‹ L'esprit des bs (volume 3)Chapitre 7 sur 34 · ANALOGIE DE L AIGLE · texte numérisé non relu

ANALOGIE DE L AIGLE

« L'Aigle est nommé roi des oiseaux. L'instinct ne nous a pas trompés, en nous le donnant pour emblème de la royauté qui se trouve dans d'autres moules tels que le Lion.

» L'Aigle enlève le mouton qui est image du peuple sans défense. Ainsi que l'Aigle, tout roi est obligé de dévorer son peu-

iSi ORNIHTOLOGIE PASSIONNF. I.ir .

])\o par los impôts, presque toujours outrés et écrasants pour l'industrie populaire.

» L'Aigle élève son vol dans les plus hautes régions. C'est encore un emblème de rang supérieur. 11 a la huppe fuyante ; c'est un emblème d'alarme; la royauté n'en est pas exempte.

» L'Aigle habite la partie froide des régions de l'atmosphère. // semble que ce soit un contresens du peintre, car la cour vit dans le luxe qui a pour emblème le soleil et la chaleur. Cette propriété de vivre dans l'opulence est représentée dans les Lions et les Tigres, emblèmes des rois et des ministres; ils habitent les pays chauds ; mais on a vu que la nature distribue sur divers moules les tableaux d'un même sujet.

» Ainsi l'Aigle est sympathique avec les régions froides par analogie au ton glacial des cours et à l'égoïsme qui y règne. L'étiquette, les intrigues, les perfidies, les faux amis sont autant de motifs qui tendent à répandre de la froideur dans les relations de la cour.

» Ainsi l'Aigle peint le monarque en sens moral et le Lion en sens matériel.

» Le Yautour et l'Aigle, mis en parallèle, ajoute le grand analogiste, offrent un brillant tableau. Tous deux figurent les deux autorités qui s'emparent de l'homme civilisé, — le gouvernement qui envahit la partie matérielle et la superstition qui envahit la partie spirituelle ou àme. L'Aigle attaque franchement les vivants, les agneaux, de même que le gouvernement exige sans détour un tribut. Le Yautour s'attaque aux cadavres, par emblème de la superstition qui cerne les vieillards, les esprits faibles, pour les dévorer en captant leur succession, et en leur vendant le ciel à beaux deniers comptant, »

Demeurons-en là de cette dernière analogie, que nous reproduirons en entier à l'article Vnutonr.

L'auteur de l'analogie ci-dessus a ignoré un fait entrevu par

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Aristotc et par Pline, un l'ait qui sullit à lui seul pour déterminer le caractère analogique de l'Aigle, à savoir que la constitution politique de l'Aigle pivote sur le droit d'aînesse. J'admire qu'une observation aussi facile n'ait frappé personne avant moi. Je tremble également d'être le seul à qui l'aduncité exagérée du bec de l'Aigle ait fait lire dans l'avenir le châtiment épouvantable réservé par la justice divine à l'aristocratie.

L'Aigle pond deux ou trois œufs dès les premiers jours du printemps. Il aire dans une anfractuosité de roc inaccessible, à des hauteurs vertigineuses. Les jeunes oiseaux de proie sont doués en général d'une voracité insatiable, mais il parait que l'appétit des jeunes aiglons dépasse la commune mesure. Conrad Gessner, qu'il ne faut jamais croire qu'à moitié, rapporte qu'un pâtre trouva un jour près d'un nid d'Aigle trois cents Canards, cent Oies, quarante Lièvres, sans compter une foule de grands poissons. Ce rapport, malgré son exagération évidente, n'infirme aucunement le reproche de voracité pantagruélique imputé à la jeune famille. Or, cette voracité, qui croît naturellement avec l'âge, ne tarde pas à rendre le service de la nutrition excessivement pénible pour les nourriciers et à inspirer vivement à ceux-ci le désir de s'en affranchir de très-bonne heure. A peine les malheureux Aiglons ont-ils donc la faculté de se traîner hors du nid et de se mouvoir que leurs parents dénaturés, agissant en cela comme de vrais Savoyards, les chassent du foyer paternel à grands coups de bec, les traitant de fainéants. Néanmoins, comme ils ont l'habitude d'en garder un plus longtemps que les autres, les premiers observateurs qui furent témoins de l'injustice, se trouvèrent naturellement portés à mêler le merveilleux à l'histoire. Ils lireut courir le bruit que le père et la mère Aigles, qui ne reconnaissent pour légitimes que les enfants de tempérament héroïque, obligeaient leurs petits à regarder fixement le soleil, et qu'ils condamnaient

inexorablement ù mort ceux dont la prunelle trop sensible dignotait aux rayons de l'astre lumineux. La fable a fait fortune, grâce à la faiblesse des connaissances du temps en matière d'analogie passionnelle, mais elle ne tient pas devant cette considération si simple que presque tous les oiseaux diurnes et presque tous les animaux, à l'exception de l'homme, ont la faculté de plonger impunément leurs regards dans le foyer de lumière. Cette imperfection du sens de la vue chez l'homme cessera avec le temps, je le sais; mais elle n'en est pas moins humiliante pour les générations actuelles, qu'elle expose tous les jours aux sarcasmes et aux défis provocateurs du Coq et du Chapon.

Grâce aux progrès remarquables de l'analogie passionnelle, science des sciences, l'impiété maternelle de l'Aigle se déduit donc aujourd'hui d'une façon triomphante de l'observation cidessus.

L'Aigle a été créé et mis au monde pour symboliser la féodalité nobiliaire, l'aristocratie de sang, féroce, insatiable, impitoyable, impie.

Dieu dit à l'Aigle, qui l'a répété à tous ceux qui ont des oreilles pour entendre :

« Je te ferai un arrondissement de carnage et tu poser.as ton » aire sur la cime des rocs; et tu détrousseras le travailleur et le » passant de tel mont jusqu'à l'autre, et tu réchaufferas tes pieds » dans les entrailles dotes serfs...

» Et je ceindrai ton cœur d'une triple cuirasse d'avidité, d'in- » sensibilité et d'orgueil, pour que les gémissements des victi- » mes ne percent pas jusqu'à lui.

» Et je bornerai ta race à un seul rejeton, pour que ton ar- » rondissementdecarnage,que j'ai proportionné à ta faim, ne se « divise pas; et tu jetteras tes plus faibles enfants hors de ton » nid, et ils seront pour toi comme s'ils n'étaient pas; et tu » resteras sourd aux cris de détresse des tiens, comme à ceux

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» des enfants dos familles étrangères,... ventre aHamé n a pas » d'oreilles. »

£t il a été fait par l'Aigle ainsi que Dieu avait dit.

La race s'est partagé le globe dès les premières heures du monde et bien avant la naissance de la caste aristocratique qu'elle devait symboliser, car les verbes de Dieu sont éternels. N'oublions pas que nous employons toujours Dieu pour Nature, et que les verbes de ce Dieu là ne sont pas éternels. Les créations primitives ont disparu ; celles d'aujourd'hui se modifieront ou disparaîtront; et grâces à Dieu, la férocité insatiable, impitoyable, impie aura bientôt son dernier jour. Que l'expression de la puissance aquiline se soit rencontrée dans la nature avant de se formuler dans la société, cela devait être, puisque l'une est le milieu où l'autre se développe. Mais cette expression n'est pas éternelle là plus qu'ailleurs, et c'est le tort du mot Dieu, mis à cette place, d'impliquer l'absolu et d'éveiller l'idée d'éternité. — Je lis tous les jours dans la corolle du pois de senteur et dans les cellules des abeilles, des détails de futures institutions adorables dont l'idée n'a jamais peut-être efUeurc le cerveau d'un membre de l'Institut.

L'Aigle s'est donc taillé dans lacarte géographique un domaine de]tuerie convenable. Mais il n'y a pas eu entre chaque couple voisin un contrat d'alliance pour reconnaître la suzeraineté de l'un de ces couples, comme cela se serait fait, si l'Aigle eût été créé pour symboliser une monarchie quelconque.

L'Aigle a posé son aire aux rampes de granit qui surplombent l'abîme, et d'où son œil perçant inspecte la contrée d'alentour.

Et il a adopté le droit d'aînesse comme pivot de son système de régie familiale. Il a concentré toutes ses affections sur le plus vigoureux de ses fils, qu'il a institué in petto son légataire universel, et il a déshérité inhumainement tous les autres et les

ISS ORNITHOLOGIE PASSlONNEÎ.l.i: .

a expulsés comme des Mtards indigues sur la terre étiangère.

Je viens d'écrire sans le vouloir, en deux lignes, toute l'histoire de l'aristocratie romaine, qui tient tant de place dans Tite-Live et dans M. RoUin, et aussi l'histoire de l'aristocratie anglaise, depuis la bataille d'Hastings jusqu'à nos jours, sans compter l'histoire de la République génoise et d'une foule d'autres qu'il serait trop long de citer.

N'est-ce pas que ces Aiglons favoris, privilégiés de la tendresse maternelle, nourris d'aiguillettes d'Oies et de râbles de Lièvres, et engraissés iniquement de la substance du peuple et de celle de leurs frères, représentent admirablement ces aînés des maisons féodales que l'orgueil de la caste avantage de tous les privilèges du rang, de l'éducation, de la fortune, au mépris des plus saintes aspirations de l'esprit de justice et de famille? Et comme ces enfants déshérités que l'impiété de leurs auteurs expulse du foyer domestique avant l'âge, sont bien l'image de ces cadets de famille que l'aristocratie britannique déverse sur toutes les contrées du monde pour assouvir leur soif inextinguible d'or, de sang, de rapine!

Nous n'avons plus de barons ni de droit d'aînesse en France, mais avons-nous calculé combien il a fallu de siècles d'esclavage et de tortures pour arracher à sa torpeur cette terre généreuse et la faire secouer de ses épaules l'ignominieux fardeau. Et si la France, comme je le prouverai tout à l'heure, n'avait fait que changer de joug, qu'échapper aux grifl'es de l'aigle pour tomber dans celles du vautour !

Nul doute que si Fourier eût été mieux instruit des faits et gestes de l'Aigle, il se fût bien gardé d'écrire la phrase citée plus haut, que l'Aigle ci^t sjjnipathiqnc avec les régiom f roi fies par analogie an ton glacial 'V à l'égoisnie fies cours.

Ce n'est pas par sympathie pour le froid que l'Aigle habite

SERKlPLDliS. IS'J

les hautes régions de l'atmosphère, mais bien par sympathie pour hi cime escarpée du roc, qui est le meilleur de tous les emplacements connus pour asseoir la tyrannie, l'oppression et le carnage.

Ce n'est pas par analogie au ton glacial des cours que l'Aigle fréquente ces parages, mais bien par analogie aux habitudes du haut baron de la féodalité, du détrousseur de grande route qui aime naturellement à percher son manoir dans les nues pour assurer le reluge inviolable et l'impunité à ses crimes. Tous ces manoirs de conquérants normands, francs ou germains, dont les hautes tours accaparent l'horizon, sont dits, en style élevé, des nids d' Ai y le.

Si l'Aigle aime à se tenir dans les nues au-dessus de la région des orages, c'est à cause de l'imperfection de ses ailes, qui ne sont que de simples voiles et ne lui permettent pas de lutter contre le vent.

Une autre preuve assez décisive que l'Aigle n'affectionne pas les régions froides, c'est que l'Aigle royal et l'Aigle impérial, les deux types les plus célèbres de l'espèce, se rencontrent plus fréquemment vers le Midi que vers le Nord... C'est que les deux régions de France où l'Aigle est le plus commun, sont d'une part la rampe des montagnes les plus voisines de la Méditerranée, et de l'autre, l'ile de Corse, le plus méridional de tous nos départements.

Si l'Aigle est monogame, ce n'est pas par amour, par fidélité à la foi jurée, comme la Cigogne et l'Hirondelle, mais par esprit de convenance, par respect pour les usages établis. La déférence obséquieuse du mâle pour la femelle s'explique par cette considération importante, que madame est la plus forte et saurait au besoin se faire respecter. L'amour, divinité frileuse, a peur des hauts manoirs et signe rarement au contrat de mariage des puissants.

Je vais plus loin : j'affirme que si l'Aigle, contrairement à ses aspirations bien connues, a paru reculer depuis quelques siècles vers le Nord, il n'a fait que céder à l'entraînement de l'exemple du Canard, de l'Oie sauvage, du Cygne, de la Grue, qui sont ses gibiers de prédilection et qui composent le fonds de sa nourriture ordinaire. Le créateur semble avoir, en effet, réservé les domaines marécageux du Nord à la tyrabnie d'un autre Aigle, intitulé le Pygargue, qui né se distingue de l'autre que pal* la couleur de son manteau et par l'habitude qu'il a de porter des culottes (J'ai déjà dit que le pantalon faisait partie obligée de l'uniforme de l'Aigle royal). C'est ce Pygargue là, évidemment, cet Aigle à tète blanche, que les naturalistes ont quelquefois appelé l'Orfraie ou grand Aigle de niei', qui doit être considéré comme le véritable dominateur des airs dans les contrées hypefboréenues d'Europe et d'Amérique. C'est le Pygargue qui débouche sur nos collines de la Bretagne et de la Normandie, l'hiver, à la suite de la grande colonne d'émigration des Oies sauvages. C'est le Pygargue qui tient en état de blocus l'embouchure des grands fleuves du Nord dans les deux continents, alin de confirmer cette magnifique loi de géographie politique si admirablement démontrée par Fourier, que le monopole du commercé maritime est fatalement dévolu aux États insulaires. Le Pygargue, ce corsaire maudit q\\\ croise au débouquemcnt des principales voies navigables pour sur\ ciller les opérations du lîalbusard, est l'emblème parfait de l'écumeur de mer qui travaille sur une gtande échelle... J'ai nommé le forban de Tvr, de Carthagc, de Venise, de Gènes, d'Albion.

Disons, pour ert finir avec cette analogie fautive de la monarchie, que ridée de Royaume implique l'idée de capitale, que le mot dé cow appelle un tas de courtisans et surtout de cbin-tisanes, et que Hen de semblable ne se retrouve dîths les institutions de l'Aigle.

SEimiPÉDES. \9\

La race vit par couples isolés et dans la solitude, comme le haut baron des beaux jours de la féodalité nobiliaire. L'Aigle affiche même à l'endroit du mariage un certain puritanisme qui n'est aucunement dans les mœurs de la royauté. La loi anglaise et la loi féodale punissent de mort le crime de bigamie.

J'ajoute que l'aristocratie est hostile dans son essence au principe monarchique. Ce Brutus qui Condamne froidement ses deux (ils à la mort pour crime de monarchisme est le type le plus pur du patricien de Rome, et c'est s'abuser étrangement que de considérer le gouvernement anglais comme un gouvernement monarchique. C'est le landlord, et le landlordtout seul, qui règne et qui gouverne en Angleterre. S'il supporte la royauté nominale près de lui , c'est (|u'elle ne le géue pas et lui porte profit.

Louis XI et Richelieu, (jui furent deux monarques de haut titre, n'eurent pas de plus douce occupation pendant leur règne que de faucher la gentilhommerie. Louis XIY, qui ne péchait pas non plus par défaut d'orgueil monarchique, acheva la noblesse en créant une cour. Louis \1V a été tué par l'aristocratie britannique, la révolution de 89 et Napoléon aussi. L'hostilité entre la royauté et la féodalité est flagrante.

Une seule observation reste vraie dans l'analogie de Fourier. L'Aigle enlève le Mouton qui cU image du peuple sans cléfetise. Ainsi que l'Aigle, tout roi est obligé de dévorer son peuple.

Point de réplique à si sages paroles. Répétohs-le tant que vous voudrez après l'Ane *. Notre ennemi, c'est notre maître, et le meilleur n'en vaut rien. Je tiens seulement à constate!" que l'aristocratie enlève plus de moutons que la royauté. C'est-àdire que si le sort rigoureux m'avait fait naître Irlandais Cl serf de quelque lord, il me semble que hioti premier désir serait d'échanger ma position sociale contre Celle de coiiducteur de chameaux au service du Grand-Turc.

Ainsi l'Aigle n'affectionne pas les régions ffoides, et par con-

I!)2 ORiMTHOLOGIE PASSlOiNNELI.E.

séquent, il n'y a pas dans cette prédilection supposée un contreaens du peintre de la nature. Ce que l'Aigle recherche, avant tout, dans les hautes latitudes de l'atmosphère, ce n'est pas le Iroid, mais la région inaccessible. A quelque distance de l'é- (luateurque soit située la région des montagnes, il y vit. Où il y a place pour le castel du seigneur, il y a place pour son aire. Nommez-moi par ordre alphabétique tous les rochers où s'est assise une tyrannie féodale, une entreprise de monopole maritime quelconque, et je prouverai par d'incontestables témoignages (jue l'Aigle avait signé d'abord son nom sur ces rochers.

Malte, Gibraltar, les îles de la Grèce, séjours favoris de FAigle !

Gènes, pépinière d'oiseaux de proie! Gènes a bâti, au temps de sa puissance commerciale, dix formidables citadelles pour commander le cours du Danube, du Dniester, du Tanaïs, pour fermer aux navires ennemis l'Archipel, la mer Noire, la mer de Marmara, les Palus Méotides. Autant de positions stratégiques volées à l'Aigle par Gènes, et que l'Aigle a reprises depuis que Gènes a péri.

Trois Aigles sur un rocher, c'est tout ce que vit Lamartine à la place où fut Tyr !

L'Aigle a horreur des plaines découvertes. On l'ignore eu Ghampagne. C'est pour cela, je suppose, que la Champagne est la première province de France où le privilège du droit d'ainesse ait été aboli, et où l'on ait permis à la femme d'anoblir le mari. Et j'aime à croire que c'est pour une cause analogue que les derniers pays de France où se soient maintenus la féodalité et le servage ont été des pays à Aigle : la Bretagne, l'Auvergne et l'abbaye de Sainte-Claude.

J'ai souvent entendu l'ami de la sagesse et de l'égalité reprocher vertement à l'Aigle sa voracité sanguinaire, ses i)enchants destructeurs, son mépris du Code civil français au chapitre de

SEKIUI'EUES. I!J3

rhérilagc. Ce reproche, assurément, part d'un bon naturel, mais son moindre défaut est son inanité. L'institution ne peut pas se refaire. Verbe d'impiété, d'oppression, de carnage, l'Aigle tue et s'enivre de sang sous l'impulsion fatale de sa loi de nature; c'est sa férocité qui fait sa raison d'être. Tuons-le. mais ne l'assommons pas de nos vains arguments.

Cependant quand deux races font aussi bien la paire que celles du Normand et de l'Aigle, et se rellétcnt aussi admirablement l'une l'autre dans leurs principes, leurs mœurs et leurs institutions, on a droit de s'étonner que le peuple anglais ait pris pour attribut de sa nationalité, aux lieu et place du bipède exterminateur qui embrasse le monde de ses regards et de ses serres, un misérable animal à quatre pattes d'Afrique, un assassin de troisième ordre, justiciable de la police correctionnelle tout au plus.

Car le Léopard est une calomnie de l'aristocratie haute-bretonne, étant une bète riche d'habits et gracieuse, mais lâche. Accuse qui voudra le lord anglais de convoitise insatiable, de fourbe, de cruauté; ce n'est pas moi qui prendrai sa défense, mais je ne souffrirai pas qu'on l'accuse de couardise ni de gracieuseté. Le Normand est, après le Lorrain, le peuple héroïque d'Europe, le batailleur par excellence. 11 y a des siècles que la France eût asservi le globe, si l'Angleterre ne s'était invariablement fait un malin plaisir de se mettre en travers de ses projets de conquêtes. C'est le Landlord, c'est Pitt etChatam qui ont tué la révolution française, et livré à la boucherie la grande génération voltairienne qui portait les destins de l'humanité dans sa haine de V infâme. C'ftst l'aristocratie anglaise qui fut l'àme et la bourse des complots de la Sainte-Alliance, et qai par son triomphe, retarda de cent ans l'ère delà rédemption universelle du globe. Or, le Léopard n'est pas de taille à tenter de ces entreprises-là.

Le Léopard, égorgeur en sous-ordrc, ne va pas mieux à l'An-

lui oUMTlinl.Oiilli PASSIO.NM'LLK.

glais (lue le coij, roi de hassc-cour, au Fran«;ais. Si la scieucc du blason était un monument du l)on sens basé sur l'analogie passionnelle, au licu,d'6tre un monument d'ignorance étayé sur l'orgueil, la première opération (ju'elle aurait à faire serait de déchirer tous les emblèmes nationaux d'aujourd'hui. Un jour viendra oii nou-seulenîent chaque peuple, mais chaque individu, chaque petite maîtresse, aura sa lleui", son oiseau, ^es armoiries parlantes, qui diront sa dominante passionnelle, ses goûts et ses caprices; car il y aui-a alors autant de presse à dire son caractère qu'aujourd'hui à le cacher.

Certes, s'il est un acte sérieux dans la vie d'une nation ou d'une dynastie^, c'est le choix du symbole héraldique par lequel elle signale son apparition dans le monde, formule ses principes de conduite et dit son caractère. Le Soleil de Louis XIY, l'Ecureuil de Fouquet ornés de leurs devises, racontent jjIus explicitement ([ue tous les historiographes stipendiés du grand roi les diverses deistinées des deux ambitieux , tant les emblèmes qu'ils ont choisis sont parlants et sincères. Ainsi, (juand deux grandes nations comme la Normande et la Franque ont tenu pendant huit cents ans tous les regards de l'Europe attachés à leurs faits et gestes, quand le drame héroïque de leur rivalité a si longtemps accaparé la scène de l'histoire, la sagesse voudrait et l'analogie exigerait (pie i'antagonisme ardent qui fut entre les deux races se rellétât dans l'antagonisme de leurs symboles, pour révéler de prime abord le mobile secret de leurs luttes acharnées. Mais quel mal a pu faire l'innocente Fleur de lys à l'irascible Léopard pour motiver cette mortelle rancune que n'a pu assouvir Ic'sang de milhi batailles. Interrogez le Léopard ou la Fleur de lys sur ce point, et tous deux se tairont, dans l'impossibilité de répondre d'une manière satisfaisante. Or, ce silence les condamne et proclame l'illégitimité de leurs titres d'emblèmes; car le prenner devoir d'un emblème est de parler. J'avoue que,

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pour mon coiiipte, je u'ai jamais pu voir le Léo'pard et la Fleur de lys se regarder sans rire.

iMaiuteuant substituez le vrai au faux. En place du Léopard et de la Fleur de lys, donnez l'Aigle à l'Anglais, le Faucon au Français; mettez les deux moules face à face, l'œil dans l'œil, épée contre épée. Laissez dire à chacun ses dominantes passionnelles, son humeur, son tempérament, ses goûts, ses principes politiques, alors vous entendrez un discours en partie double sur l'histoire comparée de France et d'Angleterre, comme jamais professeur d'Oxford oude Sorbonnc n'eu aura prononcé. Michelet seul pourrait dire mieux.

Pourquoi faut-il que la puérile appréhension d'ctrc une fois de plus accusé de redite paralyse l'essor de ma bonne volonté et ni'empèche de tracer, en quelques traits de plume, le rapide sommaire de l'intéressant parallèle, si riche comme tout ce qui sort de l'enseignement des bètes en aperçus nouveaux.

Et d'abord le Faucon, emblème de. ralliement, champion de l'unité, monarchiste en politique, catholique en religion, centralisateur en administration, aspirant à la domination universelle des âmes et des corps, plus ami de l'égalité que de la liberté, procédant par la foi, et se personnifiant dans les cinq plus glorieuses figures de l'épopée française, saint Glovis et saint Charlemagne, Saint-Louis, Louis XIY et Napoléon, tous orthodoxes fougueux et convertisseurs d'hérétiques... Charlemagne et Napoléon, deux empereurs sacrés par deux papes, deux briseurs impitoyables de nationalités, qui tiennent d'une main le globe et de l'autre l'épée... D'où l'éternelle et légitime peur des envahissements de la France, qui domine depuis mille ans la politique européenne... D'où l'empire refusé à François P'', qui en était digne, pour être donné à Charles-Quint, qui ne le méritait pas... D'où la coalition permanente qui poussa contre Louis XIV, contre la République et l'Empire, toutes ces nationalités effrayées...

J9C ORMTHOLUGlt: i'ASSlU.N.NELLE.

D'où l'impossibilité pour la France d'implanter solidement sa puissance au dehors... D'où son territoire réduit aux proportions d'un État de troisième ordre.

Puis l'Aigle, plus farouche, plus sombre, plus sanguinaire, plus ami de la liberté (|ue de l'égalité ; oligarchiste en politique, scissionnaire en religion, moins soucieux de rançonner les âmes que les corps; plus dominateur au fond, mais plus respectueux en apparence, de l'indépendance et de la foi d'autrui, réclamant le libre examen et élevant volontiers, comme Rome, des temples aux dieux inconnus... D'où l'extension (|uasi-illimitée de la puissance britannique, maîtresse des deux Indes et des mers.

L'Aigle se i)ersonnilie dans le Normand, qui fait son ap|)arilion sur la scène de l'histoire, en ce moment critique. où toutes les nationalités européennes trop violemment tordues, comprimées, converties par la main de fer de Charlemagne, font explosion et se dégagent. . . comme doivent se dégager mille ans après, à la suite d'un autre Roncevaux, l'Espagne, puis l'Allemagne.

Vous vojcz en présence les principes ennemis, la foi et le libre examen, la compression et l'expansion... D'Aigle à Faucon, c'est l'antagonisme absolu de tous les instincts, de tous les intérêts; d'où ces haines inextinguibles si chères à l'histoire, et ces guerres à mort de cent ans, deux cents ans et plus.

Un jour, mais un seul jour, hélas, le Faucon trouvera la voie de la vraie unité; c'est quand le peuple franc, dépouillant le vieil homme, et rejetant loin de lui les idées de conquête, se proclamera l'ennemi de tous les despotismes et l'ami de tous les opprimés. Sainte et touchante formule de la révolution de 80, (|ui forcera l'admiration de ses adversaires eux-mêmes et provoquera ce sublime témoignage de Fox, un Aigle de tribune : La révolution française est le plus grand pas fait pour l'émancipation totale du genre humain !

Dirai-je encore le Faucon plus léger, plus rapide que l'Aigle,

sKnnipÈDES. io:

plus fort contro le vcn(, plus iusoucioux du péril, plus artiste, plus aimé dos conteurs de légendes, mais moins fort de stature, moins pesamment armé, plus souvent vaincu que vainqueur dans les luttes décisives, mais n'en convenant pas : Crécy, Poitiers, Azincourt, laHogue, Trafalgar, Waterloo ! !

Le Faucon, aux longues mains, délicat et poëte, artiste jusqu'au bout des doigts, rafïiné, moustachu, ami des plaisirs et des fêtes. — L'Aigle aux lourds abattis, solitaire et boudeur.

C'est-à-dire le peuple français, spirituel et artiste par excellence, supérieur dans les choses de goi'it, amoureux de l'amour, des festins et des danses, se reposant sagement des travaux de la semaine dans les joies du dimanche; plus habile dans l'art de dépenser, qui est fonction des natures d'élite, que dans l'art d'amasser, fonction des natures vulgaires, Auvergnats, Savoyards et autres. — L'Anglais, raide, empesé, toujours rasé de frais, mal bâti pour la danse, dépourvu du sens artistique... l'Anglais, qui a inventé de faire du saint jour du repos un jour d'ennui suprême et de mourir du spleen. — La société française plus aimable que l'anglaise; ses femmes moins éblouissantes d'éclat et de fraîcheur que les beautés d'outre Manche, mais supérieures de ceut coudés aux ladies les plus roses par l'esprit et le charme, la grâce des manières et la finesse du pied. Surtout ne parlons pas de la poésie anglaise, qui a mis la pureté de l'amour dans la glace, au lieu de la mettre dans la flamme.

Le Faucon pèlerin, gastrosophc de haut titre, quitte le Canard pour la Sarcelle, la Sarcelle pour la Bécassine, et dédaigne tous les bas morceaux.

L'Aigle, vulgaire en tous ses goûts, n'estime que les grosses pièces et les viandes saignantes, les soupes à la tortue... L'Aigle ronfle en dormant !

Triomphe de la cuisine française sur la cuisine britannique, qui assaisonne toujours son vin, mais jamais ses légumes.

jOS OliMTIlnl.Or.lE IV\^S10NNri,l.r..

Los Anglais se repaissent... les Français seuls savent manp;er.

J'ai lu cinquante histoires de France et d'Angleterre sans y voir un seul mot de tout ce qui précède.

Finissons-en pourtant puisque le lecteur le désire, mais terminons, la portraiture analogique de l'Aigle par deux coups de pinceau saisissants...

L'Aigle ne se contente pas de symbolyser le patricien de Rome et de Londres au moral ; il lui prête ses traits, son regard et son nez !

Le vainqueur d'Iïarold le Saxon et le vainqueur d'Annibal le Carthaginois sont tous les deux coulés dans le même moule que l'Aigle. Tous deux logent aussi la menace, la superbe et l'éclair en leur fauve prunelle. Le nez dont ils sont le plus fiers est le nez ri/juilin... Tous les héros de la Grande-Bretagne qui ont humilié la France, le Prince Noir, Malborough, Nelson, Pitt, Wellington, ont le nez taillé sur ce type.

Le Guillaume le Bâtard, le Henry VIII d'Angleterre, tout comme VŒnobar/ms de Bome (Néron Barberonsse) empruntent volontiers au pennage rutilant de l'Aigle la couleur de leur poil.

Apprenez maintenant la triste fin de l'Aigle, vous tous oppresseurs des nations, et que le châtiment terrible infligé par Dieu à cet ogre, en expiation de ses crimes, vous enseigne la justice.

Le sort qui attend l'Aigle est de mourir de faim sur un monceau de cadavres, dans toutes les horreurs du supplice de Tantale !

Un jour arrive, en effet, que la mandibule supérieure du bec de l'Aigle, qui tend à se recourber de plus en plus, emprisonne la mandibule inférieure, et ne lui permettant plus de jouer, intercepte le passage des aliments solides. Béduit, à dater de cette heure, au régime exclusif du sang qu'il boit avec cflbrt aux entailles de sa griffe, le vampire affiimé entasse vainement victimes sur victimes. Cygnes sur Oies, Faons sur Lièvres. Loin d'assouvir ]a soif qui l'incendie et la faim qui le tord, Taspoct de ces

SERRIPÉDES. 199

nionreaux do chair vivo ne fait qu'aiguisor sps souffrances. Fou de douleur et de paralysie, l'aile pendante, le bec niiouvert, il exhale sa fureur en imprécations étouffées; il mourrait à l'instant si l'on mourait de rage... Mais Dieu ne veut pas qu'il expire avant d'avoir vidé jusqu'à la dernière goutte le calice de tortures, pour faire voir aux impics qui foulent aux pieds les droits des peuples, le sort qui les attend.

Or cet Aigle, jadis si puissant, de qui l'ongle acéré laboure vainement là chair de sa dernière victime pour en tirer pâture, cet Aigle, qui se tord à vos yeux dans la suprême convulsion d'une agonie atroce, est l'image du dernier des landlords, crevant de misère et de faim au sein de ses trésors conquis par la rapine, le poignard à la main, le blasphème à la bouche, lepiod sur la poitrine du Saxon et de l'Irlandais crucifiés ! (1)

Aigle impérial. Tout ce qui vient d'être dit sur l'Aigle royal, l'Aigle commun, l'Aigle do .Jupiter, l'Aigle de l'histoire et de la Fable, s'applique également à l'Aigle impérial, qui estune espèce si semblable à la première, de taille, de costume et de régime, qu'on ne l'en peut distinguer qu'à la couleur de ses épaulettes, qui sont blanches, et aussi au nombre des scutelles qui couvrent les phalanges de ses doigts. Môme couleur brun foncé pour les deux moules, même regard rutila:.t et rempli de menaces, iris fauve, cire et pieds jaune d'or; ongles noirs rétractiles et canaliculés.

(1) Je connais de ce côlé-ci e( de l'autre côté de la Manche, une foule d'honnéles gens qui révoquent en doute la lin de l'aristocratie britannique. La meilleure preuve que le landlord a passé de vie à trépas, est dans l'entente cordiale du Gaulois et du Saxon, du Higlander et du Zouave. Je n'ai pas le droit d'affirmer comme Dante que j'ai vu l'âme de Pitt et celle de lîurcke en enfer, puisque je n'y suis pas allé encore, mais je parierais tout ce qu'on voudra qu'elles y sont, et en forte compagnie.

^j)0 ((iîMilini.fMill', inssiowi'.i.l.i:.

L'Ai2;le impérial, qui osl oxclusiT aux pavs lrav(M'S(''s i\o hautes chaînes de montagnes, se rencontre plus fréquemment dans les Alpes du Tyrol et de la Transylvanie que dans les nôtres. C'est lui probablement qui aura servi de type aux Aigles impériales d'Allemagne et de Russie, ces Aigles monstrueuses qui portent deux tètes au lieu d'une, pour dire cyniquement au monde, et contrairement aux saines traditions de la diplomatie, la violente envie qui les brûle de croquer à la fois l'Orient et l'Occident.

Quelle soif de rapine et de conquêtes, sinon la Romaine et l'Anglaise, égala jamais celle qui dévore l'Aigle d'Autriche et celle de Russie ! Mais souvenez-vous, s'il vous plaît, de ce que je vous ai déjà dit, que le Romain et l'Anglais étaient marqués à l'Aigle comme l'Autrichien et le Russe.

Aigle criard. L'Aigle criard, qui est un peu plus petit que le Royal, mais qui lui ressemble beaucoup par la couleur de son uniforme, est un oiseau très-rare en France. Sa manière de vivre est la même que celle des espèces précédentes, à cette différence près qu'il fait moins de tort aux familles des Chamois, des Rouquetins, des Isards, le Lièvre étant la plus grosse pièce que ses moyens lui permettent d'attaquer. L'Aigle criard est un de ces forbans ailés qui croisent au débouquement des grandes voies de la navigation aérienne, et qui apparaissent dans nos climats à la suite des colonnes d'émigration des Rémipèdes, lesquels font deux fois par au le voyage du Nord an Midi, une fois pour descendre, une autre pour remonter. Je fais observer en passant que le langage de la vénerie est en contradiction formelle avec celui de la géographie, qui afiirme que le sphéroïde terrestre estrenllé vers l'équateur et aplati vers les pôles ; car on dit que les Canards remontent quajid ils vont de l'équateur vers les pôles, et il me semble qu'il serait plus conforme aux principes de dire en pareil cas qu'ils descendent.

SKnniiM:iw:s. 201

L'Ailiile criard parait appartenir à la région du midi et du levant de l'Europe, plutôt qu'à la région du nord, car on le voit plus souvent arriver en France à la queue des colonnes qui remontent, qu'à la queue de celles (pii descendent, et il stationne .volontiers dans les cantons marécageux de la Corse, du Languedoc et de la Provence, en compagnie du gibier qui l'amène. Or, on sait que la fréquentation de ces séjours humides a pour effet de développer chez beaucoup de Rapaces l'amour de la chair des reptiles, qui conduit fatalement à l'amour du poisson. Il paraît, en effet, qu'on a quelquefois trouvé dans l'estomac d'individus appartenant à cette espèce des débris de perches et de couleuvres noyés dans un magma de Scarabées, de Grillons, de Sauterelles; ce qui tendrait à faire supposer qu'ils en avaient mangé, écrit à ce sujet un narrateur digne de foi.

Les Aigles sont, en général , des oiseaux qui criaillent beaucoup, aboyant, glapissant, rugissant ou rauquant, pour peu que la faim les tenaille, et le cas arrive fréquemment. Je crois donc qu'il eût été facile de trouver, pour l'espèce, un surnom plus caractéristique que celui qu'on lui a donné.

La taille de l'Aigle criard est celle du Jean-le-blanc, soixantedix centimètres, un peu plus de deux pieds de longueur. Un savant qui n'y entend pas malice et qui ne croit pas que le degré d'élévation des races se mesure chez les oiseaux comme chez les femmes, à l'élégance du pied, a observé que le Faucon de France, le Pèlerin, a le doigt du milieu aussi long que l'Aigle criard, lequel est deux fois gros comme lui.

La couleur du manteau, qui change à chaque mue, est le ferrugineux sombre chez les vieux, le roux obscur chez les jeunes. Pauvre description, hélas ! et qui satisfait moins encore le malheureux auteur condamné à la faire, que le malheureux lecteur condamné à la lire. Mais le moyen de peindre avec de l'encre seule, une robe d'insecte, de poisson ou d'oiseau !

302 ORNMTHOLOGIR PASSIONNELLE.

KjGtf. BoNNELU. L'Aigle Bonnelli, qui porte le nom de l'ornithologiste italien qui l'a récemment découvert, est un très-bel oiseau, vêtu d'un uniforme roux tendre, qui passe au blanc pur avec l'âge. Cette particularité, que je n'ai pu vérifier de mes propres yeux, m'a été révélée par M. Jules Verreaux, et j'ai, pour habitude d'ajouter une foi aveugle aux dires de M. Jules Verreaux, un naturaliste hors ligne, qui a tout vu et tout observé par lui-même, à l'instar d'Audubon; qui a chassé quinze ans dans les forêts de l'Afrique du sud où il a tué des Lions comme Jules Gérard, et des Hippopotames, des Éléphants et des Rhinocéros comme Adulphe Delegorgue, etc.; qui a rapporté de l'Australie l'histoire vraie de l'ornithorinque, accompagnée de je ne sais combien de milliers d'exemplaires d'oiseaux et de quadrupèdes inédits; l'homme de ce temps-ci, en un mot, qui a le plus fait pour la science zoologique, laquelle n'a rien fait pour lui. Car le nom du courageux explorateur des solitudes africaines et australiennes est loin encore d'avoir acquis une célébrité égale à ses mérites, et je me suis demandé bien des fois, sans pouvoir me répondre, pour quelle cause ce nom, qui figure si glorieusement au bas de tant d'étiquettes d'oiseaux et de mammifères innommés, dans les vitrines du Muséum d'histoire naturelle, ne figurait pas aussi des premiers sur la liste des administrateurs ou des conservateurs de l'établissement.

Que l'Administration me pardonne ma rude franchise, mais il m'est impossible d'être témoin d'un acte d'injustice ou d'ingratitude de mon pays, en matière d'histoire naturelle, sans éprouver à l'instant même le besoin de protester en faveur du droit méconnu. Et ici l'administration doit être d'autant plus sensible à mes reproches qu'elle sait parfaitement qu'elle a fait indûment décorer, pensionner, immortaliser même plusieurs de son quartier qui ne le méritaient pas et (|ui n'ont jamais tué les Lions dont ils portent la peau.

SERRlPi:nES. 503

L'Aigle Bonnelli, très-rare en France, ne s'y rencontre gnère qu'en deux ou trois cantons exceptionnels que le lecteur connaît déjà : Alpes savoisiennes, Alpes maritimes, Corse. Nous le retrouverons plus fréquemment vers les sommets de l'Atlas ou du Jurjura de l'Algérie, si nous entreprenons jamais quelque excursion zoologique dans les départements de la France africaine, comme ce serait notre devoir.

Aigle bott*!;. Cet Aigle, qui est le plus petit des membres de son auguste famille, a reçu son nom d'Aigle botté de la fourrure soyeuse et argentée dont ses jambes et ses pieds sont garnis jusqu'à l'origine des doigts. Il se distingue également de la plupart de ses congénères par un bouquet de plumes blanches qu'il porte sur les scapulaires, en guise d'épaulettes. L'Aigle botté, dont la taille est la même que celle du Gerfaut, semble au premier aspect un moule de transition entre le Jean-le-blanc et la Buse pattue; mais l'inspection des pièces de son armure et l'étude de ses mœurs ne permettent pas qu'on le sépare de la tribu des Aquiliens à laquelle il appartient bien par la puissance et la légèreté de son vol, ainsi que par son goût violent pour la chair du Levraut, du Lapin, de la Perdrix. Cette espèce d'Aigle est la plus rare de toutes celles qui se reposent ou prennent pied en passant sur le sol de la France. Le seul individu qui orne les galeries du Muséum de Paris a été tué dans les environs de Paris. M. Crespon de Nîmes écrit que celui qu'il possède fut pris au moment même où il venait d'enlever la Chouette chevêche d'un chasseur aux Alouettes.

Il paraît que la contrée d'Europe, la plus féconde en Aigles, bottés ou non bottés, royaux ou impériaux, Sacres ou autres, est cette contrée boisée du centre, bornée au nord par l'Hartzgebirge de Saxe, à l'est par les Crapacks, au sud par les Balkans, à l'ouest par les Alpes tyroliennes, et qui enclave dans son riche

■20Ï (i;!MTiliil,<>JilK PASSIONM'LLK.

réseau, avec la meilleure partie des provinces danubiennes, la haute Silcsie, la Moravie, la Bohème, la Hongrie, la Gallicic, la Transylvanie et le reste.

L'Aigle criard et l'Aigle botté sont des oiseaux de passage. Le Royal, l'Impérial et le lionnelli paraissent sédentaires.

Sous genre Pygarguc, Deux espaces.

Le Pygargue a tête blanche. Ce Pygarguc, qu'on appelle aussi le grand Aigle de mer et l'Orfraie, est peut-être le plus grand et le plus fort de tous les Aigles. C'est, du moins, l'idée qu'il donne de lui à la première vue, parce que son corps semble plus ramassé que celui de l'Aigle impérial. L'adulte se distingue facilement de tous ses congénères par la couleur de son manteau, qui est le brun cendré sale, et surtout par la blancheur immaculée de sa perruque, dont les plumes déliées retombent en s'arrondissant sur son col. La queue est également blanche; mais cette couleur caractéristique ne vient illustrer le plumage qu'après un certain nombre de mues ; et le Pygargue de première année ressemble complètement aux jeunes de l'espèce royale et de l'espèce impériale. Il porte alors la livrée familiale brun fauve, et un simple bec de corne au lieu d'un bec d'ivoire. Le Pygargue à tète blanche est, du reste, si rare en France, et même dans le nord de l'Europe, que Temmynrk va jusqu'à mettre son existence en doute. Mais il y a contre l'opinion de Temmynck ce fait considérable, que la ménagerie du Jardin des Plantes de Paris possède fréquemment des Pygargues à tête blanche venus de Norwége ou d'Islande, et même quelquefois de nos côtes maritimes de Normandie et de Bretagne.

SEUKll'ÉUliS. 20o

On a lu au chapitre du Coq l'opinion de Franklin sur le caractère du Pygargue. J'ai raconté précédemment moi-môme, au chapitre du Balbusard, l'indélicatesse de ses procédés vis-k-vis de ce dernier et ses prétentions insoutenables à l'empire absolu de la pèche et des ondes. Le récit suivant, que j'emprunte au traité d'Audubon, peindra mieux que toutes mes paroles sa force et sa férocité.

« Pour vous donner quelque idée de son caractère et de ses habitudes, laissez-moi vous placer sur le Mississipi, à l'époque où les oiseaux d'eau descendent par millions, fuyant les contrées du Nord à l'approche de l'hiver.

» Au bord du fleuve, l'Aigle, debout sur la dernière branche de l'arbre le plus élevé, jette à l'horizon son regard dominateur; il écoute attentivement, et de temps à autre abaisse son œil perçant vers la terre, de peur que la fuite légère d'un Faon n'échappe à son oreille. Sa compagne, perchée sur la rive opposée, lui recommande de rester calme et patient. A cette voix bien connue, il ouvre ses larges ailes, s'incline et répond par un cri strident qui ressemble au rire d'un fou ; puis il reprend sa première attitude et tout redevient silencieux.

» Des Canards de toute espèce, des Sarcelles et bien d'autres menus gibiers passent rapidement, sans qu'il daigne y faire attention. Mais, tout à coup, pareil au son de la trompette, un bruit lointain se fait entendre, il grandit, il approche : c'est un Cygne qui s'avance. Un long cri de la femelle traverse le fleuve, le mâle secoue son plumage et l'arrange du bec en un instant.

» Le Cygne, blanc comme la neige, est maintenant en vue; le cou allongé, l'œil au guet, il semble supporter difficilement le poids de son corps malgré ses coups d'aile incessamment répétés; il a tendu ses pieds au delà de sa queue pour s'aider dans son vol; tous ses mouvements paraissent une fatigue; il approche cependant. Mais l'Aigle l'a marqué pour sa proie, et, au mo-

:»0(i ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

ment où il passe, le couple redoutable, préparé pour la chasse, s'élance des deux rives, le mâle avec un cri affreux qui retentit plus douloureusement à roreille du Cygne que la détonation de l'arme à feu. C'est le moment d'observer l'Aigle pour juger de sa puissance; il glisse dans l'air comme une étoile filante et se dirige avec la rapidité de l'éclair vers le Cygne épouvanté, qui cherche déjà à conjurer par ses ruses l'horrible mort qui l'attend. Il va, vient, se détourne, fait un crochet, essaye de plonger dans le fleuve; mais l'Aigle s'y oppose on se plaçant au-dessous de lui pour lui couper toute retraite. Alors l'espérance l'abandonne, ses forces sont épuisées, la respiration lui manque, il sent que la vie lui échappe... et bientôt, frappé sous l'aile d'un coup de poignard, il tombe sur la rive en décrivant une ligne oblique. La cruauté de l'Aigle se montre alors tout entière; exalté par le triomphe, ilrespire plus largement et plus librement; le pied fortement appuyé sur le corps de sa victime, il lui enfonce lentement ses ongles tranchants jusqu'au cœur, et savoure avec délices ses dernières convulsions, qui lui arrachent un long cri d'allégresse et d'orgueil. La femelle a suivi du regard toutes les évolutions du mâle; si elle ne l'a pas assisté dans cette occasion, ce n'est pas manque de courage ni de puissance, mais simplement parce que, confiante en la force de son seigneur, elle savait que son aide lui était inutile.

» Dès que le Cygne est à bas, elle accourt auprès de son époux qui l'attend avec impatience, et tous deux , retournant le cadavre, en déchirent les chairs et se gorgent de sang. »

[Traduit par M""" Ilenriette Loreau.)

Que vous semble du mot seigneur, écrit par Audubon, à la place d'époux; serviteur no, vaudrait-il pas mieux?

Le Pvgargle commun. C'est le Pygargue à tète blanche, moins ce dernier caractère. Celui-ci est assez commun sur nos

SERRU'ÈDES. 207

côtes maritimes du nord, de l'ouest et du midi. Il descend eu France chaque hiver à la suite des Oies et des Canards sauvages dont il fait grande consommation, ne méprisant pas non plus le Lièvre, le Lapin, ni le gros gibier plume. On l'accuse de pécher la nuit, mais si le fait est vrai, il est peu vraisemblable.

Puisque j'ai déjà pris l'administration du Muséum d'histoire naturelle à partie, à propos de l'Aigle criard, je ne veux pas terminer ce chapitre des Âquiliens sans adressera M. le directeur des galeries oruithologiques une humble pétition que l'intérêt de sa gloire lui commande impérieusement d'écouter. Je lui demande d'introduire un peu d'ordre et de clarté dans l'étiquetage et le groupement des Rapaces de sa collection, ce qui ne doit pas êtrediflicile, attendu que les vitrines où sont exposées ces espèces, n'offrent guère en ce moment (juin I800) que la reproduction fidèle de ces naïves images du Paradis terrestre, où s'épanouissent, dans un charmant désordre, toutes les races confondues. Cette confusion est née du tort qu'ont eu messieurs les ornithologistes officiels de ne tenir aucun compte de la variété des costumes, ni de la différence des sexes et des âges pour distribuer les rangs de cette puissante série. Le moyen que je propose pour remédier au mal est d'une simplicité extrême; il consiste à réparer cet oubli. Je demande qu'on commence par diviser chaque famille en deux branches, la branche féminine et la branche masculine, pour suivre l'ordre établi par Dieu. Puis, qu'il soit formé pour chacune une série ascendante de sept termes, indiquée par la gradation des perchoirs. Au plus bas de la première série, à gauche : Aigle ou Gerfaut femelle, première année; idem, après la première mue, et ainsi de suite jusqu'à la septième année, où serait représenté le type parfait de l'espèce. A ce terme septième de la branche féminine ferait pendant le mâle adulte ou septième terme de la branche masculine, qui descendrait ses gradins dans un ordre symétrique.

208 oliMIllOlAXilli PASSlU.\M:i.l.r..

Que cette méthode de distributioa hiérarchique soit appliquée k tous les oiseaux de proie et l'ordre succédera immédiatement au fouillis, et le visiteur, désireux d'interroger et de s'instruire, n'en sera plus, comme aujourd'hui, pour ses frais de voyage au Jardin des Plantes, et je ne serai pas réduit à me faire l'écho de ses gémissements.

Si je me suis laissé aller tout à l'heure dans mon admiration légitime pour les travaux immenses de M. Jules Yerreaux, jusqu'à signaler l'ingratitude de l'administration pour ce naturaliste éminent comme une calamité publique, c'est que les galeries zoologiques de M. Jules Yerreaux, 9, place Rovale, sont les seules où l'on trouve des familles distribuées dans l'ordre que je viens d'indiquer.

Je demande aussi, puisque l'occasion s'en présente, pourquoi tant d'oiseaux de haut vol , illustrés par l'histoire et les chefsd'œuvre de la scène française, n'ont pas de représentants dans un Musée comme celui de la capitale de la France. J'y ai cherché vainement pendant plus de vingt ans le Sacre, l'oiseau sacré de la fauconnerie, le noble abatteur d'Aigles. Le Sacre est enlin arrivé, mais tout seul de sa race. Est-il mâle ou femelle, jeune ou adulte, nul ne le sait. Aujourd'hui c'est le Lanier.qui manque; le Lanier et l'Aléthe et tous les Faucons d'Algérie, signalés par M. le général Daumas. Or, je ne vois réellement pas d'excuse à cette triste absence ; car du moment qu'on a jugé nécessaire d'envoyer un professeur du Jardin des Plantes à Berlin pour en rapporter des Ablettes, il n'y a plus de raison pour qu'on n'en expédie pas un second et un troisième en Russie ou en Arabie, n'importe où, pour y chercher le Sacre, l'Alcthc, le Térakel, etc.

SI-IIIUPEDES. U09

tiPttre .l<'iiii-lc-lilain'. H>|>('H' iiiiiiin»'.

Le Jean-le-bl\nc. Ou a lait louijteiups au Joau-le-blauc riionoeur de le classer parmi les Aigles comme le Bal busard, l)arce que de l'ace il ressemble à l'Aigle et qu'il monte très-baut dans les airs, et (|uil est, après le Gypaète, l'Aigle et le Vautour, le plus grand de uos oiseaux de "proie. Il égale, en effet, le (irand-ducen grosseur. Plus tard, on a destitue le Jean-le-blanc de sa dignité d'Aigle, parce (ju'on s'est aperçu que de prolil il ressemblait à la Buse ; après quoi ou a essayé de le l'aire passer dans la catégorie des Faucons. Mais cette admission ayant rencontré de nombreuses diflicultés, MM. les naturalistes ont lini par se décider à l'aire de cet oiseau un genre particulier (ju'ils ont baptisé Circaète , sans trop savoir pourquoi.

Buffon, qui s'est donné beaucoup de peine pour tirer la ques* lion du Jean-le-blanc au clair et qui uy a pas réussi, ne veut pas qu'on classe cette espèce parmi les Aigles. Il lui assigne un poste intermédiaire entre cette tribu et celle des Buses, et ce classement judicieux l'eût été plus encore, si le maître eût écrit Pygargue en place d'Aigle; car le Jean-le-blanc a les tarses nus comme l'Aigle de mer, et se rapproche plus de ce dernier genre par la couleur de son manteau qui ne vire pas au roux et s'en tient aux nuances brun cendré. Le Jean-le-blanc n'a rien de royal ni d'impérial non plus dans la physionomie. Son corps est relativement plus trapu que celui des Aigles, sa tête plus volumineuse, ses doigts plus courts, ses ailes plus arrondies. L'oiseau, en un mot, ne s'annonce pas, dès le premier abord, comme

un des hauts voiliers de la région des nues. Je crois, néanmoins, m. u

210 , ORMTHOJ.OGlt; PASSlO.NNELLt.

que Buflbn et plusieurs autres ont eu tort d'affirmer que le Jeanle-blanc avait le vol lourd et pénible, et qu'il ne pouvait chasser qu'en rasant le sol à la façon des Autours. Le Jean-le-blanc aime à se balancer, au contraire, dans les régions supérieures de l'atmosphère, d'où il fond comme l'Aigle sur sa proie, qu'il emporte pour la déchirer.

Il y a doute aussi parmi les auteurs sur la question de savoir si le Jean-le-blanc nous arrive avec le printemps, pour émigrer . avec l'hiver, comme la plupart de nos oiseaux de proie indigènes, ou s'il attend, pour nous rendre visite, la saison desfrimats. L'auteur de l'Ornithologie du Gard opine pour la dernière version; je penche pour la première, et la raison que je donne à l'appui de mon opinion est celle-ci : Qu'il m'est arrivé si souvent de tuer ou de voir tuer des Jeans-le-blanc qui n'étaient que des Suses de l'espèce panachée qui vire souvent au blanc, que j'ai fini par croire que beaucoup de gens parlaient de cet oiseau sans le connaître. C'est, en effet, un oiseau plus rare qu'on ne le dit et qui habite plus volontiers les régions de l'Est et du Midi de la France que celles du Nord , de l'Ouest et du Centre. Le Jean-le-blanc doit son nom à la blancheur de sa poitrine. Les plumes de sa tête se relèvent à l'arrière pour lui former une sorte de chignon peu gracieux. Il a l'iris jaune, le bec brun, les tarses etlesdoigts grisde plomb, les pieds réticulés. La longueur de son corps est de plus de deux pieds, de l'extrémité du bec à celle de la queue.

Le Jean-le-blanc , dont le nom est encore populaire en France , est un ravisseur redouté de la volaille et du menu gibier, poil ou plume. Il attaque courageusement le Faucon dressé et l'Autour, et les égorge sans pitié. Ce fut dans le temps, pouf Cette cause et malgré sa couleur , la bète noire des Fauconniers. En ses jours de famine , il ne dédaigne pas le pis-aller du mulot ou de la couleuvre.

si;miii'i:i)Ls. 21 1

L'histoire du Jeau-le-blauc est de celles qui racontent comment les aristocraties finissent. Elle nous apprend encore à nous détier de la sottise des jugements humains ([ui ne sortent guère de l'orbite fixée par la morale de la fable des animaux malades :

Selon que vous serez puissant ou luisérablr,

Un jiisrfment de cour vous rendra blanc ou noir.

Le mépris que le civilise eut toujours pour le Jeau-le-blanc. rapproché du respect qu'il porte à l'Aigle, n'est qu'un autre mode d'adhésion à cette morale impie. 11 est bien difficile de ne pas se laisser aller à une série de réflexions décourageantes, au sujet de ce rapprochement.

Les lois, H dit un premier sage , sont des toiles d'araignée qui u'arrcteut que les petits voleurs et laissent passer les gros.

Les lois , a dit un second , sont des machines à compression destinées à réprimer l'essor des passions du grand nombre pour favoriser l'essor des passions du petit nombre. Serre-toi le ventre, dit la philosophie au pauvre homme, pour que le riche puisse dîner deux fois.

Les jeunes personnes qui suivent avec intérêt ce cours de haute économie sociale et de zoologie passionnelle, trouveront dans l'histoire de l'Aigle , du Vautour et du Grand-duc une multitude de faits qui démontrent la justesse des définitions ci-dessus.

L'Aigle , qui symbolise l'aristocratie britannique ou romaine, qui a pour lui la force, qui tient en main la foudre, insulte superbement le droit et l'équité du haut du manoir crénelé qu'il habite ou de la région supérieure où il plane. Il y a une raison pour que le patricien et le landlord soient plus puissants que la loi , c'est que la loi est leur œuvre, l'œuvre du sénat romain ou de la chambre des lords, et que jamais législateur ne fit de lois que dans

il2 OHMTHOLUGIE PASSIONNELLE.

l'intérêt de sa caste. Le privilège de la noblesse est inviolable et sacré, dit le premier article de toutes les chartes nobles.

Vainement la cour des Comptes de Rome accuse-t-elle de péculat Scipion dit l'Africain. L'illustre guerrier, qui a empli ses poches et ses galeries de l'argent et des statues des principales cités de l'Asie, ne descend pas même à se justifier. Sa réponse unique à l'accusation est qu'à semblable jour il a vaincu Annibal. — Montons au Capitole , ajoute-t-il , et rendons grâces aux dieux !!

J'ai eu un professeur de rhétorique qui n'avait pas de paroles assez admiratives pour ce trait d'insolence et de morgue aristocratique. Étonnez-vous après cela que les enfants se perdent avec l'éducation qu'on leur donne!

Au temps où l'on comptait encore quelques échantillons de vraie geutilhommerie en France , il y a deux cents ans, un malheureux homme de loi , un huissier qui joignait à tous les désagréments de sa position celui de s'appeler Leloup , s'étant avisé un jour de porter un acte injurieux, un commandement de paver à un noble auvergnat, l'insulté, pour toute réponse, saisit le messager de la loi et lui coupa le poignet droit, qu'il cloua à sa porte, disant que jamais loup n'était entré chez lui sans y laisser sa patte. Yoilà ce que j'appelle agir en gentilhomme. Ce calenibourg atroce eut un succès fou dans son temps.

Sous le régime de la féodalité d'argent ou du Vautour, le capital a sur le travail le même droit de suzeraineté absolue que le noble sur le serf dans l'autre féodalité. Un créancier a droit de disposer de la personne de son débiteur et de l'envoyer pourrir en prison, à défaut de payement au jour dit. Une chose assez remarquable s'observe sous ce triste régime : c'est que toutes les lois y sont favorables à l'usure , mêmes celles qui ont pour but de réprimer l'usure. En ce temps-là le thermomètre de 'agiotage est considéré comme le thermomètre de la prospérité

publique ; le juif est inviolable et sacré, et mal avisé serait l'accusateur public de lui demander compte des moyens dont il s'est servi pour extraire tous ses millions de la poche d'autrui.

Sous le régime théocratique ou du Hibou , la caste souveraine ne se donne pas même la peine de fabriquer la loi, elle charge son dieu de ce travail; elle se la fïiit révéler. Ici le sort de l'insoumis est encore moins supportable que celui du serf du capital ou de la glèbe. Au moindre murmure , on le cuit , ou du moins ou lui brûle la langue avec un fer rouge, ot le manque de respect à l'autorité est qualilié sacrilège.

Hélas! oui, mais tous les voleurs ne sont pas inviolables et sacrés comme les majestés constitutionnelles, les rois de droit divin et autres oints du Seigneur ; car l'inviolabilité ne s'acquiert qu'à la force des poignets , et tout le monde n'a pas le poignet ferré comme l'Aigle, le Vautour et le Grand-duc. Voilà qui vous explique pourquoi la loi est si sévère au Jean-le-blanc , au Balbusard et au Milan, qui essayent quelquefois de singer l'Aigle.

Le .Tean-le-blanc , dont la tète a toujours été mise à prix comme celle d'un assassin vulgaire , était pourtant du bois dont se font les héros, les conquérants et les brigands de haut titre, dont les Tite-Live et les Thiers racontent avec ivresse les orgies sanguinaires. Mais parce qu'il n'avait pas la passion de la propriété comme l'Aigle , parce qu'il n'avait pas su se tailler sur la carte un arrondissement de carnage , parce qu'il s'humanisait de temps à autre jusqu'à avaler des couleuvres, on l'a traité de bandit et de vagabond. Comme le Jean-le-])Ianc captif a soin de se cacher pour boire, on l'a comparé au laquais qui se grise en cachette de ses maîtres. Le .Tean-le-blanc ne méritait pas plus que beaucoup d'autres méchantes bêtes l'honneur des calomnies dont on l'a surchargé.

C'est tout simplement un malandrin de sang noble, un dé-

trousseur de grand chemin qui porte une épée de bonne trempe, mais que l'inoonduite , la paresse et la gourmandise ont jeté dans la misère. Puis cette misère, jointe à un amour immodéré de la volaille, l'a fait mordre aux amorces séduisantes de la cour et tomber dans ses pièges. Et alors le Jean-le-blanc a perdu toute fierté et il a fini par dîner sans vergogne des restes de la table de l'Aigle. Sa raréfaction en France date du règne de Louis XIY, comme celle des gentilshommes à tourelles. On a vainement essayé de le dresser au vol et d'en faire quelque chose de Ijon. 11 appartient à ces races malheureuses destinées à périr pour n'avoir jamais rien appris.

Le Jean-le-blanc et toutes les tribus qui vont suivre, Buses, Milans, Busards, procèdent de l'Aigle et se moulent sur ce type commun, au matériel comme au passionnel. Le Jean-le-blanc et les autres sont la menue monnaie de l'Aigle, s'il est permis de s'exprimer ainsi, comme les hobereaux ruinés de nos campagnes étaient, avant 89, la menue monnaie des Burchard et des Coligny. Tout cela pille, vole, assassine, passe les trois quarts de sou temps à muser et le reste à mal faire. Je les ai placés les uns à la suite des autres, d'après la puissance de leur vol, Jeanle-blanc, Milan, Busard, Buse; mais je ne tiens pas précisément à cet ordre, et quelqu'un voudrait mettre la Buse après le Jeanle-Blanc et avant le Milan, que je ne m'y opposerais pas.

Cionrp Milan. Deux espèces.

Le Milan roval. L'espèce du Milan est ambiguë entre les carnivores et les piscivores, comme celle du Balbusard ; elle fait

SERRIPEDES. 2iï

nuauce entre les Rapaces forceurs et les Rapaces immondes, penchant horriblement de ce dernier coté.

Le Alilan royal se distingue de tous les autres oiseaux de proie par sa queue fourchue. Le Milan noir, dont le pennage est beaucoup plus riche et plus foncé, ne quitte guère les contrées riveraines des grands lacs sales du Midi, où il vit à peu près exclusivement de poisson. Tous deux sont de passage.

Le Milan royal doit ce nom au triste bonheur qu'il eut jadis de servir aux plaisirs des rois. En ce temps-là , le vol du Milan et celui du Héron étaient les seuls qui fussent classés au titre de chasse royale, et nul gentilhomme ne pouvait attaquer le Milan sans empiéter sur les privilèges du roi.

Le Milan est un oiseau de rapine, très-connu sous une grande variété de noms dans tous les pays boisés de France. C'est l'ennemi intime des Pigeonneaux et des Poulets, et l'exécration des ménagères de la campagne. A défaut de volaille tendre, le maraudeur perfide accepte volontiers le poisson mort, et n'a pas de répugnance pour le mouton crevé. C'est une mauvaise bête, lâche à l'attaque , mais rude à la défense , rampante vis-à-vis des forts , dure et impitoyable aux faibles. Défiante et rusée à l'excès , elle ne descend qu'à bon escient des hautes régions de l'air où elle aime à se tenir immobile, pour observer de loin tout ce qui agonise sur la surface de la terre et des ondes, et fondre sur les agonisants.

Le Milan est un des plus magnifiques Voiliers de la région des nues. Le mouvement de ses ailes est si doux qu'on l'aperçoit à peine. Il a l'air de nager, plutôt que de voler dans l'océan du ciel.

Le Milan pèche à la main comme le Balbusard, mais ne pêche guère que le poisson mort; il met sa proie à terre; son cri est un miaulement de chat.

Le Milan s'apprivoise sans peine comme la plupart desoiseaux

iMfi fUlMTHOI.OGlE PASSIONNEIJ.E.

de proie , mais il n'est pas susceptil)ie d'éducation comme le Faucon , rÉmérillon et l'Autour. Il ne demande pas mieux que de troquer sa liberté contre le bien-être, mais le travail lui sembleun acte contre nature, une fois le vivre assuré. C'est un être ignoble de tout point, mais de belle figure.

Les Milans ont emprunté à la politique de l'Aigle la puissante et aristocratique institution du fief héréditaire. Nulle terre sans Milan. Ils ont divisé la France en quatre ou cinq mille arrondissements de rapine, comme dirait M. Thiers, le tout de leur autorité privée , et sans s'inquiéter le moins du monde de savoir si l'opération agréait aux possesseurs nominatifs du sol ; puis ils se sont adjugé à l'amiable ces fiefs, dont l'étendue varie de six à dix lieues carrées. Les meilleurs et les plus courus de ces domaines sont ceux situés dans les pays entrecoupés de plaines, de forêts, de lacs et de cours d'eau importants ; les régions où la volaille , le gibier et le poisson abondent, où les forbans de l'air trouvent facilement à se dissimuler sous les sombres abris des futaies séculaires pour fondre à l'improviste sur les Pigeons aventureux et les Poussins novices.

Les possesseurs de ces fiefs les défendent avec une sollicitude et une àpreté chicanière qui feraient honneur à des propriétaires humains de basse Normandie, Les Milans royaux disent à qui veut les entendre que toutes les basses-cours , tous les colombiers,, toutes les pièces d'eau sont à eux; à preuve qu'il y a des siècles qu'ils prélèvent sur le produit de tous ces établissements une prime de rapine... Comme si, me permettrai-je de leur répondre avec Sieyès, le vol pouvait jamais constituer un droit pour le voleur ou un devoir pour le volé ! C'est aussi l'antienne du Pygargue. Ce n'est pas moi qui me répète, c'est eux.

En dépit de cette affectation de respect pour la propriété légitime , il n'est pas rare de voir un Milan qui s'est emparé par la force d'un arrondissement mal défendu par son propriétaire

SKUniPKDKS. t?!:

inlirnio, invoquer la proscription contn* toute répétition des héritiers dépossèdes.

Conformément auK usages de l'aristocratie , les Milans reviennent chaque année, à époque fixe, habiter leurs propriétés rurales. Ils reprennent leurs vieux nids, comme les Hérons, les Cicognes et les Hirondelles , et leur retour annonce celui du vrai printemps. Ils partent de bonne heure à l'automne et s'élèvent au plus haut des airs en larges tourbillons qui décrivent dimmenses orbes dont le centre fugitif va s'èloignant toujours.

Les Athéniens , qui étaient de grands amateurs de comfort et qui redoutaient le froid presque autant que la chaleur, avaient l'habitude de tenir un compte fort exact des faits et gestes du Milan, qui jouait un rôle fort important dans l'almanach grec, et qui était l'oiseau augurai dont ce peuple spirituel , mais faible, acceptait le plus facilement l'opinion. C'est parce que les Athéniens étaient si bien au courant des mœurs et coutumes du Milan, que je ne pardonne pas à Buffon d'avoir ignoré le Milan noir et affirmé que l'autre passait l'hiver en France.

J'ai toujours eu au cœur une vive antipathie contre les individus de cette race rusée et perfide , que le Faucon ne peut pas sentir. Le Milan niche au sommet des vieux hêtres, sinon dans les fissures du roc. Je me souviens qu'enfant, un de mes bonheurs était de l'assiéger dans sa haute demeure , de l'y clouer sous la glu, de tordre le cou à ses ignobles rejetons ou d'écraser dans l'œuf leur royauté future. En ce temps là, j'aurais eu quelque peine à accorder mon estime au gamin qui n'aurait pas connu le nid de son Milan. Il m'en avait coûté , à moi , vingt mois d'observations quasi-quotidiennes , sans compter un nombre illimité de culottes et de déceptions de tout genre pour savoir le repaire du mien.

Les chercheurs d'étymologie supposent que le nom latin du Milan, milvns , lui est venu du radical mollh. ^ mollitu-^ , pour

accuser la mollesse universelle de cet oiseau, mou dans savoix, mou dans son vol , mou dans l'agression. Cette étymologie me semble moins heureuse que celle de vidpes, renard, volvipes, marche tortueuse. Il y en a encore une autre, qui ne me semble guère préférable à la première et qui fait dériver le nom de Milviis de celui de Milvina, sorte de flûte très-ancienne, dont le son rappelait le sifllet du Milan, et qui devait être quelque chose de déchirant comme notre clarinette. Je profite de cette circonstance pour demander au gouvernement qu il interdise le droit de musique aux aveugles du Pont-Royal, voisin de ma demeure...; n'étant nullement charitable, ni juste d'infliger l'épouvantable supplice du flageolet continu à tout une population sensible, en réparation de malheurs individuels dont elle est parfaitement innocente. Soyons miséricordieux aux pauvres gens qui ont perdu la vue, mais gardons un peu de pitié néanmoins pour ceux qui ont conservé leurs oreilles. Ce maire de la ville de Cologne qui avait interdit à tous les musiciens ambulants de jouer faux, sous peine de bannissement et d'amende, était un véritable philanthrope à qui ses administrés reconnaissants auraient dû élever une statue.

Le Milan aiïecte à tout propos de se modeler sur l'Aigle, comme' Olivier Proudfute affectait de se modeler sur Henri Gow. Il se coiffe d'une perruque blanche à la manière des Pygargues , tranche des allures de TAigic royal , parle comme lui de .son parcours et de ses domaines, fait rimer travail et canaille, ajoute à son nom comme lui l'épithète d'altesse.

Ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait du Milan royal à l'Aigle royal la même distance à peu près que du chacal au lion.

Le Milan royal est l'emblème du féodal infime , possesseur d'un titre usurpé; et aussi de ces titulaires d'ollices de finance ou de chicane vulgairement appelés savonnettes à vilain, dont l'ospèce a été si parfaitement rirliculisée par Molière; et encore

SERRIFEDES. iM'j

de ces acquéreurs de charges vénales à qui l'administratiou concédait autrefois le monopole de l'exploitation de certaines industries et de certains contribuables , conseillers du roi regrattiers, conseillers du roi marchands de tripes , fermiers royaux , monopoleurs d'usure, tabellions royaux, huissiers royaux , monopoleurs de chicane. L'huissier royal et le tabellion royal ne permettaient pas plus que le Milan royal à un confrère royal d'instrum^ntfir (lanfi leur r<?s.<îO/'^

Comme le Milan commençait par prélever la subvention de son oisiveté sur tous les produits du travail , ainsi le Gabelou e le préposé des aides forçaient tous les contribuables de verser à leur caisse les sommes destinées à solder l'oisiveté paperassière, usurière, bureaucratique, chicanière.

Comme le Milan plane sans cesse sur la volaille de la ferme , ainsi les deux mauvais génies du travailleur, la chicane et le fisc, tenaient incessamment la ruine et la misère suspendues sur l'avenir du pauvre laboureur , ne lui laissant pour récompense du travail de la veille que le droit de se tuer le corps et l'àme au travail du lendemain.

L'habitude luxueuse qu'a le Milan de quitter les contrées du Nord à l'approche de l'hiver et de voyager à petites journées vers les douces régions du Midi, se retrouve encore aujourd'hui dans la coutume qu'ont adoptée les riches anglais , parvenus de la finance et de la chicane , de quitter leur patrie brumeuse pour le séjour de Nice, de Florence ou de Naples, vers la fin de la belle saison.

Mais le droit conserve un autel et un culte dans le cœur de l'homme en dépit des honneur? et des privilèges réservés à la richesse mal acquise.... et les larrons de la finance et de la chicane , en dépit de leur opulence , sont livrés par la vindicte de l'opinion publique aux vengeances de la satire et de la comédie, et les grands redresseurs de torts, les Molière, les Lesage , les

:ii?n oRMTnOLOr.lK PASSIONNEI.LK .

bafouent sur la scène et leur font jouer, aus applaudissements unanimes du parterre, le rôle de maris vexés.

Ainsi le Milan royal est livré aux vengeances du Faucon , du Sacre et du Gerfaut, emblèmes des nobles esprits qui ne craignent pas d'aller relancer le voleur patenté et privilégié jusque dans les hautes sphères qu'il habite, et de l'abattre et de le fouler aux pieds, au bruit de l'universelle allégresse et des clameurs de satisfaction d'un chacun.

Le grand ministre Colbert, qui institua une chambre ardente pour faire rendre gorge à tous les traitants de son époque et à tous les dilapidateurs de la fortune publique, le grand ministre Colbert fut un Gerfaut de courage supérieur qui aurait eu le droit de faire graver cet oiseau sur son écusson de famille. Par contre, les hauts agioteurs, juifs et chrétiens, ceux que la loi aurait pu frapper, comme ceux qu'elle a frappés, ont le droit de porter un Milan dans leurs armes.

(ienre Busard.

Qnalro PsptV'os : Harpaxe, Montaiaii, Sainl-.>[arliii, Rlafaril.

Les Busards sont des oiseaux naturellement hardis, déprédateurs et voraces , qui ont dans la physionomie et l'allure quelque chose du Faucon, la poitrine évidée, la jambe haute, l'aile longue, la queue plus longue encore. Cependant, en y regardant de très-près, on linit par apercevoir dans ce genre certains caractères spéciaux qui les rapprochent des Rapaces noclurnes. Et d'abord les Busards chassent plus volontiers le matin et le soir qu'aux autres heures du jour. Ensuite ces tendances crépusculaires s'accompagnent d'une grosse tête et de larges oreilles, entourées d'un demi-cercle de plumes tas-

SERKIl'EUtS. 221

sees, coillure évidemment empruntée à la Chouette. Le bec est faible et couvert à moitié par les envahissements de la cire, les ailes arondies. Le Busard pourrait donc jouer sans trop d'inconvenance le rôle d'ambigu entre les Rapaces de jour et les Rapaces de nuit.

Presque tous les Busards sont décorés d'un ordre qu'ils portent en sautoir. L'âge et le sexe établissent entre les individus de si grandes diiïérences de taille et de costume, qu'il est tout à fait impossible de dire leur uniforme. Ces dilfcrences sont si tranchées , que les ornithologistes ne s'accordent même pas sur le jiombre des espèces et ne savent pas s'il convient de porter ce nombre à- quatre ou de le réduire à trois. J'opine pour le premier parti.

Moins rapides et moins généreux que les Faucons , les Busards font une guerre redoutable au menu gibier, aux couleuvres, aux Mulots et aux Grenouilles. Ils placent leur proie à terre comme les Milans; ils habitent le voisinage des marais, où ils nichent dans l'herbe.

C'est une belle famille, dont la ligure attire , mais dont les mœurs repoussent. L'espèce la plus connue , celle du llarpaye , remplit dans les garennes l'office de croque-mort. Les Belettes ayant, comme chacun sait, l'habitude de saigner les Lapereaux et les Levrauts k la jugulaire et d'abandonner le cadavre de leurs victimes après leur avoir sucé le sang , le Harpaye fait sa main de la desserte des Belettes. On le voit , à des heures régulières, passer l'inspection de^ tirés, des forêts et des garennes, qu'il rase d'un vol paisible, pour enlever les corps morts et leur donner la sépulture. La Buse paresseuse aide volontiers le Busard dans l'exercice de ces fonctions charitables et lucratives; on les a même accusés tous les deux de ne pas attendre toujours que les jeunes Levrauts et les jeunes Lapereaux fussent bien morts pour les ensevelir.

222 OHiMTHULOGlE PASSiOMNELLE.

Le Busard Montaigu et le Busard Saint-Martiu , plus connu sous le nom de l'Oiseau de Saint-Martin, commencent à devenir fort rares, et, comme il arrive pour toutes les espèces en phase de déclin, la défiance et la circonspection ont remplacé chez eux l'audace et l'esprit d'entreprise. Ils semblent ne plus viser qu'à se faire oublier.

Le Busard Montaigu et le Saint-Martin, qu'on a longtempis appelés du titre commun de Sous-Buse, présentent un caractère fort singulier dans la diflérence du costume des deux sexes. Le mâle adulte, dans ces deux espèces, porte une robe d'une charmante couleur, le gris ardoisé tendre , tandis que la femelle, qui est beaucoup plus forte, revêt ce manteau de couleur sombre qui est l'uniforme habituel des Aigles et des Buses. Le Tiercelet du Montaigu se distingue du Tiercelet Saint-Martin, en ce qu'il est un peu moins fort et en ce que l'abdomen est chez lui sillonné de coups de pinceau rougeâtres qui ne sont pas chez l'autre.

Le quatrième Busard, le Blafard, celui dont l'existence est encore mise en doute, paraît appartenir spécialement aux provinces les plus méridionales de l'Europe. Ne l'ayant jamais rencontre dans mes excursions cynégétiques, et ne connaissant personne qui ait été plus heureux que moi, force m'est de me borner à publier son nom.

Le Busard est le fléau des Faisandeaux et des Perdreaux ; il lève d'épouvantables dîmes sur les plantureuses tribus des Halbrans, des Poules d'eau et des Foulques , qu'il linit par réduire à leur expression la plus simple. C'est un braconnier de la pire espèce et pour lequel la loi et le garde-chasse doivent être sans pitié.

SbiKKli'EDLS. 223

(Icnro Buse. Trois esinces : PalUie, Bondrcc, Variable.

La famille des Buses, cousidérce sous le double rapport moral et matériel, l'orme le dernier anneau de la chaîne qui unit les tribus du mode aquilicQ à celles du mode vultiirien. Les Buses se distinguent des Busards par la brévitc des tarses et de la queue, aussi bien que par l'épaisseur du corps. Elles ont également les cuisses ])lus fournies. Leur bec est plus arqué et plus court. Elles sont plus ennemies du mouvement. Toutes nichent sur les arbres.

Tous les membres de cette famille ont les allures molles et peu distinguées, et se montrent généralement peu délicats pour le choix de la nourriture. Ils marchent avec beaucoup plus de facilité que les autres Rapaces à jambes courtes et ne sont plus exclusivement carnivores. Ce caractère de transition se retrouve chez les plantigrades de l'ordre des quadrupèdes carnassiers (Ours, Blaireaux. Gloutons, Carcajoux), à telles enseignes que les Buses s'embusquent dans le branchage feuillu des grands arbres pour guetter leur proie, etc., et qu'elles aiment le miel.

Lasomnolence est vice héréditaire et typique dans la famille des Buses, comme dans celle des Ours. Mais si les Buses méritent leur réputation, sous le rapport de la paresse, elles ont parfaitement le droit de repousser l'accusation de stupidité que leur adresse journellement le vulgaire. Elles valent un peu mieux que tous leurs parents à bec crochu et mangent moins de poulets. C'est là l'unique motif qui les a fait passer pour bêtes dans l'opinion du peuple. Le civilisé méchant est enclin à confondre

■2U (iliMriKH.ÔCIH PASSIONNELLE.

l'innocence ou la débonnaireté avec la pauvreté de cervelle, lionté est, ])Our beaucoup de nous, synonime de bêtise.

l.a Buse a encore pour elle d'être meilleure mère que ses voisines, et de veiller aussi longtemps que le Corbeau à l'éducation de ses petits.

Cette famille est une de celles dont il a été le plus diiïicile de caractériser les espèces, à raison de la variabilité perpétuelle de leur costume. 11 y a une de ces espèces qui varie, entre deux saisons, du brun noir au blanc sale.

Par la même raison que les plus nobles créatures ne sont pas parfaites , les moins nobles sont accessibles à de généreux sentiments qui relèvent leur nature. C'est ainsi qu'on a vu de pauvres Buses, mangeuses, de poulets de leur état, amener à éclosion des œufs de Poule et se conduire envers leur progéniture de contrebande comme auraient pu faire les plus tendres des mères , leur distribuant avec sollicitude des lambeaux de chair sanglante , ne comprenant plus rien à leur répulsion pour cette nourriture de choix , supportant eutin avec une patience angélique les caprices et les nmtineries enfantines de leurs poussins et leur préférence inexplicable pour le menu grain et la pâtée de farine. C'est là un des moindres miracles de l'amour maternel , car l'amour maternel va plus loin chez mille autres espèces, chez les gallinacés par exemple, que chez les Buses. C'est la passion merveilleuse qui fait croire au Chapon qu'il est la véritable mère de la famille qu'il a fait éclore et qui le force d'adopter une langue et des façons appropriées à ses fonctions augustes. Blackstone avoue que la Chambre des Communes peut tout, hormis changer un homme en femme. Or, l'amour maternel opère le miracle interdit à l'omnipotence de la Chambre des Communes d'Angleterre. Humboldt a vu en Amérique des hommes allaiter des enfants du lait de leurs mamelles. Le même phénomène avait été observé plus d'une fois chez les Béliers et les Taureaux.

SEKIUi'KUtiS. 2io

L\ IksE rAiTii;. La lUise pattuc, qui se distingue des autres Buses en ce qu'elle est gantée de longues plumes, comme les Pigeons de ce nom, IVétiuente le bord des rivières où elle fait curée des cadavres de Mulots et de Taupes que les eaux déposent sur la plage après l'inondation. Elle se nourrit également de Serpents, de Grenouilles et de menu gibier.

La Bo>drèe. La Bondréc, très-commune dans le centre de la France -et dans toutes les contrées riveraines de la Loire, où elle s'oppose énergiquenient à la multiplication exagérée des Perdrix et des Cailles, est un oiseau de passage qui hiverne dans les contrées du midi de la France. C'est cette es])èce qui passe pour adorer le miel, et que pour cette laison on a qualifiée d'apivore ou de mangeuse d'abeilles comme le Martinet, lleùt été plus juste de la nommer vfs/jicofc, attendu qu'elle détruit beaucoup plus de duèpes que d'Abeilles, et qu'elle consomme plus de larves (|ue de miel. Pour ces causes même je trouve que la Bondréea de véritables droits aux égards et a l'amitié de l'homme, et pour mon compte j'ai l'habitude de respecter, en toute occasion, sou travail et ses œul's. Ou se souvient peut-être que j'ai écrit à l'article Guêpier, que l'exubérance toujours croissante de la population des Guêpes menaçait de prendre en ce pays les proportions d'une immense calamité publiijue. J'ai le regret d'annoncer que cette éventualité formidable se rapproche chaque jour de la réalité ; que chaque jour les mauvaises mouches deviennent plus venimeuses et plus audacieuses, et que je ne m'explique pas l'impassibilité de l'administration et des sociétés agricoles en face des ravages du fléau.

Après cela comment sortir de ce cercle vicieux qui est l'enfer de la civilisation? Comment s'y prendre pour faire le bonheur dos Bondrées, sans faire le malheur dos Perdreaux?

is

226 OHiNiTHOLOGlE PÂSSlurSiNELLE.

La Buse vaiuable. La Buse variable, dite aussi àpoitrine barrée, est l'espèce la plus commune, et celle dont la ménagère des champs a le ])lus à se plaindre. Elle est facile à prendre et à apprivoiser, et elle rend d'excellents services de chat en domesticité. Sa place est au grenier, où elle veille parfaitement au grain. Son nom de Variable lui vient de la mobilité extrême de ses goûts de toilette qui la porte à changer à tout moment de robe et à passer entre deux saisons du blanc saie au brun sombre.

La Buse, paresseuse, somnolente, aclieveuse de gibier blesse, est l'image de ces usuriers de bas étage qui exploitent les campagnes, fainéants à l'afiùt de toutes les disgrâces et de toutes les maladies qui tombent sur le malheureux laboureur, et habiles t protiter du sinistre pour donner au pauvre éclopé le coup de grâce. On sent que nous approchons de la famille des Vautours.

(k'uic GjpîK'le. Lsix'ce iiiii([ut'.

Entre le Vautour et lAigle vient se placer un maguiiique ambigu ou moule de transition, que les savants nomment Gypaète, et les indigènes d'Helvétie le Vautour des Agneaux (laramer-geyer) . C'est le même qui enlève les enfants et qui les transporte dans son aire où les pauvres parents sont obligés de les aller chercher. L'enlèvement de l'enfant occupe une place immense dans la légende de l'Aigle, qui est le nom commun du Roc, du Gypaète, du Griffon et des autres dans, les contes orientaux.

Plus griffu, plus barbu . plus chevelu que le Vautour. (|ui

SLllUiFÉDtS. -^27

est chauve, le Gypaëte aime la parure et s'attife avec art. Moins haut sur jambes et pourvu d'ailes plus longues, il porte encore avec une certaine distinction la coillure à la malcontent, la mouche du raffiné, et les manchettes de dentelles qui man- (juent au Vautour. Une zone de pourpre ardente, qui borde son iris, illumine son regard de rouges rellets de sang.

Toutefois sou jabot saillant, son bec et ses ongles presque droits, le rapprochent des Hapaces immondes.

Le Gypaète est le plus grand, je ne dirai pas le plus fort de tous les Rapaces d'Europe. La hauteur de l'adulte varie communément entre trois pieds et demi et quatre pieds. L'histoire de l'expédition d'Egypte fait mention d'un Gypaète dont procèsverbal fut dressé en présence de Berthollet et de Monge, et qui mesurait quatorze pieds, près de cinq mètres d'envergure. Je n'ai pas ouï-dire qu'eu Sardaigne ni dans la province de Constantine, où l'espèce est très-répandue, on ait encore rencontré des individus de cette taille.

Il était naturel qu'un oiseau doué de tant d'avantages exlé* rieurs cherchât à se séparer par ses mœurs, ainsi que par ses allures, d'une race méprisée. Aussi le Gypaète attaque-t-il la proie vivante comme l'Aigle, et fait-il une guerre cruelle aux ruminants des glaciers.

Le Chamois en bas âge, le Bouquetin nouveau-né, lAgneau, le Lièvre sont les fournisseurs attitrés de la table somptueuse du Gypaète; mais pour adorer les enfants, l'ogre des pics neigeux ne cède pas à l'Aigle sa part des pères et mères. On l'a vu en mille circonstances employer la ruse et l'adresse, à défaut de la force, pour jouer au Bouquetin et aux Chamois adultes des niches infernales.

Le Chamois et le Bouquetin sont des enjambeurs d'abîme doués d'une élasticité et d'une vigueur de jarrets prodigieuse. Un de leurs plus grands bonheurs est de poser sur la pointe la

nu OR.NITHOLOGIE PASSIO.NMELLE.

plus aiguë d'un pic, comme un coq catholique sur la flèche d'une église, ou bien encore de s'accrocher comme un grimpereau de muraille aux parois les plus verticales du précipice, dans l'espoir d'être croqués par quelque paysagiste de rencontre en ces attitudes impossibles. Le Gypaète qui sait à ses victimes ce travers déplorable, l'exploite avec periidie. Aussitôt qu'il avise le Chamois dans la pose d'équilibre instable exposée ci-dessus, il s'en approche en tapinois, apparaît soudain à sa vue en poussant un grand cri et lui bat les yeux de ses ailes, à linstar de ces enfants trop espiègles qui profitent de la distraction d'un camarade absorbé par les évolutions des poissons royges pour lui faire prendre un bain de pied dans une pièce d'eau des Tuileries. La pauvre bête, troublée par l'attaque imprévue, perd le sang-froid et l'équilibre, trébuche, chancelle, tombe, tournoie un instant dans le vide, s'accrochant dans sa chute aux angles des rochers qui se renvoient son corps comme une balle élastique, se casse enfin et s'aplatit en rebondissant sur le sol, où le triomphateur arrive aussitôt qu'elle et célèbre incontinent le succès de sa ruse par un festin sanglant.

Pline et tous les anciens naturalistes ont accusé l'Aigle d'agir avec la même déloyauté à l'égard du Cerf, que le Gypaète à l'égard du Chamois. Le fait a été nié depuis; mais l'analogie le confirme. Quand on voit les plus ignobles oisillons de rapine, comme le Corbeau et la Pie, attaquer le Lièvre et lui crever les yeux; quand on voit le Faucon d'Algérie, qui n'est guère plus gros qu'un Pigeon, venir à bout de la Gazelle par le môme procédé, il me parait difficile d'admettre que les grands carnassiers comme l'Aigle, qui savent au besoin joindre la ruse à la force, n'aient pas de pareils tours dans leur sac. Il est de mode aujourd'hui de reprocher aux anciens d'avoir été les témoins oculaires de faits qui ne se reproduisent plus de nos jours. C'est fjue la science moderne ne se rend pas suffisamment compte de

SEIIHIPKDES. 220

rintUience exercée sur le moral des bêtes par l'iatroduction des armes à feu dans nos relations avec elles. Les bêtes n'osent plus dire ni faire ce qu'elles faisaient et disaient jadis, parce que la peur paralyse leurs moyens. Il ne me paraît pas plus difficile de faire choir un bouquetin dans l'abîme béant sous ses pas que d'ouvrir une tortue en la laissant tomber du haut des airs sur la pointe d'un roc, et r.\i2;Ie a trouvé ce dernier secret, il y a des siècles; il l'a même enseigné, comme nous avons vu, au Corbeau qui s'en sert pour ouvrir les moules.

Beaucoup de naturalistes se sont insurgés contre l'opinion commune qui attribue au Gypaète l'amour de la chair des enfants. Ils disent d'abord que l'oiseau est trop lâche pour attaquer des proies vivantes, et qu'en Algérie, où il est très-commun, on ne lui connaît d'autro goût que celui des chevaux morts et des Tortues de terre. Ils ajoutent que le Corbeau solitaire, qui niche auprès du Gypaète dans le grand ravin de Constantine, prend le dessus sur lui en toute circonstance et le traite de Turc à Maure. Ce dernier fait est vrai, et il a été confirmé récemment par une expérience tentée à la ménagerie du Jardin des Plantes de Paris, où l'on voit ces deux oiseaux vivre en parfaite intelligence dans la même cellule, mais où il est constant que le Corbeau commande et que l'autre obéit. Seulement les savants oublient qu'on peut respecter le Corbeau qui a bec et ongles pour se défendre et ne pas craindre d'attaquer un enfant désarmé. Le Corbeau solitaire sait se faire respecter de plus redoutables que le Gypaète, et notamment du Faucon pèlerin qu'il charge même hardiment, lorsqu'il le voit s'approcher trop familièrement de son domicile conjugal. La bataille a lieu quelquefois vers les parages de Dieppe, où la grande falaise abrite chaque printemps les amours de quelques couples de Corbeaux, de Pèlerins, de Cormorans, de Fous, etc. L'habile naturaliste du quai Voltaire, M. Lefebvre, m'a albrmé avoir été témoin oculaire d'un de ces

230 ORMTHOI.OGIK PASSlONNEl.LK.

combats terribles où le Faucon avait été tué raide d'un coup de pioche qui lui avait défoncé l'occiput.

Les ennemis du Gypaëte adirmcnt de plus que les serres de cet oiseau sont trop faibles et trop peu arquées pour lui permettre de saisir et d'emporter au loin des proies d'une quinzaine de kilogrammes. Mais ce qui est un argument contre le fait de rapt et de transférement dans l'aire, n'en est plus un contre l'inculpation principale. Il n'y a pas de preuves, peut-être, qu'on ait trouvé de jeunes enfants dans le nid du Gypaëte, mais il y en a plus d'une qui témoigne de la prédilection toute spéciale de l'immonde Rapace pour la chair en question. Il y a que deux oiseaux de cette espèce dévorèrent un enfant sur place, en plein jour, dans le royaume de Saxe, et que M. Crespon, de Nîmes, qui tenait un Gypaëte en passion, fut obligé d'intervenir un jour pour soustraire sa petite fille aux persécutions de son pensionnaire, dont les vues n'étaient pas douteuses. J'ai failli moi-même être témoin d'un attentat de même nature, il y a une vingtaine d'années. C'était dans une excursion que j'avais faite en Bresse pour prendre part à une grande chasse au Loup. Deux pauvres petits garçons que nous rencontrâmes eu un canton désert, nous dirent qu'ils venaient d'être assaillis par un énorme oiseau qui s'était précipité sur eux, les ailes étendues, et les avait poursuivis très-longtemps. C'était la seconde ou la troisième visite, assuraient-ils, qu'ils recevaient de la mauvaise bête, et elle arrivait toujours à la même heure, entre onze heures et midi. Avisé de cette circonstance et curieux d'assister à la prochaine attaque, un des nôtres s'installa dans le voisinage, et le lendemain, à l'heure dite, vit l'oiseau et le tua. C'était un Gypaëte d'une taille démesurée.

Le Gypaëte barbu, pins commun en Algérie qu'en Europe, est l'emblème d'un superbe ambigu entre le Romain et le Juif,

SKUMIPKliKS. t?.l|

l'embléino do l'Arabe, pillaiil de caravanos; nn lype d'industriel valeureux non moins ardent au lucre qu'à la bataille, mais préférant de beaucoup à la guerre en plaine rase, la guerre d'embuscade, de razzia, de surprise. Aucune race de voleurs ne pratique avec plus d'amour cl de talent que l'Arabe, le vol à l'apparition, au buisson, à la culbute. Aucune nation n'apporte plus de luxe dans son costume, plus de majesté dans ses poses. Le Gypaëte, issu de la même soucbe que le Vautour, ainsi qu'il est facile de le reconnaître à la forme du bec et des pieds, nie cependant avec énergie tout rapport de consanguinité avec cette famille. Ainsi l'Arabe, né d'Abraham par Ismaël, repousse avec dédain toute communauté d'origine avec le juif, né du même Abraham par Isaac, parenté bien visible pourtant dans la coupe du nez et l'àpreté au gain. J'ai connu, dans le temps que j'habitais l'Afrique, un kaïd de Blida à qui je ne pus jamais faire entendre qu'un israëlite fût un homnie comme lui et moi. (Consulter au sujet de l'esprit inventif de l'Arabe, en matière de dol et de vol, l'ouvrage aussi intéressant qu'instructif du commandant Richard, intitulé : Mœxrs arabes, 6, rue de Beaune.)

Genre Vanlour. Trois espères.

Vaiilour fauve, Ynutotir l)ri;;î Calliarîe oii Fo-cnopiére.

Caraclèrcs séiiérar.x.

Les Vautaurs, races immonde, sont les homologues des Hyènes. Ils ont été créés comme celles-ci pour débarrasser le sol des immondices et des cadavres dont les émanations empestent l'air. Ils portent écrits sur la face, en caractères gros et lisibles,

232 ORMTHOLOniE PASSIONNELLE.

lour nom et leur profession. II y a, dans le Vautour, du Dinde et du Corbeau.

Comme l'attaque des corps morts exige plus de puissance digestive que de puissance agressive, la nature a sagement doué toutes les espèces du genre d'une voracité extrême, mais elle leur a refusé les armes de combat.

Le bec des Vautours est presque droit dans toute sa longueur, et ne s'incurve en crochet qu'à l'extrémité de la raendibule supérieure. Les ongles sont taillés sur le môme modèle. L'armature est plus voisine de celle du Corbeau que de celle de l'Aigle. Le bec et les serres des Vautours ont tout juste ce qu'il faut de force pour achever une proie agonisante ou perpétrer l'assassinat du mammifère nouveau-né.

Les Vautours se distinguent de tous les autres Rapaces par deux caractères spéciaux qui sont la nudité de la face et du col et la saillie extérieure de la poche du jabot. Le col est long, la tète petite, les tarses nus et réticulés.

Les Vautours sont porteurs d'ailes immenses comme l'Aigle et planent aussi haut que lui dans la région des nues. Ces ailes sont obtuses chez le plus grand nombre des espèces ; c'est-à-dire que la quatrième rémige est la plus longue de toutes. Les oiseaux, quand ils sont à terre, tiennent fréquemment ces ailes mi- ouvertes.

Les ongles n'étant pas assez puissants pour soutenir une lourde proie, c'est l'estomac qui fait chez les Vautours l'ofHce d'emporteur. Ils se gorgent sur place d'autant de chair que leur panse en peut contenir, et remontent vers leur aire, où ils se délestent incontinent par le vomissement. La nature a pourvu à la facilité de la double opération, en donnant à la poche stomacale du Vautour une capacité et une élasticité prodigieuses. L'œsophage est muni d'un renHement ou jabot qui fait saillie à la base du col et retombe sur la poitrine comme une

SEimiPÉDES i'.'i.T

besace trop charçiée, ou comme la sacoche d'un commis de la Banque.

Tous les membres de la tribu exhalent une odeur fétide, odeur entretenue par l'écoulement d'une sanie purulente (|ui suinte perpétuellement de leurs larges narines, et plus copieusement que jamais dans la saison d'amour. Le préjugé vulgaire attribue à tort aux Vautours, aussi bien qu'aux Corbeaux, le don d'un odorat perçant qui leur indiquerait le gisement des cadavres à des distances énormes. Ce n'est pas le sens de l'odorat, mais celui de la vue qui est le plus parfait chez les oiseaux de proie. La nature est trop sage pour avoir raffiné le nerf olfactif à des espèces qui devaient vivre de charognes putréfiées.

On sait que les conditions les plus favorables à la décomposition des corps sont celles qui résultent de la combinaison de la chaleur et de l'humidité et que cette décomposition n'a plus lieu sous l'isfluence de la sécheresse ou du froid. Par conséquent le foyer de la putréfaction animale qui engendre les pestes est aux pays du soleil, et alors le Vautour, pour remplir convenablement sa haute mission d'hygiène et de salubrité publique, doit surveiller surtout les zones tropicales. C'est aussi ce qu'il fait, parcourant la région de l'équateur, mais ne s' aventurant guère au delà du 45^ degré de latitude nord ou sud. En Europe, ses principales demeures sont aux versants des grandes chaînes qui font face aux mers du Midi, Archipel, Marmara, mer Noire, Adriatique, golfe de Lyon, golfe de Gènes. La France en nourrit quelques couples qui airentaux rocs des monts les plus inaccessibles des Pyrénées, des Cévennes, des Alpes, de la Corse, et trois espèces seulement figurent au catalogue de ses richesses ornithologiques indigènes.

Ces trois espèces sont le Vautour fauve ou commun, et le Noir dont la taille égale, si elle ne la dépasse, celle de l'Aigle royal; le Catharte, petit Vautour blanc, de la taille du grand

:>:{| nUMïllol.OGll' PXSSlONNKLIi:.

Corbeau, remarquable par sa face nue couverte d'un parcbeiniii jaune ridé . Les pâtres du Midi accusent les deux premiers d'exécuter de temps à autre des coups de main aquiliens sur leurs jeunes agneaux. Les braconniers de la nu^me région se plaignent de la concurrence du troisième. Leur histoire à tous est la même. Laissons parler l'analogie.

Le V.viTOtR, — CiiAïrocK '11.

Après l'égorgeur, l'écorcheur; après le détrousseur de grand chemin, le voleur à la petite semaine. — Après l'Aigle, le Vautour. — Après le Scipionde Numance, le AVarwick ou le Coligny... Chaïlock.

Il n'y a jamais eu dans ce monde qu'une seule iniquité qui est de dépouiller le travailleur du fruit de son travail, mais cette iniquité s'appelle de bien des noms et s'exerce de bien des manières. Or, Dieu qui n'a créé les bêtes que pour en faire des types particuliers de caractères humains, les a chargées naturellement de la rédaction de cette monographie spéciale. Et l'unique tùche de l'historien de l'humanité consiste, comme j'ai dit, à déchiffrer ces logogriphes de plumes, de fourrure et d'écaillé écrits dans la langue sacrée pour les traduire ensuite en langage vulgaire.

Je le répète, et le répéterai jusqu'à satiété, si la plupart des écrivains qui ont composé de très-gros livres sur l'histoire des Romains, des Perses et des Mèdes ont rarement réussi à intéresser leurs lecteurs et surtout leurs lectrices, ce résultat provient de ce qu'ils n'avaient compris ni le véritable but ni le véritable point de départ de la science historique.

Shakespeare, Molière, Lafontaine et Fourier sont les plus iin-

(I)Sh)lock, céh'hrc nsurierjnir (|iii avail riialiiliidc do pirloi- <nr dôp:"»! dcrliair vivo, .l'ai (''cril \c nom comiiic il se proiiiinic eu fianrais.

SKRUIPKDLS. ?.!•;

mortels (le tous les historiens du nionde. parce qu'ils ont su déchiffrer mieux que les autres le grimoire de la passion humaine et traduire les verbes de Dieu. Ce mot profond de l'àne, que notre ennemi est notre maître, en dira toujours plus que cent mille uros volumes sur la question sociale. La morale de la fable des animaux malades de la peste sera la flétrissure éternelle des iniquités juridiques et des juges vendus. L'apologue et la parabole sont propres à tous les temps, à toutes les institutions, et conviennent à tous les Ages; c'est la forme naturelle de l'idiome des inspirés de Dieu, prophètes ou fabulistes.

Honoré de Balzac, qui avait disséqué tant de consciences d'usuriers et de banqueroutiers, demeurait interdit d'admiration devant le fameux tableau de la série des trente-six banqueroutes, exposée par Fourier, et il avait raison. Mais qu'eût dit le grand romancier, qu'eût dit Molière lui-même en face de la série des trente-six infortunes conjugales, depuis celui en herbe, jusqu'à celui pouf hume... Une galerie de portraits si ressemblants que l'auteur n'osa la publier du vivant de ses modèles, de peur que ceux-ci ne se reconnussent et n'en fussent courroucés.

Un des essors les plus incompressibles de l'esprit humain est de comparer l'une à l'autre, dans le jeu de leurs forces, les hautes puissances animales, la Baleine et le Bequin, l'Éléphant et le Rhinocéros, le Tigre et le Lion, l'Aigle et le Condor. J'écoutais toujours avec un nouveau plaisir ces dramatiques et intéressants parallèles quand j'étais au collège, ce bagne douloureux de l'en fance où ils m'ont détenu onze ans pour des crimes inconnus.

Fourier a dit :

« L'Aigle attaque franchement les vivants, les Agneaux, de même que le gouvernement exige sans détour un tribut. Le Vautour s'attaque aux cadavres par emblème de la superstition qui cerne les vieillards, les esprits faibles, pour les dévorer en cap-

tant leur succession, en leur vendant le ciel à beaux deniers comptant. C'est dans tous les pays le but auquel visent les chefs de la superstition, qu'il faut bien distinguer de l'esprit religieux. Ils veulent jeter le grappin sur les héritages en affectant de solliciter pour l'Église et non pour eux.

» Un caractère général des religions est la mendicité; elles demandent sans cesse. Ne pouvant, comme l'autorité, imposer un tribut de vive force, elles l'imposent par astuce, quelquefois aussi par violence, comme la dlme et autres prestations; mais en général elles mendient et font retentir les plaintes de l'Église. La nature a peint cette astuce chez le Vautour, qui a le larynx, ou organe de la parole, nu, dégarni de plumes et très-pauvre. La tète, le bec, le cou, enfin toute la partie parlante est d'une nudité repoussante. C'est l'emblème de la mendicité, qui en parole n'exprime que des plaintes, excite la pitié par son dénùment; mais est-il réel? Non, car un peu au-dessous de sa tête dépouillée, le Vautour étale un fastueux collier de plumes, une sorte de couronne qu'il semble n'avoir pu loger sur sa tête. Ainsi, le sacerdoce, quoique privé directement de la couronne, la porte de fait par son influence; il a tout ce dont il semble manquer au premier coup d'œil; il se plaint de ses privations en public, et on trouve grande chère dans son domestique. Aussi le Vautour, excepté les parties parlantes, est-il fourni de plumes utiles et bien aptes h prendre le vol élevé qui est l'emblème du pouvoir. »

J'ai longtemps adhéré, par respect pour le maître, à tous les termes de cette analogie; mais des études subséquentes et de profondes méditations sur le caractère de toutes les religions bibliques ou issues de la Bible, m'ont forcé de revenir sur mes premières impressions. Je ne trouve pas exact d'affirmer, par exemple, que les chefs des religions en général soient /îr^ms directpmfnt de In roiu-oirno, cpiand je considère la religion des An-

SEHRIPÉDES. ^37

glais et celle des Russes, où les chefs de l'État portent la tiare du pape en niùme temps que la couronne de l'autocrate ou du roi. Et cette affirmation n'est pas plus vraie, eu égard au culte catholique, dont le souverain pontife est un prince temporel vêtu d'habits somptueux et logé dans des palais féeriques, enrichis de toutes les merveilles des arts. Ensuite, quand il est avéré que la pompe des cérémonies du culte catholique éclipse par son éclat grandiose le luxe mesquin de toute parade militaire, judiciaire ou civile ; quand les riches désœuvrés s'en vont demander à la ville sainte le spectacle éblouissant de ses magnihcences; quand les orateurs les plus superbes et les mieux couverts de l'âge moderne appartiennent à la chaire, est-il bien convenable de dire que le sacerdoce fait parade de misère extérieure^ et que toute la partie parlante est chez lui d'une nudité repoussante'/ Tout au plus l'assertion de Fourier s'applique-t-ellc avec quelque justesse aux ordres mendiants, troujie irréguliore de l'Église qui ne peut nourrir la prétention détre symbolisée par un moule de la taille du "S'autour.

La superstition ne peut avoir qu'un emblème, et cet emblème est l'oiseau de nuit, l'ennemi des lumières.

De même que l'Aigle aux serres tranchantes nous a dit le haut baron du manoir féodal qui règne par le glaive ; ainsi le Vautour nous dira le haut baron du coffre-fort qui domine par l'usure. Et comme la configuration du bec de l'Aigle nous en a plus appris sur la constitution anglaise que tous les écrits des Guizot, des Hume et des Blackstone, un simple trait de la plume du Vautour nous en apprendra plus sur l'histoire d'Israël que tous les commentaires éloquents de Bossuet.

Le Vautour ne paye pas de mine comme l'Aigle; il est plus délabré que Job, mais moins lier que Bragance. Accoutrement dévasté, face ignoble, démarche crapuleuse... La première impression des yeux n'est pas favorable à la bête.

•j;J8 UKMTHOLOlilE PASSIU.N.NLLLE.

Le premier ellet de Chaïlock n'est pas pour lui non i)lus. Si le Vautour mérite d'être considéré comme le plus immonde de tous les types parmi les bipèdes emplumés, il serait souverainement injuste de ne pas classer le type de l'usurier au même rang parmi les bipèdes sans plumes.

Je trouve le Vautour à sa place, accroupi sur ses talons, aux bords d'un égout d'abattoir, et le spectacle de sa captivité me laisse indifl'érent. Je m'apitoie difficilement sur les infortunes de l'agioteur et de l'usurier. Les misères des travailleurs exploités m'ayant pris toute la ])itié que j'avais dans le cœur, il est tout naturel qu'il ne m'en reste pas pour ceux qui les exploitent.

Le Vautour afl'ectionne tout particulièrement les manteaux de couleur sale, manteaux toujours trop larges et qui balayent le sol et prennent l'air par les coudes. A travers ses grègues en loques s'étalent sans vergogne ses tibias écailleux. Nul animal ne poussa jamais plus loin que le Vautour le mépris de tout soin de propreté corporelle, de luxe et de parure. Ce portrait n'offre aucune ressemblance, que je sache, avec celui de M. h cardinal de Rohan, évèque de Strasbourg.

Grandet de Saumur, Hochon d'Issoudun, Gobsek de Paris, tous ces fils plus ou moins ressemblants de Chaïlock, sont juvariablement vêtus d'une redingote de castorine rousse, une immense redingote à sous-pieds qui dissimule imparfaitement le décousu de la toilette inférieure et dont la coupe se taille invariablement sur le patron d'une guérite. Grandet, Hochon et Gobseck ont professé de tout temps pour le savon et les soins puérils delà propreté le même mépris que le Vautour, et j'hésite à croire qu'ils aient été ])our beaucoup dans la fortune scandaleuse de nos étuvistes sur Seine.

Le Vautour aspire avec voluj)té les émanations pestilentielles des cadavres. En revanche, lodour du patchouli lui procure des

SEKUIPÈDES. 23'J

nausées ; la scntiur de l'iris et celle du chèvre-feuille des bois le font tomber en syncope.

Chaïlock partage les sympathies du Vautour pour les odeurs infâmes. 11 soutient avec Henri IV et Vespasien, qui étaient deux avares, que l'argent, tiré de n'importe où, est parfaitement inodore. Il répète après Vitellius que le corps d'un ennemi mort sent toujours bon.

Que mes lectrices ne s'étonnent pas outre mesure de rencontrer dans le monde que nous parcourons ensemble tant de gens forts sur l'histoire romaine. Ce qu'on appelle le droit romain n'est que le code de l'usure, de la chicane et de l'usurpation. Cincinnatus et Caton l'Ancien, qui furent les deux plus vertueux citoyens de Rome, étaient deux usuriers fieffés, que le tribunal de la Seine eut certainement condamnés à une amende de plusieurs millions de sesterces pour délit de vertu habituelle. La caste tout entière des hauts bourgeois romains {L'f/uitcs] vivait d'usure comme les hauts agioteurs de toutes les bourses européennes vivent aujourd'hui d'agiotage et de marchés à terme prohibés par la loi.

A considérer attentivement et dans ses moindres détails la physionomie du \ autour, il devient visible que Dieu, en réunissant là tous les caractères du hideux et de l'ignoble, a voulu faire du Chaïlock un archétype de vilenie, de dégoût, d'abjection.

L'opinion publique, au surplus, ne s'y est pas trompée. La même sagesse des nations qui avait découvert à priori l'analogie de l'avare et du pourceau, lesquels ne sont bons l'un et l'autre qu'après leur mort, a constaté de tout temps l'identité caractérielle de l'usurier et du vautour. Pour l'homme du peuple, comme pour le faiseur de vaudevilles, le préteur à la petite semaine et le créancier inexorable ont toujours nom M. Vautouf . C'est ici qu'il est vrai dédire : Vor p'indi vox D<ji, ,Ie me range

240 OIIMTHOLUGIE l'ASSlUNNELLE.

H l'opinion du vulgaire contre celle de Fourier. Lnc lois n'est pas coutume.

Ce cou long, tortueux, flexible, qui permet à l'oiseau de fouiller jusqu'au plus profond des entrailles d'une bète morte, est l'image des voies tortueuses et souterraines pratiquées par l'usurier pour ruiner sa victime et soutirer la dernière obole de l'escarcelle du travailleur.

Ce cou est dégarni de plumes, par allusion à la misère apparente dont l'usurier se farde. Ecoutez parler Chaïlock qui couche sur des tonnes d'or : u Jamais les temps ne furent plus durs, les bourses moins garnies, les espèces plus rares. » Mais Dieu qui sait son fourbe, a dévoilé son astuce, en garnissant la partie inférieure et secrète du cou de l'oiseau d'un magnilique collet de duvet fin qui veut dire... que derrière ces vieilles tapisseries qui garnissent le bouge de Chaïlock, sont des cassettes pleines d'or, et dans le fond de ces bahuts boiteux des étoiles hors de ])rix.

Le front du Vautour est chauve, plissé, ridé dès l'âge le plus tendre, pour signifier que l'usurier de sang naît vieux, et ne passe pas comme les autres mortels par l'âge des dévouements et des illusions généreuses, d'où la confirmation du fameux aphorisme : Le vieux est l'ennemi du bien.

Les anthropologistes ont remarqué avec moi que le Chinois, l'Arabe, le Juif, le Banian et une foule d'autres peuples adonnés à l'usure étaient volontiers affectés de calvitie précoce et marqués de la patte d'oie avant l'âge. Je lis dans une enquête sur les classes laborieuses de Londres [Revue britannique, avril 1850) :

« Les marchands d'habits sont tous juifs. Le marchand d'habits est ordinairement le fils d'un marchand d'habits... L'intelligence des petits juifs pour le commerce est telle, qu'il \ en a beaucoiqi (|ui, à '/dutor:" ans, en savent (i:ii<nit i|u'un honinir

SEnRIPEDES. m

de cinquante. Ils aiment tout particulièrement l'argent et ils feront tout au monde pour en gagner. Le juif demande toujours le double de ce qu'il veut obtenir. C'est la race la plus avide de l'Angleterre. »

Je trouve ce reproche d'avidité adorable dans la bouche d'un Anglais. La poêle na pas à mon sens meilleure grâce à plaisanter le chaudron sur la noirceur de sa peau.

Si vous êtes curieux de savoir pour quelle cause le front chauve du Vautour est orné d'un crête de chair chez le Condor et d'un autre insigne de royauté chez le roi des Vautours du Brésil, lisez le livre intitulé : les Juifs rois de l'époque, ouvrage intéressant, hardi et prophétique, dont les convenances malheureusement m'interdissent l'éloge. Là, vous trouverez la preuve que Louis- Philippe n'a jamais régné en France, comme on l'a cru généralement jusqu'à ce jour, et que c'est Chaïlock qui a régné chez nous sous ce pseudonyme, de juillet 1830 à février 18i8. Le ministre d'un vrai roi n'aurait jamais osé prescrire à son peuple de chercher à s'enrichir par-dessus toutes choses. Je m'en rapporte a M. Guizot.

Le bec du Vautour, taillé en casse-noisette, complète la ressemblance physique de l'oiseau avec l'usurier. Le casse-noisette est le moule in\ariable du nez chez tous les héros de l'usure, marchands d espèces au-dessus du cours ou marchands de lorgnettes. On peut dire de ce nez que sa forme est passée dans nos mœurs.

Les rapports sont constants entre le visage et le caractère. Non-seulement l'àme resplendit dans le regard, lui prêtant ses éclairs ou lui imprimant sa douceur, mais les traits se modilient suivant la vie qu'on mène, et cette modification quotidienne est surtout dans le nez et la ligne du profil.

Tout le monde connaît l'histoire de ce baron peu chrétien qui refusa de payer le portrait quil avait commandé à un artiste

242 OH.MTHO!. ()(;![• PASSI()>M':!.Li:.

émineut, sous prétexte que celui-ci avait duJjlié de lui faire le uez du duc Decazes. L'artiste répondit, avec autant de dignité que de bon sens, qu'un peintre qui possédait quelque peu son analogie passionnelle ne pouvait, sans déshonorer son pinceau, accoler un bec d'Aigle à une face de Vautour, et tout le ridicule tomba sur ce dernier.

Le casse-noisette du Vautour est percé de deux narines dégoûtantes d'où suinte perpétuellement une sanie fétide. C'est qu'on ne vit pas éternellement de charogne sans passer peu à peu à l'état de cadavre; c'est qu'on ne vit pas éternellement d'usure sans que l'âme se pourrisse et sans que la pourriture intérieure fasse éruption au dehors par un écoulement de phrases fétides, image trop fidèle de l'ulcère purulent.

Le pourceau, emblème de l'avare, est sujet aussi à une lèpre appelée ladrerie. La Bible parle souvent d'un peuple atteint de cette infirmité, qui n'est pas rare non plus parmi les Arabes d'Algérie.

Les yeux sont le miroir de l'àme. Le regard du Vautour, terne, fixe, large ouvert, exprime l'inquiétude et la faim plutôt que la menace. L'inquiétude et la convoitise ont fait de tout temps élection de domicile dans l'œil de l'usurier, qu'assiège perpétuellement une double panique, la peur de sa ruine et la peur du parquet.

La voix du Vautour affamé rappelle èelle de l'hyène, emblème du bandit qui demande l'aumône, l'escopetteà la main, une voix de mendiant qui crie misère, une espèce de vagissement plaintif et saccadé où la rage a sa note. Je ne sache pas d'idiônie plus impur, plus odieux que celui qui est en usage chez les usuriers de race do la Lorraine allemande et de la rive gauche du Rhin.

11 va sans dire (juc les mœurs' et les habitudes du Vautour simt à l'avi'îiant do sa physionomie.

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Le 'j;vÀnd roi Salonion,(iui liit i;ii modèle de tempérance et de sagesse, comme Caton rancieû, cl qui se contentait de trois cents femmes et de .-ept cents concubines, le grand roi Salomon a omis de désigner nominativement la panse du Vautour comme l'une des trois choses qui ne sont jamais soûles. Mais il est évident pour moi que l'auteur des Proverbes n'a été retenu en cette circonstance que par la crainte de commettre un pléonasme. Qui dit bourse d'usurier dit eneflét panse de Vautour. Or, au nombre de ces trois gouflres qui ne sont jamais pleins, d'après le Caton juif figurent, comme on sîjit, la mer qui n'est jamais lasse de recevoir Keau des lleuves et le coiïrefort de l'usurier qui a tou jours soif de pièces d'or. J'oublie à dessein le troisième.

Tel tiu'iin gouriie ellrayant que nous cache la li ne.

11 faisait disparaîlre en ses rares fesliii.';,

Un Porc, un Sanglier, un Mouton et cent pains ! ! !

Ce portrait de Phagon, dessiné par l'auteur de la Gastronomie, a été calqué sur le Vautour, dont la voracité n'a d'autre* bornes que la capacité de son estomac, et encore.

L'Aigle est un gros mangeur, mais qui sait se tenir à table et n'empoche pas les restes du festin comme les gens mal appri.«^. Le Vautour est étranger à ces délicatesses. Toute maxime de tempérance ou de savoir-vivre est pour lui viande creuse. Il a trouvé dans sa gloutonnerie la solution d'un problème proclamé insoluble par tous les physiciens : manger dans un seul repas plus gros que soi.

Mais mal en prend au goinfre de mépriser le précepte d'flippocrate qui prescrit de sortir de table avec un reste d'appétit ; car sa goinfrerie fournit au.^ habitants des pays qu'il habite un moyen économique et sur de se débarrasser de lui.

Au Pérou, au Chili, en Bolivie, dans toutes les régions des Andes, quand les indigènes ont perdu un animal domestique.

•iii OKMTHOl-Or.lK l'ASSUtNNLI.LE.

ils dcposcnt le cadavre dans un champ découvert, renferment dans un petit parc, et s'embusquent dans quelque cachette à proximité des lieux. Les Condors, Vautours de la plus grande espèce qui devinent les corps morts à des distances prodigieuses, ne tardent pas à apparaître en foule au-dessus du théâtre de l'événement. Ils dessinentd'aborddans les airs d'immensesorbes. pour inspecter les terrains d'alentours, puis l'inspection terminée, ils s'abattent sur leur proie, la déchirent, l'engloutissent et ne renoncent à l;v curée que lorsqu'ils en ont littéralement jusqu'au bec, après quoi ils se laissent aller sur leurs jambes et tombent ivres-morts sous la table, cherchant à se soutenir de leurs ailes comme l'ivrogne de ses bras. C'est le moment que nos affûteurs embusqués attendent pour faire main basse sur les gloutons, qu'ils assomment l'un après l'autre. L'instinct de la conservation qui ne se retire jamais tout à fait de la brute, même quand elle est ivre, suggère pourtant à quelques-uns l'idée de rejeter au dehors une partie des aliments ingérés pour s'alléger d'autant. Ce procédé, connu des Romains et des Russes, et qui rétablit l'équilibre entre la force d'ascension de l'oiseau et la résistance à vaincre, permet à quelques-uns d'échapper au trépas. Les habitants des îles de la Dalmatie, où les Vautours fauves sont fort communs, emploient la même tactique pour se débarrasser de ces hôtes plus importuns que dangereux.

La nature a accordé le privilège du vomissement facultatif à tous les carnivores pourvus d'un appétit extraordinaire, aux Vautours et aux Hyènes des champs, comme aux Mauves de la mer. Cette faculté de vomissement spontané permet à tous les carnivores faméliques de manger eu une seule fois pour plusieurs jours, et de compenser ainsi les trop longues abstinences. Les Loups, les Chiens et les Renards abusent de ce moyen pour enfouir dans \i\ terre une partie de leur proie qu'ils retrouvent plus tard. Les Vautours en savent encore tirer parti pour nourrir

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leur jtnme famille, à qui la chair uu peu cuite convient mieux que la chair toute crue.

Je ne connais, sous la calotte du ciel, d'avidité semblable à celle du Vautour que celle de l'usurier. 11 semble que l'amour de l'or se nourrisse de l'or même. Donnez cent millions au premier usurier venu, juif ou chrétien, il n'aura ni cesse ni repos qu'il n'en ait avalé cent autres. Thomyris, reine des Amazones, imagina un jour de faire boire de l'or fondu à Cyrus pour le guérir de son ambition insatiable. Le remède tua le malade, mais ne le guérit pas.

La nature, qui ne fait rien sans motifs, aime à reproduire dans ses tableaux les emblèmes de la cupidité usurière. Je ne l'accuse pas de se répéter, parce que je sais ses raisons.

Un de ces portraits les plus ressemblants et que j'ai déjà donné est celui de l'araignée, un vampire hideux, tout griiïes, tout yeux, tout ventre, qui n'a pas de poitrine, c'est-à-dire de place pour le cœur, et qui n'abandonne ses victimes qu'après leur avoir sucé le sang jusqu'à la dernière goutte. Les poètes persans racontent que le Banian (juif de l'Inde) porte un écu à la place du cœur.

Un autre portrait de l'usurier, plus comique, mais non moins fidèle, est celui du tiquet, cet ignoble pou de bois qui s'attache par grappes aux oreilles du chien et de la vache, qui entre sa tète et ses suçoirs dans la chair des malheureuses bêtes, s'emplit jusqu'à centupler son volume et crève de pléthore. Examinez le parasite à l'apogée de son développement monstrueux, vous serez effrayé de la ressemblance du petit sac de chair avec la bourse de l'usurier. Même puissance d'accaparement, même contexture, môme forme! Tout y entre, rien nen sort.

Bien n'en sort! Je me suis amusé bien des fois à torturer le savant officiel en lui demandant le pourquoi de cette absence de canal excréteur qui caractérise le genre parasite ci-dessus. Le

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savant ol'Hciel, qui est étranger de son métier aux setrets de l'analogie passionnelle, essayait, comme toujours, de se tirer de peine en disant que c'était là un de ces jeux bizarres de la nature que les Instituts n'avaient pas mission d'expliquer. Un mystère qui me semble beaucoup plus inexplicable à moi, c'est qu'on alloue des émoluments de dix mille francs par an à des naturalistes qui ne peuvent pas expliquer les jeux de la nature, quand il y a des analogistes d;^ bonne volonté qui les exp!iijii<^nt pour rien.

Le fournisseur de vivres, ce munitionnaire félon qui rogne la ration du conscrit et vit pour ainsi dire de sa chair, est encore un de ces miroirs de voracité homicide dans lesquels le Yautaiir aime à voir refléter ses traits. Si j'avais un Vautour, je n'hésiterais aucunement à l'appeler Rapinat.

Le Milanais qu'on assassine Voudrait bien que l'on dëcid.U Si Rapinat vient de rapine.

Ou rapine de Raiiimt.

Le marchand de chair masculine appartient volontiers aussi à la race des marchands d'habits de Londres, Les marchands d'habits sont naturellement les plus mid couverts de tous les industriels.

Il m'est impossible de regarder en face ces misérables petits Vautours blancs d'Algérie et de la Camargue qu'on nomme Percnoptères ou Cathartes, sans me reporter involontairement à la physionomie de la revendeuse à la toilette ; une ignoble vieille au long nez, au front jaune, à la main crochue, qui s'insinue dans les ménages pauvres pour acheter les jolies filies, trafique de déshonneur et vit de corruption.

Les navigateurs rencontrent fréquenmient en pleine mer des Condors attablés sur le cadavre dos Cachalots et dos Baleines,

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licants di's mer>. Ainsi, l'usure prend pied sur les [)Ius puissants empires maritimes. Pesez les coiïres- forts de Londres, de Rotterdam, de Hambourg, vous reconnaîtrez que les plus lourds appartiennent à Cliaïlock et à sa dynastie.

Le Vautour est l'acolyte assidu de la mort. Il n'attend pas qu'elle ait frappé pour accourir à son appel ; il devance son vnl et l'annonce de ses cris. Kn quelque solitude d'Asie, d'Afrique nu d'Amérique que le \oyai;eur s'éjiare, il y a au-dessus de lui un Vautour qui le surveille. En quelque réduit si sauvage que retentisse la détonation de l'arme du chasseur, l'immonde harpie accourt pour réclamer sa part delà bote abattue. Quand le Bison de rAmeri(|ue nord émigré en masses profondes des pâturages épuisés de l'Orégon ou de lArkansas. on voit se précipiter sur se? traces un cortège innombrable de Peaux-rouges, de Loups, de Çouguars qui voltigent sur les flancs ou menacent l'arrièregarde du tourbillon fumeux. Puis un point noir apparaît isoié sous la coupole du ciel, bientôt suivi de l'apparition de mille autres qui naissent sous la vague investigation du regard, comme les étoiles du soir fous l'envahissement des ténèbres. C'est l'armée des Vautours qui se laisse entraîner à la suite des Loups au courant du carnage. Même ordre de marche, mêmes scènes aux champs herbus de la Cafrerie et de l'Afj ique australe, où rien n'est changé que le nom des assassins et celui des victimes : Loups et Bisons là-bas, ici Lions et Gazelles, mais des Vautours partout.

En quelque lieu que planent la ruine, la destruction, la mort, plane aussi l'usurier avide. Sénèque compare, je ne sais où, l'héritier impatient au Vautour qui attend son cadavre. Sividtvres, cadaver expecta...

Le Vautour, qui est un oiseau lâche, attend que l'Aigle, (\wq le Lion, le Loup, rifomme et tous les faiseurs de cadavres aient passé pour faire curée de leurs restes. A cette besogne de crc-

2iS ORNITHOLOGIE PASSION NFJ,!.K.

que-mort et d'acheveur de victimes, son bec presque droit, ses ongles quasi-rectilignes suffisent comme j'ai déjà dit. Le créateur, économe de ressorts, ne pouvait armer contre les vivants celui qui ne s'attaque qu'aux morts et aux agonisants.

Chaïlock non plus n'est pas brave. Il y a toujours au fond du courage le plus stupide et le plus brutal quelque chose qui ressemble à de la générosité. L'idée de péril à braver entraine l'idée de dévouement et de puissance morale. Or, aucun de ces sentiments ne perça jamais la cuirasse d'égoïsme qui couvre la poitrine de Chailock. L'avarice ossifie la fibre, le cœur de l'homme d'argent est verrouillé et cadenassé comme sa caisse. Le marchand d'espèces au-dessus du cours légal s'aime trop pour exposer ses trésors et ses jours aux hasards des combats. Il ne chérit de la guerre que les profits et méprise ses lauriers. L'épee est trop lourde à sa main. La tribu de Chaïlock craint la guerre et fournit, comme je l'ai lu quelque part chez un écrivain juif, plus de héros au bagne qu'à l'armée.

Comme le Vautour perché sur la cime du roc ou perdu dans les nues, comtemple avec un doux ravissement le carnage lointain et attend que la boucherie ait cessé pour s'abattre sur les morts, ainsi Chaïlock et les siens attendent en lieu sur que le sort des combats ait prononcé entre Rome et Carthage pour accourir au secours de la victoire et se ruer sur le cadavre de la nation vaincue ; car le Vautour n'a pas de patrie, et change tous les six mois de domicile.

Chaïlock n'a pas de patrie non plus, il se dit citoyen du monde. La patrie pour les amoureux est le lieu où l'on aime; la patrie pour Chaïlock est le lieu où l'on usure. Uhi fwnus, ihi patria .

Quand les Barbares du Nord, plus altérés de jouissances et de sang que les Aigles des monts et les Lions du désert, passèrent comme l'ouragan sur les champs du Midi, rasant jusqu'au

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niveau du sol tout ce qui était debout; quand ces faucheurs de uations qui s'appellent Attila, Dgingis et Timour-Lenk promenaient sur la tête des peuples le knout exterminateur, semant toutes les plaines de carnage et élevant dans les airs leurs pyramides gémissantes, bâties de moellons d'hommes... c'était le bon temps pour les Vautours, car jamais l'usure ne fut plus florissante qu'en ces jours désastreux, que Robertson et quelques autres historiens considèrent comme la phase des douleurs suprêmes de l'humanité.

Quand, au début de ce siècle, qui verra sombrer dans une dernière tourmente la dernière tyrannie, la France révolutionnaire succomba sous la coalition de tous les despotismes raccolés par l'or de l'Anglais, ce fut un heureux temps aussi pour les Corbeaux, les Loups et les Vautours; car la France héroïque tint les abois vingt ans et ne tomba que sur un sommier de huit millions de cadavres... .Te sais sur les rives du Volga de vieux Vautours podagres et des Cosaques hors d'iiLre qui se rappellent avec désespoir ces jours de boucherie et de pillage, et qui regrettent de n'avoir pas su mourir dans le sein de l'orgie.

Or, le colosse à bas, Chaïlock s'abattit sur lui et lui incrusta ses ongles dans les flancs, et voilii quarante ans qu'il s'engraisse de ses chairs, sans qu'aucun libérateur ait encore osé s'approcher du vampire insatiable pour lui faire lâcher prise. Toute fortune monstrueuse qui s'est élevée depuis ce temps en Europe s'est bâtie de nos ruines, a pour origine ou pour date quelqu'un de nos revers, Leipzig, Bérésina, Waterloo.

Pareille scène s'est passée naguère .lux rives du Danube, quand la fortune des armes, cette lâche prostituée qui n'aime que les gros bataillons, eut déserlé le drapeau de la liberté hongroise et changé en martyrs les héros de !a cause sainte. Après que l'Autrichien, lils chéri do la déroute, eut vaincu ses vain-

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