‹ L'esprit des bs (volume 2)Chapitre 7 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

]ii\ OH.MTHOLor.lE l'ASSlOiNNELLE.

Ils voyaient juste dans les rapports des êtres, ces enfants du jeune monde; le Moineau franc est, en effet, rémblème de l'habitant des cités, mais de l'habitant des cités jeune âge, tranchons le, mot, du gamin.

Comme tous les gamins, le Moineau se teint facilement de la couleur locale, empruntant son langage, son faire, ses allures, au milieu où il vit. l^aris est le séjour favori des flâneurs , des viveurs, des diseurs spirituels^ la ville des causeries attrayantes et des plaisirs qui usent. Le iiamin de Paris n'a pas son pareil dans le monde ; le moineau de Paris non plus.

Lp nioineau de Londres est triste , fumeux , convenable , mais froid et empesé comme son pays natal. Celui d^ Rome et celui de Madrid portent une robe plus chaude de ton , mais ils manquent d'entrain et de spontanéité. C'est à Paris qu'il faut étudier l'espèce.

Querelleur, conteur, godaillcur, goguenard, pillard, bavard, effronté, familier, mutin, mauvaise tète et bon cœur: voilà le moineau (Je Paris. Courte et bonne est sa devise. J'ai vu le moineau, jiié .eu avril prendre femme au mois de juin.

Le moineau parisien le mieux élevé et le plus sociable est celui du Palais-Royal ; le plus heureux, sans contredit, est celui du Jardin des Plantes , qui est à la vraie source pour en apprendre de tous les pays et de toutes les couleurs et qui prélève une dîme copieuse sur la nourriture des pensionnaires ailés de l'établissement, y compris Martin l'ours. Il y a beaucoup de bien et aussi un peu de mal à dire de l'espèce, qui possède toutes les vertus, mais aussi la plupart des défauts de son emblème, lequel est un des sujets historiques les plus délicats à traiter.

Le moineau de Paris vous mange volontiers dans la main et vous paie facilement votre gracieuseté par un bon mot ou une gentillesse. Ains-i du gamin de Paris.

Le langage du Moineau franc brille peu par l'élégance et la distinction , mais il est expressif. On en peut dire autant de celui du gamin qui tient même à ses fautes. C'est ainsi qu'il sostine à écrire rue Ihrlioir . en place de liochechovai't ^ sous. prétexte

SEIJIPEDES. 147

que pour se conformer de tout point à l'autre règle , jl serait obligé de dire mon mourlierhouavt au lieu de mon mouchoir. Le piaulement peu harmonieux du Moineau s'appelle pépiement.

Il est rusé, narquois, luté comme son emblènie; il a l'air d'écouter avec un plaisir infini les paroles de l'appelant et du pipeur, comme le gamin le boniment de l'artiste en plein vent, puis au moment de payer s'esquive. II sait le dessous des ficeiT les, des nappes et des r.-iqiieltes, et les nargue en disant quelr que chose (|ui ressemble au lameux mot : Connu.

Il s'éloigne peu des lieux où il est né, demeure fidèle à son toit, à sa famille et à ses habitudes. Ce n'est jamais non plus de .«on propre mouvement que le K<iuiin de Paris (|uitte son quartier natal ; et s'il n'est pas toujours lidéle ii sa famille , c'est qu'il a tro]) souvent de graves raisons pour cela.

Le Moineau franc a la passion du hanneton, du raisin, de$ fruits rouges, des gâteaux de ^antorre; l'autre aussi.

Il adore la maraude et trouve aux fruits volés une saveur que n'ont pas les autres. Il fait semblant de n'avoir pas connaissance des arrêtés de la police municipale et goûte un malicieux plaisir à prendre domicile sur le chapeau ou sur la manche du mannequin empaillé qu'on place dans les cerisiers en guise d'épouvantail. Le gamin préfère aussi et de beaucoup les chaussons de pommes et les pruneaux nonj achetés aux autres , et le respect de l'autorité est le moindre de ses défauts. C'est-à-dire que tous deux professent en matière de propriété et de gouvernement des doctrines que je ne puis m'empêcher de qualifier d'anarchiques, et qui les mènent trop loin.

En effet, ce besoin de narguer l'autorité, de pénétrer dans les enceintes réservées malgré les défenses de la police, et de mystifier le propriétaire, qui est dans les habitudes de l'espèce emplumée, se retrouve fréquemment dans les faits et gestes de l'autre. Le gamin parisien est enclin aussi à vexer le bourgeois , l'homme po.^é, établi, et le chapitre de ses démêlés avec cette corporation puissante n'est pas le moins réjouissant de tous ceux de la grande histoire des guerres de pauvre à riche. Mais ce penchant pervers porte rarement bonheur aux deux espèces.

Un monsieur entre deux âges , décoré et visiblement établi , sort un jour du magasin de Chevet, porteur d'un cantaloup superbe, au moment mal choisi où par le plus grand des hasards un gamin à tous crins , lancé à toutes jambes, rasait le seuil du célèbre' établissement. Un choc terrible a lieu; le bourgeois de ce coup va mesurer la terre , se scindant en trois parts. Il se relève furieux , rallie son gibus , son légume , se frotte les genoux et cherche de l'œil sur qui décharger sa colère. Il avise l'ennemi qui , dans la prévision de l'orage, s'est déjà retranché derrière la colonne voisine, poste propice aux détours, et qui l'attend fièrement dans sa garde de bataille, l'air moqueur, la main gauche appuyée sur la hanche, la droite épanouie, le pouce à la hauteur des narines. Cette attitude provocante exaspère au plus haut degré la rage de l'offensé dont la face changeante passe subitement du rouge rose au rouge blanc. Il éclate en gesticulations menaçantes, en injures inutiles; mais son melon qu'il est contraint de tenir embrassé gêne sa pantomime. Le gamin saisit soudain l'image, et de ce son de voix et de ce geste qui n'appartiennent qu'à cette institution : « Tiens ! c' mossieu Saint-Denis, dit-il , qui porte sa tête dans ses mains ! »

Très-bien, la foule a ri. Mais le lendemain, notre héros, enivré et poussé à mal par son succès de la veille, tombe au milieu de ses camarades, le chef paré d'une superbe casquette de drap bleu, flambante neuve. Ce luxe de coiffure, qui n'est pas dans ses habitudes, suscite parmi l'assistance un étonnement profond mêlé d'un double sentiment d'envie et de curiosité. « Cré nom, la superbe cassiette ! Y en a-t-il des gas qu'ont la chance ! » Ainsi parle l'envie. « Qui donc qui ta donné ça? » Ainsi s'exprime la curiosité malicieuse.—» Qui qui m'adonne ça, eh! c'est personne donc, c'est moi qui m' la donné. — Ta parole d'honneur que c'est toi qui l'as achetée toi-même. — Puisqu'on te le dit; est-il drôle? — Combien qu'a te coûte? — Ça, par exemple, j' sais pas. — Elle est bonne celle-là, dis donc, Chose, en vlà un qui n' sait pas s' que s' qu'il a acheté coûte. — Et comment que j'aurais pu l' savoir, puisque T marchand dormait...

Et les gens d'esprit de rire encore. Et c'est ainsi que la fâ-

SÉDIPÈDES. i49

cheuse habitude ou l'on est à Paris d'excuser les fautes les plus graves moyennant un trait spirituel, finit par perturber le sens moral aux gens et par conduire les plus honnêtes à des actes qui ne le sont plus.

Je m'accuse publiquement d'avoir volé cette histoire de casquette à mon respectable ami M. Joseph Prudhomme ( Henri Monnier), qui l'avait peut-être lui-même prise sous son chapeau ; mais la morale est de moi.

II est écrit au premier article de la Constitution des Moineaux francs de Paris que tous se doivent mutuellement secours et assistance. Ils n'ont garde de manquer à cette prescription. Ils s'avertissent diligemment l'un l'autre de la présence de l'oiseau de proie ou du piège caché sous les ccrisc.>. Un des leurs est-il pris au trébuchetou enlevé par un matou, aussitôt tous ses camarades s'empressent d'accourir à son aide et tentent parfois d'incroyables efforts pour le tirer de peine. Exposez sur votre fenêtre un pauvre petit Moineau qui ne mange pas encore seul, et toutes les mères et tous les pères du voisinage, voire des jeunes du mois dernier, se feront un plaisir de lui apporter la becquée. Les grandes dames des villes font bien semblant de s'attendrir aussi sur le sort des nouveaux nés que leurs malheureuses mères exposent sous le porche des églises; mais les grandes dames des villes ne pratiquent la charité qu'à la condition qu'on en parle, et elles ne se disputent jamais comme les Moineaux francs le soin de nourrir elles-mêmes l'orphelin. *

Les principes de l'assistance fraternelle sont en honneur aussi parmi les francs gamins , qui ont même un langage à eux pour se signaler mutuellement le sergent de ville ou le garde champêtre, et qui sont capables de traits de dévouement incroyables pour délivrer leurs captifs. La charité , hélas ! est de pratique si nécessaire et si habituelle dans la vie du pauvre monde qu'il n'y a que les riches qui aient eu l'idée d'en faire une vertu.

Il n'est pas sans exemple que des querelles légères se soient élevées entre Moineaux francs pour une bouchée de pain , comme parmi les gamins pour un trognon de pomme; mais combien il est moins rare encore de voir ces ennemis généreux s'em-

loO (mMiH()L(K;iE PASSlONMiLLE.

presser d'oublier leurs querelles pour se faire part de toute bonne aubaine qui leur tombe du ciel ! Eunapius raconte qu'il connaissait un homme qui comprenait parfaitement le langage des oi.'^eaux , comme le visir du sultan Mahmoud. Cet homme avisant un jour sur le toit d'une maison une foule considérable de Moineaux qui causaient chaudement d'une affaire , eut envie de savoir le sujet de la discussion, et prêtant l'oreille, entendit que le principal orateur invitait l'assemblée à. se transporter au plus vite vers l'une des portes de la ville où venait de sombrer une voiture chargée de grains. Or, quelques-unes des personnes qui avaient été mises par l'interprète au courant des débals, s'étant rendues sur le théâtre de l'événement, pour vérifier la justesse de l'interprétation , furent stupéfiées de voir que l'homme et le Moineau avaient dit vrai. Ainsi l'oiseau témoin de l'heureuse catastrophe n'en avait pas voulu garder le secret pour lui seul.

Un des bonheurs du gamin de Paris essentiellement gobemouche et llàneur est de se réunir aux siens à certaines heures du jour, en un carrefour quelconque, pour deviser de choses et d'autres. Semblable habitude est entrée dans les mœurs des Moineaux des villes, (pii tiennent presque tous les jours pendant la belle saison un conciliabule à cinq heures. Comme on n'avait jamais rien pu savoir de ce qui se disait dans ces réunions où tout le monde parlait à la fois et répétait toujours la même note, l'idée vint naturellement d'y voir une singerie du régime parlementaire et une épigramme mordante de l'oiseau railleur à l'adresse de nos orateurs. Mais cette explication spécieuse a cessé d'être soutenable , depuis que de profondes recherches historiques ont amené la preuve que cette institution des clubs de Moineaux francs était antérieure de plusieurs siècles à la naissance du représentatif. La seule explication acceptable à donner de cette coutume me semble être : (pie si les Moineaux francs aiment à se réunir, c'est pour être beaucoup ensemble.

Le Moineau est un oiseau brave qui meurt et ne se rend pas , et se défend avec un courage héroïque contre des ennemis dix fois[)lus forts que lui. .l'eu ai vu , tout jeune, un du Palais Royal

SKIMPÉDES. loi

(|(ii Ibira un ro(|iu't à la rctraiti; en le pineanl violemment aux narines , aux grands applaudissements des polissons de la place et de plusieurs Moineaux perches sur les arbres voisins. Beaucoup d'écrivains accordent aussi une valeur héroïque aux gamins de Paris , surtout au lendemain des émeutes réussies.

Les Moineaux sont surtout susceptibles d'attachement et de reconnaissance, comme le trait suivant le démontre. Un soir que je traversais J es Tuileries , au retour d'un^î visite aux cygnes du grand bassin, mes vchix lurent tout à coup tirés en haut ])ar un tumulte étrange, ("/étaient des trombes épaisses de Moineaux Irancs qui tourbillonnaient dans res|)ace au-dessus des grands arbres, comme emportées par des vents de tempête , et (pii remplissaient l'air de ta|)age et de cris. Je reconnus sai\s |)cine à l'accent douloureux et plaintif de ces voix qu'un immense malheur venait d'arriver à l'espèce, et à force d'écouter, je parvins à comprendre la cause du bruyant émoi. C'était Maria Stella qui venait de mourir , Maria Stella qui fut pendant de longues années la providence des Ramiers et des Moineaux francs des Tuileries ; la même qui s'est plainte dans un livre d'avoir ete changée en nourrice contre le roi Louis-Philippe. Maria Stella habitait , rue de Rivoli , au (juatriéme étage , un appartement à balcon où elle avait fonde une table d'hùte pour la société d'élite des Moineaux parisiens, qu'elle recevait tous les jours, à heure lixe. Or, il y avait déjà deux jours que les fenêtres hospitalières de la salle à manger ne s'étaient ouvertes, et que les pensionnaires affligés n'avaient aperçu leur hôtesse, et la douleur de son absence était la cause de leurs gémissements. Leur deuil dura huit jours.

On cite encore parmi les traits d'aïfeclion et de dévouement du Moineau franc l'histoire touchante de celui qui suivit son malheureux maître, un pauvre soldat condamné à mort, jusqu'au lieu de l'exécution et demeura courageusement perché sur son épaule pendant la fusillade.

• Je dois dire maintenant que le Moineau familier, celui qui entre chez vous et en sort quand il lui convient, a un défaut trèsgrave, celui d'une ponctualité excessive pour les heures de repas. }l est presque aussi exigeant que Louis XIV et n'aime pas à at-

lo2 ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

tendre. Fourier en savait quelque chose. Une fois que le plaisir de la conversation l'avait retenu chez une parente au delà de l'heure prescrite, l'homme de génie se lève tout à coup comme frappé d'un remords, consulte sa montre et s'écrie avec un accent de désespoir non joué : Dix minutes de retard, je suis per/iu. — Comment cela, et que voulez-vous dire? interroge la parente effrayée à son tour; (ju'y a-t il ? confiez-nous ce secret redoutable. — 11 y a, il y a... que mes moineaux sont dans ma chambre qui m'attendent depuis dix grandes minutes, et que je ne vais pas savoir quel mensonge inventer pour excuser un oubli aussi impardonnable. — Ce qui est impardonnable, c'est de faire de pareilles peurs aux gens pour de méchantes petites bètcs comme ça. Envoyez-les promener vos moineaux , s'ils ne sont pas contents. — C'est très-facile à dire, reprend l'auteur du Nouveau Monde, s'esquivant à la hâte, mais on voit bien que vous ne connaissez pas ceux à qui j'ai affaire. Je ne les avais manques que d'une minute l'autre jour et j'en ai eu pour une bonne heure de semonces et de reproches à subir.

Il est aussi d'observation quasi-universelle que le gamin se montre plus ponctuel pour l'heure des repus que pour celle du travail , ce qui n'a rien de blâmable, puisque les trois quarts des travaux en civilisation sont essentiellement répugnants.

Le gamin n'ayant pas encore endossé la robe virile est en deçà de la série d'amour et en dehors de ce sujet d'étude. Ici finissent en conséquence tous ses rapports avec le Moineau franc ; le reste de cette notice n'a trait qu'à celui-ci.

Le nid du Moineau franc, celui qu'il bâtit sur les arbres, en haut des peupliers, n'est pas une merveille d'architecture; le travail en est grossier, les matériaux communs, les détails incorrects, les dimensions absurdes. Le Moineau cet peut-être de tous les oiseaux du monde celui qui , proportionnellement à fa taille, se construit la plus vaste demeure. Son nid, de forme ronde comme celui de l'écureuil, n'occupe guère moins d'emplacement que ce dernier ou celui de la pie. Mais l'œuvre ne pèche pas, tant s'en

SÉUIPEDES. lo3

faut, sous le rapport du lu\e, si elle laisse beaucoup à désirer du côté de l'art et du goût. Cette espèce de botte de paille défaite, mal peignée, sans lien , qui se découvre facilement d'une distance de deux kilomètres, renferme dans son intérieur une chambrette sphérique, splendidement lambrissée des plus précieuses étoffes, plumes, duvet, soie de lapin, c'est-à-dire que je ne connais pas de berceau plus confortable ni plus cbaud que celuici, et où les petits soient plus à l'aise. On trouve fréquemment parmi les démolitions de ces bâtisses des fragments de journaux voltairiens et des pièces d'étoffes rouges, affiches non écpiivoques des dangereux principes dans lesquels le Moineau franc élève sa famille , et que j'ai déjà dénoncés.

Ces principes, en effet, joints au goût passionné du Moineau franc pour les appartements chauds et lambrissés de plumes, sont les causes qui l'entraînent à faire à l'Hirondelle toutes sortes de misères et d'odieuses chicanes pour l'expulser de son domicile, lequel réunit à tous les avantages du nid du Moineau franc celui d'être tout bâti. On dit que l'Hirondelle se venge parfois de l'envahisseur de sa propriété en l'y murant et l'y faisant mourir du supplice des Vestales. Je désire pour l'exemple que le conte soit vrai , mais ne l'espère pas.

Le ménage des Moineaux francs, quoique très-édifiant par l'ardeur mutuelle des époux et par leur tendresse sans bornes pour leur progéniture, n'est pas toujoufs exempt de ces légers nuages qui troublent le ciel d'azur des unions les mieux assorties. Madame est d'humeur exigeante et de service difficile et houspille fréquemment Monsieur, sous prétexte qu'on la néglige. Mais ces querelles durent peu et malheur en tout cas à l'officieux voisin qui s'avise de s'interposer entre les parties belligérantes pour mettre le holà; car nos deux amoureux se raccommodent aussitôt et profilent de la circonstance pour tomber à grands coups de bec sur l'intrus de malheur et pour lui apprendre à se mêler de ce qui le regarde. Ainsi procèdent les époux Sganarelle de Molière et les époux Colin de Béranger, mettant en pratique la maxime que vivre en paix c'est vivre en bêtes.

J'ai dit que toutes les Fringilles nourrissaient leurs petits avec

Page 1