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n^i? ORMTnOLOGlE PASSIONNELLE.
très sur la face immobile de leurs eaux. Mais au jardin du Palais- Royal, où la pièce d'eau est beaucoup plus petite, où les ondes sont constamment agitées par l'action de la grande gerbe, agitation qui devrait s'opposer puissamment à la formation de la croûte herbacée, la végétation aquatique a cependant réussi à s'implanter et à déshonorer le bassin.
Une béte qui veut tuer la fièvre jaune et prévenir les exhalaisons pestilentielles de tous les marais du globe; une bête qui métamorphose à vue d'oeil les vases infectes en eau potable, est ce que ces infortunés savants appellent une bête inutile et propre tout au plus à charmer les regards dans une promenade publique. J'en suis peiné pour messieurs les auteurs du Dictionnaire d'Histoire naturelle^ mais l'erreur des poètes de l'antiquité est plus respectable que la leur, et j'approuve Buflbnde ses sympathies rationnelles pour l'oiseau cher à Léda.
Il y aurait cependant un moyen bien simple d'éviter toute erreur en histoire naturelle; mais j'ai beau en indiquer le secret à tout le monde, et gratis, personne ne veut l'employer.
Ce moyen consisterait à s'abstenir de tout propos sur le compte d'une bête avant d'avoir découvert pour quelle cause Dieu a pu créer cette bête et lui assigner tels et tels attributs ; car chaque animal est un sphinx qui présente à deviner son énigme, et le vrai savant est l'Œdipe qui déchillre le mieux ces rébus. Mais les esprits superliciels estiment qu'il est plus commode de se moquer des débrouilleurs d'énigmes que de s'échauffer la cervelle à en chercher le mot avec eux, et on les voit jeter leur langue aux chiens dès le premier insuccès.
Le zoologiste olliciel a le tort de singer l'économiste politique, qui veut bien rendre compte de la manière dont se produisent les richesses, mais qui n'ose pas dire pourquoi elles se répartissent quelquefois si inéquitablement. Le zoologiste olliciel
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veut bien convenir que la queue de la Cigogne est décorée de trente pennes, tandis que celle de l'Aigle et celle du Faucon n'en ont que douze, et que celle du Pivert n'en a que dix ; mais il n'aime pas qu'on le pousse plus loin et qu'on l'interroge sur les causes de cette inéquitê de répartition. C'est un fait, répond-il, et l'unique office de la science est de constater les faits.
C'est un fait aussi que le Cygne a vingt-trois vertèbres au cou, c'est-à-dire beaucoup plus de vertèbres (lu'aucune autre bête à plume. Mais cette explication ne me suffit pas ; je demande le pourquoi de ce chilTre exorbitant. Si messieurs les auteurs du Dictionnaire d'Histoire naturelle avaient eu l'excellente idée de s'adresser à eux-mêmes la question que je me pose, au lieu de s'en tenir servilement à constater le fait, il e.st probable qu'ils eussent mis d'emblée la main sur la clef du rébus du Cygne et se fussent, par conséquent, épargné le désagrément du petit rappel à la vérité que j'ai été obligé de leur infliger en passant.
Le Cygne des jardins, celui dont j'écris l'histoire, est un magnifique oiseau blanc, qui n'a de noir dans tout son costume que les yeux, les pieds et les entournures du bec. Son corps pèse vingt-cinq livres; ses ailes ont une envergure de plus de deux mètres; elles sont concaves comme celles de la Cigogne et semblent se goufler comme des voiles de navire sous le souflle du vent. Son long col onduleux, type souverain de grâce, s'arrondit en une courbe serpentine plus souple, plus caressante encore que celle de l'encolure de l'étalon arabe. Son bec, taillé dans d'heureuses proportions, réunit toutes les conditions de l'élégance, de la dextérité, de la force. Les mandibules sont armées de scies tranchantes, la supérieure se termine par un onglet corné de solide consistance.
Il y a des Cygnes noirs d'Australie et des Cygnes d'Islande à bec jaune, car Dieu avait primitivement répandu l'espèce sur
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tous les points du globe pour qu'il n'y eût point de jaloux, il fut même un temps où les eaux de la Seine, au-dessous de Paris, étaient couvertes d'une si grande quantité de Cygnes qu'une île de ces parages en avait pris son nom. Aujourd'hui encore, presque tous les fossés de nos citadelles du Nord sont gardés par des Cygnes ; on y voit aussi des canons et des soldats de la ligne; mais j'aimerais mieux des Cygnes tout seuls, les Cygnes étant les meilleurs gardiens de forteresses et de propriétés que je connaisse. J'ai toujours été tenté de leur attribuer le salut du Capitolc.
Le Cygne ne vit pas de poisson, à proprement parler, et ne plonge pas comme le canard, ce qui aurait dû naturellement induire les savants à penser que ce long col, armé d'un bec tranchant, ne devait avoir été donné au Cygne que comme instrument d'extirpation à l'usage des bulbes et des racines des végétaux sous-marins. Et une fois en possession de cette donnée lumineuse, qui confère à l'oiseau les hautes fonctions de préservateur d'infection, de destructeur des grenouilles et de sauvegarde des narines, lesdits savants se fussent abstenus forcément de cette affirmation téméraire que le Cygne n'est bon que pour le plaisir des yeux.
Tout concourt à l'effet de beauté dans ce moule d'élite, et le Cygne, qui a conscience de sa mission liygiéni(jue et ornementale, ajoute à la nature autant qu'il peut par l'art. C'est le plus coquet de tous les volatiles, y compris le Paon et l'Oiseau- Mouchc. Il passe encore ])lus de temps à sa toilette que la Chatte; il se mire sans cesse dans le cristal des ondes comme le beau Narcisse. Si j'avais intérêt à calomnier le Cygne, je ne dirais pas qu'il n'est bon qu à décorer des jardins publics, mais bien qu'il n'aime les eaux limpides que comme des miroirs qui reflètent ses traits.
LE CYGNE. 32o
Le Cygne est plus glorieux de sa race que le Cheval de sang. Il arriva une fois qu'une jeune femelle de Cygne, en proie à la tristesse et à la solitude, écouta trop facilement les propos de son cœur qui la priait d'amour en faveur d'un jeune Jars (le Jars est le mâle de l'Oie ; l'Oie est au Cygne ce que l'Ane est au Cheval. Le Cygne de la Lcda de Léonard a le triste avantage de ressemhler en même temps à une Oie et à un Âne). Or, cette conversation criminelle ayant eu des conséquences, la grande dame refusa de reconnaître ses hàtards, et même s'oublia jusqu'à les traiter d'espèces.
Il ne manquera pas de gens pour penser mal du Cygne, d'après ce premier aperçu, et pour l'accuser de tendances aristocratiques. C'est à tort, l'amour du luxe et de la distinction, le respect même exagéré de soi-même ne sont pas des tendances blâmables, mais bien des manifestations d'un titre caractériel supérieur. Je vais plus loin : je dis que la réunion de ces qualités ou plutôt de ces défauts, qui valent plus que des qualités, est ce qui constitue le bon goût, l'atticisme, ce qui a fait dans l'antiquité la gloire du peuple athénien, et dans l'âge moderne celle du peuple français. Au compte des détracteurs du Cygne, en effet, tous les ouvriers et tous les écrivains distingués de la France mériteraient également d'être traités d'aristocrates, car leurs produits se distinguent des produits similaires de l'étranger par un cachet spécial de distinction et d'élégance, qui n'est pas autre chose que la marque de fabrique du bon goût.
Au même titre, les jolies femmes de Paris seraient des aristocrates et des raffinées pour toutes les autres jolies femmes d'ailleurs, parce qu'elles donnent le ton à la mode et qu'elles ont au plus haut degré Vatticisme de la parure. Il n'y a pas jusqu'aux vins de France à qui l'on ne pourrait adresser ce reproche banal de tendances aristocratiques, à raison de la finesse du bouquet qu'ils exhalent? Mais j'ai hâte de le répéter, à la justifi-
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cation du Gyi^ne et des produits les plus enchanteurs de ma !)ello patrie, ces prétendues tendances aristocratiques ne sont que des aspirations légitimes vers l'idéal de richesse, de beauté, d'harmonie après lequel nous soupirons tous, et la supériorité des hommes et des bêtes se mesure précisément au degré de tension d'un chacun vers cet idéal radieux.
Admettons que l'amour exagéré de soi-même et le besoin de voir se reiléter dans les eaux la blancheur immaculée de sa robe, soient les deux seuls mobiles du Cygne en ses travaux d'assainissement et d'hygiène publique, ce n'en sera pas moins par le lait un péché capital (l'orgueil), qui contribuera plus elïicacement que toutes les vertus du monde au triomphe des saines doctrines. Et que m'importe à moi sceptique, à moi indifférent, l'essence du mobile intéressé qui pousse le Cygne à la démolition des herbes stagnantes et des reptiles croassants ! L'air n'est plus empoisonné de miasmes fétides, la grenouille ne trouble plus le repos de mes nuits ! Yoilà tout ce que je sais, et j'en sais assez pour avoir le droit de m'écrier : « Gloire au Cygne, qui m'a fait cet air pur et ces nuits silencieuses ! »
Mais si je ne suis pas sceptique, si je suis analogiste, si je suis convaincu que chaque moule de bête est chargé de symboliser un caractère humain, comme la scène va s'agrandir aux regards de mon intellect ! Ainsi le Cygne ne va plus être un simple palmipède qui préfère les eaux limpides par l'effet du hasard, comme un autre palmipède, le Canard, préfère les eaux troubles. Le Cygne va se métamorphoser en Édile des eaux, et emporter mon imagination sur ses ailes à travers les nappes fantastiques des cascades irisées et les paraboles sans lin des gerbes j)hosphorescentes et les mille accidents des bassins de Neptune, qui sont nos féeries d'aujourd'hui, qui ne seront bientôt plus que les décorations vulgaires des plus humbles cilés' quand le génie