‹ L'esprit des bs (volume 2)Chapitre 17 sur 19 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Ordre des Jugipédcs. Trois genres; sepl espèces.

L'Ordre qui ne comprend que sept espèces est celui qui atteste le plus visiblement la pauvreté relative de la Faune européenne; car cet ordre des Jugipèdes est des plus populeux ailleurs, sous la zone tropicale notamment, et aussi dans certaines contrées de la zone tempérée de l'hémisphère austral. On se fera sans peine une idée de sa richesse en songeant que l'innombrable tribu des Perroquets et des Perruches, qui occupe à elle seule une immense vitrine au Muséum , n'est qu'une de ses divisions.

Rappelons brièvement nos principes et la signification précise de ce nom de Jugipèdes que nous avons attaché comme étiquette à la cinquième grande division du règne des oiseaux.

Jugipède est la traduction en latin du mot grec Zij(j(jdarjijlc qui veut dire (loigls atldés pai- paiiv, comme les bœul's au joug (Jugiim, zygos). Je me sers fréquemment de l'expression de grimpeurs pour désigner l'ordre actuel, mais ce langage est déj'cctueux , attendu que gri)njjeur et jugipède ne sont pas tout à fait synonymes, pas plus que percheur et chanteur. Il est trèsvrai que Ja division des doigts du pied en deux systèmes égaux indique de fortes tendances au grimpement, mais elle n'indique que des tendances, elle n'impli(|uc pas fatalement des habitudes de gravitation verticale. La preuve < n est que nous rencontrerons

;isu URiMTHOLOGlE PASSIONNELLE.

dans cet ordre des espèces beaucoup moins habiles a grimper (pie les Grimpereaux et les Sitelles appartenant à l'ordre précédent.

Cet ordre des Jugipèdes est un ordre bizarre dont l'excentricite semble être le caractère normal , ce qui est cause que la classification pédiforme a l'air de le gêner beaucoup.

Les obstacles qu'il oppose à cette classilication sont de deux sortes. D'une part l'excentricité qui est un des caractères de l'ambiguïté, pousse l'ordre à jeter à chaque instant des embranchements sur tous ses voisins et à se confondre avec eux; de l'autre, ses familles qui se rapprochent par les pieds, divergent presque toujours par le bec et par le régime. Exemple : les Perroquets qui sont des jugipèdes et des grimpeurs comme les Pics, mais presque exclusivement granivores, tandis que ces derniers sont presque exclusivement insectivores. Faites abstraction de la forme du pied et vous trouverez beaucoup plus d'analogie entre le Dur-bec, le Bec-croisé, le Bouvreuil et le Perroquet, qu'entre celui-ci et le Pivert. Heureusement ce qui est un embarras pour une classification empirique, devient un moyen d'ordre pour une méthode naturelle. Ainsi la différence de conformation des becs donne la clé de la division de l'ordre par série, et celle des langues qui ne sont pas moins excentriques que les becs, fournit le type de la division par groupes.

D'après cette méthode facile, la première série de l'ordre, celle qui se rapproche le plus de l'ordre précédent par la Sitclle, serait celle des Pics, reconnaissables à leur bec droit, robuste et taillé en coin pour perforer le tronc des arbres. Cette série des Pics serait dite des C une i rostres (becs en coin). Le bec s'incurve-t-il légèrement et se termine-t-il par un loger crochet (Coucous, Couas^ , la série est appelée des arr/ ou des Iwmirostres ou de quelque autre nom moins long et moins barbare. Le bec va-t-il toujours s'incurvant , s'épaississant et s'armant d'une double mandibule mobile; la mandibule supérieure fait-elle olKce de crampon pour favoriser le grimpement comme chez les Perroquets, la série est baptisée des .sVv?/(,';//'ôs//rA^ ^becs grimjjeurs . Après ceux-ci viennent les becs à dimensions exagérées, les becs nions-

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trueux, les becs ridicules des Toucaus, des Aracaris; nouvelles séries , nouveaux noms. Je me borne à indiquer cette voie de division pour les naturalistes dont les travaux embrassent la généralité des espèces ; la pauvreté de la jugipédie française me dispense de creuser ce sujet plus avant.

La subdivision par groupes n'est pas moins curieuse. Il y a des langues elîih'es et pointues qui ressemblent à de longs serpents ou k des javelines dont le manche serait en caoutchouc et jouirait de la propriété de s'allonger indeliniment; puis les langues larges, courtes , épaisses, propices à la répétition du verbe humain; puis les langues impossibles, langues en corne, langues en plumes et en plumes de couleurs variées ressemblant à des empennures de flèches de sauvages que l'oiseau serait en train d avaler. Mais ce travail encore une lois ne me regarde pas , puisque je n'ai ici que trois genres à classer , et trois genres dont l'histoire sera courte, attendu que sur ce nombre, deux se réduisent a une espèce unique (Torcol, Coucou , et que le troisième, celui des Pics, se compose de cinq espèces dont les mœurs, les allures, le régime et le ton sont tout à fait semblables et ne veulent qu'une seule nolice.

Comme il m'a paru encore complètement inutile d'exposer les caractères généraux de l'ordre en l'absence d'un nombre de témoins suffisants pour valider mes dires, je me suis naturellement afl'ranchi de cette tâche ingrate. A bien prendre, du reste, je ne vois guère que l'amour désordonné des insectes et du tapage qui soit un caractère commun à nos trois genres. Le Torcol niche bien dans les trous d'arbres et pond bien des œufs blancs vernissés comme les Pics, mais ces habitudes n'ont rien de commun avec celles du Coucou qui est trop grand seigneur pour se donner la peine de se construire un nid et d'élever sa famille. Ainsi point de caractères généraux d'ordre dans le petit nombre d'espî'ces de la jugipédie indigène. Seulement la similitude de conformation de la langue nous fournit un caractère de parenté très-accusé entre le Torcol et les Pics.

Genri2 Torcol. Espèce unique. J'ai placé le Torcol à l'avant-

:{.S2 OI{.MTnOLO(ilt PASSIONNELLE.

garde de l'ordre , parce que cet oiseau singulier se rapproche un peu de la Mésange par la forme de son bec droit, conique, tronqué; ensuite et surtout, parce (pie les deux espèces m'ont semblé se tenir par un lien mystérieux. Tout est plein de mystère, en eflet, dans l'histoire du Torcol, et il est nécessaire de se pénétrer à fond de la substance du traité de la Théorie des Hessemblanccs pour avoir l'explication de cet hiéroglyphe emplumé.

C'est un petit oiseau de la taille de l'Alouette, porteur d'un manteau gris d'une etolTe distinguée, striée et écussonnée de lines zébrures. 11 arrive en France au mois d'avril et en repart vers la fin d'août. Comme l'époque de ses voyages coïncide avec celle des migrations du Coucou , on a cru autrefois dans certains pays du Nord que le Torcol était le mâle ou la femelle du Coucou,

Le Torcol niche dans de vieux trous d'arbre perforés jadis par les Pics et dont il a soin de rafraîchir chaque année les parois intérieures par un léger travail de repiquage. La poussière ([u'il fait tomber dans le fond du nid par cette opération forme une couche qui lui paraît assez luxueuse pour sa famille, puisqu'il ne cherche à en augmenter l'élasticité ni la mollesse par aucune addition de matériaux plus doux , plus chauds , plus confortables. Sa ponte est de six à huit œufs; ces œufs, comme je l'ai déjà dit, sont blancs et vernissés comme ceux des Pics et des Martins-pècheurs.

Le Torcol est un grand consommateur de fourmis et de chenilles , qui se tient perpétuellement sur la lisière des bois en plaine ou en colline et qui préfère le séjour des vergers et des jardins de l'homme aux sombres profondeurs des forêts, il ne huit pas de tapager au printemps, quand il passe l'inspection des cavités des ponmiiers ou des chênes pour choisir un domicile; il devient plus- discret lorsque son choix est fait. Son cri ressemble plus aux clameurs de l'Épervier et de la Cresserelle qu'à un chant harmonieux.

Ceci est l'histoire du Torcol, telle qu'a du l'écrire Temmynck, un récit simple et nu, dépouillé d'artifice, pris sur un sujet empaillé. Mais ce Torcol n'est pas celui de l'auteur de la Théorie des ressemhlano/ti^ ni le mien. Un joli mimteau gris, historié de

JUiîiPÉOES. ;!s.{

zébrures noires , peut iHrc pour le coinniun des naturalistes un manteau gris tout court ; pour le savant chercheur des effets et des causes, comme pour i'analogiste passionnel, c'est quelque chose de plus. Cette robe tigrée là est faite d'une étoffe de vipère. Or, cette ressemblance dans les goûts de toilette doit couvrir de mystérieuses allinités morales entre le reptile et l'oiseau, et le savant et I'analogiste ont besoin de pénétrer le secret de cette similitude. II ne tombe pas, en eflet, sous le sens (ju'un oiseau aille emprunter sa robe à un reptile sans mauvaise intention. Quel est donc ce mystère ?

('e mystère est tout simplement que le semblable produit son semblable, en de|)it de toutes les distances des règnes, ainsi que l'a démontré jus([u"a l'évidence le seigneur Da Gania Machado. Ce mystère est ([ue le besoin d'imiter la vipère en toutes ses allures est une des manies du Torcol; manie bizarre et qui ne s'explique que comme conséquence naturelle et fatale de la noire zébrure de sa robe.

Quand le Torcol est maîtrisé par une émotion vive, quand il veut plaire à sa femelle ou bien intimider le tendeur qui vient le détacher du piège, il roule des regards féroces , darde sa langue immense, dresse sa queue à l'instar du reptile, et son col se recourbe en replis tortueux de tous les côtés de son corps... Quand un ganjin grimpe à son trou pour lui dérober ses petits, il pousse du fond de sa retraite un sifflement d'aspic si aigu , si horripilant, qu'il est rare que le ravisseur n'en soit pas désarçonné d'effroi et ne redescende pas de son arbre plus vite qu'il n'y est monté.

Les Anglais qui aiment mieux les bètes que nous et qui les observent plus iinement, ont donné au Torcol , en raison de ses habitudes de singeries vipérines, le nom d'oiseau-serpent [make-hird. prononcez snèrjue-beurde en mâchant Vr). Oiseauserpent vaut mieux <jue toume-téte et iire-lanyne qui sont les deux noms populaires que l'oiseau porte dans les diverses provinces de Traucc. Il va sans dire qu'à Marseille on l'appelle Ortolan, l'Ortolan tire-langue (prononcez heurtelen).

C'est parce (jue le Torcol ressemble beaucoup à la Mésange

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par le bec et un peu par cette habitude d'imiter le sillleiiient de la vipère, que j'ai avoisiné les deux genres en cette classification ; mais il faut bien reconnaître que le talent d'imitation du Torcol est complètement supérieur à celui de fa Charbonnière. C'est-à-dire que le sibilenient de l'aspic sur leiiuel vous venez de marcher, ne vous fait pas plus froid, ne vous paralyse pas plus rapidement la pensée et les jambes que celui du Torcol. Aussi devons-nous être indulgents à la poltronnerie du gamin de tout à l'heure (jue nous avons vu redescendre (juatre à quatre les escaliers de son arbre. D'autant mieux qu'il n'est guère de chercheur de nids passionné à qui il ne soit arrivé quelquefois de saisir un serpent en croyant mettre la main sur des œufs de merle. Or la sensation que vous fait éprouver, quand vous êtes sensible, le contact imprévu et glacé de cette chair de reptile est di celles qu'il faut avoir goûtées pour les bien comprendre et qui vous laissent jusque dans les plus lointains souvenirs d'alfreux frissonnements. On sait que les serpents qui ont toujours froid recherchent les chauds séjours, comme les nids duvetés des oiseaux , lesédredons, les matelas et les couvertures de laine, scit pour s'y établir, soit pour y déposer leurs œufs. Il y a même telles contrées d'Afrique ou d'Amérique où l'on considérerait comme une imprudence grave d'entrer dans son lit ou dans ses bottes , avant d'avoir passé une inspection minutieuse de ces demeures et regardé si elles ne recèlent pîis quelques hôtes dangereux. Mal en advint une fois à l'un de mes amis qui habitait temporairement la province de Sainte-Catherine au Brésil d'avoir omis cette sage précaution. Une femelle de serpent de la plus abominable espèce avait y^rolité d'une de ses absences pour s'insinuer dans sa paillasse et y faire sa ponte, et lui, de retour, avait couvé les œufs sans méliance aucune, si bien qu'une belle nuit, l'infortuné s'était trouvé littéralement envahi, débordé par un épouvantable essaim de jeunes serpenteaux qu'un sentiment de reconnaissance tout naturel attirait vers le doux foyer de chaleur (jui leur avait donné l'être.

Mais hàtons-nous de prévenir le lecteur que le Torcol est un oiseau de mœurs innocentes, et qui ne fait le serpent et ses au-

JUGIPÉDES. 38";;

très grimaces que pour sa défense personnelle et l'amusement d' autrui. Je ne connais guère d'analogie plus facile à saisir que celle-là. Elle découle pour ainsi dire de chaque détail anatomique du moule et de chacun de ses faits et gestes.

La langue du Torcol semble un immense lombric caché dans une gaine élastique. Elle est armée d'un dard et se détend pour piquer sa proie avec la même prestesse que le monstre d'une boite à surprise. Elle est enduite de glu pour engluer tout ce qui l'approche et l'oiseau l'introduit dans les fourmilières ou l'étalé sur la voie publique pour ramasser les insectes passants.

Tout le monde a entendu parler de la vcntriloquie, qui est un art de mystifier les gens en leur faisant accroire que la voix qui les appelle vient d'en haut, tandis qu'elle vient d'en bas. Les Torcols goûtent fort ce genre de plaisanterie.

Ainsi vous entendez un grand bruit sortir par un trou d'arbre , en vous promenant dans les bois , vers la fin d'avril ; machinalement vous portez vos regards à la hauteur de l'ouverture d'où semble provenir la voix , afin de voir par corps la bête qui fait tant de tapage. Mais le tapage recommence et l'oiseau ne paraît pas. Alors vous vous piquez au jeu ; vous attendez une demiheure, une heure sans en apprendre plus. A la fin le bruit cesse, et vous voyez rôder et fureter près de vous, au plus bas des buissons , un oiseau gris et silencieux qui a l'air de vous rencontrer par hasard et qui se montre très-surpris de votre présence. Or, cette Sainte-Nitouche d'oiseau gris qui joue si parfaitement le silence et la surprise est le ventriloque qui vous a tout à l'heure si vivement intrigué, il était caché tout près de vous dans le fm fond de la chemin?^ du chêne creux d'où il faisait monter sa voix par l'orifice supérieur, ce qui vous a trompé sur le lieu de naissance du son, et il s'est échappé de son manoir ténébreux par quelque poterne inférieure , tandis que vous le cherchiez en l'air. Il est venu ensuite flâner autour devons pour regarder si sa farce avait été bien jouée et si vous y aviez été pris. Doutez-vous de l'identité du personnage silencieux du dehors et du tapageur ventriloque du dedans? vous avez un moyen bien facile de vous édiiicr complètement à cet égard.

38G OUMillOl.oCIK I'ASSIU.NNKLLL:.

Demeurez caché là où vous êtes, derrière un paravent quelcon(|ue, etaycz la patience d'attendre encore une heure ou deux, vous verrez votre industriel rentrer dans son établissement pour recommencer sa parade. 11 n'y a pas d'oiseau qui fasse plus de bruit que le Torcol au moment de la pousse des feuilles. En ce temps-là, on n'entend que lui vociférer et cressereller à toute heure du jour et partout, par les lisières des champs, par les haies , par les bois , les futaies , les vergers , les pâquis plantés d'arbres creux, de saules vermoulus; on l'entend, mais on ne le voit pas.

Le Torcol sait aussi se pendre par les pieds comme la Mésange au plafond de sa cage et exécuter quelques tours de souplesse; mais il manque de vigueur dans les articulations. Par exemple , il peut bien s'accrocher en volant à un tronc d'arbre pour fouiller tel quartier d'écorce , mais il lui est interdit de s'enlever de cette place à une autre , à la seule force des poignets, comme le Grimpereau , la Sitelle et les Pics. Sa queue non plus n'est pas assez rigide pour lui servir de point d'appui en ses ascensions.

L'extrême facilité que le Torcol trouve à vivre largement sans rien faire et en se bornant à étendre sa langue sur le passage des fourmis , finit par le rendre paresseux , lourd et obèse vers la fin de l'été, où il serait susceptible de faire un excellent rôti, n'était la funeste habitude qu'il a de se musquer à forte dose comme la Tourterelle et la Huppe.

Qui n'a reconnu dans l'étrangeté significative des allures du Torcol , l'emblème du charlatan de la place publique, qui s'ingénie à captiver la foule par ses tours , ses grimaces et ses contorsions , qui parle de l'estomac, imite la voix des animaux les plus terribles (oiseaux de proie et vipères), englue son public par l'éloquence du boniment, tend son escarcelle sur tous les carrefours et s'engraisse quelquefois aux dépens des badauds ?

.JLCIPtOES. 3S7

Tribu des Pics. VAiu\ espèces.

Je connais peu d'histoires plus faciles à conter que celle de la tribu des Pics, et pourtant je n'en sais guère que les poètes et les historiens de tous les pays et de tous les âges aient plus défigurée. Je vais essayer de l'écrire en dix lignes; je ne serais pas embarrassé de la faire tenir en quatre mots pour un analogiste.

Jugipèdes; grimpeurs; calotte rouge ardent, bec en coin, langue anguiforme, rétractile, armée d'un dard pointu à son extrémité; queue étagée, formée de dix ou douze baguettes rigides , usées par le frottement.

La vie des Pics est attachée aux troncs des arbres autour desquels ils circulent perpétuellement de bas en haut , jamais de haut en bas , tàtant l'arbre à coups de pioche et sondant tout<;s les fissures et toutes les cavités, pour y saisir les larves perforeuses dont ils font leur régal. Ils descendent fréquemment ù terre pour cueillir les fourmis, et s'amusent quelquefois à casser des noisettes. Grands conservateurs des forêts par la guerre qu'ils font aux insectes , mais grands ennemis des vieux arbres par les trous qu'ils y creusent. Enclins à la gaieté et à la grosse farce, philosophes en amour, mais beaucoup trop bruyants, trop maigres , trop coriaces.

Voilà l'histoire de la tribu des Pics , telle que je la savais à quinze ans , telle que les historiens oSiciels des bêtes pourraient la savoir à soixante. J'admire que tant de génies immortels, les auteurs de la Mythologie grecque entre autres et le saint roi David et l'éloquent Buffon , qui ont parlé du Pic, aient pu errer aussi fortement qu'ils l'ont fait sur un sujet aussi clair et l'emplir d'autant de ténèbres , quand il leur était si facile de se faire donner gratis par le premier venu des gamins de Lorraine, tous les renseignements ci-dessus. C'est que le savant et le saint sont deux genres difficiles à rallier à la vérité; le premier, à cause de sa fierté qui l'empêche de consulter les petits ; le second , à raison de la ténacité de sa loi aux fables des légendes.

Il y a, en effet, dans l'histoire des variations de l'esprit humain sur le compte du Pic à tète rouge, une légende catholique qui pourrait bien être la source de toutes les fausses opinions qui ont été portées sur la béte par les meilleurs esprits.

La version de la mythologie païenne est plus innocente que les autres. Elle rapporte tout simplement qu'il existait autrefois en Italie un prince nommé Picus que les dieux avaient métamorphosé en Pivert pour le récompenser de ses vertus. Elle ajoute que ce roi Picus était l'ami et le contemporain du bonhomme Évandre, le même qui fut si heureux de l'arrivée des Troyens dans sa patrie...., un bonheur, que je ne m'explique guère, n'ayant pu encore m'habituer à considérer le héros de l'Énéide comme le type idéal du voyageur jovial et agréable à voir. Énée était pieux mais aussi pleurnicheur, et j'augure mal de la puissance de jovialité d'un narrateur qui, parlant presque seul pendant douze grands livres , ne trouve pas môme l'occasion d'y placer un simple calembourg de la force de celui d'Ulysse. La croyance universelle où fut longtemps le monde , que le Pivert avait toujours le gosier altéré , fournissait également une explication plausible de la métamorphose du bon roi Picus, mais gardons-nous de condamner les mœurs d'un prince ami des dieux, sur d'aussi misérables conjectures.

J'ai dit à l'article Pélican, premier volume de cet ouvrage, que le Pivert était le seul oiseau qui fût en droit de revendiquer la célébrité de l'Onocrotale, chanté par le saint roi David, cette bête dont la voix rappelle le braiment de l'àne et retentit dans la solitude du désert comme l'écho de l'ailliction suprême. II faisait sec et soif aux lieux où écrivait David , lieux émaillés de roches pointues , mais privés de sources d'eau vive et où les vallées n'ont point d'ombre. On reconnaîtra facilement à travers ce récit que c'est la tradition des Saintes-Écritures et celle de la Mythologie qui ont engendré la légende catholique , laquelle a engendré les contes de Bufl'on.

La légende catholique est norwégicnnc ou saxonne, je ne sais plus lequel. La scène se passe en Angleterre ou à Dromtheim , en ces temps heureux d'ignorance ctdc naïveté oùruveuglcinont

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de la foi ne vous empêchait pas d'être témoin oculaire d'un tas de prodiges qu'on ne voit plus aujourd'hui , môme avec les meilleures lorgnettes. 11 y avait donc en ce temps-là et dans ce pays-là une vilaine femme nommée Gertrude qui avait l'habitude de se coiffer d'un béret rouge et qui était si méchante, si méchante, que son mari avait coutume de dire qu'il aimerait mieux l'Enfer sans elle que le Paradis avec. Or, un jour qu'elle était de pire humeur encore que de coutume , ayant à faire sa lessive, un voyageur dont le costume délabré annonçait la misère, et dont un large capuchon de bure dissimulait complètement le front auréolé, se présente au logis de la mégère et lui demande un verre d'eau pour étancher sa soif. Mais la méchante femme au béret rouge, au lieu d'accéder à la prière du pauvre voyageur, le traite de va-nu-pieds et de vagabond et le menaçant de son manche à balai, lui enjoint de déguerpir au plus vite. A quoi Notre Seigneur répondit , car c'était le fils de Dieu lui-même qui voyageait en ces parages : Gertrude, puisque tu as péché contre le sentiment de charité dont j'ai ordonné la pratique à tous mes fidèles, et puisque tu as refusé un verre d'eau au pauvre voyageur qui avait soif , je te condamne pour expier ton crime à tirer la langue toute ta vie. — Et dans le même instant le corps de la méchante femme s'évanouit dans les airs et l'on vit à sa place un oiseau vert coiffé d'une calotte rouge qui s'échappait par la cheminée en grimpant avec un grand tapage. Et depuis ce temps-là le Pivert a toujours le gosier sec, affirme l'historien, et comme il ne peut boire à sa soif que lorsqu'il tombe une grande pluie, il n'a d'autre occupation que de l'appeler sans cesse, ce qui le rend monotone.

Je ne veux pas dire que l'histoire du Pivert par l'immortel Buffon soit la copie littérale de ce récit peu vraisemblable, mais il est bien certain qu'il l'avait lu quelque part et qu'il n'a fait que l'embellir des charmes de son style, en faisant aussi de la tribu des Pics une tribu de maudits, de damnés, de parias, condamnés par une sorte de fatalité œdipienne à gravir constamment le tronc des arbres, à végéter misérablement et à manger de la terre tous les jours de leur vie. Puis l'occasion était si belle de placer en regard du travail répugnant et de l'expiation imméritée

le spectacle des jouissances omnimodes réservées sans plus de raison aux élus par l'aveugle Destin , que le poëte s'est bien gardé de la laisser échapper. Donc, après avoir prouvé à ses lecteurs d'une façon à peu près irréfutable que si le bonheur nous rend heureux le malheur nous rend malheureux, le sublime écrivain les laisse en proie à des doutes affreux sur la sagesse des vues de la nature, à propos de ces prétendues misères des grimpeurs....

Je ne tiens pas à reprendre Buffon que j'admire et que j'aime de ses nobles et éloquentes erreurs, où l'homme se retrouve toujours sous les phrases brodées. Cette critique me répugne d'autant plus pour le quart d'heure qu'il semble que toutes les médiocrités scientifiques et littéraires du temps, les académiciens minores des diverses sections de l'Iùstitut et notamment les Immortels noceurs (\m. font le lundi dans les grands journaux politiques, se sont ameutés depuis peu pour démolir la gloire du grand homme. Or, pour ne pas faire chorus de jappements avec ces espèces et pour ne pas m'user les dents comme elles à l'acier d'un génie de trempe supérieure, je laisse à Audubou l'américain , à Audubon le plus patient et le plus exact de tous les observateurs de bètes de ce siècle , la triste tâche de relever et d'ensevelir dans la même tombe toutes les traditions errronées de la science, de la poésie et de la légende. (Le passage qui suit est extrait de la charmante traduction d' Audubon par Madame II. Loreau. Volume premier, chapitre du Pic aux ailes d'or.)

« Il est toujours agréable de se trouver au milieu de gens pleins d'entrain et d'amabilité. Aucune société donc ne saurait être mieux accueillie dans la forêt que celle des pics. Écoutez, cher lecteur, le récit détaillé des habitudes du Pic aux ailes d'or.

«Cette espèce que les Français de la Louisiane désignent sous le nom de Piqiœ-bois-jaune et à laquelle on attribue rarement la qualification de pic aux ailes d'or, sous laquelle le connaissent la plupart des naturalistes, est l'une des plus enjouées et des plus anuisantes qui se rencontrent on Amérique.

» A peine le printemps vient-il rappeler ces oiseaux au devoir charmant d'amour, que leur voix qui n'a rien de désagréahletomhe

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(le la cime ardue des arbres morts, pour proclamer avec délices l'ouverture de la saison bénie. Leur lani>;age est un rire prolongé qui s'entend de très-loin et qui est l'bilarité même. Plusieurs mâles poursuivent une temelle, s'approchent d'elle et, pour lui démontrer la lorce et la sincérité de leur passion, courbent la tète, déploient la queue, virent de tous côtés, en avant, eu arrière, avec des mouvements et des gestes si comiques, qu'il faudrait être doué d'un tempérament plus que morose pour ne pas être tenté de mêler sa gaieté à la leur. La belle poursuivie s'envole-t-elle sur l'arbre voisin, elle y est immédiatement rejointe par ses cinq ou six prétendants qui s'empressent de recommencer la précédente cérémonie. Mais pas l'ombre de jalousie ni de querelle entre ces beaux (pii l'ont de leur mieux pour mériter et obtenir la palme d'amour, mais qui se résignent philosophiquement à déguerpir et à se mettre en quête d'une autre belle quand la première a lait son choix. De cette façon, les pics dorés sont vite et heureusement appariés. Chaque cquple procède immédiatement à l'excavation d'un tronc d'arbre et se hâte d'y percer un trou assez vaste pour contenir toute la famille, les deux travailleurs y compris. Le père et la mère travaillent à l'évidage de la pièce avec beaucoup d'adresse, d'ardeur et de plaisir. La femelle félicite joyeusement le mâle de son talent, à l'occasion de chaque copeau qu'il fait sauter en l'air. Puis, quand il est fatigué, c'est elle qui reprend la besogne, et lui, tout en se reposant, lui tient de passionnés discours. De cette façon de travailler le temps passe vite, et la construction du domicile conjugal est promptement achevée. C'est alors que le moment est venu de se parler d'amour, plus sérieusement que jamais... Avant la fin de la quinzaine, la femelle a pondu ses cinq ou six œufs, dont la blancheur et la transparence font la joie de son cœur, et s'il suHlsait d'élever une nombreuse famille pour posséder le secretdu bonheur, on pourraitdire queles Picssontaunombre des oiseaux les plus heureux du monde, car ils font deux couvées par an. D'où vous pouvez conclure qu ils Font communs en Amérique. Môme en captivité, le Pic ne se laisse pas abattre ; il continue à bien manger (comme en liberté) et po-.ir se distraire de ses

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peines, il perce et déchire en un jour autant de meubles qu'un Lon ouvrier en pourrait réparer en deux...

» Ne croyez donc pas plus longtemps, lecteur, que les Pics, je parle de ceux d'Amérique, soient comme on les a représentés jusqu'ici des créatures stupides et misérables, totalement déshéritées du ciel ; car sur les dix-sept espèces qui habitent nos forêts, je n'en connais pas une seule dont la vie ne soit aussi joyeuse que celledu Picdoré. Ils rendent de véritables services, et comme leur chair n'est pas très-savoureuse, ils ne sont guère chassés que par des amateurs oisifs. Ils possèdent un parcours immense et dans toutes les saisons, ils trouvent eu quelques lieux qu'ils se posent la nourriture qu'ils préfèrent. »

Ce tableau véridique est un peu différent, hélas ! de celui de Buffon ; mais il est si difficile de savoir ce qui se passe sous les voûtes des forêts et dans le fond des trous d'arbres à qui ne peut sortir de son cabinet d'étude où le retiennent cloué les devoirs de sa charge et la passion des manchettes de dentelle, qu'en vérité la discordance des deux opinions ci-dessus n'a rien qui me surprenne. J'ai reproduit, en grande partie, l'histoire du Pic aux ailes d'or d'Audubon, parce que cette histoire est celle de tous les Pics de l'univers, et p'articulièrement celle des Pics français dont l'excessive gaieté m'a toujours plus déplu que leur mélancolie. Celui des oiseaux de cette tribu, que nous appelons le Pivert et qui porte un costume de perroquet vert-jaune, est en effet le plus bruyant de tous les oiseaux de nos forêts avec son cousin le Torcol. Et sa gaieté ne se manifeste pas seulement par ses vociférations désagréables, elle se trahit encore dans .ses gestes, elle perce en ses espiègleries. Quand un Pivert vient de s'accoler au tronc d'un peuplier et qu'il vous aperçoit, son premier mouvement n'est pas de fuir, mais de tourner comme l'écureuil autour de la branche pour vous inviter à tourner après lui ; puis, à mesure que vous avancez, il continue à décrire sa circonférence, et si vous vous arrêtez, il aventure le i)out du bec de votre côté pour vous regarder faire. Quand les petits commencent à grimper hors du nid, ils exécutent autour de leur tronc paternel une série de manœuvres en spirale de l'eUet le i)lus jovial et le

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plus pittores(|uo. Le peuple est persuadé qu'aussitôt que le Pivert a frappé un bon coup dans un endroit quelconque de l'arbre qu'il travailllc, il court de l'autre côté pour voir si son bec passe. Cette opinion est encore un préjugé comme celle qui attribuait à cet oiseau la faculté de découvrir une herbe qui coupait les barreaux de fer des prisons, comme le diamant le verre. Le pivert, quand il a frappé en un lieu qu'il croit habité et qu'il n'entend personne répondre à son appel, se dirige vers les autres côtés de la place, pour voir si les insectes qu'il a mis sur le qui-vive ne tenteraient pas de s'évader par une porte dérobée et quand ils ont un peu de peine à passer dans leurs couloirs obscurs, il les darde avec sa langue, un instrument armé d'un dard dont j'ai dit à l'article Torcol, l'incommensurable longueur, la vigueur, la flexibilité.

Mais comme l'analogie passionnelle vous aurait raconté tout cela et bien d'autres choses encore en un moindre nombre de lignes! Grimpeur à calotte rouge! .... Je répète que l'histoire détaillée de tous les pics de tous les mondes peut s'écrire avec ces quatre mots. Car enfin, aucun naturaliste, et pas plus Audubon que les autres, n'a dit encore le pourquoi de cette calotte rouge et de ces ascensions éternelles et de cette voix lamentable qui clame dans le désert [vox clamant/ s in deserto). Or, où seraient l'intérêt et le charme d'une science qui ne révélerait pas le fond de ces mystères? La légende catholique a bien essayé de tirer la calotte écarlate du Pivert du chaperon rouge de la mauvaise femme; mais cette métamorphose n'est pas un fait prouvé... Et puis quelle différence entre cette explication et celle de l'Analogie passionnelle !

Les Pics sont les emblèmes de la bruyante corporation des travailleurs du bois, bûcherons, menuisiers, charpentiers, tonneliers, etc., qui tiennent en mains le maillet et l'équerre et fêtent la Sainte-Anne. Voilà pourquoi ils font tant de tapage , si l'on tient à le savoir.

Les sons désobligeants qu'ils tirent de leur larynx ébréché en crécelle sont plus semblables au braiment de l'âne qu'aux doux

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gazouillements des Hirondelles; c'est vrai, mais ils n'ont pas conscience de faire mal , quand ils poussent leurs hourras sonores; ils s'imaginent au contraire chanter aussi bien que pos?ible et causer un plaisir extrême à ceux qui les entendent. Beaucoup de braves compagnons du maillet etl'équerre sont sujets à se noyer aussi dans les mêmes illusions.

Tous les Pics sont des grimpeurs d'une certaine espèce, des grimpeurs qui montent et jamais ne descendent et qui recommencent depuis le matin jusqu'au soir leurs exercices fatigants. Pourquoi cela? — Hélas , parce que les pauvres forçats du travail qui sont condamnés à gagner leur subsistance à la sueur de leur front, doivent cogner sans relâche du matin jusqu'au soir, sous peine de mourir de faim. Tel était le sort de Sisyphe , un des grands damnés de la fable. Comme descendre, c'est se laisser aller, opération qui n'exige pas d'effort, la nécessité impitoyable interdit sévèrement cette allure sybaritique au forçat. Mais il y a ici un autre caractère passionnel qui explique bien plus catégoriquement encore la raison pour laquelle le Pic monte et ne descend pas.

C'est cette calotte rouge vif qui couvre le crâne de l'oiseau en signe de l'ardente ambition qui est dessous. Le rouge, le plus éclatant de tous les rayons du prisme, est la note de la gamme des couleurs qui correspond au si de la gamme musicale , une note ardente aussi et qui n'aspire qu'à monter après ïut et ne veut pas descendre. L'Ambition , cette noble passion de la puissance , de la liberté et du luxe, tant vilipendée par les sots qui n'estiment cependant que l'or , l'ambition est l'unique ressort de l'activité sociale, l'unique et économique cordial qui soutient le travailleur en ses rudes corvées. Otez de son cerveau cette illusion ;dorée mais décevante qu'on y a fait entrer de force en son bas âge, à savoir qu'un travail opiniâtre conduit infailliblement à la fortune, et demain il jettera le manche après la coignée , et après demain la société qui ne vit que par la grâce de l'ouvrier, la société tout entière périra.

Je ne suis pas Irès-pcrsuade (pie le travail enrichisse, n'ayant guère (Milondu prolesseï <Ttte doctrine jusqu'ici que par des

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messieurs qui avaient gagné beaucoup d'argent à ne rien l'aire; mais ce que je sais parfaitement, c'est que les Pics qui bûchent, qui taillent, qui piochent du matin jusqu'au soir et qui cognent dur, comme on dit, n'en sont pas plus gras pour cela. J'ai connu aussi plusieurs bûcherons qui avaient travaillé toute leur vie dans les bois jusqu'à se courber l'échiné en demi-circonférence, et qui cependant ne possédaient pas la moindre inscription de rente , à la fin de leurs jours.

Eh ! qu'est-ce que ça vous fait, à vous, m'interrompt un fâcheux , que les Piverts soient maigres et qu'ils s'éreintent à leur ingrate besogne?... S'ils sont heureux comme ça, s'ils ne veulent pas changer de condition, de quoi les plaignez-vous?

Ce monsieur a raison, c'est vrai, le Pivert est très-gai et je l'ai constaté moi-même, et je ne vois pas pourquoi je m'attendrirais si généreusement sur cette race, puisqu'elle est contente de son sort. Hélas ! le porteur d'eau et l'âne sont contents aussi de leur lot et les deux malheureuses bêtes ne demandent pas à en changer non plus... Et cependant il est permis de désirer pour elles une existence moins pénible, un régime moins sobre, une gaieté moins bruyante , un langage plus distingué, des façons plus courtoises , un peu moins de roideur dans l'échine, un peu plus de nerf dans l'idée. C'est un beau spectacle, j'en conviens, que celui de l'homme fort supportant sans faiblir les coups de l'adversité , mais convenez aussi que c'en est un bien ignoble que celui de la résignation inerte dans la misère abrutissante et fétide. Fausse gaieté en somme que celle du Pivert et que des imaginations sensibles peuvent bien prendre pour de l'atfliction... Fausse gaieté qui me déchire les oreilles et me fait mal à entendre comme celle des pauvres gens. Fausses amours que ses amours pacifiques et philanthropiques ; sotte résignation que la sienne.

Admirez maintenant l'étrangeté de ce rapprochement analogique imprévu et l'invincible et fatale puissance de la similitude du verbe : Dieu en faisant don au Pivert du langage de l'âne , lui a en même temps attribué les dominantes passionnelles de l'infortuné porte-croix, la sobriété, la résignation, le courage du tra-

3!)r. ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

vail ingrat , plus sa poltronnerie et sa rétivité. Rétivité veut dire la peur de l'inconnu, l'horreur de la marche en avant. Aucun oiseau, après la Huppe, n'est plus craintif que le Pivert, Les bMcs sont entre elles comme leurs langues, et les hommes aussi.

C'en est assez sur la famille des Pics dont toutes les espèces , je le répète, se ressemblent par les mœurs. Des cinq qui habitent la France, le Pic noir, le Pic vert, le Pic varié, l'Épeiche et l'Épeichette , deux sont extrêmement rares , la première et la dernière. Quelques ornithologistes, Temmynck entre autres , affirment qu'il en existe une sixième, le Pic Tridactyle à tète jaune. Je suis presque tenté de m'inscrire en faux contre cette affirmation , ne pouvant pas admettre qu'un pays aussi avancé que le nôtre nourrisse des espèces monogames à trois doigts. La Tridactylie dans mon opinion est exclusive aux trois ordres de la Planipédie , et si par exception elle se glisse dans les rangs de la Curvipédie, le fait ne doit se produire qu'en des pays barbares , et en des hémisphères fraîchement émergés.

Le Pic noir. Grand oiseau noir de la taille du Corbeau. Bec corné , calotte cramoisie , iris d'un jaune très-clair. Très-rare en France où on ne le rencontre que par échappée dans les hautes forêts de sapins qui couvrent les sommets des Vosges, du Jura, des Pyrénées et des Alpes. Se creuse tous les ans dans le tronc d'un arbre de choix une cavité sphérique de 45 centimètres de diamètre , dont le forage lui coûte quinze jours d'un travail assidu et oîi jamais il ne pond plus d'une fois. Vit de noix, de faines et d'autres semences lorsque l'insecte lui fait faute; commun dans les forêts du Nord, Suède, Russie, Pologne.

Le Pic veut. Pivert ordinaire. Pique-bois. Le mâle se distingue de la femelle par la couleur de ses moustaches qui sont d'un beau rouge écarlate comme le dessus de la tête. Celles de la femelle sont noires. Habite tous les pays de France où il y a des arbres, comme chênes, sapins, peupliers et pommiers. Grand consommateur de fourmis.

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Le Pic varié et I'Épeiche. Ces deux espèces dont la taille est à peu près celle du Mauvis, se ressemblent si fort à l'extérieur, qu'on les a fréquemment confondues en une seule. Cependant il est facile de les distinguer l'une de l'autre, en les examinant de près. Le Pic varié porte une véritable calotte de velours rouge qui couvre tout le dessus et le derrière de la tête, tandis que l'Èpeiche se contente de se ceindre le chef d'un large morceau de cette étoffe. Du reste, le Pic varié et I'Épeiche habitent les mêmes patries, qui sont tous les grands districts forestiers de France ; ils vivent du même régime, laves perforeuses et fourmis à l'ordinaire, fruits durs et semences par extra. L'Épeiche est plus commun que le Pic varié], surtout dans les forêts de l'est. Tous deux méritent de figurer au premier rang des jolis oiseaux de France par la richesse de leur manteau de velours noir écussonné de larges miroirs blancs, contraste charmant de nuances qui liiit ressortir avec plus d'énergie encore la vive enluminure écarlate de l'avant et de l'arrière, du dessus et du dessous.

L'Épeichette. Miniature de I'Épeiche; taille du Pinson ; manteau de velours noir miroité, calotte rouge. Habite presque exclusivement les grandes forêts de sapins de l'Est et des Pyrénées.

J'ai dit que tous les pics pondaient des œufs lustrés; que tous étaient armés d'une langue vermiforme, pointue, barbelée, rétractile; que tous vivaient de larves perforeuses, et que c'étaient de plus les maçons et les architectes patentés et officieux qui se chargeaient de bâtir des logements à toutes les espèces amies des cavités arboréeunes. Or, comme tous les grands trous qui se font dans les arbres proviennent de leur fait, il y a une école de forestiers qui a déclaré les pics oiseaux nuisibles de première classe et mis leur tête à prix. Je ne crains pas de qualifier cette doctrine d'hérésie, et ces mesures barbares de mesures préjudiciables à Ja fortune de l'État. 11 en est de la peur du Pivert comme de celle du Moiueau-franc et de tant d'autres instruments de progrès de la société. On voit le mal (juc les Pics font par le gros bout de la lorgnette, le bien par le petit , et alors

3i)8 ORNITHOLOGIE PASSIOiNNELLE.

on les condamne sans plus entendre , à la façon des simplistes, et ce n'est qu'après les avoir détruits qu'on commence cà s'apercevoir de leur utilité. Mettez- vous bien dans l'idée cependant que , pour chaque écu de cinq francs que le IMvert vous a pris en taraudant une belle pièce à l'intérieur, il vous en a mis cent dans la poche par la guerre d'extermination qu'il a faite aux Tarets. Ts' est-il pas naturel que, garantisseur du sinistre, il perçoive une prime d'assurance?

Genre Coucou. Espèce uuique.

Le Coucou est un oiseau gris-bleu de la taille de la Huppe avec la queue longue, l'aile pointue, la robe rayée transversalement et les allures de l'oiseau de proie. Ses pieds faibles et courts et son bec non crochu sont en parfait contraste avec ces apparences guerrières. Ce bec d'aspect corné est taillé sur le même patron que celui du merle ; il est bordé d'un filet d'or et tapissé à l'intérieur d'une superbe membrane orangée. 11 s'ouvre démesurément comme celui des Hirondelles. Que le lecteur n'oublie aucun de ces détails, surtout la ressemblance avec l'Émerillon ; car le Coucou est une espèce purement insectivore; et ce doit être un problème curieux que de rechercher pour quelle cause la nature a affublé cette espèce innocente , d'un costume d'avivore. Problème très-curieux en effet, et dont la solution découle, claire comme eau de roche, du principe fécond que le semblable produit son semblable. (Relire le traité de la Théorie des ressemblances, par M. D. Gama Machado.)

Et d'abord, défions-nous toujours des moules travestis. Cette espèce qui n'est point armée, quoique sa tenue singe celle du gentilhomme d'épée (oiseau de proie), est une engeance démoniaque et maudite, dont je vote l'extermination radicale des deux mains.

Le Coucou est l'ogre, le cauchemar, l'épée de Damoclès de toutes les espèces chanteuses qui nourrissent leurs petits avec des insectes. C'est un fléau dont l'atteinte, toujours mortelle,

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semble choisir ses victimes parmi les [lius jutéressanlos larailles. 1! immole chaque année des hécatombes de Fauvettes, de Rouges-gorges, de Rossignols, de Rec-iigues, etc. Un naturaliste anglais s'est livré à de profonds calculs de statistique pour savoir le chiflre des petits oiseaux que le Coucou détruisait bon an mal au dans les lies Britanniques. 11 est arrivé à un chiffre de deux à trois millions! Et la superficie de la Grande-Bretagne n'est que moitié de celle de la France et elle est complètement dépeuplée de forêts.

Le Coucou est un des plus épouvantables emblèmes d'infamie que la nature ait forgés. C'est un miroir de perversité omnimode qui reflète avec une intensité étrange les sept nuances de la gamme du vice, dite des sept péchés capitaux, Gourmandise, Paresse, Avarice, Luxure, etc., avec la soif du meurtre et l'ingratitude féroce par-dessus le marché. Le jeune Coucou débute dans la vie par le crime ; ses yeux ne sont pas encore ouverts à la lumière du jour, que sa conscience est déjà chargée de cinq ou six infanticides !

Si l'histoire du Coucou au berceau est un récit de forfaits monstrueux quasi contre nature , celle du Coucou adulte est une chronique scandaleuse et une inépuisable source de gais récits et de drames lugubres, où puisent également à pleines mains, Boccace, Lafontaine, Frédéric Soulié, Eugène Sue. On y lit une satire sanglante des amours oflicielles et des traités de mariage où le roi a signé. Mais j'ignore dans quel chapitre de ce livre, le peuple français a pu déterrer le prétexte du nom ridicule qu'il a attribué à l'espèce et qui n'est que la paronymie malheureuse du vocable Coucou, le plus expressif et le plus vrai des noms qu'ait jamais reçus un oiseau. S'il est un nom qui convienne au Lovelace, au suborneur attitré qui se joue du repos des maris et de l'honneur des iamilles et fait subrepticement adopter sa progéniture par autrui, ce n'est pas, ce me semble, celui de Georges Dandin.

Le Coucou, avons-nous dit, est un trop grand seigneur pour travailler de ses nobles mains à la bâtisse de son nid ; il néglige par conséquent d'en faire un. Il a trop de vices à nourrir , pour

pouvoir se charger en même temps de l'éducation d'une famille; et il se débarrasse de cette charge sur la charité maternelle d'autrui. Il n'y a pas plus d'amour des parents aux petits chez les Coucous qu'il n'y en a eu du père à la mère. Ce coureur et cette coureuse se sont rencontrés par un beau matin de printemps dans le sein de quelque orgie furibonde , où le mâle a eu sa part des faveurs de la Messaline. Un œuf est né de cette union fugitive, appartenant à Dieu sait qui. La mère l'a pondu n'importe où; puis le ramassant et le cachant dans sa gorge où elle a une poche destinée à cet usage, elle s'est mise en quête de quelque nid de Rouge-gorge, de Proyer ou de Fauvette, où l'on commençait à pondre , et le nid trouvé, elle y a déposé furtivement son fardeau et elle s'est esquivée après le coup, pour voler à de nouvelles débauches. Puisque l'on ne s'attache à ses petits qu'en proportion des tourments qu'ils vous causent, les Coucous n'ont aucun motif de chérir leur famille. Aussi les vieux dans cette espèce, sont-ils en hostilité permanente avec les jeunes et les chassent-ils énergiqueraent de tous les lieux qu'ils habitent.

L'histoire du Coucou était encore un mythe il y a soixante ans, et Linnœus et BufFon n'en savaient guère plus long que Pline et Aristote sur le compte de cette espèce estivale. Les anciens qui croyaient naturellement que la Terre finissait aux limites de l'Kmpire romain et qui ne pouvaient pas deviner par conséquent ce que devenaient les Coucous pendant l'hiver, imaginèrent d'abord qu'ils se métamorphosaient en Éperviers , à peu près vers la même époque où le Siserin se changeait en Mulot. Puis il y eut des incrédules qui nièrent les métamorphoses et qui affirmèrent que l'oiseau s'engraissait considérablement vers l'arrière-saison, à la facondes ours et des marmottes, après quoi il s'ensevelissait dans le tronc vermoulu des saules pour ressusciter au printemps. Enfin la vérité commença à percer sur le chapitre des migrations annuelles du Coucou , quand on sut que le continent d'Afrique se prolongeait au Sud jusqu'au Cap des Tourmentes et que beaucoup d'oiseaux voyageurs hivernaient vers ces latitudes. Mais la fameuse version de Pline ijui a écrit

•Il (.ii'i:iti:s. lOf

(jue la l'emelle (lu Coucou commenniit par manger les (inils des oiseaux dans le nid desquels elle se disposait à pondre, etcjue le petit Coucou, une fois en puissance de tous ses moyens, dévorait sa mère nourricière pour la récompenser de ses soins; la version de Pline, dis-jc, corroborant celle d'Aristote, a fait loi sur la matière jusqu'il la veille de 89, date remanjuable par la ruine d'une foule de préjugés. Linnœus s'insurge contre la conduite monstrueuse du jeune Coucou à l'égard de sa nourrice avec le même accent d'indignation que Philippe Mélancliton , qui prit un jour le Coucou matricide pour texte d'un superbe scrmonsur l'ingratitude liliale.

La découverte de l'histoire du Coucou est due à l'illustre Jeûner qui inventa la vaccine et à l'illustre Levaillant qui fut accusé par nos pères d'avoir inventé la giraffe. Jeûner eut l'heureuse chance d'assister à la naissance d'un Coucou couvé par la Fauvette d'hiver (accenteur, traine-buisson) et de pouvoir suivre minute par minute les développements des instincts pervers du jeune monstre. J.e hasard révéla de même à Levaillant, en ses chasses d'Afri(|ue, le mystère des frauduleuses machinations de la mère. On sait parfjiitement aujourd'hui comment les choses se passent.

La femelle du Coucou ï\c pond pas dans le nid lies petits oiseaux et elle ne commence pas par en manger les œufs , avant d'y déposer le sien. La femelle du Coucou a le tempérament volage et n'est pas richement titrée en maternisnie, voilà la vérité et toute la vérité. Ce dégoût des fonctions de la maternité est cause que quand elle a pondu son œuf elle le ramasse délicatement avec son bec, le serre dans son vaste gosier et le transporte en tous lieux avec elle, attendant l'occasion de le placer dans un nid charitable. Levaillant n'a pas été absolument témoin oculaire du phénomène, mais il est absolument impossible, d'après ce qu'il a vu, qu'il n'en soit pas ainsi. Il surprit le mystère aux environs du Cap, en étudiant les mœurs et les coutumes des Coucous de la localité. Il avait déjà tué un grand nombre de sujets de cette espèce, et très -souvent il avait remarqué que l'oiseau rendait un œuf par le bec dans les convulsions de l'agonie,

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