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Le Rossignol , en effet , ne chante pas seulement pour attendrir le cœur de sa maîtresse et charmer ses ennuis ; il chante aussi et surtout pour qu'on l'admire et pour qu'on l'applaudisse; il chante pour faire taire ses rivaux , pour les écraser sous le poids de sa supériorité, pour les tenir à distance du canton qu'il s'est adjugé. S'il n'atteint pas ce dernier but par la force de ses poumons , il a recours au combat ordinaire , au combat corps à corps; car il faut d'une manière ou de l'autre qu'on lui fasse place nette. S'il est vaincu dans cette nouvelle rencontre , il s'expatrie comme le Pinson et va bien k in cacher sa honte. Beaucoup meurent sur le terrain du dépit de la défaite et des blessures reçues. On ne comprend pas à première vue qu'une épée aussi peu offensive qu'un bec de Rossignol ou de Rouge-gorge puisse donner la mort , mais le fait se reproduit si fréquemment qu'il n'est pas même contestable. L'habitude des duels à outrance se retrouve jusque chez les Fauvettes proprement dites , qui ont l'esprit moins batailleur que les Rossignols, et chez les Roitelets qui onl le bec encore plus mou et encore plus inoffensif que les Fauvettes.
La quinzaine qui suit l'arrivée des Rossignols parmi nous est l'époque habituelle de ces joutes terribles. Les mâles dans ces espèces précèdent les femelles d'une semaine ou deux, afin d'avoir terminé leurs querelles pour le jour où celles-ci arrivent , et pour être en mesure d'offrir un établissement convenable aux belles voyageuses en quête de maris. Ainsi procèdent les Ortolans et quelques milliers d'autres. Cette précession des mâles dont la cau.se était demeurée jusqu'ici un mystère pour lascience, n'intriguera plus personne désormais.
L'avenir des Rossignols dépendant du triomphe obtenu dans ces concours de musique vocale, on conçoit toute l'importance que les pères de famille et les enfants mâles de cette espèce attachent à l'étude du chant. Il n'y a peQt-être pas un seul département de France où l'ardeur immodérée qu'apportent à cette étude les jeunes Rossignols, ne fasse chaque année des victimes. Ainsi dans nos collèges, des centaines de malheureux enfants s'abrutissent l'intelligence en des travaux ingrats pour acquérir le titre glorieux d'élève de l'École Polytechnique, et paient
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quelquefois de leur santé ou de leur vie cette nobJe ambition.
Il resuite de cette tension perpétuelle de l'esprit des Rossignols vers le progrès et la perfectibilité , que quelques-uns des mieux doués acquièrent des talents supérieurs qui leur assurent le monopole des honneurs et des places. Heureux sont les (ils de tels pères, car ceux-ci naturellement jaloux de perpétuer l'illustration de Irtir nom et de faire souche de virtuoses, se font un plaisir et un devoir de pousser leurs héritiers dans la voie du succès, en les initiant à tous les secrets de la méthode et à toutes les rubn(iucs du métier. De là l'illustration séculaire de telles ou telles familles de tel ou tel canton, de la famille des Rossignols je Romainville , par exemple , ou de celle des Fauvettes à tête noire d'Auteuil. Mais de môme qu'il est pour les Rossignols des contrées privilégiées où semble s'être réfugié l'atticisme du beau langage , il est des Béoties par contre où fleurit le patois et dont les malheureux indigènes n'émettent pas une note qui ne devienne aussitôt le texte de mauvais quolibets. Les Fauvettes du bel air sont peut-être plus impitoyables encore pour le purisme de la phrase que les jolies parleuses des salons de Paris.
Bechsteïn, naturaliste allemand qui a fait sur l'histoire des Fauvettes de profondes études , va jusqu'à affirmer que le chant nocturne est un privilège aristocratique , appartenant à certaines familles de Rossignols, mais non à toutes, et se transmettant par le sang. Le chant d'un Rossignol parfait renferme habituellement vingt-qnatre strophes, sans compter les ornements et les fioritures dont l'artiste brode ses finales. On a calculé aussi que la portée de la voix du Rossignol égalait celle de la voix de l'homme et s'entendait de plus d'un kilomètre.
Retenons bien que tout ce que je viens de dire, à propos du Rossignol , espèce pivotale du groupe des ténors, s'applique à tous ses membres et peut même s'étendre à l'immense majorité des chanteurs des trois autres séries. Faisons encore cette observation importante : que les grands talents ne s'acquièrent qu'en pleine liberté et qu'aucune serinette quelconque ne saurait suppléer pour les oiseaux chanteurs les maîtres que leur a donnés la
nature. Un Merle, un Rossignol , un Rouge-gorge pris dans les bois, à l'époque de la maturité de leur talent, chantent bien plus souvent en cage qu'en liberté , parce qu'étant débarrassés du soin tie chercher leur nourriture, ils ont plus de temps à consacrera l'art; mais il leur manque toujours pour accentuer leur voix, ce mobile tout puissant de l'émulation et du génie, l'amour, la passion sainte qui ne se remplace«pas. Il y a de l'oiseau chanteur pris de filet , au chanteur de brochette (élevé en cage) une différence de valeur qui ne se calcule pas. J'ai connu, rue de la Victoire , chez un riche portier amateur, un Rossignol de Romainville , pris de filet . dont on offrait cinquante écus ; mais je ne sache pas que jamais Rossignol de brochette ait été payé 25 francs.
Or , tout ce qui précède a été dit par Pline , il y a dix-sept cents ans et plus , et dans un excellent langage. Le grand naturaliste romain a assisté en personne aux leçons de chant données par le Rossignol à ses tils: il a admiré l'attention soutenue et le respect avec lequel les jeunes élèves écoutent la parole de leur professeur et accueillent ses remontrances. Il affirme qu'il est impossible de rencontrer deux Rossignols de mérite égal , ce qui est vrai. Il trouve enfin une hyperbole sublime pour peindre la frénésie de cabaliste qui pousse au combat les rivaux : « Victa morte sœpè finit vitam, spiritu prias déficiente quam cnntu. » f Plus d'une fois le vaincu finit sa vie par la mort , le souffle lui manquant avant le chant).
Il soupiraU cncor, qu'il n'était déjà plus.
Les oiseliers de l'antiquité savaient aussi bien que nos oiseliers modernes que le Rossignol mis au trou perdait incontinent le désir et la faculté de chanter. La mise au trou est un procédé par lequel on arrête une Fauvette ou un Rossignol au milieu de son chant d'amour au printemps , pour le lui faire reprendre plus tard, vers la fin de l'été, au temps où les oiseaux ne chantent plus. Il consiste tout simplement à emprisonner l'oiseau pendant soixante jours dans une armoire sombre. Le captif, tout joyeux de revoir la lumière, entonne incontinent une hymne d'allé-
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gresse en l'honneur du soleil. Et voilà ses chants retrouvés.
On sait par les poésies d'Horace quel grand cas les gourmands de Rome faisaient de la chair du Rossignol, qui se servait rôti sur un lit de confitures (au miel). La brochette de rossignols était en ce temps-là une eprouvette gastrosopliique pour les amphitryons de première classe, les Esope et les Lucullus. La valeur de l'oiseau chanteur atteignait des chillres encore plus fabuleux que celle de l'oiseau mort. Dans les l)eaux jours de la grandeur romaine, disent les écrivains de cette époque, les Rossignols bien appris se vendaient plus cher que les esclaves. On en donna un blanc à l'impératrice Agrippine qui avait coûté 6,000 sesterces (quinze cents francs de notre monnaie'. Ce prix exorbitant ne serait encore que la moitié, dit-on, de la valeur courante des bons Rossignols au Japon.
Les mêmes historiens qui nous ont transmis ces détails rapportent que la passion des Rossignols était endémique dans la famille des Césars, et que Drusus et Britannicus, fils de Claude, possédaient plusieurs de ces oiseaux qui savaient plusieurs langues et parlaient indilTeremment le latin et le grec. Conrad Gessner a raconté sérieusement aussi l'histoire de deux Rossignols de Ratisbonne qui avaient l'habitude de causer en aliewianrf la nuit, sur tout ce qu'ils avaient entendu dire autour d'eux durant le jour. J'ai peine à admettre que tout soit vrai dans ces récits. Ou a cru longtemps encore que les Rossignols s'engourdissaient pendant l'hiver et passaient la rude saison ensevelis dans des troncs d'arbres d'où ils ressuscitaient au printemps; maison sait aujourd'hui que cette version n'est pas plus exacte que celle qui attribuait aux Sizerins la singu-- Hère habitude de se métamorphoser en mulots à l'approche du froid pour chercher un asile dans le sein de la terre.
Les Rossignols quittent la France de très-bonne heure , dès les premiers jours d'août, et leur passage est presque complètement effectué vers le o septembre. Ils ne traversent pas la mer, mais se dirigent vers l'Est et se rendent en Egypte par la Hongrie, la Dulmatie, l'Epire et les îles de l'Archipel. Ils ne donnent pas à la pipée et sont presque tous partis à l'époque de l'ouverture de la
tendue , c'est à dire au l^"" septembre, ce qui est cause qu'il en échappe beaucoup aux oiseleurs.
On a vu par le chifire des hauts et des bas prix que j'ai donnés ci-dessus\ que les oiseaux se vendaient moins cher au marché Saint-Germain du Paris moderne qu'au marché de l'ancienne Rome. La ville de Troyes en Champagne, si célèbre déjà par son commerce d'andouilles et de bonnets de coton, est de toutes les cités de France celle qui se livre avec le plus de succès à l'élève du Rossignol. Le monopole de cette industrie intéressante y est entre les mains des cordonniers , comme à Paris l'élève des Canaris et à Strasbourg l'engraissement des oies.
Le Rossignol recherche les voûtes des frais ombrages, le voisinage des ruisseaux, des prairies et des habitations isolées. Il préfère à toute autre demeure l'allée ombreuse et solitaire du parc , propice aux promenades sentimentales et à la rêverie et d'où il peut être entendu de la compagnie du château; car il a conscience de la supériorité de ses chants et il a besoin qu'on l'écoute. Il niche à terre au sein des tapis de pervenche, de lierre ou de mousse verte qui couvrent les ados de fossés ou encore au milieu d'une touffe de houx , de hêtre ou de charmille. Son nid est fait presque entièrement de feuilles mortes pressées, agglutinées et stratifiées par couches épaisses , sans crin ni laine à l'intérieur. Ce nid n'ayant jamais été bâti que pour être placé dans des tas de feuilles sèches, je m'étonne que Temmynck , et après lui l'auteur de ï Ornithologie du Gard, se soient avisés de le placer sur les arbustes adossés contre un mur ou dans de gros buissons, etc. Quelque chose me dit que ce savant Hollandais, qui connaît mieux que personne les oiseaux empaillés , est moins fort que moi sur les nids, et qu'il a moins souvent affligé ses parents que moi les miens dans son bas âge, par le piteux spectacle de ses bardes dévastées. La femelle pond dans ce nid de feuillage cinq œufs d'un vert olive foncé, marqués au yros bout d'une tache blanche. Les petits quittent le nid de trop bonne heure comme toutes les Fauvettes. Le Rossignol n'élève qu'une couvée par an.
Puisque les savants d'autrefois ont tout dit sur le Rossignol ,
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la beauté et la variété de ses chants, la délicatesse de sa chair, ses batailles et sa jalousie , sa curiosité excessive qui le porte à vouloir essayer tous les pièges , etc., puisqu'il n'y a pas à le défendre d'un déni de justice, je ne vois pas la nécessité de prolonger une notice qui n'apprendrait rien à personne.
Le Rossignol est l'emblème de l'Harmonie solitaire et de la poésie élégiaque qui aime à gémir sur les tombes et à conter ses peines aux échos de la nuit.
La Philomèle. Une autre espèce de Rossignol , un peu plus grosse et un peu plus roussàtre de ton que la précédente ; plus solitaire aussi et plus amie des eaux. La voix de la Philomèle a plus de portée et plus d'éclat encore que celle du Rossignol ordinaire , et son chant a plus de durée ; mais ce chant est loin de valoir l'autre pour la variété, la souplesse et le liant des modulations. H est haché, heurte et dénué de ces prolongements solennels et de ces finales harmoniques qui donnent tant d'expression et de charme au langage du Rossignol vulgaire. La Philomèle a, en outre, le défaut de parler trop haut pour le tête-à-téte de la chambre ; et comme elle chante toute la nuit quand elle est de boime humeur, elle indispose facilement le voisinage par la sonorité de son verbe. Il y a beaucoup de gens qui ne peuvent pas soullrir le Rossignol et qui se lèvent la nuit pour le faire taire. De ce nombre était sans doute l'agronome Mathieu de Dombasie , qui écrivit de si déploiables dédicaces au Dauphin et de si fâcheuses diatribes contre le Rossignol. Rare en France et d'assez grand prix.
Les immenses progrès qu'a faits depuis vingt-cinq ans en Europe l'art d'élever les oiseaux, donnent lieu d'espérer que l'homme se sera rendu maître avant peu de tous ces grands chanteurs, et qu'il les fera nicher dans sa demeure. Et comme il lui sera facile de choisir les types reproducteurs, il arrivera qu'au bout d'un certain temps, de plusieurs siècles peut-être, les i)lus excellentes méthodes de chant auront prévalu parmi l'universalité des espèces chanteuses, et vulgarisé le talent dans des proportions indicibles. Les jeunes oiseaux de cette catégorie sont, en.
effet, si désireux de s'instruire et naturellement si pleins de goût, qu'il suffit de mettre à leur portée un exemple du mieux, pour qu'ils cherchent à l'imiter sur-le-champ. Et le progrès gagnera jusqu'aux tribus primitives des Fauvettes et des Rossignols de Russie , si barbares encore , si incultes et si illettrées.
Famille des Fauvelles |)roprement dites. Onze espèces.
Nous entrons ici de nouveau dans un de ces fouillis inextricables de nomenclature et de classification comme la science otïicielle s'entend seule à les faire. Essayons de nous tirer de cette passe dangereuse, comme nous nous sommes tiré déjà de celle des Loxiens et des Fringilles , où nous avons été assez heureux pour côtoyer de tout près le gâchis sans trop nous y embourber. De même qu'on passe auprès du cadavre de l'homme ivre sans le voir, pour s'épargner une hypocrite jérémiade sur les misères de l'espèce humaine , faisons semblant de passer sur les tristes écarts de la science sans les apercevoir , afin de nous dispenser de nous apitoyer sur iceux.
Les Fauvettes proprement dites, qui chantent et qui mangent des baies ainsi que des insectes, fornsent tout au plus la troisième ou la quatrième partie de la tribu populeuse à laquelle les savants ont attribué cette dénomination générique, et qui d'après eux contiendrait une quarantaine d'espèces, tribu qu'ils ont divisée en deux sections principales, celle des Riverains (aquatiques) et celle des Sylvains (forestiers). Pour ma part, je ne connais eu France que onze fauvettes proprement dites , et encore n'oseraisje pas garantir l'authenticité de ce chiffre, tant les uomenclateurs ont été ingénieux à introduire le trouble et la confusion dans la désignation des espèces. Je ne crois pas m'aventurer en affirmant que sur les quarante étiquettes qu'emploie la nomenclature ancienne. il en est à peine douze qui puissent servir à faire reconnaître d'une manière certaine l'espèce qu'elles sont chargées de désigner et qui ne s'appliquent pas tout aussi bien à deux ou trois