‹ L'esprit des bs (volume 2)Chapitre 3 sur 19 · RESIMK DF LIVRE OU PRECEDE · texte numérisé non relu

RESIMK DF LIVRE OU PRECEDE

Pieds plais cl pieds ratnbiTS. — Orf^icarniL', ^Foiiosaiiii*' — Foimulc de Lhoiiioiul, rorniiile du (ieilaiil.

Ainsi tous les oiseaux Nageurs, Barbottcnrs et Coureurs posent sur des pieds plats , et le pied plat est le signe fatal auquel se reconnaissent les espèces primitives, grossières, inachevées

Et rOrgigamie est la loi de ces tribus sans gloire, l'Orgigamie honteuse qui est le plein essor des péchés capitaux et qui étouffe dans leur germe toutes les inspirations du génie. Pas d'amour, pas de joie, pas de nids merveilleux , de poésie ni de chants.

Et chez l'immense majorité de ces espèces impures , le mâle est incomparablement plus fort, mieux vêtu, mieux armé que la femelle, et il abuse naturellement de sa supériorité physique pour écraser celle-ci , et le genre masculin y est dit plus noble que le féminin !

Ainsi tout ce qui vit de poisson mort, trône sur le fumier ou

patauge dans la fauge ; tout ce qu'il y a de plus épais , de plus ialbrme, de plus goulu, de moins aérien parmi les habitants de l'air, est pour la formule de Lhomond !

Ainsi tout moule inférieur déshérité du mobile d'amour est voué fatdlement aux voluptés immondes et jeté en pâture à la Goinfrerie et à la Fainéantise , mères de l'obésité qui conduit à la broche !

Ainsi Dieu, en frappant cette vile plèbe de l'interdit d'amour, l'a du même coup condamnée au supplice du feu éternel !

Triste fin , expiation terrible qui me fait trembler pour l'avenir d'untas d'amoureux fous de la muse latine, mais dont les malheureux ne s'inquiètent pas assez. Combien j'en sais , hélas ! rien qu'au Journal des Débats et à l'École normale, pour qui le sort du dinde, de l'oie et du canard n'eut jamais d'enseignement!

Ceci est le résumé du livre qui précède, résumé l)ref mais "plein, renfermant tout un monde de vérités nouvelles, avec la solution du problème social et l'avant-dernier mot de la sagesse humaine. Il n'y a peut-être que l'analogie passionnelle pour faire tenir à l'aise tant de choses en si peu de mots.

On y trouverait plus facilement encore, en le désirant bien , toute la substance et toute la moralité de la première partie de cette œuvre.

Car il a été loyalement déclaré par l'auteur , dès le début d'icelle, et sous forme d'avis au lecteur, que l'histoire des oiseaux de France n'était que le prétexte et le but apparent de l'ouvrage et que son but réel et secret était de se servir du témoignage oral des verbes ailés de Dieu , pour arriver à la démonstration géométrique des deux propositions audacieuses ci-après :

« Le règne de l'homme,. règne de la force brutale, règne delà contrainte, de l'imposture et des vieux, coïncide fatalement avec la période la plus douloureuse de la vie de l'humanité.

» Le règne de la femme, règne du droit, règne de la liberté, de l'amour et des jeunes , correspond à la phase d'apogée ou de plein développement. »

UKSiMi: iti LiMŒ i^w rmxEui:. 3

Or, l'îiiiathome qu'on vient d'ouïr, or celte malédiction suprême (jiu' la nature exaspérée fulmine contre les contempteurs d'amour, n'est rien de plus, n'est rien de moins ([ue la démonstration i;eonietrique , peremptoire , triomphante de la première des deux propositions ci-dessus.

C'est-a-dire (jue j'ai déjà démontre d'une faron irréfutable par l'étude des trois ordres des Nageurs, des Barbotteurs et des Coureurs (/ue la supériorité du mule est caractéristique des races inférieures flans lu volatilité. Et je crois (pi'il est absolument impossible d'arriver à cette conclusion chez l'oiseau, sans la faire jaillir en même temps du principe ridicule de la toute-puissance de la barbe chez 1" homme.

Attendu (pie la bête comme la fleur n'est qu'une fraction passionnelle de l'homme , fraction exactement moulée sur le modèle de son unité typi(|ue et se conjujïuant et se gouvernant exclusivement sur elle et reflétant fidèlement toutes ses évolutions...

Ou bien si vous voulez encore , attendu que chaque créature inférieure est un essai de la créature supérieure et que l'oiseau annonce l'homme , comme l'homme annonce la femme , conmie la femme annonce lange.

C'est-à-dire que la première moitié du monde des oiseaux que nous venons de parcourir est l'image iidèle du monde des humains, du monde où nous vivons, du monde des sauvages , des civilisés, des barbares. Et que le moment même de l'histoire de la volatilité où nous sommes est celui qui correspond à la phase critique de l'humanité que nous traversons à cette heure... heure unique marquée dans les âges pour la fin du chaos et l'ère de la transhguration sociale ; heure solennelle , où les tourbillons font silence dans l'attente des graves événements qui se préparent, où les voiles des temples se déchirent du haut jusqu'en bas et où les guéridons parlent... Je n'ai pas besoin de dire quel intérêt d'actualité immense ajoute à ce récit la coïncidence curieuse que je viens de révéler.

Je demande seulement à ne pas être forcé de reprendre mon cours complet d'histoire universelle pour démontrer catégoriquement, pièces en main, que les espèces impures dont j'ai

décrit précédemment les mœurs, que ces Patauds, ces Goinfres, ces Eperonnés, ces Butors sont notre portrait , trait pour trait.

On ue démontre pas la ressemblance de deux images, on les met l'upe contre l'autre et Tondit : Regardez.

Or, quoi de plus frappant que l'étrange ressemblance de ton, de physionomie , de tempérament et d'allures , qui est entre les liéros des deux scènes... Et n'est-il pas visible cju'à travers tous ces moules des phases antérieures , le même souffle de Dieu a passé!

Mêmes visages, mêmes mœurs, mêmes institutions politiques. Tout se lie, tout s'enchaîne; il y a parenté physionomique , parce qu'il y a affinité caractérielle entre les vivants des mêmes phases et parce que le même signe de réprobation est sur eux.

Et cette similitude de traits et de caractères est si apparente , si parfaite, qu'elle a été entrevue dès l'origine par les poètes de tous les climats et de toutes les littératures, et qu'elle a enfanté l'Apologue et la Comparaison.

Et si fort est le nœud de honte qui unit les deux limbes que la sagesse des nations qui s'exprime par le Yerbe, n'a pu trouver encore de nom plus convenable pour baptiser le monde des humains d'aujourd'hui que celui de Pieds-plats , le même que l'observation m'a donné pour caractériser au physique le monde des oiseaux voués à l'orgigamie ! Car, ce n'est pas moi , notez bien, qui ai attaché à ce terme une signification de mépris; c'est l'analogie passionnelle qui l'a teint de cette couleur et fait entrer de force dans l'argot des civilisés qui s'en servent journellement pour flétrir lies serviles. Pied-plat : lâche, rampant, flagorneur. « Pied-plat : homme méprisable , » dit Boiste , et il ajoute à l'appui de sa déhnition, cette phrase non moins remarquable par son incorrection que par sa profondeur : « La sagacité du peuple a remarqué que les gens à petites âmes étaient souvent de plats pieds ou bien à larges pieds. » J'adopte l'opinion de Boiste, mais j'ai besoin de rendre grâce d'abord à la prévoyance iniinie et à la toute-puissance de l'analogie passionnelle qui n'a besoin que de laisser tomber un mot, une seule expression pittoresque pour vous mettre sur la voie de solutions inespé-

RÉSLMK 1)1 iJVRi-: un r'UKCKm:. 5

récs et de rapprocluMiiciits impossibles, ainsi (pie dans l'espèce.

Que ce inonde des luiniaius des sociétés linihiques est bien, ea effet, comme l'autre, un monde de Pieds-plats, de Pieds-plats et d'Orj^iiiamic !

Un monde de vilenie , d'oppression , de misère , où l'autorité se mesure à la force corporelle, où le pied de douze pouces s'appelle un pied ((e roi !

Un monde d'impudicite et de luxure , où par l'interversion odieuse de toutes les lois divines et humaines, la Beauté que Dieu avait faite pour régner , est esclave... Où le sexe le plus rose et le plus délicat est condamné aux: travaux les plus rudes, aux métiers les })lus repui^nants... Ou le plus précieux de tous les droits naturels, le droit d'amour et de paternité, est privilège du riche... Où le vieux Salomon possède impudemment un harem de mille vierges, pendant (|ue mille jouvenceaux de la contrée jeûnent d'amour.

Un monde de fourberie , de goinfrerie , d'avarice, ou la soif de Tor pousse la mère à traliquer de sa tille et la passion de rulcool le fils à vendre son père ; où le métier qu'on honore le plus, après celui d'agioteur, est le métier de tueur d'hommes...

Monde maudit, monde stupide , qui |)orte écrite au front de ses codes imposteurs la formule infecte de Lhomond !

Je délie le plus savant ami des bêtes de m'enoncer une seule sottise ou une seule turpitude de son monde, à laquelle je ne riposte pas aussitôt et avec bonheur, par la contre-citation de la même sottise ou de la même turp^^ude dans l'histoire des civilisés. Le cachet de la perversion sera plus marqué chez le civilisé que chez la bête, ce sera toute la ditïèrence ; car la bète ne fait pas le mal sciemment quand elle obéit aux impulsions de son instinct ; elle n'a pas sa conscience comme l'homme pour lui dire qu'il n'est pas bien d'occir ou de voler son jjrochain. Il est très-facile au surplus d'essayer la comparaison :

Se raser , se dissimuler, s'aplatir à tout bout de champ , est l'univetselle tactique de l'immense majorité des espèces volatiles qui composent les trois ordres dont l'histoire précède. Ainsi fout,

fi ()RMTHOI,()(ilK PASSIONNKLLK.

soiis la menace; ih l'oiseau do proie, l'autruclie , la caille, l'oie, le faisan, le cygne lui-même, le plus gros comme le plus j)etit , le mieux armé comme le plus faible dans ces races inertes.

Ainsi font les humains des sociétés maudites, dont l'histoire toute entière, depuis lachutejusqu'à nos jours, pourrait s'intituler l'histoire de l'aplatissement continu, tant l'habitude de s'aplatir est fréquente chez l'espèce. Et cette honteuse déviation de l'attitude verticale chez l'homme est produite aussi par la peur, une peur universelle , stupéfiante , écrasante , peur de Dieu , peur du diable; peur du bien, peur du mal; peur de l'eau, peur du feu; peur de la lumière , peur de l'ombre ; peur de jouir, peur d'aimer. Les papas et les mamans des petits civilisés leur enseignent à trembler dès l'âge le plus tendre, et il y a en civilisation une littérature et des bibliothèques spéciales pour aider à ces enseignements. On ne sait pas assez , hélas ! que les trois quarts des maladies qui assiègent notre âge mûr et qui abrègent de trente ans notre existence à tous , sont les fruits des peurs atroces qu'on nous a faites quand nous étions très-jeunes , et que la crainte du diable est le commencement de notre dégradation composée , de nos infirmités, de nos génuflexions, de nos turpitudes omnimodes. Guérir l'homme de la peur , voilà la première cure à pratiquer sur l'homme pour lui rendre la santé de l'âme qui entraînera celle du corps ; car , la peur est la cataracte (}ui couvre son entendement et l'empêche de voir Dieu. Je demande qu'on brûle tous les livres qui font peur aux enfants et qu'il soit défendu sous des peines très-sévères de se ^ervir du Diable, de l'Ogre ou de Croquemitaine pour préparer les peuples à courber leur tète sous le joug et en faire ensuite des troupeaux. Nous savons parfaitement par le triste témoignage de l'histoire ce que des imposteurs habiles peuvent faire avec des générations abruties par la peur , mais nous n'avons pas l'idée de ce qu'il y aurait à obtenir pour le bien de l'humanité, d'une génération d'hommes libres, élevés dans le pur amour de Dieu et complètement étrangers à la crainte.

Je ne suis pas bien sûr, mais je parierais presque que la fable du coup de pied de làne a été prise dans l'histoire des hommes,

UKsiMi; lu i,i\i;k ni i I'KkckiU'. 7

tant elle a l'air d'an fait quotidien de leur vie politique. Quand le lion d'Ansterlitz eut reçu sa blessure mortelle aux champs de Waterloo , son Sénat , qu'il avait gorgé d'une large part de ses proies et qui lui avait livré en retour et sans marchander aucunement tout le sang, toutes les libertés et tout l'or de la France , son Sénat lut le premier à lui jeter la pierre , quand il le vit à bas. Et ces messieurs qui se déguisaient naguère en ouvriers , pour essayer d'escamoter les sufi'rages du peuple et qui depuis... mais alors... C'est-ii-dire que je necounais pas au beau pavs de France un seul homme de quelque valeur qui n'ait reçu dix fois son coup de pied de l'àne.

Quoi de plus facile encore à appliquer aux jugements humains, que la morale des Animaux malades de lu peste!

On accuse le dindon de fuir lâchement devant le coq et de retrouver toute son énergie pour assassiner dans un coin quelque volaille malade; mais l'histoire du dindon est celle de Thcrsite qui s'éclipse pendant la bataille et ne retrouve tout son courage qu'après que le péril est passé. Dans les pays sujets aux discordes civiles on a maintes fois observé que la férocité dans la vengeance était généralement proportionnelle à l'intensité de la peur éprouvée pendant le combat.

Il est reçu encore chez les pieds-plats « que les femelles n'ont été créées que pour la joie et le divertissement des mâles, et qu'à elles seules incombe la charge du travail... et qu'elles doivent fidélité et obéissance absolue à leurs seigneurs et maîtres fpii ne leur doivent rien en retour... Et que la nature, pour prouver catégoriquement qu'elle voulait qu'il en fût ainsi, avait armé ceux-ci de moyens tout-puissants de contrainte, afin qu'ils eussent raison de toutes les résistances et que force restât à 'a loi , etc. » Telle est du moins l'opinion des masses , des viles multitudes. C'est celle du dindon, déjà nommé entre autres, et aussi celle de l'oie et du canard musqué, pour citer des noms propres , et le Journal des Débats peut s'appuyer contre moi de ces autorités.

Mais je demande de quel droit d'autres humains que nous s'indigneraient d'entendre professer par des bêtes ces doctrines

8 t)RMTU()L()(;il-: l'ASSIONiNELLE.

honteuses , quand ces doctrines honteuses se retrouvent au fond de toutes les législations et de toutes les religions des hommes dont elles sont la substance même ; quand on lit dans un livre saint que c'est la femme qui a provoqué la chute, en induisant l'homme à goûter au fruit de l'arbre de science... (lomme si ce n'était pas, au contraire, le premier et le plus beau des titres de la femme à la reconnaissance de l'homme que de l'avoir forcé de sortir de son ignorance ! Je voudrais savoir chanter, pour parodier d'une façon joyeuse la célèbre chanson de Béranger :

Dindon, Canard, Juif, Grec, Cliinois, Romain, Pieds-plals, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main....

Vous dites qu'il y a parmi ces partisans effrénés de l'absolutisme masculin, un faisan, le doré, qui est un logicien terrible, poussant volontiers son principe à ses dernières conséquences et n'hésitant jamais à faire sauter le crâne à ses épouses pour la moindre velléité d'opposition à ses fougueux caprices. Cela est vrai et j'ai été témoin oculaire du crime ; et même le faisan dore , plus féroce que le juif Hérode, qui se bornait à faire massacrer la progéniture d'autrui , sévit contre son propre sang, et semble prendre plaisir à se faire le bourreau de tous les innocents de sa race. Puis, à ceux qui lui rei)rochent ces actes de barbarie, il répond d'un air leste... quant aux meurtres de poules, qu'il est bon de faire de temps en tenq)s des exemples pour retenir le peuple dans le respect de la loi... quant aux poussins, que les embarras de l'éducation d'une famille nombreuse détournent trop souvent les mères de leurs devoirs d'épouses.

Donc je veux bien mêler ma colère à celle qu'éprouvent tputes les âmes sensibles au récit de ces énormités ; mais, mon indignation ne me rendra pas injuste et ne m'empêchera ])as de reconnaître que ce faisan dore est un emblème du Ralline de cour, et (|u'un emblème, quel qu'il soit , ne peut guère puiser ses exemples de conduite ailleurs que dans le monde (ju'il a charge de symboliser. Or, quand je vois dans ce monde un Henri Ylll d'Angleterre qui était un grand prince, plus un maréchal de l\etz (Barbe-Bleue), qui était un guerrier illustre, plus une foule

IIESIMK hl l,|\ lU; Ol l l'KKCKDK. !»

iiinombrahle de sultaus i^lorieux et de liers gentilshommes (|iii ne se gênent pas |)oiir faire couper le cou à leurs lemmes, désque l'idée leur en vient... Quand je considère d'autre part que ce faisan doré est originaire de la Chine, un pays abominable, où les hommes ont l'habitude de casser les pieds à leurs lemmes pour les clouer à demeure lixe, et où la pratique de l'intanticidc est passée dans les mœurs... je tue demande froidement s'il n'est pas très-possible que le siiectacle permanent de telles atrocités ait réagi d'une façon désastreuse sur le moral de l'oiseau. Je me demande si , en présence de tels précédents humains , nous sommes bien venus, nous autres hommes, créatures censées raisonnables, à faire le procès à une bête qui sera toujours en droit de nous répondre (jue , s'il y a crime dans son acte , la coulpe en est à nous , non à elle qui n'a fait quimiter l'exemple cju'on lui donnait , (jui n'a ete entraînée à mal faire que par la dangereuse contagion de la monomanie féminicide. Et, comme le peuple français lui-même aurait bonne grâce à refuser au faisan doré le bénehce de cette circonstance atténuante, le peuple chevalier, galant et troubadour, qui a dans son code un article où l'on explique dans quel cas le mari a le droit d'assassiner sa l'emrae ! ♦

Une dernière comparaison pour achever la preuve de la similitude composée des deux règnes.

L'orgigamie, avons-nous vu, est la loi générale des relations sexuelles dans les trois ordres d'oiseaux qui forment le personnel de la Planipédie, mais elle n'est que la loi générale. Le mal est en dominance dans ce monde, mais il n'est pas absolu. Et en elVet, du sein de l'impudicite triomphante, nous avons entendu s'élever de nobles voix pour protester chaudement contre l'impure doctrine de la preexcellence du sexe masculin. C'était, si vous en avez souvenance, la cigogne, le pélican, le cygne, le tadorne, le vanneau, la bécassine. Or remarquez que ces espèces exceptionnelles qui protestent eu faveur de la liberté d'amour sont précisément celles que la poésie et la mythologie ont immortalisées par leurs chants. L'estime que fait le genre humain de ces tribus d'élite leur est venue de la pureté et de la

i(> ORMTHOLOf.IE PASSJO^^'ELLE.

délicatesse de leurs mœurs, pour dire qu'il n'y a que ceux qui aiment qui méritent d'être aimés.

Hélas ! dans notre monde aussi le mal est en dominance et le bien ne figure qu'à titre d'exception minime; car l'amour, chassé par les \k\\\ du foyer domestique , a été obligé de se réfugier dans le roman et dans la région des chimères. Mais pourtant la défense des vieux, autrement dit des sages,'a été impuissante à éteindre dans le cœur des mortels l'ardente soif de bonheur que Dieu y avait allumée. Et comme Dieu est plus fort encore que la superstition et tous les hypocrites , et que sa volonté expresse est que l'homme soit heureux, il en est résulté que les âmes d'élite, que les plus nobles cœurs, c'est-à-dire les plus pénétrés du véritable esprit de Dieu, ont protesté énergiquement aussi en faveur de la liberté des attractions ou de la souveraineté de la femme , ce qui est la même chose. Et bientôt l'idéal où s'était réfugié l'amour est devenu la patrie de toutes les natures supérieures, et le domaine exclusif de la poésie et de l'art comme chez les oiseaux. Chez nous aussi, regardez bien, tout ce qui se détache en rose du fond somhre de nos annales noires de misère et de crime, est la teinte de nos aspirations invincibles vers le bonheur d'amour, but soprême de nos destinées.

Il faut bien que j'en reste là de cette esquisse comparative et que je laisse inachevé le parallèle, pour être fidèle à l'engagement que j'ai pris envers mes lecteurs. Mais quel magnifique parti la philosophie de l'histoire a oublié de tirer de ces rapprochements !

Et de quel avantage immense ne serait pas pour un grand peuple l'adoption ofiicielle d'une méthode d'enseignement historique comme celle-ci ,

Qui permet de lire aussi facilement dans les ténèbres du passé que dans les splendeurs éblouissantes de l'avenir...

Qui réalise au profit du jeune âge, de si nombreuses et de si importantes économies de lectures insipides, d'exercices mnémotechniques douloureux, de copies de composition, de pensums...

RiiSl.MK m I.IVRK Q[[ PRKCÉDE. 1 1

Qu abrège de tant d'années l'apprentissage intellectuel du jeune âge...

Qui convertit en récréations joyeuses les corvées abrutissantes des antiques études...

Qui édicté on quelques traits de plume tous les commandements (ffe Dieu avec la manière de s'en servir pour que tout le monde soit heureux...

Qui amènerait k très-bref df>lai et par suite des améli(#ations ci-dessus, la suppression de l'Académie des sciences morales et politiques et aussi celle de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres et d'une foule d'institutions analogues et de chaires professorales , exclusivement habitées par des vieux, ennemis-nés du progrès...

Et qui même autoriserait une administration paternelle à profiter d'un hiver où le froid serait très-dur et le condiustible trèscher , pour distribuer aux ménages indigents , en guise de cotrets, ces énormes in-folio à tranche rouge qui traitent de l'histoire des Mèdes et des Perses , ou bien de la philosophie, de la théologie et de la morale, et ([ui encombrent si désagréablement les bibliothèques des grandes villes où personne n'y touche, hormis les souris et les rats, lesquels abusent naturellement de la paix qui leur est faite en ces lieux solitaires pour y multiplier dans des proportions scandaleuses.

A quoi bon tant de livres de morale et d'histoire quand il suf- (it de deux lignes, d'une demande et d'une réponse, pour faire le tableau d'une nation, d'une époque, d'un monde? Dites-moi ce qu'y était la femme et je vous dirai tout le reste.

11 n'y a eu depuis six mille ans, dans les deux continents, dans les deux hémisphères , qu'un peuple heureux et libre, un seul, celui de l'Amérique du Nord. L'Amérique du Nord est le seul pays de la terre où la femme soit reine !

C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir.

Donc, nous sommes arrivés dans l'histoire des oiseaux aux extrêmes confins des empires du bien et du mal. A gauche est le monde des pieds plats et de l'orgigamie qui porte pour devise

Ja formule de Lhomond. A droite le monde des pieds cambrés, des cœurs fidèles, qui marchent sous la bannière du Gerfaut. Làbas, sur le fumier, sur les eaux, dans la vase, sensualité grossière, voix discordantes, incapacité artistique, chez des races vouées à Ici broche. Ici, sous la feuillée, au bord des toits, au versant des collines, voix mélodieuses, nids d'amour, génie et liberté !

L'ordre du jour de ce récit appelle l'histoire des Sédipèdes ou des oiseaux percheurs , un sujet plein de charme.

niAPITRE PREMIER.

Ordre des Scdipèdes. — l?,0 espOces.

L'histoire des Sédipèdes est la visite à la volière au sortir de la basse-cour et de la faisanderie.

J'ai déjà ronlessé , eu toute modestie, que la présente classification pedilornie, jjour être de heaucouj) supérieure à toutes celles qui l'ont précédée, n'était pas cependant parfaite. Le lecteur aura plus d'une fois occasion, dans le cours de cette étude , d'observer ce double caractère de supériorité relative et d'imperfection absolue.

Cette série des Sédipèdes est celle (jui corres|)ond ou à peu près à l'ordre ofliciel des Passereaux. On sait (|ue ce prétendu ordre, qui comprend à lui seul autant ou plus d'espèces que les cinq ordres restants, est celui qui a causé à l'Institut le plus de tablature et de désagréments. Avec tout le respect dû aux grands noms de la science, disons que ceux qui ont pris part à la fondation de cet ordre , Linnseus et Buffon, Cuvier et ses complices en ont dû répondre devant Dieu. Il est de fait que la confusion fâcheuse introduite par ces illustres maîtres dans le chapitre en question , est sans bornes comme sans excuse et (pi'elle apporte à l'étude de la science, c'est-à-dire à l'intelligence des vues du créateur, un obstacle invincible. La première chose que je ferais si j'étais gouvernement ou simplement ministre de l'instruction publique , serait d'ordonner la suppression de l'ordre des Passereaux et peut-être de quelques autres avec. Qui est-ce qui s'en plaiudrait ?

Piloté dans cette passe par l'analogie passionnelle , guide plus gai que Mentor , il m'a été l'acile d'évit(M- maints écueils où d'autres avaient sombré. Ainsi, l'insignifiance absolue du titre de Passereaux placé par les inventeurs de la nomenclature ofticielle en tète de la série était déjà un tort, parce (pùme devise qui ne dit rienn'est pas une devise, et parce qu'on ne fait pas une gerbe, un faisceau, un groupe sans un lien. Mais n'insistons pas sur une faute que j'ai déjà l'elevée sévèrement ailleurs ; faisons seulement observer que la dénomination de Sédipèdes, par nous attribuée à la série des Percheurs , échappe complètement au reproche d'impropriété et d'insignifiance si justement mérité par celle de Passereaux.

Une autre fatalité de ce malencontreux ordre des Passereaux a été que ses parrains en aient fait comme un ordre de rebut destiné à loger tous les caractères embarrassants qu'on n'avait pas trouvé à colloquer ailleurs, un ordre assez semblable à ces légions étrangères qu'on forme de réfilgiés venus de tous pays et divers d'appétit, de costume et d'idiomes. Notez bien, en ellét, que le Passereau n'est qu'un mythe, un être purement fictif, éclos dans l'imagination poétique de Liunœus ou d'un autre et sans forme tangible. De sorte (|ue l'on n'est plus passereau, comme tout à l'heure on était rapace ou palmipède, en vertu de telle ou telle conformation physique analogue à certain patron pris pour type de série , aigle , faucon ou canard. On est passereau tout bonnement, ])arce qu'on na pas le bec crochu ou le pied garni de membranes; on est passereau, non pas parles caractères que l'on a, mais par ceux qui vous man(iuent; on est passereau.r, enfin, non pas parce que l'on se ressemble, mais parce que l'on ne ressemble pas à autrui. Je crois largement demeurer dans les termes de la politesse en me bornant à qualifier d'absurde une pareille méthode de classement qui est le renversement de toutes les idées reçues en matière de distribution d'harmonie; car Dieu a donné à chacune de ses créatures ailées un titre sériel et un numéro d'ordre pour (|ue ceux qui voudraient un jour les mettre eu rang , pussent les reconnaître à ces signes , et il a expressément défendu de placer côte à côte

SEDIPEDES. lo

dans la même série les espèces qui se repoussent par toutes les habitudes de l'esprit et du corps, ou dont Tune mange l'autre... Et les nomcnclateurs (pii vont au rebours de ces indications et qui procèdent à la rorination d'une série par voie de négation et de disparité , sont des ennemis de Dieu qui méprisent ses commandements et calomnient son œuvre. Et plus vaste est la sciencede ces génies sublimes, decpii c'est le métier de savoir, plus énorme est leur faute.

('e (pii n'a pas empêché le Journal des Débats^ feuille pieuse, de m'imputer à crime de ne pas m'être traîné servilement sur les traces des maîtres... Comme s'il m'eût été possible, en demeurant collé il cette froide piste, d'avoir connaissance parfaite du pied du volatile, et de retrouver dans son empreinte le pas des sociétés humaines en marche vers l'Éden d'apogée !

C'est le même journal (jui m'a reproché aussi, dans un mouvement d'humeur, de n'être plus tout à fait de la première jeunesse. Comme si c'était ma faute! comme si l'on était maître d'avoir toujours vingt ans et des cheveux à soi !... Je n'ai pas répondu à ce reproche amer. Ce n'est pas de vieillir, hélas! qui est un crime, puisque la science n'a pas encore découvert le moyen d'arrêter le temps dans sa course rapide; ce qui est mal , c'est, quand on n'est plus jeune, de médire sottement du bien qu'on a perdu et de se proclamer sage. Le beau mérite d'être sage quand personne ne tient plus à vous faire pécher !

Au spirituel, trois alliances monstrueuses me faisaient surtout peine à voir dans cet ordre confus des Passereaux de Cuvier, à savoir : celle du croque-mort et du colibri , celle du gobe-mouches et de la pie-grièche , celle des chantres mélodieux et des oiseaux criards. Au matériel aussi, il m'était difficile d'admettre la proche parenté de l'oiseau percheur, à l'attitude horizontale, avec l'oiseau grimpeur, aux allures verticales. Or, comme l'étude approfondie de la nature m'eut bientôt démontré toute la légitimité de mes répulsions à l'endroit de l'ordre de choses établi , et que nulle raison sérieuse n'existait de tolérer plus longtemps le scandale de ces unions adultères, je les ai rompues hardiment, démon autorité privée.

le. OK.MTlKll.OCll': l'ASSlO.NNKM.i:.

J'ai commencé par débarrasser l'oiseau-mouchcs , emblème de la jeunesse dorée qui vit du miel des fleurs, du voisina2;c déshonorant du corbeau, emblème de léi^iste qui vit de lacbair des cadavres et des œufs des autres oiseaux; puis j'ai remis le moule ignoble à' sa place, qui est à l'avant-garde de la série des Ra paces, section des Ambigus.

J'en ai fait autant pour le gobe-mouches, un oiseau estimable sous une foule de rapports, que j'ai affranchi de la société désagréable de la pie-grièche qui le croque quelquefois. Et comme je tenais de l'hirondelle et de la hiM-geronnette que cette piegrièche était un véritable oiseau de proie, à telles enseignes ((u'elle donnait la chasse à tous les petits oiseaux, voire au merle, et qu'on l'avait dressée au vol du moineau-franc, j'ai logé la mauvaise à son poste de guerre, entre la grande-pie sa cousine et le plus petit des faucons.

J'ai fait plus encore pour la science, qui ne m'en saura aucun gré, en éliminant complètement de l'ordre des Percheurs (passereaux) l'innombrable série des Grimpeurs, conformément au vœu de la nature, qui avait tracé elle-même entre ces deux types génériques une ligne de démarcation profonde dans la disparité antipodique de la marche, de l'attitude et du verbe. Démarcation bien plus tranchée encore au moral (ju'au physique par la diversité des emblèmes : les vrais Sédipèdcs ou chanteurs symbolisant la poésie et les arts, les Grimpeurs les métiers bruyants; le premier ordre modulant en inincur, le second en majeur!

J'entends la critique malveillante s'écrier à ce propos (|ue l'analogiste qui est au courant de ces derniers détails a belle de critiquer le savant vulgaire qui les ignore, et qu'il est peu généreux à lui d'abuser des avantages de sa situation exceptionnelle. Je n'ai jamais nié la supériorité de la méthode analogique sur les autres, mais le savant est maître d'en user comme moi.

J'estime que l'elagage intelligent que j'ai pratiqué dans l'ordre des Passereaux a réduit de trois cents individus environ l'effectif oUiciel. il esta remarquer, en effet, (|ue l'ordre des Grimpeurs, disons des Jugipèdes, renferme une vingtaine de tribus populeuses: Pics, Perroquets, Goucous,Couas, Couroucous, Toucans,

SÉniPÉDES. 17

Aracaris , etc., et que la série ambiguë des Corbeaux , des Pies et des Geais u'est pas moins féconde en espèces.

L'ordre des Passereaux , débarrassé de cet accessoire anormal qui gênait ses allures en détruisant son homogénéité, se déploie désormais en colonnes régulières ; et alors il devient notre ordre des Sédipèdes , ordre admirable , ordre modèle qui se détache aussi nettement que celui diis Rémipèdes ou des Rapaces des ordres contigus , et que l'exposé de ses caractères généraux va poser carrément dans son jour Uuniucux.

L'ordre des Sédipèdes de France comprend près de cent trente espèces, depuis le Pigeon ramier justiu'au Grimpereau. C'est plus du tiers du nombre total des oiseaux de France, qui n'est que de trois cent soixante. Trois espèces seulement sont eu partie ralliées à l'homme et produisent en domesticité ; elles ont donné naissance à un nombre de variétés infini.

Caratlères généraux.

Un seul mot suffirait pour caractériser cet ordre ; c'est celui des oiseaux chanteurs.

Le chant est la plus pure expression de l'amour ; le chant est le privilège exclusif des natures d'élite, passionnées et fidèles. C'est le cachet du vase d'élection , comme le parfum pour la ûeur.

La mélodie est, comme le parfum , génératrice du charme. De là les touchantes sympathies des âmes tendres , des poètes, des enfants et des femmes pour les oiseaux chanteurs et les fleurs odorantes.

Le chaut , attribut normal du sexe masculin dans les tribus ailées (i), implique déférence absolue du mâle pour la femelle.

(1) Le vulgaire s'imagine à tort que la femelle n'a pas de voix. Le chant est dans ses dons, et si elle ne s'en sert pas, c'est qu'elle a mieux à faire, c'est qu'elle a une mission plus haute et plus sainte à remplir. Du reste, elle a suivi, dans son enfance, un cours de musique vocale, comme ses frères, et son goût s'est développé avec l'âge ; et il fallait bien qu'il en fût ainsi, pour qu'elle pût savourer le charme des élégies brûlantes qu'on lui soupirerait un jour. Maintenant, (jui n'a pas vu une l'ois dans sa vie, dans la loge de son

La galanterie est la tonique de l'ordre des chanteurs , comme elle est celle de l'homme dans la jjhase d'harmonie.

Et la nature, en sa reconnaissance, a richement récompensé l'oiseau 'chanteur de son obéissance à ses lois. Elle l'a, plus puissamment que tout autre, titré en favoritisme, lui donnant en partage les dons qui font aimer : l'innocence , la pureté du cœur, l'élégance, la sveltesse des formes. Au génie musical elle a joint celui de l'architecture, sublime inspiration de l'amour maternel et aussi le dévouement, la charité, le courage. Elle lui a attribué enlin , pour caractère distinctif et spécial qui le sépare complètement des races inférieures, la finesse, la transparence et la cambrure du pied. Le lecteur doit se souvenir que j'ai dit autrefois que la classification des oiseaux par le pied était celle qui côtoyait de plus près la classification passionnelle , la seule vraie , la seule raisonnable. Les preuves de cette affirmation se pressent sous ma plume. On a déjà vu tout à l'heure que l'ordre des Sédipèdes débutait par le pigeon et la tourterelle aux pieds roses pour finir par le grimpereau, un des plus petits pieds que je connaisse.

En vérité , en vérité , je vous le dis , il n'y a que les jolis pieds pour savoir aimer, danser, chanter, bâtir, dans le monde des oiseaux, comme dans celui des humains : lady EstherStauhope, la reine de Palmyre, qui n'avait jamais entendu parler de Lamartine , la pauvre femme , le reconnut soudain pour un poëte hors ligne, à la cambrure du pied.

La femelle, dans toutes les espèces de Sédipèdes, se distingue du mâle par une tête plus hne, un col plus gracieux, des couleurs moins voyantes , un tarse plus transparent , des doigts plus déliés. Aussi est-ce elle que la nature a chargée exclusivement de la partie la plus délicate et la plus artistique de la bâtisse du nid, comme de l'éducation secondaire de la jeune famille. Ainsi

porlicr ou ailleurs, de pauvres serines sevrées d'amour, qui essayaient de Irornper leurs ennuis par le chanl, eomnie l'époux d'Euryiiice, et (jui renonçaient bientôt;! ee vain subterfuf^e (luand on leur doiuiail un mari? Ainsi, la jeune Parisienne, si ardente au piano uvanl le mariage, le néglige volontiers après.

SEDIPEDES. 19

chez nous les plus difficiles des arts , ceux qui exigent le plus de délicatesse et de tact, la broderie, la conversation, l'art de styler l'enfance, sont attributs exclusifs du sexe féminin, le se\e par excellence. On reconnaît à preniicre vue dans le monde l'adolescent élevé par les femmes, à l'aisance des manières, à la distinction et à la facilité du verbe , séduisantes (pialités qui lui ouvrent bientôt toutes les portes de la faveur et des grâces , et lui permettent de distancer sans peine et sur tous les terrains le collégien lourdaud sorti des maius des cuistres. Et comme on l'a dressé à plaire au lieu de le bourrer de langues mortes, il est rare qu'il tombe dans l'abus de la citation latine, cette déplorable infirmité de l'âge mùr et des gens arrivés. Dois-je dire à ce propos que cette contagion funeste qui a fait tant de ravages en ces dernières années , a envabi jus^iu'aux tables parlantes ! Un guéridon de palissandre qui m'avait pris en grippe, ne m'adressait jamais la parole (ju'en latin. Je serais heureux que M. Babinet m'expliquât ce mystère, lui qui les explique si bien.

La supériorité morale tirée de la petitesse relative du pied est donc un argument formidable contre la doctrine de Lbomond. En effet , dès que vous avez décrété que la finesse du pied était un caractère de distinction aristocratique, vous n'avez plus le droit d'affirmer que le genre masculin est plus noble que le féminin.

Les savants ordinaires n'ayant encore rien vu de ces rapports spirituels qui sont les propres lois de l'ordre hiérarchique divin, on s'explique aisément le vague et l'indécision de leurs nomenclatures. Un des torts de cette classe est de ne pas comprendre ce principe essentiel , ce point de départ de toute science : que la forme n'est jamais que le moule d'une idée qui lui préexistait depuis des siècles. Beaucoup aussi refusent d'admettre que telle bète, dont l'apparition sur cette terre a précédé celle de l'homme, ait pu être créée à l'image de celui-ci , sous prétexte qu'il n'était pas né et que la copie ne peut pas précéder l'original. Or, c'est là ce qui les trompe. L'homme est de toute éternité dans la pensée de Dieu, comme tous les autres jalons de la série infinitésimale des êtres, 6'^ du moment que Dieu le pense, il est.

Les Sédipèdes, avons-nous dit dans le principe, ont quatre

20 ORNITlKiLOCIb: PASSIONNE LLK.

doigts au pied, trois en avant, un en arriére. Cette règle générale n'est sujette qu'à de rares exceptions. On parle d'un beccroisé tridactyle que je ne connais pas, mais je sais pertinemment que le martinet et l'engoulevent, deux espèces anormales, ont leurs quatre doigts dirigés vers l'avant. La grandeur et la force du pouce forment un des caractères saillants de la série.

L'immense majorité des espèces de cet ordre vit de grains, de fruits ou d'insectes. Une seule tribu fait montre d'appétits monstrueux et de goûts déréglés. C'est celle des Mésanges, race friande de cervelle de rouge-gorge, de suif et de cadavre, et qui symbolise la tribu des éditeurs , laquelle vit de la cervelle des pauvres gens de lettres, et boit le vin de Clianq)agne dans le crâne des auteurs. Les Mésanges étaient des travailleuses de liaut titre, douées d'un talent musical sul'lisant et d'une aptitude industrielle supérieure, mais que la soif du lucre, l'egoïsme familial , et par-dessus tout la fâcheuse habitude d'enfouir ont complètement perdues. Cette atroce perversité de goût de la famille des Mésanges, qui discorde si violemment avec la tendance générale des appétits de l'ordre, est toute une histoire lamentable qui méritait d'avoir sa place dans les Métamorphoses d'Ovide, ou je l'ai cherchée vainement, et qui prouve une fois de plus, hélas! (|ue rien n'est parfait dans ce monde, pas même l'oiseau chanteur. Mais ne laissons pas dériver notre âme au courant de ces tristes pensées.

Tous les Sédipèdes nourrissent leurs |)etits après qu'ils sont éclos, ce qui est une pratique inconnue dans l'ordre des Coureurs. En revanche, la durée de l'incubation est beaucoup plus courte chez les premiers que chez les seconds.

Tous les Sédipèdes sont mangeables; la chair de quelquesuns atteint le dernier degré de la délicatesse.

La plupart des espèces insectivores sont estivales et voyageuses, étant forcées d'accompagner le soleil dans ses courses, non-seulement pour justilier ces belles paroles de M. de Florian , capitaine de dragons : Point d'hiver pour les cœurs fidèles, mais aussi parce que les insectes qui leur servent de nourriture ont besoin d'une douce tcnq)erature i)our naître et se développer. Il

SKIMI'ÉUliS. il

en est qnrlques-inics, comme le Roiige-iiorgc et le Roitelet, (|ui se dispensent de traverser la mer, d'autres doqt les péréîirinations se l)ornent à transluimer du Nord au Midi de la France, et quelquefois simplement du sommet des monts à leur base.

Les espèces çiranivores sont beaucoup moins tourmentées que les insectivores de la passion des voyao;es, et quelques-unes parmi elles sont complètement sédentaires. La masse est vagabonde, allant comme le vent la pousse , mais ne sortant i;uère dans ses excursions les plus lointaines d'un rayon de trois à quatre cents lieues. Le Ramier, la Tourterelle, le Proyer et une ou deux alouettes sont à peu près les seuls voyaj^eurs de la série qui s'aventurent au-delà des mers; et encore le Ramier commence-t-il à se dégoûter du métier.

Une seule espèce , le Cinclc (le merle d'eau vulgaire), vit d'insectes aquatiques. Une autre, unique aussi, se nourrit de pois- Son ; c'est le Martin-Pêcheur.

L'ordre des oiseaux chanteurs i)résente en son ensemble un des plus magniliques exemples de l'application du principe de justice distrihutive, qui est, comme chacun sait, un des trois attributs de Dieu. Il semble qu'une loi somptuaire ait interdit à tous les membres de l'ordre l'usage des étoffes llamboyantes , car on n'y voit plus l'émeraude, l'acier brûlé, le rubis ni l'or, ondoyer sur la moire des robes en reflets irisés , comme c'était la mode chez les Coqs, les Faisans, les Paons, les Lophophores. Ici plus de falbalas ruineux, de panaches extravagants ni de queues encombrantes. Tout cet attirail fait pour l'œil est remplacé par une mise de bon goût, élégante, distinguée mais simple, la véritable tenue de l'artiste qui honore et pratique le travail. Pourquoi ce changement subit?

Parce que Dieu , qui a fait les chanteurs si riches au dedans , leur a sagement refusé la richesse du dehors cpi'il a dû attribuer en propre aux lourdauds et aux pauvres d'esprit pour les empêcher de trop se plaindre.

Parce que l'amour et la liberté sont les deux seuls foyers d'où rayonne l'enthousiasme lyrique, et qu'il y a incompatibilité absolue d'humeur entre CupidonetPlutus. « Bienheureux

22 OKMTHOLOGIE PASSIONNELLE,

les pauvres d'argent, a dit Arsène Houssaye, le royaume d'amour est à eux. » Allons plus loin, disons que l'indépendance et la dignité de l'homme ont de la peine à s'entendre avec l'amour du luxe, des hochets et des titres, et que les habits brodés vont mieux à, la fainéantise qu'au travail , et que le même esclave ne peut servir deux maîtres : sa conscience (1) et l'or.

D'où il résulte que l'oiseau chanteur, qui est un industrieux de haut titre, prisant par-dessus tout les qualités de l'esprit et les jouissances du cœur, prend en pitié les airs de matamore des raffinés de basse-cour et leur luxe insolent. Ainsi, chez nous, le noble travailleur à pied regarde de son haut le laquais de parade, noir ou blanc, qui perche à l'arrière du carrosse et promène par la ville sa paresse impudente avec ses oripeaux menteurs, et se pavane lièrement dans sa livrée d'esclave.

Le principe de justice distributive qui interdit le cumul de la richesse intellectuelle et de la matérielle dans le règne volatile a été si rigoureusement appliqué à l'ordre des Sédipèdes , que la magnifique série des oiseaux-mouches, qui appartient à cette classe , a été comme frappée de mutisme , en expiation ou en compensation de sa trop grande beauté. De même le Martinet des tours, qui n'a qu'un seul rival pour la puissance du vol , a payé cette supériorité exceptionnelle de la perte du chant et du droit de percher.

J'aime à penser que la haute importance de l'observation qui précède aura préparé l'esprit du lecteur à recevoir sans une secousse trop vive les révélations qui vont suivre.

Les trois caractères généraux de l'ordre des Sédipèdes qui nous restent à examiner sont ceux-ci :

— Le chinVe des Sédipèdes est plus fort à lui seul que celui de tous les autres ordres réunis.

— Le plus grand de tous les oiseaux chanteurs vraiment dignes de ce nom , est un merle , pesant tout au plus cent

(Il \'n simple fruoridon do liKiiio a donné coKe cliarmaïUo déCmiMnn do la (•(.nscionce, en douze mois : Qiiasi-orfjane qui sépare les aliments de l'àme comme ie^tomac ceux du corps.

SEDIPÉDES. 23

grammes, un peu moins que le quart de la livre d'autrefois.

— La zone tempérée de l'hémisphère boréal est la seule où les oiseaux chantent. Ils ne fontque hredouillerou gazouillerailleurs.

Un savant ordinaire à qui vous demanderiez le pourquoi de ces trois faits facilement observables , n'hésiterait pas à vous répondre que la nature a des mystères qu'il serait dangereux de vouloir approfondir, et que lui , pour son compte, a toujours res pectés : ce qui ne vous apprendrait pas grand'chose. Heureusement que l'analogiste est la j)our compléter l'explication insuffisante du savant timoré ; l'analogiste subtil qui n'est aucunement dupe de l'humilité feinte de l'académicien , mais qui n'a pas les mêmes motifs de discrétion que lui, sachant pertinemment que Dieu n'a pas de plus grand plaisir que de voir deviner par l'homme les énigmes qu'il lui propose... et il dit :

L'ordre des Sédipèdes, où toutes les espèces sont titrées en monogamisme, où l'autorité souveraine est dévolue à la femelle, l'ordre des Sédipèdes qui module en mineur, symbolise la phase d'harmonie ou de plein développement de l'espèce humaine où la femme règne et gouverne.

Et il tient une plus grande place que tous les autres ordres dans le règne des oiseaux, parce que la phase d'harmonie tient aussi la place la plus large dans la vie de l'humanité.

Songez bien, en effet, que l'harmonie est l'état normal de l'homme , et que la Sauvagerie, la Barbarie et la Civilisation sont à cet état normal, ce que les maladies de l'enfance, l'Ignorance, la Dentition et le Croup sont à la santé de l'adulte.

Perspective radieuse, perspective délirante et bien faite pour consoler des misères du présent les vrais croyants à la religion d'amour ! Car Dieu , qui réserve aux seuls justes le bénéfice de la vie éternelle en rémunération de leurs œuvres, proportionne en même temps le charme et la durée de leurs existences harmoniennes à la rudesse des épreuves qu'ils ont supportées sans faiblir pendant la traversée des sociétés maudites. « Bienheureux ceux qui soufirent, car ils seront consolés. »

La phase d'harmonie est encore aux autres périodes de la vie humanitaire ce qu'est l'état de veille où l'on a souvenance par-

2i ORNITHOLOGIE l'ASSIO.NNELLU.

faite du passé, à l'état de sommeil où le cerveau engourdi ne perçoit plus que dos images confuses, vagues et désordonnées. La vie de l'immortalité ne commence pour les êtres que du jour où ils entrent en communion avec Dieu par l'amour, qui révèle à chacun la loi de sa destinée. Quiconque foule aux pieds sa conscience, sacrifie à la haine, à l'argent, à la peur, est rayé du livre de vie. Lasciate ogni speranza, voi c/i' infrato... à la Bourse.

Je sais que plusieurs ornithologistes se sont plaints avant moi de l'excès de population de leur ordre des Passereaux, et qu'ils ont même signalé ce mal comme un des plus graves empêchements de leur nomenclature. Mais je doute qu'aucun d'eux se soit avisé encore d'expliquer cet embarras de richesses par les raisons si simples que je viens d'en donner.

Descendons de ces hauteurs , d'où s'ouvrent aux regards tant d'horizons nouveaux, mais qui donnent le vertige.

Le second problème est relatif à l'exiguïté de la taille chez les Sédipèdes.

La ténuité du volume de l'oiseau chanteur confirme d'abord de tout point les récits que nous venons d'entendre sur l'avenir de bonheur et de gloire réservé aux pauvres d'argent , c'est-àdire aux bons et aux justes, et la mortification qui attend les adorateurs du veau d'or et les superstitieux. Elle dit en quelques lignes ce qui fut et sera... avantage précieux et qui dispense de lire beaucoup de livres. Elle raconte en outre l'histoire des évolutions géologiques de la planète et la succession des manifestations de la ])uissance créatrice en icelle, etc. Elle aurait inventé la paléontologie, si Cuvier n'eût pas pris l'initiative de la chose. Finalement, elle formule la loi de l'esthétique.

J'ai dit, au premier livre de ce traité, l'histoire des émersions continentales du globe et l'apparition successive des espèces volatiles sur les terres émergées. J'ai mentionné à l'article Pingouin , ainsi qu'en d'autres places, la grande diflérence de raffinement aromal qui est entre les deux hémisphères. La supériorité de titre qu'a le boréal sur l'austral, et qu'il doit à

SÊDIl'ÈDES. -m

son antériorité d'émcrsion, va nous donner le mot de notre seconde énii^me. Je rei^rette d'èfre obligé de revenir sur quelques points de cette théorie importante; mais j'aime mieux m'exposer à un reproche de redite, que de rester obscur. D'autant que ces raccordements de faits qui s'enchâssent les uns dans les autres et font chaîne, ne sont plus des repétitions inutiles, mais bien des preuves de la grande force de cohésion qui relie les diverses parties du système.

Nous avons assisté précédemment à l'éclosion de l'animalité sur la Terre. Nous avons vu la puissance créatrice éclater en moules gigantesques, Plésiosaures, Mégalosaures , Dinothériums et autres. Les oiseaux de ces premiers jours sont des Ptérodactyles, des Chauves-souris monstrueuses, munies, en place

d'ailes, de membranes velues de trente pieds d'envergure

Puis est survenu un cataclysme qui a englouti cette création de premier jet, pour ])oser sur ses ruines les fondements d'un autre règne, celui des Mastodontes et des Éléphants crépus, dont le type déjà s/>umanise. Cette seconde création est contemporaine des immenses forêts de fougères colossales, dont les masses, fondues en vases clos par les feux de l'abtme, ont formé ces bancs de charbon fossile que la nature prévoyante a placés comme un dépôt dans les entrailles du sol, pour les futurs besoins de l'homme, à vingt mille ans de là. Beaucoup d'oiseaux de cette époque, rÉpyornis, le Dinornis, une foule d'autres dont les noms ne sont pas arrivés jusqu'à nous, ont encore la taille de la giraffe adulte, bien que déjà leur robe soit de plume, au lieu de poil, ce qui est un progrès. On voit aussi que le nombre des moules de la Série s'est largement accru. Mais d'oiseaux chanteurs, pas un seul; quelques oiseaux de proie, quelques longipèdes, et c'est tout. Les oiseaux attendent pour chanter, comme les fleurs pour sentir, que la femme soit venue. Ceci est de l'histoire et non du madrigal : les premières roses doubles dont les Grecs fassent mention sont nées dans l'Ile de Rhodes, sous les pas de Yénus. "

Enfin la femme naît, événement immense où les vues de Dieu se dessinent, car la femme est le moule le plus achevé qui soit

sorti de ses mains , et le Créateur, en la faisant plus petite que l'homme pour qu'elle fût plus parfaite, a voulu évidemment, en procédant ainsi , inférioriser le phénomène à la substance. Je veux dire qu'il a subalternisé la matière à l'esprit et retiré le commandement à la force pour le transporter à l'attrait. Nous n'avons, en effet, qu'à passer en revue les divers règnes de la nature, pour reconnaître que tous prennent le mot d'ordre de l'archétype humain, et confessent la loi : que le raffinement des espèces est en raison inverse de la masse.

Ainsi , dans le règne végétal , le parfum , titre aromal par essence et caractère de raffinement supérieur, est presque exclusivement dévolu à la plante herbacée , à l'arbuste , et la suavité de l'arôme semble pour ainsi dire proportionnelle à l'humilité de la fleur. La violette et le muguet se cachent sous la verdure; la rose, le réséda et l'œillet traînent à terre.

Toutes les lianes odorantes, vigne, jasmin, vanille, clématite ou glycine, succomberaient tristement sous le faix de leurs trésors, si la nature n'avait armé leurs tiges de crampons vigoureux (|ui les aident à grimper sur l'épaule des grands arbres... Image du couple humain ou la Grâce s'appuie sur la Force , et en échange de ses bons offices, la couronne de fleurs et de fruits. Ici comme partout, comme toujours, il semble que l'humilité de la tige soit la condition première du parfum ou du charme. La loi est générale, et si quelques brillantes exceptions s'en détachent, comme l'oranger, l'acacia et le magnolia, c'est que les hautes institutions d'harmonie que ces moules exceptionnels symbolisent avaient besoin d'être n'^présentées dans le monde végétal par de puissants emblèmes de charme composé , cumulant les deux caractères du beau et de l'utile, du gracieux et du fort.

Mentionnons en passant cette preuve curieuse de l'identité de titre passionnel qui est entre le chant de l'oiseau et le parfum de la fleur. Le glacis nacré des pétaies repousse le parfum chez celle-ci, comme le reflet métallique du plumage la mélodie chez l'autre. Et il en est de la corolle resplendissante des cactus, des renoncules et des camélias , comme des manteaux fulgurants du paon , du couroucou ou du faisan doré qui jouent les pierreries ,

SEDIPKDES. 27

et dont l'éclat trop vif vous force de gémir sur le sort des pauvres espèces qui les portent et que Dieu a faites riches ne pouvant les faire autre chose. D'où il appert (pie ce don de fulgurance ou de scintillement n'est véritablement caractère de ralTinement que dans les rangs du règne minéral. Je fais observer encore que la petitesse des pierres précieuses est une confirmation éclatante de notre loi du rallineraent inversement proportionnel aux niasses. it

Mais le règne qui apporte le plus de preuves à l'appui de cette vérité si palpable est celui des oiseaux où le plus massif de tous les moules, l'Autruche, en est en même temps le plus stupide , le plus mal bâti, le plus chauve et le moins pourvu d'ailes. A l'autre extrémité de l'échelle des grandeurs et en regard de l'autruche avisez l'Oiseau-mouche , l'Oiseau-rubis , l'Oiseau-topaze , le sylphe radieux qui perce l'air cohune un trait de flamme et tout à coup s'arrête et scintille immobile, suspendu dans l'espace par un lil invisible. Bien plus riche d'atours que le sphinx et plus aimé des fleurs , plus léger que l'hirondelle et non moins amoureux , plus brave que le rouge-gorge et plus adroit que la mésange, corps glorieux nourri d'ambroisie, empenné d'émeraudes, locomotive microscopique à vitesse fabuleuse, chef-d'œuvre de mécanique, merveille de beauté, l'Oiseau-mouche occupe à coup sûr une place de favori parmi les favoris du ciel et frise d'aussi près que possible l'assemblage idéal des perfectibilités de sa race. On dirait d'un prince Charmant, fils d'un roi quelconque des pierres fines, à qui toutes les bonnes fées , moins une , la fée Mélodia, seraient venues faire leur don au jour de sa naissance. Et encore y aurait-il à dire, à propos du mutisme supposé de l'oiseaumouche , que son bourdonnement et le frémissement saccadé de ses ailes doivent avoir pour son adorée des accords ravissants..

Vif, étourdi, d'humeur légère, amant volage des fleurs comme le papillon, friand de mets sucrés, de parure et de fêtes, inquiet, désordonné , toujours en mouvement, l'Oiseau-mouche est l'em- , blême de la jeunesse dorée qui se ruine en toilettes de bal, en soupers fins, en frivoles plaisirs et ne s'arrête pas. La jeunesse dorée n'échappe guère aux serres de l'usurier qui la fourre

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à (llicliy ot lui ravit sa gloire. Par analogie, l'Oiseaii-inouche a pour ennemi mortel un monstre horrible à voir, tout griffes, tout yeux, tout ventre, une araignée-géante, qui, pour qu'on ne se méprit pas sur l'emblème du préteur d'écus, s'est logée dans un coffrc-iorf . . . muni d'un fermoir à secret! (Quelle effrayante fidélité de portraiture et dans quel abîme de réflexions profondes vous plonge la découverte de seml)lables rapports ! ) J'autorise d'autant i^s volontiers le lecteur à applaudir vivement à l'analogie ci-dessus, qu'elle n'est pas de moi , mais d'un autre.

Après cette comparaison saisissante entre l'Oiseau-mouche et l'Autruche , les deux moules extrêmes du règne , je n'insiste plus pour démontrer que le raflinement s'opère aux dépens de lamasse.

Maintenant, puiscjue nous savons que le chant , idiome privilégié des cœurs tendres , est parmi les oiseaux le titre de raflinement suprême , nous sommes suffisamment renseignés pour deviner le pourquoi de la petitesse de la taille chez les oiseaux chanteurs. Si le plus grand de la tribu n'est pas plus gros qu'un merle , c'est que Dieu , qui avait donné la prestance au Dindon et la force au Chameau , ne pouvait pas décemment en déposséder ces deux moules pour en gratifier l'artiste, l'Alouette, par exemple, qui n'en avait que faire, ayant déj<à pour mission sublime de reporter au ciel les bénédictions de la terre.

La troisième solution découle de la seconde , dont elle n'est qu'un simple corollaire.

La zone tempérée de l'hémisphère boréal est la seule où les oiseaux chantent, d'abord parce que c'est la seule où ils puissent chanter... et ensuite parce que l'ère du chant est une des époques climatériques des globes, et qu'un progrès ne peut s'accomplir sur la face d'une planète avant que celle-ci ne soit de force à le porter. Nous savons par l'histoire des évolutions de ce globe que l'hémisphère boréal est de plus ancienne formation que l'austral, et que les moules d'ébauche, tels que les Mastodontes de l'Amérique- Nord et les Éléphants de la Sibérie et de la Nouvelle-Zemble étaient déjà en train de déguerpir de ce milieu épuré , vers l'époque où les continents de l'hémisphère sud songeaient à peine

Sb;i)irÈi)ES. 211

encore à olevor le Iront au dessus de l'ahime , et s'occupaient nonchalaniment à poser sous les flots leurs assises de corail. De plus , un simple coup d'œil jeté sur un globe terrestre nous fait voir que les continents occupent dans Ihémisphère boréal une plus vaste superlicie (pu» dans lautre. Tout le monde sait enlin que les soleils sont moins chauds a latitude égale vers le tropique d'hiver ([ue vers celui d'été ; que les glaces du pôle antarctique sont plus voisines de l'ocpuitoiu' ipie celles del'arcticpie , et que la lumière des aurores boréales est de beaucoup plus intense que celle des aurores aastrales , did'érence (jui atteste (|ue la planète, dans les peines inouïes quelle se donne pour reconquérir sa double couronne polaire , but ardent de son ambition , espère bien plus du côté du nord que du cote du midi.

Or, ces divers phénomènes et mille autres qu'on y pourrait joindre , siguilient clairement que l'hémisphère boréal a sur l'autre une avance de ralliuement aromal de cinq à six mille ans peut-être. Mais l'argument sans réplique pour démontrer le l'ait résulte de ceci : que la femme y est née. Je parle de la vraie, de la blanche , de celle qui naquit la dernière au jardin fortuné d'Éden ou qui sortit des flots de la mer d'Iouie, et dont le premier mouvement fut de se trouver belle. Car l'Eve des Hébreux et l'Aphrodite des Grecs , sont assurément les deux sœurs , sinon la même personne , comme on serait assez disposé à le croire , à la siinple lecture de leur signalement : regards bleus, cheveux d'or, ceinture d'aimant chargée d'attraits irrésistibles. Les Grecs ont fait l'Anadyomène déesse parce qu'elle était belle et parce que la beauté est d'essence divine; mais ce brevet d'immortelle décerné à la femme par l'enthousiasme légitime d'un peuple amoureux et artiste, ne lui arien ôté de sa féminité. Et Vénus Aphrodite, mère d'Amour et des Grâces, est de notre sang à nous, des races caucasiennes, et s'il peut y avoir divergence d'opinion parmi les savants , quant à la date précise et au lieu de sa naissance, tous sont forcés du moins de tomber d'accord sur ce fait, qu'elle est née vers la hauteur du trentième parallèle nord, au sein d'une nature plantureuse, amie et caressante.

Ce jour-là, il y eut de grands ravissements dans le ciel, car

ce l'ut pour la première fois que la créature eut conscience de sou créateur et que les oiseaux chantèrent.

Il y avait bien eu ailleurs d'autres essais de femme, car les races humaines sont au nombre de 32 , comme les planètes du tourbillon' normal. 11 y avait eu notamment l'essai de la femme noire en Afrique, celui de la femme jaune en Asie, et celui de la femme rouge en Amérique, l'essai de l'Australienne, de l'Hottentote, de l'Eskimaude; mais aucune de ces tentatives n'avait complètement réussi , et surtout n'avait eu puissance d'inspirer aux oiseaux des chants mélodieux» Si l'Amérique du Nord, où chantent tant d'oiseaux, échappe à la loi générale, c'est que d'abord cette vaste région fait partie, comme l'Europe, de l'hémisphère boréal, et ensuite que si Dieu ne l'a pas choisie dès l'origine pour la patrie de la femme rose , il n'a fait qu'ajourner sa gloire, lui réservant d'être la mère-patrie de la liberté féminine et la première terre où flotterait le pavillon de l'harmonie. C'est dans ce but, qui se dessine plus clairement à nos yeux de jour en jour, qu'il a fait de cette contrée bénie la plus belle et la plus somptueuse de toutes les demeures d'ici-bas, et qu'il l'a arrosée de tant de rivières poissonneuses et semée de tant de forêts, de gibier et de fleurs. Et les fleurs et les fruits de ce jardin de Dieu surpasseront bientôt , par la suavité de leur parfum et la délicatesse de leur chair, leurs analogues d'Europe, comme la voix du merle moqueur étouffera sous l'edat de ses arpèges sonores le chant mesquin du rossignol; car ce jeune continent monte, monte toujours à mesure que le vieux descend. En attendant, toutefois, et comme il fallait un signe pour marquer la prééminence aromale du monde des visages pâles sur celui des peaux rouges, il s'est trouvé que la fleur d'Amérique manquait totalement d'essence , ce qui est cause que les États de l'Union sont demeurés jusqu'à ce jour tributaires de la France pour l'eau de Cologne et le vulnéraire suisse... Mais tout le monde sait aussi bien que moi désormais pourquoi la zone tempérée de l'hénùsphère boréal est la seule où les oiseaux chantent. De l'exposé des caractères généraux de l'ordre des Sédipèdes, passons à l'examen des caractères séparatifs des séries et des groupes.

SKDIPÉDES. 3i

Division par Série.

Si les maîtres s'étaient contentés de semer l'anarchie dans leur ordre des Percheiirs et d'y récolter le chaos, ce ne serait que demi-mal. Mais le besoin de l'aire croire à leur infaillibilité les a poussés à déclarer l'ordre indisciplinable, et ils ont de la sorte considérablement aggravé leur méfait. Car Dieu n'agit jamais qu'avec esprit de suite et méthode; et comme la série est le seul instrument qu'il emploie pour distribuer l'harmonie dans les règnes, il est de nécessité absolue qu'on la retrouve partout ; et c'est de la part du savant le comble de l'impiété et de l'orgueil que de la nier quehiuc part, parce qu'il ne l'y voit pas. Je prouverai que l'ordre des Percheurs n'est pas indisciplinable, à la façon de cette table qui marcha sur l'astronome, pour lui démontrer le mouvement et lui ollensa la rotule.

Non-seulement l'ordre des Percheurs n'est pas plus dinicile à manier (ju'aucun de ceux (pii le précèdent ou le suivent, mais je me suis convaincu, par l'expérience, qu'il n'était pas un des caractères généraux ci-devant exposés qui ne put, avec un peu d'aide, servir de type parfait de sériation secondaire. Nous conviendrons toutefois que, pour bien faire, le meilleur eût été de commencer par prendre le contrepied de la voie suivie par la science officielle, et de poser la dominante passionnelle en pivot de série.

La dominante passionnelle de l'ordre n'était ici un mystère pour personne. C'était l'amour du chant ou l'enthousiasme lyrique. Qui dit Sédipèdes dit chanteurs.

Les maîtres s'étaient empêtrés dans le gâchis, pour avoir oublié de tenir compte de l'élément du chant dans la classification des Chanteurs. Rien de plus facile alors que d'agir au rebours de leur étourderie et de dire , par exemple :

« Puisque tout s'enchaîne et se tient dans le système de la nature, puisque l'oiseau a été fait à l'image de l'homme,

» L'ordre des oiseaux chanteurs est une vaste société chorale qui se réunit chaque année au retour du soleil , pour célébrer un festival immense qui s'appelle le printemps.

32 ORMTIlOLOGlli PASSKKNMiLLU:.

» Puisque le premier but de ces fêtes annuelles est de glorilier l'amour, le second de charmer nos ouïes , il faut que toute la musique qui s'y chante ait été écrite pour nous , c'est-à-dire qu'il faut quelle clavier musical de l'oiseau ait été réglé sur celui de l'homme , et que l'harmonie vocale des deux règnes se fonde dans un type commun.

» Or, ce type parfait de l'harmonie universelle est depuis longtemps trouvé pour l'homme ; c'est le quatuor qui représente les quatre grandes divisions premières de l'échelle vocale, nommées dans la langue technique Soprano, Contralto, Ténor, Basse. »

Nous n'avions pas besoin d'aller plus loin et d'en demander davantage à la science musicale ; car cette simple combinaison des puissances harmouifjues intitulée le quatuor, en nous donnant la loi du groupement hiérarchique des voix humaines, nous eût révélé du même coup la loi de la classification de l'ordre des oiseaux chanteurs, que nous eussions divisé premièrement en quatre grandes séries principales , dites par analogie , du Soprano, du Contralto, du Ténor et de la Basse.

Et puisque le quatuor instrumental qui se compose des quatre parties de violon , alto, violoncelle et basse, est basé sur le même principe divisionnaire que le vocal , il va sans dire que si nous l'avions pris pour unité ou terme de comparaison , au lieu de l'autre, nous serions arrivés à des résultats complètement identiques. Que si maintenant quelque curieux eût voulu chercher dans les diverses parties de la masse chorale ailée les analogues de toutes les voix humaines, voire les analogues de tous les instruments inventés par le génie de l'honnue et qui sont en dehors du quatuor naturel, j'ose affirmer qu'il les y eût trouvés. J'ai écrit il y a trop longtemps que celui qui saurait à fond sa gamme nuisicale en saurait beaucoup plus sur toute question d'astronomie, de politique ou d'histoire universelle que Newton, Machiavel , Richelieu et Bossuet.

Il est probable que beaucoup d'ornithologistes ont passé auprès de cette analogie sans la voir, et que quelques-uns même la nieront après l'avoir vue. Je m'attends à pis que cela encore, à ce que des critiques sans foi, travestissant mes intentions d'une

SEDIPEUES. :i:\

l'açon odieuse, prennent texte de ce nouveau travail pour m'accuser derechef de viser à l'amusement de mes lecteurs plus qu'à leur enseignement. Mais je sais trop aussi avec quelle parcimonie extrême Dieu a distribué parmi les civilisés le don de percevoir les harmonies célestes, pourm'aflliger outre mesure de l'incrédulité ou des sarcasmes de mes contemporains. Surtout s'il en est du langage des oiseaux comme de celui des fleurs et de celui des tables qui s'ouvrent avec tant de facilité aux cœurs simples et refusent si durement de conférer avec les orgueilleux et les dominateurs. Car si les savants n'entendent rien à ces verbes de Dieu, c'est la preuve, croyez-le bien, que l'orgueil a desséché leurs âmes et calciné leurs yeux. Que de fois, en effet, n'ai-je pas vu dans le monde des tables pétillantes d'esprit et de gaieté, prodigues de mots charmaflts , de délicieuses mélodies et de révélations ébouriffantes, parce que le milieu leur plaisait, passer subitement du babil le plus intarissable au mutisme le plus obstiné , pour avoir subi le contact d'une main académique !

Explique qui pourra cette antipathie insurmontable des meubles intelligents pour les corps savants constitués et pour leurs lauréats , mais le fait qui est positif n'est certainement pas le moins étrange de ceux qui se rattachent à ce phénomène quasimiraculeux du don des langues récemment octroyé au palissandre et à l'acajou. Un guéridon d'humeur trop prompte s'était laissé aller devant moi contre un savant brodé jusqu'à le traiter (ïespèce. Comme je le reprenais doucement de sa vivacité , il s'en excusa , répondant : « Eh ! que voulez-vous qu'il y ait entre les esprits de lumière et les esprits de ténèbres? » Il désignait sous ce dernier sobriquet ces vénérables piliers de boutique académique qui s'attribuent pour mission d'entraver le progrès en niant les découvertes et en persifïlant les inventeurs. Le même meuble fit un soir beaucoup de peine à un jeune prix de sagesse devant des dames, lui rappelant sévèrement les devoirs de son âge et que Dieu nous donnait la jeunesse pour aimer et non pas pour être sage. Je ne garantis pas que toutes les tables qui parlent soient des esprits de lumière, mais ce que je sais pertinemment

et ce que j'affirme pour le savoir, c'est que jamais la charité évangélique n'eut de plus ferventes apôtres que celles qui m'ont jusqu'ici honoré de leur conliance. Elles répondent plus chaleureusement à l'appel du sentiment qu'à celui de la raison , c'est très-vrai, et elles prêtèrent la conversation des jeunes femmes à celle des vieillards ; mais ces préférences n'ont rien que de trèsnaturel , puisque le sentiment est d'essence divine, tandis que la raison n'est que d'essence terrestre. Quant à leur propension vers les voix argentines et les visages roses, que celui de nous qui est sans ce péché leur jette la première pierre.

Un savant expliquait à une femme d'esprit comme quoi les tables parlantes n'étaient que les miroirs de la pensée des personnes qui les mettaient en jeu. « Alors pourquoi mon guéridon qui me dit de si jolies choses , interrompit la patiente , est-il toujours si discret avec vous? »

C'est parce que les guéridons parleurs sont les miroirs de l'âme, qu'ils font voir le diable à tant de gens.

J'ai consulté douze tables sur le véritable principe de la classification des espèces volatiles; toutes m'ont répondu par la reproduction textuelle de la formule du Gerfaut. A toutes j'ai lu à haute voix la dominicale des Débats où ils m'ont accusé d'avoir fait plein divorce avec le sens commun. Plusieurs m'ont crié stop ! dès les premières Hgnes ; une s'est emportée contre les prix d'honneur en latin de cuisine ; une autre s'est brisée de dépit à la péroraison où le critique ingrat , pour me remercier du plaisir que lui avait procuré la lecture de mon livre, me reprochait sérieusement de m'étre moqué de lui. Comme si le seul moyen de prouver à son lecteur qu'on le respecte n'était pas de lui plaire, conformément au précepte de Boileau. Celui qui se moque de vous n'est pas moi qui vous amuse et que vous abîmez, mais bien le moraliste hautain qui vous assomme et que vous encensez. Bas veniam corvis.... Mais que le juste ressentiment d'une douleur légitime ne nous retienne pas plus longtemps hors de notre sujet.

Puisqu'il a été convenu que la classification passionnelle ne pourrait apparaître en cette œuvre qu'à l'état d'utopie ou de

SÉUlPt:UES. 35

phare lointain , j'aurais le droit de garder pour moi lés détails de la composition du quatuor empenné qui fait face au quatuor vocal ou instrumental humain. Mais j'ai trop parlé sur le principal sans en être prie , pour avoir bonne grâce à faire le discret a propos de l'accessoire, surtout quand il ne s'agit plus que de citer quelques noms propres pour en avoir fini avec l'analogie. Je dirai donc que la série de la Basse serait représentée dans l'ordre des chanteurs par la tribu des Grives et des Merles, une compagnie d'artistes eminents qui a l'honneur de compter parmi ses membres le Moqueur des États-Unis, Ic plus brillant de tous les virtuoses ailes, au dire d'Âudubon — que la sérié dés ténors aurait pour terme correspondant la famille des Fauvettes, au gosier vek)uté — le Contralto, l'Alouette et la Farlousequi distillent l'harmonie dans l'espace et chantent dans lé miheu des airs, suspendues sur leurs ailes. La chanterelle aiguë du soprano percerait dans les notes pointues du Chardonneret , du Canari et des autres granivores. Cependant que le Ramier et la Tourterelle qui ne sont pas à proprement parler des chanteurs, mais qui forment le premier anneau de transition ascendante entre les Coureurs et ceux-ci, fourniraient par leur gémissement monotone, tendre et grave, l'accompagnement de pédale continue, et que le Grimpereau, le Roitelet et les petites Mésanges tiendraient dans le concert aérien la partie des chœurs de l'enfance.... Il fut un temps où j'aurais plus nettement accusé et défini ces nuances , peut-être ])arce qu'alors je les comprenais mieux; mais je préfère aujourd'hui laisser à de plus jeunes et à de plus savants que moi , à ces heureux surtout qui traversent la phase à jamais regrettable de la lucidité amoureuse , le soin de compléter cette analyse des diverses conjugaisons du verbe j'aime, et de traduire en idiome vulgaire le langage mystérieux des chansonniers des bois.

Le type passionnel , écarté comme pivot de série, restait à choisir entre les caractères physiques les plus saillants et les plus séparatifs.

L'élément de la demeure habituelle était un caractère trop

3f. ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

vague pour remplir cet office de terme de comparaison. Le Pinson et la Fauvette habitent nos jardins comme le Roitelet, le Grimpereau et tant d'autres. Dieu, dans sa justice, n'a déshéi-ité aucune place des enchantements de la mélodie céleste, et il a crée des alouettes pour les bois, ainsi que pour les champs. Le mode de division pris de l'habitat péchait donc par la base. Je l'ai écarté comme moyen principal , sauf à le reprendre comme accessoire.

J'avais bien songé un moment à introduire dans l'ordre le procédé de sériation par la couleur des pieds. 11 y aurait eu la ttibu des pieds roses , celle des pieds jaunes , celle des pieds noirs ; mais après avoir reconnu à la pratique que le procédé présentait plus d'intérêt sous le rapport culinaire que sous celui de la distribution hiérarchique, j'y ai sagement renoncé.

Il y avait encore à tenir compte du caractère séparatif ou comparatif tiré de la dimension du pouce, caractère dont on ne saurait méconnaître l'importance dans une classification pédiforme ; mais l'impossibilité absolue de trouver dans le concours de trois langues un seul substantif convenable pour ce type, m'en a interdit l'emploi. Le moyen, je vous prie, d'infliger à l'Alouette le nom injurieux et quasi-géométrique de Longijjollicipède , à l'Alouette, le plus adorable et le plus magnifique gosier de nos climats , à l'Alouette, cet oiseau si éminemment français , et dont la tribu s'appelle dans le pur idiome de l'analogie passionnelle, la tribu des Mireurs ou des amoureux du soleil. Périssent tous les principes, plutôt que le respect des noms ! C'est par la barbarie de son vocabulaire que la science s'est tuée.

Un ornithologiste anglais avait aussi proposé dans le temps de baser la classification du règne volatile sur la diversité des modes de nidification ; mais je crois que la proposition n'a jamais eu d'autre partisan que son auteur, par la raison fort simple qu'elle n'était pas soutenable. 11 suffirait en effet de mentionner deux ou trois des conséquences fâcheuses qu'eût entraînées l'adoption du principe pour en faire comprendre le danger. Ainsi la création de l'ordre des oiseaux mineu/s, c'est-à-dire des oiseaux qui nichent dans des trous en terre, eût rangé côte à côte dans la

SÉDIPÉDES. 37

môme vitrine l'Hirondelle de rivière et le Martin-pècheur, le Diablotin de la Guadeloupe et le Guêpier, la Chouette des prairies américaines, le Pouillot et le Tadorne, le Pingouin et le Macareux, etc. De même une déplorable conformité de goûts en matière architecturale eût accouplé le Pigeon , qui niche sur une plate-forme de brindilles à claire-voie, avec l'Épervier et le Faucon, ses ennemis intimes. Enfin le Roitelet, la Mésange à longue queue, le Moineau franc et la Pie eussent été enrôlés sous la même bannière, à titre d'amateurs de logements sphériques. C'est-à-dire que la combinaison proposée par l'auteur du livre intitulé : De l'Architecture des Oiseaux, eût atteint de prime saut ce beau idéal du désordre, auquel les maîtres de la science ne sont parvenus qu'après d'immenses eflbrts. Enregistrons pour mémoire cette tentative ambitieuse et n'y revenons plus. Je crois même qu'après avoir bataillé si longtemps contre toutes les classifications en vogue, je pourrais me dispenser de revenir à la charge sans le moindre inconvénient.

Le bec est un excellent caractère séparatif et dont j'ai autrefois signalé tous les avantages. J'ai dit qu'indépendamment de la manière de vivre et du genre de nourriture, il donnait sur-le-champ la physionomie de l'oiseau. Il se prête de plus avec une facilite extrême à tous les procédés de division par deux, par trois, par quatre, et son élasticité serait déjà une preuve sullisante de sa valeur comme élément de classification naturelle, quand bien même il ne joindrait pas à ces divers mérites , celui de dessiner ses groupes sur le type du quatuor, critérium supérieur d'aptitude distributive d'harmonie.

Un fait bien singulier et bien digne de remarque, en effet, c'est que la première opération divisionnaire pratiquée dans l'ordre par ce système et qui donne naturellement les deux grandes sections des Becs fus et des Gros becs, reproduit sans le vouloir toutes les circonstances du partage primordial de l'échelle des sons en ses deux modes, le majeur et le mineur. Le mode majeur a pour éléments constituants la Basse et le Ténor; le mineur le Contralto et le Soprano. Los deux sections des becs fins (Ténuirostres) et des gros becs (Crassirostres) se dédoublent d'une façon

38 ORNlTllOlJMili: PASSIONNELLE.

complétcnient analogue; la première en Merles et en Fauvettes, 1^ seconde en Fringiiles (chardonneret, serin) et en Alouettes. Or, ces quatre tribus valeureuses sont les mêmes, si l'on s'en souvient, qui composaient le quadrille emplumé dans jequel se reflétait notre quatuor musical. On voit d'ici tout l'avantage de ce parallélisme et quelle facilité extrême une ouverture aussi heureuse apportait dans la suite des combinaisons. Malheureusement, \\ faut bien que nous le confessions encore, une susceptibilité déraisonnable et puérile , une répugnance invincible à nous servir des noms consacrés par la méthode rostriforme, nous a détourné d'elle, et nous a empêché de profiter d'un travail tout fait pour ainsi dire. Et comme il nous était prouvé que notre plume timide se l^riserait plutôt que de signer une série Vnguiculatirostres o\] ^margiiiati rostres , nous n'avons pas cherché à A'aincre notre nature; et, nous résignant stoïquement à garder pour nous seul le fruit de longues et pénibles études , noys avons laissé là le rostre et pris le genre de nourriture comme élément définitif de notre nomenclature. De bec à mangeaille, du reste, la distance est minime, et peut-être qu'à raison de la connexité çles deux termes, il ne nous sera pas tout à fait impossible de placer avantageusement dans notre nouveau travail quelques bribes de l'ancien. D'autant mieux que nous serons forcé d'indiquer le changement de la forme du bec à chaque variation de régime.

Je répète pour la troisième ou la quatrième fois au lecteur ce détail important qu'il ne doit jamais perdre de vue, à savoir : Oue le nombre des oiseaux de France n'est que le vingtième du nombre total des espèces répandues sur ce globe et que les cent trente Sédipèdes dont nous allons étudier l'histoire sont là pour figurer les quelques milliers d'individus de l'ordre. Donc, que si par hasard la présente classification présentait quelques lacunes, on ne s'en étonne pas trop. J'aurai soin d'ailleurs d'indiquer de temps à autre les groupes et les séries à prendre pour combler les principaux vides, désirant autant que possible venir en aide par ces indications bienveillantes aux chercheurs de nomenclature besogneux....

SÉDIPÉDES. •'!'•

Puisque toutes les espèces sédipèdes de France se nourrissent (le fruits on d'insectes, la classification naturelle de l'ordre semble devoir débuter ainsi :

Division de la masse en deux premières grandes sections dites des Frugivores et des Insectivores.

Cette division si naturelle se fond complètement en eiïet avec celle des becs fins et des gros becs qui se moule comme nous avons vu tout à l'heure avec une facilité merveilleuse sur le type du quatuor musical. Ainsi nourriture végétale, aliments résistants, bec fort, notes élevées : mode mineur. Nourriture animale, aliments mous , bec faible, notes graves : mode majeur. Je plaindrais sincèrement l'aveugle (jui ne verrait pas dans la persistance obstinée de cette correspondance analogique la loi de toute distribution sériaire et de toute harmonie.

La nature elle-même semble avoir séparé les frugivores des insectivores par la dilTercnce de structure de l'appareil digestif. Car elle a donné deux estomacs aux sédipèdes frugivores, c'està-dire à ceux qui vivent exclusivement ou principalement de substances végétales , nourriture d'une assimilation difïicile et dont la coction exige des transvasements compliqués; et elle n'en a attribué qu'un seul aux espèces insectivores, c'est à dire à celles qui vivent exclusivement ou principalement de substances animales faciles à digérer. On verra tout à l'heure pourquoi j'appuie avec tant d'insistance sur l'opposition de ces deux adverbes.

De sorte qu'il paraîtrait assez naturel, au premier aperçu, de s'emparer de cette différence d'organisation interne, pour couper l'ordre en deux grandes divisions primordiales qu'on appellerait, par exemple, de la iJigastérie et de la Monogastérie, ou de tout autre nom plus ou moins barbare emportant l'idée de comparaison de l'estomac double (jabot) à l'estomac simple. Par malheur, ce système, qui pourrait convenir aux moyens bornés de la science vulgaire, ne saurait s'adapter aux données de l'analogie.

Il tombe, en effet, sous le sens que l'appareil digestif, qui est un organe caché , n'a pu être employé par Dieu comme cachet

10 ÔH.MTHOI.OCIH PASSIONNELLE.

de pareutc quelconque. Dieu écrit la ressemblance congénérique des espèces dans les traits du visage et dans les habitudes du corps, et c'est là qu'il faut la rechercher, pour se conformer à ses Mues. Je ne pouvais tomber dans une aberration de cet ordre , moi qui n'ai jamais eu la ])rétention de forger une classification de toutes pièces, et qui ne vise qu'à découvrir celle que Dieu a tracée.

Restent donc nos deux premiers termes, frugivores et insectivores.

Mais cette division binaire est-elle suflisante, est-elle géométrique surtout? Je ne le pense pas.

Et d'abord, avons-nous, en France, des espèces exclusivement frugivores, comme nous avons des espèces exclusivement insectivores (le grimpereau, l'hirondelle, etc.)?

Quelques savants disent oui, M. Temmynck entre autres; l'observation dit non. Car si les frugivores purs doivent se rencontrer en France quelque part, c'est assurément dans la tribu des Colombiens (ramiers et tourterelles). Or, j'ai vu, de mes ■yeux vu, dans les grands hivers, en Lorraine, de pauvres pigeons ramiers réduits par la misère à l'état de squelettes, suivre à la glandée les troupeaux de porcs, nombreux en ces parages, et se percher pittoresquement sur le dos de ces quadrupèdes. Les pâtres prétendent bien que ces oiseaux ne font ainsi que pour se réchauffer les pieds, mais tout me porte à croire qu'ils imitent plutôt l'exemple que leur donnent chaque jour les étourneaux et les bergeronnettes, qui se posent sur le dos des moutons, pour les débarrasser de la vermine dont leur toison abonde. Je me demande, d'autre part , d'où viendrait cette odeur de fourmi si prononcée qu'exhale (juehpu'fois la chair des tourterelles, en septembre, sinon de la fréquentation des fourmilières. Je sais bien que les cas que je cite ne sont cpie des accidents et qu'il serait aussi ridicule de vouloir classer les pigeons parmi les insectivores parce qu'ils mangent de temps à autre une fourmi ou une puce, que de les "traiter de piscivores ou de carnivores parce qu'ils adorent la morue et le renard au gros sel ; mais si ces goûts exceptionnels ne sufliscnt pas pour attribuer un titre

SKKlI'liDES. 41

générique au groupe, ils ont assez de valeur néanmoins pour vicier la dénomination de frugivores purs qu'on lui applique d'habitude, et c'est en cela que je la critique. Il est connu , on outre , que la plupart des granivores exclusifs , les perroquets eux-mêmes, recherchent avidement les insectes pour nourrir leurs petits.

Maintenant , à supposer que le frugivore exclusif existât en France, il est évident que l'ordre des Percheurs ne contiendrait pas seulement des espèces vivant de fruits ou d'insectes, mais qu'il y aurait encore la série des espèces vivant de fruits et d'insectes. D'où la nécessité de remplacer la division binaire par la ternaire, et de créer tout d'abord une troisième grande série dite de YAmbicon'e. J'ai expérimenté cette méthode comme les autres; j'ai créé cette ambivorie (jui est à elle seule tout un monde, et j'en ai même obtenu, à l'aide d'une division adroite, une double série des Duri rostres et des Mollirostres, qui m'a fourni des résultats assez avantageux. Malheureusement cette division primordiale ternaire avait le tort d'offenser mes instincts musicaux, et il me répugnait de sérier un ordre d'amoureux par le nombre trois, qui n'est pas un nombre d'amour. D'ailleurs, comme il m'était facile d'obtenir les bénéfices de la subdivision ci-dessus sans confondre les dénominations de la méthode diététique avec celles de larostriforme, j'ai mieux aimé autre chose.

J'ai mieux aimé, par exemple,' faire semblant de croire un moment que la frugivorie pure comptait un certain nombre de représentants en France, et partir de cette hypothèse pour diviser l'ordre des Sédipèdes en quatre grandes séries principales : Frugivorie. Grnnivorie, Baccivorie^ Insectivorie. Je dirai tout à l'heure pourquoi ces noms plutôt que d'autres. Je prie seulement le lecteur de considérer, avant toute objection, que ces quatre noms cadrent parfaitement ensemble; qu'ils ne sont pas dépourvus d'une certaine euphonie ; qu'ils joignent à ce double mérite celui d'indiquer heureusement la transition de la nourriture la plus ferme, qui est le gland , à la plus molle, qui est la mouche ou bien l'œuf de fourmi, et enfin que ces substantifs génériques ont l'avantage de posséder un sens pour ainsi dire offi-

42 OnMTHOLOGlE PASSIONiNELLE.

ciel. Quant à la prétendue hypothèse (pic j'ai l'air d'adopter pour hase do ma classification définitive, je prouverai facilement (pie son adoption provisoire n'a rien qui vicie la méthode et qui sente l'expédient.

J'ai dil! Frugivorie, ou série des Frugivores, pour les espèces qui vivent exclmivcment de substances végétales. Fruyivorie vaut mieux que Végétivorie, pour deux causes. D'abord parce que la première expression est plus consacrée par l'usage, parce qu'on dit un homme frugaL pour quelqu'un qui vit de peu et surtout de lentilles ; parce que les pères conscrits de la science ayant à baptiser un corbeau qui , pour se distinguer de sa race, aiïectail de mépriser la chair et de préférer le blé tendre, l'appelèrept frngilcgv.s (qui lit les fruits) dont nous avons fait freux. En second lieu, parce que végétivore reporte plus volontiers la pensée vers l'herbe et vers la feuille que vers le fruit et le grain ^ qui sont plus spécialement du domaine alimentaire de l'oiseau. Carpivore n'était pas sans charme, Pomivore non plus, et j'avais songé à tous deux, mais tous deux avaient le tort de restreindre fâcheusement le sens de leur radical et de prêter à de pitoyables allusions touchant la charlotte et la matelote. Toutes les raisons pour et contre débattues , j'ai gardé frugivore.

La première série étant celle qui vit exclusivement de substances végétales , la seconde devait être celle qui en vit principalement. Et comme le grain .ou la graine, et non plus le fruit , devient, <à partir de la distinction entre l'exclusif et le principal , l'élément pivotai de la nourriture des espèces qiie nous avons à sérier, j'ai dû écrire sur l'étendard de cette seconde série le nom de Granivore.

ta Granivorie débute par la première tribu qui se relâche des rigueurs du régime purement végétal, pour tâter de l'insecte. Il ne s'agit, pour bien saisir le point précis de la division , que de connaître <à fond les mœurs et les coutumes diététiques de tous les Sédipèdes.

La troisième série comprend, comme la seconde, des espèces vivant des deux régimes , mais principalement d'insectes. Cependant je l'ai intitulée Baccivorie, plut(jt que Vermivorie,

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qui lui eût très-bien convonu, paire que les principales espèces de la série (piil s'agissait de baptiser (Grives, Loriots, Merles, Fauvettes) sont plus connues, en France, corjnie gourmandes de cerises, de raisins, de baies de sureau et d'alises , que comme mangeuses de vers de terre , et que la passion des fruits rouges m'a paru plus prononcée chez elle que le goût de la chair. Car i! est bien certain que si la nourriture animale est le régime obligé de ces espèces pendant sixj^iois de l'an, elles y renoncent néanmoins avec enthousiasme, l'eut-ètre adraettra-t-on alors que , dans un livre qui s'intitule Traité d'ornithologie passionnelle, et que, dans une classification basée sur le genre de nourriture, l'auteur se soit cru obligé de choisir, entre deux dénominateurs de valeur presque égale, celui qui procédait du régime le plus attrayant. Pour(]uoi chercherait-il , d'ailleurs, à cacher ses faiblesses, et hésiterait-il à confesser (ju'il lui répugnait d'associer aux noms d'oiseaux (pi'il aime, comme le Rouge-gorge et la Grive, une épithète peu poétique ?

La louable impartialité dont je fais profession m'oblige de noter en passant que la méthode divisionnaire, tirée de la comparaison des appareils digestifs, à laquelle j'ai si généreusement renoncé, facilite extrêmement la formation de ces trois premières séries, et prévient toute difliculte relative aux points de contiguïté ou de séparation d'icelles.

Ainsi, les Granivores étant doués de la poche du jabot, comme les Frugivores, leur union, par ce caractère, avait l'avantage de constituer d'abord le mode mineur dit de la Digastérie ; puis la Granivorie se détachait de la Frugivorie à l'endroit mentionné plus haut, où débute la promiscuité des régimes alimentaires.

Il n'y avait pas de confusion à redouter non plus quant à la délimitation des frontières entre la seconde et la troisième série, puisque la nature nous fournit, dans la diversité de structure de l'estomac et dans le nombre de ses poches, un signe infaillible pour dire où finit celle-là, où commence celle-ci. La troisième série part du dernier chaînon de la Digastérie, pour aboutir au premier rang de l'Insectivorie; et ces deux dernières séries constituent le mode majeur dit de la Monogastérie. Et j'ajoute que la

confusion entre les deux modes est ici d'autant moins à craindre, que nous avons, i)our nous orienter en ces parages, une boussole supplémentaire , le bec , dont la forme suit nécessairement les modifications de l'estomac, et qui est précisément en train de passer du fort au faible ou du conique à l'unguiculé, à l'endroit où nous sommes. Heureusement que si j'ai dû renoncer, pour motifs supérieurs, aux avantages de la comparaison des appareils digestifs, aullme raison ne m'imposait une semblable réserve à l'égard de la forme du bec, et que j'espère retrouver, à l'aide de cette boussole supplémentaire, toutes les facilités de casement dont je me suis volontairement privé. Revenons , pour la terminer, à notre nomenclature.

Point de discussion pour le quatrième terme, qui est Insectivorie, et qui s'applique à la série des mangeurs exclusifs d'insectes. Dans l'un et dans l'autre système, cette série commence à la première espèce qui renonce à la haie; elle nous conduit jusqu'aux limites de l'ordre voisin des Grimpeurs.

Le moment est venu, je crois, de justifier l'admission de l'hypothèse relative à l'existence des moules de notre première série.

Mon opinion est que la Frugivorie pure n'a pas un seul représentant parmi nos espèces de France. Cependant l'analogie, qui voit mieux et plus loin (jue tous les observateurs, afhrmant que les zones tropicales sont plus riches, sous ce rapport, que les tempérées, je suis bien forcé de dire comme elle. Yoici , du reste, les motifs qu'elle apporte à l'appui de son allirmation.

Elle dit donc que les contrées les plus chaudes et les plus plantureuses du globe sont les patries véritables du Frugivore pur, parce que, dans ces climats heureux où le sol n'est jamais las de produire , la végétation surmenée fait en tout temps largesse de fleurs , de graines, de fruits, de feuilles, aux espèces qui les aiment... et que la puissance aromale, qui gît dans les rayons solaires, communique à ces divers produits du règne végétal des vertus alibiles qui leur manquent ailleurs.

C'est-à-dire (lue le Frugivore pur se trouverait confiné dans les limites de la zone équinoxiale, par la môme raison (pie

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l'oiseau-mouche, qui se nourrit du miel des fleurs, et ne peut subsister, par conséquent , que dans les pays privilégiés du soleil où la saison des fleurs dure douze mois par an.

Mais si l'existence du Frugivore se conçoit sans peine en ce milieu de luxe , où Tahondancc des mets se prête si facilement au besoin de varier la nourriture et à l'inconstance des goûts ; si la nature , enfin , a fait au Frugivore , dans les régions de l'équateur, une destinée proportionnelle à ses attractions, ainsi n'a-t-elle pu agir dans nos froides contrées du Nord , trop voisines du pôle où le soleil se cache, laissant la terre nue, dépouillée, sans verdure, se reposer de sa fécondité laborieuse dans un somme de six mois. Où le Frugivore sédipéde, qui n'a pas d'ongles tranchants , comme les Lagopèdes , pour déchirer la terre , trouverait-il sa subsistance, pendant que cette terre dort, ensevelie dans son linceul de neige? Il est bien évident qu'ici l'amateur passionné des fruits n'aura, chaque année, qu'une saison pour vivre suivant ses goûts , et qu'il demeurera tout le reste du temps exposé aux dangereuses suggestions de la misère , cette grande dépravatrice des goûts. Et ce sort est précisément celui que nos printemps font à une foule de granivores chanteurs , leur oflrant l'insecte tout frais au moment même où la graine rancit et devient rare. Le granivore, pressé par le besoin et chargé de famille, est bien forcé de changer de régime; mais eût-il fait cette concession aux circonstances , si la Flore du pays lui eût fait litière de graines fines ? Ceci est un problème. Les Serins , les Tarins , les Linots , élevés ou nourris dans nos cages au sein de l'abondance , témoignent bien rarement le désir de passer de la nourriture végétale à la nourriture animale; et j'ai connu des chardonnerets qui sont morts pleins de jours , saiis avoir à se reprocher le moindre coup de bec donné à un insecte , pendant une carrière de vingt ans. De même , nos pigeons de colombiers et nos pigeons en volières , qui trouvent à peu près de quoi vivre pythagoriciennement autour d'eux et qui sont à peu près libres, sont exclusivement frugivores, comme les serins, les bouvreuils et les chardonnerets captifs. Ce rapprochement curieux tranche, selon moi. par l'alïirmative la question de

l'existence des frugivores purs. Il ne s'agit plus que d'aller les chercher où ils sont : ce que je ferai tout à l'heure.

Mais du moment que le sédipède frugivore existe quelque part en ce monde , du moment que cette dernièfe dénomination remplit (Convenablement sa -fonction d étiquette dans son application la plus universelle, il me semble que nous n'avons plus à nous inquiéter de savoir si notre pauvre mobilier ornithologique de France fournit ou ne fournit pas d'espèces à mettre dessous. Et je dis qu'il sullit que ce terme de frugivore soit vrai, dans l'ordre complet des Sédipèdes , pour que nous soyons tenus de l'accepter comme nôtre , sans réserve et quand même , et abstraction faite de son plus ou moins d'applicabilité à l'ordre incomplet des Sédipèdes de France ; car si je consens volontiers à ce que ce Traité d'ornithologie demeure spécial à la France en tant qu'étude détaillée de mœurs et de caractères d'oiseaux, mes prétentions sont moins humbles, quant à ce qui est de la nomenclature. Ici j'ai l'ambition de travailler pour le monde des volatiles tout entier, et c'est pourquoi je suis si attentif à respecter l'ordre naturel établi pour les huit mille oiseaux du globe, et à ne pas sacrifier les intérêts de la masse aux convenances et à la commodité de nos 300 espèces. J'estime que l'Aigle de Meaux n'eût pas fait ainsi à ma place , ce sublime fantaisiste qui s'amusa un jour à poser le peuple hébreux comme pivot de l'humanité et à faire tourbillonner l'histoire universelle autour de l'histoire juive, pour voir jusqu'où pourrait aller la crédulité du lecteur.

Ainsi la prétendue hypothèse par nous admise précédemment , pour faciliter la subdivision normale de l'ordre des Percheurs, n'était une supposition qu'en France. Ailleurs , c'était un fait , et un fait important , dont notre devoir d'historien nous forçait de tenir compte, pour obéir au principe d'harmonie qui veut que le principal emporte l'accessoire. Cette humiliante obligation de recourir à l'hypothèse, ainsi qu'en géométrie, n'est, du reste , que le moindre des désagréments attachés à la condition du classilicateur local , condamné à opérer sur une échelle du vingtième, (pii l'expose à rencontrer des vides là oii miroitent, dans le loin-

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tain, les séries les plus populeuses, et le pousse à faire, à chaque pas, des enjamiiecs colossales pour franchir d'eflroyables lacunes, au ris(iuoile se rompre le cou.

J'ai entendu dire une fois au Journal des Débats , qui le tenait peut-être de Virgile. (|ue l'art de gouverner les peuples... rcgere imperio populos... était le plus sublime et le plus diOicile de tous. Or, uou-seulement je ])roteste, avec Oxenstiern, contre cette assertion téméraire, mais j'allirme que la feuille ci-dessus, si prudente et si réservée d'habitude, n'eût pas parle aussi légèrement, si elle se fût un peu moins occupée de la classification des hommes et un |)eu plus de celle des bètes. Une preuve, en eflet, et une preuve trop probante, que l'art de gouverner les sociétés humaines n'est pas la mer à boire , c'est que le premier venu y est propre , c'est que jamais on n'a manqué nulle part , nusquum gentiu)»^ de gens de bonne volonté pour être gouvernement, au contraire. C'est à ce point que je sais des pays peuplés de trente et quarante millions d'àmes où l'idée fixe d'une bonne moitié de la population est de gouverner l'autre, c'est-à-dire de toucher ses impôts et de se les appliquer, ce qui, dans toutes les langues du monde, est le vrai sens du mot gouverner. D'étranges pays, hélas ! où le citoyen le plus inculte et le plus ignorant a sa Constitution dans sa poche , comme Sieyès et Lycurgue, et ne demande qu'à sauver le monde, mais où personne, en revanche , n'est dans le cas de vous dire où perche la Mésange...! Le Journal des Débats lui-même, qui a gouverné très -longtemps avec profit et gloire, et qui serait heureux de gouverner encore, le Journal des Débats^ qui est très-fort en politique, est incomparablement plus faible en botanique, où il croit à la graine du chanvre mâle, ce qui induirait à supposer qu'en ornithologie il croit aux œufs de coq. C'est qu'il est plus facile de rédiger de grands journaux éloquents, voire de faire des constitutions pour le bonheur des peuples, que de mettre chaque bête à sa place.

Les tribulations du classihcateur sont malheureusement de celles qui laissent le public froid et indifférent , sous prétexte ([ue la loi ne condamne personne à faire des classifications, pas plus que des tragédies.

Mes lectrices ont deviné sans doute, quand je faisais tout à l'heure abus de citations latines, que c'était pour me rendre propice le Journal des Débats , et non pour faire parade de mon érudition classique. Alors je ne leur demande pas pardon de cette inconvenance.

Mais le cadre de notre classification est enfin terminé ; il me reste à le remplir.

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