LE PÉLICAN
Cyclope : cest l'emblème du pêcheur de haut titre, comme qui dirait du pêcheur hollandais, lequel a fondé sur la pêche du Hareng un des empires les plus llorissants de ce monde, un empire où il y a tant d'or que les marchands n'en veulent plus.
Le Pélican, qui porte une perruque Irisée et des lunettes, nobles insignes de la science oflicielle, est évidemment un emblème de mascarade, un emblème travesti, décidé à tourner en dérision les personnages qu'il symbolise. C'est le plus gros mangeur de l'espèce. Ce Pélican vous représente les parfiiits cumulards de l'Institut, myopes, ventrus et chauves, gens plus généralement habiles à émarger les émoluments de dix emplois qu'à faire aller sur l'eau les frégates qu'on leur donne à bâtir, serviles adulateurs du pouvoir quel qu'il soit et qui déshonorent la science par leur avidité.
Maintenant, puisqu'il est constant que le pécheur hollandais, ce travailleur intelligent qui a conquis sa patrie sur la mer est rançonné par une race parasite et usurière, qui se vante de n'avoir jamais manié nulle part la rame, le mousquet ni la pioche, il faut de toute nécessité que le Pélican, malgré sa grandeur et sa force, paye un tribut de pèche à quelque parasite intime de l'ordre des Frégates ou de l'ordre des Aigles. L'analogie aiiirme le fait, en dépit de toute assertion contraire, comme elle tient que le Pélican n'a été aussi richement pourvu parla nature que pour aimer et servir l'homme, et lui faciliter la conquête du domaine des eaux.
LE CYG>E.
L'histoire des bèlcs mentionnera un jour, à la honte de ce temps, qu'en plein dix-neuvième siècle, le Français civilisé n'avait à son service, dans tout l'ordre des oiseaux, que le Cygne; et bien mieux, que cet «wx/Z/a/re unique servait l'homme sans que celui-ci s'en doutât. On ne voudrait pas ajouter foi à cette affirmation si je n'avais, pour la corroborer, hélas ! une preuve irréfragable.
Le Dictionnaire d'Histoire naturelle^ ouvrage tout récemment imprimé, a osé faire un crime à Buiïon et à une foule d'autres poètes de l'antiquité et de l'âge moderne, de leur admiration pour le Cygne, animal^ a-t-il dit, propre à faire l'ornement de nos pièces d'eau^ mais à qui Von ne peut rien demander au delà.
J'avoue volontiers que les anciens ont été un peu loin dans leur engoùment pour le Cygne, qui ne chante pas, en lui prêtant une voix mélodieuse pour chanter sa chanson de mort, préjugé que Martial a si délicieusement reproduit dans ce distique :
Mollia defeclii modulât ur carmina linguâ GaïUator Cycnus funcris ipsc sui.
Et puisque la prémisse est fausse, je conviens que la conséquence l'est aussi à l'endroit de Virgile et de Fénelon, que leurs contemporains ont décorés tous deux de l'épithète de Cygne, en laison de la douceur et de la suavité de leurs chants.
LE CYGiNE. 321
Mais j'aimerais mieux, pour la tranquillité de ma conscience, avoir péché par adulation et par prodigalité envers le Cygne, comme les Grecs, que péché par injustice et par parcimonie comme les auteurs de l'ouvrage ci-dessus.
Car la phrase précitée, qui a le tort de blâmer chez Buffon et ses complices une faiblesse charmante, renferme un déni de justice à l'égard du Cygne.
Il y est dit que le Cygne n'est propre qu'à faire l'ornement de nos pièces d'eau, ce qui est inexact. Le Cygne est un oiseau intelligent et qui s'entend admirablement, au contraire, à marier l'agréable à l'utile. Il ne serait propre qu'à embellir les jardins publics, que je lui vouerais à ce seul titre une très-haute estime ; mais il vaut mieux que cela. Il a des droits sacrés à la reconnaissance des hommes. Le Cygne a été chargé par Dieu de détruire tous les foyers d'infection contagieuse provenant de la putréfaction des herbes aquatiques.
Le Cygne est le plus formidable ennemi de la fièvre des marécages : son rêve est de l'extirper. Il sait que cette épouvantable peste, qui est absolument la même que la fièvre jaune et celle de nos marais d'Algérie et de France, a pour cause la décomposition des herbes qui embarrassent le cours de nos pièces d'eau, de nos rigoles d'irrigation, des fossés de nos citadelles, etc., etc.; il n'a d'autre occupation et d'autre souci que de faucher ces herbes vénéneuses.
Placez des Cygnes en quantité suffisante dans toutes les eaux dormantes où croupissent des plantes aquatiques, au bout de quelques mois ils auront nettoyé la place et transformé en limpides miroirs les ondes les plus fétides, les plus troubles et les plus obstruées de végétaux fébrifères.
Le grand bassin des Tuileries et celui du Luxembourg sont tous deux habités par un couple de Cygnes, et jamais la lentille d'eau n'a eu le temps d'étendre son manteau de pustules verdâ-