‹ L'esprit des bs (volume 3)Chapitre 17 sur 34 · I..\ CKilK.M:. .!il · texte numérisé non relu

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la fureur de la populace les épouses adultères pour les faire lapider.

Les habitants de Smyrne, s'étant aperçus que toutes les Cigognes raàles de l' Asie-Mineure avaient formé une société d'assurance mutuelle contre l'infidélité conjugale, ont exploité cette découverte d'une façon indigne. Comme si l'amour n'était pas chose sérieuse, je dirais presque la seule chose sérieuse de la vie, ils se font un barbare plaisir de mettre à la torture l'esprit des malheureux assurés. Une de leurs plus jolies plaisanteries, par exemple, consiste à déposer un oeuf de Poule dans un nid de Cigogne. A la vue de ce produit de contrebande, qu'il est naturellement tenté d'attribuer à l'infidélité de son épouse, le mari entre aussitôt dans un accès de fureur épouvantable, accable la pauvre innocente.des noms les plus outrageants, et la livre immédiatement à ses coassurés, qui la mettent à mort. Pour l'honneur de l'intelligence des habitants de Smyrne et des Cigognes de Turquie, j'ai besoin de m'inscrire en faux contre les colporteurs du canard ci-dessus, ne voulant pas croire à autant de méchanceté du côté des hommes, ni à autant de bêtise du côté des bétes. Mais il n'est que trop vrai que l'union de deux amants bien assortis, bien ardents, bien fidèles, est un spectacle à faire crever d'envie tous les cœurs impuissants. Et comment se venger du bonheur des heureux, si ce n'est par la calomnie? Il faudrait, pour détruire ma foi dans la fidélité conjugale de la Cigogne, des accusations mieux fondées que celles qui précèdent.

Je sais une variante dans l'épisode de l'infidélité des Cigognes, et une variante que j'avais déjà lue dans l'histoire du Hamster et aussi dans celle d'Agamemnon, roi des rois, si féconde en tragédies. C'est l'éternelle histoire de l'Égysthe et delà Clytemnestre, qui, prévenant par l'initiative du meurtre le châtiment qui les attend, s'en vont trouver aux champs l'Agamemnon qui ne songe pas à mal, le surprennent et le tuent.

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C'est encore Élien qui raconte ce trait remarquable de gratitude d'une Cigogne, bien digne de figurer à côté de celui du chien de Montargis dans le traité de la Morale en action. La scène se passe à Tarente, ville de l'Italie ou de la Grande- Grèce.

Une dame de cette cité, une veuve inconsolable, avait été l)leine de miséricorde et de sollicitude pour une malheureuse ])etite Cigogne qui, voulant s'échapper de son nid dans un âge encore trop tendre, avait fait une chute et s'était luxé le lémur. ï/d dame, non-seulement avait guéri la pauvrette, mais elle lui avait rendu la clef des champs aussitôt que celle-ci s'était trouvée en état de la prendre. Or, Tannée suivante, un beau soir que l'intéressante aflligée, assise sur sa terrasse, confiait le secret de sa mélancolie ù la brise parfumée des Ilots, on vit une blanche Cigogne" s'abattre du haut des nues jusque sur les genoux de la belle rêveuse et laisser tomber dans son giron un petit caillou de la grosseur d'un œuf de tourterelle. Mais quel caillou, bonté divine! un caillou qui resplendissait de tous les l'eux du jour dans l'obscurité des ténèbres, bref un diamant de la plus belle eau et dont la valeur ne pouvait manquer de procurer, à celle qui en était propriétaire, de nombreuses demandes de /v-mariage. Et ayant serre la Cigogne sur son sein pour la remercier de son don, elle reconnut a la cicatrice que celle-ci portait à la jambe la pauvre éclopée qu'elle avait eu la chance d'arracher au trépas six mois auparavant.

La Cigogne ne se bornait pas autrefois à apporter des diamants de la plus belle eau aux personnes qui lui remboîtaient les membres ; elle enseignait encore aux hommes les propriétés curatives de l'origan et du gingembre. Elle avait même rapporté cette dernière plante de l'Inde, pour inspirer aux Grecs l'idée de pousser une pointe vers les rives de l'Indus.

Kniin, de grossiers beaux esprits, enclins aux méchantes

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épigrammcs, se sont trouvés pour dire que si la Cigogne méritait d'être considérée comme le modèle des épouses, c'était surtout parce qu'elle était muette... C'est pour cela qncî ces messieurs, qui s'arrogent le monopole du bavardage et de la chicane au palais et au parlement, sont si riches de cancans et si agréables à entendre. Ajoutons que l'épigramme est absurde et puérile en ce (lue la Cigogue, pour ne pas parler avec sa langue, comme tout le monde, n'en est pas plus muette pour cela. La Cigogne ne tronipette pas comme la Grue, d'accord, mais elle cracpu^tte connue le marchand de gaufres de Lyon, qui se sert d'une crécelle pour réveiller le zèle de sa pratique. Or, jamais cet industriel ne passa pour silencieux. J'ai souvent entendu, en Afrique, tomber du haut des airs, à plus d'une lieue de distance, le bruit des castagnettes de la Cigogne. Que vous semble de ces personnes muettes qui s'entretiennent avec vous à ces distances-là?

Yoici la vérité sur la Cigogne, toute la vérité, et rien que la vérité :

C'est le modèle des amantes, des épouses et des mères. Elle adore les enfants et se plait à folichonner avec eux dans lu captivité. Elle rivalise de vigilance avec l'Oie et le (îygne sauvage pour la garde du domicile de l'homme. Elle aurait parfaitement sauvé le Capitole, si on le lui eût '^onfié. Sa vie n'est qu'une longue série d'actes honorables et de travaux utiles ; et plus d'une s'est endormie du dernier sommeil qui n'eut pas à se reprocher, dans tout le cours de sa longue carrière, le moindre manquement aux préceptes de la loyauté, de la fraternité, de l'honneur. De quel sage, parmi les hommes, en diriez-vous autant? Or, quand la vérité toute seule témoigne aussi favorablement à l'égard d'une bête, je ne vois pas la nécessité de recourir aux adulations de la fable pour flatter son portrait.

Pour avoir une preuve sans répli(|ue des hautes voitus de la

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Cigogne, il n'y a qu'à considérer le caractère et Je nom de ses ennemis. Ses ennemis intimes s'appellent le Serpent et le Corbeau. Le Serpent et le Corbeau sont des hêtes maudites depuis le paradis terrestre et l'arche de Noé. Si les amis de nos amis sont nos amis, h plus forte raison cela se peut-il dire des ennemis de nos ennemis. Je n'hésite point à proclamer le moule de la Cigogne comme l'un des plus édifiants qu'ait pétris la main du Créateur. La Cigogne a été évidemment destinée, comme l'Hirondelle, à vivre avec le souverain de la terre sur le pied de la cordialité la plus intime.

C'est chose évidemment curieuse à signaler, en effet, que la similitude des mœurs et des fonctions et des dominantes affectives entre les Cigognes et les Hirondelles, ces deux oiseaux de si haut titre, que Dieu a chargés de purger l'air et la terre des insectes et des reptiles hostiles au repos de l'homme. Ne semblerait-il pas que le Créateur, en leur fixant pour commune demeure celle de l'homme, ait eu dessein de tenir perpétuellement sous les yeux de celui-ci un spectacle édifiant de bonnes mœurs et de vertus privées ? Remarquez que l'Hirondelle est, aussi bien que la (Cigogne, un modèle achevé de lidélité conjugale et d'amour maternel, et qu'il n'est pas un trait de dévouement héroïque dans la vie de l'un des deux oiseaux qu'on ne retrouve dans celle de l'autre. C'est pourquoi le peuple, qui s'entend mieux que les savants à baptiser les créatures du Seigneur, a marié les deux moules dans sa reconnaissance, et appelle indifféremment la Cigogne et l'Hirondelle du môme nom (\'oisean du bon Dkv.

A propos d'Hirondelle et d'oisenu du bon Dieu, (|u'on me laisse raconter une histoire touchante que l'analogie passionnelle m'avait. fait pressentir, quand je faisais de la douce créature, le svmbole de la bœur de charité. Un de mes vieux amis de chasse,

Je commandant Ponget, m'écrivait de Constantine, l'an passé : « Vous ne dites pas assez d^ la charité de l'Hirondelle. Je ne pense pas qu'aucune espèce ait jamais porté ce sentiment aussi loin, et je ne parle pas de la charité pour les siens, qui n'est que tendresse naturelle et forcée pour ainsi dire, je parle de la charité pour autrui. Voici à l'appui de mon opinion deux faits récents qui sont dignes d'avoir place en vos intéressants récits :

» Un enfant de la maison s'en revenait des champs, où il avait assisté à un de ces dénichements monstres de moineauxfrancs qui se font ici, tous les ans, vers la mi-avril, et dont vous n'avez pas d'idée en France. Il avait sauvé du massacre une demi-douzaine d'innocents qu'il comptait élever, mais les pauvres petits étaient encore trop jeunes pour pouvoir se passer des soins de leur vraie mère, et deux ou trois étaient morts avant le soir des fatigues de la traversée. Comment faire pour empêcher les survivants de subir le même sort? Les moments étaient précieux et notre perplexité fort grande, quand les gazouillements d'une Hirondelle, qui chantait au-dessus de nos têtes, et qui avait son nid au plafond de l'appartement où nous délibérions, me suggérèrent i'heureuse idée de lui confier l'éducation de nos malheureux orphelins. L'enfant, en désespoir de cause, donne son adhésion au projet, qui est sur-le-champ mis à exécution. Les jeunes moineaux sont introduits dans le nid, en présence du père et de la mère qui paraissent d'abord plus inquiets que charmés de ce surcroît de famille qui leur tombe du ciel. Cependant, la première émotion se calme et les charitables créatures ne tardent pas à comprendre le service qu'on espère d'elles. Elles sortent, et la première fournée de moucherons qu'elles rapportent est pour les nourrissons étrangers, qui auront part, à dater de cette minute, à tous les soins et k toutes les tendresses de leurs parents adoptifs, tant et si bien

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qu'avant la lin de la quinzaine ils atteignirent toute leur croissance et prirent leur volée.

» Ce trait de charité sociale n'a rien de bien extraordinaire, je le sais, et trouverait sans peine son pendant dans l'histoire d'une foule d'oiseaux et de bètes à quatre pattes; mais le second l'ait que j'ai à vous raconter me semble sortir un peu plus du cadre de la banalité. Les héroïnes de cette seconde histoire sont les mômes que celles de la première, les Hirondelles qui avaient fait élection rie domicile dans l'intérieur de notre appartement.

» Leur nid est vide, les petits moineaux sont partis depuis huit jours, les Hirondelles aussi. L'enfant alTriandé par le succès de la première expérience et désireux d'en tenter une seconde apporte une nichée de Rossignols qui ne font que de naître, et sont au nombre de cinq. On les hisse dans le nid vacant. Une demi-heure après, deux Hirondelles qui voltigent dans le voisinage, entrent dans l'appartement, avisent leur demeure occupée, comprennent aussitôt le nouvel appel adressé à leur charité et se mettent immédiatement en devoir d'y répondre. Moins de douze jours après, l'éducation des nouveaux orphelins était parachevée. »

Ces faits là, et mille iuitres (|ue l'un pourrait citer, parlent assez haut pour pouvoir se passer de commentaires, le n'ai reproduit l'histoire si touchante des Hirondelles du commandant Pouget, que pour témoigner du grand esprit de sngcsse et de justice distributive qui était en l'analogie passionnelle quand elle a attribué à THirondelie l'emblème de sœur de charité.

Chez les Cigognes, ainsi (|ue chez les Pigeons et chez les Hirondelles, le mâle est admis à partager les soins de l'incubation. J'ai dit que ce rare privilège n'avait été dévolu aux mâles que dans des espèces de haut tide. Hiii dit tendre maitii-sse dit

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aussi tendre mère, nourrice passionnée. L'amour des Cigognes pour leur progéniture dégénère en idolâtrie.

Une Cigogne femelle du Yorarlberg (Tyrol) avait été blessée à l'aile quelques jours avant celui fixé pour le départ général. Alors, son époux, qui avait déjà pris des engagements et fait ses préparatifs de voyage, voyant que son amie ne pourrait le suivre, renon«;a à tous ses projets pour tenir compagnie à la pauvre blessée, et resta l'hiver auprès d'elle, veillant à ses besoins avec l'attention d'une mère, ou plutôt d'un amant. Un homme ne peut guère s'imaginer ce (piil faut de puissance sur soi-même à un oiseau voyageur pour contraindre le penchant qui l'emporte vers les pays lointains.

Il y a une douzaine d'années que les Hadarsde TIemcen furent chassés de cette ville par nos soldats vainqueurs. La tribu expulsée dut chercher un asile aux frontières du Maroc, où son exil dura trois ans et plus. Or, le jour où les autorités françaises rouvrirent aux exilés les portes de la patrie, toutes les Cigognes de la cité musulmane advolèrent d'un commun essor au devant des bannis, enveloppèrent, pendant une heure ou deux, la troupe de mille cercles de joie, et après avoir épuise, pour la féliciter de son heureux retour, toutes les formules de l'allégresse, tirent avec elle leur rentrée triomphale.

• Quand les Cigognes s'apprêtent à quitter nos climats à la suite du soleil, elles ont soin d'étager les départs pour éviter les encombrements de la route. Les Cigognes qui habitent l'Alsace attendent pour partir que celles de la Hollande et des pays plus septentrionaux s'ébranlent : on s'envoie des estafettes de l'une à l'autre patrie; on se donne des rendez-vous préparatoires, puis des rendez-vous détinitifs sur des tours de cathédrales historiques. On discute sur la convenance de Strasbourg, de Cologne ou d'Anvers. On s'arrange de manière à égaliser l'elfectif des convois. On lixe la longueur de la course quotidienne, les sta-

liiS OHMTHOLOGIE PASSIOi.NELLli.

tions intermédiaires et la durée des séjours ; ou prévoit les en-cas d'intempérie et l'on dispose en conséquence. Les mâles les plus vieux et les plus expérimentés sont chargés de prendre les devants et de préparer les logis sur la route. Aussi le passage des Cigognes s'opèrc-t-il chaque année avec une régularité surprenante. Je connais, dans le département de Seine-et-Oisc, aux environs d'Étampes, une station de ravitaillement des Cigognes, où jamais ces oiseaux ne manquent de prendre langue une ou deux fois par an.

Les vieux mâles, comme chez la plupart des espèces voyageuses, précèdent les femelles et les jeunes dans les émigrations. Us profitent de leur avance pour réparer les vieux nids et nettoyer leur ancien domicile, de manière à ce que les femelles trouvent à leur arrivée leurs appartements en état. Ces préparatifs terminés, ils s'en retournent galamment au devant des arrivantes, et la rencontre est l'occasion d'un échange de craquettements d'allégresse et de caresses sans fin.

La Cigogne ne craint pas la captivité comme l'Hirondelle. Elle court même au-devant de la domesticité, et dans cet état elle se lie rapidement d'amitié avec tous les commensaux de la maison qu'elle habite, enfants, chiens, chats, volailles.

Elle témoigne en toutes ses manifestations une vive sympathie pour l'homme, mais surtout pour la femme et pour l'enfant,' étant titrée en mineur et non pas en majeur. Néanmoins, il arrive fréquemment que la Cigogne libre qui passe au-dessus d'elle Initient de tels discours, lui fait, des contrées où elle va, de si poétiques récits, que son imagination s'enflamme, et que la curiosité l'emportant sur la sagesse, elle quitte tout à coup le toit hospitalier. Mais même quand elle cède à ces entraînements, si excusables chez l'oiseau voyageur, ce n'est pas sans esprit de retour. Elle part, mais pour revenir au prochain renouveau, et le souvenir de l'hospitalité reçue ne s'efl'ace jamais de son cœur.

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