I.'IO OnMTMOl.OGlE PASSlONNri.l.R
succi'S de la chasse des Palomes ou Palombes est intitulé la Trèpc. Cette trèpc est un édifice gigantesque et pyramitlai, composé, comme son nom l'indique, de la réunion de trois arbres ébranchés, ou miàts d'une hauteur de quatre-vingts pieds environ, distants de quinze à dix-huit pieds l'un de l'autre, et reliés à leur extrémité supérieure par une chaîne de fer sur lacpielleest assise une cabane de feuillages où se tient embusqué un chasseur. On monte à cette demeure aérienne au moyen de chevilles enfoncées dans le tronc de l'un des trois mâts.
Cette trèpe est pia(;ée à l'embouchure de la gorge par où doivent passer les Palombes , à soixante pas environ en avant des filets. Le chasseur embusqué dans la loge de feuillage a pour fonction spéciale de faire peur aux Palombes qu'il voit venir, et de les forcer de s'abaisser jusqu'à la surface du sol où le filet tombe sur elles et les couvre. Il obtient ce résultat à l'aide de la raquette , une alfaire en bois qu'il jette en l'air et qui est censée représenter un Épervier empaillé, quoiqu'elle resseml)le beaucoup plus au battoir d'une blanchisseuse qu'à un oiseau de proie. A cette vue terrifiante , la malheureuse Paloml)e , qui demanderait volontiers un asile au centre de la terre contre la persécution de son ennemi implacable, pique une tète à fond. Le filet tombe sur la pauvrette et le tour est joué.
Maintenant cette trèpe , qui est la principale place d'armes du tendeur aux Palombes , n'est pas la .«eule ; elle est précédée de quatre , cinq , six , dix autres trèpcs auxiliaires nommées battes , également munies de sentinelles qui ont aussi pour office de diriger l'escadron volant vers la trèpe aux filets , à l'aide du même procédé de la raquette, ainsi que débattre les Palombes, tantôt en avant pour leur faire peur, tantôt sur les ailes pour les faire rentrer dans le sillon de la gorge , tantôt par derrière et en queue ^ afin do les faire descendre, etc. Et indépendamment de ces postes, les cotcnux (|ui forment la gorge sont bordés d'une
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fjamisGn derhassenrs qui jiortent à lanurin une perche garnie de plumes d'oie blanche, ou peimonée d'une serviette, et qui courent de côté et d'autre pour empêcher les Palombes de s'écarter de la bonne voie, ou les y ramener lorsqu'elles en sont dehors.
Les chasseurs de Bizcts , au lieu de la raquette, se servent de petits bâtons courts ou nn^me de flèches qu'ils tirent avec une arbalète. On a vu des arbalétriers habiles arrêter un vol de Pigeons pendant assez de temps pour donner aux tendeurs celui de redresser leurs filets.
Cette série de trèpes , de filets et de chasseurs échelonnés à la contrescarpe et à l'embouchure de la gorge , occupe quelquefois une longueur de quatre à cinq kilomètres.
Or, je demande s'il n'était pas cent fois plus commode et plus simple de confier cette besogne de dirigeurs et de rameneurs des convois de Palombes à une dizaine d'Éperviers à qui ce témoignage de confiance eût fait un immense plaisir, qiie de s'embarrasser de cette série d'appareils dispendieux et barbares, exigeant le concours d'un personnel exagéré et ridicule. Adoptez l'Kpervier et vous supprimez la trèpe, édifice coûteux, dont l'ascension est pleine de périls et le séjour trop favorable aux rhumes de cerveau; vous obtenez une économie quotidienne de quinze à vingt journées d'hommes; vous réduisez toute la stratégie palomière au service des iilcls. Vous dites à vos Éperviers que tel convoi de Palombes ou de Bizets est en marche vers telle direction et qu'il importe de l'en détourner; soudain deux mnwneurs ou détourneurs s'élancent, s'en vont à quinze ou vingt lieues de là, reconnaissent les voyageurs désignés, les détournent et les forcent à entrer dans la gorge. Le convoi une fois engagé dans l'impasse , il s'agit de l'y maintenir. Pour cela, trois couples de côtoijeurs ou de voltigeurs suffisent. Celui-ci battra sur les ailes, celui-là en avant, et le troisième en queue. Yous. pourrez embusquer un dernier Épervier, pivot de série, à une
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centaine de pas; on avant des tilcts , avec mission spéciale de faire plonger le vol des Palombes sous les lilets, de manière à ce qu'il n'en échappe pas une seule. Et ce faisant , vous aurez travaillé poétiquement; vous aurez marié l'agréable à l'utile.
Mais parlez à nos chasseurs de Palombes d'introduire dans leur industrie une réforme aussi simple, et de substituer de véritables Éperviers, des Eperviers de chair et de plume, à des Éperviers de bois, et la première réponse qu'ils vous feront sera que la chose est impossible, et d'ailleurs que leurs pères, qui entendaient parfaitement leur affaire, ont toujours procédé comme eux...
Je vous demande pardon de l'expression , mais vous mentez, mes braves , quand vous affirmez que la chose est impossible , attendu que tous les jours on fait faire aux Éperviers , en Pologne et ailleurs, des tours de force intellectuels beaucoup plus impossibles. Ensuite il est généralement faux que nos pères aient toujours procédé de la sorte , puisque les Thessalicns , les Macédoniens et les Thraces , il y a quatre mille ans de cela , employaient les Éperviers à ramener les Palombes dans leurs filets, aux gorges du mont Hémus, du Rhodophe et d'ailleurs. Je pourrais même affirmer d'une façon positive que des cours publics se faisaient sur cette matière à l'école du Centaure Chiron.
Enfin, j'ai rempli mon devoir; que mes malheureux compatriotes persévèrent dans leur routine absurde, continuent à se casser le cou à leur métier d'écureuil , à remplacer l'Épervier par le battoir, et à user de la serviette blanche en guise d'épouvantail , je m'en lave les mains.
L'Autour. L'Autour, qu'on appelle quelquefois le Faucon des Palombes, est le plus grand de tous les oiseaux de chasse de France. Sa taille dépasse celle du Faucon-pèlerin. Il se distingue de cette dernière espèce par sa conformation et ses mœurs.
Il a l'aile ronde ol plus courte que la queue , ce qui est cause qu'il craint le vent comme l'Aigle et que l'Aigle l'attaque de préférence au Faucon. Il a le ventre évidé et comme rentré dans la poitrine, ce qui le fait paraître bossu. On le rencontre dans tous les pays boisés de France , où, sans être commun, il est beaucoup moins rare que le Faucon. Il niche sur les grands arbres.
J'ai dit que son nom d'Autour lui venait du ^tqc Asferias , qui veutdireétoilé,àcausedu grand nombre d'étoiles brunes et roussàtresqui constellent son plumage. Ces taches, en forme d'écusson, plus ou moins rousses dans le jeune âge , comme le reste de la robe , et distribuées sans ordre sur le devant du corps , changent de couleur et de disposition avec les années. Elles pâlissent incessamment et finissent par se rejoindre pour composer à l'oiseau un magnifique plastron gris de fer zébré de raies transversales d'une couleur un peu plus foncée et d'une élégance parfaite. La queue, rubannée de zones brunes sur fond gris, comme celle du Faucon, parait beaucoup plus longue que chez celui-ci, à raison de la bréviti'' des ailes. La cuisse est garnie de longues plumes soyeuses qui retombent gracieusement sur le genou; le tarse est court et robuste, la tète forte, le bec vaillamment recourbé, l'ongle tranchant et solide. L'Autour est beaucoup plus difficile à distinguer de lui-même que des espèces voisines. Manteau brun ; iris et pieds jaunâtres.
Il y a entre l'Autour et le Faucon la même différence à peu près qu'entre le chien courant et le lévrier. De même que nos pères avaient deux chasses à courre, celle du lévrier et celle du chien courant, ils avaient deux sortes de chasses au vol, dont chacune constituait un art particulier et une science : la fauconnerie et l'autourserie. La première était réputée la seule noble, la seule royale , comme de notre temps le courre. La seconde était la chasse quasi-bourgeoise, lâchasse delà petite propriété, notre chasse au basset d'à présent. L'autourserie et la faucon-
l.ii nilMTlloljiCIR l'ASSlONNEl.l.K.
neric» étaient deux industries si étrangères l'une à laiitre qu'elles n'avaient pas même un langage commun.
On. jetait le Faucon, on lâchait rAutour; le Faucon bloquait , l'Autour arrêtait; le Faucon avait des mains, l'Autour n'avait que des pieds. Le Faucon portait le chaperon , l'Autour pas. On leurrait le premier , on ne faisait que rédamer le second , etc.
L'Autour, malgré le peu d'estime qu'on semblait faire de lui dans une certaine caste, n'eu était pas moins honoré de ceux qui, dans toute entreprise, cherchent le profit plus que la gloire; car c'est un rude jouteur que l'Autour , et qui vole dans la perfection la perdrix, la canepetière, le lapin. C'est de plus un oiseau docile et qui se dresse en huit jours , un guetteur persévé^ rant qui ne perd pas de l'œil la perdrix remisée et qui ne va pas au change. Il est rare qu'il ne prenne pas sa perdrix du premier coup d'aile; d'où vient que dans le temps on lui donnait en manière de sobriquet le nom de Cuisinier, c'est-à-dire d'excellent fournisseur de cuisine.
Seulement, l'Autour craint le vent, et alors on ne doit le faire chasser que, par un temps calme ou bien dans des champs abrités. Il rase le sol d'une aile rapide, ou se choisit un observatoire sur la cime d'un arbre toufl'u, d'où son regard embrasse l'horizon , et alors malheur à ce qui bouge !
L'Autour aime à laisser passer vingt-quatre heures entre deux chasses et à prendre ses aises en toute circonstance. Il attaque le Héron, mais seulement quand on l'y force et uniquement pour montrer qu'il n'a pas peur ; car il ne cache pas le peu de goût qu'il a pour les victoires sans profit. Il dit qu'on ne vit pas de la fumée de la gloire, et il n'aime à chasser que ce qui se mange, perdrix, pigeons, canards. Ce n'est pas, comme le Faucon , un oiseau chevaleresque.
L'Autour est l'emblème du guerrier qui se bat pour le grade plus que pour la patrie, du chasseur qui chasse pour sa bouche
SERTJIPKDES l.ir,
au lion de s'ocrupcr d'abord de la destruction dos animaux nuisibles. Il ternit toutes ses brillantes qualités par une détestable avidité qui le pousse à manger les perdrix qui lui appartiennent, et à dérober celles qui ne lui appartiennent pas, défaut trop habituel au chasseur de bas titre. L'Autour est un mauvais coucheur dans toute l'acception du terme, processif, rabâcheur, toujours prêt à se faire tuer pour une aile de perdrix, et poussant la passion du duel jusqu'à la monomanie furieuse. Il traite le Pèlerin de ci-devant, comme nos ofliciers de fortune traitaient jadis nos marquis, et il recherche avec ardeur l'occasion de dégainer avec lui.
On va jusqu'à dire que l'Autour ne se borne pas toujours à casser la tête à ses camarades de chasse, mais qu'il les mange quelquefois, même ceux de son propre sang.
L'Autour, bravo sans foi, pillard, batailleur et avide, est l'emblème de ces héros insatiables et félons , chefs de condottieri ou de compagnies franches, trop communs autrefois en ma belle patrie, et dont la vénalité a ftiit dire : que jamais trahison n'avait manqué en France, faute d'un connétable.
Genre Balbusaid. Espèce uiiuine.
Les Faucons et les Autours correspondent aux lévriers et aux chiens courants; le Balbusard correspond à la loutre, cpii a été destinée à servir d'auxiliaire de pêche à l'homme. Yoilà pourquoi j'ai classé cet oiseau, de mon autorité privée, à la suite des oiseaux de vol. Le Balbusard est un oiseau de trop grand cœur et de trop belle mine, pour n'avoir pas été, dès l'origine, destiné à faire avec l'homme commerce d'amitié. Il remplit à merveille,
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du reste, le rôle d'ambigu eutre les Autours et les Aigles, ayant les ailes longues comme ceux-ci, et pointues comme ceux-là.
J'ai dit que chez l'Épervier et l'Autour, c'était la troisième rémige qui débordait les autres. L'aile du Balbusard est taillée sur le même patron.
Le Balbusard a été très-longtemps autorisé à ajouter le glorieux surnom d'Aigle à son nom de famille , et il méritait certainement de conserver le nom d'Aigle pécheur que lui avaient unanimement décerné les populations marinières de l'ancien et du nouveau continent. Mais un savant de malheur s'aperçut un matin que le Balbusard n'était qu'un simple locataire de pêche qui payait fermage au Pygargue, et comme il se hâta d'ébruiter la chose , le Balbusard tomba soudain dans l'estime des corps constitués, de la distance qui sépare l'oisif du travailleur. Alors la science éprouva le besoin de classer le Balbusard à part, ce en quoi elle n'a pas tout à fait mal agi.
Le Balbusard préfère la chair de la Truite et de la Perche à celle du Canard, et j'approuve cette opinion gastrosophique. 11 y avait donc des raisons morales pour le distinguer de l'Aigle , bien que celui-ci ne soit pas l'ennemi du poisson. La distinction se caractérise plus vivement encore par certaines raisons physiques tirées de la conformation particulière des doigts qui sont indépendants et non creusés en gouttière chez le Balbusard, comme chez l'Aigle, mais garnis de petites pelottes comme les mains de la grenouille en amour. La plume des cuisses , courte et tassée, la garniture d'écaillés rudes qui cuirasse ses tarses robustes, ne permettent pas davantage qu'on confonde cet oiseau avec les espèces voisines. Entin la nature, qui a créé cet oiseau pour la pêche, et qui fait habituellementles choses en conscience, a armé ses doigts d'hameçons recourbés dont la structure et la solidité feraient honneur aux fabricants de Limmerick. Deux de ces hameçons, le ponce et le doigt mitoyen, plus forts, plus aigus
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et plus longs de moitié que les autres, auraient même le droit de se qualifier de harpons, car ils ont pour destination spéciale de pénétrer dans la chair de la carpe à travers les interstices des écailles, et de s'y incruster comme le fer du harpon dans le corps de la baleine.
Le Balbusard est un fort bel oiseau, de fière et martiale tournure, plus élancé que le Jean-le-blanc, qu'il égale quasi en hauteur, et facilement reconnaissable à ses longues ailes noires qui dépassent la queue, à son bec bleu aquilin, à ses pieds de même couleur, au large plastron brun ((ui couvre sa poitrine et fait tache sur sa robe blanche. Il commence à devenir rare en France, où on le rencontre encore dans le voisinage des grands étangs et des grandes rivières. Je l'ai vu tuer plus d'une fois sur les rives de la Seine et sur la chaussée qui sépare les étangs de Saclé. Il niche sur les grands arbres.
Le Balbusard est un concurrent redoutable pour tous les pêcheurs de rivière. Les chasseurs de marais ne l'exècrent pas moins que leurs confrères les pêcheurs, lui reprochant à tort d'opérer des ravages désastreux dans les rangs des jeunes oiseaux d'eau, Halbrans, Foulquillons , Morillons, etc. Ce n'est pas un simple pêcheur, c'est un amateur distingué et ambitieux des belles pièces comme la loutre , et qui rapporte sans la moindre gêne des poissons de six livres ; mais quelquefois aussi son ambition le perd. On l'a vu périr au fond de l'eau, noyé par un poisson trop fort qui l'avait entraîné au milieu d'un dédale d'herbes et de racines oii il demeurait empêtré. Sa passion pour le poisson est également cause qu'il donne trop facilement dans les pièges amorcés de cet appât.
C'est encore un navigateur fort habile , qui sait tirer des bordées dans les airs quand le vent est contraire. Il aperçoit le poisson sous les eaux, d'une hauteur prodigieuse , tombe dessus comme une ileche, le saisit avec les serres et remi)orle au i)Ius
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loiQ pour le savourer à ses aises. Il se secoue en sortant de l'eau , à la manière du caniche.
Le roi Louis XllI , le grand fauconnier , (jui volait tous les oiseaux, l'Aigle compris, volait le lîalbusard avec Gerfauts et Sacres. Le vol du Balbusard , qui est un oiseau de grand cœur, méritait à coup sûr mieux que le vol du Milan d'être qualifié chasse royale. Nous reverrons tous ces spectacles-là un jour, quand le peuple, installé dans sa souveraineté véritable, mandera et ordonnera à tous ses serviteurs des eaux , de la terre et du ciel, de rivaliser d'efforts pour embellir ses fêtes... ses fêtes où le sang ne coulera plus , ses fêtes auxquelles assisteront des millions de spectateurs, ses chasses aériennes où de jeunes aéronautes, portés sur les ailes de la foudre, rempliront l'otUce du Gerfaut.
Il y a si peu d'oiseaux (pii pèchent à la main, que cette seule spécialité du Balbusard eût dû suttire pour dicter sou analogie. C'est l'emblème du pêcheur à la main , le plus poétique et le plus destructeur de tous les braconniers de rivière.
Il est rare que le Pêcheur à la main ne soit pas en même temps un habile tireur de Bécassines, plus ou moins amateur de U chasse à la hutte ; car les deux industries sont sœurs , comme les deux droits naturels de pêche et de chasse, dont elles revendiquent la jouissance, sont frères. Ce type de Bas-de-Cuir à deux fins est plus commun (|u'on ne le croit en France. Je l'ai rencontré en tous lieux où m'a conduit la passion de la chasse , dans les marais de la Picardie , de l'Artois , de la Lorraine , de la Franche- Comté, du Berry, sur les rives des grands étangs salés du Languedoc et de la Provence. Je n'ai jamais dissimulé l'estime toute spéciale dont j'honore la vaillante série à laquelle ce type appartient. Le chasseur-pêcheur de marais est ordinairement un savant naturaliste dont la conversation est pleine d'intérêt et de charme, un liomme de la nature, primitif et farouche,
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ennemi déclaré des bornes et des gendarmes, éloquent et superbe dans ses tirades éternelles contre l'ordre civilisé qui débute par priver le pauvre de ses sept droits naturels. Quand j'étais amodiateur d'une forêt domaniale et que j'avais des llatteurs, ils m'accusaient de tenir de la race, pour flatter mon orgueil.
On ne s'enrichit pas, hélas, au rude métier de pécheur à la main et de chasseur à la hutte , et plus d'un généreux travailleur de cette catégorie a laissé au fond de l'eau sa santé et sa vie; aussi le Balbusard ne créve-t-il pas d'embonpoint. Le braconnier est peu disciplinable par la civilisation, le Balbusard pas du tout. L'indigence du pécheur de rivière vient surtout de ses fréquents démêlés avec la justice et de l'énormité des droits que lui fait payer le lise. Le lise et le gabelou ne sont pas moins durs au pauvre Balbusard. On a vu de misérables Pygargucs (|ui n'avaient pas d'autre industrie que d'exploiter son talent. LePygargue est cet Aigle de mer à tête blanche que les citoyens libres de l'Union américaine ont pris pour emblème de leur nationalité, et qui préfère, comme le Balbusard, la matelote au civet. Tapi sournoisement dans la chevelure des grands arbres ou dans les anfractuosités des rochers qui bordent les rivières , le noble paresseux éjjie de sa cachette toutes les évolutions du pêcheur. A peine le Balbusard a-t-il tiré de l'eau une pièce convenable, que IcPygargue fond sur lui, réclame la remise de l'objet comme de chose à lui appartenant, et abuse odieusement de la puissance de son vol et de la supériorité de ses armes pour ravir à l'infortuné travailleur le fruit de son travail. Vainement le plongeur intrépide s'épuise à défendre sa propriété, le fruit de ses sueurs, l'espoir du déjeuner de sa famille; vainement l'amour maternel décuple son courage et lui fait prolonger la lutte. L'agresseur aussi a pour lui le stimulant de l'amour maternel , et la faim de ses Aiglons , la plus mauvaise des conseillères, l'a rendu sourd aux accents de la justice. Le sort se prononce
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donc en faveur de la force; le Balbusard laisse tomber sa proie, que le noble filou subtilise avant qu'elle n'ait touché la surface des flots, et le crime est perpétré. Quelquefois le Balbusard , trop tenace à ses pièces, paye de sa vie sa désobéissance à la loi.... car il est bon de savoir que c'est au nom de la légalité que toutes ces spoliations s'accomplissent. Le Pygargue , toujours tant soit peu clerc, comme le lord d'Albion et de Rome , excipe d'une prétendue loi aussi vieille que le monde et dans laquelle il serait écrit que le poisson de toutes les rivières, de tous les lacs, de tous les fleuves, appartient aux Pygargues qui en ont concédé la pêche aux Balbusards, moyennant un prix convenu. S'ils recourent à la voie de l'expropriation forcée contre ceux-ci, c'est que ces locataires infidèles sont en arrière de plusieurs termes. Écoutez parler toutes les bétes paresseuses , orgueilleuses, raisonneuses; lisez leurs gazettes et leurs livres, vous n'entendrez jamais que le même langage : les légistes du droit divin sont les mêmes partout.
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DËt^IËME SEUIL.
Ucbelles ou insoumis. Xoul' zniit's. \iii;.'l-!ii'ul' csiK-ces.
La classification la plus naturelle des Rapaces, celle qui se présente la première à l'esprit du classilicateur, est celle qui commence par diviser l'ordre en deux grandes sections ou classes, l'une dite des (//w/7<c's et l'autre des nocturnes, ^'ap^ivoiixe en principe cette méthode qu'ont adoptée tous les maîtres, et si j'ai l'air de me séparer d'eux, la scission n'est qu'apparente. J'accepte la division et ne repousse que l'étiquette de section ou de classe qui m'a paru trop ambitieuse pour le petit nombre des Rapaces nocturnes de France qui sont huit ou neuf tout au plus. En raison de la pauvreté de la faune locale, la classification officielle a le tort de mettre tout d'un côté et rien de l'autre, et j'ai déjà dû dire qu'en général je repoussais ce mode de partage. Du reste, je ne dissimule pas que ces substitutions plus ou moins légitimes de titres, que ces réductions fâcheuses de classes en séries et de séries en groupes sont des inconvénients à peu près inévitables dans toute classificatiou hongrée, où l'on n'opère que sur des fractions minimes de l'effectif total des êtres à classer. On comprend qu'en dépit de la meilleure volonté du monde de se conformer aux indications de la nature, et de décerner le titre de série ou de groupe à ce qu'elle appelle ainsi, l'auteur hésite à créer de ces titres collectifs pour des individus isolés. Cette considération explique pourquoi, dans le chapitre précédent, j'ai réduit en un simple genre le groupe des Faucons, qui renferme huit espèces, dont sept sont fort distinctes et cons-
tituent de véritables genres. C'est un motif d'économie analogue qui m'a poussé dans le présent chapitre à ne faire de la grande série des Rapaces nocturnes qu'un simple gi oupe de la série des Rebelles. Que le lecteur et le critique prévenus ne se hâtent donc pas de prendre pour de graves erreurs ces changements d'étiquettes que je suis forcé de subir dans le but de simplifier. Mon intention est d'ailleurs de donner à la (in de ce volume une esquisse du tableau de la classification universelle, où chaque division reprendra son titre légitime et son numéro d'ordre.
Toutes les espèces qui font partie de la série des Rebelles ont les ailes obtuses et non taillées en faux, c'est-à-dire que c'est toujours, chez elles, la quatrième rémige qui dépasse les autres en longueur. Leur bec aussi est rarement courbé dès la racine, ce qui annonce des instincts moins exclusivement belhqueux. De plus, toutes, sans exception, donnent sur la charogne qui répugne aux ralliés, et cette distinction caractéristique permet de diviser l'ordre en nobles et en ignobles, etc.
A cette vaste série appartiennent les plus grandes et les plus formidables espèces des Rapaces, celles qui s'élèvent le plus haut dans les airs, et que l'homme redoute le plus.
Cette série de moules réfractaires est en correspondance homologique parfaite avec celle des quadrupèdes carnassiers non ralliés à l'homme. Elle se divise naturellement comme celle-ci en trois groupes principaux, Farceurs^ Guetteurs, Immondes.
Le groupe des Porceurs comprend les espèces puissantes qui forcent leur proie à tire d'ailes, à la façon des Canins réfractaires, Loups, Renards, etc., qui forcent leur gibier à la course et ne sont pas tout à fait ennemis du cadavre. Dans cette catégorie se rangent les Aigles, les Pygargues, le Jean-le-blanc, les vrais
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tyrans des airs, qui poussent la manie de l'imitation des mœurs de leurs homologues à (luatre j)attes, jusqu'à chasser les mêmes proies, attaquant de prclérence les jeunes Faons, les Agneaux, les Lièvres et les grandes espèces d'oiseaux d'eau et d'oiseaux de plaine.
Le second groupe, dit des Immondes, des Croqueinorts, des Goules, comprend les espèces fétides qui vivent presque exclusivement de charognes et qui se gorgent de chair putréfiée jusqu'à en perdre la l'acuité de se mouvoir. J'ai nommé le groupe des Vautours, dignement représenté dans la série des quadrupèdes carnivores par celui des Hyènes, des Cynhyènes, des Chacals, etc.
Vient enfin le troisième groupe, le groupe des Guetteurs, sous lequel nous avons désigné autrefois la tribu des Félins, Lions, Tigres, Panthères, Lynx, etc. Guetteurs, ce nom indique que l'oiseau ne force pas sa proie, mais bien qu'il l'alliite et la guette, et s'en empare par surprise. Les Rapaces guetteurs chassent la nuit comme les chats, et se distinguent entre tous leurs congénères par la férocité et l'amour du carnage ; et pour qu'on ne se méprit pas sur leur apparentage homologiquc, ils ont emprunté aux Félins, leurs yeux, leurs oreilles, leur masque, et se sont baptisés Chats-huants... Ce qui n'a pas empêché deux analogistes éminents, Charles Fourier et Bulfon, de méconnaître ces traits de consanguinité si visibles, et de rallier homologiquemcnt le Lion et l'Aigle sous le titre commun de roi. Erreur étrange et qui me passe de la part de ces grands génies qui savaient fort bien tous les deux que l'Aigle force, le Lion pas ; que l'Aigle aime à se noyer dans les rayons du soleil , tandis que le Lion se cache durant le jour en des antres obscurs, à la façon de l'oiseau de nuit.
Autour de ces trois groupes premiers, qui forment la charpente de la série, circulent les genres intermédiaires destinés à
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combler les intervalles qui les séparent, et à nuancer la transition de leurs types. Ces moules de raccordement s'appellent le Milan, le Busard, la Buse, le Gypaète. Ils occupent, dans l'ordre des Rapaces, la même place, et remplissent la môme fonction que le Blaireau, le Raton, l'Ours, etc., dans l'ordre des Carnassiers à quatre pattes. 11 n'est pas un seul moule du monde des Mammifères qui n'ait dans le monde des Oiseaux son type correspondant.
J'aime à penser que le chercheur sérieux des lois de la nature ne sera pas forcé de méditer longuement sur ce mode nouveau de classiiication des Rapaces, pour le reconnaître supérieur à tous ceux qui l'ont précédé.
11 est à remarquer, en effet, que le cadre de cette classification, bien que tracé exclusivement pour les oiseaux de proie de France, se prête avec une facilité sans égale à l'introduction illimitée et au casement de toutes les espèces exotiques , une preuve d'élasticité et de largeur que je considère comme la première de toutes les garanties de justesse et de sûreté pour une méthode quelconque. L'homologie parfaite qui est entre les groupes de la classiiication nouvelle avec les groupes naturels de l'ordre des Carnassiers est un autre fait qui témoigne de sa préexcellence; car, pour infirmer la valeur d'un semblable témoignage, il faudrait commencer par recourir à cette supposition étrange, que des centaines de bêtes, qui ne vivent pas dans le même milieu, et qui ne parlent pas la même langue, se seraient donné le mot pour mentir sur le même texte et faire pièce au public. Or, pourquoi, je vous prie, mentiraient-elles ces bêtes, et qu'est-ce que ça leur fait à elle qu'on les classe bien ou mal, isolément ou paralléliquement? La supposition est absurde et ne se soutient pas.
Mais j'oublie que c'est presque insulter aux autorités toutes puissantes de l'analogie passionnelle et de la philosophie de
sKuiupÈDEs. inn
l'histoire, qui tontes deux proclament la supériorité de la méthode ci-dessus, que de lui chercher plus longtemps l'appui de faits d'ordre matériel. Rentrons donc au plus tôt dans le giron de l'orthodoxie sérielle, et rappelons les principes.
La forme, avons-nous dit, n'est jamais que le moule ou la manifestation extérieure de l'idée qui lui préexiste. Partant, le premier travail à entreprendre, dans l'étude d'une série quelconque, est d'extraire l'idée principiante qui a déterminé la création dicclle.
Ainsi ai-je opéré pour l'étude de la série qui nous occupe. .T'ai dit l'idée (jui avait déterminé la création de l'ordre des Rapaces, et que ces hautes puissances do l'air avaiiMit reçu mission do symboliser les Dominations de la Terre. Restait à distribuer hnrmoniquemcnt ou hiérarchiquement les espèces, ce que nous appelons formuler la série.
Or. ici, je l'avoue, la tâche était rendue facile par l'accentuation des figures qui ne permettait guère de se tromper sur leur expression symbolique. H ne s'agissait plus, en elïet, pour avoir le vrai cadre de la classification des Rapaces, que de synthétiser à larges traits l'histoire de rétablissement de la tyrannie en ce monde, puis d'en tirer une copie fidèle. J'ai synthétisé et copié, ainsi qu'on va le voir, et il est arrivé que les Rapaces se sont placés d'eux-mêmes les uns à la suite des autres, dans le même ordre généalogique que les oppressions qui pèsent successivement sur les humanités. C'est-à-dire que l'ordre dans lequel défilent les oiseaux de proie en la présente classification, est complètement parallèle à celui que la fatalité imprime à la marche historique des aristocraties. Allons au devant des désirs des timides esprits qui demandent des preuves. Comparons et prouvons.
m ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
La première aristocratie qui met le pied sur la tête des hommes est celle du talent, du courage, et le peuple qui l'acclame l'appelle, en son naïf langage, le gouvernement des meilleurs. Le mot d'aristocratie lui-même n'est jamais pris en mauvaise part dans le commencement, pas plus que celui de Tyrannie, qui veut dire quelque chose comme dictature ou gouvernement d'un seul. Périandre de Corinthe, qui était tyran de son métier, n'aurait pas été classé parmi les sept sages de la Grèce, si les Grecs eussent attaché la même flétrissure que nous à l'exercice de sa profession
C'est pour cela que le Faucon, qui est emblème de vaillance et de générosité, figure au premier échelon de l'ordre des Rapaces.
'Comme le pouvoir absolu, quelque honorable que soit son origine, est une robe de Nessus qui brûle jusqu'à la moelle des os tous ceux qui s'en habillent; comme les bons despotes à la façon de Titus sont d'une rareté extrême et de courte durée..., il s'en suit que le Faucon ne peut symboliser que des institutions éphémères et vit fort peu, pour un oiseau de proie.
Il n'en est pas de même de l'aristocratie de la force brutale, qui succède à l'aristocratie de la capacité, et qui se produit dans le monde par une invasion de Barbares, par l'asservissement de la nation pacifique et agricole à la nation guerrière et fainéante. Ce régime là, qui est dit le régime de la conquête, et dont tant de peuples civilisés d'Europe jouissent encore aujourd'hui, a le don de longévité. Il a pour emblème l'Aigle, ennemi du Faucon.
Voilà pourquoi le groupe des Aquiliens occupe le premier gradin de sa série et arrive dans cette classification à la suite des Falconiens. Les Aigles, <|ui sont beaucoup plus puissants que les Faucons pour le mal, vivent aussi beaucoup plus longtemps.
SERRIPEDES. 167
Mais l'aristocratie guerrière et fainéante, (jiii vit de l'exploitation de la race vaincue, n'a qu'un moyen de garder son autorité usurpée, ([ui est de faire la guerre à l'extérieur et d'armer une certaine portion de ses serfs pour tenir la masse en respect. Or, comme rien n'est plus cher à entretenir que le luxe fainéant des lords et les armées permanentes, il arrive qu'à un jour donné les trésors de tous les États fondés sur l'iniquité sont à sec, et que les gouvernements de ces Ktats sont oMigés, pour vivre, de recourir à l'emprunt, c'est-à-dire d'hypothéquer le plus pur des revenus du travail national aux banquiers, aux marchands d'espèces, aux juifs cosmopolites, aux preux de la mélasse qui remplacent alors les preux de la conquête et achètent leurs châteaux. Ce moment s'appelle, dans l'histoire, l'ère de la féodalité ou de l'aristocratie linancière, qui coïncide naturellement avec les derniers moments de la féodalité nobiliaire... Or, la féodalité financière a pour emblème la tribu des Vautours, tribu moins poétique que celle de l'Aigle, mais douée d'une voracité plus insatiable encore et d'une longévité supérieure.
Voilà pourquoi le groupe des Vulturiens ou des Immondes, vient en cette classilication après celui des Aquiliens et avant la série des Rapaces nocturnes, bien que les Rapaces nocturnes se rapprochent beaucoup plus des Aigles que les Vautours, par leur manière de vivre, leur amour du carnage, la puissance de leurs armes.
Et le savant superficiel aurait presque le droit de signaler ici une interruption brusque dans la série des Rapaces, et d'accuseï la Nature de lacune et d'oubli, pour n'avoir pas créé de moules de transition entre le dernier des Diurnes (Vautour) et le premier des Nocturnes (Grand-duc). Mais il suffit de pénétrer un peu au fond des choses pour comprendre les raisons de cette absence et pour justifier la Nature de toute accusation d'inconséquence et de légèreté.
•16è (^HNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
Il y a, en effet, séparation brusque et Irancliée entre les Diurnes et les Nocturnes, et les deux séries se font opposition au lieu de se rejoindre et de se raccorder par les bouts. Mais celte opposition est trop caractéristique pour ne pas avoir ses motifs, et en cherchant bien on les trouve. Et c'est M. De Maistre, qu'on ne s'attendait guère à voir en cette affaire, qui va nous dévoiler le mystère de l'anomalie :
Le Hibou, l'égorgeur de nuit, que réjouit la vue des supplices et qui tranche la tète à ses proies avant de les dévorer, le Hibou, qui craint la lumière, est l'emblème de l'obscurantisme qui tient les âmes captives sous le joug de Satan, et s'appuie sur le dogme de la nécessité des sanglants sacrifices. Sa figure est celle du bourreau qui se dérobe aux regards du peuple et n'apparaît qu'à l'heure des exécutions solennelles. La profonde horreur qu'il inspire à tous les oiseaux de jour, est le ricochet de la répulsion qui s'attache chez les hommes au nom de l'exécuteur des hautes œuvres.
Mais ce bourreau, cet instrument aveugle, mécanique et irresponsable des arrêts de la loi de sang, ce bourreau, dont l'idée seule fait mal à tous les nobles cœurs, n'en est pas moins la pierre angulaire de toutes les sociétés maudites, civilisées ou autres. C'est De Maistre qui l'a dit, après Moïse, après Samuel, et il a eu raison, et jamais parole plus vraie n'est sortie de la bouche d'un apôtre de l'obscurantisme. Je défie toute société assise sur l'iniquité et la haine de tenir sans le bourreau.
Mais s'il en est ainsi, si l'obscurantisme est pivot de toutes les oppressions, s'il est virtuellement en toutes, il est fatal que la série qui ie symbolise fasse vis-à-vis à tous les symboles d'oppression et ne s'attache spécialement à aucun.
Voilà pourquoi il y a lacune du Vautour au Hibou, dans l'ordre des Rapaces.
Si l'on demande maintenant pour quelle cause le nombre des
Rapaces nocturnes figure, à peine pour un cinquième dans l'effectif total des espèces de l'ordre, le bon sens et l'analogie répondront par l'explication quelîiiflbn a donnée de la rareté des Lions et des Tigres, à «avoir que le nombre des espèces malfaisantes est toujours en raison inverse de la puissance des moyens de destruction dont elles sont investies. Si la nature n'avait pas observé cette règle de prudence, à l'égard des oiseaux de nuit, il y a bel âge que les neuf dixièmes des êtres animés eussent péri sous leurs serres ; car les Hiboux, qui attaquent dans l'ombre leurs victimes endormies, ne frappent que des coups sûrs.
Si les Rapaces nocturnes égorgent presque autant à eux seuls que tous les diurnes ensemble, c'est parce que jamais aucune cause n'a fait verser plus de sang humain que Xtnfnmo (nom de guerre de l'obscurantisme;.
Si les Rapaces nocturnes vivent plus longtemps que les Diurnes, c'est parce que l'ignorance, qui est la mère de la superstition et de la peur, et qui couvre l'entendement bumain d'une cataracte mortelle, est la plus tenace et la plus incurable de toutes nos maladies.
Enfin, il est si vrai que c'est l'idée qui domine le Moule, et que c'est la passion, pivot de mouvement universel qui distribue les rangs dans la série, qu'il sufïit de sérier quoique ce soit d'après sa dominante caractérielle, pour que tous ses organes de préhension, locomotion et autres, se modèlent exactement sur le type moral ordonné, et se plient à ses exigences. Un savant professeur d'histoire naturelle, qui m'honore de son estime et daigne même quelquefois me traiter de confrère, voulait savoir un jour quelle place je donnerais, dans ma classification pédiforme, à l'Alouette, un oiseau que personne n'a encore pu caser et qui occupe dans tous les systèmes des auteurs des positions plus ou moins ridicules, plus ou moins impossibles. (Je crois que Temmynck l'a logée entre le Pigeon, granivore qui dégorge et
ne chante /JUS, et la Mésange, cannibale qui mange du suif et des cervelles.) — Mais il me semble, lui répondis-je, que l'Alouette dit assez haut, à qui vent l'entendre, la place qu'elle occupe, pour nous débarrasser à cet endroit de tout souci. Elle chante, n'est-il pas vrai, et sa voix a un registre. Or, je ne vois pas bien ce qu'il y a de dilïicile à mettre dans un concert un exécutant à sa place. Le savant rit beaucoup de cette réponse naïve, comme auraient ri, du reste, ses plus illustres collègues. Toutefois, son langage changea visiblement quand il eut vu la série s'ordonner d'elle-même, etrAlouettes'yinslallersansdérangerpersonne,entrelesBruants et les Farlouses, juste à la place que lui avait assignée la conformité du régime, des mœurs, de l'habitat, et du bec et des pieds. Alors il commença à convenir que cette idée, tout à fait excentrique, de se servir du chant pour classer les chanteurs, n'était peut-être pas au fond aussi originale, aussi extravagante qu'elle lui avait semblé au premier aperçu.
De même, j'avais placé tous mes Rapaces dans l'ordre que je viens de décrire, me préoccupant exclusivement de l'agencement de la série passionnelle, et laissant totalement de côté la question de l'ajustage des diverses pièces du costume des genres, serres, bec, rémiges, etc. Or, quand mon siège fut fait, quand j'en fus venu à rechercher la loi de succession et de contiguïté de ces caractères secondaires, je reconnus sans surprise, mais non pas sans bonheur, que j'avais tout simplement devancé l'arrêt de la classidcation pédi forme, vostri forme, aliformc ! ! !
Comme l'esprit se repose en une douce quiétude, à l'abri d'une doctrine si féconde et si simple, pour qui rien n'est mystère dans les œuvres de Dieu !
Ceci est bien de l'histoire, de l'histoire vraie, de l'histoire actuelle, et cependant je ne sache pas que Bossuet, Montesquieu
SERRIPÉDES. 471
ni les autres se soient, dans aucunde leurs écrits, préoccupés de ces considérations importantes. M. Guizot a publié une histoire de la civilisation qui n'est pas sans mérite ; mais je suis sûr que j'embarrasserais fort l'illustre historien, si je le priais de me dire en termes géométriques et précis où les civilisations commencent et finissent, où elles vont, d'où elles viennent, et à quels signes caractéristiques se distingue un barbare d'un sauvage ou d'un civilisé. Car le moindre défaut des grands écrivains sérieux est de parler de choses auxquelles ils n'entendent guère. Les analogistes passionnels ont sur eux cet immense avantage, de n'employer jamais que des expressions dont ils savent la valeur, ce qui ajoute, plus qu'on ne saurait croire, à la clarté de leurs expositions.
Ceci est mieux que de l'histoire encore, c'est le premier essai de classification purement passionnelle qu'on ait osé introduire dans un livre sérieux. Comme je sais positivement que ce genre de classification est le seul que reconnaisse la nature, et qu'il est, par conséquent, destiné à envahir tôt ou tard tous les domaines de la science, je l'ai formulé pour prendre date et pour conférer à cette œuvre, à défaut d'autre mérite, celui d'une initiative courageuse. Et après m'étre acquitté de ce devoir envers moi-même, je rentre dans l'humble cadre de la classification pédiforme; je reprends mon travail à la place où je l'avais laissé, et proportionne le langage de ma nomenclature à la pauvreté de mes espèces. Au lieu de deux grandes classes, une seule série; plus de groupes, mais de simples genres : Âigle-Pygargue, .Tean-leblanc, Milan, Busard, Buse, Gypaète, Vautour, Hibou-Chouette,
m uRNiTiioi.OGir: passionnklli:.
Gonic Aifzlc. Cinq espèces : Royal , Impérial,*Criard, Bonnelli, Bollé. Sous genre : Pygargue.
Deux espères- Pygargue à tète blanche, Commun.
Caractères généraux.
Les Aigles semblent mieux organisés pour la tuerie que pour la chasse et pour le combat singulier. Ils sont taillés sur un patron moins élégant que les Faucons, et sont à ces derniers comme les soldats aux chasseurs. Leurs ailes sont moins pointues que cellesdes Faucons, maisplus longues; leurs mains moins déliées, moins souples, mais plus larges et plus robustes; leur bec moins arqué, moins denté et de moins fine trempe, mais incomparablement plus terrible et plus lourd, avec une mandibule supérieure terminée par une pointe de pioche d'une dimension exagérée. L'étreinte des serres de l'Aigle est mortelle à ses proies. 11 étouffe le Faucon et poignarde le Cygne d'un simple coup de pouce.
Les Aigles proprement dits portent le tarse emplumé. Leur vêtement est façonné d'une étoffe corsée et solide, comme il convient à des oiseaux qui habitent la froide région des nues. Le fond de la couleur de leur manteau est le fauve ou le brun foncé; mais on sait que chez les Rapaces le plumage varie constamment suivant le sexe et l'Age. On trouve dans la même espèce d'Aigle des individus noirs sans tache, d'autres qui sont roux clairs, des troisièmes panachés, etc. (l'est la quatrième rémige qui est la plus longue chez les grands voiliers; la première est remarquable par son excessive brévité.
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Les Aigles n'outiieii de chevaleresque dans les mœurs, ui de rassurant dans la physionomie. Ils voyagent rarement, airent dans les anlractuosités de rochers inaccessibles, et vivent par couples isolés dans les i\pres solitudes, le niàle chassant pour sa compagne et sous sa haute direction. Les plus fortes espèces font grand carnage des faons des Ruminants alpestres, Boucpietins, Chamois et Mouillons. Le Lièvre, le Lapin, la Perdrix, l'Oie et le Canard sauvages, fournissent l'ordinaire de leurtahle. Les petits Aigles se contentent de ce menu fretin et ne dédaignent pas même en de fâcheux eh cas le poisson et le reptile. Toutes les espèces s'abattent sur la charogne, mais seulement quand la faim les presse, ce qui est précisément le contraire de ce qui se passe chez les Vautours, à qui le courage ne vient jamais qu'avec la faim, et qui ne se décident à attaquer une proie vivante que lorsque la morte leur manque.
Il est fait mention dans une foule de Traités de fauconnerie, antiques et modernes, d'Aigles dresses au vol du Renard, du Loup, de l'Antilope. Je ne peux pas poser en principe l'inéducabilité absolue de la famille des Aigles, moi qui avais proclamé hardiment l'éducabilité du Loup, bien avant de savoir qu'en France même on l'avait dressé à l'office de limier pour la chasse de la grande bête. J'ai à dire seulement, à rencontre de l'utilité des Aigles, que ces oiseaux ye peuvent rivaliser avec les Faucons sous aucun rapport de docilité, de courage et d'intelligence, et qu'ils sont infiniment trop lourds pour être portés sur le poing.
Les Pygargues, qui ressemblent complètement aux Aigles par la conformation du bec, des pieds, des ailes, par la grandeur de la taille, par la puissance des armes et l'ardeur à la curée, se distinguent du type normal par la nudité des tarses, le ton gris du manteau et la couleur du bec qui est jaune d'ivoire. Les Pygargues montrent aussi une préférence positive pour le séjour des côtes maritimes et la chair du poisson. Il y a de ces Aigles
I7i OUMTIIOLOGIE PASSIONNELLE.
et de CCS Pygargues qui mesurent plus d'uu mètre de la pointe du bec à l'extrémité de la queue, qui pèsent quatre à cinq kilogrammes, occupent dans l'air, les ailes déployées, un espace voisin de trois mètres, et qui emportent avec facilité dans leurs aires, des charges plus lourdes qu'eux,
AIGLE KOYAI..
L'Aigle est de tous les oiseaux de France et d'Europe celui qui monte le plus haut dans les airs; il n'y a même que l'homme et le Condor des Andes qui s'élève au-dessus de lui. L'Aigle est de tous les oiseaux de proie le plus richement armé pour le meurtre et pour la rapine, le plus fort et le plus belliqueux. Son audace, sa fierté se lisent dans son regard perçant doué d'un éclat et d'une fixité insoutenables, plein d'éclairs comme celui du Lion. Ses ailes démesurées qui se coudoient sur sa poitrineet se rejoignentau delàdesa queueet l'empêcheot de se mouvoir quand il s'est abattu sur le sol , annoncent le plus puissant et le plus rapide des grands voiliers de l'air... Sa mine altière, son bec dur et crochu, tranchant comme l'acier, ses bras robustes, ses vastes serres, ses ongles taillés en gouttières pour laisser couler le sang, sa voix sinistre où vibrent à la fois la colère, la faim et l'amour du carnage, accusent la majesté souveraine, l'ogre emplumé toujours altéré de chair fraîche, l'Attila de la région des nues.
L'Aigle est la plus magnifique et la plus sauvage expression de la tyrannie et du règne de la force. Il attaque sa proie de haute lutte et plus héroïquement que le Lion qui se cache pour la surprendre. Le roi chevelu du désert n'est qu'un chétif hobereau en regard de l'Aigle; car le domaine de carnage de celui-ci est grand comme le monde. L'Aigle lève tribut sur tous les règnes de la nature, sur les mammifères des monts, des bois et
SEHHll'ÈDES. nS
de la plaiue, sur les oiseaux des nues et les poissons des eaux.
La vue de l'Aigle en cage est de tous les spectacles de captivité celui qui m'afllige le plus.
Dans ce monde, où jusqu'ici l'insolence des oppresseurs n'a eu d'égale que la lâcheté des opprimés, l'adulation n'a pas dû manquer à l'Aigle. On l'en a sature.
Parce qu'il vivait dans les régions inaccessibles au commua des martyrs, parce qu'il aimait à dévorer la substance du peuple, parce qu'il était d'un entretien coûteux, on l'a baptisé roi de par l'analogie. Il était légitime de procéder ainsi dans les temps primitifs, où l'historien ne savait encore rien de mieux comme tyran que le monarque absolu, où la féodalité nobiliaire et la féodalité d'argent n'avaient pas encore été analysées et cla.ssées suivant leurs mérites. Aujourd'hui que ce travail d'analyse et de classement est fait, et que la science possède les moyens de rectifier les analogies fautives, l'attribution emblématique de l'Aigle doit être retirée à la royauté pour être restituée à qui de droit. Cette rectilication sera l'objet capital du présent chapitre, mais il faut que je laisse se produire toutes les versions du préjugé vulgaire, avant de le détruire. Je nie permettrai seulement de m'étonner, par anticipation, d'une chose; c'est que l'idée ne soit encore venue à personne avant moi de se dire que si Dieu avait voulu faire de l'Aigle un emblème de royauté, son premier soin eût été de lui placer une couronne sur la tête. Il est assez connu, en effet, que Dieu ne cache pas son opinion quand il lui plaît de symboliser les monarques, et qu'il n'y va pas par quatre chemins pour donner à celui-ci une coiflure à l'oiseau royal , à celui-là une aigrette. On peut même dire, à la gloire de l'artiste suprême qui s'est chargé d'orner le chef des volatiles, qu'il a fait preuve dans cet art d'un rare talent d'invention et d'une fécondité d'imagination sans égale.
L'Orient, berceau des contes et des religions révélées, s'est
17(i (tl;.MIll(»LU(ilK l'ASSIO.NNEI.LK.
d'abord emparé de l'Aigle pour le défigurer selon l'usage et lui donner une légende merveilleuse.
C'est premièrement la grande guerre, la guerre d'extermination entre l'Aigle et le Dragon, le terrible serpent à crête (jui garde les trésors.
L'Aigle paraît éprouver une jouissance ineffable à tourmenter le Dragon. S'il l'aperçoit du haut de l'enipirée où il plane, il s'abat sur lui comme la foudre, le saisit à la gorge de sa grille implacable, l'emporte dans les airs pour le torturera loisir, et l'éparpillé en petites tranches pour savourer à longs traits les délices de son agonie.
Mais le Dragon ne reste pas en arrière de procédés indélicats avec l'Aigle, Du fond de l'observatoire ténébreux où il veille sans cesse pour le mal , il a vu l'Aigle quitter son aire. Il rampe à travers les broussailles qui tapissent le mur de l'abîme; il s'insinue à travers les fissures du roc jusqu'au logis abandonné, qu'il souille et qu'il empeste des venins de sa bave. Sa rage cependant n'est encore (ju'à demi satisfaite. Il ne se retirera pas sans avoir jeté sur les œufs ou sur les Aiglons nouveaux-nés un maléfice atroce dont l'effet n'est que trop certain.
Heureusement que l'Aigle, qui savait de {juels malheurs était menacée sa famille, a découvert depuis longtemps le moyen de conjurer le sort fatal. A force de travail et de recherches, l'Aigle a donc réussi à trouver une pierre précieuse qui s'appelle en latin œtitcs^ et qui a la propriété de préserver de toute inffuence maléfique les œufs avec lesquels on la met en contact. L'étude des simples lui apprit en outre à connaître une herbe qui a nom callitricla\ et dont il suffit de frotter les parois d'un domicile quelconque pour les rendre inattaquables aux virus les plus corrosifs. Une fois que l'Aigle a su se munir de ces deux talismans, il peut vaquer en toute sécurité à ses cxercic es de jjcrégrinations aériennes, braver les artifices du Dragon et se gaudir
SERRIPEUES. 1:7
des découvenues d'icelui, plaisirs qu'il ne se refuse guère. L'Écriture sainte compare naturellement le désappointement du Dragon, qui vient pour empoisonner les œufs de l'Aigle et qui trouve la place lustrée par le préservatif en question, au désappointement du démon qui vient pour enlever une âme de mécréant et qui trouve le sujet tout fraîchement lustré par les eaux du baptême [Lustrer, du verbe latin lustrare, arroser d'eau bénite). Les citations de l'Écriture sainte sont à leur place dans les contes d'Orient, d'autant que l'Ecriture sainte a singulièrement abusé de l'Aigle, comme terme de comparaison.
Le bonhomme Job, qui a compris le cheval aussi bien que Bufl'on, n'a pas vu aussi clair dans l'histoire de l'Aigle. Il le calomnie dans ses mœurs, lui reprochant sa passion désordonnée pour les serpents et les cadavres, etaftirmaut en propres termes qu'on n'a jamais rencontré un corps mort sans voir un Aigle auprès. II est évident que l'écrivain arabe, ou plutôt son traducteur infidèle, a confondu ici l'Aigle avec le Vautour, qui adore en cll'et les cadavres et ne méprise pas les serpents. La confusiou est d'autant plus naturelle que le Vautour est beaucoup plus commun que l'Aigle dans les déserts qu'habitait Job. Je soupçonne fort ce traducteur d'être le même que j'ai déjà rappelé plus d'une fois à l'ordre pour infidélités analogues, pour avoir écrit, par exemple, pourceau, renard ou loup, là où le texte avait dit sanglier, chacal, hyène. L'Aigle adore l'Oie sauvage et la Grue , et cette prédilection bizarre me semble suffisamment injustifiable pour dispenser les détracteurs du noble oiseau de lui prêter gratuitement de vilains goûts moins excusables encore. Quand l'Aigle s'abat sur un cadavre, ce n'est pas par plaisir, mais par besoin extrême; car le premier plaisir pour lui est d'égorger. Je tiens d'autant plus vivement à laver l'Aigle de cette inculpation d'amour quasi-exclusif de la chair morte, (jue la calomnie a été répétée par saint Mathieu,
ilê ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
Est venu après Job l'auteur du Lévitique, qui a classé l'Aigle dans la catégorie des animaux immondes, au même titre que J'Ixion et le Gryphon, et toujours sous le monotone prétexte que l'Aigle symbolisait les pharaons d'Egypte, race vorace et rapace et surtout coriace. Si les Aigles pouvaient dire du Lévitique et de celui qui l'a rédigé, tout ce qu'ils pensent, leur témoignage ne serait peut-être pas moins curieux que celui de leur accusateur. C'est encore Moïse qui, ne sachant plus quelle fausset^ inventer pour perdre l'Aigle dans l'opinion publique, lui fait un crime irrémissible de la prétendue habitude qu'il aurait de |)orter ses petits sur son dos, contrairement à celle des autres pères et des autres mères, qui auraient grand soin de dissimuler leur progéniture sous leurs ailes. L'Aigle n'agirait ainsi, insinue traîtreusement l'Exode, que pour montrer qu'il n'a rien à cacher au monde, n'ayant rien à en redouter, et se souciant des cancans du vulgaire, autant qu'un poisson d'une pomme. Je ne perdrai pas mes peines, comme bien on pense, à réfuter cette allégation pitoyable, pas plus qu'àdémolir cette autre version saugrenue qui attribue aux plumes de l'Aigle la faculté de brûler et de dévorer les plumes d'Oie à distance. Que ce dernier mensonge n'est-il une vérité, hélas! que les plumes d'Aigle n'empêchent-elles les plumes d'Oies d'écrire!
Mais si Job et Moïse ont parlé de l'Aigle à la légèi'e, il est juste de reconnaître que le plus grand nombre de leurs collaborateurs de la Bible ont mieux apprécié ses mérites. Abdias et Isaïe, entre autres, Michée et Èzêchiel, aiment à s'incliner devant la toute-puissance de l'Aigle, et si par fois ils lui appliquent l'épithète de tyran des airs, la qualification est toujours prise en bonne part; c'est un hommage qu'on lui décerne et non un trait qu'on lui décoche. Les rois que ces prophètes inspirés de Jehova symbolisent par l'Aigle, sont ceux que Dieu a choisis pour être les ministres de sa colère, les verges de sa justice. Je remarque
SERHIPKDES. ITU
niùme que le respect quasl-iiniversel de rancicnnc rédaction de la Bible pour l'Aigle a passé dans l'esprit de la rédaction du NouvêâU-Testament. Ainsi rapôtfc .tdan aime à écrire ses médidatiotls sut je dos de l'Aigle, d'où est veoue la mode élégante de cette forme de plipttre (pie 1rs églises chrétiennes ont généralement adoptée. Enfin, les calholi(pics du dix-septième siècle ont trouvé convenable de désigner l'une de leurs plus l'ortes têtes et de leurs plU3 vigout-euses plumes par le glorieux sobriquet d'Aigle de Mcaux.
Mais de tous les Ahas fabriqués sur le compte de l'oiseau royal, le plus amusant et le plus mensonger à coup sûr est celui (pic des rabbins trop savants et trop spirituels imaginèrent un jour pour donner une explication plausible du fameux vcisct du psalmiste : Renovabitur ut aquilœ , juvenlm tua.
Ta jeunesse sera renouvelée comme celle de iAifjlc. Quel était ce mystère? L'Aigle, qui connaît tant de pays, savait-il le gisement d'une fontaine quelconque de Jouvence dont il aurait arraché le secret à quelque Dragon expirant? Ou bien encore aurait-il découvert dans le sang de quelqu'une de ses victimes un élixir de longue vie? Cent fois heureux l'Cftldipe qui eût apporté au beau sexe le mot de la fatale énigme !
Hélas! le secret merveilleux que l'Aigle a découvert n'est pas de ceux qui suffisent à faire la fortune de plusieurs pharmaciens et d'une foule de journaux d'annonces, car d'immenses dillicultés s'opposent à l'application du procédé à l'espèce humaine, et c'est là son moindre défaut. Ecoutons, pour nous en convaincre, la version des rabbins :
L*Aigle vit cent ans, ni plus ni moins; un bel âge pour un civilisé. Seulement son existence est un bail emphythéotique qui a besoin, pour Valoir, d'être renouvelé tous les dix ans, et le renouVellemeût s'opête de la manière suivante : L'Aigle monté dans les airs si haut, si haut, si haut, qu'il finit par tomber dans
180 OHMTHOLOGIE PASSIONNELLE.
]c foyer du soleil, ce qui élève la température de son corps à un degré de thermomètre tellement impossible, que les pores de sa peau se dilatent étrangement et que ses plumes, ne pouvant plus tenir dans leurs étuis, s'en vont toutes. N'étant plus soutenu par ses ailes, l'oiseau descend naturellement du ciel plus vite qu'il, n'y était monté et pique une tète épouvantable dans la mer, à l'état de rôti trop cuit. Or, la fraîcheur du bouillon salé, combinée avec la puissance de calorique dont le corps de l'oiseau est saturé, donne à sa chair une activité de végétation si rapide, que l'Aigle se trouve recouvert d'une nouvelle robe en moins de quelques secondes et comme par enchantement. Les personnes qui ont été témoins du phénomène avouent elles-mêmes que ce changement de costume à vue s'exécute si rapidement, que c'est à n'en pas croire ses yeux.
Cette légende de l'Aigle qui se rajeunit par le procédé perfectionné du bain russe, n'est après tout qu'une variante de la légende du Phénix, lequel habitait aussi ces contrées orientales trop favorisées du soleil, où le merveilleux pousse si bien et le reste si mal. La ditïérence entre les deux versions consiste en ce (jue le Phénix vit mille ans suivant les uns, six cent soixante suivant les autres, et qu'il se fait cuire sur un bûcher de bois odoriférant qu'il dresse de ses propres mains, tandis que l'Aigle se fait cuire au foyer du soleil. Le Phénix, s'il compte par cycles de 660 est pour le système duodécimal, l'Aigle (100) pour le décimal .
Les Grecs, suivant l'invariable usage, sont ceux qui ont brodé sur l'histoire de l'Aigle le mythe le plus acceptable et le plus ingénieux. Comme ils virent que cet oiseau, dédaigneux de la terre, aimait à se perdre dans la nue, au-dessus des hauteurs de l'Olympe, bien au delà de l'horizon du regard des mortels, ils furent naturellement portés à croire qu'il entretenait commerce d'amitié avec les habitants du céleste séjour, et ils lui conféré-
SERUIPÈDES. ISI
rent d'ollico une fonction proportionnelle à ses attractions. Ils l'instituèrent porte-foudre de .Tupit(M- et messager de ses vengeances, et le représentèrent assis à la droite du maître des dieux dans une nuée fulgurante, serrant des éclairs dans ses mains. J'aurais voulu, pour l'Aigle qu'il se fût complètement renfermé dans cette attribution spéciale, et qu'il n'en fiU pas sorti pour enlever Ganimède, l'échanson me semblant toujours de trop là où il y a une échansonne, et surtout quand cette échansonne s'appelle Hébé, déesse de la fraîcheur. Hélas ! ce n'est jamais impunément pour ses mœurs qu'on habite les cours, '.qu'on est l'ami du prince ou le ministre des colères d'un dieu.
Les Grecs, eu raison de leurs connaissances analogiques supérieures, étaient en mesure de spécifier le caractère industriel et politique de l'Aigle, aussi bien que son caractère théogonique. Ils ne l'auraient pas accusé d'avoir été la cause de la mort du poëte Eschyle en lui faisant tomber une tortue sur la tète, s'ils n'eussent observé préalablement que cet ingénieux moyen d'ouvrir les tortues était dans les coutumes de l'Aigle. Ils ne l'auraient pas fait planer au-dessus de la tête d'Alexandre le Grand, au passage du Granique, s'ils n'avaient connu sa passion pour les combats et la tuerie.
Quelques anciens savants ont cherché à faire endosser à l'Aigle la responsabilité de leurs erreurs géographiques, en racontant que l'oiseau de Jupiter avait un jour désigné la ville de Delphes, ou celle de Jérusalem, comme le point central de l'univers. Je décline cette responsabilité au nom de l'Aigle. Un oiseau dont la vue perçante distingue parfaitement les objets à des distances de deux cents kilomètres (50 lieues), a toujours su que la terre était un sphéroïde. Or, il n'a jamais pu entrer dans le cerveau d'un être intelligent, si peu fort en géométrie qu'on le suppose, que le centre d'un sphéroïde pût être à sa
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surface. Tl n'y «i que '«"s hommes infaillibles, je parje d'Alexandre YI, pour commettre de ces bourdes-là.
Moins ingénieux et moins subtil que le Grec, le Romain vit mieux néanmoins au fond de la question de l'Aigle; ce qui n'a rien de bien étrange, puisqu'il y a consanguinité analogique entre le Romain et l'xVigle.
En effet, les descendants de Romulus et de Rémus, qui avaient adopté dans le principe pour étendard l'effigie de 1^ Louve avec ses deux jumeaux, ne tardèrent pas à reconnaître que cet emblème, très-convenable pour un peuple de bandits qui débute dans la politique, l'est infiniment moins pour un peuple de héros qui aspire à dominer le monde. En conséquence de quoi, ils substituèrent adroitement sur leurs drapeaux de guerre l'oiseau au quadrupède; et depuis cette correction, ces drapeaux s'appelèrent les Aigles romaines. Romaines et non romains, j'appuie avec préméditation sur cette désinence d'adr jectif pour faire voir que les anciens ne se méprenaient pas comme nous sur le caractère supérieur du genre féminin en matière d'emhlèmes. Calculateur aussi profond que le limonadier et lejésviite, qui n'ont jamais voulu que des dames à leurs comptoirs, le Romain n'eût jamais songé à placer sa gloire militaire sous l'égide d'un symbole masculin, d'autant que la Fortune et la Victoire étaient déjà deux femmes. Et je fais remarquer quenousniêmes, barbares traducteurs qui avons infligé, sans trop savoir pourquoi , un nom barbu à l'Aigle {Aquila, substantif féminin), à l'Aigle de chair et d'os, nous avons été contraints par la pudeur à conserver son sexe légitime à l'Aigle politique, à l'Aigle de métal.
Le Romain a deviné, et pour ainsi dire consacré par son option, la véritable analogie de l'Aigle.
L'Aigle symbolise le patricien romain, l'aristocratie britannique ou vénitienne, et non la monarchie. C'est-à-dire que
SERRIPÈDES. m
Fourier, mon illustre et vénéré maître, est tombé à mon sens dans la commune erreur. Nul n'est parfait, hélas ! mémo les jolies femmes, et le génie a ses faiblesses et ses égarements comme elles. Et plut au ciel que dans le monde des bétes l'Aigle seul eût à se plaindre d'un déni de justice de la part du grand hQmnïe ! Mais qui ne sait, helas ! que l'auteur du Nouveau Monde a ponssé la partialité pour la Chatte jusqu'à l'injustice pour le Chien. Je voudrais vainement effacer ce souvenir de ma mémoire... Fouriera appelé le Chien un cloaque d'infamie ! l,e Chien, premier ministre de l'homme, un cloaque d'infamie ! Et les amis de Fourier s'étonnent d'entendre un si grand nombre de roquets aboyer après lui !
On ne m'ôtera jamais de l'idée que sans la lecture de cette phrase maudite, Castagno, mon chien braque, ne m'eût pas quitté comme il a fait, le lâche, pour passer à la réaction !
A supposer d'ailleurs que ce soit ici le maître et non le disciple qui s'égare, il y aurait à dire à la justitication du premier qu'il s'est trompé du moins en bonne compagnie. Tous les naturalistes, en effet, tous les historiens de l'antiquité et tous les poètes ont reconnu la royauté de l'Aigle, et Mahomet II, le conquérant de Constantinople, un homme fort, lit tordre le cou à deux de ses meilleurs Faucons pour s'être permis un jour d'attaquer et de descendre un Aigle, voulant i)révenir par ce châtiment terrible la contagion d'un exemple dangereux. Mais laissons parler Fourier.