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LE JARDIN DES PLANTES

C'est le jardin du peuple; on a tout fait sous la Restauration pour le débaptiser, pour le forcer d'adopter le nom de jardin du Roi, il est resté le jardin des Plantes, comme le pont d'Austerlitz est resté le pont d'Austerlitz. C'est le jardin du peuple, car c'est le seul qui fasse bon accueil au pauvre monde et qui ne s'offusque pas de l'humble livrée du travail, recevant le béret ou la veste avec les mêmes honneurs que l'habit noir et ce fragment de tuyau de poêle qui s'appelle chapeau rond et qui fait partie obligée du costume de bonne compagnie. Le peuple n'entre pas au jardin des Tuileries, parc réservé à la classe fainéante, à moins qu'il ne fasse excessivement chaud, comme au 1 0 août ou au 29 juillet, ou qu'il n'éprouve le besoin de changer son gouvernement contre un autre; ce qui est cause que l'histoire a tenu note de ses visites et que chaque dynastie nouvelle n'a jamais rien eu de plus pressé que de consigner à sa porte le terrible visiteur, dès le lendemain de son installation.

On ne paye pas pour entrer au jardin des Plantes de Paris, comme cela se pratique au jardin Zoological de Londres, et la différence qui existe dans le régime économique des deux éta-

* Ceci était écrit et publié en mai 1816, ii une époque oi'i existait encore faristocralie britannique, morte depuis.

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blisseuients est caractéristique de l'esprit national des deux peuples.

En Angleterre, où l'or est tout, où l'homme ne reconnaît d'autre loi, d'autre Dieu que l'or, où les ministres de la religion les plus vantés pour leur philanthropie (Malthus et consorts) refusent au pauvre le droit d'aimer, à l'enfant du pauvre le droit de vivre ; en Angleterre, pays d'oligarchie et de fausse liberté, où la classe improductive et gouvernante a le plus grand intérêt à prolonger la misère et l'abrutissement des classes laborieuses, les institutions ne peuvent pas porter le cachet démocratique. Un gouvernement de caste ne peut pas raisonnablement doter le peuple d'établissements où l'instruction se distribue gratis, ni s'occuper de développer l'intelligence de ceux à qui l'on n'accorde pas même le droit de s'asseoir au fjmml banquet de la vie. L'aristocratie britannique ferme donc le jardin Zoologique au pauvre et elle a parfaitement raison; elle frappe l'éducation du peuple d'impôts quasi-prohibitifs en même temps qu'elle dégrève l'alcool, c'est dans l'ordre. Le gin, comme le tabac, aide à l'oppression, car il tue le corps en même temps qu'il abrutit l'âme ; et l'expérience a prouvé que le Saxon et l'Irlandais étaient plus gouvernables ivres qu'à jeun. Si le gouvernement anglais se met quelque beau jour en frais de munificence pour le peuple, ce ne sera jamais que pour lui faire des distributions de gin.

Il n'en saurait être de même en France, terre de chanté et de démocratie, où la démarcation entre les classes laborieuses et les classes fainéantes n'est pas eneore aussi tranchée qu'en Angleterre ; où le peuple et le roi ont longtemps combattu sous le même drapeau ; où le peuple et le roi ont eu longtemps besoin de demeurer unis pour briser l'orgueilleuse aristocratie, l'aristocratie fédérale et protestante qui a vaincu en Angleterre. L'État qui s'appelait le roi en France, lorsque le roi de France s'appe-

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lait Ilcuri IV, Richelieu ou Louis XIV, l'Etat naturellement dut faire beaucoup pour le peuple de France, dans le sein duquel il avait toujours trouvé ses auxiliaires, ses amis. C'est pour cela que toutes les grandes fondations de nos grands rois sont des institutions vraiment démocratiques. Paris a toujours été plein de collèges nationaux où l'enfant du peuple était admis à étudier gratis toutes les sciences et tous les arts, sous la parole des plus célèbres professeurs du monde civilisé.

La pauvreté, en France, n'est encore qu'un vice ; ce n'est pas comme en Angleterre uq crime irrémissible. Voilà pourquoi le public ne paye pas pour voir les bêtes et les fleurs au jardin des Plantes. Le gouvernement de France n'a pas encore perdu tout à fait le sentiment de ses devoirs.

En efl"et, toutes ces galeries si riches et si bien parquetées, c'est pour le peuple, c'est pour nous tous que l'État les a construites, qu'il a rangé avec tant de soin et de somptuosité toutes les pièces intéressantes du mobilier de ce monde et des mondes détruits; c'est pour nous qu'il appelle tous les jours les plus hautes notabilités de la science aux chaires d'anatomie, de chimie, de zoologie, de minéralogie, de botanique, prenant généreusement à sa charge les frais de l'éducation du peuple. C'est pour nous tous que ces riantes avenues de catalpas, de marronniers, d'arbres de Judée et de virgiliers étalent de si splendides toilettes, que le squelette décharné des sapins s'entoure de ses colliers de glycines comme un mât de navire pavoisé pour une fête ; pour nous que fleurissent les cerisiers à fleur double, les magnolias, les pivoines et les rhododendrons, et les rouges buissons des groseillers du Canada et des cognassiers du Japon ; pour nous que les flèches roses des tamarins agitent dans les airs leurs élégants panaches, que les iris, les lilas et les roses embaument l'atmosphère de si douces senteurs. Et voyez comme cet entassement de richesses est cependant ordonné avec sagesse et de

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manière à ce que l'intérêt de la science n'ait pas trop à souflrir de la coquetterie des groupes qui ne cherchent qu'à séduire les yeux.

Le jardin des Plantes de Paris, avec son luxe d'enseignement gratuit, de collections, de galeries, de bibliothèques, de cultures, est la plus belle création de l'esprit national français. Je le préfère au Louvre.

Une seule chose m'atllige dans ce magnifique assemblage des produits de toutes les zones, c'est d'y voir le règne animal si faiblement représenté en sds verbes vivants, car il s'en faut que la richesse des loges et des parcs soit en état de rivaliser avec celle des écoles de botanique et des galeries de minéralogie.

Je suis fâché aussi de voir les pauvres fleurs soufl'rir injustement de l'excessive popularité des bêtes. Un jour l'homme du peuple, dégrossi par la généralisation du bien-être, puis ralliné par l'éducation harmouienne, saura quels rapports secrets unissent l'homme à la plante, et son affection pour les délaissées d'aujourd'hui s'en accroîtra d'autant. Savez-vous pourquoi le culte passionné des fleurs compte plus d'adeptes dans les rangs de la plus belle moitié du genre humain que dans l'autre? C'est que les liens de parenté qui unissent l'espèce humaine à la fleur sont plus sensibles chez la femme que chez l'homme. Je n'ai jamais connu un homme de goût, un poëte, qui m'ait contesté la parente des jeunes biles et des roses, et rarement ai-je rencontré aussi une jeune fille sachant sa valeur, qui reniât cette parenté. Au contraire, demandez à l'aualogiste ou au poëte pourquoi la rose est la plus belle des fleurs, la pêche le plus savoureux des fruits, le petit pois le plus délicat des légumes, l'analogiste et le poëte répondront : la rose est la reine des fleurs, parce qu'elle est l'emblème de la jeune vierge, élégante, parfumée, pudique; la pêche est le plus savoureux des fruits, parce

qu'elle est remblème de la vierge, dont l'haleine est douce et suave comme le parfum de la pèche et les joues aussi vermeilles et aussi tendrement veloutées que l'enveloppe de ce fruit ; et le petit pois aussi, qui porte comme la pèche le duvet de virginité et veut être mangé dans sa fleur. J'ai entendu dire à des faiseurs de madrigaux et de bouquets à Chloris que la passion des femmes pour les Heurs n'était qu'un essor de coquetterie et d'égoïsme familial. Us disaient qu'on se plaît à se revoir dans son entourage, qu'on aime à se mirer dans les siens quand on s'aime.

Le civilisé aime le singe, c'est un fait que je ne chercherai pas à expliquer, par la raison ci-dessus, mais un fait bien constant ; le théâtre des Singes est le plus couru de tous les théâtres du jardin des Plantes. C'est une création de M. Thiers. Beaucoup de gens s'étonnent que le chef du ministère du ]" mars, le signataire de la note du 8 octobre, le même qui a rappelé à Toulon la flotte de l'amiral Lalande, ait conservé si longtemps sa popularité et son importance politique. Je ne partage pas i'étonnement général, quand je songe que le palais des Singes, au jardin des Plantes, est l'œuvre de ce ministre; car c'est là le fondement d'une popularité plus impérissable que celle de l'orateur. Quand le peuple aura oublié les discours et les histoires de M. Thiers, il se souviendra de son palais, comme il a oublié les fautes et les prodigalités du règne de Louis XIV, pour ne plus se souvenir que des Invalides et du Louvre, et des autres créalions du grand roi. Eu vérité, en vérité, je vous le dis, le palais des Singes sera vivant encore dans la mémoire des hommes, et . le nom de M. Thiers en honneur au jardin des Plantes, plus de trente ans après que la gloire de l'hislorien et de l'orateur aura péri, ou du moins qu'on ne citera plus son nom que comme on cite sur le turf ceux de Félix, de frétillon eid' Éclipse, à propos d»' vitesse prodigieuse parcourue dans un tenips donné ; « Mon-

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