DEUXIÈME GROUPE
Nocturnes. Deux genres. Huit espèces.
Caractères généraux.
Tous les oiseaux de nuit sont très- laids, comme l'a remarqué Lafontaine, rccltignés, un air triste, une voix de mégère^ de petits monstres fort hideux. La Bécasse, l'Engoulevent et le Butor, qui ne sont pas des Rapaces, ne brillent pas non plus par le charme de la physionomie. Le plumage de tous les amis des ténèbres a généralement pour tonique la nuance roux cendré ou roux sombre, fond d'uniforme obscur sur lequel se détachent diverses bigarrures plus ou moins élégantes, barrures transversales, stries, étoiles. Il n'y a d'exception à la règle quasi-universelle qu'en faveur des rares habitants de? régions polaires où
si;i{i{ii'i:inis -nu
la couleur de tous les manteaux de bètes cherche naturellement use confondre 'avec celle du sol que recouvre une neige éternelle.
Les Rapaces nocturnes se distinguent des diurnes par dix caractères tranchés dont chacun fournirait au besoin à la série maudite une dénomination acceptable. C'est-à-dire qu'il y a entre les deux races la même différence à peu près qu'entre le jour et la nuit.
Et d'abord, indépendamment de la disparité absolue de la couleur du manteau et de la physionomie, il y a la disparité de la forme du bec et des pieds, lesquels n'ont pas été coulés dans les mêmes moules que ceux que nous avons observés jusqu'ici.
Le bec des Rapaces nocturnes présente, en effet, un caractère tout spécial, étant formé de deux pièces de rapport également mobiles, caractère séparatif essentiel et qui ne se retrouve plus que chez les Perroquets dans tout le monde des oiseaux. Les Rapaces nocturnes sont pour cette cause les seuls oiseaux de proie qui aient la propriété d'imiter le jeu des castagnettes par le cliquetis de leurs mandibules. Rien de plus facile, par conséquent, que de tirer une dénomination pittoresque, soit grecque, soit latine, de ce caractère exceptionnel ; quelque chose comme Crumaft rostre...
Les serres sont gantées de duvet jusqu'à la racine des ongles : Plumiserres . Dasyserres. . .
Enfin, ces serres ne sont plus régulières comme celles du Faucon et de l'Aigle qui portent trois doigts à l'avant pour faire opposition au pouce, dont l'ongle est généralement plus fort que tous les autres. Elles sont divisées par couples, comme le pied des Grimpeurs. Toutefois le doigt externe, qui se replie le plus souvent vers l'arrière, est doué d'une réversibilité si parfaite qu'il peut se porter également vers l'avant ou bien garder la position intermédiaire, suivant l'exigence des cas. Pour cette cause, les Rapaces nocturnes devraient prendre dans une classification
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pédiforme le nom de Jugiserres, lequel entraînerait celui de Jugimanes pour l'ordre des Perroquets, dont la main est taillée sur le même modèle que celle des Hiboux et des Pics. Rappelezvous que les Perroquets sont les homologues des quadrumanes (Singes) qui composent l'ordre le plus élevé du règne des mammifères. Donc, trois dénominations parfaitement distinctes pour désigner les trois ordres d'oiseaux chez lesquels les doigts du pied sont attelés par paires : Pieds non préhenseurs iy\cs),Jugipèdes ; préhenseurs armés (Hiboux), Jugiserres; préhenseurs non armés, Jugimanes. Heureuses les nomenclatures si elles ne possédaient que de semblables noms, expressifs, rationnels, faciles à retenir. Mais la liste de ces noms n'est pas finie encore.
Tous les Rapaces nocturnes ont une tête énorme qui fait corps avec la poitrine et tourne sur pivot comme un miroir à Alouette. Le cou absent est remplacé par un pas de vis. Tous les moules de la série abusent de cette facilité de locomotion cervicale pour se mettre la face dans le dos et pour exécuter des grimaces ou des contorsions rétrospectives, à l'effet grotesque desquelles l'excentricité de leur masque prête admirablement.
Leur vol à tous est sourd, leurs ailes silencieuses; leur voix, houloulement sinistre, semble un appel de la mort.
Tous ont pour habitude de trancher la tête à leurs proies, Levrauts ou Moineaux francs, avant de les dévorer...
Tous sont atteints de cannibalisme, la plus honteuse et la plus dégradante de toutes les maladies. La femelle mange le mâle, les petits mangent leur père.
La tribu des Rapaces nocturnes est l'exécration et l'horreur de tous les oiseaux de jour, voire de l'homme.
La matière est- elle assez riche en éléments de classification et de nomenclature ?
Enfin la nature elle-même s'était donné la peine de distribuer la série en deux groupes d'à peu près égale force, mettant aux
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espèces de l'un des cornes sur la tête, privant de cet ornement celles de l'autre. D'où la division toute simple en nocturnes cornus et nocturnes à tète rase. Or, admirez le parti merveilleux que les maîtres de la science ont tiré de tous ces moyens.
Ils ont trouvé trois noms pour distinguer les Nocturnes des Diurnes, et pour les distinguer d'eux-mêmes; trois noms : Duc Hibou, Chouette. Le premier rappelle une sottise antique, et c'est le seul avantage, hélas ! qu'il possède sur les autres. Personne ne s'est permis, du reste, la moindre allusion à la face cornue, à l'amour des tcnébres, à la monomanie de la décolation et de l'autophagie, etc., à la forme du pied encore moins. Toutefois, comme il y avait nécessité absolue de tenir compte des caractères séparatifs tracés par la nature, ces messieurs sont convenus que Dut., qui vient du latin dux, signifiant général d'armée, voudrait dire en langage ornithologique officiel Rapacc nocturne à aigrettes^ absolument comme Hibou, qui ne vient de rien du tout et n'a jamais voulu rien dire, et que Chouette désignerait le reste. J'accepte, puisque j'y suis forcé, le langage de la science ; mais je déclare l'enseignement de la zoologie impossible avec ce vocabulaire-là. Si, pour me venger des tyrans je leur posais une question insidieuse...
Si je les mettais tous au défi de me dire pourquoi la nature a omis de nuancer la transition entre les Rapaces de jour et ceux de nuit, qui sont des espèces du même ordre, tandis qu'elle a ménagé au contraire avec une délicatesse infinie la transition des Rapaces aux Perroquets, rpti appartiennent à des ordres différents ?
On sait en effet qu'il existe dans la Nouvelle-Zélande une sorte de Perroquet nocturne à serres et à bec de Hibou, qu'ils appellent le Strygops, et qui remplit si admirablement son office d'ambigu entre les deux ordres voisins, que la science en est oncofp à savoir on la mettre.
Premier genre : Noclurncs cornus ou à aigreKes, quatre espèces : Grand-Duc, Mon en-Duc, Petit-Duc, Braclijole.
Le Ghakd-dlc, l'oiseau de nuit. — l'iisfame.
Le Glaive a bu bien du sang, l'Usure bien des sueurs, mais Fa Superstition religieuse, qu'en France nous appelons \ Infâme, a bu à elle seule plus de sueur et de sang que le glaive et l'usure ; car l'infâme, qui fabrique des dieux pour exploiter les hommes, ne se contente pas de voler et d'égorger pour son compte, elle est encore de moitié dans toutes les rapines, dans toutes les scélératesses d'autrui. Elle recèle les larcins et donne des conseils, quand elle ne peut faire mieux.
C'est elle qui proclame l'épée sainte, qui pousse le soldat et le bourreau au meurtre et leur crie sans cesse : tue, tue, tue, jiar la voix des Samuel, des Mahomet, des Innocent III ou des (luises.
Frappez, ne craignez rien, qu'on n'épargne personne. C'est Dieu, c'est Médicis, c'est le roi ([ui l'ordonne.
Qu'on n'épargne personne! C'est là le point capital, le postscriptum obligé de toute recommandation adressée aux séides. Le Dieu des juifs ayant ordonné à Saiil, par la voix du grandprêtre Samuel, d'externiiner tous les Amalécites, et Saiil ayant commis l'imprudence d'épargner le roi Agag, qui était un homme très- gras et qui ne voulait pas mourir. Dieu le punit de sa désobéissance en lui retirant son trône, sa raison et la vie. Instruits par cet exemple, les logiciens inflexibles de l'ortho-
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doxie ultraniontaine ont toujours coosidéré le bûcher comme le seul spécitique à employer conlre l'hérésie protestante, et certains journaux religieux affirment tous les jours que la loi catholique n'a péri que pour avoir été trop molle à l'endroit de Luther.
C'est la Superstition sanguinaire qui fait se ruer les nations les unes sur les autres, la Tartario sur l'Europe, l'Europe sur l'Asie; qui change les entants d'un même peuple en ennemis implacables, arme l'épouse contre l'époux, le lils contre le père; qui fait crever sur les empires les cataractes de sang, voue tous les cœurs où elle s'est logée à la haine et toutes les contrées ou elle règne à la stérilité.
C'est elle qui a l'ait de l'Asie mineure, de la Grèce, de l'Egypte, de litalie et de l'Irlande ce qu'elles sont. Elle qui a fait périr sous la dent des dogues espagnols et sous le fouet de leurs maîtres le million d'indigènes qui peuplait Haiti. Elle qui dicta au pieux roi Philippe II cette courte réponse : Tous au gibet ! à son lieutenant qui le consultait sur les mesures à prendre vis-àvis de ses prisonniers. Ce mystilicateur célèbre, qui a nom Joseph de Maistre et qui a fait un gros livre pour se moquer de son temps et pour déifier le bourreau, avait coutume de dire que l'antiquité grecque et romaine n'offrait rien de comparable à cette phrase sous le rapport du laconisme et du sublime. Hélas! voici bientôt trois siècles que l'Espagne fanatique expie par ses misères et par sa décadence le laconisme sublime du pieux roi Philippe IL
Non moins habile à aiguiser les ongles de Chaïlock que le tranchant de la hache homicide, le fanatisme religieux s'allie dans tous pays à la cupidité... l'alimente, l'allume. Avide d'or et de puissance comme de sang humain, l'Infâme a imaginé pour accaparer le métal jaune des procédés impossibles. Elle a trouvé moyen de faire payer les trépassés dans leurs tombes, en conti-
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nuant de percevoir sur les générations vivantes le tribut imposé par la peur aux générations enferrées. Ce diable au pied fourchu, ces légions de farfadets de tout poil, de tout corsage, qu'elle a créés pour tourmenter les morts et rançonner les vivants, ont amené dans ses coffres des trésors fabuleux. Les enfants de Juda, qui se connaissent en spéculations audacieuses et qui prêtent des chameaux et des crocodiles empaillés à la petite semaine, s'inclinent avec respect devant les entrepreneurs de momeries religieuses qui ont mis la propriété de l'autre monde en actions et réussi à placer leurs valeurs avec primes. Il est certain que l'institution du miracle et la vente des indulgences ont été dans leurs temps d'admirables idées financières, et que 1 art de guérir, qui a fait tant de progrès dans l'âge moderne, au dire de la quatrième page des journaux, n'a pas encore trouvé mieux que le procédé de guérison radicale du rhumatisme par le simple contact d'un os de bienheureux. Il y eut autrefois tel évêque de la vallée du Rhin, tel autre des bords heureux du Tage à qui la peur du diable rapportait en moyenne cent mille écus par an. Et la richesse d'autrefois des évoques catholiques n'était que débine et misère en regard de la richesse d'aujourd'hui des évèques anglicans.
Le Glaive, l'Usure et la Superstition sont les trois personnes de la trinité démoniaque, qui pèse sur la poitrine des jeunes humanités et comprime leur croissance. L'histoire du tourbillon solaire ne mentionne pas de planète qui ait mis autant de siècles que la nôtre à secouer ce cauchemar.
La Superstition, qui est la révolte insensée de l'homme contre Dieu et contre la Nature, sa manifestation matérielle, est une sorte de manie furieuse qui emprunte à toutes les maladies de l'esprit et du corps leurs plus effrayants caractères. Elle est incurable et contagieuse comme la rage, épidémique comme le choléra et le typhus, héréditaire comme la phthisie.Son influence
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désastreuse sévit sur tous les règnes. Elle dessèche les fruits sur leur tige, suspend le cours de la sève dans les canaux des plantes, stérilise les plus beaux lieux du monde; et en même temps qu'elle fait entrer en décomposition les consciences, elle sème partout dans les airs les poisons de la malaria. Elle est née, comme le miracle, de la peur de la mort.
Or, de même que l'horreur des liquides, disons l'hydrophobie, est le symptôme le plus caractéristique de la rage, ainsi l'horreur de la lumière ou la photophobie est le symplùme le plus constant du n;al alTreux que nous analysons ici. Il est d'observation générale, en efl'et, que les malheureux atteints de vertige fanatique ont les yeux en dessous, adorent les lieux obscurs, portent des vêtements sombres et se coiiïent volontiers d'une sorte d'éteignoir. Ils mangent du philosophe et du maître d'école. La chair d'un hérétique rôti en place publique, et largement épicée de tortures, leur est particulièrement savoureuse. Faire cuire cet hérétique s'appelle, en leur jargon barbare, faire un acte de foi (auto-da-fe) ; ce qui est cause qu'il m'a toujours été très-diiïicile, ainsi qu'à beaucoup d'autres, de bien comprendre l'alliance de cette Foi avec la Charité, qui nous prescrit d'aimer notre prochain comme nous-mème, mais non de le faire cuire. Après çà, si c'est pour son bien...
Le vertige superstitieux est incomparablement plus dangereux que la rage, d'abord parce qu'il ne tue pas les gens qui en sont attaqués, et ensuite et surtout parce que le fanatique qui a goûté une fois de la chair d'hérétique n'en veut plus tàter d'autre. On a vu l'épée soûle de sang et lasse de frapper, le fanatisme jamais ! Certaines âmes pieuses ne peuvent se consoler du départ du chevalet, des tenailles et des autres instruments de la charité orthodoxe.
Mais la superstition ne subsiste que du bon plaisir des téuè-
bres. Les ennemis de la nature et du soleil sont trop poltrons pour attaquer ces puissances en plein jour, et les spectres sont trop laids pour sortir de leurs cachettes à l'heure où l'on pourrait les voir. La Nuit, la froide Nuit, qui voile les regards du brave et peuple de fantômes l'imagination du peureux; la Nuit, (jui favorise tout mystère de son ombre, la Nuit, complice née des sanglants sacrifices, de l'imposture et de l'assassinat, était le seul champ d'action qui convînt à l'înfàme. C'est celui qu'elle a adopté.
Cette option significative, rapprochée de la coilTure de Moïse et de l'acte de foi du bonhomme Samuel qui coupa A gag en morceaux, parce que l'opération répugnait à Saûl, facilile singulièrement la tâche de l'analogiste.
îl fallait, pour symboliser l'Infâme dans le monde des oiseaux, un moule plus sanguinaire que l'Aigle, plus repoussant d'aspect que le Vautour, un égorgeur de nuit (la circonstance de nuit est aggravante dans toute législation criminelle), un scélérat à deux fins qui tint également de la Larve et du Yarapire, qui fût propre à l'apparition comme à l'assassinat. Un seul type répondait à cette indication composée : l'oiseau de proie nocturne ou Voiseau de la mort, comme le peuple l'appelle.
Hideux de traits et de physionomie, de langage et de mœurs, l'oiseau d€ nuit est, en effet, une de ces créations abominables dans lesquelles l'auteur de la nature s'est plu à réunir les éléments de la laideur suprême. L'oiseau de nuit a été doué, comme le serpent, l'araignée, le crapaud et la chauve-souris, du don de répulsion instinctive. Il fait une exception remarquable à cette loi générale dont l'observation avait fait dire que le règne des Oiseaux avait été créé dans un jour de gaieté.
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Aucun autre visage de volatile ne se rapproche plus du visage humain que celui du Hibou; mais cette ressemblance de portraiture est loin de lui avoir réussi comme au lion qui en a su tirer d'admirables effets de majesté olympienne. L'oiseau de nuit a même trouvé moyen d'emprunter à la chatte ses yeux et ses oreilles, et de s'en composer un masque de carnaval affreux. Les Allemands ont dans leurs comédies populaires un personnage astucieux qu'ils nomment If eulenspiegel , mot à mot miroir (lehUiDH^ et dont nous avons fait espiègle. Le petit bonhomme Th..., qui eut tant de gouvernements tués sous lui, et qui se faisait, suivant les circonstances, mangeur de jésuites ou cagot, était un ministre espiègle dans toute la force de l'expression, au physique ainsi qu'au moral ; car la nature l'avait doué tout exprès pour ce rôle d'une physionomie de chat-huant que le crayon de la caricature avait parfaitement saisie.
Cette ressemblance de physionomie avec l'être pivotai de la création, que Dieu n'a pu attribuera l'oiseau de nuit sans de puissants motifs, vient au Hibou de son attitude verticale, de l'ampleur de sa poitrine, du volume prodigieux d'une tète presque privée de cou et enfouie dans les épaules, de la grandeur et de l'étrange disposition de ses deux yeux, percés dans le même plan rectiligue et qui sont forcés de regarder droit devant eux comme ceux de l'homme. Ces caractères anormaux, qui suffiraient amplement encore pour assigner une place àpartà la série des oiseaux de proie nocturnes dans l'ordre des volatiles, ne sont pas cependant les seuls signes dont la nature l'ait marquée. Elle a voulu, en effet, que la séparation entre l'oiseau de jour et l'oiseau de nuit fût tranchée, hostile, antipodique. Néanmoins, dans l'esprit de justice distributive qui préside généralement à ses actes, elle s'est montrée prodigue de consolations et de faveurs envers la série disgraciée. Après l'Anglais, qui a reçu la femme blonde et le génie industriel en indemnité de la privation du
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soleil, le Hibou est certainement le moins à j)laindrc de tous les condamnés aux ténèbres.
Et d'abord, l'étrange privilège qu'a cette tète monstrueuse de tourner sur elle-même avec une aisance sans égale, procure à l'oiseau myope la faculté d'embrasser de ses regards tout l'espace, et de tourner sa lace vers l'arrière sans bouger le reste du corps. J'ai dit que la mauvaise bète abusait de ce don naturel pour prendre des airs grotesques et des attitudes impossibles. La déclaration d'amour d'un Grand Duc à sa fiancée est une des plus risibles scènes de grimacerie qui se passe sous le ciel.
Ces yeux de chat, d'une dimension exagérée, qu'offense l'éclat du jour, ne doivent leur susceptibilité douloureuse qu'à l'exquise perfection de leur organisation, qui leur permet de colliger et de réunir en faisceaux les moindres atomes de lumière qui flottent dans le sein de l'Erèbe. Et ces yeux délicats sont garnis d'une double paupière clignotante en manière de garde-vue. La pupille, en se rétrécissant, ne prend pas la forme lenticulaire comme celle du chat et du renard ; elle conserve sa rondeur. Deux oreilles immenses et douées d'une mobilité surprenante suppléent en tant que de besoin à la faiblesse de la rétine. Le bec, tranchant, crochu et recourbé dès l'origine, est à moitié caché par une double palissade d'épis de plumes courtes, frisées et disposées en rosaces, dont les circonférences se relèvent et se croisent pour lui servir de niche et en faire une sorte de nez. Le corps, épais, trapu, robuste, est couvert des pieds à la tète d'une ample et riche douillette de soie, d'étoffe brune, élégamment striée et mouchetée d'étoiles sombres. Des bras courts etmuscu- Icux, ensevelis dans le duvet de la robe et garnis de peluche jaune, des mains odieusement armées et gantées jusqu à la naissance des ongles, complètent cette tenue confortable. La disposition circulaire des doigts donne à la grille acérée du rapacc la puissance de l'étau pour se cramponner ou saisir. On sait que
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cette disposition spéciale, qui indique la transition entre les perroquets et les oiseaux de proie, est due à la mobilité du doigt externe qui peut à volonté se retourner en arrière ou se reporter en avant.
Le vol tournoyant du Grand-Duc est si doux que l'air ne semble pas même se déplacer sous le sourd frôlement de ses ailes, larges et silencieuses comme celles que l'imagination prête à l'oiseau de la mort. Ces ailes, bien qu'arrondies, sont taillées sur un bon modèle. La troisième et la quatrième rémige sont d'égale longueur.
Retenons fidèlement dans la mémoire des yeux cbacun de ces détails, pour comprendre la portée du récit qui va suivre :
A l'heure où le soleil fuyant sous l'hori/on ne dispute plus que faiblement les champs de l'air à l'envahissement des ténèbres, où les urnes des fleurs versent à plus larges flots leurs parfums pénétrants, où la Grive jaseusc laisse choir sa dernière phrase de la cime aiguë du merisier.... un hôlement formidable et qui semble s'arracher avec efl"ort d'une poitrine humaine, retentit tout à coup dans la solitude des forêts. Rappelez vos esprits, ce n'est pas la réclame de détresse de quelque imprudent qui se noie, de quelque malheureux qu'on égorge, c'est le chant d'allégresse du Grand-Duc, le coryphée en titre des oiseaux de la mort.
C'est la première strophe de son Ode à la Nuit, c'est l'ouverture de la marche funèbre du jour, avec une Invitation au Carnage, adressée du haut des airs à tous les assassins nocturnes, quadrupèdes et biptTles. Entendez la réponse du loup, les plaintifs vagissements de l'hyène et les miaulements du chacal, les sourds grondements du tigre, du lion, de la panthère. Le signal du meurtre est donné, le roncert infernal commence; avant une heure ou deux les cris déchirants des victimes vous raconteront
•i7S OHMTIIOI/JGIE PASSIONNELLE.
les phases de l'orgie sanguinaire. Je voudrais m'appeler Hector Berlioz pour écrire sur ce thème une superi)e symphonie, ou Ja sérénade de rfimoureux, les chants du rossignol et le lever du soleil feraient un délicieux contraste de nuances avec la couleur sombre du motif principal. Je crois, en eiïet, le moment venu de remettre à sa place la nuit, la douce nuit propice aux turpitudes, et de réhabiliter le soleil trop noirci par les myopes.
A cette voix si connue qui déchaîne la tuerie sur les bois et les plaines et fait prendre leur volée aux innombrables essaims des farfadets nocturnes, tous les oiseaux de jour se blottissent en tremblant sous la feuillée épaisse, les forts comme les faibles, les braves comme les timides, car nul n'est à l'abri du poignard de l'ennemi commun. La Huppe s'évanouit de frayeur ; le Rouge-Gorge impétueux se raisonne, le Rossignol interrompt subitement sa cadence amoureuse ; le Merle vigilant sonne le dernier coup de la retraite pour aviser du péril les flâneurs attardés ; le Faucon généreux frémit de rage et s'emporte en imprécations comme Ajax contre l'obscurité qui le cloue à son perchoir et l'empêche de châtier le provocateur insolent... Le Lièvre, qui bondit par les blés, s'arrête comme foudroyé sur place, et se rase immobile sous la coulée herbue. Le chasseur !c plus intrépide et le moins accessible aux lâches suggestions des ténèbres ne peut dissinmler un rapide frisson.
Jamais terreur universelle ne fut mieux motivée, du reste; car le Grand-Duc est, après l'Aigle, le plus fort et le mieux armé de tous les oiseaux de carnage, et ses coups sont plus sûrs, l)arce qu'il frappe dans l'ombre et (]ue son vol muet le porte sur sa proie sans lui donner l'éveil.
Le lièvre à l'ouïe subtile sent les ongles de l'ogre s'incruster dans ses chairs, avant même d'avoir soupçonné sa présence. Le plus vile, le plus courageux de tous les oiseaux de combat, le vice- roi des airs pendant le jour, le Faucon à la vue perçante.
si:!;ii!i'!:iii;s. -nu
loiiihe inaniiiR' sous le poignard de l'assassin, avant d'avoir eu le temps de se mettre en défense.
Ainsi fut la lière Bradamante, crème et ifeur de chevalerie, traîtreusement occise par le perlide Maycnrais.
Donc le Grand-Duc est le dominateur absolu des airs pendant la nuit ; et comme il acclame sa venue par un cri d'allégresse, il insulte par une malédiction à la clarté naissante de l'Aurore qui clôt sa dictature.
Il se hasarde néanmoins quelquefois à chasser durant le jour, au printemps, par exemple, quand la faim de ses petits lui crie dans les entrailles.
C'est le destructeur le plus acharné du Lièvre, de la Perdrix et de tout le menu gibier. Son morceau de prédilection, vers les rives de l'Ohio et du Mississipi, est la Dinde sauvage, qui pèse moyennement de 5 à 1 0 kilogrammes, et qu'il garrotte et trans^ porte au loin malgré ce poids énorme. Les Dindes domestiques elles-mêmes, qui juchent dans l'intérieur des fermes, ne sont pas à l'abri des coups de main du larron. Un ménage de Grands- Ducs, un peu chargé de famille, est le meilleur auxiliaire qu'un propriétaire de lapins, embarrassé de ses richesses, puisse employer pour éclaircir la population de sa garenne. Si j'étais ({uelque chose dans le conseil municipal de la Seine, mon premier soin, après avoir aboli le rat de cave, serait de porter un coup terrible à celui de Montfaucon en naturalisant le Grand- Duc dans ces parages odieux. L'apprivoisement du Grand-Duc n'est pas chose difficile. Tous ces gros mangeurs, hommes ou bêtes, sont volontiers à qui veut leur bourrer la panse.
Le Grand-Duc, si redoutable dans l'agression, ne lest pas moins dans la défense. Les ongles rétractiles dont ses doigts sont armés font des blessures aussi terrii)lcs que la dent du renard et la grifie du chat sauvage, ils se rejoignent à travers les chairs à l'aide d'une puissance incroyable de contraction musculaire,
•jso ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
et percent les guêtres de cuir et les empeignes les plus résistantes du soulier du chasseur. Il est besoin de deux ou trois Faucons, et de Faucons de la plus grande espèce, pour lier cet oiseau dans les airs, et ce vol est une des scènes les plus curieuses du drame émouvant de la fauconnerie. L'oiseau chassé, au lieu de fuir en ligne droite, multiplie les ascensions et les culbutes, ne s'occupant qu'à regagner le dessus sur ses adversaires, et à leur grimper sur la croupe. Blessé d'un coup de feu dans la membrure et forcé de s'abattre, il imite le stratagème du blaireau assailli par de nombreux ennemis et décidé à vendre très-chèrement sa vie. Il se renverse sur le dos, attend les chiens, la serre ouverte et haute, et exécute avec son bec une sorte de moulinet à quatre faces qui protège tout son corps. Tous ces mouvements étranges sont accompagnés de roulements d'yeux féroces et de la musique des castagnettes dont j'ai parlé plus haut. Pour prouver la supériorité de cette garde, il me suflira de dire que j'ai vu plus d'une fois le chien d'arrêt le plus impétueux se calmer spontanément à l'aspect des préparatifs de défense du Grand-Duc, et opiner pour les mesures de clémence, contre son habitude.
Le Graud-Duc n'ayant pour ainsi dire d'autre ennemi que l'homme, sa race se serait accrue d'une façon désastreuse, n'eussent été les traces de carnage qu'il laisse autour de lui. Les débris de cadavres dont il a soin de tapisser les 'abords de son aire trahissent bientôt, en effet, le secret de sa retraite. Il a commis, d'ailleurs une seconde imprudence en faisant chaque soir ouïr son cri lugubre du haut de la roche qu'il habite. Le braconnier, qui le déteste par jalousie de métier, et le chercheur de nids, qui le sait de bonne prise, renseignés par ces divers indices, ont belle à le massacrer et à le surprendre de jour au sein de sa famille. Le Grand-Duc est devenu excessivement rare en France, ce dont je me félicite. On ne l'y rencontre plus guère que dans les
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grandes forêts de l'Est, Alpes, Jura, Vosges, Cùtc-d'Or, ou bien encore dans quelques contrées maritimes cmaillces de falaises, comme la vieille Armori(|uc. C'est d'ailleurs un oiseau de passage, et que pour cette raison on peut trouver partout vers certaines époques.
Son nom de Grand-Duc lui vient d'une erreur des anciens qui avaient rêvé que les cailles opéraient leurs migrations semestrielles sous la conduite, de ce chef 'Du.v, ducis, commandant d'armég. Les modernes n'ont eu garde de se départir en cette circonstance de leur méthode habituelle de constater leur respect pour l'Antiquité, en acceptant ses contes. Ils ont donné un corps de réalité à la fable en l'incarnant dans un nom propre, nom absurde et barbare (|u'il importe de changer.
Le Grand-Duc et ses congénères, tapis durant le jour au fond des cavités les plus obscures, y passent de longues heures à cuver leurs orgies et à méditer de nouveaux crimes. Obligés de se cacher comme les meurtriers pour se soustraire aux justes répétitions de la vindicte sociale, leur haine pour la volatilité s'échauffe de la solitude et de l'antipathie universelle qu'ils .-avent avoir méritée. Aussi la vésicule du fiel atteint-elle des proportions monstrueuses chez cette race de maudits !
Le Grand-Duc est remblèmc de la Théocratie, qui règne par la Terreur superstitieuse, comme l'Aristocratie par le Glaive, la Ploutocratie par l'Usure. Son véritable nom était, en Judée, le Prince des Prêtres. Les moules humains dans lesquels il aime à se personnifier sont, après celui-ci, le Grand Inquisiteur et le Grand Justicier. L'allégorie des détails précédemment exposés est si claire, qu'il semble presque inutile d'insister sur les rapprochements.
Ainsi, personne qui n'ait compris par l'énormité des dimensions du liel chez le Grand-Duc, l'ùprcté et la vitalité des haines dont les âmes dévotes sont rongées. Tant de fiel cnfre-t-il...
J82 (MI.MTIIOI.MGIK P.\SS1«».NM:!,!,1;.
rcrsoiiuc (jui n'ait reconnu dans les deux vastes cornets acoustiques de l'oiseau, les deux modes de délation qui s'appellent la délation politique et la délation religieuse, et qui rapportent heure par heure, aux chefs de la superstition, les secrets de la conspiration avec ceux de l'alcùvc. A l'instar du bec formidable et des serres tranchantes de l'oiseau de nuit, la délation frappe dans l'ombre, et la calomnie assassine, familière au Saiût- Ofiice, porte des coups mortels qui ne se parent pas.
Les petits, dans cette espèce, mangent leur père, à l'imitation des enfants des hérétiques des Cévcrines. qui vendaient leurs auteurs y)0ur hériter plus vite de leurs biens (1).
(1) lu procureur du roi de l'Avovroii nomrissaif un (JranfJ-Duc, il y a douze at)s de cela. Des f;ens de la campagne lui apportent^dcux jeunes oisillons de l'espèce, couverts encore de leur premier duvet. Le magistrat confie à tout hasafd l'éduc ation de cette jeunesse à son pensionnaire, qui ('■lait un mâle et qui s'ac(iuitta des devoirs de sa charge avec un zèle tout maternel et digne d'un meilleur sort, car le premier essai que firent de leurs forces les deux jeunes élèves parvenus à l'adolescence, fut d'occire pendant son sommeil leur père nourricier, de lui tranclierla tète et de le dévofer. Après quoi le plus fort des deux, la femelle, tua son frère et le mangea comme elle avait fait de son père. Alors le magistrat, effrajé de tant de j)erversilé dans un l'igc aussi tendre, et ne pouvant jilus désormais supporter la vue de la créature scélérate, s'en délit eu faveur d'un savant de ses amis qui liabitait Toulouse et qui était précisément en (jnéte d'une épouse [lotir un jeune mâle (]il'il avait élevé. Le mariage eut lieu sous les plus favorables auspices; mais riiabilude du cannilialisme est une seconde nature et il n'y avail guère il espérer que celle qui avail déluilé dans la vie par le parricide et le fratricide, recuIAl devant le conjugicide.Eii effet, l'infàmc assassine saisit avec ardeur la première occasion qui s'offrit de secliarger la conscience d'un nouveau crime et d'un nouveau cadavre. L'histoire ajoute qu'elle ne jouit pas longtemps du fruit de ses forfaits, et qu'elle mourut peu de jours après son dernier attentat, non de remords, mais d'un ho>au de veau trop long qu'elle ne i)ul avaler. /-.'/'<' ahnnU tnip le veau, c'est ce qui l'a lucc.
SKItIllPKI>i:S. is:!
On sait (|iir si le i|;rand roi Louis \IV eut la faiblesse de sii;ner le décret qui attribuait aux enfants convertis la fortune de leurs pères demeurés hérétiques, il ne (it (jue suivre en cela l'exemple à lui donné par la reine Elisabeth et le protecteur Cromwell, qui avaient compris les intérêts de la foi protestante, comme le grand roi comprit depuis ceux de la foi catholique. E sempre bene.
De même que les enfants du Grand-Duc man£;ent leur père, ainsi l'épouse mange son époux, (pii est plus petit qu'elle, pour dire que la femme, qui est plus accessible que l'homme à la peur de l'enfer, ruine son ménage et sa famille par ses donations pieuses.
Un des grands torts des ordres religieux de France et des marchands d'indulgences de Rome fut aussi, dans le temps, de faire de leurs richesses un trop fastueux étalage. Cette faute, qui les a tués parce (juc cette opulence scandaleuse était en contradiction manifeste avec le vœu de pauvreté (jue le Christ imposa à ses apôtres, tuera également, tôt ou tard, les évèques anglicans, imprudence du Grand- Duc, qui ne cache pas assez ses meurtres et ses rapines.
Enfin, les croyants aux miracles commencent à devenir rares sur la terre de France, presque aussi rares que les Grands-Ducs, et vous ne les rencontrez plus guère que dans quehjues diocèses arriérés de Franche-Comte, de Dauphine ou de Bretagne, et la police correctionnelle, perdue par la lecture des é(;rits de Voltaire, en est venue à interdire aux madones peintes de tourner de l'œil dans leurs cadres, et aux plaies de Jésus de saigner.
De par le roi (lélciise ii Dieu De l'aire miracle en ce lieu.
•IS'i ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
Les robes soyeuses de l'espèce, ses mains gantées jusqu'aux ongles symbolisent l'amour du bien-être matériel et des vêtements de luxe qui caractérise l'homme pieux. Un saint homme de Duc^ bien fourré, gros et gras^ aurait dit Lafontaine, s'il eût su que, de tous les Rapaces, ceux de nuit étaient les seuls qui prissent de l'embonpoint.
Les contorsions des derviches-tourneurs et autres entrepreneurs de momeries religieuses expliquent le secret des poses extravagantes et des grimaces risibles des Chouettes et des Hiboux. L'homme pieux, ennemi du progrès, tient volontiers aussi ses regards tournés vers l'arrière, à l'instar du Grand-Duc.
Il y a superstition et superstition, du reste, comme il y a oiseaux de nuit cornus et oiseaux de nuit sans aigrette. Si toutes les impostures religieuses se tiennent par le fond, elles varient quant à la forme ; de là, diversité d'emblèmes et d'espèces dans la série des Rapaces nocturnes.
Le prince des oiseaux de la mort, le Grand-Duc, que nous venons de décrire, symbolise spécialement la superstition moïsiaque, celle qui a le plus puissamment contribué à prolonger la minorité intellectuelle de notre infortunée planète; celle qui fit crucifier par les princes des prêtres le Messie de la religion d'amour; celle qui règne aujourd'hui par la bourse et l'usure sur le monde civilisé.
Moïse, en volant au Grand-Duc sa double aigrette pour s'en parer le chef, a singulièrement abrégé la tâche de l'analogiste. Qui ne reconnaît à priori dans cette coiffure sinistre la tendance à la domination absolue de la terre pendant la durée des ténèbres !
Moïse, c'est en ellet la théocratie ellcmême incarnée dans un homme. Aucun législateur n'a su, comme celui-là, faire tenir un État dans une religion, et emprisonner l'àmc humaine dans le cercle de peur.
L'i premier acte de Moïse est une profession de foi vch'^mcntc
slki{1i>l:i»[:s. • 28:»
en laveur de l'obscuranlisme. Il lait condamner Â.dam à la peine de mort, pour le punir d'avoir touché à l'arbre de la science et rejette lâchement sur la femme la responsabilité de l'acte soidisant criminel.
Il témoigne en toutes circonstances de mauvais vouloir contre le soleil, source de lumière, le faisant tourner autour de la Terre comme un misérable satellit% Josué, son successeur le décroche et l'arrête av,ec un sans gène révoltant, et sous un prétexte in- * soutenable, pour achever, je crois, une tuerie d'Amalécites ou de Gabaonites. Moïse est le législateur de la contrainte et l'ennemi du libre examen.
Des écrivains superficiels et naïfs, qui ont imaginé de concilier on ne sait trop comment la religion de fraternité et d'amour et la religion de l'isolement et de la haine, m'accusent quelquefois d'injustice systématique à l'égard de l'Ancien-Testamcnt. Je leur réponds pour la vingtième fois, que ce n'est pas moi (pii ai fait l'histoire, et que ce n'est pas de ma faute, mais bien de celle de la logique et de l'analogie, si je suis contraint de remonter jusqu'aux livres des Juges, des Rois et de Moïse, pour découvrir la source des trois quarts de nos folies et de nos crimes. Et par exemple, je leur demande : qui a inventé le procédé de la fournaise ardente comme spécifique infaillible contre l'hérésie, sinon Moïse, qui fit s'ouvrir sous les pas des murmurateurs un abîme de feu qui les dévora tous? Funeste précédent, helas! dont l'Inquisition et le Diable s'autorisèrent plus tard pour faire cuire à petit feu tant d'innocentes victimes ! Je demande encore qui a écrit dans l'Exode, sinon Moïse : OEil pour œil, dent pour dent? Qui coupa le roi Ayag en morceaux, sinon le grand-prètre Samuel?
Ils vont dire aussi que je plaisante, quand je reproche au législateur des Hébreux sa coiffure à l'oiseau de nuit. Comme s'ils ne savaient pas de quelle vogue immense jouit ce genre de coif-
•2S(; ■ ORMiliOI.OGlI- PASSIONNELLE.
lïire parmi toutes les peuplades sauvages éparses sur le glohe, et notamment parmi les tribus friandes de chair humaine, peaux rouges d'Amérique, peaux jaunes de Malaisie, peaux noires d'Océanie ou d'Afrique! Comme si le plus vorace et le plus sanguinaire de tous les Aigles, l' Aigle-Harpie des bords de l'Amazone, ne portait pas aussi sur le sommet du front la double aigrette des Ducs. Moïsc»avait le droit d'ignorer ces détails et beaucoup d'autres avec, puisque de son vivant l'Amérique n'était pas encore découverte, et que c'était même le Soleil qui dans ce temps-là tournait après la Terre : mais on aura de la peine à me convaincre qu'un homme politique de cette taille se soit mis sans 'raison des cornes sur la tête.
Moïse était, de plus, sorcier et très-fort dans son art, ainsi qu'il le fit voir aux magiciens du roi d'Egypte, qu'il battit à plates coutures en une épreuve solennelle. Or, nous tenons de source historique que jamais sorcière ni sorcier de Judée, ni de Thessalie, ni d'ailleurs, ne procéda à une évocation ou aune incantation quelconque sans l'assistance obligée d'une demidouzaine de Hiboux, Alors il serait bien étrange que le plus habile et le plus heureux de tous les sorciers de l'histoire n'eût pas eu accointance avec ce gibier- là.
L'ombre du prophète Samuel, qu'évoqua la pythonised'Endor pour faire du chagrin à Saiil, avait le front cornu. Or, ce Samuel fut, après Moïse, de l'avis unanime des sages, la plus forte tète théocratique de Sion.
Mais il y a malheureusement un argument plus puissant que tous ceux-là, un argument cruel et sans réplique, pour démontrer la parenté des principes politiques et religieux du Grand- Duc et de l'enfant d'israél.
On sait l'antipathie invincible et mortelle qu'inspire l'oiseau do nuit à tous les oiseaux de jour...
SF.RRll KijKS. i>s7
Or, riiistoirc de l'hunianite ne cite (lu'iin seul peuple (pii ait joui du triste j)rivilége d'inspirer les mûmes sentiments ii tous les nobles peuples, païens, musulmans ou chrétiens; mais je tairai son nom par générosité. Ainsi le point de contact sériaire entre le Vautour et le (Irand-Duc, que nul n'avait soupçonne jusqu'à ce jour, est trouvé.
La superstition moïsiaque n'est pas la seule qui ait réussi à pervertir rentendemeut humain, qu'il est si urgent de refaire. Klle a fait des petits. Après le Grand- Duc, le AJoycn-Duc ; après le Moyen, le Petit.
LeMoven-Dlc. Conimundans tous les pays boisésde France, a été considéré très-longtemps comme le bouc émissaire des ini- ((uités de son espèce, et la béte noire des oiseaux de jour. Olivier de Serre et une foule d'auteurs après lui ont affirmé quec'étaitle cri du Moyen-Duc que le pipeur imitait pour attirer sur ses gluaux l'irritable gent emplumee. On a ajouté que l'espèce du Moyen- Duc était celle dont la présence enflammait le plus vivement la cx)lère de ses nombreux ennemis. L'assertion n'est pas tout a fait mensongère. Le Moyen-Duc n'est pas en odeur de sainteté auprès du llouge-Gorge ni de la Grive. So^i aspect ne réveille pas de tendres sympathies chez les Mésanges, et sa voix, de loin entendue, n'appelle pas à la paix les hôtes ailés du bocage. J'estime néanmoins qu'il serait plus équitable d'attribuer à la Hulotte le don de répulsion universelle et suprême dévolu au Moyen-Duc par Olivier de Serre. La Hulotte est une espèce voisine du Moyen-Duc par la taille, mais ^ont le chef n'est pas décoré d'une double aigrette. La Hulotte a la physionomie des Chouettes proprement dites, c'est-à-dire une physionomie encore moins attrayante que celle des Ducs. Son plumage est plus sombre aussi, et elle a plus peur que Le Moyen-Duc de la lumière du
288 ORNITHOLOGIE PASSIONM' I.l.K.
jour. Sa taille est moins svelte, et sa voix, que j'ai comparée mille fois avec celle de ses congénères, m'a i)arii être celle qui met le plus promptcment en émoi la foret. C'est bien celle-là, j'en suis sur, que les pipeurs de Lorraine s'exercent à repro • duire au moyen de la feuille de chiendent velu ou de Técorcc d'érable insérée dans la Touite. La Hulotte est, selon moi, le vrai type du Chat-Huant populaire, et il est très-probable que c'est à cette espèce qu'a été appliquée, pour la première fois, cette appellation naturelle devenue générique pour tous les oiseaux de proie nocturnes, par suite de la confusion des langues. J'ai deux raisons majeures pour m'avancer ainsi : la première est que la Hulotte et l'oiseau vulgairement désigné sous le nom de Chat-Huant ou de Hibou ne sont, malgré la différence de couleur et de taille qui existe entre les deux moules, que des individus mâle et femelle d'une seule et môme espèce; la seconde, que la Hulotte est plus généralement répandue que le Moyen-Duc, habitant tous les pays où se trouvent de vieilles églises, de vieilles masures ou de vieux arbres, tandis que l'existence des Moyens-Ducs semble plus spécialement attachée auxforèts. Les accents de la Hulotte et ceux du Moyen-Duc ne diffèrent guère plus, du reste, que leur genre de nourriture et leurs mœurs. Tous deux restent chez nous pendant l'hiver; tous deux vivent des mulots qu'ils guettent dans les campagnes ou des petits oiseaux qu'ils surprennent endormis. Étrangers, comme tous les oiseaux de nuit, aux travaux de la bâtisse, ils pondent sans scrupule dans de vieux nids de Cieai, de Pie ou de Corbeau; défenseurs acharnés de la famille et de la propriété en ce qui les concerne, mais pleins d'irrévérence pour les droits de la famille et de la propriété d'autrui. La Hulotte et le Moyen-Duc ont coutume de choisir les carrefours et les clairières des forêts sombres pour théâtres de leurs maléfices. Cette habitude, qui leur est comnume avec tous les sorciers de bas aloi et les devins
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(le village, dit leur analogie. Tous ces hurleurs de nuit symbolisent surtout ces ordres de frères prêcheurs qui se livraient avec succès à la vente des onguents bénis et à la fabrique des petits miracles pour la campagne, avant la révolution. Les Chouans de la Bretagne et les Peaux.-llougcs de l'Amérique imitent le cri du Moyen-Duc à s'y méprendre, et l'emploient avantageusement comme procédé de téléphonie nocturne dans leurs guerres d'embuscade. On entend quelquefois dans les romans de Cooper et dans les récits dramatiques de nos guerres vendéennes de ces houloulements de Hibou qui vous font venir la chair de poule.
Le Petit-Dlc. Le Petit-Duc, qui n'est guère plus gros qu'un Merle, est un oiseau de passage qui nous arrive en mai pour nous quitter en septembre. Il niche dans les troncs d'arbre et stationne dans les branchages toulTus des peupliers, des ormes et des tilleuls qui bordent les grandes routes. C'est lui qui fait entendre le soir, aux environs des bourgs, cette note mélancolique qu'on serait tenté de prendre pour celle du Crapaud. Le Petit-Duc vit des rogatons de la table des riches et consomme plus d'insectes que de Mulots et de Moineaux-Francs. 11 symbolise les ordres mendiants ; il a énormément perdu à la suppression des couvents après 89, et semble ne pouvoir se consoler de ce désastre.
Le H[bou Brachyote. Il n'est pas de chasseur de plaine qui n'ait souvent rencontré dans les luzernes, les bruyères et les vignes, vers l'arrière- saison, de ces grands Chats- Huants jaunes qui volent souvent par couples, partent sans bruit sous le nez du chien et vont se poser par terre à cinquante pas plus loin quand on les a manques, ce qui est assez rare vu qu'ils tombent de peur. Il y a des années où ces Chats-Huants sont si communs, surtout dans les pays de plaine, comme l'Artois, la Beauce, la Champagne qu'il est facile à unchasseur d'en as.sassinerunGdouzainc dans la
•i«jn OUMTllOLOGIE PASSlO.N.Mil.i.E.
môine journée. Ccsindividus appartiennent à une espèce originaire du Nord et que les savants désignent sous la dénomination de Hibou Brachyote (Hibou à oreilles courtes). La plupart sont natifs des contrées les plus septentrionales de l'Europe, d'où ils ont l'habitude d'émigrer tous les ans à l'automne à la suite des Leniniings, Mulots des Alpes Scandinaves qui descendent vers ce temps en épais bataillons du haut de leurs montagnes pour chercher un tombeau sur les grèves de la Baltique. Ces bandes de Rats voyageurs entraînent après eux non-seulement des oiseaux, mais encore des Renards. Quand cette campagne aux Mulots norwégiens est terminée, il arrive tout naturellement que le Hibou du Nord, qui a pris goût à la curée, traverse le détroit du Sund pour s'attacher à la poursuite des Mulots danois, puis à celle des hanovriens, des prussiens, et finalement à, celle des Mulots français, lesquels sont tourmentés, en ce temps-là, du besoin de déplacement comme tous les Mulots du monde.
Ainsi la passion de la chasse et l'amour des voyages nous amènent cet hôte qui se fixe quelquefois dans nos contrées pendant plusieurs années de suite, et niche alors dans nos marais, à terre. Ce Chat-Huant se distingue de tous ses congénères par la blancheur et la tendreté de sa chair, et par son embompoint scandaleux. Il doit être mangeable. Ainsi l'analogie passionnelle vient corroborer d'un exemple saisissant le témoignage permanent de l'histoire.
Le Rat est l'emblème du barbare... Les beaux jours de la superstition coïncident avec la phase de pleine Barbarie, caractérisée par le débordement des Mulots... Détruisez la lîarbarie par la diiVusiou des lumières (progrès agronomiques), vous portez un coup mortel à la puissance de la superstition en lui coupant les vivres.
SERRIPÈDES. 2«)l
Sous-genre Chouede, Quatre espèces.
Le sous-genre des Rapaces nocturnes sans aigrettes, ou des Chouettes, comprend quatre espèces : la Hulotte, la Chevêche, la ChevtSchette, l'Effraie.
J'ai dit plus haut l'histoire de la Hulotte, au paragraphe du Moyen-Duc. Je n'y reviens que pour conseiller aux chasseurs et aux gardes de procéder avec zèle à la destruction de cette espèce qui fait une consommation prodigieuse de jeunes Levrauts et déjeunes Lapereaux.
La Chevêche. La Chevêche est un vilain oiseau, voisin du Petit-Duc par le plumage et la taille, qui niche dans les trous des arbres, dans les carrières abandonnées, et aussi sur la plate-forme des têtards ou arbres étètcs qui bordent tous les champs dans nos provinces de l'Ouest et du Centre. Elle a, comme le Grand-Duc, la funeste coutume de trahir le secret de sa demeure par la répétition de ses clameurs fatigantes, dont l'effet le plus habituel est d'appeler sur sa famille la colère des passants. De cette criaillerie importune de la Chevêche est né un dicton qui a cours dans certains pays de la France : Crier comme une Chevêche (Chouette, Chavoche). La Chevêche se nourrit de chair crue, comme tous ses parents. Les forêts de sapins du Midi, du Jura et des Vosges servent d'asile à laChevêchette, oiseau criard, aussi désagréable, mais moins fort que le précédent. Quand la mendicité religieuse disparaîtra du sol, la Chevêche et la Chevêdiette s'en iront avec elle.
L'Effraie. Reste à décrire le plus hideux de tous les égorgeurs nocturnes, le moule qui se prête le mieux à l'incarnation de l'hypocrisie sanguinaire, l'EITraie ou la Fresaie, la Chouette blanche des clochers, le véritable oiseau de mort dont la voix sibilante jette l'eiïroi au cœur des enfants et fait se signer les vieilles femmes.
L'Efl'raie ne hôle pas, à la façon des Hulottes, des Grands-Ducs, des Hommes, ni des Chacals; elle grince, elle stride. Les anciens l'appelaient striœ, et avaient inventé le vaoistridor pour exprimer son cri. Son larynx est une exécrable crécelle qui cherche à combiner les notes principales du sifflement des reptiles et du râle des agonisants. Elle habite les églises et les cloîtres en ruines, et dans ces tristes demeures elle recherche de préférence le voisinage des cloches. On dit qu'elle bat des ailes dans le creux de sa niche, quand tinte le glas funèbre, et qu'elle suit mentalement l'office des trépassés. On ajoute qu'elle reconnaît à de mystérieux caractères tracés par une main invisible les maisons où la mort s'est choisi une proie, et que sa première visite, en s'élançant de son clocher chaque soir est pour elles. Son odorat serait si fin qu'elle pressentirait le cadavre des semaines et des mois à l'avance, sous les joues les plus roses et les teints les plus satinés. Le peuple superstitieux du Midi l'appelle Bélolli et l'accuse de boire les saintes huiles. N'accordez jamais que demi-foi à ces contes absurdes, enfants des folles terreurs et des cerveaux malades calcinés par la dévotion.
Cequi est vrai, c'est que la Chouette des églises, douée de ja hideur suprême, porte en môme temps pi us loin qu'aucun autre oiseau de nuit l'horreur de la lumière, et que si on la surprend de jour au fond de la retraite de pierre ou de feuillage où elle se tient immobile, elle aime mieux se laisser assommer surplace quede risquer une évasion- à travers les rayons du soleil. Et néanmoins, malgré cet amour fanatique de l'obscurité qui la rend se-
SERRIPÈDES. 5!)3
dentaire et l'accoquine aux églises, l'Effraie est un des oiseaux voyageurs qui exécutent sur ce globe les plus longues traversées. L'espèce en est en effet incomparablement plus répandue qu'aucune autre, et on la retrouve dans toutes les Iles, et dans tous les continents du monde, sous toutes les latitudes...
Bien que l'Effraie ait adopté de tout temps pour séjour de prédilection les villes à cathédrales, elle n'est pas ennemie des églises de village et se retire volontiers dans les troncs vermoulus des noyers et des saules qui bordent le champ des morts. Les arbres aux ténébreux feuillages, les ifs et les cyprès qui croissent au voisinage des tombes, ont pour elle un charme puissant.
Elle vit dans nos cités, des Chauves-Souris qui hantent les mêmes vieux édifices qu'elle, des Moineaux-Francs et des Hirondelles, qui dorment à la belle étoile. Elle pénétre dans les colombiers où elle fait main basse sur les Pigeonneaux ; elle étouffe les petits oiseaux à travers les barreaux de leur cage. Quand toutes ces ressources lui font faute, elle se rabat sur les Mulots des champs ; mais elle préfère, et de beaucoup, le gibier-plume au gibier-poil.
Il suffit que l'Effraie ait séjourné quelques heures dans le colombier le plus prospère pour que presque aussitôt la désertion et le vide s'y produisent. Alors le propriétaire se désole et accuse son voisin d'avoir jeté un sort à ses Pigeons. Ce n'est pas le voisin, mais l'Effraie qui a le mauvais œil.
La robe de l'Effraie est faite d'une précieuse étofTe de soie de couleur blanche, constellée d'étoiles jaunes. Son vol silencieux échappe complètement à l'ouïe, comme son corps de fantôme à l'œil ; indice analogique de personnages puissants et habiles à dissimuler la trace de leurs pas.
L'obscurantisme effréné de ce moule odieux, son horreur du soleil et sa passion des cloches, par dessus tout son cosmopolitisme ambitieux qui le fait se trouver en même temps partout.
iU ORNlTHOLOGIIi: l'ASSlONPsELLE.
il Montroiigc comme à Rome, en Cliinc comme au Paraguay, le désignent assez clairement pour l'emblème de cette Compagnie célèbre, connue dans l'univers et dans mille autres lieux pour son hostilité acharnée au progrès des lumières; Société non moins redoutable à la puissance des rois qu'aux libertés des peuples, aspirant à la domination universelle de ce globe pour l'emplir de ténèbres, et travaillant sans relâche dans l'ombre à cadavériser les àmcs et les corps; Société en commandite pour l'exploitation du miracle et de l'imbécillité humaine sur la plus vaste échelle; Société qui confère à ses principaux actionnaires le don d'ubiquité, et dont la plus méritante et la plus fructueuse industrie consiste à baptiser tous les ans une demi-douzaine d'enfants trouvés en Chine, et à envoyer en retour pareil nombre de pauvres diables d'Europe se faire mettre à la broche dans ces lointains parages pour la plus grande gloire de Dieu!
Je laisse à dire si la calomnie s'est fait faute de s'exercer à l'endroit des révérends Pères, et si la malignité masculine les a plus épargnés que la médisance féminine la Chouette des clochers. L'espèce humaine, hélas! est la même partout, surtout quand elle a peur; il faut toujours qu'elle fasse le diable plus noir qu'il n'est. Heureusement que les plus iniques accusateurs de la sainte Compagnie ne sont pas chez nous, mais en Chine.
On sait, en effet, quel mobile pieux et charitable poussa de tout temps les bons Pères vers les terres du Céleste Empire, le désir de gagner des âmes au ciel et rien de plus. Or il faut voir de quelle façon étrange les magots de ce pays ont travesti ce dévouement si pur.
D'abord, comme on chercherait vainemoiit parmi les trois cent cinquante millions d'indigènes qui j)euplent cet empire, un seul individu assez dévoué aux intérêts du dieu Fù pour faire quatre mille lieues de mer à seule lin de convertir un cluélien idolâtre
SEniUi'iiDi'S. 29;;
au culte d'icclui, il résulta de cette niécréaace native que pas un d'eux n'admit que des missionnaires d'Europe, que des hommes sensés pussent venir d'aussi loin en Chine rien que pour sauver des âmes. Puis, comme il l'allait bien donner une cause quelconque à ce déplacement, les lettrés du pays l'expliquèrent en disant que les hommes noirs d'Europe étaient les agents d'une société commerciale qui faisait la traite des jaunes pour les besoins alimentaires des barbares d'Occident. Version absurdissime et dont la fausseté a été démontrée depuis, mais qui n'en était pas moins de nature à produire une vive impression sur l'imagination d'un peuple farci de préjugés stupidcs à l'égard de tous les rtrangcrs, et qui, depuis des siècles, vivait dans la croyance que les barbares ci-dessus (nous autres) en étaient restés pour la cuisine aux pratiques élémentaires des Ogres et des Cyclopes. Tant et si bien que l'orgueil national à la fin s'en mêla et fit accréditer cette opinion fâcheuse que de tous les rôtis de chair humaine en vogue dans l'Occident, le plus haut en saveur, le plus exquis et le plus recherché des connaisseurs était cehii des jeunes Chinois de l'un et de l'autre sexe;... voire qu'il était d'usage à la cour des Rois de France, de tenir constamment à l'épinette, pour les besoins de la bouche royale, certain nombre de ceux-ci. La tendre sollicitude des Pères de la Foi pour les petits enfants s'expliquait naturellement dans ce système; ce qui dispense d'aller chercher ailleurs les raisons du mépris profond que le Chinois affecte pour les nations de l'Europe, et de sa répulsion invincible à traiter avec elles.
Bravez donc les tempêtes, bravez donc le martyre, le fouet, le gril, le pal, pour qu'on vous juge ainsi !
Il est juste maintenant de reconnaître que l'opinion publique de la Chine s'est légèrement moililiée en ce qui nous concerne depuis quelques années, depuis surtout (pic les canons dey Hottes anglaises ont ouvert au commerce de roi)ium les portes
296 OI^MTIÎOLOCÎE PASSIONM' LLt:.
de rp]mpirc du Milieu. Je vois une preuve de ce retour salutaire des esprits à une .plus sage appréciation de nos usages culinaires, dans la publication toute récente d'un écrit rédige par un mandarin à bouton de saphir, lequel non-seulement n'hésite pas à s'inscrire en faux contre les préjugés de ses compatriotes, qui persistent à considérer la France comme un pays peuplé d'anthropophages, mais rétablit hautement la vérité des faits.
« Le but secret des missions européennes est enfin découvert, écrit ce lettré estimable. Les petits Chinois que les révérends Pères expédient tous les ans en France n'y servent pas à confectionner des rôtis de première classe, mais bien des étoffes de soie d'une qualité supérieure, dans une ville nommée Lyon. Les seuls chinois que l'on consomme dans cette partie du monde sont des fruits à l'eau-de-vie. »
Ainsi la vérité finit par se faire jour à travers les ragots, la distance et le temps.
Ce qu'on vient de lire est la biographie complète de tous les oiseaux de proie nocturnes qui infestent la France et lieux circonvoisins. Une triste conclusion s'échappe de la pensée du lecteur à la lin de cette histoire véridique. C'est que le meilleur de tous ces oiseaux ne vaut rien, quand môme il détruirait beaucoup de rats.
Cependant un fâcheux de savant m'arrête pour m'empôchcr de Unir, et m'engage malicieusement à tâcher de m'entendre avec les analogistes de la mythologie païenne qui honoraient le Hibou comme un emblème de sagesse, et qui l'avaient placé auprès de la déesse Minerve en qualité d'oiseau de compagnie.
Je réponds à mon fâcheux, sans le moindre embarras, que l'antiquité grecque a commis là une bourde, mais que ce fait n'a
SI'RRIPEDES. -297
rien d'otraoge, vu que les analogistes grecs ont trois ou quatre mille ans de moins que ceux du temps présent, lesquels ont pu apprendre dans cet intervalle de trente à quarante siècles beaucoup de choses que leurs devanciers ignoraient. J'accueille avec égard l'opinion des anciens en matière de zoologie passionnelle, mais je l'accepte rarement comme une autorité. D'abord, parce (jue les Grecs étaient trop jeunes pour connaître à fond l'àme humaine, et ensuite parce qu'ils étaient très-crédules, et que les vieux qui sont dominés par la ruse ont abusé de la crédulité de ce peuple pour lui faire accroire que la sagesse était le fruit des cheveux blancs.
Or, les Hiboux qui craignent le mouvement et détestent la lumière, s'etant toujours rangés du cùté des immobilistes et des myopes, les vieux qui étaient déjà les maîtres en ce temps-là, leur décernèrent d'emblée un brevet de sagesse.
D'un autre côté, l'esprit égare, et les Grecs en avaient beaucoup. Alors, considérant que l'existence du Hibou s'absorbe dans une espèce de contemplation solitaire, qu'il a l'air d'étudier pendant que tous les autres s'amusent, et que lui seul y voit à se conduire dans les ténèbres... ils furent naturellement tentés d'assigner à ce moule une analogie triomphante. Hs comparèrent ce veilleur infatigable à l'homme pieux qui passe sa vie dans les temples, absorbé par la recherche des lois de l'absolu; au savant qui suit le cours des astres à travers l'obscurité des nuits et distingue clairement la voie des destinées heureuses à travers le chaos de l'universelle ignorance.
La haine des oiseaux de jour pour l'oiseau de nuit s'expliquait dans ce système par le mépris que font les riches oisifs de l'homme de mérite obscur et par le ridicule dont le grand monde couvre le philoso])he mal mis.
Certes, s'il eût possédé tous ces titres à l'estime de l'opinion publique, le Hibou eût mérité la place de rocliance qu'il occu-
■l'JS OHMTllnLCMill': l'ASSlO.N.NEI.l.K.
pait aiid-elois aui)rôs de la déesse Minerve, et je ne m'insuri^erais pas, comme je fais en ce moment contre l'usurpation, ,1e vais plus loin dans mon impartialité et dans ma justice, et j'accorde volontiers que les prôtres de Brama, de Citeaux et de Memphis ont quelquefois utilisé par de vaillantes études le droit de fainéantise que leur conférait la constitution sociale, comme j'accorde que les oiseaux de nuit ont rendu plus d'un service à l'homme en protégeant ses moissons contre le débordement des mulots. Mais cette concession légitime et qui ne me coûte guère, ne peut pas m'empècher de démontrer que l'analogie qui a conféré au Hibou rcm])loi d'honneur dont il fut autrefois revêtu, est fautive, et fautive de tout point, toute spécieuse et toute jolie (lu'clle est.
En premier lieu, le Hibou n'a jamais travaillé, pas même à se bâtir un domicile, ce qui est la moindre des choses, et il a toujours trouvé plus commode de pondre dans le nid d'autrui. H a bien l'air de s'enfermer pour étudier dans les cavités de vieux arbres et dans des trous de murailles; mais il n'étudie rien du tout, il dort; ce en quoi il ne ressemble pas mal à ces fainéants qui s'enferment aussi volontiers dans les temples, soidisant pour prier, mais au fond pour digérer et pour dormir. Et au lieu de pousser de la voix et des ailes au triomphe de la science, le Hibou et les siens n'ont jamais fait que susciter aux savants et aux philosophes tablatures et tortures, martyres et persécutions. Et les oiseaux de nuit ne ressemblent en rien aux vrais ouvriers du grand œuvre qui dînent maigrement dans de pauvres habits, attendu que les manteaux qu'ils portent sont manteaux de velours, de duvet ou d'hermine, et que leurs repas nocturnes sont régals de chanoine. Quant à la faculté incontestable de percer du regard l'obscurité des ténèbres, le Hibou n'en a jamais usé, à ma connaissance, que pour égarer les voyageurs f'I |)our assassiner ses victimes. Peste soit du précieux don !
SKKHIPEDKS. 2af|
.Alais, Dieu merci! l'opinion publique est bien laite aujourdhui sur les mérites de la fourbe séquelle.
Ici se termine le Monde des Oiseaux de France, qui ne possède pas un seul représentant du grand ordre des Psittaciens ou des Perroquets, que j'appelle l'ordre des Jugimanes, c'est-à-dire des espèces pourvues de mains prenantes non armées et attelées par paires. J'ai dit que le Perroquet était l'homologue du Singe qui occupe la place correspondante à la sienne dans l'ordre des Mammifères. Le Perroquet se détache de la Carnivorie, comme le Singe, pour passer à la Frugivorie, qui est dominance de l'appétit humain, dominance malheureusement faussée par la misère des temps actuels, mais qui reparaîtra un jour et fera considérer nos repas de chair d'aujourd'hui comme des festins de cannibales. Le Perroquet semble né pour la captivité comme le Singe, tant il s'en accommode gracieusement. Il est doué au plus haut degré, comme le Singe, de la faculté d'imiter l'homme dans .son langage et dans ses gestes; il lui ressemble de même par les traits de la physionomie. Il se sert de son bec pour grimper, comme le Sapajou de sa queue.
Le Perroquet est l'emblème du sophiste bavard qui parle sans savoir...
Le Perroquet, emblème du sophiste ! L'Oiseau de nuit, symbole de l'ennemi des lumières ! ... Celui-ci qui proteste à haute voix contre la venue du jour et défend sous peine de mort de toucher aux fruits de l'arbre de science... Celui-là qui publie des millions de volumes pour troubler la cervelle aux gens et prolonger indéfiniment la durée des limbes sociales...
J)evine-t-on maintenant le mot de l'énigme perlidc que je proposais naguère, et pourquoi Dieu devait unir, par des liens
300 OUMTHOLOGIE PASSIONNELLE.
de parenté si étroits, deux races si bien faites pour s'estimer et se comprendre, et qui ont travaillé jusqu'à ce jour avec tant de zèle et d'accord à la perversion de rcutendcmcnt humain î ! !
C'est l'Oiseau de nuit qui cloue Prométhéc sur le Caucase. C'est le Vautour qui lui ronge le foie.
Commence-t-on à comprendre les mystères de la classilication passionnelle!
L'auteur, sur la de mande de quelques amis imprudents, a cru devoir adjoindre à ce volume les quelques fragments d'ornithologie passionnelle qui suivent et qui avaient été publiés précédemment dans la Presse et la Démocratie pacifique.
LE PELICA>.
L'homme ayant été créé pour vivre de poisson aussi bien que de chair, la nature hii devait une série d'auxiliaires de pèche, aussi bien qu'une série d'auxiliaires de chasse. Lui ayant donné le Chien et le Faucon pour l'aider à se rendre maître de l'oiseau et du quadrupède, elle était tenue de lui octroyer la Loutre, le Cormoran et le Pélican, pour lui assurer la conquête du poisson et la jouissance absolue du domaine des eaux.
La nature a rempli religieusement son devoir, mais l'homme, enfant gâté, a négligé ses dons. Peut-être n'y a-t-il aujourd'hui que le Chinois, peuple en dehors de l'humanité, qui emploie au service de la pêche la Loutre, le Cormoran et le Pélican, et qui n'ait pas laissé périr en ses mains ces pièces précieuses de notre mobilier animal.
La série des oiseaux destinés à remplir cet ollice important d'auxiliaires de pêche de l'homme est marquée de caractères séparatifs tellement tranchés qu'il n'y a pas moyen de la con-
302 OILM'liKtLOC.lE PASSlU.N.NEl.LK.
l'undrc avec les séries voisines. Elle ne renferme que qualrc groupes dans toute la nature : le Pélican, le Cormoran, le Fou et l'Anhinga (oiseau-serpent) (!c Madagascar. Les trois premiers ont des représentants distingués en Europe, voire en France.
On sait que cette série se distingue des autres par l'armature des pieds, qui sont réunis j)ar trois membranes au lieu de deux. Il n'est pas nécessaire d'être versé dans la connaissance de Fart nautique, comme un canotier parisien, pour comprendre la supériorité de marche sous -marine que doit assurer à cette classe de plongeurs un semblable système de voilure. Le Cormoran et le Pélican évoluent entre deux eaux avec la même aisance que l'Hirondelle et le Faucon entre deux airs.
Le Cormoran et le Pélican volent entre deux eaux l'aile ouverte. Si je n'ai pas fait de cette propriété singulière le caractère de la série, c'est que beaucoup d'espèces qui n'ont pas trois membranes aux pieds, les Harles, les Plongeons et les Pingouins, par exemple, jouissent du même privilège. On sait qu'il y a des Pingouins qui ne se servent jamais de leurs ailes qu'en guise de nageoires.
La puissance des moyens d'action d'une espèce dépendant toujours de l'importance des relations que cette espèce est destinée à avoir avec l'homme, il va sans dire que la série des Pclicaniens, que j'ai appelés Pollicirèmes, a été douée par Dieu de facultés supérieures. La nature, en eflet, ne se contredit pas dans ses œuvres et fait même volontiers bonne mesure à l'homme. Nous allons donc avoir à répéter, à propos des membres de cette série fameuse, la plupart des observations que nous avions déjà faites à l'occasion des moules si favorisés du Chien, du Cheval, du Faucon.
Et d'abord les principaux types de la série possèdent une envergure exagérée et une puissance proportionnelle de vol. Chez
LE PÉLICAN. 30o
le Pélican et le Fou les rémiges sont si longues qu'elles sont obligées de s'entrecroiser au-dessus de la queue; les ailes sont taillées à la façon de celles des plus fameux rameurs, pour piquer dans le vent. Les os, les plumes et les muscles des Pélicans sont évidés avec tant d'art, sont si largement ballonnés de cellules à air que le corps de l'oiseau, malgré la grosseur de son volume, finit par acquérir la légèreté de l'aérostat. Le s(|uelette d'un Pélican ne pèse pas deux livres ; l'oiseau vivant en pèse 25 et plus; les os sont transparents comme les tuyaux de plume. On me dirait que ces bêtes-là se couchent dans l'air pour dormir que je le croirais naïvement.
Leur bec est un autre chef-d'œuvre de structure mécanique ; mais comme la conformation de cet organe diiïère dans les trois espèces, je ferme ici l'exposition des caractères généraux de la série pour arriver à l'analyse détaillée des caractères spéciaux. Le bec du Pélican vaut seul un long poëme.
Le Pélican est le plus gros de tous les oiseaux d'eau de l'Europe et d'ailleurs. Il dépasse le Cygne en hauteur et en volume, et je crois que l'Albatros, vulgairement nommé Mouton du Cap, est le seul palmipède que le Pélican ne soulèverait pas facilement au bout d'une balançoire. Il est difficile à l'homme bien portant de contenir son hilarité à la première vue de ce moule grotesque que la nature créa évidemment dans un accès de gaieté folle. Comme si leur bec immense, creusé en rigole et sous-tendu d'un ballon, ne suffisait pas pour donner à leur physionomie un caractère assez hétéroclite, il y a de ces Pélicans, indigènes de l'Australie, qui joignent à leur masque bouffon l'accessoire d'une perruque frisée et d'une paire de lunettes. Où diable la mascarade va-t-elle se nicher 1
Il est plus que probable que le Pélican du Danube et de la Crimée, qui habite un climat tempéré semblable à celui de la France, et qui vit parfaitement en état de domesticité, obtiendrait
iir. 2r)
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au jardin des Plantes de Paris une popularité légitime, s'il y était
plus connu.
11 est visible, néanmoins, même à travers ce risible aperçu, que Dieu a dû avoir de grandes vues sur ce moule colossal. Ce n'est pas pour qu'il loge son poisson dans son ventre qu'on donne un carnier de pèche à un oiseau pécheur. Remarquons, en effet, que de tous les piscivores, le Pélican est le seul que la natiïre ait fait porte-carnier. L'appendice utriforme de la Frégate ne compte que pour mémoire.
Le bec du Pélican, fendu jusqu'en arrière des yeux, suivant la tradition de la série, mesure dix à douze pouces de longueur. La mandibule supérieure consiste en une lame mince et plate large d'un pouce et renforcée dans son milieu d'un renflement ou arête longitudinale qui se recourbe en crochet à son extrémité. Cette mandibule supérieure vient s'emboiter hermétiquement entre les deux bordages de la mandibule inférieure qui sont séparés l'un de l'autre par le vide. Ce vide est l'ouverture d'un abîme béant. Cet abîme est une double poche membraneuse, diaphane et susceptible d'une vaste dilatation, que la nature a cousue aux parois inférieures du bec et au cou de cet oiseau, pour lui servir de boutique portative. On appelle boutique, en langage de marine, la boîte percée de trous et fermée à cadenas où se garde le poisson.
Les savants, qui ne soupçonnaient pas les vues de Dieu sur le Pélican, se sont bien gardés d'attribuer le don de ce singulier appareil à sa véritable cause. Ils ont dit dans leur simplisme que la nature avait donné cette poche à l'oiseau en guise de gardemanger, parce qu'il avait quelquefois de très-longues courses à faire pour apporter la becquée à ses petits. Explication peu ingénieuse, car tous les oiseaux piscivores nourrissent leurs petits avec du poisson et se passent parfaitement de carnier pour rapporter à leur domicile le produit de leur pèche. Ensuite ce que