‹ L'esprit des bs (volume 3)Chapitre 3 sur 34 · R^'1TII0L0G1E PASSIONNELLE · texte numérisé non relu

R^'1TII0L0G1E PASSIONNELLE

Geai n esi guère sédentaire en France que dans nos forêts du Midi.

Le Geai niciie de très-bonne heure au printemps, et les petits sont quelquefois en état de voler dès les premiers jours de mai. Son nid, qu'il bâtit de préférence sur les arbres épineux, se compose d'un fin matelas de petites racines d'herbes tressées avec beaucoup d'art et reposant mollement sur une assise de brindilles sèches. La mère y pond cinq œufs de couleur gris terne tiquetés de points verdàtres, qu'elle abandonne sans retour aussitôt qu'elle s'aperçoit que son nid a été découvert, malheur qui lui arrive fréquemment, attendu que cet établissement fondé avant les feuilles, occupe une assez vaste place et attire facilement les yeux du maraudeur. Cette espèce ne fait qu'une seule ponte par an, et sa progéniture a fort à souffrir des gamins qui ont fait de la vente d'icelle une branche de commerce lucrative. II ne fallait pas moins que la réunion de ces deux circonstances pour protéger les espèces innocentes contre les déprédations du redoutable ovivore, qui semble avoir juré l'extermination de la race des Rouges-gorges et des Rossignols.

Le Geai est méfiant et rusé, mais toute sa malice ne l'empêche pas de donner dans les pièges où le pousse sa nature curieuse. Quand on éprouve le besoin de t^avoir tout ce qui se passe, pour le raconter au premier venu, il faut nécessairement se tenir à l'affût du fait divers et courir aux nouvelles. Si l'on voit passer un Renard ou un Lièvre, il faut le signaler ; si l'on entend l'appeau du pipeur, il faut voir ce que c'est; le cri de la Chouette, il faut sonner la charge contre la méchante bète. Or, l'oiseleur a dressé des embûches sur toutes les voies des oiseaux, et malheur à ceux qui se laissent aller à leurs instincts. La statistique n'a pas encore constaté officiellement le nombre exact des Ge;iis qui yjérissent chaciue automne, victimes de leur curiosité immodérée ; mais je sais par ma propre expérience que ce chiffre doit attein-

OMNIVORES. fîî)

dre des proportions fabuleuses. J'en al pris des trente et des quarante ^dans une srulc matinée et sur le même arbre de pipée. Le succès de ce genre de chasse est d'autant plus certain, qu'il suffit de faire pousser le cri d'alarme au premier Geai qu'on a pris pour attirer sur la pipée tous ses frères de la forêt. Le pipeur se livre à cette extermination avec d'autant plus de plaisir qu'il joint habituellement à cette profession celle de tendeur au collet et à la raquette, et qu'il a, en cette dernière qualité, de légitimes vengeances à exercer contre le Geai, qui est, après le Renard, son ennemi le plus intime, et qui visite tous les matins ses pièges pour lui dérober sou butin.

Le costume du Geai est trop connu pour que je le décrive en détail. Ses longues moustaches noires, sa huppe toujours hérissée, ses allures frétillantes, sembleraient annoncer une humeur ultra-belliqueuse ; mais sa vaillance est toute dans son verbe. Ce décrocheur de pendus, ce massacreur d'innocents, qui a bec et ongles pour se battre, n'est qu'un lâche comme tous ses pareils; il fuit lâchement à la branche à l'aspect de l'Èmerillon. Le miroir de ses ailes est aussi coloré d'azur, d'où l'on pourrait à première vue induire que l'amour tient une large place dans les affections de l'oiseau. Apparence menteuse. Regardez ces barres noires qui compriment l'expansion de la couleur céleste, elles vous disent qu'il n'y a plus de place pour les nobles sentiments dans le cœur de l'avare. L'amour, comme le courage, est tout en paroles chez le Geai. Son gosier an printemps est un vrai moulin à palabres. Sa manie, en ce temps-là, est de contrefaire le cri de tous les animaux.

Un oiseau qui n'a point de patrie et qui vit de toute nourriture ne doit pas être difficile à élever. Le Geai est, en effet, un de ceux qui se résignent le plus philosophiquement à la captivité et qui troquent le plus volontiers leur liberté contre le bienêtre. 11 partage à cet égard les opinions du porc, avec lequel il

o« ORN1THOF.OG1I£ PASSIONNELLE.

est déjà en rapport analogique par son amour du gland. Seulement, le porc symbolise l'avarice utile, en ce qu'il est bon après sa mort, tandis que le Geai ne vaut guère mieux après son trépas que devant.

Un de mes amisdu Tarn, ornithologiste passionné, M. Achille Crouzet,de l'Ile d'Alby,àqui je demandais un jour des renseignements inédits sur la moralité du Geai, me répondit en ces termes :

« Le Geai possède de brillantes facultés intellectuelles qui peuvent se développer par l'étude, et il est susceptible d'attachement. Il reconnaît au bout de quelques jours la voix de celui qui le soigne et caresse volontiers la main qui s'ouvre pour lui offrir des friandises. J'en ai conservé un pendant une dizaine d'années, et il est très-probable qu'il vivrait encore aujourd'hui, si je ne l'avais laissé périr par négligence coupable, car cet oiseau vit très-longtemps. C'était un mâle que j'avais pris la peine de choisir moi-même dans le nid. Yous savez peut-être que les sexes se distinguent parfaitement dans cette espèce dès l'âge le plus tendre et que les jeunes mâles portent sur le sommet de la tète cinq à six plumes noirâtres qui sont beaucoup plus foncées que celles des femelles. Si vous ignoriez ce fait, je suis heureux de vous l'apprendre. La première éducation de mon jeune élève réussit merveilleusement. Aussitôt qu'il fut en âge de voler, je lui bâtis une demeure confortable sous la terrasse de mon enclos qui est un verger assez vaste, et dans lequel il avait pleine liberté d'aller et de venir. 11 m'y suivait quand je m'y promenais, voltigeant d'arbre en arbre, et se retirait régulièrement chaque soir sous son toit. Il s'égarait aussi parfois dans les jardins du voisinage, mais ces expéditions aventureuses n'avaient aucun péril pour lui, car tous mes voisins le connaissaient, et la crainte de me désobliger les eût retenus de lui faireaucun mal. L'automne venu, je jugeai prudent de lui rogner proprement la barbe des

rémiges, pour l'cmpècher de céder aux conseils de ses frères de Ja forêt, qui auraient bien pu l'embaucher pour quelque émigration lointaine, et je lui laissai le libre parcours de la galerie de notre habitation, de nos appartements et de nos cours. Il n'est pas à ma connaissance qu'il ait oublié l'heure du repas familial une seule fois en sa vie. 11 y assistait dévotement en société d'un nombreux personnel de chiens de chasse et de chats gâtés auxquels il arrachait les morceaux de la bouche avec une adresse et une subtilité qui faisaient le bonheur des auteurs de mes jours. Il avait de plus pour ses amphy trions de ces attentions délicates qu'on ne rencontre pas généralement chez les bêtes carnivores à quatre pattes ; il n'affichait pas comme celles-ci une souveraine indifférence pour les choses du dessert, et ne se levait jamais de table avant la fin. Malheureusement l'oiseau ne tarda pas à abuser de la liberté qu'on lui laissait et de la confiance illimitée qu'on avait mise en lui. Ma grand'mère s'alarmait de voir décroître chaque jour, avec une rapidité effrayante, le nombre de ses épingles; des aiguilles à tricoter s'étaient évanouies, chargées de leur commencement de chaussette; un beau matin, un dé d'or disparut. Instruit par l'opéra de la Pie voleuse de la force de la passion de certaines espèces d'oiseaux pour les couverts d'argent, je me doutai bien que* mon Geai n'était pas étranger à ce dernier larcin; et comme je savais par expérience que les oiseaux voleurs ne laissent jamais bien longtemps à la môme place les objets qu'ils ont dérobés, je pris le parti d'épier soigneusement toutes les démarches du prévenu et de m'attacher à ses pas. Le résultat de cette surveillance minutieuse fut qu'avant deux jours pleins je tenais le délinquant et le corps du délit, l'un portant l'autre. L'oiseau pris sur le fait, n'osa pas nier le crime, mais vous ne vîtes jamais de larron plus penaud. Condamné à l'emprisonnement cellulaire pour 1 reste de ses jours, il entendit sa sentence avec calme.

.iS ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

» Cependant j'avais en ce temps là charge d'âmes, m'étant fait par pur esprit de charité démocratique l'instituteur primaire de quelques pauvres enfants du voisinage, auxquels j'enseignais vaillamment les premiers éléments de la lecture, de l'écriture, du dessin, du calcul, etc. Pour mêler l'agréable à l'utile dans mon enseignement, et varier la monotonie des répétitions de l'A B C, je terminais volontiers la séance par l'exécution d'un solo de clarinette sur quelque air villageois connu, comme celui delà gaieté des champs. Il n'en coûte aucunement à l'amour-propre du professeur de confesser que de tous ses élèves, l'oiseau fut peutêtre celui dont les progrès firent le plus d'honneur à sa méthode. » Ces élèves externes arrivaientà la maison après leur déjeuner, vers neuf heures; ils en sortaient un peu avant midi, pour aller prendre leur part du modeste diner paternel , et quand j'étais absent à l'heure de la sortie, ils ouvraient la fenêtre de la classe pour crier à ma bonne mère, dans leur patois enfantin du midi : « Aladamo Crouzet, nous nanan; » c'est-à-dire : « Nous en allonsnous? » à laquelle interrogation la digne femme répondait invariablement par un oui énergique et trois fois répété.

)) Or, par une belle matinée d'avril , à l'heure où les élèves et les professeurs dormgnt encore, ma mère vint me réveiller pour m'apprendre qu'un des petits était là, qui sifflait avec une verve incroyable l'air de la gaieté des champs; elle me priait de le faire taire. Flatté d'un pareil trait de zèle et d'amour pour l'étude de la part d'un de mes élèves, je me lève en grande hâte pour aller reconnaître le sujet méritant ; mais les portes de la maison sont encore fermées, par conséquent nul étranger ne peut s'y trouver à cette heure, à moins d'y avoir passé la nuit. La lumière se fait soudain dans mon entendement à cette réflexion, et m'avisant du tour, je monte à mon atelier pour observer de ce poste couvert celui que je suppose être l'auteur de la mystification. C'était le Geai en efl'et qui, posé magistralement et d'aplomb sur une seule patte,

répétait avec enthousiasme les accords de la clarinette. Non-seulement la cadence était exécutée avec une tidélité de son merveilleuse, mais la bête l'avait terminée par une fioriture italienne de sa composition. Ma mère fut la première à rire de sa méprise et rendit cordialement son affection à la béte. A quelques jours de là, un jeudi que la classe était vide, elle est interpellée vers l'heure de midi par le nous nanan habituel. — Oui, répond-elle de confiance... mais la bande ne décampe pas et l'interpellation continue. — Oui, vous dis-je, oui, oui, oui, reprend- elle de rechef, et en accentuant son aflirmation d'un ton d'impatience. — Oui, oui, oui, redit l'écho caché qui avait fait la demande et qui finit par faire à son tour la réponse. Ma mère, à ce dernier trait, s'aperçoit qu'elle vient d'être victime d'une mystification nouvelle; mais elle est plus disposée à s'émerveiller de la prodigieuse sagacité de l'oiseau, qu'à lui garder rancune de sa plaisanterie et elle lui pardonne comme toujours.

» Ce Geai avait une mémoire musicale prodigieuse, et aussi, à ce qu'il semble, le génie de la combinaison métronomique; car je l'ai vu maintes fois essayer d'adapter les airs qu'il possédait aux gammes alphabétiques ba be bi bo bu et suivantes, aussi bien qu'aux préceptes de la numération. Il fit pendant plusieurs années, par sa conversation variée et instructive, les délices des passants. Longtemps après sa mort, arrivée par ma faute, un tourneur à qui l'on avait donné à rempailler les chaises de la cuisine, trouva dans l'intérieur des tresses de l'une d'elles, une énorme pelotte d'épingles que l'oiseau y avait cachée. »

Les personnes qui ont lu tout à l'heure l'histoire du Corbeau et qui l'ont méditée avec toute l'attention que commande un sujet aussi grave, ont remarqué sans doute que le fabuliste français, en traitant cet oiseau de Maître^ et en le faisant punir de sa manie de bavardage par un Renard subtil, nous en avait bien plus appris sur ses mœurs et sa dominante caractérielle,

que tous les historiens de Paris, d'Edimbourg et de Rome. Or le Geai a eu aussi l'heureuse chance d'avoir été touché par la main de la fable, qui l'a mieux peint d'un seul trait de pinceau que n'ont pu faire tous les naturalistes oiïiciels en des tas de volumes. Le Geai n'est donc qu'un effronté plagiaire, un vaniteux fieffé, un ambitieux de renommée scientifique et littéraire, dont la principale industrie est de se parer des plumes du Paon, c'està-dire de voler la gloire et le travail d'autrui .

Son érudition semble prodigieuse, parce qu'il possède à un degré éminent le don de retenir ce que les autres ont dit et écrit ; mais cette érudition de dictionnaire n'est que superficielle et ne séduit que les simples. Elle est dans la mémoire des sons, non dans celle des choses, et je la méprise hautement comme toute prétendue science qui ne donne pas les moyens de procéder du connu à l'inconnu. La science n'est pas de savoir si la fondation de tel monument écroulé remonte au règne du premier ou du second Rhamsès, mais bien de préparer les voies à l'affranchissement de la femme, de l'enfant, de l'esclave, et de guider les générations nouvelles vers la terre promise d'harmonie. C'est l'histoire de l'avenir en un mot qui nous intéresse, et non celle du passé... et le Geai, qui répète comme un perroquet tout ce qu'il entend dire, qui miaule comme le chat, hennit comme le cheval, jure comme le charretier et craille comme le Paon, le Geai peut récréer un moment les badauds par ses talents de saltimbanque ; il n'a droit qu'au dédain des penseurs sérieux.

Par sa sotte prétention de passer pour universel, par sa folle manie de crier pour un rien et de parler sur tout, par sa triste habitude de piller à droite et à gauche, le Geai est l'emblème parlant du vil folliculaire, orgueilleux, voleur et sans foi, qui s'intitule lui-même l'homme spécial dans toutes les parties. Par sa passion de dérober les dés d'or, les cuillers à café, et la menue monnaie, il svmbolise le collectionneur avide que son amour

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immodéré (les collectiousnumismatiques et bibliographiques porte à dépouiller les bibliothèques publiques et les cabinets de médailles de leurs plus précieux exemplaires. Eu Chine, il est l'image du mandarin lettré à bouton de cristal... C'est-à-dire que pour écrire la monographie complète de ce moule important, il eût été nécessaire de traiter préalablement de l'histoire de la Presse, et surtout de celle du Mandarinat, qui est institution pivotale des États ambigus mi-barbares, mi-civilisés. Malheureusement les circonstances politi(|ues ne me permettent guère de donner à ce chapitre tous les développements dont il aurait besoin et me condamnent à garder pour moi une foule d'aperçus inédits sur le secret de la grandeur et de la décadence des deux vastes empires de Chine et de Russie. Puissé-je être le seul à gémir de cet écourtement forcé !

Queje dise seulement que le Mandarinat est une institution égalitaire pleine de sagesse, qui confère la noblesse aux lettrés et qui sert par cela même de soupape de sûreté aux gouvernements despotiques contre l'explosion de l'élément révolutionnaire. Qui fait les révolutions, enefl'et? c'est la capacité méconnue^ le bourgeois lettré, le riche industriel, à qui la constitution ne fait pas une part d'influence légitime. Or, du moment que, par une mesure de transaction permanente et qui ne ressemble plus à la concession forcée, le despotisme accorde l'accès des emplois publics et les privilèges de lanoblesse au bourgeois ambitieux, celui-ci n'ayant plus de prétexte raisonnable pour s'apitoyer amèrement sur la misère du peuple, le laisse à ses occupations paisibles. Ce qui nous explique pourquoi le peuple russe, sur lequel pèse une abominable oppression, mais qui jouit du Mandarinat, n'a pas encore tenté de briser ses fers ; tandis que le peuple anglais, chez qui la liberté déborde, mais qui n'a pas le Mandarinat, est à la veille d'opérer une révolution radicale dans ses institutions. Le Geai a cependant pour lui sa haine de l'oiseau des ténèbres

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et son jimour de la noix qui donne l'iiuile, source précieuse de lumière. En sa qualité de nouvelliste, il est tenu aussi de signaler une foule de méfaits à l'opinion publique. C'est pour cela qu'il dénonce le Renard et rend compte aux chasseurs de ses allées et venues.

La rivalité des faux savants engendre des espiègleries qui font le principal charme des séances académiques. Une des plus amusantes scènes de 'Molière est la fameuse querelle de Yadius et dô Trissotin. Par esprit d'imitation, le Geai ne craint pas de donner au public le scandale de ses divisions intestines. Quand il peut saisir l'occasion d'empoigner vigoureusement un confrère, il ne la laisse pas échapper. 11 est bien sous ce rapport de la famille du Corbeau.

Par ces motifs et autres, la cause mûrement entendue et les circonstances pour ou contre examinées et pesées avec calme, je fulmine délibérément la sentence de mort contre le Geai^ l'enveloppant dans le même anathème que tous ses congénères, immondes oiseaux de rapine, qui vivent surtout de l'exploitation de l'enfance et de la ruine des familles (œufs et jeunes), en signe des protits immenses que procure aux lettrés le monopole de l'enseignement public.

Genre ÎMc. Espcee uiiiquo.

La Pie. Margot, Âgasse.

Le Corbeau et le Geai ne sont pas de petits saints. Tous deux se parjurent avec un entrain déplorable. Tous deux professent, en matière de droit de propriété, des principes trop larges et qui mènent quelquefois soit à la potence, soit ou bagneceux qu'ils ne

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hissent pas au faite de la fortune. Beaucoup meurent, en un mot, attachés aux institutions qui précèdent, et peu s'endorment dans le Seigneur. Et pourtant il y a un abîme entre ces bêtes scélérates et la Pie, leur cousine.

Le Geai et le Corbeau, en chacun de leurs actes, cherchent leur bien d'abord^ le mal d'autrui après. C'est ce mal d' autrui, au contraire, qui est le mobile superlatif et l'idée fixe de la Pie. Nuire est le premier besoin de sa nature ingrate. Elle compte comme journées perdues toutes celles où elle n'a commis aucune scélératesse; elle mourrait de remords pour une seule bonne action.

C'est l'ignominie incarnée; c'est la honte du monde emplumé; c'est le type du plus vil et du plus odieux de tous les caractères humains, l'emblème du mouchard, qui cumule les profits de l'assassinat et du vol avec ceux de la délation; l'emblème du Simon Deutz et du Judas Iscariote, toujours prêts à vendre père et mère pour un petit écu; l'emblème des Laubardemont, des JefTries et de tous ces honnêtes accusateurs publics qui sont toujours en quête de victimes innocentes et ne demandent aux gens que deux lignes de leur écriture pour les faire pendre ; ignobles pourvoyeurs d'échafaud, que M. de Montai..., l'éloquent enjoliveur de miracles, dit être nés des amours incestueuses du laquais et de la bourrelle (femelle du bourreau). Piller les œufs, manger les jeunes, achever les adultes blessés ou pris au piège, est l'unique occupation de la Pie tant que dure le jour. Elle indique les assassinats dont elle n'ose pas se charger pour son compte. Je l'ai surprise maintes fois en flagrant délit de cannibalisme, exerçant sa fureur contre son propre sang. Elle vole les couverts, non pas pour s'en servir, mais pour faire retomber son crime sur la tête des pauvres filles deservice innocentes. On voyait jadiâ à Paris, derrière l'Hôtel de Yille, une chapelle expiatoire élevée par des âmes pieuses à la mémoire d'une malheureuse servante

que la cour d'assises du temps avait condamnée à mort sur le faux témoignage d'une Pie, et dont l'innocence ne fut reconnue qu'après que la sentence eut reçu son exécution.

La Pie est roa bête d'horreur, ma bête noire. L'oiseau de nuit, ce hideux coupe-tète qui égorge dans l'ombre, n'arrive qu'après elle dans mes exécrations. Son accent ricaneur m'agace comme une injure et m'insuffle malgré moi dans l'àme des pensées de sang et de meurtre. Il y a des jours où je crois que je consentirais à redevenir très-jeune, rien que pour reprendre contre la Pie ma guerre à outrance d'autrefois et poursuivre de nouveau ma haine jusqu'à la cime vertigineuse du peuplier fragile, et dévaster derechef, parle fer et la glu, les pénates de l'infàrae et retordre le cou à sa progéniture: J'ai regretté une fois de n'avoir pas eu l'idée de ramasser quelques millions n'importe où, comme tout le monde, afin de pouvoir poussera l'extermination de la Pie par l'appât de primes gigantesques.. T'ai rêvé une nuit que le suffrage universel de mes concitoyens, en veine de sagesse, m'avait confié la conservation générale des eaux et forêts de France, après avoir appelé M. Raspail à la conservation générale de la santé publique... Et que tandis que l'illustre guérisseur réussissait à sauver le pauvre monde des griffes des charlatans et des empoisonneurs, je rendais parallèlement un service analogue au malheureux gibier par l'extirpation radicale de toutes les vermines ennemies... Et que je voyais mon nom écrit en lettres de feu sur d'innombrables banderolles, flotter gracieusement par les airs et traverser les âges, marié à la date glorieuse de la dis parition de la Pie. Songe trompeur, illusion cruelle ! Ce n'est pas moi qui ai purgé la France de l'immonde vermine, c'est elle qui m'expulse des lieux où j'ai reçu le jour; car je ne veux pas dissimuler plus longtemps que c'est la multiplication toujours croissante de l'engeance maudite aux rives de la Seine, de la Loire et du Rh6ne, qui me fait un besoin de changer de patrie.

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Du reste, le lecteur n'a pas à craindre que les sentiments de colère et de dégoût qui s'emparent de mon âme au seul nom de la Pie me détournent à son égard de mes devoirs d'historien consciencieux et fidèle. Mes répulsions pour l'ignoble moule sont, en eiïct, légitimes et saintes et me sont venues surtout de l'étude approfondie du sujet. L'analogie raisonne jusqu'à ses haines d'instinct et tie s'abandonne pas à ses préventions en aveugle. La Pie et le mouchard sont dos types du génie du mal que l'homme simple et juste a le droit de haïr de toute sa passion pour le bien. Mais laissons dire les faits et prenons la Pie au berceau.

La première leçon qu'on lui donne est une leçon de meurtre. A peine a-t-clle ouvert les yeux à la lumière du jour qu'on lui apprend à dépecer le cadavre des petits oiseaux et à gober leurs œufs. A peine sa cervelle, immaculée encore, est-elle apte à recevoir l'empreinte d'une idée, qu'on lui enseigne à considérer la richesse comme l'unique bien d'ici-bas. L'argent, l'argent est tout..

.... Et pour en amasser, Il ne faul épargner ni crime ni parjure, Il faut mourir de froid et coucher sur !a dure...

De peur de perdre un liard, soulTrir qu'on vous égorge, Entre des tas de blé, vivre de seigle et d'orge...

C'est à peu près le même langage que tenaient à leurs électeurs les ministres puritains de la monarchie citoyenne : « Enrichissez-vous et mettez à la Caisse d'épargne. » On a vu par une expérience récente vers quels profonds abîmes ces principes corrupteurs menaient les nations et ceux qui les gouvernent. L'ar

gent, comme siipi)ort de système gouvernemental, vaut encore moins que le fer, dont il a été dit avec tant de justesse, qu'on pouvait à l'occasion s'appuyer sur les baïonnettes, mais non pas s'y asseoir. Il y a donc des siècles que les principes de la Pie ont soulevé contre elle la révolution du mépris chez tous les honnêtes gens.

En même temps que le père et la mère «de la jeune Pie, ses instituteurs naturels, l'associent à leurs brigandages et la nourrissent de doctrines impures, ils ont grand soin de lui inculquer le mépris des arts d'agrément qu'ils traitent de distractions frivoles et surtout dangereuses , en ce qu'elles détournent de la seule industrie honorable et vraiment utile, qui consiste à grossir un pécule dont ou n'usera jamais. En conséquence, au lieu de lui donner des maîtres de chant, ils se bornent à lui faire apprendre les quatre règles. Cent francs au denier cinq, combien font-ils? — Yingt livres. Une large conscience avec çà, c'est autant qu'il enfant pour se tirer d'affaire. Le reste n'est pas sérieux.

Puis, au sortir du nid, ils l'initient à la pratique du vol et de l'infanticide, ils l'instruisent à se garer des embûches et du fusil de l'homme, à épier la Perdrix pour savoir où elle couve, à dérober les œufs, à suprendre les jeunes, k revêche)' les tendues . Ils guident ses premiers pas dans la carrière du crime, lui prêchant sans relâche l'économie et lui recommandant de s'habituer à se priver dans sa jeunesse, pour être riche dans sa vieillesse ; stupide théorie très en vogue chez les pères et mères des jeunes civilisés. Ils lui indiquent les cachettes les plus sûres pour placer son épargne.

Il est rare qu'au bout de deux ou trois mois de cette éducation théori(iue et pratique, la jeune élève ne soit pas en état d'en revendre à ses maîtres sur toutes les roueries du métier. Elle débute généralement dans les affaires par voler ses auteurs, qui, au lieu de se laisser aller contre elle pour si peu à des emporte^

ments stériles, vous disent Iroidement (ju'à sa j)lace ils auraient fait comme elle. Le dicton favori de la famille est que l'argent n'a point de maître. L'analogie passionnelle, d'accord avec la morale en action, ne cesse de répéter à ceux qui veulent l'entendre, que c'est toujours l'avarice qui entraine les gens à leur perte, dans le monde des oiseaux comme dans celui des hommes, menant l'àme à Satan et le corps au bourreau. Et tant mieux, après tout, que le royaume du ciel soit fermé à tous les hommes d'ordre, que nous ayons, du moins, nous autres pauvres gens d'esprit, la certitude de ne pas y rencontrer de ces espèces là.

Une fois passée maîtresse en faitde volerie, la jeune Pie, forte de ses principes, marche désormais d'assurance dans la voie de la turpitude.

Curieuse, cancanière, voleuse, ayant besoin de savoir tout ce qui se passe et de parler de tout, elle commence par se choisir un poste culminant sur quelque arbre de la grande route, poste excellent pour se tenir au courant des nouvelles du jour et ramasser tout ce qui tombe des voitures des passants. Remarquez que les grands chemins furent de tout temps les promenades de prédilection des voleurs. On sait que le mot français argot, qui veut dire langue des voleurs, est celui que la Pie prononce le plus facilement. La France est le pays d'Europe qui nourrit le plus grand nombre de Pies.

De ce poste élevé, dont elle s'éloigne peu, étant sédentaire par nature, elle inspecte avec soin tout ce qui se passe dans la plaine. Elle suit du regard le chasseur, écoute le bruit de son arme et la voix de ses chiens, observe la remise de la perdrix blessée, et la place où se rase le lièvre sur ses hns. Puis, tous les importuns partis, l'instant favorable arrivé, elle appelle une ou deux compagnes, leur raconte l'aventure, leur indique les lieux. Le coup monté, les rôles distribués, toutes fondent ensemble sur la bête mise à mal. Si elles réussissent à joindre le lièvre d'assez près,

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elles essaient de lui crever les yeux, par imitation d'une vieille pratique des voleurs à la tire qui ont coutume d'aveugler les sergents-de-ville en leur jetant de la poudre de tabac dans les yeux. Les misérables assassines, (juand elles ont trouvé telle aubaine, ne manquent pas de se gaudir fort, aux frais du chasseur obligeant qui a mis la table pour elles. 11 m'est quelquefois arrivé de troubler de ces parties fines et de servir aux convives, pour la fin du repas, une surprise foudroyante. Il faut, en pareil cas, les ouïr épuiser contre l'intervenant le catéchisme des halles et vous traiter de bandit, de voleur, de n'importe quoi.

Quand le vieux cerf apprend par la rumeur publique qu'on en veut à ses jours, l'instinct de sa conservation le porte à se receler dans son fort; et les piqueurs et les limiers s'épuisent vainement à découvrir sa piste et se disposent bientôt à quitter le canton , las de faire buisson creux. Déjà le pauvre animal, emblème du penseur persécuté, s'applaudit en silence du succès de sa ruse et croit l'orage passé pour cette fois encore. Il comptait sans la Pie, hélas ! mais le matin môme du jour fixé pour le départ, le malheur a voulu que celle-ci l'ait aperçu, debout dans la clairière, se ressuyant de l'esgail aux rayons du soleil. Or, la misérable espionne n'a rien eu de plus pressé que de vendreau veneur lesecret de la retraite du proscrit. Le veneur désappointé se ravise sur ce rapport, fouille l'enceinte indiquée, détourne l'animal et le livre à la meute impatiente. Deux heures après, de bruyantes fanfares réveillent les échosde la solitude endormie : un drame émouvant se joue sous les regards du soleil...

Yoiià le dix cors sur ses fins, dos arqué, langue pendante. Après avoir tenté eu vain toutes les voies de salut, et épuisé tout l'arsenal des ruses de la défense, sans être parvenu à mettre en défaut la science de ses persécuteurs, le noble animal a pris l'eau pour la dernière fois ; mais la fraîcheur de l'onde n'a pu rendre le souf-

fie à ses poumons brûlés ni la souplesse à ses jarrets raidis. Il essaye de franchir d'un bond l'escarpement de la berge, mais ses genoux défaillants refusent le service; il glisse et lléchit sur l'arrière. A peine a t-il eu le temps de se remettre sur pied que les chiens sont sur lui qui lui barrent le passage et l'enferment dans un cercle étroit de gueules dévorantes affamées de sa chair. Bientôt les plus hardis sont pendus à ses flancs, à ?ou muflle, à sa gorge qu'ils déchirent avec rage. Le roi de la forêt, c'est ainsi qu'ils l'appellent dans leur style ironique, le roi de la forêt, éperdu, hors d'espoir, voyant qu'il faut périr, songe enfin à vendre sa vie. Repoussant loin de lui par un effort suprême la tourbe des assaillants, il prend champ de quelques mètres, pousse aux plus acharnés, les confond, les disperse, en défonce deux ou trois de ses andouillers formidables, en broie un nombre égal sous le marteau de ses pinces. Le drame prend couleur, l'intérêt est à son comble; les hurlements de douleur des blessés percent l'air, à travers les clameurs furibondes du reste de la meute et les notes cuivrées des trompes qui sonnent l'hallali. Mais ce beau moment-là n'a que la durée d'un éclair. La soif de la vengeance s'éteint au cœur de la noble victime avec son sang qui coule par vingt larges blessures; elle chancelle, implorant de ses regards pleins de larmes la pitié des veneurs accourus à la mort. L'un d'eux met pied à terre et lui perce le sein. Elle tombe sur son lit de cadavres, chiens dessus, chiens dessous. Le sol, rougi par Inrges places, exhale l'odeur fade du sang chaud. La fanfare de victoire exulte en notes plus aiguës, plus précipitées, plus ardentes... Seule la jeune fille, témoin involontaire du meurtre de l'innocent, s'attendrit sur son sort et maudit dans son cœur la férocité des bourreaux.

Cependant tous ces bruits, tous ces enivrements, toutes ces rages se calment peu à peu ; les chiens repus se taisent ; les cors essoufflés ne sonnent plus qu'à de longs intervalles. Alors au

vacarme du cuivre succède celui des crécelles des oiseaux jacasseurs. Un de ces jacassements atroces, qu'on prendrait volontiers pour le rire d'un démon échappé de l'enfer, surpasse en énergie et en intensité tous les autres. C'est l'hallali de la Pie assassine, de la peste incarnée, de la délatrice perfide qui a fait tout le mal. C'est elle qui a pris la plus large part des joies de la journée sanglante, et qui s'est le plus copieusement gorgée du spectacle des torture.'^ du juste qu'elle a vendu. Elle n'a pas perdu un seul détail du drame; elle a suivi la chasse du lancer à la mort et aidé de tous ses efforts à relever les défauts; et maintenant, postée au faîte du plus haut des peupliers de la rive, d'où elle domine en plein la scène de carnage, elle raconte sa gloire à tous les habitants de la forêt. Me adsum qui feci... Et fière de son œuvre, heureuse de tant de sang et de tant de cadavres, elle ne réclame pas même le salaire de la trahison.

L'analogie passionnelle m'avait révélé depuis longtemps sur la moralité de cette espèce indigne des détails révoltants, que l'expérience a confirmés depuis.

Sachant que la Pie était l'emblème du vil mouton des bagnes, un criminel endurci à qui les magistrats chargés de la sûreté publique font grâce de la potence, à la condition qu'il profitera désormais de ses nombreuses relations avec le personnel des grinc/ies et des escarpes pour se faire initier à tous les projets qui se trament contre la société et vendre ses complices, j'en concluais naturellement que la ressemblance des deux types entraînait pour l'oiseau la tendance au cannibalisme, c'est-à-dire à un goût violent pour la chair de ceux de son espèce. Le problème valait la peine d'être résolu ; la solution ne s'en fit pas attendre. Je jetai sur la neige, au-devant d'un terrier de renard et en présence d'un certain nombre de Pies, une gobe empoisonnée. Le lendemain matin, l'appât avait disparu ; à quehiues mètres

de la place où je l'avais déposé, dormait de son dernier sommeil l'imprudente qui l'avait avalé. Le soir il y avait deux cadavres à cùté du premier, par suite de la curiosité qui avait porté deux des parentes de la défunte à faire l'autopsie de son corps pour savoir d'une manière certaine la cause de son trépas. Quelques piégeurs expérimentés m'ont affirmé du reste qu'il était à leur connaissance que les Pies se mangeaient entre elles, et qu'elles ne ménageaient pas plus le Geai pris à la raquette que les autres oiseaux, sans considération aucune des liens du sang qui unissent les deux espèces. On me rapporterait de semblables turpitudes sur le compte du Geai, du Choucas, du Corbeau, que je ne m'étonnerais pas.

Les Romains^ qui avaient deviné les tendances policières de la Pie, lui avaient fait une destinée proportionnelle à ses actions, en lui donnant une loge à l'entrée de leur vestibule, avec mission spéciale de signaler à haute voix toutes les entrées et les sorties des gens.

La Pie a si bien elle-même conscience de son indignité et du mépris et de la haine qu'elle doit inspirer aux créatures de tous les règnes, qu'elle s'est crue obligée de faire de son domicile une place inexpugnable. Son nid est, en effet, un modèle de construction stratégique, un logement blindéet casemate, et dont l'attaque, qui présente de graves difficultés, a été plus d'une fois cause de bras cassés et de mort d'homme. D'abord, elle a soin de le loger très-haut et de l'asseoir sur les peupliers, de préférence aux ormes et aux chênes, parce qu'elle a remarqué que la première de ces essences était de beaucoup la plus fragile. Ensuite, ce nid est bâti en forme de dôme, dont toute la partie extérieure est hérissée de chevaux de frise d'épine. L'intérieur, composé d'un matelas de fines radicules, s'appuie sur un ouvrage de maçonnerie artistement gâché et qui est parfaitement à l'épreuve du plomb de lièvre ; cet ouvrage repose à son tour sur une solide assise de bûchettes

entrelacées. L'entrée de la place enfin, construite dans toutes les données de l'art des Vauban et des Cohorn, n'est qu'une étroite poterne percée dans le blindage supérieur, et qui ne peut livrer passage qu'à un seul ennemi à la fois. Ce qui n'empêche pas cependant que la soif de la vengeance maternelle, qui enfante des prodiges, ne parvienne fréquemment à renverser tous ces obstacles, pour appliquer à l'odieuse infanticide la peine sanglante de \ Exode : œuf pour œuf, jeune pour jeune...

Mais quels titres la Piea-t-elle donc à faire valoir à la reconnaissance de l'homme pour contrebalancer l'influence de tous ceux qu'elle possède à sa haine : la Pie voleuse, la Pie infâme, qui détruit ses perdreaux dans l'œuf et déterre ses grains? Quelle considération stupide a pu contenir jusqu'à ce jour l'explosion de l'exaspération légitime du chasseur et du laboureur contre l'ignoble moule?

C'est que le civilisé, hélas ! est ignare, pervers et crédule, et qu'il s'est laissé dire par ses éducateurs que l'homme, par sa nature, était enclin au mal, et qu'il y aurait toujours des voleurs, des assassins et des empoisonneurs, et que, par conséquent, jamais la société ne pourrait se passer de la protection du mouchard. Pauvres civilisés ! Comme si la suppression de la misère, qui est chose si facile, n'entraînait pas de suite l'abolition du vol et de l'assassinat! Comme si l'institution du commerce véridique n'était pas l'arrêt de mort du commerce anarchique, déloyal et empoisonneur.

Alors, à ce compte-là, on comprend que la sagesse des peuples n'ait pas signé encore l'arrêt de mort de la Pie qui dévore quelques vers blancs et détruit quelques autres larves

et signale de temps à autre la présence du Renard, emblème du filou, ou celle du Chat marron, emblème du larron domestique.

On dit aussi qu'on l'a dressée à voler je ne sais quoi , à V instar fhi Corbeau. — Impossible, son atle est si courte et sa queue

OMNIVORES. T.î

est si longue, qu'elle a beaucoup de peine à se tenir dans l'air toute seule. A l'instar du Corbeau me paraît adorable.

Enfin les défenseurs quand même de l'oiseau noir et blanc, signe de duplicité, vont jusqu'à lui prêter un trait de vertu ridicule et qui fait mentir le proverbe qu'on ne prête qu'aux riches.

Ils racontent « qu'une Pie qui se promenait un jour dans l'avenue d'un superbe château, vit venir à elle un monsieur qu'elle reconnut sur le champ pour un ex-intendant des plaisirs secrets du roi Louis XV, et que dans le premier mouvement d'indignation que lui fit éprouver cette rencontre, elle ne put se retenir d'apostropher brutalement l'ex-ami du prince par son nom, en présence de nombreux témoins. Ce dont le malheureux, qui s'était retiré dans sa maison des champs pour faire sa paix avec le ciel, s'impressionna si fort qu'il en mourut de mort subite, considérant l'apostrophe injurieuse de l'oiseau comme la sentence de condamnation sans appel du tribunal d'en haut. »

Le fond de l'anecdote doit être vrai ; car ces choses se passent tous les jours. Tous les jours on voit un laquais chassé d'une bonne maison pour vol , dresser un Corbeau ou une Pie à insulter son ancien maître et à l'outrager dans son honneur de mari ou de militaire, de mari principalement. Et il est plus que probable que la Pie dont on vient de lire l'histoire ne fut que l'instrument d'une vengeance de cet ordre. Tous les jours un riche parvenu qui a fait sa fortune par des moyens peu honorables et même dans les suifs, meurt de honte de s'entendre rappeler son premier métier en public. Ce n'est donc pas l'exactitude du fait en lui-même que je conteste, mais sa moralité. Je demande où la vertu se niche dans cette affaire et ce qu'il peut y avoir de si louable et de si méritoire à un oiseau malin d'empêcher un pauvre pécheur repentant de faire son salut et d'édifier sur ses vieux jours, par sa contrition, le monde qu'il avait scandalisé autrefois

71 ORNITIIOI-OGIE PASSIONNELLE.

par ses vices. Vous savez bien que Dieu ne désire pas la mort, mais la conversion du pécheur.

Et c'est parce qu'il n'y a pas lieu d'espérer en la conversion de la Pie que je prêche contre elle la croisade, et que j'adjure toutes les âmes sensibles de me prêter main-forte contre l'ennemi commun.

Famille des Pies-griéelies. Cinq espèces.

Les Pies-grièches sont des moules ambigus entre les rapaces et les omnivores, ou pour parler le langage analogique, beaucoup plus intelligible et plus clair, ambigus entre les gens d'épée et les gens de robe. Ce sont les emblèmes du dénonciateur public, du chevalier du guet, du muezzin qui sonne les heures du haut du minaret, du guetteur posté sur la tour du beffroi pour signaler la marche de l'ennemi et pour crier au feu.

La famille des Pies-grièches indique la transition de l'insectivorie à l'avivorie avec une admirable précision. Elle contient cinq espèces , toutes mélomanes et avides de la cervelle des petits oiseaux.

Là Grande Pie-griècre. Pic-grièche grise. Agasse-frouère de Lorraine.

La grande Pie-grièche qui nous doit occuper plus spécialement dans ce traité, puisque c'est la seule que l'homme ait dressée et ralliée à lui, est un oiseau de la taille du Merle, qui porte un manteau blanc et noir à nuances ternes et qui est facilement rcconnaissable à son vol saccadé comme celui de la Pie. Ses mains sont armées de petites serres; sou bec, fort et

OMNIVORES. 7o

large à sa base, se termine par un crochet pointu. 11 est acéré comme celui de l'Êmérillon et armé d'une dent. La Pie-grièche emporte avec le bec et non avec les serres, caractère d'ambiguïté remarquable. La femelle dans cette famille commence déjà à être un peu plus forte que le mâle.

La Pie-grièche tient du militaire autant que du civil. Elle ne manque ni d'intelligence ni de courage, au contraire ; elle est lettrée comme un gendarme et passionnée pour l'étude de la musique, de l'entomologie, de la taxidermie et des langues étrangères. Sa vue est aussi perçante que celle de l'Aigle.

Postée en manière de vigie à la cime la plus haute du peuplier, du merisier et du frêne, l'œil constamment tendu vers les profondeurs du ciel , elle inspecte les baies et les replis des nuages pour y découvrir le Faucon et le Milan qui aiment à se baigner dans l'air frais , loin de la portée des regards de l'homme et du commun des oiseaux; elle signale à toute la nature animée la présence de l'ennemi invisible par ses perpétuels : Garde à vous ! C'est l'inquiétude et la vigilance faites béte. La Pie-grièche, tant que dure le jour, ne prend pas un instant de repos. Elle veille en chassant, en mangeant, en couvant. Cette habitude d'interroger l'espace est commune à toutes les variétés du groupe qui ne perchent jamais que sur les extrémités culminantes des arbres et des buissons. Le cri d'alarme poussé par une des sentinelles est immédiatement répété par toutes les autres. Dans la gendarmerie, quand un gendarme rit...

Lorsque la Pie-grièche vole de la cime d'un arbre à un autre, elle fait semblant de se laisser choir, pour avoir occasion de se relever et de décrire une courbe élégante semblable à celle des cordages de fer qui supportent les ponts suspendus.

Les Pies-grièches se cantonnent volontiers et se font, comme les Milans et les Aigles, un petit arrondissement de chasse. Cet amour de la propriété du sol leur occasionne de nombreux pro-

76 ORNITHOLOGIE PASSlOiNNELLE.

ces qui se vident à coups de bec, d'où est venue à quelques écrivains satyriques l'idée de baptiser les épouses acariâtres du nom de Pies-grièches.

La Pie-grièche grise habite la rive des grands bois et niche au sommet des plus hauts arbres. Elle défend sa couvée avec une intrépidité sans égale. Elle émigré de nos contrées du nord et du centre à l'approche du froid.

L'oiseleur et le fauconnier tiraient jadis parti de la vigilance inquiète de la Pie-grièche pour guerroyer contre l'Épervier, le Faucon et la plupart des rapaces. Cette chasse s'opérait au moyen d'un filet à double nappe, pareil à celui du miroir et amorcé d'un pigeon blanc pour mute (mouvant). Comme le Faucon plane si haut dans les airs et fond si rapidement sur sa proie qu'on n'a jamais le temps de le voir venir, il arrivait souvent que le tendeur surpris fermait ses nappes trop tard et que le larron s'échappait. Alors, pour éviter ce désappointement trop fréquent, l'homme emprunta à la Pie-grièche le secours de ses prunelles. Il l'emporta avec lui à la chasse, la chargeant de lui dire à l'oreille quand l'ennemi serait là. Pour ce seul bon office, la Pie-grièche eût mérité d'être classée parmi les auxiliaires de l'homme, quand bien même d'autres services plus importants et plus directs ne lui eussent pas assuré la possession de ce titre.

La Pie-grièche est susceptible d'éducation et d'attachement pour les personnes qui la soignent. Le roi François P"" en avait une qui s'en allait et s'en revenait à sa voix, se perchant sur son poing.

La Pie-grièche, à l'état libre ou d'innocence, est plus insectivore qu'avivore. Elle fait une grande destruction de ces ignobles scarabées armés de cornes perçantes que les enfants appellent des cerfs-volants ou des rhinocéros, et qui s'introduisent dans le cœur des peupliers de Yirginii;, des ormes et des chênes pour y creuser d'immondes et fétides fistules par où s'échappe bientôt en flots de pourriture la vie de l'arbre attaqué.

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Ces capricornes odieux étant d'énergiques emblèmes des lèpres et des gangrènes qui putréfient le corps social, il était évidente priori que DieU; en confiant à la Pie-grièche la mission de les détruire, l'avait créée pour un service d'hygiène et de salubrité publique. Cette louable intention du Créateur ressort surtout de ce que la Pie-grièche, abandonnée à ses seuls instincts en pleine solitude, ne donne la chasse aux petits oiseaux que dans des circonstances exceptionnelles, lorsque la faim la talonne et que l'insecte, enseveli par le froid dans son linceul d'hiver, lui manque totalement.

Dans les pays féconds en arbres épineux comme l'Algérie et le Midi de la France, la Pie-grièche, qui remplit sa fonction de scarabivore en artiste, aime à ficher les insectes qu'elle capture au bout des longues épines des acacias, si bien que tel de ces arbres, vu de près, ressemble à un arbret de collection tiré du cabinet d'un entomologiste. Il lui arrive fréquemment de conserver ces collections intactes pendant des semaines entières pour jouir de l'agrément du coup d'œij. Les sceptiques qui se croiraient damnés de reconnaître l'elïigie d'un moule passionnel humain dans un moule de bipède à plume, attribuent cette réserve de l'oiseau collectionneur à de moins nobles motifs. Ils disent que la Pie--grièche aime le scarabée faisandé, et que les tiges auxquelles elle suspend ses trophées sont tout simplement des gardemanger où elle attend que ses viandes se fassent. Toutes ces versions sont inexactes. La Pie-grièche, comme toutes ses sœurs et comme les Mésanges, chasse pour chasser, et quand elle ne peut pas manger toutes ses proies, elle les perd, elle les sème, elle en fait des collections. Reconnaissez dans cette pratique les vestiges de la tradition d'enfouissement qu'elle tient de la famille.

La Pie-grièche a encore une autre manie qui rentre dans le cadre de ses études favorites, celle d'écorcher les petits oiseaux

qu'elle capture pour en conserver les peaux. Un analogisie quand même me disait une fois que cette pratique de la Piegrièche, qui est une mélomane passionnée, devait être une vengeance à l'imitation de celle (jue le divin Apollon tira du satyre Marsyas qui avait osé lui disputer le prix du flageolet. Ce rapprochement peut être spirituel, mais il a le tort d'être forcé et entaché de pédantisme. Je crois pouvoir d'ailleurs donner une explication plus satisfaisante de ce singulier procédé.

Si la Pie-grièche écorrhe sa proie avant de la manger, c'est que la nature lui a probablement refusé la faculté de faire des petites pelotes d'os et de plumes pour les rejeter par le bec, à l'instar de la plupart des autres oiseaux carnivores et piscivores, y compris le Martin-pêcheur et le Coucou.

Maintenant, voyez avec quelle rapidité excessive les plus heureuses aptitudes pour le bien se convertissent en capacités pour le mal sous l'influence dissolvante d'un milieu subversif. Voyez comme les meilleures natures de bêtes se détériorent au souffle contagieux de la perversité humaine^ et avec qu'elle facilité déplorable la Pie-grièche, emblème du gardien de la sécurité publique, vire à la Pie, emblème de l'ignoble mouchard qui fait métier d'inventer les complots au lieu de les éventer.

Yoi'Ià une bête qui, dans le principe, ne demandait pas mieux que de protéger les arbres et les oiseaux, richesses naturelles de l'homme, et qui se contentait parfaitement pour son ordinaire d'un plat de scarabées. Elle vivait en intelligence parfaite avec le bûcheron et le cultivateur, ne s'oubliant que très-rarement à donner des coups de bec dans le contrat d'alliance... Mais il est arrivé que les enfants des hommes ont déclaré aux petits oiseaux du bocage une guerre si acharnée, et qu'ils ont mis si souvent sous les yeux de la Pie-grièche le spectacle des supplices qu'ils aiment k faire subir aux Mésanges, aux Gobemouches et aux Rouges-gorges, que celle-ci a fini par prendre

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goût à ces scènes barbares. Et alors la raquette, qui lui avait paru une invention diabolique la première fois qu'elle l'avait considérée de près, la raquette qui saisit le malheureux petit oiseau par les pattes, les lui brise et les tord, et fait mourir ses patients dans d'atroces tortures, pendus la tète en bas et tout le poids du corps pesant sur les tendons endoloris;.,, la raquette, dont j'ai demandé l'interdiction immédiate par amendement à la loi Grammont ;... la raquette, ce gibet sanglant où le corps du supplicié reste exposé des heures et des journées entières après son agonie, comme pour appeler à la curée tous les croquemorts de la forêt, de la plaine et du ciel, depuis le Geai et le Gros-bec jusqu'au Renard et à l'Oiseau de proie... la raquette est devenue pour la Pie-grièche la machine ingénieuse destinée à prévenir la multiplication dangereuse d'espèces trop fécondes, l'instrument, en un mot, des rigueurs salutaires. Beaucoup de Pies-grièches sont aujourd'hui pour la peine de mort et répètent après Malthus quil n'ij a pas de place pour le Bouge -gorge au banquet de la vie ; que la Nature Va décidé ainsi , et qu'elles , les Pies-grièches^ ont été chargées avec d'autres de mettre à exécution les ordres de la Nature.

Que personne ne s'étonne de rencontrer des arguments à la Malthus et à la de Maistre dans la bouche des bêtes; car il n'est rien de brute et de stupide comme le pourvoyeur d'échafaud. Une chose surprenante seulement est de voir tant de braves gens concéder à si bon marché le titre de génies supérieurs à tous ces glorificateurs de guillotine, qui n'ont jamais su qu'injurier impudemment leurs adversaires ou leur jeter des bourreaux à la tête, comme si le bourreau était un argument. 1 II a bien fallu quelque temps à la Pie-grièche, à vrai dire, pour surmonter le sentiment de répulsion et de terreur qui l'éloignait de la raquette infernale; mais l'exemple et les propos du Geai et de la Pie, ses plus proches parents, ont fini à la

longue par lui brûler le sang et par triompher de ses scrupules de conscience. Et bientôt celle qui tremblait à la vue de la potence s'y est accoquinée, et sa plus douce occupation a été désormais de décrocher les pendus et de se délecter de leur chair. Et de iil en aiguille et la soif du sang empirant, la Pie--grièche a cessé en beaucoup de lieux de veillera l'apparition du Milan et de persécuter le Capricorne, pour prêter une oreille avide au déclic de la raquette et au cri de détresse de l'oiseau qui vient de s'y prendre. Que l'oiseleur ne soit pas présent pour défendre sa prise, la Pie-grièche s'en empare et la dévore vive, et Dieu sait si pendant ce temps le Milan, le Busard et le Capricorne ont beau jeu. C'est ainsi que la richesse de l'homme brûle par tous les bouts. J'ai vu dans Saône-et-Loire une magnifique plantation de peupliers d'Amérique d'une valeur de cent mille francs et plus périr en quelques jours sous la tarière empestée du Capricorne. Mais pas une société agricole en France ne s'est émue de cet acte de vandalisme. Ainsi sont faites les sociétés savantes patronnées par les gouvernements ! Qu'un arbre qui n'avait pas envie de mourir tombe sous la hache d'un pauvre délinquant vaincu par la misère, aussitôt cent perroquets de l'ordre de tonner à l'unisson contre l'audace effrénée des anarchistes qui mar^-hent le bras levé contre la propriété territoriale. Mais que trois ou quatre mille pieds d'arbres périssent en une nuit sous la sape du Capricorne, motus, l'ordre n'a rien à voir aux méfaits du Capricorne. Le Capricorne de France est inviolable et sacré comme ses ancêtres d'Egypte. Alors vous allez me demander pour la vingtième fois que je vous explique à quoi servent les sociétés agricoles. — On n'a jamais pu le savoir.

Ainsi, du jour à jamais regrettable où le bon gendarme, ami de l'homme, a été détourné par la politique du droit divin de sa voie naturelle, qui est la protection du gibier etde l'humble tra-

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vailleur, du jour où il a été contraint de i)rostituer sa candeur native aux exigences de la faction absolutiste , de faire ses dévotions et de déserter sa fonction de sentinelle sociale pour se faire raccoleur de votes royalistes... ; de ce jour-là l'immense considération dont jouissait le gendarme a subi un échec notable, et le chilïre des délits de chasse et des attentats contre les personnes a suivi un accroissement proportionnel. Le résultat qu'ils n'ont pas prévu était pourtant bien facile à prévoir. Un bon gendarme, si bon et si zélé qu'il soit, ne peut pas être en plusieurs endroits à la fois comme saint François Xavier. L'Évangile politique ajoute : un même municipal ne peut pas servir deux maîtres : le gouverné et le gouvernement.

Deux révolutions françaises ont eu lieu à dix-huit années de distance pour prouver que la métamorphose du gendarme royal et du municipal en agents politiques réussissait souvent à exaspérer l'esprit des masses contre l'autorité, mais jamais à empêcher de tomber les dynasties trop mûres. Un seul fait suffira pour donner une idée de cette exaspération dangereuse et de ses conséquences. Le rapport de la commission des récoiji penses nationales de 1830, rédigé sur les déclarations oITicielIes des vainqueurs eux-mêmes, constata que le chiflre des gendarmes tués pendant les trois glorieuses dépassait trois millions ! et probablement que si la révolution de février eût osé, comme celle de juillet, récompenser ses héros , le chiffre des municipaux occis dans la matinée du 24 eût atteint des proportions non moins pyramidales. Puisse du moins l'exemple du sort fatal du gendarme de la branche aînée et du municipal de la branche cadette servir de texte utile aux méditations du gendarme d'aujourd'hui et l'engager à mettre l'eau de la circonspection dans le vin de son zèle.

• Ce n'est pas sans une vive douleur que j'ai vu il y a quelques années le gendarme Briol prêter l'autorité de sou témoignage à

uuc mystification éclose dans le cerveau fêlé d'une pauvre Provençale. Ce sont là visions folles dont il faut laisser Tinitiative aux filles célibataires et aux sous-préfets ambitieux. Un peu de voltairianismenemessiedpas à la maréchaussée; j'aime le municipal esprit fort , et je déclare la société en péril si le gendarme faiblit à l'endroit du miracle.

Pourquoi le gendarme royal , le gendarme des chasses et le municipal ont-ils péri, dites-le moi? Parce que nul analogiste ne s'est rencontré dans les conseils de leurs gouvernements insensés et aveugles pour lire dans l'histoire de la décadence de la Pie-grièchc l'avalanche de cataclysmes qui devait engloutir ces institutions vénérées.

Car la Pie-grièchc ne s'est pas arrêtée, dans le cours de ses déprédations, à copier les exemples pernicieux du Geai, de la Pie et de la Corneille, espèces indignes qui furent de tout temps les bètes noires de l'oiseau et de l'oiseleur. Au noble titre d'écumeuse de tendue, elle n'a pas tardé à joindre celui d'infanticide. Quiconque a pu franchi)' les bornes légitimes^ a dit le vertueux lïippolyte, peut violer enfin les droits les plus sacrés

Oui, de môme que la paresse et l'horreur du travail répugnant conduisent le jeune civilisé au braconnage et le braconnage à l'assassinat, ainsi l'habitude de dérober des oiseaux pris au piège et la fréquentation des mauvaises sociétés ont conduit la Piegricche à l'infanticide, le plus lâche des crimes. Et cependant comment ne pas prendre goût it la chair des enfants, quand on a mangé tant de pères ! Comment se remettre au travail quand on a l'habitude de se reposer pour sa nourriture sur le travail d'autrui 1 Comment celle qui s'était laissée aller à ses appétits carnivores à la vue de la Mésange pendue au nœud fatal , aurait-elle résisté aux alléchements de la chair rose et tendre de la jeune nichée s'offrant à ses regards sous la ramée épaisse, (juand tou-

tes les circonstances conspiraient pour la pousser au crime : la gourmandise, l'ombre et la solitude, l'absence des parents, des témoins, du péril !

Ajoutez que l'occasion de mal faire, cette tentatrice maudite qui a perdu tant d'àmes et fait tant de larrons, s'oflraità la Picgrièche plus souvent qu'à tout autre, à elle qui, par son métier de guetteuse, était ex[)osée à savoir plus de nids cjue personne et à connaître mieux que personne aussi les habitudes, les heures, les allées et venues d'un chacun, et alors vous ne trouverez pas étonnant qu'elle ait succombé à la tentation satanique. Après tout, n'était-elle pas endroit de se croire moins coupable que ces enfants dénaturés des hommes qui portent tous lesjours sur les nids des oiseaux une main sacrilège, et qui n'ont pas même à objecter, pour justifier leur crime, l'excuse de la faim ! Je n'entends pas proclamer la blancheur immaculée de la Piegriéche, je demande seulement (]ue celui de nous qui n'a pas détruit des oiseaux innocents pour le seul plaisir de détruire, lui jette la première pierre.

Une chose plus diiïicile à justilier que l'infantjipide de la Piegrièche en lui-même, c'est le caractère des moyens 'employés pour arriver à la perpétration d'icclui. 3'ai dit que les Piesgrièches en général avaient été douées par la nature de prodigieuses facultés pour la musique. Ces oiseaux, en effet, ont le talent d'imiter tous les accents, de parler tous les langages, de chanter le Rossignol , le Rouge-gorge, l'Hirondelle, suivant les caprices du goût du virtuose et le hasard des rencontres. Or, imaginerait-on que les misérables petites bêtes ont usé de cette faculté précieuse, de manière à laisser croire que l'unique but de leurs études aurait été de s'approprier le langage des pères, pour mieux tromper les fils? Ou aurait vu de ces Pies-grièches, grises, rousses ou roses, s'approcher traîtreusement des buissons où elles soupçonnaient le domicile du Rossignol ou de la

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Fauvette, et, contrefaisant la voix des parents qui apportent la becquée, forcer les petits à trahir leur retraite par leurs doux cris d'appel et à se livrer d'eux-mêmes à leurs bourreaux perfides.

Ainsi l'espion politique, le plus lâche et le plus méprisable de tous les scélérats, imite le langage et la tenue de l'ami du travailleur pour s'immiscer dans son intimité, s'instruire de ses projets, le dénoncer, le perdre.

Une fois la Pie-grièche descendue jusqu'à l'infanticide, jusqu'à ce degré de turpitude où le criminel se mire dans sa propre infamie et s'enorgueillit de son titre de délateur et de fléau des familles, il n'y avait plus à discuter ni à marchander avec elle. On l'a tuée et on a bien fait. Je lui ai fréquemment appliqué pour mon compte la loi du talion. Je l'ai abominablement martyrisée dans ses affections de mère ; je lui ai tenu des heures entières le poignard sur la gorge de ses petits, pour lui faire entrer dans le cœur la lame du remords ; je l'ai atrocement punie par où elle avait péché et je ne m'en repens pas. A'"ous vous êtes faites Pie, c'est-à-dire délatrice, moucharde, infanticide, eh bien 1 subissez les conséquences de votre félonie et de votre vénalité. Le sang appelle le sang... Et jamais je n'ai refusé, depuis que )'ai su ces bassesses, l'aumône d'un coup de feu à la Pie-grièche qui m'a croisé la voie, quelle que fût du reste la variété à laquelle elle appartînt, et j'engage tous mes confrères en saint Hubert à agir comme moi.

Mais, encore une fois, n'oublions pas, au milieu de nos saintes et légitimes imprécations contre l'infamie, de faire la part de l'homme et de la Pie-grièche, des gouvernements et des gendarmes.

Si le gendarme a deux penchants, un qui le porte au bien et l'autre à la police, et que ce dernier soit le seul que développent nos institutions, à qui la première faute si le gendarme

OMNIVORES. S'î

tourne mal ? Évidemment à nos institutions. Alors prenons-nousen à celles-ci avant de nous en prendre au gendarme. Que tout notre blâme retombe sur le ministre suborneur, non sur le suborné.

De même, si la Pie-grièche avait primitivement plus d'appétit pour le scarabée que pour la Fauvette, et si les hommes se sont ingéniés à développer en elle les instincts avivores aux dépens des instincts scarabivores, (lue la coulpe du crime retombe sur Ja tète des hommes. Jamais l'humanité ne se lavera de la honte d'avoir conduit à l'anthropophagie le loup, l'hyène et le chacal, qui jamais certainement n'eussent songé à la chair humaine, si les peuples ne les eussent si fréquemment conviés à l'horrible curée des batailles. Il est prouvé que le crocodile du Nil ne se serait jamais permis de dévorer un seul baigneur, si les chefs du pouvoir et de la superstition du pays ne lui eussent fait contracter la déplorable habitude de vivre de noyés.,. Argument inédit et puissant à ajouter à tous les arguments contre la peine de mort, laquelle, par parenthèse, se trouve au bout de chaque ligne de la Bible, quoi qu'en ait dit M. Crémieux. Par quoi la Genèse débute-t-elle, en cllet, sinon par une absurde sentence prononçant la peine de mort contre le genre humain tout entier?... Et pour quel crime, mon Dieu ! Entin, la question est sur la Piegrièche et non pas sur la Chute; ne confondons pas les deux choses.

Tout le monde connaît l'origine de la grande fortune des Luynes. Albert de Luynes, premier du nom, qui fut connétable et favori de Louis XIII, était, dit-on, un gamin très-habile à dresser la Pie-grièche au vol du Moineau franc, industrie déjà en vigueur sous les règnes des Valois. Un talent de cette nature était bien fait pour séduire un souverain qui s'ennuyait beaucoup parmi les hommes et qui devait chercher à se distraire dans la société des bétes. Le roi, (jui considérait la fauconnerie comme

8fi ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

)e plus glorieux des arts, fit d'abord l'enfant connétable, et pour l'aider à supporter les embarras de cette charge, donna au nouveau favori les millions de l'ancien. J'estime à sa juste valeur le mérite d'un enfant qui dresse des Pies-grièches; mais quand je viens h penser que Salomon de Causs, qui inventa la vapeur à peu près à la môme époque, expia sa découverte par la perte de sa liberté, de sa raison, de sa vie, je ne puis m'empôcher de me livrer à des réflexions excessivement révolutionnaires sur l'équité des rois et sur la diversité des chances des inventeurs.

Je n'ai lu dans aucun traité de chasse qu'on se fût servi de la Pie-grièche pour le vol du Moineau-franc, ailleurs que dans les jardins du J^ouvre, de Chambord ou d'Amboise. Ainsi l'invention serait bien d'origine française, et l'application du procédé se serait pour ainsi dire éteinte avec ses inventeurs dans le grand naufrage de la fauconnerie aristocratique. La postérité indulgente oubliera quelque jour que le jeune Albert de Luynes fut le favori de Louis le Juste et l'héritier des biens volés par Concini, pour ne se souvenir que de ses rapports avec la Pie-grièche, son seul et unique titre de gloire. Car dans ce temps-là l'illustration ne se mesurera qu'au travail, et parmi les travaux qui donneront la gloire, figurera au premier rang la conquête d'un animal nouveau, d'un légume, d'une sauce. Et de même que le parfait troupier avait cédé dans le temps au parfait magistrat, de même le parfait magistrat devra céder à son tour dans l'estime publique au parfait cuisinier. C'est le destin; quand chôment les tribunaux pour cause d'exubérance universelle de vertu et de richesse, à quoi bon le gendarme, le magistrat, le bourreau? Mais on mangera bien longtemps encore après qu'on ne se volera et ne s'assassinera plus.

Maintenant la Pie-grièche entrera-t-elle avec l'homme en cette terre promise d'utopie? L'homme lui pardonnera-t-il les

maux réels qu'elle lui a faits, en mémoire des services qu'elle aurait pu lui rendre? J'en doute fort. Quand l'humanité sera rédimée de la chute, elle éprouvera un dégoût dont on ne se fait pas d'idée pour toutes les institutions qui lui rappelleront les misères de cette civilisation fangeuse où elle aura pataugé quatre mille ans et plus, et alors il est très-possible que, considérant le manteau noir et blanc de la Pic-grièche, signe de duplicité, et ses tendances policières et ses appétits infanticides, clic se dise que si le gendarme et tous ses congénères ont disparu de la surface de la terre, il n'y a pas nécessité d'en conserver le symbole et le souvenir dans les cieux.

La Pie-grièche méridionale. Àin.si nommée par Temmynck, sans doute parce que M. Vieillot, qui était son ennemi intime, l'avait gratiliéc du nom de boréale. (Les savants ennemis sont enclins à se faire de ces traits.) C'est le même moule à peu près que l'espèce précédente, avec cette différence que la teinte du manteau est un peu plus foncée et que le poitrail est lavé de roux vineux, circonstances qui peuvent dépendre de l'iniluence du climat du Midi qu'elle habite presque exclusivement. Cette Pie-grièche méridionale, dont les mœurs et la taille sont les mêmes que celles de la boréale, fait une guerre acharnée à tous les petits oiseaux qu'elle saisit comme l'autre du bec et non des serres. On a remarqué qu'elle se contentait de manger la cervelle à ses victimes, et qu'après leur avoir déchiré le corps, elle l'exposait sur des fourches patibulaires, au milieu de la voie publique. Cette race a évidemment la passion du spectacle des exécutions sanglantes et des supplices d'apparat. C'est une audacieuse assassine, une mangeuse d'appelants qui fait le désespoir des tendeurs de la Provence, et qui joint, comme l'empereur Néron, à l'ardente soif du meurtre le goût passionné des beaux-arts, de la musique notamment. Elle imite le chant d'une

foule de petits oiseaux innocents et parle plusieurs langues. On l'accuse d'avoir inventé la pipée.

La PiE-GRiÈciiE ROSE. Exclusivc il quelques-uns de nos départements du Midi. Taille du Proyer ou de l'Alouette. Front noir, ailes noires, mirées de blanc sur les rémiges, poitrail rose, ventre blanc. (Le rose est mauvais teint comme toujours.) Celte espèce, malgré l'exiguïté de sa taille, est une persécutrice acharnée des autres petits oiseaux. C'est une musicienne érudite qui sait aussi beaucoup de langues et parle facilement celle de l'Hirondelle de cheminée. Elle se donne en chassant des airs d'oiseau de proie, prenant le dessus du vent et faisant le Saint- Esprit à une certaine hauteur, comme pour bloquer les remises. Les oiseaux sentinelles, la Bergeronnette et l'Hirondelle de fenêtre la dénoncent énergiquement comme ennemie de la sécurité publique, et elles ont parfaitement raison.

La Pje-grièche rousse. Encore plus petite que la précédente et plus commune aussi dans les provinces du Sud que dans celles du Nord. Manteau noir, ailes noires, avec un miroir blanc sur les rémiges, front noir, l'occiput et la nuque coiffés d'une calotte rousse d'une nuance vive. Attaque tous les petits oiseaux et donne vaillamment sur la Chouette.

L'ÉcoRCHEUR. L'espèce la plus petite et la plus commune de toute la tribu. Habite les lisières des vergers et des bosquets en plaine, niche dans toutes les haies fourrées voisines des parcs et des maisons des champs, et ne craint pas même d'établir son domicile dans les branches moussues et enchevêtrées des pommiers de nos jardins. J'en connais plusieurs couples qui nichent annuellement en dedans de l'enceinte des fortifications de Paris. Manteau roux marron, poitrine et ventre lavés d'un roux plus

OMNIVORES. sn

tendre, gorge blanche comme l'abdomen. La femelle dans cette espèce didère considérablement du mule. Le rouv marron vire chez elle au roux cendré, et les plumes du col et de la poitrine sont écussonnées par de fines encadrures noires qui font que son costume se rapproche quelque peu de celui du Torcol. Cet oiseau tient son nom d'Écorcheur de l'habitude qu'il a d'écorcher ses victimes et de suspendre leurs dépouilles en guise de trophées aux fourches des jeunes ormes et des jeunes peupliers. Il pique les insectes aux épines des acacias. La Pie-grièche écorcheur est un oiseau redoutable par sa méchanceté autant que par sa bravoure, qui attaque les petits de tous les autres oiseaux, mais qui défend les siens avec une intrépidité sans égale, et qui réussit quelquefois à intimider les gamins qui eu veulent à sa progéniture, en les menaçant de leur crever les yeux.

Le nid de toutes ces espèces est bâti de la même façon, c'està-dire avec beaucoup d'art, et ses constructeurs s'entendent parfaitement à le dissimuler, soit dans une enfourchure de hautes branches d'un chêne, soit dans la chevelure touffue des bas buissons. La muraille extérieure est faite de petites racines et d'herbes sèches parmi lesquelles on remarque l'immortelle sauvage au feuillage blanc d'argent ; mais la couche la plus intérieure est richement garnie de laine.

Je ne puis terminer cette notice sans renouveler à tous mes amis et frères en saint Hubert l'invitation que je leur ai déjà adressée, d'exterminer sans pitié tous ces petits exterminateurs eu sous-ordre, ovivores ou infanticides, qui partent du Coucou pour aboutir à l'Écorcheur. Autant de ces ogrillons occis^ autant de familles honnêtes préservées d'une multitude de chances d'effroyables sinistres.

Peut-être chercherait-on vainement à créer par l'imagination une série qui se rapprochât plus de l'ordre des Rapaces que

celle des Pics-grièches, — où déjà la femelle est visiblement plus forte que le mâle, — où tout le monde se donne les airs de chasser les petits oiseaux, — où l'on se laisse dresser au vol du Moineau-franc comme un Émérillon, — où l'on possède généralement enfin le bec denté du Faucon, sinon son pied prenant. La parenté était même si visible que Linnjeus et Bulïon l'avaient officiellement reconnue. Cependant, chose étrange à dire, il ne s'est pas rencontré de nos jours un savant assez hardi pour suivre cet exemple. L'envie en était bien venue dans le temps à Temmynck, mais il n'a pas tardé à se mordre les doigts de sa témérité, et repoussant pour la famille des Pies-grièches toute alliance ambitieuse avec les hautes puissances du ciel, il en a replacé sagement tous les membres à leur place naturelle^... entre le Gobe-mouches et l'Étourneau! Entre l'Étourneau et le Gobemouches , de méchantes petites bêtes que l'immortel lîufTon avait mises au rang des Oiseaux de proie, et même des plus fers et des plus sunguinai?'es. Heureusement qu'il doit y avoir une justice là haut 1

SERRIPÈDES PROPREiMEiNT DITS.

15 genres, 40 espèces.

Caraclères f^'-néranx de l'ordre.

Je rappelle, avant de passer outre et pour ne pas me laisser prendre en flagrant délit d'ignorance étymologique, que cette étiquette de Serripèdes, sous laquelle j'ai rangé l'ordre des Rapaces des auteurs, dérive du mot français serre^ qui veut dire main griffue, main armée, main prenante, et non pas du latin serra, qui veut dire une scie. Les personnes que ce terme générique blesserait, sont donc libres d'en choisir un autre, comme Rapacipèdes (pieds ravisseurs), Jugulipèdes (pieds égorgeurs), Mucronipèdes (pieds armés de poignards). Pour moi, je garde le nom de Serripèdes, parce qu'il est le plus court, le plus intelligible et le plus expressif à la fois.

Tous les oiseaux de cet ordre sont armés d'un bec crochu à

mandibules tranchantes et de pieds prenants à ongles recourbés, plus ou moins acérés, aigus et rétractiles. Dans toutes les espèces, en outre, la femelle est d'un tiers plus forte que le mule, qui est dit quelquefois Tiercelet pour cette cause. La réunion de CCS trois caractères constitue l'Oiseau de proie, qui ne peut être confondu avec aucun des membres des ordres précédents.

Tous les Oiseaux de proie sont monogames, et chez les espèces les plus nobles l'union des conjoints dure autant que leur vie.

Un autre caractère distinctif des Oiseaux de proie, quoique non universel , est la Cire, sorte de membrane charnue dont la base du bec est ornée, et qui est analogue à la membrane jaune qui tapisse les mandibules du Moineau-franc dans son jeune àgc. Le bec est plus ou moins courbé.

La jambe est de hauteur moyenne pour les Rapaces d'Europe ; elle est bien proportionnée, musculeuse ; le tarse est plus ou moins dégagé, les pieds sont petits, les doigts souples et déliés. Un bec courbé dès sa racine et des doigts rétractiles et creusés en gouttière, avec des arêtes tranchantes, dénotent les espèces les plus redoutables, les plus rapides et les plus avides de chair vive. La jambe est toujours emplumée, le tarse très-souvent ; les mains sont quelquefois gantées jusqu'à la naissance des ongles.

Les oiseaux carnassiers, qui avalent goulûment des mammifères et des oiseaux entiers, ont été pourvus par la nature d'une poche œsophagienne musculeuse analogue au jabot des Pigeons et dans laquelle les peaux, les ossements, les arêtes des diverses proies ingérées se roulent en pelotes ([ui sont ensuite rejetées par le bec. Cette poche s'appelait la mulctte en langage de fauconnerie. Les Oiseaux de proie, qui se repaissent d'animaux vivants, éprouvent rarement la soif à l'état libre, le sang leur tenant lieu de boisson.

On dit des grandes espèces qu'elles airenl, c'est-à-dire qu'elles

SKKUH'ÉDES. 03

font un nid en forme d'aire ou de surface plane qu'elles établissent dans le creux de qucl(|ue roche surplombante à des hauteurs inaccessibles, et où elles reviennent chaque année, quand on ne les dérange pas.

La plupart des Oiseaux de proie sont pourvus d'ailes immenses d'une vigueur prodigieuse. Leur vol est soutenu et rapide. Ils aiment à tournoyer sans mouvement apparent dans les régions de l'air où l'œil de l'homme ne peut les suivre, mais d'où leur vue perçante leur fait apercevoir très-distinctement tout ce qui s'agite à la surface du sol, voire dans le sein des eaux. Il y en a qui se laissent tomber de ces hauteurs sur leur proie avec la vélocité de la foudre, la ravissent et l'emportent au loin, avant que l'homme surpris de cette apparition fulgurante ait le temps de s'armer pour s'opposer au rapt. Le sifflement des ailes de ces voiliers rapides est aussi distinct en ce cas que celui des balles de mousquet.

Les grandes espèces sont généralement amies de la solitude et habitent par couples isolés les cimes les plus ardues des monts.

Tous les oiseaux de rapine, soit qu'ils chassent, soit qu'ils pèchent, empoignent leur proie avec la main. Les plus ignobles cependant, ceux qui ne s'attaquent qu'aux charognes et qui ont les ongles presque droits, trouvent quelquefois plus commode d'emporter dans leur estomac leur immonde curée qu'ils dégorgent ensuite à la façon des loups.

Les Oiseaux de proie ne muent qu'une fois par année, mais chacune de ces mues apporte un changement notable dans leur costume, ce qui fait qu'il est excessivement difficile de rapporter à leur famille les jaunes de certaines espèces. Ainsi les Faucons ont besoin de cinq à six mues pour compléter leur toilette d'adulte. Tel qui, comme le Gerfaut, doit porter un jour la splendide robe blanche, à peine constellée de fines mouchetures uoi-

res, commence par se vôtir de robes grises ou fauves irrégulièremcut historiées. Chez d'autres, il arrive constamment que les bigarrures du poitrail changent de direction comme de couleur avec l'âge ; c'est-à-dire que la barrure transversale de la seconde ou de la troisième année passe à la verticale un an ou deux plus tard, et réciproquement. Il est remarqual)lc que la femelle qui, dans cette race, l'emporte toujours sur le mâle par la force et la taille, lui soit inférieure cependant pour la richesse générale de l'uniforme et l'accentuation des teintes.

Des oiseaux qui attendent six ans pour prendre la robe virile doivent être doués nécessairement d'une longévité exceptionnelle. On dit que le Vautour brun de Constantinople, qui vit depuis une quarantaine d'années au Jardin des Plantes de Paris, avait déjà plus que cet âge quand il nous fut donné.

L'histoire des oiseaux carnassiers reproduit celle des quadrupèdes de ce nom aussi exactement que celle de l'homme. Il y en a qui jappent comme le Chien, qui hurlent comme le Loup, qui miaulent comme le Chat, qui vagissent comme l'Hyène. Il y en a qui forcent leur proie à tire d'ailes, comme le Lévrier le Lièvre à la force des jarrets. Il y en a d'autres qui la guettent, comme les Félins. Quelques-uns joignent à l'intelligence et à l'opiniâtreté du Chien courant la férocité, l'audace et la puissance des moyens du Lion. L'homologie de ces espèces ailées avec leS quadrupèdes carnassiers s'établit facilement, d'ailleurs, par la ressemblance des robes. Les uns portent les zébrures du Tigre, les autres les mouchetures de la Panthère. J'ai déjà dit que cette ressemblance se poursuivait jusque dans les règnes inférieurs. Tigre : brochet, perche* frelon, guêpe, etc.; panthère : truite, araignée, etc.

La nature semble avoir plus fait pour les oiseaux dd l'ordre des Serripèdes que pour toutes les autres créatures. Il n'est pas de règne de l'animalité qui ne leur paye un riche tribut de chair.

SERRIPEDES. !)o

Je tiens que l'Aigle dressé viendrait à bout du Tigre et du Rhinocéros, voire de l'Éléphant.

Le niàle, dans les races les plus nobles, semble soumis de corps et dame à sa femelle, qui dispose souverainement de ses services. Elle ordonne, lui exécute; il chasse, elle le regarde faire, se bornant à applaudir à ses plus jolis coups et à lui prêter son concours dans les circonstances dilliciles. Ilélas ! pour l'analogiste passionnel, toute l'histoire de l'animalité et de l'humanité est écrite en ce peu de lignes.

Un monde où la femelle règne par la force du corps est un monde contre nature et qui ne peut durer, parce qu'il est assis sur l'oppression et le carnage. Du moment (juc vous ùtez à la femme sa grâce et sa toute puissante faiblesse et sa peur de voir souffrir, pour remplacer ces dons par la vigueur des muscles et l'insensibilité devant le meurtre; du moment que vous lui retirez l'attrait pour la faire régner par la force, tout le charme de l'existence humaine est à l'instant perdu... Car l'amour d'où naît toute joie n'a été inventé que pour asservir le fort à la faible, et il n'a pas même de raison d'exister hors de là. Cela veut dire que le véritable monde des oiseaux amoureux est celui des oiseaux chanteurs, non celui des oiseaux de proie. Pour que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes, il est de nécessité absolue que la femme se borne à régner dans la sphère du sentiment et de la poésie et laisse à l'homme le sceptre de la force, de la géométrie et de la raison pure.

Les auteurs n'ont pas été heureux dans .les tentatives qu'ils ont faites jusqu'ici pour subdiviser les oiseaux de proie. On peut même ajouter que ces tentatives ont plus servi à embrouiller la matière qu'à la tirer au clair. La seule méthode qui ait fait un peu de lumière dans le chaos est celle d'Huber de Genève, dont j'ai déjà parlé au début de cet ouvrage, et qui consiste dans la

96 OIIMTHOLOGIE PASSIONNELLE.

division de l'ordre en Voiliers et en Rameurs. Les Rameurs, ai-je dit, sont ceux qui ont puissance de voler dans le vent, à raison de l'extrême longueur de leurs deux premières rémiges, disposition qui leur taille l'aile en faux. Les Voiliers sont, au contraire, ceux chez lesquels la rémige la plus longue est la quatrième ou la cinquième, disposition qui arrondit tout le système alaire et ne permet plus à l'oiseau de tenir contre le vent. J'ai comparé le Rameur au bateau à vapeur, le Voilier au bateau à voiles. Les Faucons appartiennent à la section des Rameurs ; les Aigles, les Vautours et tout le reste à celle des Voiliers. Cependant il est facile de reconnaître du premier coupd'œil que cette division est insuffisante, puisqu'elle ne laisse figurer à l'avoir des Rameurs que deux ou trois espèces. Une loi qui se réduit ainsi d'elle-même à l'état d'exception ne peut pas être une loi. Le caractère d'exception de celle-ci se trahit plus malheureusement encore dans son application spéciale à l'ordre des Rapaces, attendu que le règne des oiseaux fournit une foule d'ordres plus riches que celui-ci en séries de Rameurs, et notamment les séries des grands Oiseaux de mer, des Hirondelles, des Oiseaux-mouches, etc. Il est clair qu'une méthode qui sépare des espèces aussi voisines que l'Aigle et le Faucon, pour rapprocher des genres aussi disparates que la Frégate et l'Oiseau-mouche, n'a pas en elle le pouvoir de distribuer l'harmonie.

La classification officielle, c'est-à-dire celle qui résulte de l'amalgame des classitications de Linn;cus, Latham, Cuvier, Temmynck, joint à l'absence de tout principe philosophique de division le vice d'une nomenclature inadmissible. Je n'aurai besoin que de citer un seul nom et de donner un seul exemple pour démontrer le peu de consistance de la classification olKcielle et pour trouer de part en part sa pauvre nomenclature.

On sait (jue le mot faucon est la traduction littérale du mot latin fo.ko^ qui est dérivé lui-même du radical /«/x-, (|ui veut

SKKUH'EltLS. y;

(lire Taux ii l'aurlier. Faucon, Falco. sont donc deux termes i;éneriques, emportant signification d'un oiseau qui a l'aile taillée en taux ; et tous les naturalistes sont d'accord sur la valeur de cette expression. Cela étant, je prie Cuvicr, Temniynck et tous les autres de me répondre, la main sur la conscience, s'il n'est pas au moins contraire au bon ordre, au bon sens et à la grammaire, d'attribuer ce nom de Faucon à des espèces qui, au lieu d'avoir l'aile taillée en taux, l'ont, au contraire, ronde ou obtuse. Je demande s'il n'est pas contradictoire de dire le Faucon-Autour, le Faucon -lîuse, le Faucon-Aigle, comme onditlcFaucon-Gerlaut, le Faucon-Sacre, leFaucon-Pelerin ctsurtout après (|u'on a reconnu la valeur de la distinction établie par Huber entre les Voiliers et les Rameurs, (."ncore une lois, mes maîtres, permettez-moi de vous le dire, c'est vous qui avez lait le gàcliis dans lequel vous êtes embourbés, et votre attribution de l'étiquette de Faucon aux trois quarts des Oiseaux de proie n'est pas moins malheureuse que celle dej/ied roiu/e aux pieds noirs que vous avez faite naguère à un liuitricr d'Australie. Vous ririez impitoyablement, j'en suis sûr, du malheureux professeur de géométrie qui s'aviserait de découvrir le triangle /a/angieo^^M.sangle... Et pourtant la nouvelle invention ne serait que tout juste le pendant de la vôtre, de votre aile de Faucon aigw-oLtuse^ et toutes les deux, je crois, figureraient beaucoup mieux dans un cabinet de curiosités scientifiques que dans une classification sérieuse. Mais l'Évangile a dit : le zoologiste qui voit la paille dansi'œil du géomètre n'aperçoit pas la poutre qui est dans le sien.

Je ne veux pas répéter aux savants, qui peut-être ne m'entendraient pas, que la raison de leurs égarements est dans leur ignorance de la loi des rapports entre l'homme et les êtres créés, attendu que la série qui distribue l'harmonie dans tous les règnes de la nature a sa source eu cette science, qui est la science de

l'Unité et de l'Analogie passionnelle. J'aime mieux leur prouver par l'exemple que par la théorie, que la méthode de classification des Oiseaux de proie, la plus sûre et la moins trompeuse, est celle qui consiste à considérer chaque espèce dans ses raj)ports avec le souverain de la terre, pour lui assigner, d'après cette étude consciencieuse, la place qui lui revient.

Parmi les Oiseaux de proie, les uns ont été destines à servir l'homme, à lilrc d'auxiliaires de chasse ; d'autres à lui demeurer hostiles. D'où la subdivision de l'ordre desRapaces ou des Serripèdes en deux principales Séries : la première que j'appellerai des Auxiliaires ou des Soumis, ou des Oiseaux de chasse; la seconde des Insoumis ou des Rei'ractaires.

Les personnes qui seraient disposées à trouver cette distinction trop savante, c'est-à-dire trop entachée d'analogie passionnelle, peuvent la remplacer facilement. 11 y a d'abord la division des Nobles et des Ignobles, puis celle des Nécrophages(croquemorts) et des Nécrophubes (croquevifs), et enfin dix autres analogues; car tous les Rapaces ennemis de l'honniie sont amis des cadavres.

l>REMli;Rt sliUlK.

Auxiliaires OU OisoaUx de chasse. Falconiens ; Asléiieiis; IJalbu^aid, Trois genres. Onze espèces.

Caraclèrcs généraux.

Tous les Oiseaux de proie susceptibles d'être ralliés à l'homme se distinguent par la vivacité de leur physionomie, l'élégance de leurs formes, la noblesse de leur goût. Tous ont le bec courbe dès la racine, la main petite, les doigts déliés. Les plus mignonnes

SERHlPtDES. yj

espèces sont, comme la Pic-grièche, plus insectivores qu'avivores. Toutes font preuve d'une dextérité merveilleuse pour s'emparer de leur proie. Toutes attaquent des oiseaux plus loris qu'elles. Aucune ne se repaît de chair morte.

Les Oiseaux de chasse se divisent en trois genres : le premier, dit des Falronicnii ou des Rameurs; le second, des Ast/'ricns ou des Voiliers, se distinguant l'un de l'autre, comme il a été dit, j)ar la forme de leurs ailes. Le troisième genre, (jui est un ambigu entre les Rallies et les Insoumis, ne compte (|u'une espèce.

(i( nie l-';ilc(i!iii'ii. Iliiil i'>iii'ii'.>i.

Elaiiiuii, Kubcv, Crosserolle, (Ircs.vercllcllo, Mlruiioic, Prloriii, llolicreaii, Éiiinilloii.

Les Faucons sont les i)lus vaillants et les plus généreux des oiseaux de chasse et de guerre. Ils symbolisent l'institution de la chevalerie qui est la plus noble et la plus poétique de toutes les institutions homicides.

Les Faucons portent tous la longue queue rubanée et l'aile pointue des Rameurs. Le caractère distinctif de cette aile, est la longueur excessive de la seconde rémige, qui déborde considérablement la première et la troisième, lesquelles sont d'égale dimension. C'est à cette forme spéciale que les oiseaux de ce genre doivent la supériorité de leur vol. Tous chassent en planant.

Les Faucons ont le bec crochu, courbé dès la racine et armé d'une dent terrible. Leurs mains déliées et habiles sont terminées par des ongles aigus, tranchants et rélractiles. Ils ne s'abattent jamais sur les cadavres. Ils constituent spécialement la

100 ()îr\lJll(Jl,OG!H I'ASSION-NLILLL:.

lanùlli! (.les oiseaux nul/les ou des oiseaux de /i((uf col de la l'aiiconnciie.

L'ancienne fauconnerie employait six oiseaux de haut vol ; le Gerfaut, le Sacre, le Lanier, le Pèlerin, l'Alèthe et l'Alphanet. Le Hobereau, rÉniérillon et la Cresserelle, qui sont de tout petits Faucons, bons seulement à voler la Perdrix, l'Alouette, la Caille, n'avaient pas l'honneur de iigurer dans cette catégorie.

La France n'est pas riche en oiseaux de haut vol , c'est-à-dire en espèces capables de lier l'Aigle, le Milan, le Héron, la Grue. Le Gerfaut apj)artient à l'Islande et à la Norwége, le Sacre à la Russie , le Lanier aux îles de la Grèce , à Malte , à la Sicile. L'Alèthe se tirait des Açores et de Madère, l'Alphanet de Barbarie et de Crète. L'Alphanet prenait son nom de la première lettre de l'alphabet grec , pour dire qu'il était le plus sociable et le plus charmant de tous les Faucons. L'Alèthe se payait, sous les Valois, jusqu'à trois cents écus la pièce. Ce prix n'a pas baisse, bien que le Faucon se soit retiré du commerce. Un Gerfaut non dressé et fort jeune fut vendu 500 francs, au Havre, en 18i2.

La disparition du Gerfaut, du Sacre et du Lanier s'explique par l'ancienneté de l'époque à laquelle remonte l'introduction de la fauconnerie dans les Gaules. Cette époque correspond pour le moins à celle de l'invasion des rois francs , puisqu'il est question dans l'histoire des faucons du roi Mérovée. J'ai dit que le Lanier airait encore, il y a cent cin(iuante ans, au pourtour de la haute falaise qui fait mur à la mer du Midi, depuis Antibes jusqu'à Gènes, et que les voyageurs appellent la Corniche; mais je n'ai pas connaissance qu'il existe dans aucun cabinet d'amateur de ce temps, un seul exemplaire de Lanier pris ou occis en France depuis une cinquante d'années. H manquera toujours pour moi deux choses essentielles à la France, aussi longtemps qu'elle ne sera pas redevenue la patrie du Gerfaut et qu'elle continoera à ne pas récolter , bon an mal an, qua-

(re rciil millions d'hectolitres de vin; car hi Franco a ete crceo pour enivrer et faire chanter la terre. Kt qnchiuefois mon imagination rêveuse et remplie d'illusions me lait croire que le Gerfaut, qui est un bel oiseau blanc chaussé d'éperons d'or, setrans- |>orto aussi de son cAté en espoir vers les bords fleuris de la Seine, et que s'il n'y revient pas plus promptcment , c'est qu'il en est empêché par la malice de quelque maudit enchanteur qui le retient captif en sa prison du Nord.

Il est temps de convenir, à ce propos, que llslande, patrie du derfaut, n'est pas ce qu'on croyait jadis, un roc inhabitable, perdu sous la calotte du pôle . un énorme ta? de ncip;e coill'é d'un lampion fumeux , en guise de volcan ; en un mot . une terre de silence et de mort. C'est au contraire la perle des mers hyperborées, et une véritable perle enchâssée comme une oasis de lumière et de chaleur au sein d'alTreux déserts de glaces et de ténèbres. C'est l'île sacrée de l'océaa du Nord, qui porte au front une couronne de feu , phare sans éclipses , j)hare éternel appendu parla main de Dieu au-dessus du noir abîme pour éclairer la marche des innombrables tribus de navigateurs de tout règne qui sillonnent deux fois chaque année le dessus et le dessous des flots.

L'Islande est la station obligée des nombreux oiseaux de passage qui font la traversée de rAméri({ue nord en Europe. C'est aussi le point central de ralliement de la grande colonne expéditionnaire des harengs qui sourd tous les ans du fond de la mer Glaciale pour apporter le tribut de sa chair aux riverains de l'Atlantique , entraînant à sa suite tous les monstres goulus de rOcéan, les narvals, les baleines, les squales. Nulle terre n'est plus féconde en gibier d'eau et de marais ; nulle côte plus poissonneuse.

Longtemps les innombrables cétacés du Nord ne voulurent d'autre demeure que les baies paisibles de l'îîe, et le baleinier

102 ORNITHOLOGIE PASSIONNELI-K .

avide dut détruire presque complètement la raie avant de la faire renoncer à ces mouillages favoris. L'Islande est une des patries les plus aimées du grand Cygne sauvage à bec jaune que nous tuons l'hiver sur la Seine. La Bécasse et la Bécassine , deux fines bouches qui savent par leur nom tous les bons endroits du globe, en parlent comme d'un pays de cocagne où elles aiment ùpasser un ou deux mois par an. L'Hirondelle de cheminée y va faire entendre chaque printemps ses suaves chansonnettes. La Caille elle-même y touche, et je ne serais pas surpris que les pèlerins les plus aventureux de cette race intrépide, après avoir accompli ce voyage, prissent un titre de hadji quelconque, comme les pèlerins musulmans qui sont revenus de la Mecque. Les oiseaux de passage, qui sont curieux comme des Gaulois de la vieille Gaule, tiennent en haute estime les explorateurs courageux.

Enfin, pour que l'Islande, où le bois ne vient pas, fût habitable pour l'homme lui même. Dieu a forcé le grand couiant sous-marin qui porte du golfe de Mexique à rEuroi)e nord , de déposer en passant sur les rivages de l'île les troncs des chênes séculaires arrachés à la terre américaine par les eaux de l'Avkansas, du Missouri et du Mississipi.

La prédilection des oiseaux et des poissons voyageurs pour les parages de l'Islande s'explique sans eflbrt. L'Islande est une immense marmite à Papin, pleine d'eau à la température rouge et destinée à chaufl'er le pôle, La superficie du sol est le couvercle de cette marmite. Ce couvercle est percé d'une infinité de trous qui donnent passage à autant de puits artésiens ou de sources thermales qui délayent la terre et la transforment en une vase liquide analogue aux boues de Saint-Amand en Flandre, si efficaces contre les rhumatismes. Quelquefois la violence de la pression interne crache dans les airs la terre liquéfiée ; alors le phénomène .s'appelle volcan de hnup. On dit qu'il y a êruplion

si;rhiim;ih:s. lo.]

I(»r.s(|u iiiu' Iraction tio|) considérable ducoiucrcle éclate cl qiK' d'alVreux torrents de flammes , d'eau rouge et de luméc s'échappent du cratère avec un grand tapage.

On conçoit l'agréable surprise ([ue doivent éprouver les Canards et les Bécasses rencontrant dos boues chaudes à de si hautes latitudes, et quelles délicieuses paitics de baibottage s'en suivent. Les personnes qui adorent les bains russes peuvent se mettre aussi à la place des poissons et des cétacés de cette mer, auxquels il est loisible de passer brus(iueinent<'itoute heure d'une température de ()'' à une température de 40" centigrades.

On comprend enfin que le (lerfaut, qui est un amateur passionné de la chair de la Bécasse et de celle du Canard , s'accoquine au séjour cher à ces volatiles et ne le quitte pas pour nos terres dépeuplées.

Néanmoins on aftirme que quelques individus de l'espèce s'échappent de tempsà autre de l'Ile pour aller étudier la Faune du continent norwégien , car on ne peut pas toujours manger de la Bécasse. C'est dans le cours de cette exploration gastrosophique que quelques-uns descendraient sur les sommets boises des Vosges, du Jura, du Cantal. Je demande des preuves.

J^e seul oiseau de haut vol que nourrisse authentiquement la France est donc le Faucon pèlerin.

L'Éf.AMox. L'Élanion est un K;ipace d'Afrique qui s'égare quelquefois sur les plages françaises de la Méditerranée. C'est une double Pie-grièche grise, portant la même livrée que celleci et mangeant comme elle be.uicoup plus de Scarabées et de Grillons que d'oiseaux. L'Élanion, qu'on appelle aussi le Blac, se rabat volontiers sur les grenouilles, dans les jours de misère, à l'instar du Héron. Il est ami de l'homme et ne fuit pas sa présence; ce qui l'expose à de cruels mécomptes. Il serait difficile d'imaginer un premier terme de série ménageant mieux que

lOi OBMTHOIOGIK PASSIONNEI.l.K.

( (ilui-d la transition rntre les Omnivores amltigus et les véiilal)les Oiseaux de proie. J'ignore si l'Élauion a été dressé an vol; mais sa familiarité, sa douceur et la vivacité de ses jolis yeux d'or ne permettent même pas de mettre en doute son éducabilité.

Le Faucon KoiiEz ou faucon à pieds rouges. Jolie petite espèce, plus insectivore qu'avivore, qui demeure de l'autre côté des Pyrénées, bien loin vers l'Espagne des Maures ou dans les grandes îles de la Méditerranée et de l'Archipel. Elle ne vient guère chez nous qu'à la suite de quelque débordement insolite de Grillons ou de Sauterelles, comme l'Élanion et la Cresserellette. On a vu des Faucons Kobez dégoûtés de la chair, se rabattre sur les fruits et notamment sur les cerises; goût frugal qui révèle assez l'innocence de ses mœurs. Le Faucon à pieds rouges, aussi ingénu que l'Élanion, semble heureux de la présence de l'homme et s'approche du chasseur au lieu de s'éloigner de lui. Cette confiance dangereuse dans la loyauté du perlide, explique la rareté de ce moule charmant.

L'espèce se distingue du reste des Faucons par deux caractères spéciaux. Elle porte un manteau à teintes uniformes et distribuées par grandes masses, sans taches ni mouchetures; et c'est à peine si la femelle y est plus forte que le mâle. Mais si la distinction des sexes ne se trahit pas par la différence de la taille, elle éclate vivement par la disparate des couleurs. Le mâle a tout le dessus et tout le devant du corps couvert d'une étoile cendrée de nuance sombre qui rappelle la teinture à l'encre. L'abdomen, les garnitures des cuisses et la partie inférieure de la queue, alîéclent la nuance roux vif. Robe et manteau, tout le costume de la femelle, à l'exception des rémiges et des rectrices, vire au roux orangé. Jris, cire et pieds rouges.

La CRESSEiiKLLE.LaCresserelIe est ce joli petit oiseau de i)roie

Si:KltlI'KI)KS. KVj

à iiiaiileau de l)iii|ue roscqui niche dans les curniclies du Louvre et dans toutes les tours de cathédrales. Elle porte les ailes plus courtes que la queue, suivant la mode de l'Épervier et de l'Autour ; mais ces ailes n'en sont pas moins taillées sur le patron (le la noble tribu des Rameurs. Queue rubanée et ourlée de noir, bec bleu, cire, iris et pieds jaunes.

Pendant l'été, la Cresserelle fait la guerre aux Moineaux- francs et aux oiseaux des vergers, Pinsons, Chardonnerets, Mésanges. Aussitôt que la plaine se découvre et que la moisson est rentrée, elle quitte la ville pour la campagne où elle guerroie avec succès contre le Yerdier, l'Ortolan, l'Alouette et le Mulot f/cf/rain, dont la chair est particulièrement savoureuse à cette époque, de l'avis unanime des Hiboux, des Renards et des autres bêtes de proie. Klle donne facilement dans tout piège amorcé d'un oiseaii vivant. Faire le Saint-Esprit , faire la Cresserelle est tout un en langage de chasse; c'est avoir l'air d'être suspendu par un fil invisible à un point fixe de l'espace, et déployer sa queue et ngiter ses ailes afin de garder quelque temps cette position gracieuse. L'oiseau de proie fait la Cresserelle, lorsqu'il se tient au-dessus du Chien qui veut lever une Perdrix, lors- (|u'il bloque du regard la place où s'est tapie la proie qui vient d'échapper à ses serres, ou encore lorsqu'il épie la sortie du Mulot.

La Cresserelle occupe une place plus bizarre qu'importante dans les fastes de la fauconnerie. A la cour du roi Louis XllI, on l'employait au vol de la Chauve-souris.

La Cresserei.lette. Moule réduit de l'espèce précédente. Extrêmement rare en France, où elle n'apparaît guère qu'à la suite de quelque débordement de Grillons ou de Sauterelles. Plus connue dans le midi de l'Espagne, de la Sicile et de la Sardaigne. Plus funeste aux Mulots, aux Scarabées et à tous les gros insectes ([u'aux petits oiseaux. Même couleur rouge brique

100 oKM'mnl (V.IF. P\SS;!ON\r.l.l,K.

que la Crosserelle; ongles jaunes, rire el pieds ick'in ; l;iille de

la Tourterelle.

Le Faucon Éléonore. Les ornithologistes du Midi parlent quelquefois d'un Faucon Éléouorc, de la taille de l'Fpervier, et qui porte 'sur les éi)aules un superbe manteau de velours noir. Mais le Faucon Éléonore appartient à la région d'au delà des Alpes; il ne niche pas en France , n'y l'ait pas d'apparition régulière et n'y est jamais qu'égaré. Ce n'est donc pas le cas d'allonger ce récit en écrivant son histoire, (pii n'offre, du reste, aucun trait bien saillant.

Le Faicon Pèlerin. C'est un oiseau de lier aspect et de riche encolure, doué d'une intelligence supérieure et d'une bravoure à toute épreuve. Sa taille est celle de l'Autour ou du Milan. La femelle mesure 18 pouces de longueur de la pointe du bec à celle de la queue.

Le Faucon a l'œil vif, malin et provocateur du Gaulois ; il est magnifique sous les armes et se rengorge quand on le regarde.

Il chausse comme le Gerfaut l'éperon d'or, mais porte de plus une large moustache noire , crânement retroussée à la façon des guerriers de son pfiys. Le bec est bleu d'acier, bleu noir, le dessus de la tète et la partie supérieure du cou d'une belle couleur noir mat, la gorge d'un blanc pur ainsi que la poitrine, avec de fines raies noires longitudinales du plus charmant elïet. La queue est traversée de bandes étroites alternant du gris cendré au brun sombre ; les barbes des rémiges sont historiées de taches rousses semblables aux arabesques d'une armure de Milan; le tour des yeux et l'iris sont jaune d'or comme les j)ieds.

Ceci est le costume du Pèlerin femelle après sa sixième mue, caril fautsix ans aux Faucons pour parfaire leur plumage. — Ainsi

SEF^HIPKnKS. 107

\c. conscrit français, qui porte dans sa gihorno un bâton de maréchal, doit néanmoins attendre (iiichiuc- années avant d'arriver à ce grade et change plus d'une fois d'uniforme avant d'endosser le chapeau à plumes et l'habit galonné sur toutes les coutures. Ainsi l'illustre chevalier delà Manche dut s'appeler le Chevalier de la Ïriste-Figure avant de s'appeler le Chevalier du Soleil.

Les jeunes Faucons , avant la troisième ou la quatrième mue , sont des chevaliers d'assez triste figure , comme les Aigles du reste et les autres Oiseaux de proie. Les couleurs de leurs manteaux ne sont pas franches, les stries, les virgules et les étoiles, les diverses mouchetures, en un mot, qui les décorent, semblent avoir été apposées là sans ordre , sans dessin arrêté. De jeunes Laniers, de jeunes Sacres et de jeunes Pèlerins, qui ne doivent pas se ressembler le moins du monde un jour , se ressemblent tellement dans les premières années, qu'il est fort difficile de les distinguer les uns des autres. Les oiseaux , ai-je dit , ont cet avantage sur nous qu'ils deviennent plus beaux avec l'àge. A chaque nouvelle mue du Faucon pèlerin , du Gerfaut , de l'Autour , l'uniforme va se simplifiant et le manteau se colorant par niasses. Les raies qui étaient longitudinales dans le jeune âge deviennent transversales, et vice vcrsd, chez l'adulte.

Singularité bien remarquable et que j'aurai été cependant le premier à signaler, j'en suis sur, la France ne nourrit qu'une seule espèce de Faucon , et cette espèce est celle du Faucon pèlerin !

Pèlerin, c'est-à-dire qui ne demeure guère ; c'est-à-dire l'emblème du chevalier errant.

il est certain que l'emblème du chevalier errant, du redresseur universel des torts , appartient plus à la nation de ce côtéci des Pyrénées qu'à celle d'au delà. Les auteurs du Boland furieux et de la Jérmalem délivrée , qui ne sont pas français , ont été forcés de rendre à ma patrie cet hommage. Les plus

nn OKNITHOI.OGIE PASSIONNKI.I i:.

;;rands coups d épée, ies plus beaux coups de laiice qui se soient donnés ou reçus, en prose comme en vers, l'ont été par des mains ou des poitrines françaises. Le preux Roland, l'honneur de la chevalerie, qui embrochait les Sarrasins comme des bocfigueS; et qui en tenait quelquefois sept au bout de sa lance , était né comte d'Angers , comme Richard Cœur de Lion naquit depuis comte d'Anjou. Le nom de Uayard, nom éminemment français , avant de recevoir son illustration historique du r/iovnlicr scuis pn(r et mna reprorhe, avait déjà ét''^ porté avec distinction par un cheval , celui des quatre tils Aymon , un cheval né et élevé dans les pâturages de la Haute-Garonne, et qui galopait avec une aisance sans égale sous la charge de quatre chevaliers gigantesques couverts de fer des pieds jusqu'à la tète, et qui dans la bataille vous tombaient moiis les hommes, comme l'ouragan d'automne vous abat les feuilles d'orme après une forte gelée. Je veux croire que Michel Cervantes eut ses raisons pour faire naître son héros dans une contrée d'Espagne qui s'appelle la Manche; mais je crois que l'incomparable Chevalier du Soleil n'eût rien perdu à avoir pour patrie ces mêmes rives de la Garonne où reçurent le jour Renaud de Montauban et son cheval, le Réarnais et le chevalier d'Artagnan. J'abandonne volontiers à l'Espagne la paternité de Sancho Pança le sans cœur, le poltron, type du bourgeois français et non du paysan espagnol. Je ne revendique pour ma nation que la paternité de ce fou d'une raison si haute qui empochait avec tant de résignation les horions et les coups de gaule, espérant dans sa naïveté sublime que le chiffre toujours croissant de ses emplâtres finirait par lléchir les rigueurs de son inhumaine Dulcinée. A part le côté édifiant du céladonisme chevaleresque, il y a dans la ligure du vrai chauvin de la grande épopée napoléonienne plus d'un trait et plus d'un tu; caractériel du héros de la Manche. Si l'on pouvait se repentir (l'avoir ri dans ce momie, où les hommes gais sont si rares, je

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