:i)i:s. nui
(|ue le tciult'iirait achevé de poser son piei^e pour mettre le pied dessus. Ce besoin de voir l'onctionncr les machines nouvelles qui est instinctif chez tous les amis du progrès est nn penchant d'autant plus désastreux pour les Ruhiettes que leur chair a une repu tation qui va de pair avec celle du Bec-liii;ues; et hîltons-nousde reconnaître (|ue cette réputation qui leur lait tant d'ennemis n'est? aucunement usurpée, et que cette tribu d'élite qui fournit les premiers ténors , abonde aussi , hélas ! en sublimes rôtis.
Les Hubiettes habitent li'S buissons sur la rive des bois. Tellr espèce se plaît au bord des frais ruisseaux dans les bocap;es som • bres . telle autre aux versants des rochers parmi les ronces échevelées (pii pendent aux lianes de la ravine. Leur vol est bas et peu soutenu ; elles ne font que sautiller de branche en branche, d'où elles se précipitent vivement et frécpitinment a terre pour ramasser l'insecte qu'elles ont aperçu. Si (pielques mâles montent quelquefois très-haut dans le branchage des chênes et gravissent même jusqu'au faite de la vieille tour féodale, c'est pour parler d'amour et non pour autre chose, et ces tours de force-là ne se font qu'au printemps. Les Rubiettes ont encore untic de famille , s'il est permis de s'exprimer ainsi; elles accompagnent chaque mouvement du corps, soit en marchant, soit eu se posant , d'un certain frétillement ou redressement de la quejic bizarre et caractéristique. Toutes les Rubiettes sont des oiseaux de passage, puisqu'elles sont lines grasses à l'automne, mais toutes ne suivent pas la même route dans leurs migrations périodiques. Elles passent isolément et voyagent à petites étapes, le matin pendant le jour , la nuit par les beaux clairs de lune. Bec droit et eftilé, légèrement échancre à la mandibule supérieure-
Le RoiGK-(;oR<iE. Encore un des consolateurs du pauvre, encore un oiseau du bon Dieu, une espèce victime... et la plus noble et la plus héroïque de toutes les créatures ailées, la plus amie de l'homme, la plus inébranlable dans sa foi au progrès! Le Rouge-gorge est l'oiseau fort et valeureux par essence qui poursuit de sa haine implacable l'usure et la superstition, les deux sources fécondes de toutes les oppressions et de toutes les
201) OM.MTHOLOGIE l'ASSlO.NNELLE.
misères de Tosprit et du corps, l'usure symbolisée par raraii^née immoude, rinfàme par l'oiseau de nuit. Le Rouv,e-gorge est plus vaillant et plus généreux que le Taucon , car il combat sans armes et ne combat pas pour lui , mais pour la cause de la justice et du d^•oit. Ses notes d'harmonica, douces, suaves, pénétrantes, expressives , sou chant triste et mélancolique , qu'il vous dit pour vous seul , vont plus rapidement à l'âme que les stances du Rossignol, plus sonores mais plus savantes et plus étudiées. Le Rouge-gorge est le plus curieux , le plus sensible et le plus délicat de tous les oiseaux du ciel ; c'est celui que je chéris le plus.
La légende catholique a illustré le Rouge-gorge ; les poètes l'ont oublié, excepté George Sand.
La légende bretonne que m'a racontée dans le temps Hippoly te de LaMorvonnais, un ami qui n'est plus . rapporte que le Rougegorge accompagna le Christ sur le Calvaire et détacha une épine de la couronne du divin Rédempteur, et que Dieu, en récompense de cette manifestation courageuse , l'anima de l'Esprit- Saint. A dater de ce jour, l'oiseau pieux aurait eu mission de conjurer les sortilèges et de déjouer les entreprises du Malin. Et comme dans la contrée naïve où régna le roi Arthus, la croyance à l'intervention des enchanteurs et des fées , des bons et des mauvais génies dans les affaires des hommes , se mêla de tout temps à la foi aux miracles de notre religion sainte, il arriva bientôt que le Rouge-gorge , qu'on rencontre toujours dans la voie du pauvre travailleur, passa dans l'opinion du monde des campagnes pour l'agent mystérieux des puissances surnaturelles et le porteur de messages des génies bienfaisants.
Je ne suis pas breton , et ma foi éclairée en la sagesse de Dieu , personnilication de l'ordre suprême, infini, universel, prescient, immuable , n'admet pas le miracle , qui est le renversement des lois, de Dieu, et, par conséquent , la négation de sa sagesse ; mais je crois fermement , comme la légende armoricaine , à l'existence des rapports secrets qui sont entre la bêle et l'homme. Seulement l'explication de la sympathie du Rouge-gorge pour le travailleur se déduit tout simplement pour moi de la loi
d'Unitc tradiiiti' et comintMitoc par l'analogie passionnelle, (jui , pour m'intercsser à l'etiide des lois de la nature , n'a nullement besoin de l'aide du merveilleux humain. L'analogie passionnelle , d'accord sur une foule de points avec la légende ci-dessus , trouve dans le Uouge-gorge l'emblème du n)art\ r de la foi.
Le Rouge-gorge a le tour du bec ceint d'un bandeau d'auréole qui descend et s'épanouit sur la gorge et la poitrine où il forme un large écusson. La couleur oningée de l'auréole est celle de l'enthousiasme qui pousse en avant les chercheurs des. vérités nouvelles. Le réseau de la nuance sainte enveloppe la région du cerveau comme celle dii cu-iir pour exprimer (|ue la passion de l'enthousiasme ou de la comfjosite exige double essor de l'esprit et des sens. Le reste du costume du Rouge-gorge est du gris le plus humble, livrée du tra\ailleur.
Le Rouge-gorge est le premier oiseau (jui s'éveille a l'aurore et salue la venue du jour. Il pétille avant que le Merle n'ait sonne la diane. Pétiller est un verbe trop faible (luont fabriiiue les gamins de Lorraine pour essayer de rendre le cliquetis métallique des notes précipitées que fait entendre à l'heure du matin et à l'heure du soir le Rouge-gorge appelant son monde au travail ou le conviant au repos. La sonnerie argentine du Rouge- gorge qui retentit dés l'aube, vous remémore involontairement la fanfare des Petites Hordes sonnant la charge du travail à la pique du jour.
Quand , par les premières i)rumes d'octobre , un peu avant l'hiver, le pauvre prolétaire vient chercher dans la forêt sa chétive provision de bois mort , un petit oiseau s'approche de lui , attiré par le bruit de la cognée ; il circule à ses côtés et s'ingénie à lui faire fête en lui chantant tout bas ses plus douces chansonnettes. C'est le Rouge-gorge qu'une fée charitable a député vers le, travailleur solitaire pour lui dire (pi'il y a encore quelqu'un dans la nature qui s'intéresse à lui.
Quand le Rùcherona rapproché l'un de l'autre les tisons de la veille engourdis dans la cendre; (juand le copeau et la branche sèche pétillent dcinslallamme, le Rouge-gorge accourt en chantant pour prendre sa part du feu et des joies du bûcheron.
Quand la nature s'endort et s'enveloppe de son manteau de
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neige , quand on n'entend plus d'autre voix f|ue celle des oiseaux du Nord qui dessinent dans 1 air leurs triangles rapides ou celle de la bise qui mugit et s'engoufl're au chaume des cabanes, un petit chant flùté, modulé à voix basse, vient protester encore, au nom du tr^ivail créateur, contre l'atonie universelle , le deuil et le chômage. C'est toujours le chant du llouge-gorge, disant qu'il n'est pas de saison morte pour l'ouvrier laborieux et que le travail attrayant se rit des rigueurs des frimas. Et l'oiseau frappe de son bec aux vitraux de la chétive masure pour y demander asile, comme la fee des contes, et pour rappeler a l'homme les devoirs de l'hospitalité.
Emblème de dévouement et de charité sociale, le Rouge-gorge semble invinciblement attiré par les penchants de sa nature vers les lieux où l'on soutire. L'un des plus nobles confesseurs de la foi républicaine m'écrivait de Belle-lslc-cn-Mer, il y a ((uel- (pies mois .
« J'ai à vous raconter une histoire de Rouge-gorge qui vous intéressera peut-être, à raison de l'atïection toute spéciale que vous ^emblez porter à cette espèce.
» L'année dernière, vers la tin de l'automne, un Rouge-gorge, chassé sans doute du continent par le froid et la neige, chercha un refuge dans notre île. Chaque matin il apparaissait dans la cour de notre prison et se tenait quelque temps aux alentours de ma cellule, ou il voyait des frères captifs. Je le pris bien vite en afl'ection ; sa visite me faisait besoin et ca ponctualité à me la rendre me causait le plus grand plaisir. Comme j'avais soin de lui jeter à chaque rencontre un ver de terre, de farine ou de bois, il ne tarda pas de son côlé à éprouver pour moi une vive sympathie. Bienlùt il s'attacha à mes pas et ne voulait plus me quitter. 11 me suivait quand je sortais dans la cour et accourait à portée de ma main aussitôt qu'il me voyait fouiller la terre de mon petit jardin. Chaque soir, avant de partir, il nous disait adieu de son petit chant d'hiver, qui ressemble au murmure du ruisseau parmi les cailloux et les herbes. Mes compagnons m'en-
SKlUl'KîiKS. jn:{
j^ageaieut à le prendre , mais jamais je ne pus me résoudre à trahir sa confiance pour le priver de sa liberté. Voilà pourtant qu'un beau matin, fatigué de mes dédains sans doute, et trouvant la porte ouverte , l'oiseau profite de l'occasion pour s'introduire dans ma cage, et s'y installe sans façon et presque malgré moi. Le lendemain, il avait fait connaissance avec mes autres oiseaux, il jouait avec eux et mangeait et chantait, comme s'il eût été enchante de sa position nouvelle. Depuis lors, je l'ai conservé comme souvenir vivant d'un âge regretté. Il lurette maintenant partout autour de moi , se jjromcne sur mon lit, se mire dans mon miroir, se place près de mon chevet pour dormir, et quand je lui adresse la parole , il me ré|)ond par son plus doux langage, ce chant que vous savez, si limpide, si pur et si mélancolique. Je savais bien le Rouge-gorge familier, curieux, confiant et crédule. Je l'avais vu autrefois suivre le long des haies les petits pattes pour ramasser les rares miettes de pain noir, débris de leur repas frugal , ou encore rôder autour des travailleurs des champs pour s'emparer des menus vermisseaux mis au jour par la bêche, la pioche ou la charrue. Je l'avais vu, à l'entrée de l'hiver, entrer dans la cour de la ferme et pénétrer jusque dans le logement des gens de la campagne ; mais je ne le croyais pas capable dun pareil dévouement pour l'homme, d'un dévouement qui va jusqu'à lui faire sacrifier sa liberté pour prendre sa part des douleurs de la captivité d'un ami. Du moins je n'abuserai pas de l'attachement de la pauvre créaturc. Elle m'a donne sa liberté et ses chansons pendant l'hiver; au printemps je lui rendrai son air libre, sa verdure, ses amours; car j'ai pour principe de ne tenir en cage que des oiseaux qui puissent y aimer, et ne garde par conséquent que des couples. Ce n'est pas moi qui ai rédigé les lois barbares qui n'ont pas honte de priver le détenu de la société de sa femme, de sa mère ou de son enfant. »
« P. -S. Je n'ai pas osé tout vous dire. Mais la preuve d'affection touchante que m'a donnée mon Rouge-gorge de Relle-Isie, rapprochée d'une autre circonstance de ma vie, fait quelquefois passer par mon cerveau une idée fugitive, un rêve, que vous
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appellerez du nom que vous voudrez. Une fois déjà, il y a bien des années, j'ai eu la visite d'un Rouge-gorge. C'était, bien loin d'ici, au milieu des souflrances d'une maladie longue et cruelle qui faillit m'enlever. Le pauvre petit oiseau ne manquait pas de venir deux fois par jour, matin et soir, chanter sur ma fenêtre , comme pour m'encourager à souffrir en silence et à espérer de meilleurs jours. Et souvent il me semble reconnaître dans le compagnon volontaire de ma captivité d'aujourd'hui le consolateur de mes peines et de ma maladie d'autrefois. »
Consolateur des afUigés, doux messager d'espoir, sympathique à tous les martyrs, héros de tous les dévouements , tel est, en effet , le Rouge-gorge, le vrai Rouge-gorge de la légende populaire et de l'ornithologie passionnelle, l'oiseau qui me rappelle aussi le plus de jours regrettés , celui qui m'initia au charme de la vie des forêts, bonheur de mes jeunes ans , refuge de mon àgc mûr.
Consolateur de tous les allligés , héros de tous les dévouements, c'est juste; il n'y a pas dans l'apologie un mot de trop.
Quand le Pipeur a tendu sa pipée et (ju'il a tiré de son appeau de guerre le houloulement lugubre, le Rouge-gorge intrépide est le premier qui réponde à la provocation de l'oiseau des ténèbres. Il se rue avec rage sur la loge où se cache l'assassin et tombe sur les gluaux perfides. Il est déjà pris, que les autres, les Grives et les Merles , sont encore à se consulter pour savoir s'il est opportun de marcher. Alors le Pipeur se saisit de sa victime et lui brise les ailes pour le faire crier ; car le cri de détresse du Rouge-gorge attire à la bataille tous les oiseaux de cœur qui s'imaginent que le généreux champion de la bonne cause est aux prises avec le Hibou et volent à sa défense.
Quand je vous disais que ce monde des oiseaux n'était qu'une copie lidèle du monde des humains !
C'est aussi le pauvre ouvrier, le pauvre laboureur, le pauvre bûcheron , qui vole le premier à la défense du sol de la patrie, qui le premier expose sa poitrine aux balles de la coalition.
SKDIPKDKS. -iOo
C'est Jiii qui s'armant de la sape, renverse dans la poudre les {ïoiivernements oppresseurs. C'est lui que les grands'souverains dépensent p;énereusement plutôt que de reculer d'une semelle, pour prouver leur ijrande àmc. Malheureux prolétaire, c'est toujours son cadavre (jui, dans les ruelles noires des cités comme sur les champs de bataille, sert de j)i('destal à la fortune des assassins en grand et des ambitieux.
Enthousiasme, candeur et bravoure... hélas! ces nobles dons du ciel s'expient aussi cher parmi nous que parmi les oiseaux, et les traverses innombrables qui troublent la vie du Rougegorge ne sont que l'image de celles dont la carrière du prolétaire industrieux est semée.
Le jeune ouvrier qui arrive de ses champs dans la ville porte un vêtement modeste comme le manteau du Rouge-gorge, la livrée du travail. Il est vif, ennemi du repos et désireux d'apprendre. Comme son emblème, son cœur déborde d'enthousiasme (plastron orangé de l'oiseau). Comme le Rouse-gorge, il est simple, confiant et naïf, ne soupçonnant pas chez autrui les méchantes pensées qui ne sont pas dans son àme. Comme le Rouge-gorge, il donne dans tous les pièges tendus à sa bonne foi et àsa curiosité. Et de même que le Rouge-gorge est la proiede la vipère qui le fascine et leTcontraint par une puissance invincible et surnaturelle à descendre de branche en branche jusqu'à la portée de sa gueule...; ainsi le jeune ouvrier qui s'est laissé entraîner aux suggestions de l'envie et de la paresse symbolisées par le serpent, fait tous les jours un pas de plus vers l'abîme du déshonneur qui doit le dévorer...
Le Coucou, qui est trop grand seigneur pour faire son nid lui-même, trouve plus commode de pondre dans le nid du Rouge-gorge. L'analogie du Traîne- buisson a donné tout à l'heure l'explication de ce parasitisme. La Mésange charbonnière, qui n'est pas plus grosse que le Rouge-gorge , l'attaque de préférence et avec un acharnement tout spécial. On a vu l'affreuse petite cannibale l'assassiner, le scalper et lui manger la cervelle, moins d'une heure après son entrée dans la cage commune. Le Rougc-gorge est de la famille de ces prédestines de la souf-
i(Mi oHMTHoLix;!!': PASSIoNM: l.LK.
IVance à qui le mal arrive de tous les points du (ici o( ([ui ont en partage mesure comble de tribulations.
Un seul vice dépare cette longue nomenclature des vertus et des qualités du Rouge-gorge ; il est jaloux du chant, jaloux de la chasse, duelliste, querelleur et ennemi des siens. Deux Rougesgorges ne sauraient vivre pacifiquement côte à côte dans le même canton, ni sous les mêmes barreaux; il faut que le plus fort tue le plus faible ou l'expulse. Triste tableau des querelles et des rivalités qui arment les uns contre les autres tous les serfs du salaire dont la concurrence anarchique qui tend constamment à réduire le prix de la main-d'œuvre, fait fatalement des frères ennemis. Le Rouge-gorge si doux, si sociable, si charmant avec l'homme et avec une foule d'oiseaux, repousse invinciblement tous ceux de son espèce; quoique cependant il vole courageusement H leur secours contre l'ennemi commun. Je ne sais plus si j'écris l'histoire des bipèdes emplumés ou celle des bipèdes sans plumes, tant les deux se ressemblent. Tous les oiseaux voleurs, le Corbeau, l'Oie sauvage, la Grue, etc., comprennent parfaitement les avantages de l'association et s'entendent comme larrons en foire. Ils ne tentent jamais un coup de bec sur les récoltes de l'homme, avant d'avoir disposé préalablement des sentinelles chargées de les avertir du péril. Mais les oiseaux honnêtes et parmi eux tous les chanteurs k bec fin, qui portent la livrée du travail. Rouges-gorges, Rossignols, Roitelets, répugnent systématiquement à l'emploi du procédé d'association qui est l'unique voie de salut pour les travailleurs exploités. Ils vivent autour de nous isolés et en état de guerre civile, et alors rien ne peut les soustraire à la barbarie de l'homme, sinon le charme de leur voix. Là haut comme ici bas, il n'y a que les inéchants qui sachent se coaliser et s'armer.
De grands malheurs pleuvent pour le Rouge-gorge de cet état d'antagonisme et d'insolidarité.Car l'homme ingrat ne s'est pas contenté d'ahuser odieusement de la crédulité et de la curiosité du Rouge-gori-e pour l'attirer dans tous ses pièges. Après avoir exploité l'allection que lui |)ortait l'oiseau , il a exploité
SKDU'KDKS. 207
, la haino que l'iiilortuue portait à ceux de son espèce ; il les a lorcés (Je se détruire et de se livrer l'un l'autre. Placez un Rouge-gorge dans sa caj;e à filet, à portée nu Rouge-gorge libre dont vous saurez la demeure, et vous ne tarderez pas à compter uu prisonnier de plus ; car le libre ne manquera pas de se ruer sur le nouveau venu. C'est le inniie piège qu'on tend au pinson et au roitelet domestique. Il est simple mais inlaillible pour tous les artistes jaloux et puissamment titrés en Cabalistc.
J'ai entendu d'indignes moralistes exeiper de ce naturel batailleur et insociable du Rouge-gorge pour justilier toutes les turpitudes de la conduite de l'homme à sou égard, et pour traiter l'oiseau chevaleresque de cerveau brûle , d'anarchiste , d'espèce indisciplinable et tournée vers les idées nouvelles, d'ennemie de la famille et du repos puldic .l'ai honte d'être obligé de répondre à tant d'hypocrisie.
Ratailleur, insociable Comme si le progrès pouvait se l'aire
tout seul et les abus se déraciner d'eux-mêmes , et sans (ju'on y aide un peu par les proclamations de guerres saintes, les levées de boucliers et les révolutions !
Comme si Minerve elle-même, Déesse de la Sagesse, n'était pas sortie tout armée du cerveau de Jupiter, pour 'dire que la sagesse a besoin d'être armée pour combattre l'erreur!
Mais pourquoi chercherais-je à défendre le Rouge-gorge contre les attaques des tartufes, quand il m'est si facile de prouver (jue tous les défauts (ju'on lui reproche valent mieux que ses qualités mêmes ; quand je n'ai, pour donner cette preuve, quà ouvrir le premier traité venu de l'histoire du peuple français, à ses pages les plus glorieuses, aux jours d'il y a soixante ans?...
Où la passion de la bataille et du duel était encore dans le sang de notre nation, comme dans celui du Rouge-gorge, avec le même mépris du vil trafic araignée) et la même horreur de l'infâme (oiseau de nuit) et l'ardent besoin de jeter bas toutes les tyrannies pour éleser sur leurs ruines un temple à la Concorde et à la Liberté...
Où la grande nation, fille aînée du progrès, consciente de sa mission et subitement illluminec de l'Esprit-Saint. comme le
Rouge-gorgc, renonçait pour la première fois à ses vieilles idées de suprématie et de conquêtes territoriales, et dans la sublime effusion des sentiments de justice et d'amour qui débordaient de son cœur, se proclamait l'amie de tous les peuples opprimés...
En ce tènips-là , en effet , le peuple français fut un jour ce que le Rouge-gorge était depuis des siècles, le défenseur des faibles, le redresseur universel des torts, le champion de l'unité. Il tendit !a main à l'esclave et le secoua rudement pour le forcer de relever son regard vers le ciel , et le monde est encore sous le coup de cet ébranlement. La France s'est-elle diminuée le jour où elle posa l'intérêt de l'humanité au- dessus de son intérêt national? — Au contraire, puisque c'est pour cette cause qu'on la décora du nom de grande.
Pourquoi alors imputer à crime au Rouge-gorge d'avoir fait toute sa vie comme la France un seul jour, de s'être séparé des siens pour se rallier à l'homme! Le Sauveur n'a-t-il pas dit que celui qui voulait le suivre devait commencer par se dépêtrer de toutes les entraves qui l'attachaient au monde, famille, propriétés , trésors !
Ainsi là où l'ornithologiste vulgaire n'aperçoit qu'un texte d'accusation frivole contre un oiseau plein de mérites , l'analogiste découvre un motif d'apologie sérieux.
Les poltrons et les insulteurs à la ligne ont aussi l'habitude de déclamer à perte de vue contre les funestes effets de l'exagération du point d'honneur, et de déplorer la manie sanguinaire du duel, qui a peu arrêté en somme les progrès de la population. Mais les poltrons n'empêcheront pas que cette prétendue monomanie furieuse n'ait fait mille fois plus pour l'illustration et le charme de la société française que toutes les leçons des morahstes et même ((ue ce fameux traité de la civilité puérile et honnête, qui vous défend de fourrer vos doigts dans votre nez et de vous moucher sur votre manche, surtout quand vous êtes chez les grands. Mettons-nous bien dans la tête que la peur du duel est le commencement de la sagesse ou du respect à la femme, ce qui est la même chose, et que sans ce vernis de bravoure chevaleresque, de galanterie et d'insoucieuse gaieté qui brillantait jadis la sur-
l'ace de nos mœurs, jamais l'esprit Irancais n'eût été ce qu'il lut et n'eiU conquis le monde.
Conquis le monde, helas! ce |)roj)os me rappelle de nouveau l'ingratitude des écrivains de ma pairie envers le Rouîïe-goriîe, si digne à tant d'égards d'inspirer les chants de la muse et que pas un d'eux n'a chanté. L'Alouette a été plus heureuse et le Rossignol aussi, ti l'Hirondelle, et beaucoup d'autres (|ui le méritaient moins. L'Alouette a vaincu à Pharsale et pris Rome deux fois, c'est très-vrai ; mais qui vous dit (jue le Rouge-gorge n'a pas vaincu plus loin encore que l'Alouette, et suivi l'aigle victorieuse en plus de capitales? Car il semble que tous les historiens de la révolution françviise se soient donne le mot pour oublier de signaler rinlluence du Rouge-gorge sur le résultat des campagnes d'Italie, de Russie et d'Egypte. Et cependant cette iniluence n'a jamais été contestable, puisque la plus grande part de gloire acquise à nos drapeaux en ces campagnes immortelles revient aux héros de Lorraine... et que tous les héros de cette province si boisée et si calomniée avaient été élevés à l'école du Rouge-gorge.
Alors, puisque j'en suis venu là malgré moi, je prie qu'on me permette de réparer en passant l'inexcusable oubli des historiens de la révolution française, et de protester par la même occasion contre une allirmation téméraire de Michelet. Michelet est un admirable historien que je porte dans mon cœur, et que j'aime encore plus pour la noblesse et l'élévation de ses sentiments que je ne l'admire pour son immense savoir et sa haute éloquence. Je pense néanmoins qu'il a eu tort d'écrire « que le peuple normand était le peuple héroique de l'Europe. »
Ce n'est pas parce que je suis originaire des rives de la Meuse, mais je crois qu'il aurait mieux fait de décerner la palme de l'héroïsme au Lorrain qu'au Normand.
Le Normand a conquis l'Angleterre, la Sicile et une foule d'empires si longs et si éloignés les uns des autres, que jamais le soleil ne se couche chez lui. Il a forcé les portes de la Chine et créé plusieurs nouveaux mondes où il a implanté ses machi-
-ilO ORMTHOLOGIE PASSIONNELLE.
nés ei des po])iilations prospères. Il a fondé enfin la plus vaste puissance industrielle et commerciale qui ait jamais été. Or loin de moi la pensée de méconnaître ces hauts faits et de nier les innombrables services rendus par le Normand à la cause du progrès. Je suis prêt à crier Rule Britannia et à vociférer aussi haut que quiconque en l'honneur des pionniers valeureux de l'Australie et de l'Amérique du Nord. Seulement mon admiration pour les gigantesques efforts du génie britannicjue ne va pas jusqu'à me faire oublier le sens naturel des mots et à me faire confondre héroïsme et génie commercial, qui ne sont pas la même chose. Le vrai héros, en effet, d'après le langage reçu, est un être essentiellement désintéressé et enthousiaste, dominé par la sainte passion de l'Uniteisme et qui combat vaillamment pour sa foi, sans jamais marchander sa vip. Assurer par sa mort le triomphe de sa cause, de sa patrie ou de sa religion, est un sort qu'il envie; il vire facilement au martyr... Tandis que le vrai traficant est, au contraire, un être essentiellement rassis et calme, qui calcule froidement les prolits et pertes d'une affaire avant de la lancer; qui comprend faiblement les joies sublimes du sacrilice et ne s'enivre pas des vaines fumées de -la gloire. Héroïsme, en un mot, implique, selon moi, grandeur du but collectif en même temps que déploiement d'un courage surhumain pour l'atteindre.... et Régulus et d'Assas , qui n'ont eu que la mort pour ptix de leur dévouement, me semblent mieux repondre au beau nom de héro« que les soldats-marchands qui forcent les portes du Céleste-Empire pour vendre beaucoup d'opium ou de bonnets de coton à ses malheureux habitants.
Les poètes, au surplus, sont d'accord avec moi sur cette question délicate ; les poètes qui sont les vrais historiens des âges héroïques et qui se sont emparés du héros lorrain et n'ont pas voulu du normand. Les âges héroïques de l'Europe portent quatre noms principaux : Invasion des Barbiires, Croisades, Guerre de cent ans. Guerre de la Révolution. Or, le premier nom qui se présente sur la liste des héros de chacune de ces époques mémorables est celui d'un héros lorrain.
C eit un Lorrain, ua Austrasien pur sang du nom de Charles-
Sl^DlPÉDES. 2il
Martel qui broie de sa masse d'armes l'armée des Sarrasins, refoule par delà les iSreiiées l'ouragan des cavaliers arabes, soustrait l'Kuropeà l'Islamisme et la femme au Harem!
C'est encore ui» chevalier lorrain qui commande la première Croisade et qui plante le premier son étendard sur les murs de la ville sainte. Or les Croisades sont au moyen âge ce que fut à 1 antiquité grecque l'expetiition des Argonautes. C'est le fait héroïque par excellence pour les nations chrétiennes. Voilà près de mille ans que la poésie et la légende vivent de la Jérusalem délivrée; mais je délie bien {ju'on me taille un semblant de poëme quelconque dans l'étoiïe du casque à mèche, qui constitue, au dire du Normand, le cinquième élément.
Les .\nglais tenaient la France, ses ports, sa capitale; et leur domination, qui durait depuis cent ans déjà, semblait impérissable, quand une viergede Lorraine, âgée de dix-huit printemps, prit en pilic les maux de la nation opprimée, arma son bras du glaive, fondit sur les phalanges de l'insulaire comme lange exterminateur, les rompit et les écrasa et les re'eta pour jamais du sol du continent. Jeanne d'Arc était du i ays des Rouges-gorges, et les historiens de son enfance rapportent qu'elle était en relation d'amitié et de sympathie avec ces petits oise.'.ux qui la suivaient aux champs. Llle paya son dévouement de sa vie, comme le Rouge- gorge, et subit conmie lui le supplice du feu. N'en déplaise à Michelet qui , lui-même , a trouvé de si éloquentes paroles pour raconter la gloire et le martyre de la vierge inspirée, je ne connais dans aucune autre histoire de ligure d'héroïne plus resplendissante que celle-là.
En 1792, lors de la grande levée, tous les mâles de Lorraine en état de porter les armes s'enrôlèrent. Us m'ont dit dans ma petite ville que. sur une population de près de 6,000 âmes, il ne resta au pays que trois garçons, à qui l'on donna des noms de femmes. Ces volontaires furent les premiers et les derniers qui combattir ut pour la défense du sol de la patrie. Un jour, en 1814, trois cents paysans de la Mcurthe formèrent le projet d'enlever ou de tuer d'un seul coup l'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse, en s'embusquant dans une gorge
étroite on les souverains devaient passer. Le coup faillit réussir et ne manqua (jue |)ar rindiscrétion de l'un des conjurés. Jîn temps de p;uerre, tous les mâles de Lorraine naissent plus ou moins soldats. Le };amin de cette contrée est la matière première du grognard d'Austcrlitz. Autrement dit, c'est de la graine de héros qui, semée en bon terrain et en saison convenable, produit abondamment 1(! maréchal de France.
Au plus fort des batailles de la grande guerre, les quatre départements de la Lorraine étaient en possession de fournir à eux seuls la moitié environ des maréchaux de Franc(; ; les quatrevingt-deux autres s'arrangeaient pour le reste. Sous le régne du dernier roi encore , cin(| maréchaux sur neuf étaient Austrasieiis : deux de la Meuse, Oudinot, (jérard; deux de la Meurthe, Lobau, Molitor; un des Vosges, Victor. Ceux de la Moselle étaient morts. Les Fabert, les Chevert et la plupart des olïiciers de fortune de l'îincien régime étaient de ces pays-là.
La maison de Lorraine a pris l'Empire qu'elle tient encore, et avec l'Kmpire une portion de l'Italie, la Toscane, Modène, Venise ; elle a la Hongrie et la Transylvanie. Elle faillit prendre le royaume de France sous les (luises, des héros de haute taille, forgés tout exprès pour la poésie, le drame et le roman. ,T'ai toujours supposé (pie les trois merlettes de l'écusson de Lorraine étaient des Rouges-gorges. Pourquoi les aurait-on appelées des merlettes sans cela?
Or désire-t-on savoir qui donne au gamin de Lorraine cette incontestable supériorité de vaillance sur tous les autres gamins de France? C'est l'éducation de la pipée, c'est la passion du Uouge-gorge.
Dès l'âge de douze ans, la constitution du gamin de Lorraine est faite à la vie du bivouac; car la chasse aux petits oiseaux des bois, la Tendue et la l'ipée exigent (pi'on passe les nuits à la belle étoile pendant six semaines environ, du 1" septembre au 15 octobre, si l'on tient à bien faire. Kt le voyage et la couchée dans les bois noirs, la nuit, (piand on a dix ans, cpi'on est seul, et que les hiboux huent cl (|ue les grands loups hurlent, sont de iières préparations |)our la vie de héros. A l'Age? de quinze
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ans , cet élove de la nature et de la solituù > dechilVre à première ouïe dans l'air tous les cris de voyage que jetc^-iten passant les oiseaux. Il sait le canton, l'arltro, le buisson (|u'a(tt?Uonne chaque espèce et les pa|)ill()iis de cliaciiie plante et la mouche du jour pour la tiuile. Il s'oriente |)ar les étoiles dans l'obscurité des forêts et dit l'heure de jour et de nuit, sans montre ni soleil, et la collection d'œul's d'oiseaux (juil a conquise de ses propres mains et au grand détriment de ses hardes à travers les épines, les rochers, les roseaux, dépasse deux cents noms...
A cette vie de Mohican , le gamin de I.orraine n'apprend pas seulement à s'aguerrir contre la peur et à mépriser le hurlement des loups; il y gagne de savoir se servir de ses mains pour fabricpier et inventer des pièges de toutes sortes , collets, rejets, raquettes. 11 griin[)e comme l'écureuil et nage comme la loutre. La préparation de la glu qui est une opération savante et de longue durée, l'initie aux procèdes de la chimie ; la faim aux secrets de la cuisine; le besoin de se chaull'er et de se préserver de la pluie aux arts du bûcheron , du charbonnier, du charpentier. J'ai peu connu de maîtres tendeurs qui ne fussent en même temps de parfaits rôtisseurs.
Or l'étude de toutes ces professions rentre essentiellement dans le programme de l'éducation du héros.
Aussi n'y a-t-il pas de danger que les privations de la guerre et l'accablement de la nostalgie prennent jamais sur le gamin de Lorraine, passé à l'état de surnuméraire-maréchal. La conscience qu'il a de sa haute valeur le soutient dans les mauvaises passes. Plein d'estime pour la vendange et le gigot de mouton , il possède as.?ez de philoso|)hie pour mépriser le luxe de la table , lorsque les temps sont durs, mais il n'en médit pas. Dix années de pipée vous cuirassent hermétiquement le tempérament d'un homme contre le mal du pays , la misère et le rhume de cerveau. C'est en Lorraine que l'on trouvait, il y a vingt ans, le plus de revenus de Russie. J'en ai connu qui avaient enseigné la raquette et le rejet aux Kirguis et ravi les oiseaux du gouvernement d'Orcnbourg par des airs inédits. C'est un gamin de Lorraine, nommé Jacqueminot, le même qui rend aujourd'hui le pain
béni à Moudon, qui passa le premier la Bérésina à la nage. II a fallu un boulet pour mettre à has Duroc. Les simples hiscaïcns ne purent jamais mordre à fond sur le maréchal Oudinot. .l'ai consulté la chroniciue locale sur les commencements de ces illustres mangeurs de fer; tous avaient sept à huit campagnes de pipée sur le corps, quand ils s'enrôlèrent comme soldats.
Ainsi la passion du Rouge-gorge est celle des vaillants et des forts. Elle survit chez eux au jeune âge. Après 1815, qui amena en Europe une grève générale de héros, et fit rentrer chez eux ceux qui n'étaient pas morts, beaucoup de petites villes de Lorraine en furent littéralement engorgées ; la mienne fut de ce nombre. Sa population se composait de décorés pour un sixième, et je me souviens (pie les trois quarts des pipées et des tendues d'alors s'appelaient de noms de ca[)itaines ou de commandants retraités. .J'ai bivouatpié cent fois aux foyers hos|)italiers de ces braves (pii aim ient à se consoler de leur bonheur présent par le récit de leurs misères passées. C'est là que j'appris comment tel régiment de hussards, de d.agons ou de cuirassiers, suivant que le narrateur appartenait à l'un ou à l'autre de ces corps, avait gagné la bataille d'Austerlitz , d'Iéna ou de Wagrara. Une chose dont il m'était très-diflicile de me rendre coiipte en ce temps-là, était que la race des Kinzerliques eût pu continuera croître et à se multiplier, après les boucheries épouvantables (|uc j'en avais entendu faire. Et je crois, Dieu me pardonne, qu'ils avaient lini par me brûler l'imagination avec .leurs récits de victoires, et que s'il y eût eu chance dr se distinguer dans la lice guerrière, quelques années plus tard, je m'y serais lancé après eux.
Ainsi la passion du Rouge-gorge métamorphose en héros d'intention les moins portés vers la tuerie humaine et les pousse .malgré eux dans les champs de Bellone.
Étais-je en droit de réclamer pour le Rougc-gorge une place au Panthéon des illustres oiseaux de France, auprès de l'Alouette deMichelet?
. Le Rouge-gorge est, de tous les membfi s de sa famille, leseul
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qui donne à la pipée et (|ni montre un si grand courage contre l'ennemi commun (lu Cliouelle.) Les autres se contentent de se battre et de se persécuter entre eux , ce qui dénote un caractère de titre inférieur. Le Rouge -gorge ne nous quitte pa? complètement non |)lus à l'automne comme les Rouges-queues et les Fauvettes proprement dites. Reaucouj) séjournent l'hiver autour des demeures de l'homme , où j'en ai ramassé souvent que le froid avait tués.
Le chant du Rouge-gorge est de ceux qui font fanatisme. Je n'ose pas dire que je parlage l'Iiércsie des admimteurs exclusifs de ce chant, (pii ne voient rien au-dessus; mais il est certain que le langage d'iunour du Rouge-gorge m'est plus synq)alhi(|ue qu'aucun au!re. Rien n'est | Iun rare du reste cpi'un beau chanteur de cette espèce, attendu (pu» les malheureux virtuoses n'ont presque jahiais le tenq)s de vieillir et de se perfeitionner. Il y en a qui d'eux-mêmes chantent le Rossignol et valent des prix fous.
Le Rouge-goigt; niche dans les bois au fond des petites cavités souterraines pratiquées par les rats, les taupes, etc., ou bien dans quehpie trou d'arbre ou de muraille près de terre , ou encore sous les voûtes obscures des souches excavécs. Il nelait(|ii'une couvée par an comme le Rossignol ; les jeunes changent de plunuige vers la fin d'août. L'uniipie couvée du Rouge-gorge est du reste plantureuse et elle C(piivaut pres(|ue à trois couvées de Fauvettes Soa nid est admirablement travaillé et ressemble à celui du Traînebuisson pour la disposition et l'ordunniuice des matériaux, ainsi que pour la souplesse et l'épaisseur du sommier de crin dont l'intérieur est garni. On a vu, en Anglet rre, un couple de l'touges-gorges à qui l'on avait donné durant l'hiver une hospitalité confortable dans une vaste serre chaude, y faire leur nid avec un plein succès au milieu de janvier; et nul doute que le fait ne se soit produit ailleurs et ne puisse se produire partout, moyennant un peu de soin. Or, jugez de ce qu'il pou'rait advenir un jour pour l'embellissement de nos demeures, de l'application en grand d'un procède d'éducation de fleurs et de Rougesgorges, qui permettrait à l'homme de savourer en plein cœur des frimas les délices les plus raffinées de la saison d'amour ; à savoir
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le parluni des roses et le chant des oiseaux, lletenez bien que ce sera encore le Rouge-gori^e qui, pour encourager les autres iauveltes à se prêter à l'expérience et à renoncer à leurs voyages d'outre-mer, consentira le premier à se claquemurer entre quatre muraille.s pendant toute la rude saison. Puis le Roitelet et le Traîne-buisson imiteront son exemple; puis enlin viendront le Rossignol et la Fauvette à tète noire , etc. Je dois avoir déjà dit une fois que le ralliement spontané de toutes les jolies bêtes à l'homme était un des plus sûrs symptômes de la proche venue d'Harmonie.
Quand je quitterai ma patrie pour aller chercher une tombe sur la terre étrangère, le Rouge-gorge sera un des amis de cœur que je regretterai le plus, avec Alphonse Karr, à qui Dieu fit une si large part d'humour, de bon sens et d'esprit, et à qui je dédie les sept cents lignes qui précèdent, en manière d'adieu.
La. Gorge-bleue. La plus jolie de toutes les Fauvettes et l'un des plus beaux oiseaux de France , où la couleur d'azur est aussi rare sur les manteaux de plumes que sur le satin des corolles.
Le nom de la Gorge-bleue lui vient d'un magnifique écusson bleu clair qui lui couvre tout le poitrail et qui est marqué en son milieu d'un pois ou miroir d'un blanc pur. Cet élégant plastron repose sur une légère zone noire qui est bordée à son tour d'une ceinture blanche à franges orange roux. La queue est bicolore et remarquable par la disposi'ion de ses deux nuances. La première moitié est rousse, la seconde noire. Manteau uniforme cendré brun.
Le plumage de cet oiseau subit de grandes modifications avec l'âge. Le miroir blanc de l'écusson semble être d'abord un attribut spécial de la jeunesse qui disparaît chez les vieux; puis la bordure roux orangé de la poitrine empiète à chaque mue sur la blanche et la noire et finit par les absorber. QueUpies auteurs parlent bien d'une seconde espèce de Gorge-bleue, qui serait particulière à la Suède et qui se distinguerait de la nôtre par la couleur de son miroir orange roux ; mais rien n'empêche de croire jusqu'à plus ample informé que cette Gorge-bleue à miroir
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jaune ne soit la Gorge-bleue à miroir blauc, parvenue à un âge très-avancé, et chez laquelle l'empiétement de la couleur fauve aurait continue ses progrès.
La Gorge-bleue, par la mobilité et par la couleur de sa queue , par ses allures et par ses habitudes, se rapproche beaucoup plus du genre Rouge-queue que du genre Rouge-gorge. Elle est plus riveraine et plus buissonnière que cette dernière espèce; elle se plaît dans les oseraies, les saules et les tamarix, et fréquente presque exclusivement les buissons des plaines basses , les bordures boisées des étangs et des petites rivières. Ce qui n'a pas empêché quelques nonienclateurs illustres, mais aveugles, de faire de la Gorge-bleue un Rouge-gorge, et même de l'appeler le Jiouye-gorge f/oz-ge-bleue , pour le distinguer de l'autre... tant l'amour du chaos est puissant sur certaine clr.sse humaine. Je crois avoir agi dune manière plus rationnelle et plus conforme aux vœux de la nature en faisant de la Gorge-bleue un Rougequeue, parce qu'elle a la queue rouge. Dites Rouge-queue à gorge bleue, si bon vous semble, le sens commun ne s'y oppose pas; mais pour l'amour du ciel , n'appelez pas Rouge-gorge l'oiseau qui a la gorge bleue.
La Gorge-bleue niche dans le creux des saules et sous les racines , comme le Rouge-gorge , et aussi dans les piles de bois entassées près des berges de rivières. Elle passe isolément et fait peu parler d'elle. Elle adore les mûres de ronces ; je l'ai prise quelquefois à la raquette dans les avenues de pois des jardins. C'est un rôti parfait.
Son chant est doux et suave; seulement elle a peu de voix et ue chante que pour un petit cercle d'intimes. Les couples se cantonnent comme les Rouge-gorges et les Rossignols et se font des misères sans fin. C'est une espèce assez rare et très-belle, mais qui en captivité a le double inconvénient de ne rien dire et d'être privée de sa queue la moitié de l'année.
Le Rouge-queue. Beaucoup mieux dit queue rousse, qui est son nom populaire dans une foule de localités de France , et particulièrement dans les environs de Paris. Espèce que l'on con-
i»!^ ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
fond toujours avec le Rossignol dç nuiraillc qu'on prend et qu'en vend avec elle, et qui ne lui est pas iiirericur sous le rapport de l'embonpoint , de la blancheur et de la délicatesse de la chair.
Le llouge-queue est celui qui a la gorge , la poitrine , les joues et le tour du bec très-u irs, le croupion et la queue d'un roux vif. Le Rossignol de muraille est l'autre, celui (jui a le poilrail et tout le devant du corps jus;iues sous les ailes or.mgé roux , la gorge noire, la(|uoue un peu moins rouge, Ij Iront el les sourcils blanrs. Les l'emel! s des deux espèces sont un peu plus difficiles à distinguer que les màles. Le pied noir, qui est presque toujours pour les oiseaux gris un certiticatde délicatesse ex(iuise, est un atlrd)ut conunun au Rouge-(|U' ue et au Rossignol de muraille. Leur manière de vivre et.d'aimer est aussi la même, et je connais peu d'espèces voisines qui se ressemblent plus et par plus de côtés.
Le Rouge queue et le Rossignol de muraille nichent dans les trous de murs à toutes les hautei rs. J'en sais des nids dans cinquante vieilles tours de châteaux et de cathédrales à trente mètres de terre, c'est à dire à des élévations qui donneraient le vertige au Moineau franc et à l'irrondelle, et où se plaisent seulement le Sansonnet, le Choucas, le Martinet et la Chouette. Tous deux nichent aussi à terre, dans la muussc verte qui enveloppe le pied des souches, sous les racines creuses , à travers les piles de bois , sous les tuiles. Ils satta.'hent volonliers à la place qu'ils ont choisie pour domicile dans une habitation et y reviennent chaque année. On connaît Ihisloire de cette famille de Rouges-()ueues qui demeuni pendant une vingtaine d'années dans la même boîte de corps de pompe, se transmettant l'héritage de cette propriété de mère en fille. Une l'ois que la machine ne jouait plus, el que le maître avait été focé de faire venir des ouvriers pour la remettre en état de service, les Rougis-queue? contraries émigrcrent et furent trois ans sans revenir, après quoi leur bouderie cessa. 11 faut croire (|ue le bruit et le tremblement qui accompagnent chaciue descente et chacjue montre du piston dans son tube ont pour cette espèce-là un charme tout spécial. Je connais intimement à l'heure qu'il est une famille de Rossignols de
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muraille que j'ai rcnconirée «liez un de mes amis, à Maisons, et qui habite depuis une dizaine d'années l'intérieur d'une l'ontaine en terre euite placée au milieu du jardin. Ces deux espèces ne font qu'une couvée par an, mais une couvée plantunuse.
Les chants de ces deuv Rouges-queues sont modestes comme celui fie la Gorge-hleue. Ils ne le fout entendre (pie de très grand matin et ne chantent que deux mois de l'an, lis se détestent du reste ardialement entre eux comme les Uougps-gorges et passent isolément. Mais le Uouge-cpieue et le Rossignol de muraille sont de vrais voyageurs (pii franchissent hardiment la Méditerr.inée et abordent par grandes masse-; les collines boisées des Sahels de toute la côte africaine, où les Ar.bes leur tendent des pièges si primitifs et .«^i patriarcaux que je n'ai janiais compris (|u'uu oiseau sensé put s'y prendre. C'est, par exemple, UQ trebucliet forme d'une simple feuille de cactus, suspendue par une bûchette ;;u-dessus d'une peiite fossette creusée dans le sable avec le bout d\i pied et dans laquelle il faut (pje le Rougequeue descende pour déplacer l'etançon et faire tomi er la irappe. Il n'y avait dans la nature entière qu'un Rouge-queue ou un Rossignol de nmraille qui pût avoir besoin de voir aller cette mécanique- là.
Linvenlion de ce piège, qui doit remonter à .lacob, prouve que l'innocence et la curiosité de la famille des Rubiettes furent connues de toute anticpii e des peuples du désert et exploitées par eux. Mais il faut (jue la leçon des malheurs passés de leur race n'ait guère profité aux Rouges-queues , puisque les pauvres oiseaux sont encore aujourd'hui sur tous les points du globe qu'ils parcourent l'objet d'iuie persécution atroce. La terre de France est surtout celle qui leur est la plus inhospitalière et la plus ennemie. Le Rouge queue et le Rossignol de murail'e constituent avec le Rouge-gorge, le Gobe mouches et la Grive les principaux éléments de la tendue aux raquettes qui se fait en Lorraine sur la plus vaste échelle et qu'il faut bien se garder de confondre avec la pipée qui est une chasse à la glu. J'ai vu en ce pays-là dans mon enfance tous les sentiers et toutes les lisières des bois, tous les mangeoirs et tous les abreuvoirs quelconques des forêts, gar-
nis pendant des vingtaines de lieues de suite de pièges si serrés et si drus , qu'il était à peu près impossible aux malheureuses espèces obligées de passer par cette voie scélérate de mettre pied à terre sans donner dans un guet-apens. J'ignore si la loi de mai 4844 a calmé un peu cette rage de tuerie, et si les préfets de Lorraine ont osé rappeler le garde forestier de cette contrée à son devoir et à la pudeur; mais j'aflirme que la chose est à faire, si elle n'a pas été faite , et qu'il est urgent d'imposer un frein à la cupidité et à la barbarie des tendeurs de raquettes, dans le triple intérêt de la moralité, de la salubrité et de la prospérité publiques. Car il est inutile de nous abuser plus longtemps sur les périls de la situation actuelle. La fortune territoriale de la France est totalement compromise en ce moment par ces débordements scandaleux d'insectes dévorants qui envahissent toutes les cultures l'une après l'autre, et qui ne tarderont pas à demeurer les seuls maîtres du sol , si l'administration n'y met ordre. Or, la première mesure à prendre pour arrêter le fléau de la contagion dévastatrice n'est pas de consulter les savants sur la question de savoir si c'est par un champignon ou par un ver que les vignes et les pommes de terre sont mangées, mais d'empêcher ces plantes de périr , en plaçant au plus vite sous la sauvegarde de la loi les petits oiseaux insectivores à qui Dieu a commis le soin de sauvegarder les récoltes de l'homme. Et il n'est que temps, je le répète , d'appliquer au mal le remède que la nature prévoyante a mis elle-même auprès de lui, et qui consiste, par exemple, à interdire absolument la chasse aux petits oiseaux pendant trois ans au moins.
Hélas ! si je demande à la loi de se mettre en travers des jouissances des libres tendeurs , c'est que je sais mieux que personne l'attrait pernicieux de ces amusements barbares, ayant été moi-même bourreau de Rouges-gorges en mon enfance , à l'âge où l'on est sans pitié. C'est parce que je veux épargner à mes complices le chagrin futur de mes remords, que je réclame formellement la prohibition absolue de la raquette et du collet comme engins de chasse aux petites bêtes. Le collet est un piège odieux où tout gibier qui se prend souffre
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et se détériore par suite des violents efforts qu'il fait pour se débarrasser. Aussi le nom de colleteur désigne-t-il spécialement dans la lanpie de chasse les braconniers de la plus vile espèce. Quant à la raquette, c'est un abominable instrument de torture qui ne peut servir qu'à dresser l'enfance à la pratique du métier de bourreau. La raquette porte témoijinage de cruauté contre la législation qui la tolère. Les oiseaux qui s'y prennent commencent par s'y briser horriblement les pattes et ne parviennent à mourir qu'après de Ioniques heures de soullrance. Je suppose que ces Athéniens si justes qui condamnèrent Xenocrate à l'amende pour n'avoir pas écouté la pitié en faveur du petit oiseau qui s'était réfugié dans son sein , auraient au moins banni du territoire de leur république les tendeurs de raquettes. Je ne requiers pas un châtiment aussi dur contre les tortureurs de Rouges-gorges, et me contenterais pour la première l'ois d'une amende ruineuse et de la privation du droit de chasse ; mais je serais impitoyable pour la récidive , surtout à l'égard des parents , estimant que la loi ne peut punir trop sévèrement le père qui apprend à son fils ou bien lui laisse apprendre la dureté de cœur et l'insensibilité aux souffrances d'autrui. Quand les hommes convaincus par une longue et cruelle expérience de leur inaptitude suprême à régir les choses de ce monde, auront à la fin abdique en faveur de l'autre sexe, un des premiers actes du gouvernement nouveau sera de supprimer sur-le-champ , pour tous les êtres , tous les genres d'oppression, tous les instruments de torture, et d'envoyer la raquette , le knout et la férule rejoindre le rudiment deLhomond dans la nuit éternelle. Mais que de tribulations, de couleuvres et de pensums avaleront encore les pauvres bêtes et les pauvres enfants jusque-là!
Le Rouge-queue , le Rossignol de muraille, le Rouge-gorge et le Gobe-mouches qui sont de la même taille , et possèdent les mêmes qualités de chair , sont les quatre espèces célèbres qui se vendent sur tous les marchés des villes de Lorraine en septembre , sous le nom collectif de petites bêtes et s'expédient de là sur toutes les capitales. La Grive est dite grosse bête comme le Merle. Le commerce de l'exportation des petites bêtes s'opère
sur des milliers de douzaines , mais son chiiïre n'approche pas de celui de la consommation locale. Il y a dans ces pays-là une époque de l'année qui dure six semaines et pendant laquelle ou peut viw tous les jours, à certaines heures, les ménagères des petites villes gravement occupées sur le seuil de leurs portes à plumer les oiseaux capturés de la veille. En ce temps-là l'air du pays ne voiture que des émanations savoureuses et n'apporte que des parfums de brochette au passant, qui ne saurait faire un pas sans fouler les dépouilles de la cuirasse orangée des Rouges-gorges et des llossignols de muraille qui se détachent harmonieusement du manteau noir des Merles sur le pavé des rues.
Le Rossignol de muraille [vnir l'alinéa qui précède). Hante plus volontiers les hautes tours que le Rouge-queue. Ses œufs sont d'un beau bleu d'azur sans taches, tandis que ceux du Rouge-queue sont blancs.
Le Rossignol. Du latin Liiscùiia , par l'italien Vscinia, i'sciniola, Rossignol. Nom absurde et déshonoré par une fuule d'homonymes honteux ; nom antiscientiKque ctque se sont bien gardésd'adopter les Allemands qui ont appelé l'oiseau de son véritable nom NacIttigoU , c'est-à-dire chantre de la nuit. Les Anglais écrivent Nightmgale et prononcent Naïtign... Je ne vais pas plus loin de peur de me comprcn^ettre. On ne saurait trop hésiter à traduire la prononciation d'une langue dans laquelle le mot co/one/ est le seul où l'r s'accentue.
Le Rossignol n'a pas à se plaindre comme le Rouge-gorge et le Rec-figues (jue la Poésie et l'Histoire aient été ingrates à ses mérites. On l'a chanté dans toutes les langues des pays qu'il habile. On a écrit sur lui cent traités spéciaux. Toutes les littératures du Midi, de l'Orient, de l'Occident et du Nord retentissent de ses apologies. Je ne sache pas de grand poëte, à commencer par Euri|:ide et par Virgile chez les anciens, et à finir par Lamartine ch z les modernes, (jui ne se soit cru obligé de lui consacrer une strophe mélodieuse. Pour tous les écrivains inspirés,
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sacrés comme profanes, Philomèle est la personuification ilo l'éloquence suprême.
Euripide, pour donner une idée du charme de la parole d'Ulysse, la compare au chant du Rossignol. Saint Grégoire de Nazianze retrouve dans les écrits de l'école d'Athènes le style harmonieux et sonore du ]»rince des chanteurs ailés. Les farouches sectateurs de Luther reconnaissent la mission divine de Pllllippe MELanchton et la supériorité de son éloquence sans seconde, à ce (pie les deux syllabes initiales de ses noms reproduisent le nom de Philomèle.
Or, comme il est dans les dons de l'analogie passionnelle d'inspirer heureusement les esprits quelle éclaire, il est constamment advenu que le succès a couronné l'allégorie et la comparaison tirées du Rossignol. Ainsi aucune Muse n'a probablement modulé dans aucune autre langue de plus mélancoliques et plus tendres accents que la muse de Virgile comparant la douleur d'Orphée qui regrette Eurydice à celle de Fhilomèle qui pleure ses petits : Qucdis populeâ mœrens... L'inspiration d amour qui parfume le texte latin est si pénétrante et si vive qu'il en est passé quelques émanations subtiles jusque dans la traduction de Delille :
Telle, sur un rameau, durant la nuit obscure, Philoméic pluinlive allendril la nature, Accuse en gémissant l'oiseleur inhumain, Qui , glissant dans son nid une furlive main, Ravit 1 s tendres fruits (jue l'amour fit éclore Et qu'un léger duvet ne couvrait pas encore.
Le chantre des Harmonies, dont la harpe aussi mélodieuse que celle de Virgile, vibre bien plus puissamment sous la touche d'amour, Lamartine, se surpasse lui-même dans la peinture du chant du Rossignol. Relisez Jocelyn, une histoire touchante qui retrouve toujours le chemin de vos larmes, Ihistoire de deux pauvres 'enfants perdus dans un désert de glace et qui s'aiment et s'ignorent sous le regard de Dieu. Ouvrez le livre à cette page (irageuse de la matinée de mai, où l'haleine liévreuse du printemps verse au cœur des deux innocents des troubles inconnus,
22 i ORNITHOLOGIE PASSIONNELLK.
où le besoin d'aimer lait explosion dans la poitrine de Laurence qui cherche en son extase... Une langw Je feu — Pour crier fie bonheur vers la nature et Dieu, écoutez, écoutez :