I.t- CVClM'. .Vil
scieutifi(iuc aura deliniliveincnt racheté, riiomme de sa misère originelle et translonné le travail en plaisir.
Le Cygne, j'ai dit son nom, c'est l'Édile des eaux qui cumule les fonctions de directeur du génie hydraulique et de conservateur de la salubrité générale. Cette fonction, qui ressort de la Cirande Maîtrise des plaisirs publics, n'existant pas encore, les savants sont pour ainsi dire excusables de n'avoir pas compris la destinée du Cygne et le mobile de ses attractions. Les anciens cependant l'avaient presque deviné, lorsqu'ils avaient consacré cet oiseau à Apollon, le dieu des beaux -arts, et à Vénus, déesse de la beauté, c'est-à-dire aux deux plus charmantes personnalités de l'Olympe.
La Grèce a chanté le Cygne comme elle a chanté le Rossignol, la Colombe, l'Hirondelle et toutes les créations gracieuses. Elle peuplait de blancs palmipèdes toutes les eaux de ses fleuves, notamment celles de l'iùirotas, baignoir favori de Léda. Parce que Léda fut mère de la blanche Hélène au col de Cygne, la poésie imagina que Jupiter s'était métamorphosé en Cygne pour séduire la jolie baigneuse. Je préfère, quoi qu'on en dise, comme moyen de séduction, cette forme élégante à la forme hideuse du Serpent. Je ne connais pas de plus terrible calomniateur de la femme et des espèces animales innocentes que ce farouche rédacteur de la Genèse, qui fit séduire notre première mère pai un affreux boa, et qui prohiba la chair du Cygne comme impure, ni plus ni moins que celle du Griffon et de l'Ixiou, deux races de volatiles qui me sont étrangères.
Le Cygne, heureusement, a trouvé dans toutes les littératures des écrivains consciencieux qui l'ont vengé des calomnies de la Bible et des injustices du Dictionnaire d'Histoire naturelle. Ccï^ écrivains ont posé le Cygne comme le modèle des amants, des époux et des pères, et la blancheur sans tache de sa robe a été considérée par eux comme l'emblème de la pureté de ses mœurs.
L'Église catholique et l'Église jirotestantc oilc-nu^ine ont l'ail de prodigieux eflorts d'intelligence et forcé l'analogie pour associer le Cygne à leurs intérêts religieux. Je ne sais pas pourquoi lo clergé des deux Églises, qui est généralement vêtu de noir, couleur de l'égoïsme, a cru retrouver son image dans un oiseau velu tic blanc, couleur de l'uniléismc.
Les uns ont dit que les larges pieds palmés du Cygne figuraient admirablement la base inébranlable sur laquelle la foi catholique est assise.
Comme on croyait alors que le Cygne avait recours au régime de l'ortie pour refroidir les ardeurs de son tempérament, les prêtres célibataires prétendirent aussi que l'oiseau leur avait volé cette pratique. Le Cygne combat avec ses ailes; les deux ailes de l'Église, disent les pères de la foi, sont le verbe et la prière, avec le secours desquels l'homme pieux vient à bout des plus dangereux ennemis.
En l'an d'iniquité 1415, quand les évêques du concile de Constance tirent brûler Jean Huss au mépris de la foi jurée, la victime, en montant au bûcher, fit entendre à ses bourreaux celte parole prophétique : « L'innocent que vous allez mettre à mort n'est que ÏOie de la Réforme, mais dans cent ans d'ici viendra le Cygne qui tuera l'imposture et vous fera expier tous vos crimes. » Cent ans après le martyre de Jean Huss vint, eu effet, Luther, (]ui fit beaucoup de mnl à l'Église catholique.
Ces témoignages de considération et d'estime accordés au Cygne de toutes parts disent l'immense intérêt qui plana de tout temps sur ce majestueux palmipède, le plus noble de tous les oiseaux d'eau. J'ai passé bien des fois de longues heures à l'admirer dans ses fonctions de père de famille, courant sous toutes ses voiles à l'avant du convoi de sa couvée plantureuse, les ailes amoureusement tendues au souffle du zéphir, traçant le sillage
sur la surface du lac et inspectant l'espace, le Iront haut, J'œil ardent et la menace au bec, pendant que la mère surveillait l'arrièrc-garde dans une attitude non moins ficre, et que les petits folâtraient entre eux deux avec toute l'insouciance et la gaieté naturelles à cet âge. 0 mon Dieu, que je vous remercie de m'avoir accordé tant de grâces et d'avoir attaché pour mes regards tant de charme à ces spectacles que vous donnez gratis ! Que je vous remercie de m'avoir fait dans ma pauvreté tant de jouissances interdites aux heureux ! à ces pauvres heureux qui n'ont jamais trouvé à louer la Providence que pour avoir fait passer les grands fleuves à travers les grandes villes !
Le Cygne, qui glisse sur l'onde sans que l'œil aperçoive le travail de ses rames, est l'image parfaite du navire, une des plus magnifiques conceptions de la haute industrie. La science nautique n'aura dit son dernier mot que lorsqu'elle aura fait adapter au vaisseau le système de voilure du Cygne, et trouvé pour la roue de la machine à vapeur une palette qui se replie en faisceau comme les palmes du Cygne, pour se reporter en avant et prendre un nouveau point d'appui en se développant. Dieu a toujours soin de tenir à la portée de l'homme le modèle des procédés merveilleux qu'il veut que celui-ci découvre pour entrer dans la voie des destinées heureuses.
Le Cygne est considéré à juste titre comme le modèle des pères ; mais sa fidélité est moins longue que sa vie, c'est-à-dire que l'union du mâle et de la femelle ne dure quelquefois qu'une saison d'amour. Peut être ces amours, pour être moins durables, n'en sont-ils que plus vifs. On n'imagine pas plus de délicatesse, de gracieuse courtoisie, d'ardeur, que le niàle n'en met dans les soins empressés dont il entoure sa femelle. C'est de la galanterie raffinée et de la passion vraie, cbaullée à des degrés de pyromètre impossibles. L'homme n'a jamais aimé à cette puissance-là.
:i.îo OILMTHOLUGIE l»ASSlO.NNb:LLt:.
Et comme l'aflection des pères pour les enfants, chez les bètes, est toujours proportionnelle à l'amour qui engendre ceux-ci, la tendresse paternelle et maternelle du Cygne a droit d'être citée comme l'idéal du genre. Le Cygne ne calcule jamais ni le nombre ni la force des ennemis qui menacent la sécurité de sa famille; il se rue sur eux avec rage et attaque avec une égale fureur l'Homme, le Chien, le Cheval. H attend l'Aigle de pied ferme, le bec en arrêt et tendu comme un ressort, et le frappant d'estoc et de taille k la fois, il l'étourdit promptement et finit par le chasser honteusement de ses eaux. Il ne cache son nid à personne, étant là pour le défendre, et le Renard, si rusé, si aflamé de jeunes volatiles, n'ose pas même approcher de sa progéniture.
Malheureusement son humeur changeante en amour l'expose à de sanglants tournois pour la possession des femelles. Un combat de Cygnes est presque toujours un duel à mort, mais le différend ne se vide pas en un jour; car ces animaux ont la vie dure, et la force et la rage ne leur suffisent pas pour se tuer. Il faut de plus, pour cela, une haute dose d'adresse, et d'adresse de lutteur. Le coup de merci consiste à enrouler le col de son adversaire dans l'étau de ses vertèbres et à le tenir ployé et enfoncé sous l'eau jusqu'à ce que la victime expire d'asphyxie. J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer^ disent les Cygnes, parodiant sans s'en douter le fameux vers de Néron.
Si ces drames échevelés ensanglantent rarement les eaux de nos bassins, c'est que le Cygne domestique mâle est presque toujours condamné à la fidélité conjugale par la rareté des femelles, et qu'il se résigne à être sage par impossibilité de pécher. Mais dans les eaux du Nord, dans les lacs de l'Islande et de la Laponie, où vivent en liberté un grand nombre de Cygnes sauvages, ces oiseaux se livrent avec fureur à la manie sanguinaire du duel, (|ui lève chaque printemps, sur l'espèce.
LK CYGNK. ;K)1
son tribut de victimes. La sagesse apparente du Cygne domestique est cause qu'on l'a considéré autrefois comme un parangon de fidélité, et qu'on l'a attelé à ce titre au char de la déesse d'amour; mais cette gloire était usurpée. Âjoutcrai-je que la violence des passions jalouses du Cy^ne atteint au diapason des fureurs médéennes et le pousse à l'infanticide, en lui faisant voir un rival dans chacun de ses fils? Le père, dans cette famille, tue quelquefois sa progéniture masculine, quand elle a revêtu la robe blanche de l'adulte.
Il était bien difficile de ne pas prêter à qui était si riche. C'est pour cela(jue les Grecs, qui étaient fort généreux de leur nature, voulaient à toute force douer le Cygne d'une voix mélancolique et tendre, plus suave et plus flùtée que celle du Rossignol. Le mensonge des Grecs était excusable, comme provenant de leur amour pour la perfection et l'idéal. Pour l'atténuer, ils publièrent que la voix mélodieuse dont ils avaient fait don au Cygne ne s'entendait qu'une seule fois dans la vie de l'oiseau, à l'heure qui procédait sa mort. Le mensonge a réussi, parce (ju'il était joli comme tout ce qu'a menti la Grèce. Les poètes lui ont donné force de vérité par leurs vers, et le chant du Cygne a reçu droit éternel de cité dans la langue des peuples, tant la fable a d'attraits pour les faibles mortels.
Je ne vois plus la nécessité de dissimuler la vérité, aujourd'hui que nous avons le bénéfice du mensonge. Le Cygne n'a pas une voix plus harmonieuse que celle du Rossignol; il craquette comme la Cigogne, et cancane, hél.isî comme l'Oie, sa plus proche parente, et l'heure où il fait le plus de bruit, n'est pas celle qui précède sa mort, mais bien celle qui suit l'éclosion de ses petits. Du reste, les anciens avaient déjà réfuté victorieusement la fable.
Pylhagore, qui était géomètre, avait naturellement admis la version du chant de mort ; même il avait fait mieux. Il avait prouvé
que la douceur de ce chaut funèbre était due à la grandeur du circuit que l'àme de l'oiseau était obligée de faire pour s'échapper de son corps à travers son long col. Mais Pline avait combattu avec succès l'opinion du géomètre; et l'explication ingénieuse relative à l'influence de la, dimension de la trachée-artère du Cygne sur la suavité de ses cordes vocales, avait dû tomber devant l'argument que cet oiseau ne chante pas.
Antérieurement à Pline, Aristote avait déjà fait une concession louable à la vérité. Il soutenait bien encore que les Cygnes de la mer d'Afrique chantaient d'une façon agréable, mais il affirmait en même temps que cet exercice n'était aucunement défavorable à leur santé et n'annonçait pas leur fin.
Je n'aurais accompli que la moitié de ma tâche, si je me bornais à démontrer la légitimité de l'engouement des anciens pour le Cygne. Pour l'achever, j'ai besoin de réduire à néant les attaques dont le noble oiseau a été l'objet de la part des modernes.
Toutes les attaques des ennemis du Cygne se réduisent à une seule, à savoir que le Cygne, surtout quand il est vieux, est très-mauvais coucheur. On a vu des Cygnes, disent-ils, prendre en grippe des vétérans et des gardiens du Luxembourg, s'élancer hors de leur bassin pour les poursuivre à coups de bec, frapper lâchement des enfants sans défense, casser la jambe à des poulains innocents qui venaient paisiblement s'abreuver à leurs ondes... Le Cygne est un être insociable qui ne peut vivre en paix avec personne, et qui maltraite impitoyablement les Oies et les Canards qui lui oflrent leur amitié...
Déplorable conséquence de l'aveuglement de la Science privée du sens analogique ! Voici une bête qui symbolise l'édile des eaux, qui doit être un miroir de pureté, de distinction, d'clé-
LK CY<iNE. 333
gance, d'atticisme, et à qui on l'ait un crime de ne pouvoir supporter la société des lourdauds !
Ces gardiens des jardins publics ont généralement si bon ton, sont gens si bien appris ! En vérité, messieurs les Cygnes sont tout à fait impardonnables de ne pas comprendre le charme des manières et du langage de ces dignes fonctionnaires publics !
Des Cygnes ont frappé des enfants, dites- vous; mais où, quand et comment, et dans quelles circonstances? Et si les Cygnes avaient des petits à défendre, et si ces enfants les avaient provoqués par une foule de vexations et d'espiègleries dont les gamins sont généralement prodigues ? Je n'ai jamais soutenu que les Cygnes ne fussent pas des animaux très-méchants, qui se défendent quand on les attaque; mais où serait le mal quand des enfants sans cœur, qui se plaisent si souvent à torturer les pauvres petits oiseaux, trouveraient à qui parler une fois dans leur vie 1
Des Cygnes ont fait défense à des Chevaux d'entrer dans leurs eaux pour s'y baigner ou pour y boire, et ils se sont portés à des actes de violence contre les contrevenants. Et pourquoi, s'il vous plaît, n'agiraient-ils pas de la sorte? Comment, voilà de pauvres oiseaux qui n'aiment qu'une chose en ce monde, la propreté luxueuse. Ils travaillent sans relâche, le col incliné vers la terre, à clarifier les eaux du bassin où ils vivent. Ils tiennent à honneur à ce que le ciel s'y mire dans son éclat et sa sérénité. Et vous voulez que ces fanatiques amis de la limpidité demeurent impassibles devant l'invasion d'une cavalcade poudreuse ou boueuse, mal peignée le plus souvent, et crottée jusqu'à l'échiné, qui va gratter de ses sabots toute la vase du fond pour la faire remonter à la surface, qui va ternir pour une semaine entière la face du miroir poli à si grands frais, et détruire en quelques minutes l'ouvrage de quelques mois peut-être !
TM ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
Oh ! mais alors, pardon, {3uisque vous ne comprenez pas en pareil cas la légitime irritation de ces bêtes froissées dans leurs attractions les plus chères, vous ne devez pas être moins impitoyables envers la susceptibilité de la ménagère hollandaise qui prend son balai à deux mains pour frapper à tort et à travers sur la bande de Pourceaux, de Poules ou de Canards qui menace de forcer son domicile, ce domicile si soigneusement entretenu, où chaque meuble, ciré, verni, lustré, reluit comme une glace, et dont l'éblouissante propreté fait tout son orgueil et sa gloire. Le luxe de propreté des ménagères de Hollande, de Flandre et d'Angleterre vous blesse-t-il? avouez-le franchement, qu'on sache à quoi s'en tenir ; mais si vous le considérez ainsi que moi comme un échantillon du luxe universel de l'avenir, si vous trouvez comme moi que c'est une belle et bonne chose, tâchez d'être conséquent avec vous-même, et louez comme moi le Cygne de son horreur pour les eaux troubles, et n'appelez plus insociabilité de caractère ce qui n'est que l'amour de la propreté idéale. N'ayez pas deux poids et deux mesures.
Par la même raison que nous ne vouions pas des hommes mal embouchés et butors, des enfants disgracieux et débraillés, et des bêtes qui se roulent dans la vase, les Cygnes repoussent la compagnie des Canards qui barbottent, et des Oies qui salissent tout ce qu'elles touchent. Les Oies, disent-ils, n'ont pas mission comme nous de détruire les foyers de peste herbacée sur toute la surface de la terre. Les Canards aiment les eaux vaseuses et nous les eaux limpides. A chacun son poste et son rang.
Les savants du Dictionnaire ont beau dire, je ne trouve rien que de parfaitement digne et de parfaitement convenable dans ces façons de penser, de parler et d'agir. Et plus je considère le peu de fondement de ces attaques, plus je suis tenté de les attribuer aune vieille pensée de rancune de gens trop peu soi-
LE CYGNE. :tn:;
gncux de leur personne contre des bètes trop amies de la parure, et qui passent au bain les trois quarts de leur vie.
Eu attendant, on dit que les lords d'Angleterre, qui méritèrent toujours mieux des bètes que des hommes, ont reconnu depuis peu la haute valeur du Cygne, non pas simplement comme objet de luxe et de décoration aquatique, mais encore comme agent de salubrité publique. On dit que c'est la raison qui leur a fait distribuer avec profusion cette espèce dans les eaux de leurs parcs, où chaque faniilie a son bassin particulier et son canton ou sa fraction de canal à défendre contre l'invasion des plantes aquatiques. On dit que depuis que ces Cygnes se sont multipliés à l'inlini en Angleterre, ce pays a fait peau neuve, et que tous les foyers de lièvre marécageuse s'y sont éclipses peu à peu.
On dit que la Hollande est, à l'heure qu'il est, en train de copier l'Angleterre. Je demande au gouvernement de ma patrie, si riche de contrées fiévreuses, de ma patrie où le percement d'un canal de navigation quelconque est toujours l'ère de l'invasion de la mortalité; je demande au gouvernement, dis-je, d'ap pliquer à ce mal terrible le spécifique infaillible que l'expérience et l'analogie lui signalent.
Le Cygne sera un jour pour l'homme, le plus précieux de ses auxiliaires, quand l'homme entreprendra la grande œuvre de l'assainissement intégral de son globe; mais rien n'empêche un pays sage de commencer chez lui l'entreprise et de la tenter en petit.
Il existe en ce monde trois pestes qui le ravagent impunément depuis des temps inlinis : le choléra, ou peste noire, originaire de l'Inde ; la peste proprement dite ou la peste à bubons, originaire d'Egypte ; la lièvre jaune, originaire d'Amérique. Un bon règlement de police sur les inhumations peut avoir raison des deux premières en six mois. La troisième, qui est, sans contredit la plus dilîicile à désarmer, ne tiendrait pas dix ans contre les clforts du Cygne et de l'éciuse de chasse, sagement combinés.
LA CIGOGNK.
La Cigogne n'est pas auxiliaire de l'homme, en ce sens qu'elle ne met pas directement à son service son intelligence et sa force, à l'instar du Faucon ; elle n'est pas domestique non plus, puisqu'elle vit presque partout à l'état libre. Mais elle habite le comble des édifices bâtis par la main de l'homme, mais elle aime ses enfants, mais elle .lui rend pendant sa vie de si nombreux services qu'il est impossible de ne pas la placer au premier rang des bêtes amies de l'homme. Nous instituerions volontiers pour la Cigogne une classe particulière que nous appellerions des auxiliaireslibres, et dans laquelle nous ferions entrer le Cygne, le Héron garde-bœuf et l'Hirondelle, laissant à l'Américain, à l'Africain et à l'Asiatique, le droit d'y loger, à leur tour, Urubus, Cariamas, Caracaras, Serpentaires, Ibis, etc.
La Cigogne est essentiellement anguivore, c'est-à-dire, mangeuse de Serpents. Elle a reçu pour mission de purger la terre des reptiles immondes et venimeux pour lesquels l'espèce humaine éprouve une insunnontable aversion. Elle s'en acquitte avec amour et gloire. Elle joint à cette industrie la chasse du Mulot, du Crapaud et de la Grenouille, races non moins détestables. Elle suit la charrue dans les champs pour dévorer les vers de hannetons et toutes les autres vermines que révèle à la lumière le soc de l'instrument.
L'flgypte a dû bâtir des temples à la Cigogne. La loi thcssa-
LA cir.or.Nr:. itt
lienne décrétait la peine de mort contre le meurtrier de la Cigogne. A Rome, les premiers gourmands qui imaginèrent d'apprêter la Cigogne au gros sel, furent pour ce méfait assaillis d'épigrammes. J'en sais une à l'adresse d'un certain Rufus, où les épicesne sont pas ménagées. En Hollande, en Allemagne, et en vingt autres contrées du globe, l'indigène considère le choix que la Cigogne fait de son domicile pour y établir le sien comme un signe manifeste de la faveur divine. On cite sur les rives du Rhin plus d'un castel et plus d'une maison bourgeoise devenus inhabités par suite du dégucrpisscment des Cigognes.
La Cigogne est nécessairement un oiseau de passage, puisque les reptiles dont elle fait sa pâture sont engourdis en Europe pendant cinq ou six mois de l'année. Il faut bien que, pendant la durée de cet engourdissement, elle travaille ailleurs. Les Cigognes qui passent la belle saison en France sont donc obligées de passer l'autre semestre en Afrique. On montre à Bàle, en Suisse, dans une salle de l'Hôtel-de-YiHe, une Cigogne empaillée, dont le corps est traversé de part on part d'une flèche africaine des environs du Cap. Cet accident n'avait pas empêché l'oiseau de vaquer à ses occupations journalières, ni de partir avec les autres à l'époque du voyage du Nord. Il parait même (jue la puissance de son vol n'en était aucunement altérée. Seulement la pauvre bête avait l'air de se servir d'un balancier pour se soutenir dans les airs, à l'imitation du saltimbanque qui travaille sur la corde raide. Cette Cigogne a été donnée à la municipalité bâloise par un savant de la ville, qui, voulant savoir au juste ce qu'elle portait sous l'aile, lui avait cassé la tète d'un coup de feu.
C'est un illustre oiseau que la CigognP, et qui mérite la plupart des hommages qu'on lui a rendus en tout lieu depuis le commencement du monde ; cependaut la reconnaissance des mortels,
m. iri
:VM ORMTnOl.OGli: PASSIONM'KLE.
injuste quelquefois coinme leur liainc, u eu tort d'orner cet oiseau de tous les dons de l'esprit et du cœur.
Bélon a revendiqué pour la Cigogne l'honneur de la découverte du clysoir, faussement attril)iiéc par l'antlcjuité à l'Ibis, le(|nel ne mériterait, au dire de l'historien, (jii'nn simple brevet de perfectionnement.
En langage hiéroglyphique, Cigogne voulait dire bienfaisance et pitié. En Grèce et dans l' Asie-Mineure, la venue de la première Cigogne était considérée comme un événement heureux. Celui qui avait la chance de pouvoir annoncer la bonne nouvelle aux autres, avait le droit d'exiger d'eux un petit cadeau, comme le constate un vers du vieil Homère.
Chez les Romains, ainsi que chez les Grecs, la Cigogne était l'emblème de la piété filiale, de la chasteté, de la fidélité conjugale et de la gratitude, trop de vertus, hélas ! pour une bète seule. On était persuadé, dans ces contrées naïves, que les petits des Cigognes faisaient à leurs parents âgés des pensions alimentaires et les entouraient de soins pieux et tendres, si bien que le législateur d'Athènes ne crut pouvoir mieux faire que d'emprunter à ces bétes une partie de leur législation familiale. De là cette loi pelargonia, du mot s^tqc pelât gos, Cigogne, qui avait pour objet d'assurer le père contre l'ingratitude du fils. Aristophane fait allusion aux mœurs de la Cigogne, quand il veut faire honte aux mauvais fils des hommes des vertus des enfants des brutes. La loi pelargonia a passé aussi dans nos codes, mais elle a oublié de passer dans nos mœurs. Que dirait de nos jours Aristophane, parcourant le tableau de nos statistiques criminelles, où le chiffre des parricides va s'enflant chaque jour? le parricide, ce crime contre nature que la loi de Solon n'avait pas même prévu !
Je ne saurais ajouter foi au dévouement (ilial des jeunes
1,.\ CKiOr.Ni:. ;!;tn
Cigogoes, parce que le Créateur a l'habitude de proportionner les attractions des bètcs à leurs destinées, et que le dévouement lilial n'a aucune raison d'être dans les dons des oiseaux. Dieu a fait la vieillesse si douce et si facile à tous les individus de cet ordre, qu'il les a exemptés des rudes sujétions du besoin et de la nécessité de recourir à la reconnaissance et à la générosité d'autrui. La sphère animi((uc où l'oiseau brille le plus est celle de l'amonr maternel, et nul volatile n"a poussé plus loin que la (ligogne l'héroïsme de ce sentiment. Toutes les mères connaissent l'histoire de la célèbre Cigogne de Deift, qui, voyant l'impossibilité de sauver ses petits de l'incendie (|ui dévorait la toiture de l'édifice où était placé sou nid, se précipita au beau milieu des flammes pour périr avec eux. La chose se passait en ^o3^) ; des Cigognes plus modernes ont mieux fait en 1820. Lors de l'incendie de la ville de kelbra, en Russie, on vit ces oiseaux ingénieux improviser un service de pompes et éteindre le feu. Le fait est affirmé par un auteur peu connu, il est vrai, mais qui a l'avantage de se nommer Okarius de lludolstadt.
De nombreux et amusants récits constatent aussi le respect des Cigognes pour les lois de la chasteté et de la fidélité conjugale. Je ne demanderais qu'un peu plus d'autorité aux raconteurs qui les ont recueillis et de qui nous les tenons.
Èlien rapporte qu'une Cigogne mariée, que le hasard avait rendue témoin d'une conversation criminelle entre une dame de haut parage et son esclave, entra en un tel courroux à cette vue, qu'elle se rua immédiatement sur l'esclave téméraire et lui creva les yeux. Ainsi, d'après Élieu, les Cigognes seraient des espèces de surveillantes que la nature aurait données aux maris pour leur garantir la fidélité de leurs épouses. Qui nous garantira maintenant la fidélité d'Klien !
Un témoignage bien autrement convaincant do la haute mora-
litô de la Cic;oii;ne est celui que je trouve consigné au traité de physique de Michel Neander en ces termes :
« Sous le règne du duc Hubert Bacarus de Bavière, vivait, dans le bourg de Tangen, une brillante colonie de Cigognes. Or, l'adultère entra dans un des ménages de la tribu ailée, et le Ménélas outragé lira de son Hélène une vengeance éclatante. L'infidèle, dit le texte, choisissait d'ordinaire, pour se livrer à ses honteux écarts, le moment où son époux s'absentait du domicile conjugal, pour aller chercher de la nourriture à ses petits; mais il arriva qu'un jour cekii-ci revint au logis un peu plus tôt qu'on ne l'attendait, et avant que sa coupable moitié n'eût eu le temps de réparer le désordre de sa toilette. Son crime était flagrant, et cependant l'olTensé, malgré la certitude de son malheur, eut le courage de dissimuler la douleur de l'alTrout. Ne voulant pas faire rejaillir sur de pauvres petits innocents la solidarité de la turpitude de leur mère, il ajourna sa vengeance au temps où l'éducation de sa jeune famille serait complètement achevée. Ce jour venu, il traduisit la coupable devant la grande réunion qui précède le départ d'automne, exposa en peu de mots sa conduite peu délicate, nombra les copieuses couleuvres qu'elle lui avait fait avaler de complicité avec l'autre, et finalement l'abandonna à la justice du peuple. Cette justice fut terrible ; l'accusée fut condamnée à la peine de mort à l'unanimité ; son exécution suivit immédiatement la sentence, et ses plumes furent jetées au vent. L'époux inconsolable, quoique vengé, s'enfonça dans un désert sauvage, et oncques, depuis, ses amis ni ses proches n'ouïrent parler de lui...; car il est de ces douleurs, ajoute le traducteur, dont il est plus aisé de mourir que de guérir. »
Je soupçonne quelque mari menteur, comme j'en connais tant, ou quelque juif de Judée, d'avoir forgé ce conte atroce pour légitimer la barbare coutume où étaient ses aïeux rie livrer à