DEUXIÈME SÉRIE
Graiiivorie : Quatre groupes; 31 espèces.
C'est ici seulement que commence l'ordre des vrais artistes, l'ordre des chanteurs et des architectes qui comprend trois séries. La première de ces trois séries, dite des Granivores, débute par le .laseur et finit par l'Alouette. Elle est bornée au levant par la tribu exotique des Manakins , au couchant par celle des Farlouses; elle compte 34 espèces.
Caractères généraux.
Le Granivore est ami de l'homme... Le lecteur a entendu assez de fois répéter cette phrase pour la savoir par cœur; je ne l'achève pas. Elle peint en ces six mots les mœurs de la série, une série charmante, une série féminine qui, dans la classilication mélodique embrasse toute la partie du soprano et moitié de celle du contralto.
Là se trouvent, en effet, les espèces qui se plaisent le plus dans la société de l' homme, qui se résiguent le plus facilement à la captivité, qui peuplent le plus abondamment nos vo-
Jières et remplissent nos demeures, nos jardins et nos plaines de plus de gaîte et de chants. C'est la série des êtres jolis, gentils, sociables, des êtres causeurs par excellence et éminemment habiles aux travaux délicats. L'esprit de fraternité qui les anime est si grand qu'ils donnent dans tous les pièges à l'appel d'un des leurs et que l'homme a pu fonder une industrie fructueuse sur l'exploitation inhumaine de ces instincts si purs. La supériorité du sexe féminin sur l'autre y est acceptée comme axiome et ue s'y discute pas ; ce qui du reste est une preuve de grand bon sens de la part de ces esj)èces , attendu qufc chez toutes , c'est la femelle qui construit le nid à elle seule et (jue v/tez l<i plupart, elle chante quand elle veut. On ne voit pas trop à ce compte-là sur quel privilège de droit divin pourrait s'appuyer le mâle, si par hasard la folle idée le prenait de revendi(|uer l'autorité suprême. Heureusement l'amour joue un rùle trèsrimportant dans les espèces qui peuplent ce milieu harmonique pour qu'un pareil germe de discorde puisse s'y développer. Le règne du niàle, je l'ai déjà dit, n'est logique et fatal que dans les milieux subversifs, voués à l'oppression , au carnage et aux déchirements , aux- (piels cas il est naturel que le plus fort fasse usage de sa force. Mais nous ne sommes plus dans cette galère. Ici tout vire à la douceur, à l'urbanité, à la grâce comme en tous lieux où le sexe féminin domine. Le mâle y prend les allures de la femelle et aspire même à la remplacer dans la plupart des fonctions de la maternité. Il l'aide à faire son nid, autant que ses faibles moyens le lui permettent; il la nourrit pendant qu'elle couve. La bataille n'a plus lieu dans cette série modèle que pour des questions de rivalité amoureuse ou de préséance artistique. Je préviens tous les civilisés qui aspirent à quitter leur vallée de larmes pour les champs d'Harmonie qu'ils auront beaucoup à profiter de l'étude des mœurs du Bouvreuil , de lÂlouette et du Chardonneret.
Voilà pour le côté moral de la Granivorie. Passons à l'examen de ses caractères physiques.
Toutes les espèces de cette série sont armées d'un bec de forme conique, plus ou moins eiïile ou bombé , de consistance cornée, dur, luisant, solide et muni de mandibules tranchantes.
7(i ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
D'où les noms de Conirostres et de Crassi rostres que leur attribuent certaines nomenclatures.
Presque toutes ont la queue fourchue , l'aile courte et arrondie, le vol bruyant et saccadé, indécis et peu soutenu. L'ongle du pouce, dont la dimension s'en va toujours croissant, du premier anneau de la série à sa limite extrême , finit par atteindre chez l'Alouette des proportions exagérées qui font perdre à l'oiseau la faculté de percher.
La plupart des espèces granivores sont pourvues de la poche du jabot , cette antichambre de l'estomac véritable qui se retrouve dans la bâtisse de tous les pulvérateurs. Elles peuvent être conséqucmmcnt aussi bien que ces derniers assimilées aux quadrupèdes ruminants. Quelques-unes suppléent à l'absence des dents par l'ingestion d'une certaine quantité de gravier fin qui fait l'office des molaires, et qui aide à la trituration des aliments par le frottement d'iceux dans l'intérieur du gésier.
L'immense majorité fait ses nids sur les arbres. Beaucoup de ces édifices sont des merveilles d'art. Les granivores, en général , pondent quatre à cinq œufs et couvent trois fois par an ; seulement les couvées du printemps sont toujours plus prospères que celles de l'été.
Chez les espèces les plus amies des grains et des semences et les moins portées vers l'insecte . les parents nourrissent leurs petits en leur dégorgeant dans le bec une bouillie préparée dans le laboratoire du jabot. Cette pratique est naturellement hors de mode dans les familles qui nourrissent leur progéniture avec des larves d'insectes, des hannetons, des cigales, et qui se contentent de lui apporter la nourriture toute crue au bout du bec, ayant soin seulement de débarrasser le Coléoptère de ses ailes et de ses élytres. La méthode de transvasement de nourriture dite dégorgement n'est pas seulement employée comme procédé d'abecquement de la jeune famille : c'est de plus une pratique de courtoisie galante à l'usage des amoureux.
Quelques espèces ne sont que de passage en France comme le Bec croisé, le Jaseur et le l'inson d'Ardenne qui nichent plus haut dans le Nord , et leur passage même n'a rien de régulier.
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D'autres , mais en fort petit nombre , comme TOrtolan et le Proyer, désertent nos climats vers l'arrière-saison. La masse est vagabonde ; je ne connais de vrais sédentaires dans la série que le Moineau franc et le Canari , ayant la preuve que le Friquet se permet des absences. ,
A s'en tenir à ce simple aperçu, il y aurait bien loin de la Tourterelle des bois, dernière représentante du groupe ambigu des Colombiens au Jaseur, premier moule de la granivorie, auquel la pauvreté de h Faune franraise la force de donner la main. Tourterelle : bec mou, ailes pointues, vol rapide, queue épanouie, pouce court, diovipare, études musicales et architecturales plus que médiocres. Ce signalement , rapproché de celui qui vient d'être donné du granivore , offre , pour ainsi dire, autant de différences nettement accusées que de traits.
Ce n'est pas moi qui nierai jamais l'immensité de la distance qui sépare les deux familles, moi qui ai tant de peine à la réduire, et qui, pour combler la lacune existant entre ces deux termes, ai dû recourir à l'intervention de toute une série exotique. Et cependant j'alKrme que la plupart de ces différences organiques qui nous frappent de prime abord dans la comparaison des espèces ci-dessus ne sont qu'à la surface , et qu'il est facile de retrouver sous la disparité extérieure les liens secrets de parenté qui rattachent le Gros-bec au Colombien.
Et premièrement cette parenté se révèle par la communauté de trois caractères d'une importance extrême : communauté de sympathies pour la nourriture végétale, identité de conformation de l'appareil digestif, similitude des procédés de nutrition et d'éducation des petits. On ne se ressemble pas par d'aussi grands côtés sans avoir d'autre part des liens d'affinité supérieure comme le respect de la femelle et l'amour des enfants. Et il faut bien que la classification tienne compte de ces affinités morales ; mais je n'en ai pas même besoin ici pour faire la preuve delà parenté en litige, et je m'en réfère pour cela au simple témoignage des affinités organiques. Il n'y a qu'à consulter un de ces signes révélateurs des généalogies secrètes dont tout à l'heure encore je
faisais valoir la puissance ; il n'y a qu'à étudier la modification que la main de l'iioinme a fait subir au bec du pigeon primitif pour savoir à quoi s'en tenir sur le nom des tenants et des aboutissants d'icelui.
Or, âvez-vous remarqué chez toutes nos variétés de Pigeons domestiques, à partir du type le ])Ius sauvage jusqu'au type le plus modifié , cette singidière et significative tendance du bec qui va se raccourcissant toujours et perdant sa courbure , mais regagnant en largeur, en hauteur et en solidité ce ((u'il perd en longueur. Là est l'indication de la voie de transition tracée parla nature. Le bec est l'aiguille de la boussole des aflinités génériques. Des qu'il y a de ces becs de Pigeons privés qui, à force de remaniements, sont devenus triangulaires et robustes comme celui du Jaseur , archi-bombés , trapus et courts comme celui du Bouvreuil; dès que l'aiguille se fixe sur ces espèces, c'est un signe certain que ces espèces sont les plus proches parentes de l'espèce modifiée. J'ajoute pour donner plus de poids à cette aflirmation que la tendance du bec à l'épaississement est déjà manifeste en l'état de pure nature chez quelques espèces de la grande tribu des Colombiens d'Asie, où la bifurcation de la queue est également signalée. Quant à l'accroissement du pouce et à l'obtusité des ailes , les deux phénomènes sont visibles chez les Coqs de roche, les cousins-germains des Pigeons. On conviendra que la distance des deux termes contigus de nos deux séries qui dans le premier instant semblait infranchissable a subi quelque réduction de l'efTet de ces rapprochements.
Mais ce n'est pas tout encore , et la nature qui a plus horreur que pas un de nous des sauts brusques, a gradué si habilement la transition entre le bec mou du Ramier et le bec dur du Jaseur qu'après avoir examiné attentivement le système de modification appliqué à cet organe, il devient impossible de nier la parenté des deux espèces.
Pourquoi le bec du Ramier, du Biset , de la Tourterelle, est-il mou et inconsistant? Pourquoi si dur et si tranchant, au contraire, celui du Cros-bcc, du Bouvreuil et du Chardonneret? Pourquoi tant de dissemblance dans les traits du visage entre des
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espèces si voisines par le genre de nourriUirc , les principes politiques, les mœurs? «
Le bec du Pii^eon ramier, comme celui des espèces voisines, est mou et inconsistant parce ([ue ces espèces ont le moyen d'avaler leur nourriture sans la mâcher; parce qu'elles sont douées d'un estomac double et tri|)le , immense fournaise digestive où les glands, les laines, les pois chiches entrent aussi facilement qu'une lettre à la poste et se cuisent avec une rapidité analogue. Ici la faiblesse du bec a pour correctif la vigueur et l'ampleur de l'appareil digestif. On ne voit pas bien à quoi servirait (|ue le bec travaillât, puisque l'estomac se charge de tout.
Mais il fallait nécessairement que là oii mancjuait cette puissance de caléfaction interne (jui semble particulière à l'estomac des Pigeons et à celui des Autruches, la nature y suppléât par une ftU-ulté externe quelconque , c'est-à-dire par un organe qui mâchât la besogne, comme on dit vulgairement, au gésier paresseux. C'est ce que la nature a fait en augmentant la puissance du bec de l'oiseau et en aiguisant le tranchant de ses mandibules à mesure que son estomac faiblissait. Par ce moyen les Granivores qui auraient eu quelcjuc peine à digérer l'enveloppe de certaines graines dures , notamment celle des amandes, se sont trouvées nanties de la faculté de décortiquer ces aliments rebelles et procèdent à l'égard d'icelles comme nous procédons nousmêmes à l'égard du haricot de Soissons dont nous voulons nous rendre l'assimilation moins pénible. 11 va sans dire encore que la force de ce bec a été proportionnée à la résistance des obstacles à vaincre et que le Gros-bec , qui était destiné à vivre des noyaux de cerises , a été un peu mieux armé que le Moineau franc qui devait se contenter de la pulpe molle du fruit.
Ainsi la proche parenté des Gros-becs granivores et des Colombiens est un fait qui se déduit de la différence même de la forme du bec , dissemblance motivée elle-même par la diversité des graines ou des semences à concasser ou à décortiquer.
Il y avait pourtant dans cette même série des Granivores une famille que la nature semblait avoir rapprochée plus visiblement qu'aucune autre 'de celle des Colombiens. C'était la tribu des
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Alouettes , peu percheuscs , grandes voilières , quasi-pulvératrices et amoureuses du soleil et habiles à l'aire le Saint-Esprit en volant comme les Pigeons. A ne considérer que les apparences des deux groupes et le nombre des victimes qu'ils fournissent tous doux à la barbarie des méchants, on serait tenté de les unir sous quelque appellation touchante; mais le raisonnement ne tarde pas à réprimer ce premier mouvement sympathique. Vous vous dites d'abord que l'Alouette qui emplit les cicux de mélodie occupe une position trop élevée dans le monde musical pour pouvoir être reléguée aux échelons inférieurs de la série du chant , bec à bec de la Tourterelle. Puis un simple coup d'œil jeté en passant sur la forme excentrique du pied de l'Alouette au pouce démesuré suffît pour vous faire voir la distance prodigieuse qui est entre le puissant coryphée de l'harmonie céleste et l'humble gémisseur des forêts.
Je n'ai pas jugé à propos de forger une série de noms nouveaux pour spécifier les subdivisions de la Granivorie en groupes et en familles , l'utilité de ce travail ne me paraissant pas suffisamment démontrée. Je conçois que l'ornithologiste passionnel emporté par l'amour de l'art ne regarde pas à sa peine quand il s'agit de créer une nomenclature idéale qui doit rendre à chaque volatile son véritable nom et porter jusque dans les âges futurs la gloire de son auteur. J'admets qu'en pareil cas il innove hardiment en matière de noms propres et qu'il accepte résolument la responsabilité de ses néologismes : la grandeur de sa fin justifie sa vaillance. Je comprends, en un mot, qu'on se mette l'imagination à la torture pour arriver au mieux ; mais (|u'on fasse volontairement de tels frais pour n'aboutir qu'au moins mal est chose qui me passe. Or le mieux consistait évidemment ici à commencer par intituler cette première série de chanteurs : série des Sopranicns et non des Granivores; puis à distribuer les groupes par le genre de chant et à spécifier les espèces par l'arbre ou l'endroit où elles chantent, ou encore par la singularité des modes de parure en vogue chez chacune d'elles. 11 y avait à créer là toute une série de dénominations nouvelles, euphoniques, charmantes, pour désigner le Sopranicn des lilas j celui des pommiers, des
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vergers, des forùts, des vallées, des collines, le Sopranien couronné, au bec rouge, aux ailes d'or, etc. Et certainement que pour quiconque eût abordé l'épreuve, l'insurrection contre la nomenclature officielle eût été le premier des droits et le plus sacré des devoirs. Mais je demande si c'est bien la peine de frapper de si grands coups contre le Vocabulaire et de déranger le public de ses habitudes de langage pour faire prévaloir Granivore sur Conirostre comme étiquette de série, ou Brévicone sur Geramivore comme étiquette de groupe. Je proclame pour mon compte la question souverainement mesquine et au-dessous d'un aussi grand tapage, et déclare aimer autant Chardonneret tout court que Conirostre longicône, qui est le double nom de groupe et de famille dont les nomenclatures les plus neuves affublent cet oiseau.
Je me suis borné en conséquence à tracer le cadre de la subdivision naturelle de la Granivorie, à l'aide des procédés les plus simples et je l'ai rempli de noms connus.
La série des Granivores se partage en quatre groupes , Dégorgeurs, Fringillcs, Bruants, Alouettes. Ces quatre groupes, au besoin , pourraient même se réduire à deux : Uégorgeurs et non-Dégorgeurs.
Les Dégorgeurs sont des oiseaux essentiellement granivores , si granivores même que le plus grand nombre des ornithologistes d'aujourd'hui les considèrent comme des Frugivores purs et n'hésiteraient pas à les ranger à côté des Pigeons dans la précédente série , s'ils étaient à ma place. Ils nourrissent principalement leurs jeunes à la bouillie , mais ils varient volontiers ce régime par l'insecte. Ils adorent la verdure, le mouron, le séneçon, la salade, et sont friands d'échaudé et de sucre. Le grain qui leur agrée le plus est le millet. On sait que le dégorgement est un procédé d'abecquement spécial aux granivores , qui sont obligés de faire subir une élaboration première à leurs aliments dans cette poche de l'œsophage qui a nom le jabot. Cette pratique accuse la nature rebelle , coriace et réfractaire des sui)stances alimentaires ingérées, lesquelles révèlent à leur tour la force et l'épaisseur du bec, et la puissance de ses man-
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(libulcs. Il y a de ces becs de Dégorgeurs qui brisent certains novaux comme des casse-noisettes, d'autres qui vous entaillent les doigts aussi profondément (ju'une serpette; il y en a qui sont disposés de manière à pouvoir pénétrer jusqu'au cœur de la pomme pour y prendre les pépins. Tous les Granivores de ce premier groupe décortiquent les graines dont ils se nourrissent avant de les avaler. Je sais une tribu exotique qui est ambiguë entre les Dégorgeurs et les non-Dégorgeurs et cbez laquelle le père et la mère , au lieu de commencer par digérer un peu les graines (|u'ils destinent à leurs petits . se contentent de les éplucher proprement et de les leur servir en cet état. Tous les Dégorgeurs nichent sur des branches ; plusieurs font des nids merveilleux. Leur chair est généralement sèche et maigre, heureux défaut qui protège leurs jours. Ce groupe, presque entièrement composé d'oiseaux chanteurs, doux, familiers, sociables et faciles à nourrir devait être la providence des volières, (".'est à lui en efl'etciue ces établissements d'agrément public et privé doivent la plus grande i)artie des trésors qu'ils possèdent , et le temps n'est pas loin où une foule d'espèces de cette tribu précieuse, natives d'autres parties du monde , mais conquises à l'Europe par les soins d'habiles amateurs, doubleront et tripleront le chiffre de nos espèces. Je dirai à la fin de l'histoire de cet ordre le nom des espèces étrangères déjà acclimatées en France.
Tous les non-Dégorgeurs , sans exception , nourrissent leurs petits avec des insectes dans leur âge le plus tendre; ils ne les sèvrent jamais avant que toutes leurs plumes soient sorties. Un grand nombre de ces espèces nichent à terre ;. quelques-unes même dans les trous des arbres et des murailles. Plusieurs sont célèbres dans les fastes de la gastrosophie par l'exquise délicatesse de leur chair. Le groupe ne semlilc pas avoir été créé comme l'autre pour l'unique volupté des oreilles et des yeux.
La mue chez la plupart des Granivores n'a lieu qu'une seule fois chaque année, à l'automne ; ce qui n'empêche pas les mâles de certaines espèces de revêtir au printemps un splendide costume de noces; car il faut que l'amour apporte son lustre avec lui. Mais ici le changement de tenue n'est plus comme en la
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mue ordinaire le résultat du remplacement des vieilles plumes • par les jeunes : ce sont les vieilles plumes elles-mêmes (|ui se colorent de nuances plus vives par l'eftet du soleil et de l'exposition au grand air. Aussi voyons-nous nos Linots , nos Pinsons , nos Bouvreuils perdre complètement l'éclat de leurs couleurs par la captivité. Remarquez que dans la nature le soleil embellit tout, hors l'homme, exception humiliante et (jui prouve clair comme le jour que le Civilise est tout à lait en dehors des voies de Dieu. Lharmonien lève noblement ses rej^ards vers le soleil (jui ne l'èblouit pas et qui rosit son teint , 4u lieu de le roussir.
La subdivision de la série des dranivores par familles oiïre toutes sortes de facilités. On la réussit , par exemple , en prenant pour pivot de cette subdivision tertiaire le genre de nourriture spécial à chaque tribu, fruit, graine, semence, insecte. Ainsi des Geimnicores, pour la tribu des Mangeurs de bourgeons , des Conivores , pour celle des Mangeurs de semences d'arbres verts , Pépinivoi-es , Cannabicores, et le reste. Il y a même ici une charmante gradation à suivre en étageant ces familles d'après la hauteur des tiges qui supportent leurs fruits de prédilection. Viennent d'abord les espèces qui vivent des fruits du chêne , du hêtre , du sapin , du bouleau , de l'aulne , du charme et des arbres de haute-futaie ; puis les espèces amies des arbres fruitiers , des arbustes , des haies et des buissons ; puis celles qui dépouillent de leurs semences les tiges herbacées , et enfin celles qui se contentent de ramasser le grain dans le creux des sillons. Je me suis amusé plus d'une fois avoir faire cette procession des tribus granivores qui déMlent de /laut en bas , pendant que les tribus de la série voisine défilent de bas en haut... le premier rang occupé à recueillir l'insecte qui sort de terre , le second l'insecte des herbes , puis celui des feuilles , puis celui des fleurs et ainsi de suite, et la chasse allant toujours et montant jusqu'à la plus haute cime des grands arbres , jusqu'au plus haut des nues. Contraste symétrique assurément plein de charmes, spectacle attrayant au possible dans une classitication universelle où toutes ces files de processions se trouvent au complet ; mais spectacle hors de nos moyens, utopie irréaHsable avec la classification restreinte des
' zones tempérées où la majeure partie des familles se compose d'une espèce unique. C'est ce qui fait que j'ai dû supprimer encore ce travail de la subdivision tertiaire de la Granivorie et que j'ai remis à parler des familles de la Série quand le hasard m'en ferait rencontrer sur ma route, ne jugeant pas nécessaire de me charger jusque-là d'un bagage de noms inutiles. Le lecteur me saura d'autant meilleur gré de cette attention délicate , qu'il ne tardera pas à reconnaître que les noms populaires auxquels je m'en tiens , faute de mieux , sont plus savants que les noms scientifiques , dix-neuf fois sur vingt, pour le moins. A preuve :
Le Jaselr de Bohême. Voici un de ces noms charmants de la fabrique de tout le monde, un nom ramassé dans la rue. Jaseur, habilleur, gazouilleur, apprenti virtuose , qui fredonne des ariettes , qui s'essaie à chanter depuis le matin jusqu'au soir pour le plus grand tourment de ceux du voisinage. Le vocable est si heureux et si savant à la fois , et il convient si admirablement à l'espèce qui engrène dans la série des Chanteurs , qu'il ne serait pas possible même à l'analogie de trouver mieux. Regardez maintenant ce que les savants en ont fait.
Ils l'ont appelé Bombycivore , mot à mot : qui mange des Bombyx. Bombycivore... comme ce nom qui sent la poudre ressemble bien à un joli petit oiseau dont les plumes sont de soie, qui babille sans fin et qui vient de Bohème!
Or, j'ouvre le dictionnaire de Boiste à l'article Bombyx et j'y trouve pour toute définition : « Long chalumeau de roseau. » Cela voudrait-il dire que le Jaseur de Bohème mange des chalumeaux? Cette définition m'irait assez à moi qui ai rangé d'autorité l'espèce dans les Végétivores ; mais je doute qu'elle entre aussi bien dans les vues de Temmynck, le parrain du Bombycivore , qui classe le Jaseur parmi les Corbeaux et les Geais , races omnivores, mais surtout ovivores, et qui préfèrent infiniment la chair à la moelle de roseau. Peut-être alors que j'ai eu tort de chercher au mot Bombyx , dans Boiste , et que j'aurais mieux fait de prendre le Dombice du même auteur (|ui s'applique à une famille de Lépidoptères nocturnes, dont le papillon du
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ver 4 soie lait partie. Mettons donc le lépidoptère à la place du chalumeau et lisons la notice de l'illustre ornithologiste hollandais, pour vérifier si le nouveau nom de l'oiseau dérive véritablement de ses habitudes diététiques.
Je lis : « Nourriture du Jaseur : insectes, mais particulièrement toutes sortes de baies. « Cette explication ne m'avance guère. M. de Talleyrand était curieux de savoir quel intérêt pouvait avoir M. de Sémonville, son ami, à être alité par la fièvre. Je ne suis pas moins intrigué de deviner quel intérêt a pu avoir ce savant de Hollande à faire manger des Bombyx au Jaseur malgré lui.
Il est vrai que l'auteur du Momœl onv't/iolor/if/ue a grand soin de nous prévenir quelques lignes plus loin ([u'il « ne sait presque rien des mœurs ni des habitudes du Jaseur qui niche dans le Nord, et que ses collègues de cette région n'en savent guère à ce sujet plus que lui. » J'admire comme il convient cette modestie touchante, mais n'en trouve pas moins bien étrange qu'après avoir confessé qu'on ne sait rien d'une bête, on protite de la circonstance pour la nommer Bombycivore. Si jamais occasion fut belle de garder le silence, c'était pourtant celle-là.
Le Bombyx n'est pas ce que le Jaseur aime, mais c'est la pomme de reinette, à telles enseignes qu'il en mange à en devenir gras et qu'il s'étrangle quelquefois , en avalant trop goulûment un quartier de ce fruit. Cette passion du Jaseur pour les pommes est si violente que le Jaseur, blessé d'un coup de feu, oublie sa blessure à la vue d'une calville et se jette dessus. Une autre preuve de son peu de penchant pour le Bombyx, c'est qu'il niche très tard , vers la mi-juin au plus tôt, ayant besoin d'attendre que les baies soient venues pour nourrir sa famille. Il mange bien, si vous voulez, des mouches et en grande quantité même, mais seulement en guise de dessert et après sou dîner.
Cette manie désolante de distribuer les noms à tort et à travers m'afflige d'autant plus que l'illustre nomenclateur étranger est aujourd'hui ce que nous avons de mieux en Europe en historien d'oiseaux , et que non-seulement l'opinion de M. Temmynck
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fait loi en matière d'Ornithologie non passionnelle, mais que de son vivant même dix oiseaux qu'il n'a pas cependant découverts ont été baptisés de son nom peu harmonieux. Honneur (pii jusqu'à ce jouf n'avait encore été décerné à personne , pas même à Christophe Colomb , le découvreur d'un monde. Or, jugez d'après ce seul exemple de l'étourdorie ot de la légèreté d'un savant de Hollande, à quels écarts eiïrayants de classification et de nomenclature ont pu se laisser emporter les savants d'une contrée moins rassise.
Le Jaseur qui niche dans le Nord , en Pologne , en Russie, en Styrie, et qui ne fait d'apparition en France que tous les cinq à six an? , est donc un oiseau peu connu et dont les modes de nidification et d'éducation sont tout à fait ignorés. L'analogie passionnelle afhrme bien avec sa hardiesse habituelle et à l'aide de la notice d'Audubon sur le Cedar-Bird que le Jaseur fait son nid à plat sur les larges et basses branches des pommiers et des arbres verts ; que ce nid est un progrès sur celui du pigeon , mais seulement un progrès, pas encore un chef-d'œuvre; qu'il est composé d'un matelas de fines radicules reposant sur une paillasse d'herbes sèches, sans plume, ni crin, ni mousse; et que le Jaseur nourrit ses petits à la façon de nos Gros-becs et de nos Bouvreuils. Mais comme elle n'a pas de procès-verbaux à fournir à l'appui de son afiirmation, l'analogie ne demande pas à être crue sur parole. Cependant nous ne sommes pas réduits à nous en tenir aux simples conjectures, quant à ce qui est des habitudes et des goûts de l'espèce. Je me suis fait renseigner à cet égard par M. Florent Prévost du Jardin des Plantes, le compagnon assidu des grands travaux des (ieoffroy Saint-Hilaire père et fils, des Cuvier, des Blainville, un de ces chercheurs infatigables qui joiguent à la passion de la zoologie la passion de la chasse. M. Florent Prévost, qui m'a appris une foule de détails inédits sur les espèces les mieux connues de nos climats , est l'homme de ce temps qui po.ssède le mieux son Jaseur , ayant eu l'incroyable chance de tuer en une seule chasse quatorze individus de l'espèce dans les jardins de Versailles. M. Florent Prévost qui sait la nourriture du Jaseur
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mois par mois, jour par jour, ne m'a pas allirmé que l'estomac du Jaseur fût muni de la double poche, ce qui m'a vivement contrarié ; mais en me communiquant le procès-verhal des substances trouvées dans cet alambic à diverses époques, il m'a confirmé dans mon opinion que l'oiseau était plus granivore que gobe-mouche. D'où j'ai conclu, peut-être à tort, (pie l'oiseau était dégorgeur, et que sa place était bien où je l'avais niis et non à côté du Hollier et du Coracias.
Ce qui a motivé l'erreur déplorable de Temmynck et des autres qui ont colloque le Jaseur dans ce voisinage illogique , est la circonstance de la dent qui arme la mandibule supérieure du bec de cet oiseau , et qui , rapprochée de la couleur générale du manteau ainsi que du volume, lui donne un faux air de parenté avec la Pie-grièche. Les savants qui ont commis cette confusion semblent avoir oublié que les oiseaux qui vivent de semences coriaces et de noyaux de fruits sont pourvus d'instruments triturateurs et sécateurs aussi solidement conditionnés que ceux qui font leur ordinaire de chair vive ou morte et de gros scarabées; témoin le bec des Gros-becs, des Durs-becs, des Becs-croisés et des Perruches qui sont des granivores de premier ordre et dont les mandibules ne le cèdent ni en dureté ni en puissance à celles des carnivores. La similitude des becs n'est qu'apparente et cesse d'être un signe de contiguïté des espèces quand la forme de l'appareil digestif diffère , et j'ai précédemment débattu cette thèse au chapitre des Considérations générales du premier volume ou j'ai fait voir que l'aigle , le goéland et le coq domestique avaient tous trois le bec crochu , sans être pour cela plus cousins. La véritable parenté du Jaseur n'est pas avec la Pie-grièche qui a la tète large, plate et unie, mais bien avec le Cardinal qui porte la huppe comme le Jaseur et chez lequel le gris fait comme chez ce dernier opposition au rouge. Dieu a dessiné les coiffures ou parures du chef pour être les signes visibles de l'esprit qui est dessous. Mais résumons enfin ce chapitre en peu de lignes.
Le Jaseur est un élégant oiseau de la taille du Gros-bec, au bec court et robuste, légèrement arqué. Il nous vient de temps
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en temps de l'autre côté du Rhin, pondant les grands hivers , et se rencontre alors fréquemment en Alsace. Le ton général de son plumage soyeux, plus foncé dessus que dessous, est analogue à celui du manteau du Gros-bec. Les plumes du vertex se relèvent à l'arrière pour lui faire une huppe semblable à celle du Cardinal. Il porte une plaque noire sous la gorge et deux lirides de même nuance sur les yeux. Une charmante série de taches jaunes contiguës et légèrement ourlées de blanc borde l'extrémité des rémiges et des rectrices qui sont d'un beau noir mat; mais l'accident le plus singulier de cette parure déjà si remarquable est un tout petit appendice cartilagineux de l'écarlate le plus vif qui termine quelques-unes des pennes secondaires et simule à s'y méprendre des filaments de cire à cacheter. Le Jaseur est doué comme la plupart des granivores d'une voracité insatiable , mais qui s'exerce malheureusement l'hiver aux dépens des arbres fruitiers dont il mange les bourgeons. Cette circonstance, rapprochée de sa passion funeste pour les pommes , le classe à côté des Bouvreuils et des Becs-croisés dans le groupe des Gemmivores. Remarquons avant d'en finir que beaucoup de Colombiens d'Asie portent la huppe et que cette tendance qui persiste opiniâtrement à travers la tribu des Coqs de roche et celle des Manakins qui donnent la main aux Jaseurs est pleine de révélations de parenté mystérieuse.
Je n'ai jamais entendu babiller de jaseurs , et personne n'a jamais écrit que dans cette espèce la femelle jasât comme le mâle, et pourtant j'ai besoin d'allirmer ce fait-là.
Le Bec croisé. Oiseau de la taille du Gros-bec , à physionomie de Perroquet , corps trapu , queue fourchue, ailes médiocres, manteau gris, rouge ou vert, suivant l'âge, la saison , le sexe. Moule étrange et paradoxal , marqué au coin de l'anomalie et de la caricature. Son bec est une des plaisanteries les plus hasardées de la nature , mais des mieux réussies.
Ce bec ne consiste plus, comme tous les autres becs, en une paire de compartiments réguliers et commodes qui se superposent et se ferment exactement l'un l'autre. C'est, au contraire, un
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jeu de mandibules biscornues , dépareillées, féroces, qui, au lieu de s'emboîter pacifiquement , se repoussent , se cbevauchcnt , se manquent, bref se disjoignent violemment dans le sens de la verticale, de manière que l'une tire à gauche, pendant que l'autre oblique à droite , et que celle-ci remonte pendant que celle-là descend. Représentons cette image en moins de mots encore : Taudis que chez tous les autres becs, sans exception aucune, les mandibules tendent au rapprochement, chez celui-ci elles visent à l'écart absolu , et comme la mandibule qui se redresse contre le ciel est tout aussi crochue que celle qui aspire vers le sol et simule un tantinet la corne ou la défense , cet accident de physionomie insolite donne à l'ensemble de la portraiture un effet renversant. La figure du Bec croise est de celles qui vous font dire involontairement et sans malice quand vous les regardez pour la première fois : Voilà de pauvres bètes qui sont arrivées un peu tard à la distribution des masques.
Ce qui n'empêche pas le Bec-croisé , du reste, de tirer un parti merveilleux de son instrument ridicule pour l'exploitation des cônes des arbres verts qu'il vide de leurs semences avec une dextérité sans égale, et malheureusement aussi pour l'épepinement des pommes et des poires , au sein desquelles il ouvre des tranchées formidables pour pénétrer jusqu'au cœur de la place et s'emparer des trésors qu'il convoite. La passion du Bec-croisé pour les pépins de pommes, passion qui lui est commune avec le Perroquet et le Jaseur, annonce des goûts essentiellement frugivores. Le Bec-croisé est, en effet, après le Pigeon et le Bouvreuil, l'oiseau d'Europe qui mérite le plus d'être classé parmi les Frugivores purs.
Un ornithologiste fort savant de Saône-et-Loire , et non moins obligeant qu'éclairé, M. Rossignol de Pierre, me répondait récemment : « J'ai tué beaucoup de Becs- croisés dans leurs passages irréguliers au printemps , sur les pins , sur les ormes, et principalement sur les peupliers dont ils mangent les bourgeons résineux. Jtfmais je ne leur ai trouve d'insectes dans l'estomac , mais cela tient peut-être à l'époque de leur passage chez nous. » On sait les scrupules honorables qui m'ont retenu de
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reconnaître l'existence des Frugivores de France. J'aime à supposer avec mon judicieux correspondant de Pierre que l'absence totale de l'insecte constatée à diverses reprises dans l'estomac du Bec-croisé doit être attribuée à l'époque où a été dressé le procès-verbal de carence.
Le Bec-croisé ne niche pas encore à l'heure qu'il est en France , mais il y nichera prochainement; son premier établissement chez nous se fera probablement dans la forêt des Ardennes , voisine des forêts belges , où il habite depuis des siècles. Cette tendance de l'espèce à se rapprocher du territoire français devient de jour en jour plus manifeste; elle a été signalée par une foule d'observateurs , oiseleurs ou naturalistes , en ces dernières années. Jusqu'à nouvel ordre, néanmoins, nous considérerons le Bec-croisé comme indigène du Nord , ainsi que le Jaseur, et vivant des mêmes semences, des mêmes bourgeons et des mêmes insectes.
Le Bec-croisé émigré plus fréquemment chez nous que son compatriote et il descend volontiers jusque dans nos vallées méridionales du Rhône et de l'Isère. Ses heures de voyages diffèrent légèrement aussi de celles du Jaseur qui ne se déplace sérieusement que par les grands hivers et ne traverse le Rhin que lorsque ce fleuve est gelé. Le Bec-croisé se met plus volontiers en route au milieu des beaux jours; il reste dehors toute la saison d'automne , plus une grande partie de l'hiver , et n'est guère de retour dans ses forêts natales avant la mi-janvier , époque vers laquelle il commence à aimer. Cette précocité d'ardeur amoureuse bien faite pour diM-outer les ornithologistes vulgaires, qui ont longtemps révoqué le fait en doute, ne surprend aucunement l'analogiste , qui sait à (juoi s'en tenir sur les bizarreries des moules exceptionnels et que rien n'étonne de la part d'une espèce munie du bec paradoxal que nous venons de voir. D'autant que le Bec-croisé avait deux excellentes raisons pour faire comme il a fait, indépendamment de la nécessité de conformer SCS actes à ses principes, (pii sont*d'opérer au rebours de toutes les habitudes d'autriii. D'abord c'était choisir sagement pour travailler la saison que les loirs , les écureuils, grands en-
SÉDIPKDES. ni
nemis des couvées , ont choisie pour dormir ; ensuite la lin de janvier estl'épocjue de l'an où les semences de pins confites par les gelées ont acquis leur maximum de tendreté et de délicatesse et présentent aux parents le plus de facilité pour l'entretien de leur famille. D'ailleurs, le Bec-croisé, qui n'est pas aussi maladroit qu'il en a l'air , a dos procédés de bâtisse analogues à la circonstance et qui lui permettent de braver l'inclémence des frimats. Il place son nid qu'il compose des mômes éléments et qu'il dispose dans le môme ordre que le Jaseur, sous l'auvent d'une grosse branche ; il en enduit les deux faces latérales d'une couche de résine qui garantit la muraille de l'édifice contre l'infiltration des eaux; et il réussit à force d'industrie à se créer un domicile parfaitement confortable sous la menace des éléments conjurés. Ainsi la nature proclame par la voix des plus humbles et des plus disgraciés la féconde énergie du mobile tout puissant d'amour !
La ponte du Bec-croisé est de quatre à cinq œufs d'un gris verdâtre, nuancés de rouge au gros bout. Il fait deux pontes par an. Le Bec croisé ne chante pas encore; il appartient comme ses plus proches voisins au groupe des débutants ou des jaseurs, et tout porte à croire que dans cette espèce la femelle possède comme le mâle le droit de jaboter. Il apprend à parler en cage et retient facilement les airs de serinette., Il dégorge puisqu'il est essentiellement séminivore et gemmivore. C'est un oiseau de mœurs innocentes et qui ne se défie pas assez de la malice de l'homme; il fréquente volontiers sa demeure, pénètre dans ses cités et se fait tuer jusque sur les arbres du Jardin des plantes de Paris. De mauvaises langues ont accusé le mâle d'ôtre brutal envers sa femelle , mais j'attends d'avoir reçu des preuves authentiques du crime avant de vouloir me faire l'écho de ces vilains bruiis. Je pourrais y ajouter quelque foi sans doute, s'il existait une espèce de Bec-croisé tridacty le, comme certains l'affirment, attendu que la galanterie n'est pas dans les dons de la tridactylie. Heureusement que je ne crois pas plus à l'existence d'un percheur à trois doigts qu'à celle du deuxième Bec-croisé de Temmynck, à quatre doigts.
Le Bec-croisé se suspend ([uelquefois par les pieds aux grappes des bourgeons qu'il attaque, à la façon des Tarins et des Mésanges et il transporte cette habitude dans la captivité.
Malgré les prodiges d'industrie qu'il accomplit sans cesse, le Bec-croisé n'arrive pas à l'aire une bonne maison; je veux dire n'arrive pas à acquérir cet état d'embonpoint et de délicatesse de chair qui atteste que la nourriture que vous prenez vous profite. Il y en a qui travaillent moins et qui engraissent plus.
Le Bec croisé ne doit muer qu'une seule fois par an , malgré les apparences contraires. La femelle est vêtue d'une robe modeste, d'une nuance cendré-verdàtre uniforme qui ne varie jamais. Le mâle, après avoir adopté cette couleur pour les six premiers mois de son existence, change subitement de costume à sa première mue. 11 endosse alors un splendide manteau d'étoffe cramoisie tendre, livrée de l'ambition artistique, qu'il ne garde pas plus longtemps que l'autre et qui se laisse remplacer définitivement dès la seconde mue par une humble livrée grise nuancée de vert et de brun sombre , livrée du travail mal payé. Emblème trop parlant de ces déshérités du sort dont la triste carrière n'est qu'une longue série de disgrâces et d'épreuves douloureuses, qui aiment par le froid, par la faim , par le manque de tout, et pour qui l'horizon de l'avenir ne se colore en rose qu'une fois dans la vie, aux beaux jours du premier printemps !
Un mot sur le nom de l'Oiseau avant de passer outre.
La voix publique l'avait nommé le Bec-croisé, peut-être parce qu'il avait le bec en croix... Mais apparemment que les savants n'ont pas trouvé la raison suffisante, puisqu'ils se sont empressés de le débaptiser pour l'appeler /oa;/fl... Loxia, du mot grec loxos, louche, oblique, de travers.
.Te ne blâme pas les savants d'avoir use ici du droit qu'ils ont toujours de forger un terme nouveau quand les besoins du service le réclament, et je les en blâme d'autant moins que le vocable créé n'a rien en soi de dissonnant ni d'illégitime. Mais si j'admets qu'il soit permis jusqu'à un certain point d'infliger le
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sobriquet malveillant de loxienne à une pauvre espèce qui a le bec de travers de naissance, je nie énergiquement (lu'oii ait le droit de falsifier une etymologie étrangère pour transporter l'épithète injurieuse qu'elle récèle aux espèces qui ne la méritent pas.
Or, tel est précisément le crime que les savants ont commis en faisant de leur loxia, nom d'espèce, un nom de tribu ou de famille. Tel est l'abus scandaleux d'autorité que je dénonce à la vindicte publique.
Linna}us, Brisson, Gnielin, une foule d'autres sont parmi les coupables, mais le plus criminel de tous à cent coudées près est Latham, Latham, ce même Anglais qui pour m'aigrir et me pousser à bout avait déjà créé dans le temps son affreux Ordre des Pies, dont le besoin ne se faisait nullement sentir et dans lequel il a entassé pèle-mèle Pivert, Oiseau-mouche et Corbeau... Enrôler l'Oiseau-mouche , emblème de la jeunesse dorée, et le Pivert, emblème du compagnon charpentier, sous l'ignoble bannière du mouchard ! En vérité , on ne sait plus qui l'emporte de l'odieux ou de l'innocent dans ces combinaisons étranges, ni si l'on doit pleurer ou rire de tels égarements !
Oui je connais une tribu de loxias de Latham, riche de cent deux membres, sur lequel nombre, entendez-bien, cent un ont le bec planté droit.... c'est-à-dire que tous les becs de travers de Latham sont des becs droits, hors un! liisum teneatis . . .
Et cette puissante tribu si indignement défigurée par le bon plaisir d'un Anglais qui cherchait à se distraire, veut-on que je la nomme ? c'est la propre tribu des granivores chanteurs que nous étudions à cette heure , la tribu qui renferme les espèces les plus gaies, les plus vives, les plus jolies, les plus amies de l'homme, celles qui font le plus de frais pour charmer son séjour, la tribu des Chardonnerets et des Bouvreuils , des Serins , des Bengalis et des Sénégalis. Comme ce doit être agréable pour un de ces moules pétris de gentillesse et de grâce de s'entendre appeler Loxieu !
Il fallait pour cette place d'honneur de porte-drapeau et de
parrain de la tribu modèle un type exceptionnel de grâce , de talent, de beauté; ce fut un Loxien qui l'obtint... le Loxien que vous savez, aux mandibules extravagantes, le Loxien en lutte ouverte contre toutes les habitudes reçues , le Loxien qui pond l'hiver et ne peut pas porter le même habit six mois de suite.
Et la Science officielle ! Que dire dé la Science officielle, qui , au lieu de traduire l'Anglais délinquant à sa barre pour violation flagrante delà loi naturelle de la classiticatiou, a lâchement adopté sa tribu de contrebande et partagé le prix d'honneur de la nomenclature entre l'inventeur du Loxien et celui du Bombycivore, ex œquo !
Mais moi , (jui ne suis pas de la science , je protesterai au nom de la raison , du bon sens et du droit contre l'usurpation de l'exception minuscule, et le bec de travers à bec droit ne me verra pas plus faiblir que le Pied rouge aux pieds noirs, le Quadrupède solipède , la Poule d'eau de genêts !
Il est dans le nord de l'Europe une espèce voisine de celle-ci qu'on nomme le Dur-bec. Cette espèce , qui ne descend jamais en France, forme la transition naturelle entre le Bec-croisé et le Bouvreuil. Le Dur-bec est de la même grosseur que le Bec-croisé ; il porte ses couleurs, habite de préférence les mêmes régions que lui et y vit de la même nourriture ; il a comme lui aussi le corps trapu , le bec crochu , l'air lourd du Perroquet. C'est sa doublure pour tout dire , à part les mandibules qui n'ont rien d'excentrique chez l'oiseau de Russie.
Le Bouvreuil. Ebourgeonneux de l'ouest et du Midi , Pionne (Pivoine) de Lorraine.
Un des plus jolis oiseaux de France , trop connu pour que je le décrive en détail : manteau cendré , calotte noire , toute la partie inférieure du corps depuis la gorge et les joues jusqu'à l'abdomen , rouge ponceau éclatant , abdomen et croupion blanc pur , les ailes et la queue noires , le rouge remplacé chez la femelle par une teinte gris sombre, queue fourchue, bec bombé, court et
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conique, la mandibule supérieure légÎM-ement incurvée. Le Bouvreuil ne mue (|u'une seule fois par an, à l'automne; le lustre éclatant de ses couleurs se perd ilans la captivité.
Le Bouvreuil niche de très-bonne heure , au printemps ; j'en ai vu des nids au mois de mars. Ce nid est composé d'un tissu de petites racines reposant sur un lit d'herbe lanée ; il est absolument semblable à celui du Jaseur, du Bec-croisé et du Gros-bec et n'admet aucunement le concours des plumes, du crin, ni de la mousse , ainsi tjue lajjlupart des ornithologistes 1 écrivent. Ce nid est ordinairement posé à plat sur une branche horizontale de chêne ou d'arbre vert. On le trouve entore dans l'enlourchure des grosses branches , dans les mêmes conditions que celui du Uaniier. Le nombre des œufs est de cinq à si\ pour la première ponte ; il descend jusqu'à trois à la troisième couvée. Ces œufs d'une couleur blanc-bleuàtre sont marcjues de taches brunes au gros bout.
Le Bouvreuil arme d'un bec trapu et fort, presque aussi vigoureux que celui du Perrocjuet , s'en sert habilement pour décortiquer et briser toutes sortes de graines; il est friand des bourgeons des arbres fruitiers auxquels il porte de graves préjudices dans la saison d'hiver ; il s'accommode des baies du sorbier et de l'épine blanche, comme des graines des plantes oléagineuses et de celles de l'armoise. C'est un des oiseaux les plus essentiellement frugivores que je connaisse, M. Bossignol de Pierre m'écrit n'avoir jamais trouvé d'insecte dans l'estomac du Bouvreuil; ce qui ne m'empêche pas cependant de croire que cet oiseau en mange quelquefois.
Le Bouvreuil dégorge la becquée dans le bec de ses petits , et le mâle par conséquent dans le bec de la femelle ; c'est la raison surtout qui rend facile l'accouplement du Bouvreuil avec la serine domestique.
Le Bouvreuil fait encore partie du groupe des Jaseurs ou des apprentis virtuoses ; car son ramage agréable ne saurait passer pour un chant. Mais à défaut d'héritage de talent paternel , il possède d'heureuses dispositions pour l'étude avec beaucoup de mémoire , et il prolite de ces dons pour apprendre les airs des
autres oiseaux. On l'a même instruit à répéter des phrases du langage humain. Ceci est un rapport de plus qu'il a avec le Perroquet auquel il ressemble quekjue peu de carrure et de physionomie, mais en beau. La femelle dans cette espèce charmante est aussi bonne musicienne que le mâle.
Avez-vous quelquefois entendu dans les bois l'hiver cette note silïlée, tendre et mélancolique, qui réveille seule par intervalles les échos de la solitude assourdie par les neiges et qui se marie si bien au deuil de la nature? C'est la voix plaintive du Bouvreuil qui semble invoquer l'appui de l'homme contre la cruauté du ciel. Je sais une maison du bon Dieu, sur les bords fortunés de l'Indre, où tous les petits oiseaux hivernants, bouvreuils, pinsons , chardonnerets , rouges-gorges , sont habitués de père en fils et de temps immémorial à trouver chaque soir un asile dans une orangerie immense qu'on leur ouvre à heure fixe. 11 faut entendre la bande mutine murmurer d'impatience et cogner aux vitres avec rage pour peu que l'ouvreur soit en retard de quelques minutes seulement. Chaque commune d'Harmonie a aussi son kiosque d'asile pour les petits oiseaux durant la froide saison. C'est une annexe de la volière, le bonheur et l'orgueil du séristère d'Enfance.
Nature essentiellement nerveuse, délicate et sensible, amie des belles manières et des douces senteurs , répulsive aux butors et aux gens mal vêtus , susceptible d'attachement et de reconnaissance, le Bouvreuil est en sympathie native avec la femme. C'est un des hôtes les plus charmants de nos demeures, et c'est peut-être après le Chardonneret le captif qui supporte avec le plus de philosophie la perte de sa liberté. Il semble comprendre les paroles caressantes qu'on lui adresse et y répoudre en même style par son zézaiement enfantin. Il a pour sa compagne en cage des attentions de tous les instants, des prévenances infinies; et j'en ai vu, qui après avoir perdu l'objet de leur tendresse, avaient toutes les peines du monde à se remettre (lu coup affreux qui leur avait été porté par cette séparation cruelle.
L'n noble ami m'écrivait il y a quelque temps de Belle-Ile :
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« Voici ce qui vient de m'arriver avec mes bouvreuils. La femelle ayant éprouvé une ophthalmic à la suite de sa mue , j'ai voulu lui donner la clé des champs; mais elle a rel'usé de |)rolitcr de sa liberté toute seule , et à peine a-t-elle été délivrée qu'elle est revenue assiéger ma cellule ; si bien que , pour ne pas prolonger son supplice, j'ai été obligé de la réintégrer dans sa cage à côté de son époux. Que de tristes rapprochements à tirer de ce trait de lidelité conjugale pour notre pauvre espèce! » Il est certain que l'Art, la Poésie et l'Histoire ont canonisé Artémise pour moins que ce qu^'on vient d'ouïr.
Le Bouvreuil , ainsi qu'il est facile de le voir à l'huiidjle couleur de son manteau et à la pourpre éclatante qui couvre sa poitrine, symbolise le travailleur honnête, animé de la pure ambition du bien et incapable de marcher à la fortune par les voies de traverse, les seules qui y conduisent. Il y parait bien à sa maigreur qui semble être son lot éternel , en dépit des peines qu'il se donne et de l'industrie qu'il dépense. Aussi malgré son grand courage ne peut-il bien souvent retenir une plainte contre l'injustice du sort , et même quelquefois le voit-on , à la suite de trop longs chômages, aigri, désespéré, furieux, n'écouter plus que les conseils de son estomac vide et se ruer avec rage à la démolition des bourgeons du pommier, espoir du laboureur C'est que les oiseaux les plus méritants sont faits de chair , comme nous autres hommes, et que la patience échappe au plus saint, à la longue.
Voilà plusieurs années que je me promets chaque printemps de me tuer des bouvreuils pour vérilier par l'inspection de leur estomac si ce que j'ai écrit d'eux est vrai , s'ils mangent parfois des insectes. Mais c'est chose si odieuse que de donner la mort à un pauvre petit oiseau qui ne vous a rien fait et qui aime, à seule tin de savoir ce qu'il a dans le ventre , que je n'ai pas encore eu le cœur de me tenir ma promesse.
Le Gros-bec. Gros-bec commun .Pinson royal de l'Ouest, a reçu des savants le doux nom de Coccotbraustes, J'aime mieux celui du peuple.
Encore un moule du p;roiipe des Jascnrs et des (Jeminivores (éboiirgconnciirs), mais un moule inférieur, un rustre, un lourdaud , un butor ; face de perroquet , mais de perroquet trèslaid; bec singeant le faux nez, cou engoncé, corps mal bâti, •ailes tj-op rondes , queue trop courte ; mauvais œil , mauvaise bète. J'apprendrais ce matin par les papiers publics que toute l'engeance des Coccothraustcs a été emportée par une épidémie, que mon pouls n'en battrait ni une puisaiion de plus, ni une pulsation do moins.
Le malbeur du Gros-bec est de symboliser l'homme trop fort pour sa taille ou trop petit pour sa force. On sait les ridicules et les disgrâces sans nombre (|ui pleuvent de cette fausse position renouvelée du supplice de Sisyphe, où l'on voit un pauvre dial)le condamné à lever sans relâche et à bras tendu des tas de chaises ou de queues de billard ou des poids de cent livres sans cesse retombants. Celui qui se livre à ces exercices n'avait d'autre but, dans le commencement, que de vaincre l'incn'dulité du public qui ne l'aurait pas jugé capable de tels exploits sur sa mine. Plus tard , il a été forcé de travailler pour nourrir l'admiration ac- (|uise; enfin il en est arrivé à casser des cailloux et des noyaux (le pèche d'un coup de poing. C'est le genre de succès et d'amabilité qu'ambitionne le Coccothraustcs des savants qui aime aussi à ca?scr des noix ou des noisettes d'un coup de sa mailloche pour divertir la société.
L'homme qui désire prouver sa force manque rarement d'enfoncer une côte ou deux à un ami en jouant ou de lui casser un liras ou de lui crever un œil. Mais sortez-le de cette spécialité , il est nul. Ainsi fait le Gros-bec qui éborgne, estropie, assomme tout ce qui l'entoure, sous prétexte d'essayer à qui sera le plus fort. Hors de là triste compagnon.
Le Gros-bec est commun dans toutes les contrées de la France, mais plus répandu dans le nord et dans l'est (jue dans la région du midi où il n'apparaît qu'en hiver. 11 n'y a pas d'année que je ne le rencontre aux Tuileries ou au Jardin des Plantes à son double passage de printemps et d'automne. Il niche dans les forêts, presque toujours sur les arbres conservés dans les coupes.
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Son nid qui n'est pas artistemcnt construit , comme l'anirmc Tcmniynck, mais, au contraire, assez grossièrement façonné , est posé à plat sur unecnfourcliurc de grosse branche, à une vingtaine de pieds du sol; il ressemble à celui du Bouvreuil, étant formé d'hetbes sèches et de petites racines, et renferme quatre à cinq œufs d'un gris sale, marqués de taches de rousseur. J'ai suivi attentivement des éducations de jeunes Gros-becs sur place, et j'ai pu me convaincre que si les pères et mères nourrissaient leurs petits à la J)ouillie, ils avaient grand soin aussi de leur apporter de temps en temps des insectes au bout du bec , des insectes ailés notamment.
Le Gros-bec est un goinfre à qui tous les morceaux conviennent, mais à qui la nourriture ne profite guère plus qu'à la plupart de ses congénères. Il atlatjue les bourgeons des arbres, les graines, les noi\ , les noisettes, les fraises; il adore le marc de raisin, mais son mets de prédilection est le noyau de cerise. C'est grand dommage qu'il ne rachète pas les défauts de son caractère par les qualités de sa chair ; car c'est un des oiseaux les plus niais et les plus faciles à prendre; il n'a pas même l'esprit de se débarrasser d'un gluau. Sa tacti(jue de défense est de se renverser sur le dos pour faire le moulinet à quatre faces et asséner un vigoureux coup de bec à la main qui va le saisir , et malheur au novice trop lent à la parade.
Je sais des personnes qui ont du plaisir à garder de ces oiseaux en cage où ils ne disent pas grand'chose, mais j'en connais aussi qui se plaisent dans la société 4es hommes forts.
Ici se termine le groupe des Jaseurs et des Ébourgeonneurs , espèces éminemment végétivores et frugivores , munies de becs d'acier, capables d'avoir raison des enveloppes de fruit les plus dures , mais généralement peu habiles à bâtir et n'employant que l'herbe et les racines dans la construction de leurs nids.
C'est à la suite des Gros-becs qu'il convient de faire figurer le groupe des Cardinaux , des Paroares et des Commandeurs , qui sont de charmants oiseaux de volières, remarquables par l'éclat de leur plumage , la vivacité de leurs allures et la gaieté
de leurs chansonnettes. Presque toutes les espèces portent la huppe , ce qui les rapproche du Jaseur. Toutes ne dégorgent pas , mais celles qui sous ce rapport l'ont exception à la règle générale remplacent ce procédé par un autre qui s'en rapproche beaucoup; elles épluchent et concassent les graints pour les servir à leurs petits. Le Commandeur qui est un oiseau jaune et vert, de la taille du Gros-bec, est tout proche parent du Yerdier.
Le Yerdier. Verdon du Midi , Vert montant du Nord, Bruant, Tarin-Bruyant , Fringilla Chloris des savants.
Il importe de ne pas confondre le Yerdier qui est un oiseau dégorgeur , qui fait son nid sur les arbres et qui produit en captivité avec la Serine , avec la Yerdière qui fait son nid à terre et ne dégorge pas , et ne peut par conséquent se marier avec la Serine. L'oiseau connu à Paris et dans les trois quarts de la France sous le nom de Yerdière, est le Bruant de haies dont il sera question plus tard. Le Yerdier dont nous nous occupons pour le moment est un oiseau jaune et vert , un peu plus gros que le Pinson, qui vient immédiatement après le Gros-bec parmi les Granivores pour la puissance et la force de ses mandibules et qui ressemble assez pour le ton général du costume au Tarin. Les gamins de Lorraine qui sont de grands nomenclateurs l'ont appelé le Tarin bruyant, à raison de cette ressemblance compliquée de tapage.
Le Yerdier est un assez joli oiseau dont il y a beaucoup de bien à dire. C'est une espèce innocente et sans fard , et qui n'a d'autre défaut que d'être trop confiante dans la loyauté de l'homme et de donner dans tous les pièges avec une facilité extrême , caractère commun à tous les êtres bons et naïfs , incapables de mentir et qui ont le cœur sur la main. Le Yerdier accepte la captivité avec une philosophie admirable et il se prèle complaisamment en prison à toutes les expériences matrimoniales quon veut tenter sur lui. Il vit autour de nos jardins l'été, et l'hiver autour de nos fermes; il émigré à peine au Midi par les froids les plus rigoureux.
Mais le Yerdier engrène sérieusement dans l'ordre des artistes
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supérieurs, virtuoses, architectes, tisseurs , vanniers , matelassiers, etc. Sonchant, bien qu'un peu monotone, est un chant véritable, retentissant et sonore qu'il fait entendre presque sans interruption du matin jusqu'au soir pendant la belle saison. Son nid est déjà une œuvre d'art et qu'il est licite d'admirer , même à côté des produits merveilleux de la fabrique du Pinson et de celle du Chardonneret. Ce nid, très-compliqué, se compose, à partir de l'extérieur , d'une première corbeille en menues racines d'herbcttes lâchement tissues et ornées d'une ruche de mousse destinée à marier la couleur de l'édifice avec celle du milieu verdoyant où il est assis. Cette première corbeille ou paillasse en enveloppe une seconde d'un tissu de même étoffe, mais bien plus serre et plus fin , qui sert à son tour de support à un léger matelas de crin, admirablement ouvragé, feutré, enguirlandé, sur lequel reposent les œufs. Ces œufs sont au nombre de cinq, tiquetés de rouge sur fond gris bleuâtre. Le Yerdier, qui aime le monde, niche volontiers sur les tilleuls des promenades publiques; et si je ne l'ai pas encore trouvé établi aux Tuileries ni au Luxembourg , j'en ai connu en revanche de nombreux ménages en province, à Versailles, par exemple, et bien plus fréquemment encore dans les allées des esplanades de toutes nos grandes places fortes du Nord, Lille, Metz, Strasbourg. Ces nids sont presque toujours dissimulés habilement dans la sombre épaisseur de ces bouquets de feuilles qui font éruption après le tronc des tilleuls à la suite des élagages pratiqués par la serpe. Le mâle aide valeureusement la femelle dans la bâtisse de ce nid, œuvre capitale dont l'achèvement complet n'exige pas moins de trois jours d'un travail assidu. Il lui sert de manœuvre pendant toute la durée de la besogne, lui apportant avec un zèle et une intelligence dignes des plus grands éloges les divers matériaux qu'elle lui demande, et ne s'interrompant dans sa tâche que pour lui chanter des chansons où il met toute son âme. C'est lui aussi qui la nourrit dans l'incubation et qui prend sur sa peine la plus lourde part de l'éducation de la famille, se chargeant de distribuer aux nouveaux-nés la nourriture de l'esprit après celle du corps. Bon fils, bon époux et bon père, est un témoignage
qu'on peut porter o priori de tous les Yerdiers du monde et inscrire sur leur tombe. J'ignore à propos de quoi BuO'on s'est avisé d'attribuer au pauvre volatile, la triste habitude d'enfouir. Je dois faire ici, à proposde cette espèce jaune, une remanjue très-intéressaute et qui s'appliquera à toutes les espèces du groupe que nous venons d'aborder et qui est le groupe des illustres soprani, de ces grands artistes si habiles à façonner les étoffes précieuses en barcelonnettes miriliciues et à marier les sons en d'éloquents épithalames. On sait que le Serin jaune est un produit de l'art, c'est-à-dire un produit de l'industrie humaine, et que la couleur jaune jonquille est la note du familisme pur. Il est donc visible (|ue le moule obtenu par l'homme est l'emblème le plus pur de l'amour maternel, ce qui se traduit en analogie passionnelle par cette j)hrase : « Le Serin est l'emblème de l'enfant gâté, w La couronne de plume que portent les jeunes Canaris est, en effet, un signe de royauté qui ne permet pas qu'on se méprenne sur la dominante passionnelle de l'espèce ; c'est comme si la nature avait écrit sur le front du petit oiseau la formule du ton du mode hypomineur : le supérieur excuse aveuglément l'inférieur. Alors, il résulte de cette attribution du titre supérieur de paternisme au Serin de Canarie que toutes les espèces qui sont en allinité morale avec lui , c'està-dire que toutes les espèces qui se marient avec la Serine, sont titrées en même dominante. Et cette remarque ne s'applique pas seulement aux trois espèces indigènes auxquelles je faisais allusion au début de cet alinéa , Tarin , Chardonneret, Linot, mais encore à cette foule immense de petits Granivores des autres parties du monde (pii peuplent déjà les volières des riches amateurs, et grâce aux efforts de quehpies-uns d'entre eux ne tar-t deront pas à s'acclimater sous notre ciel. Ainsi voilà cette série innombrable des Gros-becs, des Loxias, des Fringilles, (jue la science empirique avait proclamée indisciplinable, parfaitement classée, ralliée et différenciée d'un seul trait!
Li: Tarin. Charmant petit oiseau de volière, à manteau jaune, illustré de placjucs noires, compagnon de cage habituel du Serin
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et du Chardonneret, espèces avec lesquelles on l'apparie avec une facilité extrême. Les métis qui naissent de la Serine et du Tarin sont féconds, vivent beaucoup plus longtemps que les autres et fournissent d'excellents musiciens. On en a vu qui fri-i saient le quart de siècle. Le Tarin qui niche communément dans certaines provinces du milieu de la France, et notamment dans^ les contrées riveraines de la Saône, ne se montre que fort rare-» ment ailleurs dans la belle saison. En revanche on le rencontre partout , à dater de la mi-octobre jusqu'au premier décembre. C'est l'époque où la venue du froid le chasse du Nord, sa patrie, et le force à prendre ses quartiers d'hiver dans les pays voisins de la Méditerranée, il repasse au printemps, mais ne suit pas la même route, car on n'en revoit pas au mois de mars la vinglièniQ partie du nombre qu'on avait compté en novembre. Ses perégri-r nations, du reste, embrassent une grande partie de l'hémisphère boréal de l'ancien continent, et même je suis très-porté à considérer comme de véritables Tarins les petits oiseaux jaunes et noirs (]ui sont inscrits dans les vitrines du Muséum d'histoire naturelle de Paris sous le nom de Chardonnerets de l'Amérique du Nord. Les Tarins voyagent le matin par petites troupes de douze à quinze individus, qui s'annoncent de très-loin par leur silllet d'appel, note perçante quoique llùtée et douce et semblable à celle du Bouvreuil. Leur vol est rapide et incertain comme celui des Linots avec lesquels ils ont de grandes similitudes d'allures. 11 arrive très-souvent qu'en cette saison des brumes on les entend passer au-dessus de sa tète sans les apercevoir. Les Tarins s'abattent d'habitude sur la cime des aulnes où ils se tiennent tout le reste du jour. Les semences de l'aulne, renfermées entre des écailles comme celles des arbres verts , sont , en effet, la principale nourriture de ces petits oiseaux qui sont obligés de se pendre à l'extrémité des rameaux pour visiter les fruits sous toutes leurs faces. On les voit aussi , mais bien plus rarement, se jeter sur les massifs de chardons et de bardanes. Ils ne cessent de caqueter et de voleter joyeusement d'une tige à l'autre pendant la durée du repas, puis à un coup de silllet donné par le chef dp la bande, tous prennent leur volée et font une pointe rapide dans
l'espace pour revenir la moitié du temps à leur point de départ. Si pendant qu'une compagnie est en train de déj)Ouiller un arbre, une autre se fait entendre dans l'air, elle est aussitôt conviée par une acclamation unanime et énergique à venir prendre sa part de la Iwnne aubaine oiïertc par le sort, et elle répond sans se l'aire prier à l'invitation fraternelle. Cette facilité extrême à accepter les invitations cà déjeuner qui distingue le Tarin voyageur, comme tous les Granivores du reste, ne pouvait manquer d'être exploitée d'une façon cruclh par l'homme. Elle est cause que l'appelant fait tomber chaque automne des milliers de Tarins dans les lilets de l'oiseleur. Heureusement que les pauvres petites bêtes sont si jolies à voir et à entendre, et font si triste mine à la broche ou à la casserole , que l'idée ne vient jamais à l'oiseleur de leur ôter la vie. Ajoutons que la bonne humeur avec laquelle les captifs semblent accepter leur position nouvelle et qui leur permet de se mettre à table une heure après leur entrée en cellule, ne laisse pas que de contribuer quelque peu à alléger le remords des bourreaux.
Règle générale : tous les oiseaux qui vivent sur les grands arbres, de semences dures et coriaces, font de piètres rôtis. Le Coq de bruyère, lui-même, quand il a trop abusé des liges de sapin , prend un goût de résine qui détruit tous ses charmes.
Le nid du Tarin est encore un progrès sur celui du Verdier ; la mousse en est absente, le matelas de crin et le sonunier de menues racines sont d'un tissu plus lin et plus serré, et j'ai cru y voir figurer un élément nouveau , la laine ou le duvet. Ce nid est caché avec un soin extrême dans le redan de l'enfourchure d'une grosse branche d'arbre vert et si bien dissimulé aux regards qu'il est à peu près impossible de le découvrir d'en dessous.
Lii Ventiron. Espèce presque exclusive aux provinces du Midi riveraines du Rhône; ambiguë entre le Tarin et le Serin de cage. La tendance au jaune absolu continue à se dessiner d'une faron formelle ; le sommet de la tête encore noir chez le Tarin passe au jaune chez le Vcnturon , ainsi que la poitrine et toutes
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les parties inférieures du corps , y compris le croupion. La teinte de labdonien et celle du croupion sont un peu plus paies, mais l'envahissement de la nuance citron est notable. Le manteau reste vert, les ailes à peu près noires, ourlées de lisérés jaunâtres avec un rayon de miroir de pareille couleur. Du reste, même innocence de mœurs et même régime que le Taiin. Le Yenturon vit un peu moins exclusivement de semences d'arbres que ce dernier, et mêle plus volontiers à cette nourriture les menues graines des plantes herbacées. Gazouillement gracieux et intarissable. Les habitants du Midi appellent cet oiseau d'un nom barbare qui veut dire violonneux , pour l'habitude qu'il a de pincer sa chanterelle. Il niche de préférence sur les arbres verts; son nid est une œuvre d'architecture merveilleuse à la construction de laquelle il emploie les matières les plus riches et les plus délicates , la laine, le crin , le duvet. Aucune couche n'est trop douce pour les enfants gâtés. La femelle y pond ses cinq œufs et continue après avoir pondu à parer sa demeure, pour charmer les longues heures de l'incubation , pendant lesquelles le mâle la quitte à peine d'une seconde pour lui aller chercher sa pâture. Le Yenturon est avec le Cini le moule de la série qui se marie le plus facilement avec la Serine. Originaire des pays méridionaux comme elle, et brûlé d'autant de feux, il n'a pas contre ces mariages de la main gauche les mêmes scrupules de conscience que les espèces du Nord, froides et morigénées, et il n'attend pas comme le Bouvreuil et le Tarin, que la Serine abjure la pudeur de son sexe pour lui faire des avances.
Le Serin de Canarie. Pur produit de l'art, c'est-à-dire de la création humaine ; moule inconnu dans la nature vivante et fort improprement nommé Serin de Canarie , puisque le Serin de cette ile n'est pas jaune des pieds à la tète et ressemble beaucoup plus au Serin de Provence qu'au Serin de Hollande.
Pur produit de l'art , cela revient à dire , produit qui ne tarderait pas à dégénérer si on l'abandonnait à lui-même comme le blé , comme la pèche de Montreujl , comme le chien d'arrêt , ou
encore , que si par hasard tous les Serins appropriés par l'homme et élevés aujourd'hui dans sa demeure, s'échappaient de leur cage à la même heure, l'espèce aurait disparu de la surface du globe avant un demi-siècle. Par conséquent , j'aurais pu me dispenser de classer le Serin dit de Canarie parmi les oiseaux de France et le reléguer dans la catégorie des variétés dont je n'écris pas l'histoire. Mais l'espoir de tirer un parti avantageux de son introduction dans la série , pour le classement des espèces voisines , a ét'i le motif qui m'a fait renoncer pour cette fois ù ma pratique habituelle.
On dit donc qu'un navire qui venait des iles Canaries à destination de Livourue avec un fort chargement de Serins, fit naufrage sur les côtes de l'île d'Elbe, en l'an 1 500 et tant, et que ces oiseaux s'étant échappés de leur prison, gagnèrent heureusement la terre, et trouvant le pays à leur convenance , s'y établirent et y multiplièrent promptement. On ajoute que l'affabilité des nouveaux débarqués , la grâce de leurs manières , la suavité de leur chant , et surtout leur aptitude précieuse à apprendre facilement tous les airs , leur acquirent en peu de temps une célébrité européenne. Si bien que l'engouement de tous les riches oisifs des cités pour cette provenance enchanteresse des îles Fortunées serait devenu si puissant et si universel, que le prix d'une paire de Serins de l'île d'Elbe aurait rapidement atteint des chiffres fabuleux, à la portée des seules bourses hollandaises. Et alors l'industrie de l'élève de l'espèce se serait localisée dans les Provinces Unies, à côté de l'industrie des tulipes et des jacinthes. Acceptons cette donnée telle quelle , étant plus facile d'y croire, comme on dit, que d'y aller voir.
Le fait est que s'il est un peuple qui ait à réclamer une plus large part que tout autre dans la création du Serin jaune , c'est le peuple hollandais. Aujourd'hui même encore , les plus belles variétés de l'espèce , les plus grandes, les plus sveltes, les meilleures chanteuses, les plus vives en couleurs sont dites de Nol~ lande , et je ne vois aucune raison de ne pas considérer cette glorieuse attribution d'origine , comme une sanction légitime de la reconnaissance publique. N'oublions pas de mentionner cepen-
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dant que beaucoup d'autres contrées européennes réclament à juste titre l'honneur d'avoir contribué à l'illustration de l'espèce en développant ses talents. C'est ainsi que les Canaris de la ville d'Insprucli, capitale du Tyrol, mère-patrie du talaïtou, ont joui longtemps sur tous les marchés de l'Europe d'une faveur méritée ; faveur qui provenait de ce que la plupart d'entre eux tiraient leur origine d'un ancêtre fameux qui chantait le rossignol. C'est ainsi encore que les Canaris d'Angleterre se sont fait une brillante réputation mélodique à chanter lafarlouse. Il m'est dur d'avouer que j'ignore complètement encore l'illustration spéciale des Canaris de France. J'en sais bien des centaines qui chantent l'hirondelle , mais l'article n'a qu'un prix fort médiocre aux yeux des amateurs.
Toute l'histoire du Serin des Canaries , du Serin d'avant la conquête, tient largement dans les trois faits. qui suivent et dont deux sont déjà connus :
Il aspire ay jaune absolu ; les petits portent la couronne. Les pères ont un grand bonheur à jouer à l'enfant, c'est-à-dire à se fourrer dans le nid , à côte de leur progéniture, puis à ouvrir le bec et à battre des ailes pour se faire donner la becquée.
Il est possible que des pères civilisés, que des hommes modérément titrés en paternisme et en intelligence aient besoin qu'on leur explique la signification de ces faits ; mais j'ose affirmer qu'il n'est pas une jeune mère à la hauteur de la mission sacrée que ce titre lui confère, qui ne tire facilement et à première vue la morale de l'histoire. Et, en effet, la tendresse immodérée des Canaris pour leurs nourrissons iTe veut dire autre chose, sinon, qu'on ne saurait trop gâter et câliner l'enfant, le bourrer de trop de sucreries, le manger de trop de caresses , etc., principes de sagesse éternelle que Dieu a gravés de tout temps dans le cœur des vraies femmes. Or , il était difficile que celles-ci n'entendissent pas sur-le-champ un langage aussi clair, et qu'après l'avoir compris elles n entourassent pas de leurs sympathies légitimes les charmantes créatures qui étaient en communauté d'opinions politiques avec elles... Maintenant soyez bien sûrs que si l'alliance contractée entre la femme et le Serin a été si complète, que ce-
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lui-ci pour vivre auprès de sa protectrice a fait abandon absolu de sa liberté, cet acte d'abnégation étrange cache un secret dessein de Dieu, qui a voulu que le spectacle du ménage heureux de l'oiseau qui symbolise l'amour maternel élevé à la septième puissance, fût sans cesse sous les yeux de l'homme pour lui apprendre à chaque heure du jour les devoirs du père envers l'enfant. Les Harmoniens , qui pratiquent le dognje de la Suprématie enfantine, attribuent justement la méchanceté des (Civilisés à ce qu'on les fustige trop dans le jeune âge où la chair est si tendre et où l'instinct de la justice native se révolte si facilement contre l'iniquité du châtiment et l'abus de la force.
Tel père, tel lils; les Canaris qui n'ont reçu de leurs auteurs que des preuves d'affection quand ils étaient petits, sont tout naturellement portés à faire à leur progéniture ce qui leur a été fait, et l'idée de se conduire autrement ne leur est jamais venue que dans des cas exceptionnels, dits d'aliénation mentale, qui peuvent'-déshonorer quelques individus , mais n' atteignent pas l'espèce. On n'a peut-être pas d'exemple qu'il ait existé un commerce d'amitié entre des Canaris et l'une de ces mégères atroces , hontes de l'humanité , qui font périr à petit feu leurs malheureux enfants qui n'avaient pas demandé à naître.
Il est bien vrai que toute l'histoire analogique et philosophique du Serin de Cauarie peut tenir en trois lignes; mais cette vérité-là n'empêche pas qu'il ne reste pour les détails un volume plein d'intérêt à écrire sur cette espèce amie de l'homme et consolatrice entre toutes ; car aucun autre petit oiseau à gosier de cristal n'occupe une aussi large place dans les affections de la jeune prolétaire, n'égaie de ses chansons joyeuses plus de taudis maussades , ne préserve tous les jours plus de pauvres anges déchus de la tentation du réchaud. Je regrette bien vivement pour mon compte que le manque d'espace m'interdise de me laisser aller aux élans de ma sensibilité et de ma gratitude envers ce doux charmeur du travail et de la misère, désireux que je serais de le venger des coupables dédains de la jeune fille du monde, qui n'a pas honte de préférer les criailleries odieuses du perroquet vert faux, ignoble emblème du légiste retors, aux notes
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vives et perlées , aux fugues enthousiastes du Canari jonquille, emblème gracieux de la plus sainte des passions féminines. Pauvre société , hélas , que celle qui aime à se mirer dans les emblèmes de pertidie et de cupidité ! Pauvre société que celle où l'artiste de talent végète au fond des bouges, pendant que le hâbleur subtil sans foi, ni loi , ni style, habite les palais !
Il était encore dans mes vœux de ne pas clore cet essai si court sur les mœurs et coutumes du Serin de Canarie avant d'avoir fait ressortir les avantages immenses du système d'éducation publique en vogue chez l'espèce, système que les Harmoniens lui ont pris et dont ils ont tiré des résultats merveilleux ; système dont l'adoption toute seule sullirait peut-être aujourd'hui à sauver le vieux monde, mais dont il m'est totalement impossible de donner les détails.
Institution d'une double Grande-Maîtrise de l'enseignement public, l'une Féminine, l'autre Masculine. Celle-là modulant en mineur et régissant souverainement la sphère de Yéducation proprement dite, de l'éducation plnjiiiqHe et morale de là première enfance; la sphère du sentiment, du juste, du gracieux, du tendre ; la sphère de l'éducation attrayante où s'apprennent les secrets de la parole élégante et facile avec ceux de la faisanderie, de la confiserie et de l'art d'élever les lapins et les roses, etc., où l'enfant en un mot est guidé vers le bon par la route du beau... Celle-ci modulant en majeur et embrassant la vaste et sérieuse doctrine de l'éducation intellectuelle, de l'enseignement secondaire et professionnel , poussant au beau par la route de Vutile. On comprend tout ce que doit faire perdre d'intérêt à un sujet de cette nature l'insuffisance d'un pareil exposé , mais on sent aussi la nécessité qui force l'analogiste de s'imposer certaines bornes en de trop riches matières. Et assurément que ce n'était pas pour demander au Serin de Canarie un modèle de constitution de l'instruction publique que je l'avais tiré de son île et classé, malgré lui, parmi les Granivores de France.
Le Serin de Canarie est le plus habile, le plus intelligent et le plus infatigable de tous les chanteurs à gros bec. Il est, à ce titre , le coryphée et le pivot de la grande série naturelle musi-
cale du Soprano. Il est en outre le prototype du groupe des Dégorgeurs dont nous sommes occupés à distribuer les genres. Or, tous ceux qui ont tenu en main le compas sériaire savent combien il est difficile d'opérer le calcul des distances hiérarchiques, quand on ne connaît pas la place du pivot et quelle lacune immense l'absence de ce numéro 1 laisse dans la série. Telle était précisément la situation où se trouvaient nos espèces de France, et c'est pour parer à ses périls que j'ai appelé l'intervention du moule glorieux. En le plaçant où je l'ai mis, je fais voir que le classement des espèces du groupe a été établi d'après l'ordre des afiinités morales et physiques de chacune d'elles pour le type pivotai. Ainsi de la séquence des trois oiseaux jaunes qui précèdent , le Verdier, le Tarin et le Yenturon, lesquels vont se rapprochant de plus en plus de l'idéal jonquille. A partir de là , marche analogue, mais en sens inverse, et le premier moule de l'aileron descendant , le Cini , presque complètement semblable au dernier de l'aileron ascendant, le Yentiiron.
J'ai mentionné dans une note antérieure , page 1 7 de ce volume, ce fait intéressant que la femelle du Serin de Canarie chantait quand elle voulait et quand elle n'avait rien de mieux à faire. Tout porte à croire que ce don du chant a été accordé par privilège exclusif et spécial à toutes les femelles du groupe.
Le Cini. Serin de Provence. Front, poitrine, croupion jaune serin , ventre paille , manteau brun verdàtre , émaillé de taches noires, bec bombé, queue fourchue, natif du midi de la France, commun aux deux versants des Alpes ; habitant des rives ombragées , des ruisseaux et des fleuves ; amateur de mouron , de séneçon et des menues graines ; nid charmant , chant délicieux. Celui-ci est le plus proche parent du Serin de Canarie. Mêmes mœurs innocentes, môme gentillesse , même grâce, même esprit de charité sociale que toutes les espèces voisines; même facilité à donner dans tous les pièges à la voix de l'appelant. Sédentaire dans quelques localités privilégiées du Languedoc et de la Provence. Kmigre par delà les monts, à la venue des froids.
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Le Cini . le Yenturnn et le Serin libre , sont des espèces si voisines l'une de l'autre qu'on les a souvent confondues. Cependant la diflercncc de la forme du bec est assez grande entre les trois pour prévenir les méprises.
Lb Chardonneret. Le plus vif, le plus joli, le mieux paré et \ti plus coqflet de tous les oiseaux de France , le plus industrieux aussi et le plus intelligent. Le Chardonneret est comme l'Alouetle et le Rouge-gorge une de ces espèces précieuses sur lesquelles il faudrait se taire ou écrire un volume, .le ne puis ni l'un ni l'autre, bêlas ! Mais ce n'est ni la bonne volonté ni les pièces qui me manquent pour faire le gros livre.
Les(îrecs, plus heureux que nous dans la distribution des noms de botes, appelaient le Chardonneret Xncanthide. Rome adopta ce nom et Virgile l'a chanté. C'est la même expression que celle de Chardonneret, à la poésie près du vocable. On sait, en elTet, que l'acanthe qui a fourni le modèle du chapiteau corinthien est une variété de chardon voisine de l'artichaut , plante toute neuve. Les Allemands, moins poètes que les Grecs, mais plus dociles <luelquefois aux indications de la nature, ont aussi rer:contré mieux que nous. Ils appellent le Chardonneret Stiylifz par harmonie imitative. C'est le plus rationnel et le plus joli de ses noms.
Le changement de costume du Chardonneret qui déserte décidément le jaune et adopte pour parure de chef le turban écarlate , annonce la tendance à s'éloigner du type pivotai. Le Chardonneret se tient à la même distance de la Serine au delà que le Tarin en deçà. Il fait avec elle bon ménage, mais à la condition néanmoins que la princesse étrangère commence par l'encourager à oser. Il est essentiellement granivore et ne doit se passer la fantaisie de l'insecte que comme le Jaseur, au dessert.
Le ramage éclatant du Chardonneret se rapporte à son plumage; sa grâce, sa gentillesse, son babil amusant en ont fait de tout temps les délices de l'enfance et la consolation des recluses. C'est le plus charmant des captifs, et après le Rougegorge, l'oiseau chanteur le plus faipilier et le plus ami de l'homme.
112 OUNiTHOLOGlt: PASSIONNELLE.
Pour un peu de caresses, quelques marques d'intérêt, quelques douces paroles, on lui fait ciicrir sa prison; ii s'attache à son maître et surtout à sa maîtresse. L'esclavage à deux lui plaît plus que la liberté seule. Je connais à Paris une dizaine d'établissements de coiiïeurs où voltigent librement parmi les faux toupets et les flacons de Portugal des Chardonnerets privés , prisonniers sur parole, et à qui l'idée ne vient jamais de prendre la clef des champs.
Plus iieureux que beaucoup de ses semblables, le Chardonneret sait sa beauté et la soigne. 11 se mire dans sa glace et se regarde faire , il s'écoute chanter. Dans les parterres qui sont ses demeures favorites et où il aime à nicher parmi les lilas et les roses, il pose en guise de fleur à la cime des jeunes pousses des pommiers qu'il courbe de sa pression légère et il s'y balance avec grâce pour étaler aux regards la dorure de ses ailes.
Il y eut sous le dernier régne, dans une petite ville de l'Oise , distante de 12 lieues de Paris, un Chardonneret dont l'intelligence dépassa la commune mesure et qui jouit très-longtemps dans son pays natal d'une popularité méritée. Il appartenait à un entrepreneur de messageries qui faisait deux fois par semaine le voyage de la capitale , et s'était habitué peu à peu à accompagner son maître en ses expéditions. Dans le principe, il se bornait à voltiger au devant de Ja voiture et à se reposer de temps en temps sur la bâche de l'impériale où siégeait le patron et d'où il s'échappait à l'occasion pour causer et batifoler avec les oiseaux de son espèce qu'il rencontrait sur la route. Mais il se fatigua bientôt de la lenteur du véhicule à quatre roues, et peu à peu il s'accoutuma à prendre les grands devants ; k la fin il allait tout d'une traite annoncer la prochaine arrivée de son maître à l'hôtel de la grande ville, où il l'attendait tranquillement au coin du feu quand le temps était à l'orage et d'où il repartait pour voler à sa rencontre quand l'air était serein. C'était à chaque fois qu'on se séparait et qu'on se retrouvait une elTusion intarissable de caresses et de félicitations mutuelles, comme s'il y avait des siècles qu'on ne s'était parlé. Ce charmant commerce d'amitié dura plusieurs années pendant les-
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quelles tout citoyen de la ville en question eut chaque jour sous les yeux la démonstration convaincante de cette vérité philosophique par nous si souvent formulée : que toutes les bonnes bêtes ont été créées pour aimer et pour servir l'homme et que l'ambition secrète des plus intelligentes est de se rallier à lui. Un accident dont on n'a jamais su positivement les détails mit fin k l'union édifiante de l'oiseau et de l'homme. Un enfant sans pitié abusa-t-il de l'innocence de la douce créature pour mettre la main dessus et lui tordre le cou? Mourut-elle sous la grilTe d'un émerillon alTamé pendant quelle portait un message? L'estomac d'un matou perfide lui servit-il de tombe? Personne ne peut le dire, car personne ne fut là pour constater le crime. L'une des trois versions était la plus probable, mais l'imagination du peuple, amie du merveilleux , ne voulut pas accepter cette catastrophe commune, si éloignée de tous les principes de la légende ; et elle trouva plus naturel d'admettre que Sa Majesté le Roi des Français, voyageant un jour vers Compiègne et ayant entendu raconter en termes enthousiastes les prodiges de sagacité de l'humble volatile , fut soudainement atteinte d'un désir si violent de posséder l'oiseau phénoménal , qu'elle en fit oITrir des sommes folles, auquel prix son maître le céda.
L'histoire du Chardonneret est pleine de traits d'attachement de ce genre, et son iiïtelligence va de pair avec la noblesse de son cœur. Tout le monde sait l'innocence et l'honnêteté de ses mœurs à l'état libre ; le dévouement absolu du mâle à la femelle, l'amour de la famille qui caractérise l'espèce, la grâce et la gaieté de son langage , sont aient prodigieux d'architecte , et cependant l'étude du Chardonneret captif est plus intéressante encore que celle du Chardonneret libre.
Un Chardonneret captif s'étant aperçu qu'un méchant fragment d'échaudé, inattaquable pour cause de dureté et de vieillesse, s'était amélioré par suite de son exposition à une longue pluie, prit, à dater de cette expérience, l'habitude de faire tremper dans l'eau les aliments qu'on lui offrait.
Le besoin le plus vif du Chardonneret est d'échanger sa pensée avec ses semblables ; le régime cellulaire le tue, et quand il y
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est condamné, on voit bientôt sa gaieté disparaître et le marasme de la solitude le prendre pour le conduire aux portes du tombeau. Or quelquefois on le guérit de ces accès d'humeur noire eu trompant sa passion par un innocent subterfuge, en lui faisant cadçau d'un miroir qui rellète ses traits. La pauvre petite béte, en voyant manger son image, se persuade facilement qu'elle dîne en société , et il ne lui eu faut pas davantage pour lui redonner le goût de vivre.
L'intelligence du Chardonneret se lit dans sa physionomie éveillée, spirituelle, qu'encadre d'une façon si heureuse et si caractéristique sa couronne d'ardent écarlate, symbole de noble ambition. Sou joli bec d'ivoire plus gracieux et plus elïilé qu'aucun de ceux des espèces voisines semble bien l'instrument taillé pour créer des chefs-d'œuvre. La sveltesse féminine de ses formes lui confère le cachet d'élégance suprême. Il porte d'or en miroir sur les ailes, en signe de l'énergie de ses attaches pour lesdoctrines du plus pur familisme. Les deux plaques roux cendré qui décorent sa poitrine sont l'Ordre du Travail et celui de la Pauvreté.
C'est, en effet, un travailleur de premier ordre que le Chardonneret , un artiste qui, comme chanteur, ne reconnaît dans toute la série du Soprano qu'un rival et qu'un maître, le Serin de Hollande, et , comme constructeur , peut disputer hardiment le premier prix d'architecture aérienne aux plus célèbres maîtres du genre volatile. Loriot, Grive, Pinson, Rémiz et Mésange à longue queue. Son nid qu'il construit de duvet végétal , de crin, de laine et de mousse, est plus mignon, plus joli, plus petit et plus délicatement ouvre que celui du Pinson lui-même, qui sous d'autres rapports peut lui être supérieur. Il le fait en trois jours et sait tirer parti pour sa construction de toutes les substances soyeuses et cotonneuses qu'offrent le règne végétal et le règne j^nimal. Aussi n'est-il pas rare de voir des Chardonnerets défaire leur bâtisse de fond en comble, lorsqu'ils viennent à trouver au milieu de leur besogne des niatériaux plus précieux que ceux qu'ils avaient employés dans le principe. C'est ainsi qu'on a vu une paire de Chardonnerets changer de matelas trois fois dans
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l'espace de trois jours , au gré du propriétaire d'un jardin où ils avaient établi leur domicile. Le premier jour on leur oO'rit de la laine; ils s'empressèrent de composer leur matelas de cette étoflCe. Le second jour on mit à leur portée de la ouate de caton; ils jetèrent dehors la laine et la reniplacèrent |)ar la substance végétale. Le troisième jour on leur proposa du lin duvet qu'ibî acceptèrent encore; mais ils s'en tinrent là (inalement, s'apercevant que leur bâtisse commençait à prendre des dijnensions exagérées par suite de ces remaniements. Je me suis assuré par des expériences personnelles que les Chardonnerets en quête de matériaux de construction acceptaient le poil de lapin avec non moins de reconnaissance que le coton. J'ai su une l'ois dans le même jardin potager onze nids de Chardonnerets dont tous les matelas étaient faits de ces houppes soyeuses qui ornementent les graines de salsilis. Or retenons bien ces détails, si caractéristiques de la dominante de l'oiseau.
Le Chardonneret unit donc aux grâces de la figure tous les agréments de l'esprit, toutes les facultés de l'intelligence, plus une foule de vertus du cœur.
C'est que le Chardonneret est l'emblème d'un ambitieux du plus haut titre, d'un artiste éminent , adorateur passionné du beau comme du bon, désireux de parvenir, de briller, d'éclipser les autres, disant bien , faisant mieux encore, mais avant tout honnête et ne voulant devoir qu'à son mérite seul sa fortune et sa gloire.
Le Chardonneret est né dans une humble condition , puisqu'il vit sur le chardon comme l'àne, emblème du porteur d'eau et ennemi du progrès. Il symbolise l'enfant du peuple, tilsde ses œuvres , qui s'élève très-haut dans l'estime de la postérité par ses œuvres immortelles, mais qui personnellement et de son vivant ne doit recueillir que des privations et des tribulations de tout genre. Si veut la loi des sociétés limbiques qui condamne les Prométhéc, les Galilée, les Salomon de Caus à expier dans les supplices et dans les cachots les torts de leur génie. Le Chardonneret n'a jamais que les os et la peau. C'est l'espèce que le froid et la faim moissonnent le plus rapidement dans nos ru-
IKi ORMTnOI.OGIE PASSIONNELLE.
des hivers. Or le Civilisé, jaloux de témoigner au Chardonneret l'estime qu'il fait de ses talents, a inventé pour lui la peine des galères, châtiment odieux par son injustice et par sa barbarie, mais plus cruel encore au moral qu'au physique pour le noble travailleur qu'il ravale au rang de porteur d'eau, symbolisé par l'Ane.
Heureusement que le Chardonneret a été doué par la nature d'une résignation à toute épreuve et armé de la patience qui est la moitié du génie. Cet éternel besoin de corriger, de refaire et de perfectionner son œuvre qui tourmente le Chardonneret en travail de bâtisse a torturé aussi tous les grands découvreurs. « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage, » dit Boileau qui a raison de faire du travail patient de la lime la condition première des œuvres immortelles; mais le Chardonneret avait formulé ce précepte quarante siècles avant qu'Horace ne l'eût dicté à Boileau. Newton, qui avait fini par découvrir la loi de l'attraction sidérale en y pensant souvent, avait suivi aussi sans le savoir les instructions de notre oiseau.
L'histoire dit que Thémistocle ne pouvait dormir des lauriers de Miltiade. 11 y a beaucoup de Thémistocle dans le Chardonneret, qui ne peut non plus fermer l'œil si quelqu'un de ses compa-^ gnons de volière sommeille plus haut que lui. C'est un travers d'esprit peut-être, mais l'ambitieux ne saurait se résigner à être confondu dans la foule. II n'est à son aise pour chanter qu'à la plus haute cime de l'arbre ou de l'arbuste ; il a à toute force besoin qu'on le regarde, même quand il travaille à son nid.
Ce besoin de s'élever au-dessus de la masse qui tyrannise le Chardonneret explique les déboires dont sa carrière est semée. Le peuple en général n'aime pas à reconnaître la supériorité de ceux qui sont nés dans son sein. Le menu peuple de la volière murmure donc tout bas contre les prétentions du Chardonneret à occuper la première place ; les Serins de Canarie , les Tarins , les Linottes essaient même de la lui disputer; mais il triomphe sans peine de ces ligues innocentes. La fréquence de ces démêlés sullit néanmoins pour lui donner dans le monde le renom de mauvais coucheur. Tout autre est l'issue dti combat quand la
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Mesauge s'en mêle, il est plus facile au Chardonneret d'avoir raison de cent Linottes que d'une seule Charbonnière.
Il faut dire que cette Charbonnière est une intrigante de la pire espèce , avide d'autorité et de richesses , et à qui tous les moyens sont bous pour parvenir. C'est l'ennemie intime, l'antipathique naturelle, la bète noire du Chardonneret, à qui elle rend haine pour mépris, guerre pour guerre ; et l'on se détesterait cordialement à moins. Le Chardonneret est, comme j'ai dit, fils de ses œuvres ; la Mésange , au contraire , mange la cervelle aux petits oiseaux plus faibles qu'elle, et vit par conséquent de la pensée des autres. Le Chardonneret définit le droit de propriété, celui de jouir du fruit de son travail ;\di Mésange le droit de jouir du fruit du travail d' autrui. On sent qu'il n'y a ni trêve ni arrangement possible entre des champions de doctrines aussi opposées; mais jusqu'à présent, il faut le dire, la stupide sentence du sort a été pour la Mésange, l'aiïreuse petite cannibale qui enfouit comme le Corbeau , qui adore le suif comme un barbare, qui porte des griffettes comme un oiseau de proie, qui siffle comme la vipère, emblème de calomnie.
Les prétentions de la Mésange à occuper le rang suprême sont aussi ridicules que celles du Chardonneret légitimes; mais comme elle est mieux armée et comme elle ne se fait pas scrupule d'abuser de la supériorité de ses moyens d'attaque, il arrive que neuf fois sur dix le succès couronne ses manœuvres. Quand le cas exceptionnel se présen'e , quand il arrive par ha^^ard qu'elle ne peut débusquer l'ennemi de sa haute position , la méchante petite bète, féconde en artifices, a recours à un subterfuge ingénieux pour prendre le dessus. Elle grimpe au plafond de l'établissement où le Chardonneret ne peut la suivre, s'y cramponne fortement de ses grilTes crochues , se pend la tête en bas et dort dans cette attitude, narguant ainsi de ce poste suprême et jusqu'en sa défaite son vainqueur stupéfié. Audacieuse et rampante et l'on parvient à tout.
Que d'emplois supérieurs aussi et de grades et de fauteuils d'Institut usurpés par l'intrigue et volés au talent dans le monde des hommes ! Et que d'apologues à écrire sur ce texte inédit de
H8 ORMTHOLC ME PASSlONiNELLE.
Fantipathie invincible du Chai "onneret pour la grosse Mésange!
J'engage toutes les personnes lui me lisent, et qui aiment le^ jolis oiseaux et veulent leur bonhvur, à éloigner de leurs Chardonnerets les Mésanges charbonnières, vases d'ifhpureté et calices d'amertume. Si les Chardonnerets eux-mêmes se montrent trop difficiles à vivre, qu'on les isole invisiblementdans leur cage, au milieu de la volière, de manière à conserver tous les charmes de leur société , tout en se préservant des écarts de leur dominante.
L'amour des chardonnerets dure autant que leur vie. On en a \a prendre le deuil à la suite d'une grosse peine de cœur et S3 retirer du monde, à linstar de l'empereur Charles-Quint, qui, dégoûté de l'ambition et de la vaine grandeur, abdiqua le sceptre, pour s'ensevelir tout vivant dans le monastère de Saint-Just et y fabriquer des horloges. L'histoire dit que le regret de sa détermination prit quelquefois le monarque. Ainsi le Chardonneret qui a déposé sa couronne écarlate, signe dé royauté, pour coiffer le voile noir, signe de renoncement et de deuil . revient quelquefois aussi sur la résolution que lui a dictée le désespoir et rentre en ses insignes.
Malgré tant de dons naturels, malgré tant de moyens de plaire, le Chardonneret n'arrive qu'en second dans les aiïections de l'analogiste. Il cède le pas au Rouge-gorge, emblème touchant du martyr de la foi sociale . et la plus noble, la plus dévouée et la plus héroïque de toutes les créatures ailées.
Le Chardonneret porte haut et s'admire dans son chant et dans sa beauté; il est bien le phénix des hùtes de nos jardins, mais il n'a pas comme le Rouge-gorge le front ceint d'une auréole orangée qui lui descend sur la poitrine et couvre toute la région du cœur d'un vaillant plastron d'enthousiasme. 11 n'accourt pas au bruit de la cognée pour assister le pauvre bûcheron dans son travail ingrat: il n'accompagne pas le voyageur égaré dans les sentiers de la forêt solitaire. L'hiver, il ne vient pas comme lé Rouge-gorge demander place au foyer de l'humble cabane; il ne proteste pas par ses douces chansons contre la rigueur du deuil universel. Il n'a pas non plus suivi le Christ au calvaire et
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détaché une épine de la couronne du Rédempteur; et les génies bienfaisants des campagnes ne lui confient pas leurs messages. Je demande qu'on supprime la peine des galères pour le Chardonneret par un simple amendement à la loi qui protège les hètes , la meilleure loi que nos législateurs nous aient faite depuis un demi-siècle , la seule du moins que j'eusse été heureux et iie^" d'entendre appeler par mon nom.
Le Linot. Linotte de vigne, Linotte rouge, grande Linotte, (iyntel de Strasbourg, etc. Toutes ces espèces-là sont la même , et le nom sous lequel on les déguise ne leur convient pas plus au masculin qu'au féminin. Llnot , pour dire l'oiseau du lin , comme on dit Chardonneret en français, Cardiœlis en latin et Acanthis en grec, pour dire l'oiseau du chardon.
Or, les savants qui avaient à baptiser cette espèce en latin l'ont nommée d'abord Linota , et puis Cannabina (c'est-à-dire mangeuse de chènevis), et ils ont obtenu de la sorte la mangeuse de graines de lin , qui vit de la grai/ie de chanvre. Après quoi ils ont naturellement appliqué le dénominateur />//iar/a équivalent de linot au Sizerin ou Cabaret, uno espèce voisine qui se nourrit particulièrement des semences et des bourgeons de Xaidne. On n'a pas la main plus heureuse que ces braves gens-là. Je fais observer , du reste , à raison de ces deux noms français tirés de la nourriture favorite, que le premier convient mieux au Chardonneret que le second au Linot , attendu que celui-ci se passe parfaitement de la graine de lin pour vivre , tandis que celui-là a l'habitude de ne considérer comme habitables que les con-trées où le chardon, lléau de l'agriculture, étale avec orgueil sa végétation parasite. Pour mon compte j'ai vécu durant de longues années parmi de très-nombreuses républiques de Linots, dans un pays où j'en sa^ais au moins cinquante nids chaque prmtemps et où la culture du Un était presque totalement inconnue. J'ai même remarqué que ces petits oiseaux préféraient généralement à tous autres les cantons montueux où abondent les genévriers et les buissons d'épine noire. Et tout le monde sait que le genévrier et l'épine noire sont les parures naturelles des terres en
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friche, et (jue le lin se plaît exclusivement au contraire dans la plaine fertile , riche et bien cultivée. Â supposer donc qu'il y eût eu nécessité de baptiser l'oiseau d'un nom de plante, j'estime qu'on aurait pu mieux choisir la marraine qu'on n'a lait. Maiâ rien n'empêchait certainement de le nommer d'un nom de couleur et qui eût l'ait image , comme par exemple gorge-amaranthe , ou amaranthe tout court. Si l'élégance et la clarté de la nomenclature eussent gagné toutes deux à la chose , où eût été le mal ?
Le Linot s'éloigne à tire d'ailes du type pivotai de la série. 11 abjure la couleur jonquille et vise résolument à la rouge dont il se décore le poitrail et teint gracieusement sa calotte. Ce nouvel uniforme est l'accident le plus caractéristique de sa toilette ; tout le reste de son costume, à la réserve de quelques étroits sillages de couleur blanche à travers les rémiges et les couvertures, se fond dans cette nuance indécise et modeste que j'appelle l'humble livrée du travail et qui passe par toutes les nuances du terne, depuis le brun roux foncé des scapulaires du Moineau franc jusqu'au gris terreux et jaunâtre du manteau de l'Alouette. Le Linot se trouve placé à la même distance du Serin que le Verdier, et il est assez remarquable qu'il ait avec ce dernier de nombreux rapports d'habitudes, de régime et presque de voix, recherchant sa société dans les bons comme dans les mauvais jours.
Le Linot niche fréquemment sur les quenouilles des jardins attenant à l'habitation de l'homme et aussi dans les vignes; mais sa demeure de prédilection est le buisson fourré du genévrier et de l'épine, où il bâtit près de terre un nid plus confortable qu'élégant et dans lequel le matelas de crin est trop léger et celui de laine trop épais. Cette bâtisse est l'ouvrage de la femelle seule, mais le mâle lui tient une compagnie assidue pendant toute la durée des travaux et l'aide avec tant de zèle dans la mesure de ses petits moyens qu'il est juste de lui savoir gré de ses bonnes intentions.
Le Linot se nourrit de toutes les menues graines des champs, mais principalement de celles des plantes textiles et oléagineuses, lin, chanvre, cameline, etc. On lui reproche quelquefois
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aussi d'attaquer les bourgeons des arbres des forêts. Mais je suis sûr qu'en revanche le Linot fait bonne guerre aux insectes ennemis des vergers et que Dieu ne l'a pas poussé à nicher dans la vigne sans lui conlier en môme temps la mission de défendre la plante sainte contre les invasions de la Pyrale.
La confusion qui s'est laite dans les livres autour du nom de la Linotte provient de ce qu'on a pris quelques variétés accidentelles et locales de l'espèce pour des espèces réelles. Et comme la couleur de la robe de la Linotte n'était pas très-bon teint et qu'elle tendait fortement à passer à l'une des deux nuances génératrices du gris, l'occasion de l'erreur a dû se présenter fréquemment. C'est ainsi qu'on a eu d'abord une Linotte blanche et une Linotte à manteau sombre. On n'a pas donné un nom spécial à la première variété, parce qu'on a bien vite reconnu qu'elle n'était que fortuite, mais on a été moins réservé à l'égard de la seconde qui se reproduisait plus souvent et qui est devenue eu Alsace le Gyntel ou le Gentil de Strasbourg, une prétendue Linotte noire à pieds rouges. Il y a eu ensuite la confusion motivée parla différence de taille, où l'on a fait naturellement de l'espèce la mieux nourrie et Ja plus riche la Grande Linotte de vigne, et de la plus pauvre la Petite. Enfin on a été jusqu'à trouver des différences d'espèces dans les différences de langage, comme si chaque région n'imposait pas pour ainsi dire son idiome particulier et son accent à tous les indigènes, hommes ou bètes, comme si le plus ou moins d'élégance et de pureté de la diction n'était pas une chose qui se prend. Je n'ai besoin que de citer une seule observation pour faire sentir la puérilité de la distinction.
Il est de notoriété publique , et tous les marchands d'oiseaux chanteurs le savent parfaitement, si les savants l'ignorent, que ces espèces délicates et sensibles subissent irrésistiblement l'influence du milieu social où elles vivent, et qu'il y a pour chacune d'elles dix méthodes de chant comme chez nous , et qu'il en est absolument du Linot, du Pinson, du Rossignol, etc., comme de la prima donna , du ténor et des autres premiers sujets du chant qui se tiennent parfaitement et acquièrent tant qu'ils tra-
vaillent sur les théâtres des capitales, mais qui perdent promptement et se rouillent en province.
Or on peut être un Rossignol barbare, un rustre, un malappris sans cesser d'être un Rossignol, de même qu'on peut, à la rigueur,' naître à Saint-Flour sans perdre le glorieux titre de citoyen français.
En somme, je ne connais en dehors de la Linotte de vignes que deux autres oiseaux de France qui méritent ce nom, le Sizerin dont il sera question tout à l'heure, et encore une Linotte à gorge rousse et à croupion rose, dite par quelques auteurs Linotte de montagne, qui ne niche pas chez nous, mais dans les pays du Nord, d'où elle émigré en nos climats plus doux en même temps que le Pinson des Ârdennes.
La Linotte ne mue qu'une fois l'an, à l'automne, ce qui ne l'empêche pas de revêtir son costume de noces au printemps. C'est un charmant oiseau de volière, doux de mœurs , caressant , intelligent, docile, doué par la nature d'un organe enchanteur et susceptible de se perfectionner par l'étude. Il retient facilement les airs qu'on lui serine; il y en a qui sifflent, d'autres qui parlent. La Linotte vit très-bien et très-longtemps en cage, où elle ne tarde pas cependant à perdre ses brillantes couleurs; ce qui veut dire que sa place naturelle est bien dans l'intimité de l'homme, mais non dans une prison. Donnez à la Linotte au printemps ce dont elle a besoin pour bâtir , un peu de tranquillité l'été, un peu de grain l'hiver; assurez-lui un refuge contre la rigueur des longues nuits de janvier et de décembre, et elle acceptera d'égayer vos demeures toute l'année à ce prix.
On dit tète de linotte pour une tête vide et légère et qui tourne à tout vent, à cause de l'indécision et de l'inconstance d'allures qu'on a cru remanjuer dans le vol de cette espèce. L'expression est vicieuse ; la Linotte est vive et rieuse, babillarde, étourdie, confiante, et comme tous les enfants gâtés et les gens heureu-\ d'être au monde, elle aime le mouvement pour le mouvement lui-même et ne tient pas en place; mais ce besoin perpétuel d'aller et de venir, cette démangeaison de joyeux caquetagc dont elle est tourmentée, iiinipliquent aucunement chez elle le
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vide du cerveau ni le décousu des idées. Peu d'oiseaux, au contraire, sont plus fermes en leurs principes et plus fidèles en leurs affections. La Linotte est Icmblènie du chansonnier très-gai qui chante sur la vigne.
Le Sizerin. Cabaret, petite Linotte, Serin de Lorraine. Plus petit que la Linotte ; le manteau d'un cendré plus obscur ; une charmante calotte roui^e laque ou rouge cramoisi sur la tète; les deux parties latérales du col et de la poitrine, le ventre et le croupion , teintes de la même nuance , mais considérablement afïiiiblie et touchant presque au rose. Aucun des divers noms qui précèdent n'ayant de valeur intrinsèque et ne convenant à l'oiseau , les savants ont beaucoup écrit sur la question de savoir lequel était le meilleur; et personne naturellement n'a songé à baptiser l'espèce du nom de Linotte à tète rouge ou tète rouge tout court, le seul qui lui convînt.
Le Sizerin est une jolie petite espèce qui porte la livrée de la Linotte, mais qui pour tout le reste, caractère, allures, régime, semble avoir été coulée dans le même moule que le Tarin au poitrail jaune et à la calotte noire. Elle ne niche pas en France ; sa patrie , c'est-à-dire le pays où elle aime , est le Nord , le vrai Nord du Pôle , la région la plus hyperboréenne des trois continents d'Europe , d'Asie et d'Amérique. On la trouve au cap Nord , au Groenland et au Kamschatka où elle passe toute la saison d'amour, attendant que le froid l'en chasse. Elle commence à paralti'e dans nos provinces d'Artois, de Flandre , de Lorraine et d'Alsace , aux approches de la Toussaint.
C'est aussi l'époque que le Tarin a choisie pour ses voyages. Le Sizerin passe comme lui en petites bandes et à la même heure; il recherche comme lui les vallées humides plantées d'aulnes , se nourrit comme lui des semences de ces arbres , se suspend comme lui à l'extrémité des tiges pour inspecter les fruits , siiïle où caquette joyeusement comme lui en volant ; bref, porie la manie de Timitation de son modèle jusqu'à se précipiter tête baissée dans les pièges où il le voit donnei-. Il m'est arrivé bien des fois de ra[)porter de la même chasse le même nombre de
captifs de l'une et l'autre espèce pris sur les mêmes salades , au moyen du même appelant. Car j'ai oublié de dire que le Sizerin adorait la graine de salade et qu'il la préferait même à la semence et aux bourgeons de l'aulne dont il est si friand. Ce qui est cause que les maîtres l'ont appelé le mangeur do Un, Loxia linan'a ou Friugilla linaria , le Bec de travers ou la Fringilla de lin , au choix. Je serais curieux de savoir si à nous autres barbares la Science pardonnerait de telles bourdes. Elle aurait au surplus raison de nous huer !
Le nid du Sizerin que je ne connais pas et dont je n'ai jamais entendu parler, est bâti de crin, de laine, de mousse et de duvet végétal et caché très-adroitement dans une enfourchure d'arbre vert ou de bouleau rabougri à l'instar de celui du Tarin.
Le Sizerin est, comme le Tarin et la Linotte , un joyeux compagnon , un ami fanatique du plaisir, toujours en verve, toujours eu belle humeur, mangeant et buvant à sa délivrance prochaine, une heure après l'entrée en cage, officieux, bon enfant, se faisant tout à tous , ne croyant pas déroger en s'alliantà une espèce voisine , habile aux tours de force du corps et du gosier, marchant la tète en bas sous le ciel de son domicile, et donnant des ut de poitrine d'un éclat formidable pour un si petit oiseau.
Ici finit le groupe desDégorgeurs. Ici finirait la série des frugivores de France , s'il y en avait une , série qui débuterait par le Ramier et se terminerait au Sizerin. Le Sizerin, qui clôt le groupe des Dégorgeurs, est en même temps le dernier membre de cette corporation illustre des Maîtres Soprani, que je ne crains pas de nommer les délices du genre humain, après l'empereur Tite. Car Dieu ne versa jamais avec une pareille profusion sur aucune autre race ses trésors de vertu, de grâce, de joliesse, d'aptitude à toutes les jouissances spirituelles , de charme composé. Et il a eu soin en le faisant ami de l'homme de le faire immangeable, immangeable hors le cas de légitime défense contre la faim , inestimable don qu'il a refusé à l'Alouette, au Bec-figue , au Rougegorge et au Rossignol.
Ajoutez maintenant à cette masse de précieux privilèges celui
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de la longévité. Gessner, qui écrivait il y a trois siècles, parle d'un Chardonneret qui avait vécu 23 ans; on en a connu depuis qui avaient dépassé ce terme. Et il y a mieux que des faits de longévité à rapporter de cette tribu favorisée du ciel. L'histoire naturelle de tous les pays lui attribue des traits d'intelligence quasi-canine. J'ai raconté l'histoire de ce Chardonneret de province qui faisait la messagerie de Paris à sa petite ville , de compte à demi avec son maître. Des écrivains dignes de foi ont vu maintes fois dans l'Inde des Bengalis dressés à rattraper dans sa chute rapide un anneau de métal qu'on leur jette en l'air et qui va toucher l'eau... D'autres qui s'amusent à faire des niches aux jeunes indouses, et leur chippmt les piécettes d'or dont elles parent leur front, sur un mot de leurs amoureux.... D'autres enfin , qui dans leur zèle pour la diffusion des lumières , illuminent toutes les nuits la façade de leur domicile, au moyen de vers luisants et de mouches phosphorescentes qu'ils fixent dans la muraille par un procédé ingénieux ; spectacle évidemment renouvelé des Feux de Bengale et des lanternes de couleur en usage à la Chine. Arrêtons-nous ici de peur d'aller trop loin.
Perplexité cruelle ! Quand je vois tant de Chardonnerets et de Tarins vivre des vingt ans en cage sans manger un insecte et sans eu demander; tant d'écrivains affirmer que les Linottes sont exclusivement granivores; quand j'entends des ornithologistes de savoir et d'expérience comme M. Rossignol de Pierre me dire qu'ils n'ont pas encore eu la chance de découvrir une bête dans l'estomac d'un bouvreuil ; quand je songe que le Coucou qui est exclusivement insectivore ne pond jamais dans le nid d'un Dégorgeur, je me prends quelquefois à maudire lâchement les scrupules qui m'ont détourné de croire à l'existence des frugivores français. Quand je considère surtout que cette série qui commence aussi par le Ramier et finit par le Sizerin est toute une avec celle des Dégorgeurs , laquelle se confond hermétiquement avec la série naturelle du Soprano , je me sens disposé d'avance à excuser ceux qui me reprocheront de n'avoir pas adopté pour l'ordre des Percheurs la division ternaire de préférence à la
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quaternaire : Frugivorie, Ambivorie, Insectivorie... Il est ccrtam que cette méthode est la plus facile et la plus expéditive et qu'elle m'eût épargné, ainsi qu'à mes lecteurs . bien des phrases inutiles... Mais si par hasard ces i'rigivores nen avaient pas été ! Si je vous disais que j'ai t'ait voir l'autre jour à un sav;int qui n'en put croire ses yeux, que les Ramiers des Tuileries, les Frugivores modèles, étaiejit de forcenés vermivorefi à qui ne répugnait pas d'avaler de suite dix énormes lombrics !
Nous voici parvenus au second groupe de la série, un groupe peu populeux que nous appellerons, si l'on veut, des Fringilles, pour faire une position honorable à ce nom générique qui tient une grande place dans le vocabulaire ornithologique officiel , bien qu'à mes yeux son principal mérite réside en son insignitiance. Les savants certitient que ce nom-là vient du latin frigus, sous prétexte que les oiseaux de cette catégorie sont les arais du froid. Mais je fais observer qu'alors c'était frigilles, et non fringilles qu'il aurait fallu dire. Quoi qu'il en soit, puisque ce terme a une signification admise et qu'il est doux à entendre en sa désinence féminine, acceptons-le bien vite pour la rareté du fait.
(îroupe des Fringilles. Deux genres ; six espèces.
Le groupe des Fringilles se compose de deux familles, ou plutôt de deux genres, dits du Pinson et du Moineau, renfermant en tout six espèces : Pinson commun, Pinson d'Ârdennes, Pinson des neiges, — Moineau franc (domestique), Friquet (Moineau des champs), Soulcic (Moineau de bois).
Caractères géné/aux. Les Fringilles ne dégorgent plus comme les espèces du groupe précédent , et elles nourrissent leurs petits avec des insectes; elles ne peuvent par conséquent se marier avec les Serins. Les unes nichent sur les branches, les autres indifl'éremmcnt dans les cavités naturelles des vieux arbres et dans les trous des murs. La plupart ont le naturel batailleur et donnent à la pipée. Courîigeuses, rusées et méfiantes , les Frin-
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jjiHes se défendent vaillamment contre un agresseur plus fort qu'elles et évitent même les pièges de l'homme. Elles sontambivores et changent de nourriture avec les saisons, insectivores au printemps , baccivores l'été , granivores l'automne, et gemmivores l'hiver. Cette complaisance et cette élasticité d'estomac, triplant et décuplant pour elles les ressources alimentaires du pays, elles sont volontiers sédentaires, et leur chair n'est pas tout à fait aussi sèche ni aussi coriace que celle des séminivores quasi-purs. Les Fringilles se reunissent en bandes innombrables dans la saison des froids et voguent de concert avec les Linots , les Bruants, les Verdiers, les Alouettes, etc. \o\ peu soutenu, bruyant et lourd, ailes rondes, queue fourchue, bec conique, vigoureux et court. Plus épaisses de corsage et beaucoup moins rapides que les Seriniens.
Le groupe des Fringilles se distingue des deux qui l'entourent par des caractères si tranchés et si nets que je n'excuse pas les classiticateurs d'avoir pu les confondre. Les Fringilles ne dégorgent pas comme les Serins et ne nichent pas à terre comme les Bruants. Je m'abstiens d'indiquer une fouh^ d'autres caractères séparatifs saillants et faciles à saisir.
Le Pinsox. Encore un pauvre nom pour une espèce bien richement titrée , bien remarquable surtout par l'énergie de sa dominante caractérielle. Le Pinson est l'emblème de l'artiste jaloux, du chanteur épris de son art, mais jaloux de sa propre gloire, à un point qu'on n'imagine pas , jaloux à se briser la tête du succès d'un rival. Or, qu'y a-t-il de commun entre le caractère de l'oiseau et son nom ?
Gai comme pinson est encore un de ces adages menteurs qui contribuent si déplorablement à enraciner les préjugés et les erreurs dans l'esprit des populations. Un oiseau gai , c'est le Tarin , c'est le Sizerin, le Linot , le Serin, un oiseau qui toujours frétille , sautille et babille , qui prend son mal en patience et le temps comme il vient, qui, comme le Chardonneret, mange devant sa glace quand il est seul, pour se faire accroire à luimême qu'il dîne en société. Or, le Pinson n'a jamais affecté ces
allures joviales ; au contraire. Il s'observe constamment , fait tout avec mesure , réflexion et solennité; il pose , comme on dit, quand il marche, quand il mange, quand il chante. Au lieu de prendre le temps comme il vient , il se laisse aller à des plaintes mélancoliques pour peu que la pluie menace. La captivité le démoralise, le rend aveugle, le tue. Ce ne sont pas là des façons d'oiseau gai.
L'air que le Pinson chante n'est pas une élégie amoureuse , mais un air de bravoure qui attend des bravos. S'il manque son effet, il peste. Si quelque mâle voisin, possesseur d'un organe plus puissant servi par une meilleure méthode, menace de l'éclipser , son cœur s'emplit de rage ; sa colère gonfle , éclate. II se précipite sur l'intrus , la plume hérissée , la voix haute , l'attaque , le déchire , et , s'il est le plus fort , l'expulse du canton. Car trop souvent l'amour est en jeu dans ces luttes, et plus d'une jeune pinsonne, objet de l'ardeur de nombreux soupirants, attend pour faire son choix que la victoire le lui dicte. Si le sort du combat tourne contre l'agresseur , il s'exile lui-même et va bien loin cacher sa honte. C'est pour cela que les Pinsons qui habitent les forêts et les endroits déserts ont une si piètre voix. Ces barbares sont les fils des vaincus des joutes musicales que la défaite a bannis des vergers plantureux attenant au domicile de l'homme , séjours exclusivement réservés aux élus du talent. C'est par la même raison que les plus célèbres pinsons de France appartiennent aux provinces du Nord , provinces richement peuplées , richement cultivées , où le goût de la musique est répandu dans le sein de toutes les classes , où chaque ville un peu importante possède une société philharmonique , et où mon ami Henry Bruneel de Lille organise ces fêtes musicales splendides qui semblent un emprunt l'ait aux jeux olympiques d'Harmonie. Natif de Languedoc ou de Provence est une expression épigrammatique qui équivaut parmi les Pinsons à celle depignoufou de pataud parmi nous. Aussi l'immense majorité des Pinsons qui habitent le midi l'hiver, s'empressent-ils de remonter vers le nord, pour y prendre domicile d'amour, aussitôt que les grands froids sont passés.
SEDIPÉDES. 129
La Flandre et la Belgique sont au Pinson d'Europe ce que les grands théâtres de Paris et de Londres sont aux plus illustres gosiers humains de cette même partie du monde. De même que la Diva dont le larynx perlé roule des notes d'or ne consent à déployer ses talents que sur ces vastes scènes où la roulade se paie à sa juste valeur : cent mille francs par an , plus les feux , les congés, les bravos enthousiastes, les avalanches de fleurs.... Ainsi le Pinson qui est de force à entonner cent fois de suite et sans se reposer sa ritournelle triomphale , ne donne tous ses moyens que devant des auditeurs capables d'apprécier son gosier sans rival et de le pay<r à son prix.
Car il y a des Pinsons (pii chantent en public et qui luttent de la voix, comme les chevaux des jambes , et ces Pinsons atteignent des prix presque fabuleux sur certaines places du Nord. Et le combat de Pinsons est un jeu national aussi couru en Flandre que la course des taureaux en Espagne et la boxe en Albion... Et il existe dans notre département du Nord une foule de sociétés philharmoniques qui s'occupent exclusivement de l'éducation des Pinsons de combat et qui sont dites des Pinc/wnneux, du nom légèrement altéré de l'objet spécial de leurs études, qu'on prononce Pinchon dans le patois flamand. Et ces sociétés florissantes organisent chaque année pendant la belle saison, et dans chacun de leurs chefs-lieux , une série de tournois musicaux et de duels de larynx qui donnent lieu à des scènes plus émouvantes qu'on ne saurait dire et à des paris eft'rénés.
Trop heureux le Pinson si l'intérêt qu'il inspire , intérêt chauff"é au rouge par l'amour-propre et la passion du gain , n'avait pas de fil en aiguille amené l'homme à se faire son bourreau !
En efi'et, le sort réservé à tous ces premiers prix de chant est d'être inhumainement privés de la lumière du jour. Leurs maîtres les aveuglent, soi disant pour les guérir de la distraction du regard qui nuit à leurs études , et afin de les abstraire totalement du monde extérieur. Ils prétextent aussi que le Pinson ne consentirait jamais à se montrer et à chanter en public , s'il apercevait le spectateur et les barreaux de sa cage. Et chose cruelle à dire, c'est tout au plus si la victime a l'air de s'alfliger du traitement