‹ L'esprit des bs (volume 3)Chapitre 8 sur 34 · iO niiMTHOl.OGIK l'ASSKlNNKi^LK · texte numérisé non relu

iO niiMTHOl.OGIK l'ASSKlNNKi^LK

queurs par ie Russe et la trahison, le Hainaii vint pour arhever les morts, Chaïlock pour les dépouiller.

Chaïlock, Chaïlock, jeté reconnais à ma haine, à ta voracité sans égale, à ta longévité. C'est toi que les premiers analogistes (le la Grèce représentèrent sous la ligure du Vautour, rivé sur le Caucase aux flancs de Prométhée, et sans relâche occupé à lui ronger le foie, un foie qui repousse sans cesse, ùnmortalcjecur.

Mythe effrayant, mythe sublime, qui écrit avec une seule image dix mille ans de l'histoire de l'humanité, les longues oppressions du travailleur, ses tortures et ses cris sur le chevalet du supplice et sa rédemption glorieuse. Je demande s'il existo quelque part dans les écrits les plus éloquents des penseurs, une morale qui approche pour la profondeur de celle de ce mythe antique de Prométhée. Prométhée, le génie du travail éraancipatcur ; Prométhée, l'inventeur du feu, qui mit aux mains de l'homme la puissance créatrice, traité pour cet irrémissible crime de Titan audacieux qui, dans son orgueil, a voulu s'éleVer jusqu'au ciel ; Prométhée livré en proie au Yautour insatiable de l'usure et du parasitisme; Prométhée, de qui le supplice doit durer jusqu'à la venue de l'Hercule, du héros libérateur en qui se personnifie le Travail glorifié; le travail revêtu de la force comme d'une peau de Lion ; le travail armé du pic, de la massue et de la truelle, qui terrasse les monstres, détruit les foyers de peste et bâtit les cités ! î 1

Chaïlock, Chaïlock, c'est toi, le génie de l'usure, qui dévoiMîs sans fin ni trêve, depuis l'origine du monde, le foie du travailleur sans cesse renaissant. C'est toi qui condamnas Jésus par la voix deCaïphe, qui le clouns au gibet sur un autre Caucase, qui le fis outrager par les vociférations de la populace, cette vile et éternelle complice des bourreaux ! ! !

sr,!nin»KîiF.s. ?.st

Oli! (jti'on nie laisse loger ici une considération historique d'une portée immense, qui a malheureusement échappé jusqu'ici à tous les professeurs d'histoire et de législation comparée, et dont la profondeur m'épouvanterait moi-même, si l'étude de l'analogie passionnelle et la grande habitude de ses solutions ébouriffantes ne m'avaient cuirassé contre ce genre d'émotion...

La plupart des grands fondateurs de religions et des inspirés qui se sont l'ait passer pour révélateurs du verbe de Dieu, n'étaient en réalité que des naturalistes, très-forts sur l'ornithologie pour leur temps.

Romulus ou Numa, le fondateur de Rome quel qu'il soit, a <hoisi l'Aigle pour type de sa politique et de sa foi. Rome a vécu ce que vivent les Aigles, quebjues siècles, mille ans au plus, el encore n'a-t-elle dû l'avantage de cette longévité qu'à l'emprunt qu'elle a fait pour ses lois et ses mœurs à la politique du Vautour. Toutes les personnes qui ont traduit le Tic Viiis ou Tite-Livese souviennent fort bien que Romulus n'aurait pas eu la gloire d'être le parrain de la ville éternelle, s'il n'eût aperçu dans les airs une douzaine de Vautours, taudis que son frère Réraus n'en avait vu que six.

J'en dis autant de l'aristocratie anglaise, qui devait périr au bout de raille ans comme l'aristocratie romaine, et qui n'aura fourni une aussi longue carrière que grâce à sa politique financière, calquée sur la politique vulturine.

Rome ayant pris une Aigle pour emblème, se fait dire par SCS sybilles que sa mission divine est d'asscryir tous les peuples par le glaive : Ta rer/ere imperio populos, Romane, mémento. (l'est aussi pour obéir aux ordres du très-haut que l'Angleterre, qui possède déjà un peu plus des trois quart?; du globe, avale tous les ans un empire de plus. C'est toujours le bon Dieu, hélas ! ce pauvre bon Dieu qui n'en peut mais, qui fait se ruer le

Toi Oll.MTHOLOdlK PASSlO.NNKLl.i:.

Nord sur le Midi, l'Asie sur l'Europe, l'Europe sur rAmériciuc ; c'est invariablement l'aniie exterminateur armé d'une épée flamboyante qui pousse devant lui les hordes des barbares, les mène d'abord à la destruction des cites, foyers des lumières et des arts, mais monuments de l'orgueil et de l'impiété des mortels; après quoi ce messager d'en haut ne manque jamais de témoigner sa reconnaissance aux instruments de la colère divine en les brisant comme verre et les entassant l'un sur l'autre en myriatombes colossales. Les ordres de Dieu sont formels. Le farouche Attila, déjà nommé, a reçu mission spéciale de broyer les nations sous le fléau de ses Huns comme le grain des épis. De là l'épithcte de Fléau de Dieu (flagellum) que l'histoire lui décerne. Mahomet se fait transmettre des instructions analogues par la voix du Pigeon, plus apte à de plus doux messages.

Mais de toutes les figures de révélateurs inspirés, de conquérants et de législateurs, la plus grande, la plus noble est celle de Moïse, qui porte sur le Iront, pour cette cause, deux aigrettes flambloyantes comme le prince des oiseaux de nuit (grand-duc).

L'humanité s'incline et je m'incline avec elle devant la grandeur du génie de Moïse dont la religion a traversé les siècles et les persécutions sans reculer d'une semelle, et règne aujourd'hui souverainement sur le globe par l'Anglais, l'Américain, le Hollandais, le Prussien, le Danois, le Suédois, l'Helvétien, tous petits-fils ou cousins-germains de l'Hébreu, puisque tous tirent leur foi de la Bible, un livre qui se vend chaque année à cinq ou six millions d'exemplaires et qui a été traduit en 450 langues.

Tous les grands historiens ont confessé la supériorité de la loi de Moïse, mais nul n'a su dire les causes de son inaltérabilité éternelle qui semi)le défier la raison et le temps : j'ai hâte de combler cette lacune de Ihistoirc :

Moïse fut un analogiste de baut tilre. Voilà tout k secret de son génie.

SERR!rÈf>ES. 2:i3

11 sufïil (le lire deux pages du Lévitique, où le caractère des bètes de sou pays est si consciencieusement analisé, pour se l'aire une idée de l'cteuduc de se? connaissances, en matière de zoologie passionnelle.

Comme tout fondateur de religion qui a loi en son Dieu, Moïse dut vouloir asservir le monde à sa croyance. Comme tout chef de nation, son ambition dut être de constituer son peuple à l'état de caste dominatrice. Il le voulut et le lit.

Or, pour parvenir à la domination suprême il n'y a que deux politiques à suivre : 1" la politique de l'Aigle, c'est-à-dire celle de la conquête armée, la politique de la force brutale, la politique de la féodalité de sang ; 2" la politique du Vautour, celle de la domination par l'argent, la politique de la féodalité linaucière. Le chef du peuple hébreu, qui n'aurait pu triompher par la force et le nombre, opta pour la politique du Vautour, et bien lui en a pris.

Moïse était trop fort en analogie passionnelle pour ignorer la triste fin de l'Aigle. Avant que le Christ eût dit à Pierre que celui qui se servirait de l'épée, périrait par l'épée, Moïse avait étudié le bec de l'Aigle, et ce bec trop crochu, qui se retourne contre l'oiseau de guerre pour lui donner la mort, avait appris au révélateur que la force brutale est une arme perfide qui se retourne tôt ou tard contre la poitrine de celui qui la porte. 11 avait vu de plus, dans le cours de ses études zoologiques, que le Vautour ne meurt pas de faim, au contraire, et que, pour être bien moins armé que I Aigle, il n'en montait pas moins plus haut que lui dans les airs. Cette dernière considération détermina sou choix. Ajoutons que le Vautour vit deux fois autant que l'Aigle.

Pour lors Moïse entendit sur le haut de la montagne la voix de .Téhova qui disait 'Dentéronome, chapitre 15, ver.^et 6] :

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« Prête de iaryent aux nations d n:' leur emprunte jamais et lu les domineras et personne ne sera ton maître. »

Et Moïse se hâta de transmettre à son peuple les ordres de Jéhova, et Israël se hâta de les suivre. Or, Israël engendra Chaïlock...

C[iaïlock,qui pose aujourd'hui son pied sur la face de tous les despotes, (|ui a hypothèque première sur tous les revenus des empires, Chaïlock, à qui le vicaire du Dieu des Chrétiens paye le tribut du vassal, comme l'autocrate du Nord, comme Albion elle-même, la superbe dominatrice des mers... Tous les Lions, tous les Léopards, tous les Coqs, tous les Aigles d'Europe à une ou à deux tètes, mendient agenouillés l'assistance du Vautour.

La domination de Chaïlock sur ses vassaux les rois est plus solidement établie que celle des rois sur leurs peuples, car Chaïlock n'a pas besoin d'armer des hommes pour soumettre ses sujets rebelles..., il étrangle les insurrections avec les cordons de sa bourse. Ainsi la misère des peuples et l'asservissement des rois justitient l'enseignem ent de l'analogie passionnelle qui est le verbe de Dieu ! ! !

Maintenant le monde est plein de gens étroits, qui pour avoir ouï-dire (jue le délit d'usure était ch'ose l'réquente chez les enfants de Moïse, sont partis de là pour répéter partout que l'usure était en honneur chez ce peuple.

Ces gens étroits sont des simplistes qui n'aperçoivent jamais qu'un côté de la vérité et qui ne possèdent pas mon estime. Moïse était un penseur trop profond pour n'avoir pas reconnu d'emblée l'infamie de l'usure; et cela est si vrai qu'il l'interdit formellement à son peuple.

« Tu n usure ras pas avec ton prochain., mais avec l'étranger, » dit-il, dan.s ce même Dcutérononu' j)récedcmmentcité.

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L'usure est une arme de guerre comme le canon et le sabre. Moïse en prescrit l'usage contre l'étranger, mais il défend sagement de s'en servir de juif à juif. Moïse n'a accepta la politique du Vautour que sous bénéfice d'inventaire et à l'endroit de ["étranger. Étranger veut dire ennemi dans l'ancienne langue des peuples.

La doctrine de Moïse renferme à dose égale le bon et le mauvais principe; le principe de paix et le principe de guerre. Appliquée à l'administration intérieure de la nation juive, la législation du Pentateuque est le code de l'égalité et de la fraternité ; appliquée à l'étranger, c'est le code de la haine et de l'iniquité.

C'est faute d'avoir envisagé cette doctrine sous ses deux faces, et faute d'avoir distingué entre le bon et le mauvais, que tant de savants commentateurs , y compris Proudhon, ont erré.

La persistance opiniâtre du juif dans sa croyance religieuse se justifie par la sublimité des principes renfermés en icelle.

Le Christ n'a pas été envoyé par Dieu pour détruire la loi de Moïse, mais au contraire pour l'étendre, en développant le côté religieux et humain de cette doctrine aux dépens de son côté politique et inhumain.

Le Christ qui aimait les petits enfants, et (jui était profond comme tous les hommes simples, se dit : Puisque la loi ne tolère l'usure qu'à l'égard de l'étranger, du getitil, il n'y a qu'à supprimer le gentil et à déclarer tous les hommes enfants de Dieu et frères, pour affranchir l'humanité tout entière de la tyrannie du capital.

Et voilà pourquoila doctrine de charité, de fraternité, d'égalité prêchée par l'Évangile s'appelle justement la doctrine de rédemption ; car elle avait pour but de rédimer le travailleur de son oppression séculaire.

Voilà pourquoi l'Église catholique a interdit le prêt à intérêt si longtemps.

r66 ^ UKMrilUl,(>(ilK l'ASSIOiNiNELLB:.

Mais voilà pourquoi, aussi, les Pharisiens et les Princes des prêtres, qui étaient les forts usuriers de ce temps- là, mirent le Christ en croit et lui tirent boire jusqu'à la lie le calice d'amertume; car ces habiles calculateurs virent bien que le Christ en prêchant la fraternité des peuples et en supprimant le gentil, qui était leur matière u^uroMe, taiUahle et corvéable à niera', faisait un tort infini aux détenteurs du capital, et ils l'accusèrent naturellement d'oflense à la propriété, à la famille et à la religion, etc.

Beaucoup de gens, très-versés en théologie, mais très-faibles sur l'ornithologie passionnelle, ont donné certainement sur le caractère distinctif de l'Ancien et du Nouveau-Testament plus d'une explication moins claire et moins satisfaisante que celle-ci.

La révolution de 89 a repris, sans s'en douter, l'œuvre du Christ. Si elle a échoué jusqu'ici dans son entreprise, c'est toujours pour crime de faiblesse en zoologie passionnelle; c'est qu'elle a cru ne devoir s'attaquer qu'à l'Aigle et au Hibou (le noble et le superstitieux] et quelle a laissé de côté le Vautour. Néanmoins il a sulïi à Napoléon de tenter le renversement du monopole commercial de l'Anglais et de faire emprisonner quelques munitionnaires récalcitrants, pour être cloué sur le roc de Sainte-Hélène, comme le Christ sur le Calvaire, comme Prométhée sur le Caucase... Et pareil sort, hélas! attend peut-être pour bien des mois encore plus d un incorrigible utopiste de mon espèce, rêveur de crédit gratuit et de banque du peuple... Jusqu'à ce que revienne de nouveau le grand chasseur Hercule, pour relever une dernière fois tous les supplicies, et briser tous les instruments de supplice, pour abattre du même coup Aigle, Hibou et Vautour.

En attendant, je détie le fataliste qui ne croit qu'au hasard, je détio le philosophe ipii écrit de gros livres pour réconcilier le

SERRIPEDES.

subjectif avec l'objectif ou pour les mettre aux prises ; je défie le naturaliste qui n'entend rien aux jeux bizarres de la nature de m'expliquer pourquoi :

L'Aigle meurt de faim, le Vautour d'indigestion???

Cependant, il est bien certain que Dieu n'a pu confier au Vautour un emploi de désinfecteur ou d'assainisseur quelconque, sans attribuer une mission analogue à l'institution humaine que ce moule symbolise. Or, quelques-uns désireraient peut-être avoir des détails sur la nature des services hygiéniques que la féodalité financière est appelée à rendre au genre humain, et mon devoir d'historien impartial est de courir au-devant de leurs vœux :

La mission d'hygiène publique assignée par Dieu à la féodalité financière est de purger la société des immondices, des fraudes et des empoisonnements du trafic en détail, et de faire transiter l'humanité de Civilisation en Garantisme, par la substitution du monopole régulier à la concurrence anarchique. On voit si la question est grave. Je préviens que sa solution intéresse spécialement les hommes d'État, les architectes et les professeurs d'économie politique auxquels je la dédie. Les premiers y trouveront des conseils pleins de sagesse sur la conduite à tenir en maintes occurences; les seconds, des considérations fort importantes sur l'architectonique de l'avenir ; les troisièmes, un enseignement dont ils ont grand besoin.

Je n'apprendrai rien de nouveau à personne en répétant après mille autres que l'activité sociale s'exerce par trois modes ou essors principaux qui sont : la Production, la Consommation et la Distribution. Mais ce que tout le monde ne sait pas

aussi bien, les professeurs d'économie politique moins que personne, c'est que la Distribution, qui est l'agence intermédiaire entre la Production et la Consommation, est une fonction neutre essentiellement administrative et gouvernementale, et la seule qui doive être ordonnée et réglementée... (L'économiste se fâche, donc il a tort.)

Tout le monde est intéressé, en effet, à*ce que tous les produits, naturels ou artificiels, arrivent à la consommation au plus bas prix possible. Or, pour qu'il en soit ainsi, il faut de toute nécessité que le salaire du commerce ou de l'agence intermédiaire soit proportionnel à la valeur du service rendu ; c'est-àdire que la prime allouée à la fonction distributive ne peut, en bonne administration, représenter que les frais bruts de transport augmentés de la récompense légitime due au travail du transporteur. Hors de là point de salut, point de liberté pour la Production et la Consommation, qui sont les deux leviers primordiaux et essentiels de l'activité humaine et de la richesse sociale.

Je pose le principe et ne le discute pas, parce que ce principe a été mis hors de discussion par l'expérience et la pratique de sociétés plus avancées que la nôtre, dont les exemples doivent faire loi pour nous. Donc, il me suffit d'affirmer qu'en Harmonie, où l'on est excessivement sobre de réglementation et de gouvernement, les deux domaines de la Production et de la Consommation sont affranchis de toute intervention et protection de l'État, mais que la fonction gouvernementale s'y réduit presque exclusivement à l'oHicede distribution. Que les économistes révoquent en doute l'authenticité du fait, libre à eux ; le fait n'en subsista! pas moins. Qu'ils déclarent que les institutions d'Harmonie sont lettres closes pour eux, je les crois d'avance sur parole.

Nous disions donc (ju'cn Harmonie lo rôle du gouvernement

SEKRIFÈDES. 259

se réduisait à transporter et à distribuer les produits demandés, de la même manière qu'il transporte et distribue les lettres en Civilisation, c'est-à-dire de la manière la plus économique, la plus rapide et la plus sûre. Ceux qui n'ont pas été témoins oculaires de la chose ne sauraient s'imaginera quel point la Production et la Consommation, qui n'ont plus à faire la fortune scandaleuse des agents commerciaux, se trouvent bien de cette libération. C'est à vous tenter de remettre tout de suite aux mains de l'État la Banque et les Transports. On sait que cette idée lumineuse d'accaparer les deux grands leviers du commerce, passa un jour par la tète de Bonaparte, mais ne s'y fixa pas.

Malheureusement il faut beaucoup de temps à la raison des masses comme à celle des économistes pour s'élever à la conception des institutions d'Harmonie; et comme en attendant que la sagesse leur arrive, les sociétés humaines sont obligées de vivre, et pour cela d'échanger entre elles les productions de leurs zones et de leurs industries diverses, il s'ensuit fatalement que la fonction distribulive est toujours abandonnée pendant une période de quelques milliers d'années au principe de la concurrence commerciale auarchique, que les faux savants s'obstinent à décorer du beau nom de liberté commerciale. La liberté commerciale, c'est la mer ouverte à tous les vaisseaux, c'est tous les marchés du monde libres, toutes les voies de communication et de transit affranchies de la douane et des droits de péage onéreux, la sécurité garantie à tous les pavillons. Ce que l'histoire a jusqu'ici nommé la libre concurrence, c'est le monopole commercial et maritime de Tyr ou de Carthage, de Gênes ou de Venise, de Lisbonne, d'Amsterdam, d'Albion; c'est en permanence la guerre, la guerre sur terre et sur mer, les accaparements de tous les bénéfices commerciaux par la nation la plus rapace ; c'est le triomphe de la force sur le droit, l'oppression des industriels et de.î consommateurs par une coalition de forbans quM-

2fiO ORNITHOLOGIE PASSIOxNNELLE.

conque; c'est l'alternance périodique des disettes et des encombrements, c'est l'ère et le foyer des fraudes, des falsifications de denrées et de l'empoisonnement des populations sur la plus vaste échelle ; c'est la perpétration des abominations les plus noires : le Hollandais foulant aux pieds le Christ pour accaparer le monopole du commerce avec le Japonais, l'Anglais forçant à coups de canon les portes du Céleste Empire pour y vendre son opium. La liberté commerciale engendrant fatalement le monopole, voilà le témoignage de l'histoire, de celle du présent, comme de celle du passé.

Et vainement la religion éplorée fulmine-t elle ses plus virulents anathèmes contre la passion du lucre. Vainement l'église catholique prohibe-t-elle l'usure et fait-elle de l'avarice l'arme la plus sûre du Malin. A''ainement la poésie et la philosophie vouent-elles de concert les nations commerçantes au mépris et à l'exécration des âges. Vainement la mythologie grecque, fille aînée de l'analogie passionnelle, enrôle-t-elle sous la bannière du même Dieu, avocats, marchands et voleurs L'anathème, la malédiction, la satire, l'ironie n'arrêtent pas d'une heure la marche du fléau, et le hideux vampire commercial, cuirassé de la sottise des peuples comme d'une impénétrable armure, continue à braver les vaines clameurs de l'indignation universelle, du haut de ses richesses mal acquises et de son impunité. Qu'y faire, c'est le destin; il faut bien que l'humanité subisse ses épreuves, pour qu'elle puisse s'instruire aux leçons du malheur; il faut bien que l'anarchie triomphe et marche jusqu'au bout dans sa voie scélérate pour entraîner de force le progrès après elle.

L'anarchie commerciale atteint son apogée vers les heures de déclin de la Civilisation, qui est la phase sociale d'enfance la plus féconde en turpitudes et en misères de tout genre, en lâchetés et en prostitutions de tout sexe. Elle ligure avec éclat dans la série des sept fléaux limbiques au triple titre de Fonr-

SKURIPKDES. 261

berie, d'Oppression et (le Maladies provoquées. Il y a soixante ans environ que l'immonde harpie s'est abattue sur les États de l'Europe, où grâce à la complicité des économistes tout-puissants et aux progrès de la chimie, elle a fini par asservir le double domaine de la production et de la consommation, planant audessus des lois, volant et empoisonnant à sa guise, trompant sur la quantité comme sur la qualité. L'économisme a le droit de s'admirer dans ce triomphe de la* liberté commerciale, qui est bien la fille légitime de la doctrine du laissez faire. Je demande seulement à l'Académie française, qui a le privilège de la fabrication des mots neufs, de me forger un substantif spécial pour qualifier la puissance nouvelle, Toxicocratie , par exemple, comme qui dirait la puissance inviolable des empoisonneurs patentés.

Pour se faire une idée de l'audace et des méfaits du commerce anarchique qui salit tout ce qu'il touche, à l'instar des oiseaux du lac Stymphale, il faut lire un traité récent sur la matière, publié par M. A. Chevalier, un savant de la section des utiles. Il est dit et prouvé, dans ce livre tout plein de révélations formidables... Que pas une denrée alimentaire, pas une boisson livrée à la consommation quotidienne des malheureuses populations d'Angleterre et de France, n'est exempte de sophistication... et que la plupart des substances employées par les falsificateurs sont de véritables poisons. Poison le pain ! Poison le vin ! Poison la bière ! Poisons le sel, le poivre, les remèdes, le gaz, la fumée des bougies!... C'est-à-dire que vous et moi, nous tous, nous communions deux ou trois fois par jour, sans le savoir et sans le vouloir, par le poison, et sous toutes les espèces. Les misérables ne respectent pas même l'enfance ; ils l'empoisonnent dans ses bonbons et dans son sucre d'orge, et répondent aux mères éplorées qui leur reprochent de leur avoir ravi les objets de leur amour, qu'il faut que tout le monde vive. C'est

2tii ORNITHOLOGIE passionm: Li,i:.

déjà la réponse qu'ont laite, dans les temps, les marchands de la Compagnie des Indes aux utopistes philantropes qui trouvaient peu chrétien de faire la guerre à un malheureux peuple incapable de se défendre, et de profiter de sa faiblesse pour lui donner à opter entre le fer et l'opium. La révélation foudroyante de Lucrèce Borgia annonçant aux convives de la princesse Négroni qu'elle vient de les empoisonner tous, ne produisit peutêtre pas, sur le moral de ces Jeunes seigneurs, une impression de terreur égale à celle que m'a fait éprouver à moi la lecture de l'ouvrage de M. A. Chevalier. Tous mes écrits, tous mes fusils, tous mes chiens pour un cheval ... je veux dire pour un bateau à vapeur qui m'emporte bien vite loin de ces bords empestés. Mais où se cacher, oîi fuir pour éviter l'atteinte de la persécution !

Un économiste politique m'obligerait de m'apprendre comment la fameuse théorie de la lance d'Achille, qui guérit les blessures qu'elle fait, s'applique à la question de la liberté illimitée de l'empoisonnement public. Mais je ne demande pas pourquoi la loi civilisée, qui condamne à la peine de mort le criminel maladroit qui n'a empoisonné qu'un seul individu. n'a pas de châtiment du tout pour celui qui en a empoisonné plusieurs. Je m'en tiens à cet égard aux termes de la célèbre métaphore de la toile d'araignée, qui n'arrête que les petits empoisonneurs et laisse passer les gros. J'ai de plus, pour m'engager à garder sur ce point le silence, l'exemple de l'insuccès des tentatives d'Alphonse Karr, lequel a appliqué cent fois peut-être le législateur de sa patrie à la même question, sans pouvoir en tirer un seul bout de réponse. Après cela, il est juste de convenir que la question est très-embarrassante.

De sorte donc que c'en serait bientôt fait de la malheureuse espèce des civilisés, espèce rabougrie, abrutie et livrée chaque jour, comme sujet d'expérience, aux praticiens du libre com-

SEKHJPKOKS. -263

nierce du poison, si Die», (iiii ne veut pas la mort mais la simple conversion des sociétés lymbiques, n'envoyait à point li leur aide un sauveur imprévu. Ce sauveur, chacun sait son nom, sa naissance, son emblème, puisque c'est son histoire même que je viens de raconter dans les lignes qui précèdent.

La loi du mouvement social veut, en elTet, que l'apogée de l'anarchie commerciale coïncide avec la période d'envahissement de la féodalité financière, minotaure dévorant qui doit accaparer les trois fonctions de l'activité sociale, y compris la boutique et le débit au détail, foyers de pestilence et d'empoisonnement. La féodalité financière a, comme le Vautour, son bon et son mauvais côté.

Je l'ai montrée surgissant des embarras pécuniaires des États obérés, et débutant sur la scène politique par l'accaparement du monopole des emprunts nationaux. Une fois nantie de l'hypothèque privilégiée sur le plus pur des revenus de tous les empires, elle procède à la conquête de la Banque, des canaux et des chemins de fer, qui lui assurent le monopole des bénéfices du fret et des transports. Puis, elle fusionne et solidarise les banques et les chemins de fer dans le sein du même État, en attendant qu'elle fusionne en uu unique faisceau toutes les banques et toutes les voies de communication de tous les États européens, banques de France, d'Angleterre, de Vienne et de Hambourg, chemins de fer français, autrichiens, etc. L'histoire que je raconte est celle du temps présent, et de même que j'avais annoncé, il y a dix ans, ce qui se réalise de nos jours, je puis annoncer aujourd'hui en toute certitude ce qui se fera dans dix ans; à moins de révolutions nouvelles. Dans dix ans, la féodalité financière, qui n'a encore accaparé à l'heure qu'il est, que les principaux leviers de la fonction distributive, aura organisé dans toutes les grandes cités européennes d'immenses magasins, d'immenses bazars de vente où se débiteront à, prix loyal tous

264 ORNITHOLOGIE l>x\SS10NNELLE.

les divers produits de l'industrie manufacturière et du sol, et il n'y aura plus qu'un marchand là où il y en a vingt, et la boutique, incapable de soutenir la concurrence du bon marché et des gros capitaux, disparaîtra peu à peu de la place et les capitales feront peau neuve. Car la disparition de la boutique entraînera naturellement une révolution architectonique radicale dont le besoin se faisait généralement sentir.

Voilà pourquoi je conseille vivement aux jeunes architectes désireux de se faire un nom, d'abandonner au plus vite les errements du passé, pour se lancer à corps perdu dans l'étude des plans de la cité nouvelle, qui ne comportera plus que d'immenses squares, pourvus d'eaux jaillissantes, de verdure et de fleurs, avec des cafés monstres, des magasins d'étoflés et de nouveautés monstres, des restaurants babyloniens, des expositions permanentes de tableaux, de statues, etc., et plus de ces rues noires et infectes qui déshonorent encore à cette heure les grandes capitales ; plus de ces échoppes malsaines où se triturent et se débitent les poudres de succession et les philtres circéens qui métamorphosent l'homme en brute. Puisque l'architecture est l'expression la plus vraie de la société, il faudra bien que celle du jour fasse raconter à la pierre les faits contemporains et qu'elle se marque de l'empreinte du pouvoir dominant. Or, la féodalité d'argent qui tend au Garantisme par l'association simpliste des capitaux, imprime fatalement le cachet d'unité à tous ses monuments, palais de Banque, palais de Bourse, entrepôts communaux, docks, gares de chemins de fer, hôtels de Rivoli et magasins du Louvre, et même il est facile de voir que chaque construction de l'ordre nouveau fait tomber en montant un pan de l'ordre ancien. Notons bien au surplus, que la transformation radicale et universelle que j'ai l'air de prophétiser est déjà au tiers accomplie, et que le char de la féodalité financière est un train de grande vitesse dirigé par les plus habiles gens du

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monde... Habiles mi^me n'est pas assez dire, et ma conscience m'oblige d'ajouter à cette épithète celles d'utilissimes.

Il est essentiel, en eflet, de ne pas perdre de vue le dualisme caractéristique du mouvement de la féodalité financière. Tant pour le mal, tant pour le bien. La féodalité d'argent, en s'emparant du monopole des banques, du crédit mobilier, foncier, maritime, etc. mine insensiblement l'usure, allège l'exploitation du producteur, garantit la sécurité des transactions commerciales. Par la création des chemins de fer, elle abrège les distances pour le pauvre comme pour le riche, et garantit le voyageur et la marchandise contre les exactions des transporteurs. Par la fusion de tous les intérêts, par l'accaparement de toutes les forces vives des Ktats, elle porte un coup mortel à la guerre et à la douane et garantit pour une époque déterminée la conclusion de la paix universelle, etc. Elle se fait peut-être payer de ses services un peu cher; elle absorbe peut-être une certaine quantité de millions dont elle pourrait se priver sans se nuire; d'accord, et ce n'est pas moi qui veux la défendre du reproche d'avidité, après tout ce" que j'ai dit contre elle; mais enfin elle crée, elle fait son service avec exactitude , elle n'empoisonne pas ; et puis ce doit être un métier si abrutissant que de travailler du matin au soir à gagner des espèces, qu'il faut bien avoir de l'indulgence pour les pauvres d'esprit qui n'ont pas le moyen de s'amuser à autre chose. Mais brisons sur ce chef.

On désirait connaître la mission utilitaire de la féodalité du coffre-fort, je l'ai dite; ses titres à la reconnaissance de l'humanité, les voilà ; et encore de ces titres ai-je passé le meilleur.

Car aussitôt que tous les monopoles ci-dessus, et cent autres que je n'ai pas spécifiés, auront été organisés; aussitôt que les difficultés de premier établissement auront été surmontées, que la perception des revenus marchera comme sur des roulettes, un homme d'État, un novateur audacieux, dans le genre deFran-

266 ORiMTIlOLOGŒ PASSIONNELLE.

klin ou de Sieyès, se lèvera pour poser cette question au peuple : « Lequel vaut le mieux pour nous tous, producteurs et consommateurs, du monopole des compagnies fermières qui s'exerce au profit de quelques-uns ou de celui de l'État qui s'exerce au profit de tous ? »

Or, tout me porte à croire que la question ainsi posée sera promptement résolue.

Et nunc erudhnini (/ni judicafis torram... Et maintenant instruisez-vous, vous qui réglementez la terre... Architectes, livreznous vivement les plans de la cité garantiste... Économistes politiques et empoisonneurs patentés, laissez faire, laissez passer la justice de l'analogie passionnelle ! !

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