‹ L'esprit des bs (volume 3)Chapitre 13 sur 34 · LE PÉLICAN · texte numérisé non relu

LE PÉLICAN

chcté tous les hommes, tandis que les autres l'assimilent au Cvclopc et même à moins que cela.

Tous les préjugés répandus dans le monde à l'endroit de l'amour immodéré du Pélican pour sa famille proviennent d'une source unique, de l'habitude qu'il a de tirer son poisson de son estomac pour le distribuer à sa progéniture. Ce qu'il l'ait là, le Pigeon, le Canari et le Chardonneret le font tous les jours sous nos yeux sans nous faire crier au miracle. La poche du Pélican est un jabot d'une plus grande dimension que celui du Pigeon, voilà tout, mais c'est, comme le jabot du Pigeon ou du Chardonneret et la panse des ruminants, un estomac préparatoire, où l'animal prévoyant emmagasine ses aliments, pour leur faire subir un ramollissement préalable et les avoir sous le bec quand l'heure du repas ou de l'abecquement est venue.

La chair du Pélican, rauce et huileuse et par trop imprégnée de l'odeur de poisson, n'est pas mangeable, pas plus que celle du Cormoran, preuve incontestable que l'homme a plus de services à attendre de ces espèces pendant leur vie qu'après leur mort. Sa poche, qui ressemble par le volume, le format et la couleur, à une énorme vessie de porc, sert de blague à tabac en beaucoup de pays. Les dames de l'Amérique espagnole ne dédaignent pas de la broder et de la filigraner de leurs jolis doigts roses, et savent métamorphoser cet engin de pèche en souvenir d'amour. Si j'en possédais un, j'en ferais une puisette.

Les os du Pélican passent également pour faire d'excellents tuyaux de pipes et des flageolets incomparables.

Aldrovande a accusé un Pélican d'Ethiopie d'avoir fourré un jour un enfant dans son sac et de l'avoir emporté dans les airs à une très-grande hauteur ; mais cette accusation n'a pas de fond, car le Pélican n'a pas plus de goût pour la chair humaine que pour les mauvaises plaisanteries. C'est un oiseau de mœurs dou-

:n\ Ol'.MTHOLOGlE PASSlONiNELLi: .

CCS et complètement incapable de faire aux gens des peurs atroces pour rire. Je conseille à tous ceux qui ignorent Aldrovandc de ne pas faire plus ample connaissance avec lui.

Voici la vérité et toute la vérité sur le Pélican blanc. C'est un oiseau pêcheur par excellence, qui profère le poisson des lacs et des eaux douces au poisson de mer, sans faire (i toutefois d'icelui. Il fond sur sa proie de très-haut, l'étourdit par le fouettement de ses ailes et la saisit avec le bec. Il a le bout du doigt médian armé d'un ongle et se perche, à l'instar du Cormoran et du Fou. 11 niche à terre dans les lieux écartés, escarpés, solitaires. Les femelles aiment à se réunir pour pondre en société, et l'amour qu'elles ont pour leurs petits, qui sont les plus aflrcux nourrissons qu'on puisse voir, ne déptisse pas la commune mesure.

11 y a quatre-vingts siècles, pour ne pas dire plus, que les Pélicans pratiquent dans leurs grandes pèches le procédé de la madrague et de la seine. Tout le monde n'a pas vu la Méditerranée aux (lots bleus et ne connaît pas la pèche du Thon à la madrague ; mais personne n'ignore l'opération de la pèche à la seine. La seine est un immense filet avec lequel on barre les rivières et que l'on ramène ensuite vers terre par une de ses cornes en lui faisant décrire une espèce d'ellipse, pendant que des pécheurs, postés eu aval, battent la rivière pour faire remonter le poisson dans l'enceinte circulaire formée par les deux côtés du filet. Comme les Pélicans, qui savent beaucoup de choses, ignorent néanmoins l'art de fabriquer les filets et de s'en servir pour la pèche, ils sont obligés de suppléer à ce défaut d'engins par des tours de génie stratégique prodigieux. C'est ici qu'apparaît dans tout son lustre la force incroyable de l'association, si féconde en merveilles.

Nous n'avons pas oublié que la p!iq)art des poissons soiil.

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comme la plupart des oiseaux, de forcenés navigateurs à qui les nageoires démangent à certaines époques de l'année et qui ne s'arrclent dans leurs pérégrinations que là où l'eau leur manque. Le mouvement est universel et se fait sentir dans toutes les eaux, eaux douces ou salées, eaux de la mer, des ileuves et des lacs. L'oiseau piscivore attend ces migrations périodiques avec la même impatience que le pipcur des bords de la Meuse te passage du Rouge-gorge et de la Grive.

Quand le poisson commence à s'agiter et à se former en colonnes dans les vastes étangs ou les grands fleuves sur les rives desquels le Pélican a fait élection de domicile, avis en est donné au public à son de trompe : aussitôt tous les pécheurs se réunissent pour se concerter sur le choix du champ de pèche. C'est le plus communément une anse étroite dans le lac, et dans le tleuve quelque haut-fond situé sous la chute d'un rapide. L'abondance du poisson dans telle ou telle passe est, du reste, la raison déterminante du choix.

L'option décidée à l'unanimité des suffrages, un Pélican vieux d'un siècle, et expert en ce genre de travail, trace de l'aile la ligne de circonvallation ou d'investissement du poisson. A sa suite, s'étagent avec ordre cent, deux cents Pélicans, tout l'effectif disponible de l'armée, qui se posent sur l'eau l'un après l'autre et en ligne, ayant grand soin de laisser entre chaque poste un espace d'une douzaine de pieds, un peu plus ou un peu moins, suffisant en tout cas pour assurer à chacun le libre jeu de ses ailes. L'investissement opéré, et l'anse hermétiquement bloquée, il s'agit de pousser le poisson à la cote. Le signal de l'opération est donné par le vieux Pélican de tout à l'heure, le même qui s'est chargé de distribuer les postes. A ce cri retentissant que répètent sur touic la ligne les sentinelles attentives, succède un bruit d'un autre genre, un bruit de trémoussement et d'ébattement universel. Chaiiuc Pélican, se dressant sur ses

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pieds de toute sa hauteur, déploie son envergure immense, lustige l'eau du fouet de ses ailes avec un grand fracas, pique sous lui une tête verticale, et exécute sans bouger de place une série de mouvements rapides qui font clapoter les Ilots et croire à la tempête. Le poisson, effrayé de ce tintamarre et de ce bouleversement imprévus, s'enfuit dans toutes les directions. Celui qui est emprisonné entre la ligne des Pélicans et le rivage, cherche son salut vers la côte ; c'est tout ce que désirent ses persécuteurs acharnés. Toujours bruissant à la surface et fouillant audessous, le cordon sanitaire gagne, gagne, les intervalles se rétrécissent, les sentinelles se coudoient; c'est bientôt une muraille vivante, infranchissable, un filet à mailles serrées et saisissantes qui s'avance. Déjà le poisson, qui se voit acculé dans une impasse, qui sent que toute issue lui est fermée et qui rabote le sol en nageant, perd la tète et s'élance dans les airs par bonds désespérés. Mais ce spectacle, cjui ravit de joie le Pélican, ne lui fait pas perdre le sang-froid si nécessaire en pareille occurence. Loin de céder à l'attrait de la convoitise qui l'-entraînerait à rompre les rangs et à ouvrir une issue aux captifs, il redouble de vigilance à mesure que s'approche le moment du bonheur. Yoici, en effet, que toutes les poitrines des Pélicans se touchent, que l'eau ne leur vient plus qu'à mi-jambes et que les poissons, pressés dans le cercle fatal, entassés les uns ^ur les autres, flottent à moitié pâmés. La débandade est désormais sans péril, l'heure de la curée a sonné... Pille, pille, pille, et hardi, qu'on emplisse ses sacoches ! Et soudain les longs cous, armés de larges becs, de piquer dans le tas, comme le troupier dans la gamelle, et les sacoches de s'emplir, et de s'emplir à crever. Quand l'opération est bien conduite et que les pécheurs sont en nombre suffisant, ce qui est la première condition de succès, la part de prise peut s'élever à vingt livres pesant de poisson pour chaque actionnaire; et notez que le Pélican n'admet guère que

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des morceaux de choix aux honneurs de sa table et qu'il dédaigne le menu fretin. Un Pélican qui a saisi une belle pièce se refuse rarement le plaisir de jongler avec ; il la fait pirouetter dans l'air pour faire tous ses voisins jaloux de son bonheur et témoins de son adresse, puis s'y prend de façon à la recevoir dans son vaste jabot la tète la première.

Après les fatigues du travail, la douceur du repos, la bombance et les ris. De même que la bande joyeuse des enfants de Saint- Hubert, après le rabat fructueux, se dirige avec amour vers le carrefour de halte où la collation est servie, ainsi notre troupe de pêcheurs, chargée de son riche butin, gagne en riant l'abri de la corniche escarpée, dont la hauteur la protège contre les surprises du dehors, pour se livrer aux ébats du festin. C'est l'heure des causeries intimes et des commentaires diffus sur les diverses particularités de la fête du jour; c'est l'heure de la critique et de la louange, des longues racontances et de la vantardise. On vide son carnier pour étaler sa pèche et comparer ses pièces. «Mais palpez-moi donc un peu ce muge, ce sterlet, cette carpe, cette anguille. Mais vttes-vous jamais chair plus appétissante, plus dorée et plus ferme? » Et c'est sur chaque espèce une série de dissertations sans tin. Il faut un terme à tout heureusement, même aux intempérances du bec et aux jouissances des yeux. Après avoir laissé pendant quelque temps libre doursàsa joie,chacundenos gastrosophes s'occupe de rentrer au garde-manger sa capture, réservant pour son souper son plus bel échantillon de montre, puis saisit ce morceau de roi, le tourne et le retourne dans toutes les dimensions, l'avale d'un seul trait, le digère et s'endort. C'est un curieux spectacle, me contait un observateur, que cette file de grands oiseaux blancs qui dorment immobiles, lebec rabattu sur leur jabot où le poisson frétille, et qui semblent de loin un cordon de grenadiers autrichiens

.ils ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

postés sur un l)aiTa2;e l'ait de main d'homme pour défendre le ;)assage du lleuve à l'ennemi.

Les grandes pèches du Pélican sont pour tous les oiseaux piscivores de la contrée des occasions de réjouissances puhli(|ues et de noces sans frais où les Goélands, les Mouettes et les Sternes se ruent, comme les Auvergnats se ruaient, du temps de Charles X, aux distributions de cervelas gratuits. A peine ces espèces parasites s'aperçoiventelles que les Pélicans ont pris leurs dispositions pour la pèche, qu'on les voit voler par bandes nombreuses à l'avant de la ligne des rabatteurs; puis, à mesure que l'enceinte bloquée se rétrécit et que les rangs des poissons s'épaississent, plonger avec un acharnement toujours croissant et se gorger de friture, n'abandonnant la place que lorsque les Pélicans les en expulsent à coups de bec, et y revenant après le départ de ceux-ci pour ramasser leurs miettes et glaner leurs mépris.

Les Pélicans, qui sont naturellement philosophes et qui ne demandent pas mieux que tout le monde vive, s'oiïensent modérément de ce parasitisme. Des civilisés, à leur place, ne manqueraient pas d'instituer un corps spécial de gendarmerie de pêche dont l'entretien coûterait quatre ou cinq fois la valeur du menu fretin dérobé, et qui tinirait bientôt par absorber tous les bénéfices de l'opération principale.

Le Pélican vit deux âges d'homme et n'est pas sujet à la goutte, comme la plupart des financiers qui font abus de quenelles de Brochet, de foies de Lotte et de pâtés de Truite.

Le Pélican, sur qui le Créateur a versé tant de grâces, qu'il a muni d'ailes si vigoureuses et de nageoires si puissantes, à qui il a donné le don de prévoyance avec une poche pour s'en servir; le Pélican n'est pas, comme on le croit, l'emblème de l'amour maternel, pas plus que celui du lils de Dieu ni du

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