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Une autre circonstance atténuante de son apparente ingratitude, se tire de ce que la Cigogne ne produit pas en captivité, et qu'il est bien dur de renoncer aux joies de la famille, quand la nature vous a douée de toutes les aptitudes nécessaires pour vous faire goûter ces jouissances dans toute leur plénitude.
Les historiens des bétes d'autrefois voulaient absolument que la Cigogne eût guerre avec la Chauve-Souris, et amitié avec la Corneille. Suivant l'nntiquité, l'oiseau à poil, l'oiseau du diable, éprouvait un bonheur indicible à ensorceler les œufs de l'oiseau du bon Dieu. Heureusement que la Cigogne, qui était versée, comme on a vu, dans l'étude des simples, était instruite de la profonde antipathie qui existait entre le platane et la Chauve- Souris. Rien de plus commode conséquemment que de garer son nid des malélices d'icelle; il suffisait de tapisser de feuilles de platane la couche de sa progéniture, ce qu'elle n'omettait jamais de faire ; si bien que lorsque la bète diabolique venait pour accomplir son œuvre de perversité, elle trouvait la place garnie du préservatif en question, et se retirait toute confuse avec un pied de nez. Les choses se passent autrement aujourd'hui. Comme la Cigogne a l'habitude de croquer la Chauve- Souris toutes les fois que l'occasion s'en présente, l'oiseau à poil paraît fort peu jaloux de la lui procurer.
Quant à l'amitié de la Cigogne et de la Corneille, qui portait celle-ci à accompagner l'autre en toutes ses courses et à lui servir d'aide de camp, j'ai déjà démontré ailleurs la fausseté de ce conte. Non-seulement les Cigognes et les Corneilles ne voyagent pas de compagnie, puisque les unes s'en viennent quand les autres s'en vont , mais la vérité vraie est que la Cigogne n'a jamais eu de plus mortels ennemis que dans la race des Corneilles, dans celle du Choucas notamment, autrement dit le petit Corbeau des églises. Le Choucas, ainsi que toutes les Corneilles
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et tous les Corbeaux du monde, est voleur d'œufs de son métier. Comme il habite les mêmes édifices que la Cigogne, il est en superbe position pour espionner les absences de celle-ci. II monte donc dans son aire quand elle est partie pour la chasse, et lui ravit ses doux trésors d'amour, quand il ne juge pas plus opportun de les gober sur place. La Cigogne est malheureusement sans défense contre cet ignoble pillard qui trouve à se cacher partout.
Maintenant, la haine du Corbeau, de la Corneille et du Choucas pour la Cigogne est une haine fatale, une haine de bête noire à bête blanche, qui se légitime par un intérêt puissant. Le Corbeau, qui veut rester à tout prix dans l'amitié de l'homme, ne peut justifier son ambition qu'en se faisant valoir comme cureur et balayeur des champs, comme destructeur des vers blancs et des limaces, voire comme croquemort. Si l'homme a jusqu'ici ménagé cet auxiliaire cauteleux, c'est, en eflet, qu'il a cru à son utilité. Or, comme la Cigogne, qui est l'ennemi irréconciliable de la Corneille, veut ravir à celle-ci sa spécialité tutélaire, le seul bouclier qui la protège contre l'imminence d'une extermination complète, il est tout naturel que la Corneille, placée sous la menace d'un semblable danger, redouble d'eflbrts pour anéantir sa rivale, .l'ai grand'peur qu'elle ne touche au moment du triomphe, en ce pays, du moins.
Car déjà la Cigogne n'avait trouvé que deux départements habitables en cette vaste France, si fertile, si bien arrosée, partant si féconde en reptiles. Deux départements sur quatre-vingtsix, ce n'est guère ; et la raison que l'oiseau donne de son établissement exceptionnel en Alsace, est bien laite surtout pour aflligerdes cœurs véritablement patriotes. Ce n'est pas seulement, dit -elle, parce que les deux départements du Rhin sont ceux où l'industrie agricole et l'industrie manufacturière ont atteint leur plus haut degré de perfection qu'elle les a adoptés pour patrie,
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mais, avant tout, parce que ces deux départemenl^nourrissent la population la plus probe et la plus éclairée de France, et parce que l'Alsace est peut-être aujourd'hui la seule province française où la loyauté en amour trouverait un asile si elle était bannie du reste du pays.
Or, il est parfaitement constant que cette noble et héroïque population d'Alsace, si industrieuse, si candide, si fidèle à sa foi, est exploitée et saignée à blanc par une race de vampires infimes, par cette race d'usuriers exotiques, dont ma plume écrit le nom toute seule quand elle sent mon pouls s'agiter.
Alors, quand le peuple travailleur alsacien périt sous la dent de l'usure, comment voulez- vous que la pauvre Cigogne tienne contre les attaques du Corbeau, le diminutif du Vautour et le moule omnivore par essence !
Je sais que des guerres intestines ont éclaté quelquefois parmi des tribus de Cigognes. Mais ce n'est pas à nous autres hommes, Chauvins stupides de la nationalité, de condamner des guerres qui ont toujours pour excuse l'amour exagéré de l'édifice natal. Je sais encore qu'on reproche à la Cigogne, ce modèle achevé des mères, de ne pas respecter toujours la progéniture fraîche éclose d'autrui. Mais que voulez-vous, la faim est si mauvaise conseillère, et quand le Mulot est rare, et aussi le Serpent, et aussi la Grenouille, il faut pourtant bien se rabattre sur quelque chose pour vivre, et alors malheur aux petits oiseaux qui ont la mauvaise chance; mais une fois n'est pas coutume, et puis, qui est-ce qui est parfait? Couvrons d'un voile d'oubli ces courts moments d'erreur, et ne jetons pas la pierre à la pauvre bète pour si peu.
La Cigogne est un bel oiseau blanc, au bec et aux pieds roses, aux longues ailes concaves, frangées de noir, à l'envergure immense, aux os pneumatisés. Elle vole les jambes pendantes,
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et s'élève dans les airs aussi haut que les Faucons, les Milans et les Aigles. Elle a trente pennes à la queue, en signe du grand esprit de conduite ^t de sagesse dont Dieu l'a douée. Durant les heures le plus brûlantes de la chaude saison, la Cigogne va cliercher le frais aux limites extrêmes de l'atmosphère, où elle dessine sur la voûte du ciel d'immenses orbes (jue le noir crayon de l'ombre décalque en zones mobiles sur la face des murs blancs et du sol embrasé. Par la puissance de son vol, qui lui donne permis de séjour dans la région des nues; par le genre de sa nourriture, qui est le même que celui des plus grands oiseaux de proie; par la force de son bec et la légèreté de son corps, par sa fidélité en amour, la Cigogne confine à la série des Rapaces planeurs, dont elle est séparée par un groupe ambigu magnifique, celui du serpentaire et du cariama, qui manquent à l'Europe. On sait que ces deux espèces, destinées à purger J 'Afrique et l'Amérique australes des innombrables tribus de Serpents qui les infestent, portent des becs d'Aigles sur des cous de Cigogne, et sont montées sur échasses comme celle-ci.
Envisagé sous le point de vue artistique, la question de la Cigogne n'a pas moins d'intérêt (jue sous le point de vue moral, agricole ou économique. Il est dans la nature de la Cigogne de chercher à unir l'agréable à l'utile. Elle pose, sans le savoir, sans le vouloir peut-être, mais elle pose en tout et partout; de là sa popularité d'atelier. Elle pose quand elle marche à la suite de la charrue d'un pas grave et méditatif, l'air profondément pénétré de l'importance de son travail ; elle pose quand elle se cloue immobile sur une patte à la cîme arrondie du minaret d'Orient, comme au bout de la llèchc aiguë du clocheton des vieilles cathédrales. Elle objecte, pour se justiher du reproche qu'on lui fait de trop affectioni; ;ir ces altitudes ambitieuses, (|u'elle a mission d'indiquer aux travailleurs de la cité de quel rûté le vent souffle, et en cela o!li! dit vrai. Dieu, on établissant
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la Cigogne sur le faîte des hautes tours, l'a priée de remplir cet olïice de girouette vivante à ses moments perdus, et il en a peu coûté, comme on pense, à l'oiseau complaisant d'obéir â l'injonction céleste, et de tourner le dos au vent. Enfin, c'est sa nature, la Cigogne pose au repos, elle pose en marchant, elle pose en volant, et ce n'est pas sa faute si son caractère de décors naturel ne peut la quitter un moment.
Aussi les peintres de l'Orient, les plus lidèlcs à l'expression de la couleur locale, n'oublient-ils jamais de colloquer un épisode quelconque de Cigogne dans un coin de leur toile. Les amateurs qui ont souvenance d'avoir admiré au Louvre, il y a deux ou trois lustres, un chef-d'œuvre de Decamps, intitulé le Supplia; des crochets, doivent se rappeler, entre autres beautés de la scène, l'elVct saisissant de contraste que produisait avec l'horrible sujet du drame principal, le vol placide et indifférent d'une Cigogne traversant lentement l'éther, le bec ceint d'une couleuvre, et rapportant à ses petits les joies du repas de famille, à quelques toises de la muraille sanglante où pendait la victime humaine, accrochée par lambeaux. Je suis heureux de trouver cette occasion de dire en face à Decamps, que je le considère comme celui de tous les grands coloristes de ce temps-ci qu'a le mieux inspiré la patrie du soleil.
La Cigogne est l'emblème du ménage humain d'harmonie, d'où n'approchent jamais les cancans, les jalousies ni les querelles. La Cigogne n'a qu'une parole en affaires comme en amour; c'est l'emblème des cœurs droits et sincères, esclaves de leur foi, et sobres de promesses. Chaque commune aura un jour sa ciconière, où les Cigognes, après avoir extirpé la race des Serpents, des Mulots et des Hannetons, seront logées, nourries et entretenues aux frais de la cuisine publique.