LAURENCE
Vois dans son nid la muette femelle Du rossignol, qui couve ses doux oeufs, Comme l'amour lui fait enfler son aile Pour que le froid ne tombe pas sur eux.
Son cou , que dresse un peu d'inquiétude. Surmonte seul la conque où dort son fruit, Et son bel œil éteint de lassitude, Clos du sommeil , se rouvre au moindre bruit.
Pour ses petits son souci la consume; Son blond duvet à ma voix a frémi; On voit son cœur palpiter sous sa plume Et le nid tremble à son souffle endormi.
A ce doux soin quelle force l'enchaîne 1* Ah ! c'est le chant du mule dans les bois , Qui , suspendu sur la cime du chêne, Fait ruisstler les ondes de sa voix !
Oh ! l'en tends-tu distiller goutte à goutte Ses lents soupirs après .•■es vifs transports. Puis de son arbre étourdissant la voûte, Faire écuraer ses cascades d'accords?
Un cœur aussi dans ses notes palpite ! L'àme s'y mêle à l'ivresse des sens.
Il lance au ciel l'hymne qui bal si vite, Ou d'une larme il mouille ses accents !
A ce rameau qui l'attache lui-même ?
Et qui le fait s'épuiser de langueur?
C'est que sa voix vibre dans ce qu'il aime Et que son chant y tombe dans un cœur !
De ses accents sa femelle ravie
Veille attentive en oubliant le jour;
La saison fuit, l'œuf éclot, et la vie
?J'est que printemps, que musique et qu'amour !
SEDIPEDES. 225
Dieu de bonheur ! que celle vie esl belle ! Ah ! dans mon sein je me sens aujourd'hui Assez d'amour pour reposer connue elle El de transporis pour chanler comme lui.
]N'est-cc pas que jamais la passion n'a parié par une bouche humaine un langage plus sublime et i)his incendiaire, et que rinfortunée Didon est bien pâle auprès de Laurence, et même Roméo qui vent trop s'en aller ! N'est-ce pas que le pauvre historien des bétes qui a commis l'imprudence d'illustrer son récit de tels vers, est tenu de demander pardon à ses lecteurs d'oser encore leur servir sa vile prose après !
Aucune gloire , aucune chance heureuse n'a donc manqué au Rossignol. Comme il a des panégyristes qui s'appellent Virgile, Ovide, Lamartine, etc., il a des historiens nommés Pline, Buffon, etc., etc. Jean- Jacques déclare en ses Confessions, qu'il n'a jamais entendu le chant du Rossignol sans être vivement ému. Le naturaliste latin savait les mœurs de l'oiseau , il y a dix-sept siècles, comme nous les savons aujourd'hui; mais la mythologie grecque a erré sur son compte.
La tradition mythologique s'est trompée, pour avoir fait de Philomèle le type d'une princesse athénienne célèbre par sa beauté, à qui son beau-frère luxurieux aurait infligé un outrage et puis coupé la langue pour l'empêcher de divulguer son crime. Ce signalement de princesse de sang royal, belle et muette, ne reproduit aucunement les traits du Rossignol , qui n'est ni beau ni muet , et qui d'ailleurs serait parfaitement incapable d'égorger un neveu pour le faire manger à son père , comme le fit , dit l'histoire, la princesse outragée. D'où je crains fort que ceux qui ont cru d'après la fable que la romance du Rossignol était une complainte sur les malheurs de Philomèle et sur la perversité de Térée, noient été dupes de leur crédulité. La romance ou plutôt le nocturne du Rossignol n'est pas une complainte , mais bien une élégie amoureuse écrite pour une voix seule par un maestro passionné. Et la passion brûlante qui respire en ce poëme et empêche de dormir l'infortuné inamorato , est la double jalousie de l'art et de l'amour.