‹ L'esprit des bs (volume 2)Chapitre 9 sur 19 · TROISIÈME SÉRIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME SÉRIE

Baccivorie : Trois jjroupes; sepl familles, 37 espèces.

La nourriture animale joue un plus grand rôle que la végétale dans la série nouvelle. Yoici le premier de ses caractères généraux. Il implique une plus grande difhculte de vivre des ressources du pays et la nécessité d'émigrer pendant l'hiver dans les contrées méridionales. Aussi la série ne fournit-elle pas une seule espèce réellement sédentaire, et compte-t-elle au contraire dans ses rangs nombre de voyageurs au long cours. Quelquesuns de ces voyageurs , tels que le Loriot et le Rouge-queue traversent la mer; d'autres, comme les Grives, hivernent dans le midi de l'Espagne , de l'Italie , eu Grèce et dans les grandes îles de la Méditerranée ; d'autres , comme le Rouge-gorge et l'Âc-

ceuteur, passent à peine les frontières et hivernent d'habitude en-deçà des Alpes et des Pyrénées.

La dilTerence de régime alimentaire entraine naturellement une difi'erence de constitution organique , de tempérament et d'humehir. Du moment que la résistance de l'aliment diminue et que cet aliment passe de la graine féculente recouverte d'une enveloppe solide au fruit mou recouvert d'une pellicule inconsistante, le bec conique fort et pointu aux mandibules tranchantes , organe sécateur et trituratcur à la fois , devenant inutile , la nature qui sait proportionner les moyens à la fin amincit les mandibules de ce bec et les termine par un crochet léger qui facilite la préhension delà proie, en même temps (pi'il aide à la retenir. De là une transition insensible et graduée du bec de l'Alouette , la dernière des Granivores , à celui du Loriot ou du Merle , termes extrêmes de la série des Baccivores. Dis-moi ce que tu manges , je te dirai qui tu es.

Mais la transformation du bec entraîne naturellement une modification analogue de l'appareil digestif. 11 est évident que la puissance caléfactrice de l'estomac et sa force musculaire doivent aller toujours diminuant aussi en proportion de la digestibilité de l'aliment. Ainsi déjà nous étions arrivés du Pigeon ruminant , qui a trois estomacs : le jabot, le succenturier et le gésier, à l'Alouette, chez laquelle a disparu complètement le jabot. Cependant l'estomac simplifié de l'Alouette avait encore un gésier à parois musculeuses qui s'aidait au besoin de gravier en guise de dents molaires pour triturer le grain récalcitrant. Ces moyens de digestion puissants étant devenus de luxe avec le fruit mou et l'insecte, la nature a dû les refuser aux espèces baccivores. Voici venir maintenant une conséquence fâcheuse de cette transformation.

Nous avons vu précédemment que toutes les espèces animales essentiellement végétivores et ruminantes, à quelque règne qu'elles appartinssent, vaches, brebis ou pigeons, se distinguaient entre toutes par la douceur de leur caractère , leur sociabilité, leur domesticabilité. L'esprit de charité et de fraternité est en elles , parce qu'elles sentent comme tous les faibles

SÉDll^KDES. 117

Je besoia de s'unir contre les noaibreux ennemis dont elles sont entourées; et comme la nourriture herbacée est plus facile à trouver que toute autre , elles nont pas à se jalouser ni à se quereller pour des questions de subsistance.

Maiscete«pritde fraternité ne saurait persister chez les espèces émineTnment insectivores dont chaque couple a besoin d'exercer son droit exclusif de chasse sur un terrain d'une certaine étendue. La chasse pousse à la guerre chez les oiseaux comme chez les Peaux rouges; et déjà nous avons vu apparaître ces symptômes de division intestine dans la tribu du Pinson Cit dans celle de rOrtolan qui nourrissent leurs petits avec des insectes. Ces symptômes fâcheux , qui n'étaient que des exceptions dans la série des Granivores , vont devenir la règle générale dans celle des Baccivores.

La chose est triste à dire, mais il faut nous défier de ces becslins à l'organe velouté, suave et mélancolique, de ces amants de la nuit et de la solitude, tant chantés par les poètes, car leur i nnocence n'est qu'au dehors et leur physionomie est trompeuse. C'est la haine qu'ils ont pour les leurs qui les fait vivre seuls et non le mépris de la foule profane, comme on voudrait le croire. Ils aiment avec passion leur art, mais ils veulent l'exercer seuls et sans concurrents; ils adorent la chasse, mais ils en sont jaloux comme des boutiquiers parvenus. Cet esprit de rivalité omnimode qui ronge le cœur des espèces baccivores les plus sentimentales de langage et d'aspect, explique les drames fréquents qui ensanglantent les volières où l'on a l'imprudence de réunir plusieurs individus de la même famille. Le Rouge-gorge, le Rossignol, la Fauvette, dont il y a de si jolies choses à dire sous tant d'autres rapports, sont de tous les oiseaux peut-être les plus dilliciles à élever, à nourrir, à conduire. Qui se douterait de l'insociabilité de ces espèces, à ne les juger que sur la mine?

Ainsi j'ai dit que la plupart des Baccivores étaient des oiseaux de passage. Or presque tous ces oiseaux de passage voyagent isolément. Rouges-gorges, Rouges- queues, Fauvettes, etc., partent du même lieu , vont au même lieu , passent par la même

Page 1