CHAPITRE VIII
De la Classification ornithologique pédiforme.
Indépendamment de ravaniage de s'appuyer sur une base d'opération supérieure, la métliode de classification ornithologique pédiforme a celui d'être une méthode naturelle. J'ai besoin d'entrer à ce propos dans quelques explications.
La nature a ses lois fixes, mathématiques, immuables, par lesquelles tout se tient, tout se meut cl tout vit.
La Science, proprement dite, est la connaissance de ces lois de la nature. La mission du savant est de découvrir ces lois et de les révéler aux autres hommes.
La Science découvre^ la Science n'invente pas. L'invention est du domaine de l'Art, dont la mission est plus élevée que celle de la science ; seulement l'art ne peut faire un pas sans s'appuyer sur la science. x\insi l'artiste horticulteur qui veut forcer le sauvageon rebelle à nourrir la pêche savoureuse ou la rose double de sa création est forcé de s'appuyer d'abord sur la science de la physiologie végétale.
La méthode naturelle d'investigation scientifique est celle qui conduit à la découverte des lois de la nature par la voie la plus directe. Elle procède du connu à l'in-
262 ORMTHULUGIE FASSlO.NNELLE.
connu, du simple au composé. Elle observe et analyse tous les faits d'un ordre quelconque ; elle les compare entre eux au moyen d'un caractère constant pris pour type de sériation ou pivot de ralliement. Elle les réunit par leurs similitudes, les sépare par leurs dissemblances, et finalement découvre et détermine le lien de leurs rapports qui s'appelle la loi.
Ainsi Dieu a distribué harmoniquement et hiérarchiquement les êtres de tous les règnes.
La loi de cette distribution n'est donc pas à inventer, puisqu'elle est, et il s'agit simplement de la découvrir. Celte découverte est la mission du classificateur. La classification est la science de la distribution naturelle des êtres.
Or, la méthode de classification ornithologique, basée sur la forme du pied, distribue les oiseaux d'après la date de leur création ou de leur apparition sur cette terre, et elle les fait défiler dans l'ordre même où Dieu les a placés. Elle commence par le commencement pour finir parMa fin; elle va du simple au composé; elle découvre et n'invente pas. C'est donc une méthode essentiellement naturelle.
La classification ornithologique pédiforme est un tableau calqué sur le propre dessin de la nature. C'est une série complète des actes de naissance des oiseaux, extraits du registre de l'état civil du monde, où sont inscrites à leur date toutes les créations des divers règnes.
La méthode tout entière n'est que la conséquence et le développement des trois propositions axiomatiques ciaprès :
1" La forme du pied se moule sur la nature du milieu.
2° La progression vers l'homme est la loi de mouvement de l'animalité.
DE J.A CLASSiriCATIOX l'KDll uioii:. ^(i3
3" La main , organe perfectionné d'une intelligence supérieure, est le signe qui distingue le plus ostensiblement l'homme de l'animal.
En effet, de ce que la forme du pied de l'oiseau se moule forcément sur les exigences du milieu, il suit :
Que l'histoire des changements de la forme du pied traduit celle des changements de milieux, laquelle n'est autre que celle des révolutions du globe. Or, rien de mieux connu de nos jours que cette histoire des révolulions de la planète, dont la science géologique a dit tous les mystères. Du moment que chaque milieu nouveau engendre des êtres conformes à lui, c'est-à-dire conformés pour vivre dans son sein et s'y développer, il ne s'agit plus, pour mettre chaque moule à sa place, que de considérer ses pieds. Dis-moi comme tu poses, je te clivai où tu vis, et l'heure où tu es né....
D'un autre côté, s'il est admis que la progression vers l'homme soit la loi de mouvement de l'animalité, et que la main soit le signe extérieur qui distingue le plus l'homme de la bête, il est aussi de conséquence forcée :
Que l'oiseau comme le quadrupède devra occuper dans son règne un rang d'autant plus élevé que la forme de son pied se rapprochera plus de celle de la main.
C'est-à-dire que la forme du pied, scientifiquement et moralement parlant, est le signe du rang et l'étalon de la valeur industrielle de toutes les espèces animales, et que la méthode est armée de deux procédés d'analyse et de sériation dont l'un vérifie l'autre.
Ces principes posés, laissons fonctionner la méthode ; et d'abord écoutons l'histoire de la formation et de la fdiation des milieux, pour voir à les peupler après.
Mais je rappelle que j'ai déjà traité ailleurs cette histoire intéressante de l'origine et de la filiation des mi-
2(34 OKNITHOI.OGIE l'ASSlO.NNELLr:.
lieux qui embrasse malheureusement tout le domaine de la cosmogonie et de la géologie, et dont je ne puis par conséquent offrir qu'un résumé succinct au lecteur curieux.
Les globes, ai-je dit, naissent à l'état gazeux, passent de là à l'état liquide, puis se solidifient et meurent. La durée de leur vie est déterminée à l'avance par la somme de liquide qu'ils ont à consommer.
Ils circulent dans l'espace à l'état de nébuleuses et de comètes pendant plusieurs milliers d'années, au bout desquels ils finissent par tomber dans la sphère d'attraction d'un tourbillon quelconque qui les implane. A dater du jour de leur implanation, commence pour ces globes une existence nouvelle.
Cette existence nouvelle, cette existence planétaire se divise en deux périodes parfaitement distinctes , l'Erébique et la Lumineuse.
La période érébique, qui correspond à la vie embryonnaire ou utérine des êtres organisés, est celle où les globes n'ont pas encore de mouvement à eux (rotation), et tournent machinalement autour de leur soleil, qu'ils n'aperçoivent même pas. C'est la période des créations obscures, terrains primitifs et de transition, bancs de charbon et de calcaire fossiles, premières couches de l'écorce solide du jeune monde, éléments précieux de ses créalions futures. Tous les êtres que la planète engendre en ce temps-là sont semblables à elle-même, c'est-à-dire que ses végétaux et ses coquillages ne voient ni ne respirent. La température est alors beaucoup plus élevée qu'elle ne le sera plus tard, et cette température est la même sur tous les points de la périphérie, puisque la chaleur vient du centre où cuvent les métaux en fusion. La figure de la planète représente une sphère liquide, sombre et silencieuse, dont aucun souffle n'agite et ne
DE l.A CLASSlIiCAllON l'KKllOKME. 265
réveille les ondes perpétuellement endormies. L'obscurité règ-ne comme le silence sur la face de l'abime.
La période lumineuse est celle où la planète est entrée en communication directe avec son pivot d'attraction et tourne sur elle-même, où elle possède une atmosphère, un ciel, où elle voit et respire. C'est l'ère des créations lumineuses, et tous les êtres que la planète engendre sont munis de poumons et d'yeux.
La transition du mouvement simple des planètes à leur mouvement composé est généralement signalée par une crise redoutable et féconde en cataclysmes. Le mouvement simple de la planète, qui est son mouvement de translation autour du soleil , est semblable à celui de la roue du char enrayé par le sabot ou par la mécanique, et qui ne fait que glisser sur le sol. Le mouvement composé est celui de la même roue rendue à la liberté et décrivant un mouvement sur elle-même, en même temps qu'elle dévore l'espace. La force centrifuge, en entrant dans le corps du jeune globe, y produit le même effet qu'un violent émétique. On voit soudain les matières métalliques liquides, qui reposaient paisibles dans le sein de la fournaise, s'agiter furieusement, s'élancer au dehors, soulever et déchirer de toutes parts la voûte terraqueuse qui les comprime pour se tailler un passage dans le sein de la masse. De ces convulsions atroces, accompagnées de déluges sans fin, naissent les terres, les îlots, les iles d'abord et puis les continents. Le cataclysme persiste jusqu'à épuisement complet des forces éruptives de la planète , c'est-à-dire jusqu'à occlusion complète des gueules de la fournaise, jusqu'au refroidissement et à la solidification des couches supérieures. Ce n'est guère qu'à dater de la fermeture de ses volcans j)rimitifs que la planète commence à s'occuper sérieusement de ses créations.
260 niiMuiuLudiii PASSION m:i.le.
La Terre a parcouru la plupart de ces phases. Elle a transité de la période de ténèbres à celle de lumière, il y a dix mille ans à peine. Elle a de l'eau pour aller encore soixante-dix mille ans et plus, à moins d'accident imprévu, maladie, abordage. Elle a eu des malheurs inouïs dans sa première enfance. Elle tente à l'heure qu'il est d'incroyables efforts pour se débarrasser des langes de sa seconde, où la sottise de ses humains la tient emmaillottée. Elle a subi la crise des soulèvements et des déluges primitifs qui l'ont faite ce qu'elle est. Le bain de métal liquide qui brûlait ses entrailles s'est refroidi avec le temps, s'est solidifié peu à peu, puis définitivement la fournaise centrale a fermé toutes ses gueules; et alors s'est trouvée close l'ère des volcans de premier jet et des déluges d'éruption. Les seuls volcans qui soient encore en jeu sur la surface du globe ont leur foyer d'ignition à la périphérie du noyau métallique solidifié, et non plus comme jadis au sein de la masse métallique liquide. Les éruptions modernes ont pour cause l'intiltration des eaux de la mer à travers les fissures du sol , au-dessous duquel gisent des bancs de métal vif, des bancs de métaux alcalins qui décomposent l'eau à la température ordinaire, avec production de gaz, de lumière, de chaleur et de détonation. On sait que la projection d'une goutte d'eau sur un globule de potassium produit le même effet que celle d'un grain de poudre sur un charbon ardent.
. Beaucoup de preuves attestent que les éruptions des volcans d'aujourd'hui n'ont pas d'autre cause que les infiltrations des eaux. D'abord tous les volcans sont situés • dans des iles ou près des rivages des mers ; ensuite toutes les éruptions et tous les tremblements de terre qui les accompagnent sont invariablement précédés du tarissement
liE I>A (LASSJIICATION l'ÉUUOKME. ^67
des puits et des sources du voisinage. Enfin tous les volcans vomissent des vapeurs d'eau salée en même temps que des laves. Il y en a même qui se contentent de vomir de la boue. (Ouatémala, Islande.)
Disons à ce propos qu'il est à regretter que l'homme n'ait pas songé encore à boucher hermétiquement les fissures ci-dessus , attendu que cette opération grandiose aurait non- seulement pour effet de guérir radicalement le globe de ses éruptions volcaniques et de ses tremblements de terre qui sont des maladies très-graves, mais qu'elle aurait encore le précieux avantage de prolonger la durée de son existence dans d'incalculables proportions, car les volcans sont les agents les plus actifs de la calcination des globes. Tout le monde sait que la Lune est morte, mais tout le monde ne sait pas que ce sont ses volcans qui l'ont tuée en lui buvant son eau. Vous ne trouveriez pas à l'heure qu'il est sur toute la surface de notre infortunée satellite de quoi rafraîchir un moineau.
Piemarquez que les Grecs, ces merveilleux décorateurs d'histoire à qui l'analogie passionnelle avait dit les secrets de toutes choses, ont admirablement décrit dans leurs prétendus mythes les diverses phases de ces périodes géologiques primitives. Eux aussi ont écrit et Ovide après eux que l'Erèbe et le Chaos avaient été longtemps avant la mer et la terre et le ciel qui recouvre tout;
Alite mare et terras et quod legit omnia cœlum,
puisque la lumière s'était faite. Écoutez après ce début la fable des Titans,ces fils audacieux de la terre qui se révoltent contre les dieuxet tentent d'escalader le ciel, en entassant montagne sur montagne La victoire reste aux dieux, c'est-à-dire au parti de l'ordre, et les Titans foudroyés sont précipités dans les lieux inférieurs et ensevelis tout
!268 ORMllIOLOdlK rASSlONNELLK.
vifs SOUS les montagnes qu'ils ont tenté de soulever. Désormais leurs efforts pour se tirer de leur position gênante n'aboutiront plus qu'à de chétives éruptions volcaniques, capables tout au plus d'engloutir une province, une cité.
Avouez qu'il était difiicile d'imaginer une allégorie plus ingénieuse et plus frappante pour exposer la théorie des soulèvements des chaînes et la substitution du volcan primitif au volcan d'aujourd'hui. C'est-à-dire que la fable des Titans de la Grèce, renouvelée de la légende des anges rebelles de l'Orient, est à la fois plus jolie que l'histoire et aussi vraie que la vérité.
Pour signaler l'importance du rôle que le fluide électrique et le fluide lumineux ont joué dans cette lutle, les Grecs disent que les dieux qui se sont le plus vaillamment montrés dans la bataille sont le dieu de la foudre, Jupiter, et celui de la lumière, Apollon !
Ce vaillant dieu de la lumière, le plus beau des habitants de l'Olympe, est le même qui tue plus tard le serpent Python à coups de flèches. Qui n'a deviné à première lecture la portée de l'allégorie nouvelle ?
Le serpent Python, né de la boue du déluge, à ce que rapporte la fable, c'est le type de cette création d'ébauche par laquelle débute la puissance créatrice de la planète, création de moules hideux, difformes, gigantesques, qui s'appellent les Mégalosaures ou les Plésiosaures et les Ptérodactyles, sortes de crocodiles monstrueux, de chimères, de dragons ailés, de salamandres caparaçonnées à l'épreuve du feu et du choc; ambigus fantastiques, mi-minéraux, mi-poissons, mi-reptiles, ainsi faits tout exprès pour vivre parmi les boues brûlantes des terres émergées de la veille et pour boire les poisons de l'atmosphère empestée.
Les flèches d'Apollon sont les rayons de l'astre brûlant, qui pompent l'humidité des vases et les convertissent en
DE LA l.LASSIMCATION l'ÉTHIOHME. i^bV)
terres franches, milieu inhabitable pour le moule d'essai.
La révolte des Titans et la fin du serpent Python vous en apprennent plus sur les commencements de ce globe qu'un tas de genèses que l'on connaît.
La fable des Titans, c'est l'histoire de la première émersion des terres et du soulèvement des chaînes où Pelion s'élève sur Ossa. La fable du serpent Python, c'est la fin de la première des créations lumineuses, de la création draconienne.
A la suite de cette première création est venue la seconde, la création des herbivores monstrueux, mastodontes, éléphants, etc., destinés à pâturer les végétaux dont la surface de la terre humide s'est couverte comme d'un manteau. La création des herbivores est accompagnée de celle d'une masse innombrable de carnivores de tous les règnes.
Au temps de ces deux créations, l'axe de rotation de la terre est encore perpendiculaire à l'écliptique qui se confond avec l'équateur. Les jours et les nuits ont une égale durée sur tous les points de la terre, et il n'y a nulle part ni été ni hiver. Par conséquent, tous les oiseaux d'alors sont sédentaires et n'ont pas besoin d'émigrer. Les mers sont parsemées de polynésies nombreuses, et la proportion des terres émergées est à peu près la même dans les deux hémisphères. L'homme d'aujourd'hui a-t-il vécu du temps du mastodonte ? Je ne le pense pas.
Ce qu'il y a de certain, c'est que la troisième création se faisait, celle dont l'homme est le type supérieur, quand la terre éprouva la secousse qui lui fit perdre l'équilibre, la priva de sa couronne boréale et de ses lunes, inclina violemment son axe sur l'écliptique, noya du coupla majeure partie de ses terres australes, souleva les continents de l'hémisphère du nord, institua les saisons et englaça
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les pôles. Les éléphants de la Sibérie qu'on retrouve aujourd'hui captifs et parfaitement conservés en chair et en os dans d'énormes blocs de glace attestent que le changement de milieu et la congélation du liquide furent subits.
De tout quoi il résulte, et le bon sens et la science moderne sont d'accord sur ce point avec la mythologie, que le premier milieu habitable pour tous les êtres fut l'eau. Puisque l'eau a couvert dans le commencement toute la face du globe ; puisque c'est dans le sein des mers que se sont formés les premiers éléments de la minéralité et de la végétalité, il faut bien, en efTet, que l'animalité y ait aussi pris naissance. L'animal n'est qu'un végétal organisé puissanciellement. Laissons donc de côté l'histoire des minéraux, des végétaux, des mollusques, des insectes, des poissons, des reptiles, pour arriver de prime saut à celle de l'apparition de l'oiseau.
L'oiseau ovipare et couveur est intermédiaire entre le reptile ovipare non couveur et le mammifère. 11 pond comme le premier ; il élève et nourrit ses petits comme le second. Cependant, en vertu de la loi de transition harmonique qui unit tous les règnes à travers la distance, l'oiseau plonge par ses racines jusque dans le règne des poissons, antérieur ou inférieur à celui des reptiles et qui fournit le poisson volant, type d'ambiguïté non moins remarquable et non moins excentrique que la chauve- souris, qui sert de trait d'union entre l'oiseau et le quadrupède mammifère. Le poisson volant qui s'élève dans l'air est plus oiseau que l'autruche, que le défaut d'ailes cloue au sol.
Le premier-né de la volatiliefut donc un oiseau d'eau. Seulement comme l'oiseau ne peut nicher qu'à terre, la date de son apparition en ce monde coïncide forcément avec celle de l'apparition du premier îlot émergé. Ici
KK I.A Cf-ASSIKIC A I lO\ PÉDIFOrOII-:. ïiT I
poiut de doute possible, et puisque l'océan l'ut avant les lacs et les fleuves, les oiseaux nageurs de l'eau salée ont précédé les nageurs d'eau douce dans la vie.
A quelle époque remonte cette première apparition de la volatilie sur la terre ? Evidemment un peu après celle des sauriens gigantesques; mais le nombre des moules ailés de cette création dut être excessivement restreint ; car la terre fraichement sortie de l'onde n'était habitable alors que pour un petit nombre d'oiseaux nageurs et d'échassiers, d'oiseaux de proie. Aussi les rares ossements d'oiseaux fossiles qu'on rencontre dans les gisements des terrains secondaires appartiennent-ils presque exclusivement àces trois catégories.Souvenons-nous toujours qu'en ce temps-là il n'y avait pas encore de saisons sur la terre, partant pas de nécessité de déplacement pour les espèces animales, parlant pas de nécessité de création des oiseaux voyageurs qui composent aujourd'hui plus de la moitié du règne.
A la seconde création qui vit naître les baleines, les cétacés, les mastodontes et la plupart des géants de la mammiférie, remonte aussi l'apparition de ces moules d'oiseaux gigantesques mesurant six mètres de hauteur, dont les uns ont laissé l'empreinte de leurs pieds sur les grès rouges de l'Amérique du Nord ; les autres leurs tibias et leurs œufs dans les terrains tertiaires de la Nouvelle-Zélande et de Madagascar. Par la même raison que ci-dessus, la perpétuité de l'équinoxe, le nombre des espèces volatiles est encore fort restreint. Tout porte à croire que la durée des deux premières créations lumineuses de la terre ne dépassa pas trente siècles, ce qui ferait remonter l'ère de la création dernière à sept ou huit mille ans environ. A cette époque donc serait né le premier des ovipares à plume et des oiseaux d'eau salée.
Maintenant s'il est indubitable que l'eau salée a été pour l'oiseau le premier milieu habitable, et si la forme du pied se moule fatalement sur les exigences du milieu, voyons quelle a dû être la forme du pied de l'oiseau d'eau.
Pour que la conformation du pied de l'oiseau d'eau fût en harmonie avec la destinée de l'être qui devait s'appuyer sur lui, il fallait d'abord que ce pied présentât une large surface qui permit à l'oiseau de s'asseoir sur la surface de l'élément liquide, et il fallait que cet organe pût en même temps lui servir d'agent propulseur pour le faire glisser avec rapidité sur l'onde. Il fallait pour tout dire que le pied de l'oiseau nageur fût une rame.
A cette double fin la nature a donc ramé les doigts du pied de l'oiseau nageur au moyen d'une membrane large, souple et flexible ; elle a muni ce pied d'un tarse court et tranchant ; de plus elle a moulé la carène de l'oiseau sur le patron de la hourque hollandaise, large de l'avant et des flancs ; et elle l'a doublée d'une épaisse couche de duvet imperméable. J'abrège sur les détails ingénieux relatifs à la bâtisse du col façonné en mâture , â la concavité des ailes qui s'arrondissent en voiles pour recevoir le vent. Je remarque que les pieds s'insèrent au plus bas du bassin pour mieux remplir le double office de gouvernail et d'agent propulseur. Je reconnais enfin que la rame destinée â favoriser la locomotion spéciale de l'oiseau sur l'élément liquide ne peut que gêner sa marche sur tout autre élément. Le cygne si élégant, si poétique quand il vogue, est lourd et disgracieux à terre. Concluez de cette spécialité d'attribution exclusive, à l'excellence et à la supériorité du type que nous avons choisi comme type générique et indicatif de l'ordre.
Puisque le pied de l'oiseau d'eau est une rame, le seul nom qui convienne à l'ordre des oiseaux nageurs, dans
DE LA (..I.ASSIFir.ATlON PKDIKORMK. !273
une méthode de classification basée sur la forme du pied, est celui d'ordre des Rémipèdes.
Du reste, le pied de l'oiseau nageur est un type de sériation si clairement indiqué par la nature, que les savants l'avaient depuis longtemps adopté en celte qualité sous son synonyme Palmipède [pieds palmés). Mais il est évident que rémipède, qui signifie proprement pieds munis d'une rame, et qui spécifie la fonction essentielle de l'organe, vaut mieux que palmipède, qui a le tort de rappeler à l'imagination les palmes d'Idumée et celles du martyre, lesquelles ne se marient pas bien à l'idée demilieu humide et pèchent conséquemment par défaut de couleur locale. Ensuite, on peut très-bien avoir des pieds palmés sans être tenu de fréquenter exclusivement les ondes, tandis que rémipède oblige et implique natation.
Ainsi l'ordre des oiseaux nageurs ou des oiseaux d'eau, le premier-né de la volatilie, sera dit de \d, Rémipédie.
Quelle nouvelle création dut suivre dans le règne celle de l'oiseau nageur? Quel fut le second habitat?
Le second habitat, nous le savons déjà, fut le rivage mou, fut la vase, le terrain noyé; car le rivage est nécessairement contemporain de Témersion, et les idées relatives à l'un et à l'autre phénomène s'enchaînent dans l'esprit.
Quelle nouvelle forme de pied appelait le milieu nouveau?
Evidemment ce n'était plus la rame, non plus que le tarse court et la carène opulente et horizontale qui convenaient à l'hôte du nouvel habitat. La rame ne lui aurait été que d'une utilité médiocre pour la traversée de l'inextricable lacis de feuilles et de tiges flottantes qui tapissent la surface mi-solide des eaux de la savane. La brévité du larse l'eût empêché d'enjamber les obstacles,
:27 i ORNITHOl.OGIi: PASSKlNNKI.I.K.
et Teiit exposé à maculei' sa robe aux souillures de la vase, ce qui est formellement contraire aux vœux de la nature, qui ne gratifie pas les oiseaux de parures élégantes pour les leur laisser avarier. Donc pour l'oiseau de rivage, soit coureur de roseaux, soit arpenteur de marécages, les premières conditions de l'existence étaient dans l'exhaussement des supports, dans la légèreté de la carène, dans la gracilité des formes,
Ur, reconnaissons que la nature a répondu d'une i'açon admirable aux besoins du nouvel ordre, en juchant ses espèces sur de véritables écliasses, c'est-à-dire sur des jambes longues, grêles et nues, amincies par-devant et portant sur des pieds à raquette qui n'en finissent pas. La raquette, à laquelle il est fait ici allusion, est cette chaussure de bois large, longue, légère, dont les Lapons se servent pour courir d'un pas ferme sur la sole non durcie des neiges.
La nature ne s'en est pas tenue là de celte bâtisse merveilleuse. Elle ne s'est pas contentée de proportionner la gracilité des supports de l'oiseau à la légèreté de sa carène : en même temps qu'elle lui étirait les doigts, elle lui évidait le cou, les flancs, la tête pour lui faciliter le mouvement de serpentation rapide au travers des fourrés herbeux; bref, elle lui a coulé toutes les parties du corps dans le même moule que ses échasses, tant et si bien, qu'elle a fini par produire comme dernière épreuve de l'oiseau de rivage, l'échassier au long bec emmanché d'un long cou.
Quel sera maintenant le nom du nouvel ordre, de l'ordre second-né de la volatilie?
Puisque le pied de l'oiseau nageur, qui est une rame, a donné rémipède, il semblerait légitime que celui de l'oiseau de rivage, qui est une raquette, lit réticulipède,
iiK LA rr-AssiFfc.ATioN PKrtii'OKMK. !:275'
du mol. latin retlcidtun, qui veut dire raquette. Mais le terme de raquette, pris dans l'acception de soulier à neige, n'étant pas très-connu, et l'expression de réticule (petit retsj s'appliquant mieux à la raquette du jeu de paume qu'à la chaussure du Lapon, j'ai cru devoir rejeter cette dénomination douteuse. Et comme la longueur démesurée des jambes nous fournissait ici un excellent caractère séparatif, pittoresque et faisant image, j'ai pris ce caractère pour dénominateur de l'ordre que j'ai intitulé de la Grallipédie. Grallipédie du mot latin f/rallip, qui signifie échasses, lequel nom devait baptiser l'ordre et ne pouvait être convenablement remplacé.
Pourquoi n'ai-je pas appelé cet ordre l'ordre des Kchassiers, comme ont fait les savants?
Pour une considération d'importance majeure. Parce que le mot éckassier, qui conviendrait parfaitement à la situation s'il était plus ductile, a le funeste désavantage de ne pas se prêter à la substantivation féminine, et j>arce que tout substantif privé de cette faculté est un substantif barbare et immaniable, qui doit être impitoyablement rejeté du vocabulaire de la méthode et de la hiérarchie. (Cependant comme la raison grammaticale, qui proscrit l'emploi de ce terme dans la nomenclature, ne le chasse pas du langage familier de la zoologie, nous nous permettrons de l'employer quelquefois, hors des rangs.
Donc le second ordre du règne, par rang de primogéniture, sera dit de la (ïrallipédie.
Quel fut le troisième milieu habitable du globe? Quel sera le troisième ordre de la volatil ie?
Le troisième habitat du globe fut la terre saine, la plaine, le milieu que les traits de Phœbus Apollo suscitèrent en remplacement du milieu vaseux et fétide qu habitait le serpent Python, .le dis la plaine et non pas la
vallée, qui suppose l'existence antérieure du fleuve. Les fleuves ne coulent pas encore h l'époque où nous sommes. Notre troisième habitat est la plaine de formation première, le steppe, la pampa, le désert. Mais voici que je me sens obligé, pour me faire comprendre, de revenir une fois de plus à l'histoire des déluges, histoire bien étrangement faussée jusqu'à ce jour par la superstition.
Disons d'abord, pour redresser l'opinion publique à l'endroit de ces cataclysmes, que les déluges ne sont pas des fléaux inventés pour punir les crimes de la terre, mais bien des procédés de géogénie naturels dont Dieu se sert pour opérer la fusion des divers éléments des jeunes globes, et pour aider ceux-ci à parcourir toutes les phases de leur existence. La meilleure preuve c[ue les déluges ne sont pas des instruments de la colère céleste, c'est que leur intervention dans les affaires des mondes est beaucoup plus fréquente avant la venue des humanités qu'après.
Donc au commencement, c'est-à-dire au premier jour de l'émersion des terres, le déluge fut partout; déluge d'eau et de feu, déluge de boue liquide, de pierres vitrifiées, de soufre, de bitume, de vapeurs métalliques, de matières sans nom, magma transitoire et confus de tous les éléments du globe, qu'engloutissaient et revomissaient sans cesse en leurs convulsions effroyables les goufi'res béants du sol. Alors, en effet, clmque mont qui pointait vers la nue, lancé par la puissance de Taction centrifuge, emportait sur ses épaules en sortant de l'abime le pan de la masse liquide qui lui servait d'enveloppe, et cette masse soulevée ne tardait pas à retomber des crêtes de la montagne, et à ruisseler sur ses pentes en cascades écumeuses, dont les ondes se mariaient dans leur chute aux torrents de laves rougeâtres qui descendaient lente-
DK !.\ t.l.ASSIlK ATK» IMIil lOU.MK. 277
ment des cratères volcaniques en longs serpents de l'en. Or, il arriva plus d'une lois que d'immenses étendues d'eau, se trouvant emprisonnées par d'immenses étendues de terre en voie d'ascension, lurent transportées à de certaines hauteurs au-dessus du niveau de l'Océan ; d'où elles tinrent longtemps la menace de déluge suspendue sur la tète des contrées inférieures. Puis la menace s'est accomplie peu à peu en tous lieux, et chaque mer supérieure a lini par rompre ses digues pour rejoindre l'Océan.
Ainsi se sont vidées les mers intérieures de nos grands continents d'Asie, d'Amérique et d'Afrique. Ainsi se videront quelque jour les mers intérieures de l'Amérique du Nord, qu'on appelle les Grands Lacs, par la rupture subite de la digue du Niagara.
L'empreinte des déluges, du reste, est demeurée visible sur tous les points du globe, comme celle des volcans primitifs, et rien n'est plus facile que de suivre de l'œil sur la carte orographique le mouvement d'invasion et de retrait des eaux. A la première inspection de cette carte, le regard de l'observateur est invinciblement attiré par le miroitement de grandes places nues et blanches qui gisent par le travers de tous les continents, aux étages les plus bas du sol. Ces grands espaces nus , qu'on appelle Saharas, Pampas, Steppes, Déserts, sont les lits de ces mers supérieures d'autrefois que l'exhaussement universel du sol avait provisoirement installées au-dessus du niveau de l'Océan , et qui ont fini par restituer leurs eaux au réservoir commun.
La meilleure preuve que l'eau salée tint jadis toutes ces places, c'est qu'elle y reste encore partout où elle a pu rester; témoin la mer Caspienne, celle d'Aral et la plupart des lacs saumàlres (pi'on renconiic au sein des dé-
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serts de tous les continents, voire de ceux d'Auslnilie. La mer Caspienne est le fond de la grande mer intérieure qui s'étendait jadis de la Chine à l'iuirope, couvrant toutes les Russies et toutes les Tartarics, et qui, en se vidant, a coupé le détroit de (iibraltar et noyé l'Atlantide. L'inleriorité de son niveau, qui est aujourd'hui de 420 mètres au-dessous de celui de l'Océan, explique pourquoi elle n'a pu s'y verser tout entière ; mais il l'ut certainement une époque où son niveau se confondit avec celui de la mer Noire, et les 1 120 mètres de profondeur que cette mer a perdus depuis le dernier déluge indiquent en chiffres précis le petit nombre d'ans qu'elle doit durer encore. Or, l'histoire de ce lac salé est celle de l'Aral et de toutes les mers mortes du monde, dont les eaux vont se réduisant et se dessalant chaque jour, et dont l'évaporation fera la fin. Les géographes ont reconnu que les rivages de la mer Caspienne occupaient la région la plus basse et la plus déprimée de ce globe.
I ne autre preuve que le plancher des déserts d'aujourd'hui est le lit des mers supérieures d'autrefois se tire de la composition de leur sol dont la première couche est du sable; du sable imprégné de sel marin, et réduit en poudre impalpable par le roulis des flots. La seconde couche est un banc de coquilles fossiles appartenant à des espèces maritimes, dont la plupart se retrouvent vivantes dans les mers d'à côté.
La substitution du désert au lac salé est de date si récente, que beaucoup de fleuves d'Afrique et d'ailleurs courent encore aux sables pour s'y perdre comme par le passé....
Mais il y a mieux encore que tous ces témoignages irrécusalîles pour démontrer la parenté et l'identité des milieux ci-dessus, il y a cette multitude d'analogies poé-
HE J,A i.LASSll ICAllO.N l'IlUK lUMi; , 27i>
ti(]iies (.[lie la nature s'est plu à léuiiii' autour de la question comme pour l'illuminer.
C'est d'abord ce cachet grandiose de l'immensité et de la solitude, également empreint à la face des deux plaines, qui fait l'unie rêveuse et la plonge aux méditations de l'infini.
Et puis cette méprise opiniâtre du vent brûlant du Sud (jui s'obstine à confondre l'océan des sables avec l'autre, et s'amuse à y soulever des tempêtes furieuses, et chaque jour y engloutit une caravane comme dans l'Atlantique un navire. Savez-vous ce que sont ces monticules de cendres qui s'élèvent là-bas dans la plaine, et au-dessus desquels tourbillonnent des nuées de vautours?... Ces monticules de cendres sont des tombes fraîches pleines que le simoun d'hier a élevées, que le simoun de demain rasera pour qu'elles revomissent leurs cadavres, à l'instar du gouffre des ondes, et prolongent d'autant la file des squelettes blanchis qui jalonnent les voies du désert.
La loi de Mahomet autorise le croyant à remplacer l'eau par le sable en ses ablutions; l'Éléphant fait de même.
La bête que Dieu a créée pour servir de transport à l'homme à travers l'océan des sables, le Chameau , s'appelle chez les poètes le vaisseau du désert. Il glisse sur la houle embrasée comme l'esquif sur la vague ; il plonge de l'avant et tangue sous la lame, à l'imitation du navire; et son tangage aussi donne le mal de mer.
Et il n'y a pas que les bêtes et les puissances aveugles de la nature qui se trompent à la ressemblance. L'œil de l'homme lui-même y est pris, et la réverbération des sables qui brûle sa rétine la force à reproduire L'image de l'onde absente. Etrange hallucination des sens qui semble une évocation magique de la mémoire des lieux !
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Or, les déserts et les plaines arides installés au centre des nouveaux continents, appelaient de nouveaux hôtes. Quelle forme de pied inédite, quelle espèce de chaussure réclamait le service de la locomotion pédestre dans le milieu nouveau?
La plaine aride et nue est le champ de la course; la jambe, le tarse, le pied de l'oiseau destiné à habiter le milieu nouveau seront donc taillés pour la course. La superficie de la plaine est tapissée de cailloux tranchants, de sables vitrifiés, d'aspérités sans nombre. Le parcours d'un pareil milieu exige une chaussure à l'épreuve, unissant les deux conditions de la légèreté et de la solidité ; quelque chose d'analogue à la chaussure du cheval et du dromadaire, appelés à peupler les mêmes solitudes.
La nature, se réglant sur ces indications, a fait comme nous aurions fait à sa place, s'il eût été dans nos dons de créer. Elle a doté l'oiseau coureur d'une jambe opulente et fortement musclée, qui s'ajuste sur un tarse vigoureux, rond et plein, et de hauteur moyenne, lequel porte à son tour sur des doigts légers et courts, mais robustes et infatigables, et garnis de défenses sur toutes les coutures, bouclier par-dessus, douille semelle par-dessous, terminés de plus par des ongles propres à creuser le sol. Pour d'autres raisons, que nous saurons plus tard, la nature a voulu encore que le coureur se distinguât de tous les autres bipèdes ailés par la majesté de sa prestance. Seulement, elle a si richement traité le système de la locomotion pédestre chez l'immense majorité des espèces, que le système du vol a dû considérablement en souffrir. Le coureur a l'aile courte, le vol lourd, bruyant et pénible, et n'aime pas à confier son salut à ses ailes. Quelques espèces de l'ordre sont même tota-
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lement privées de la faculté de s'élever dans les airs.
Quel sera le nom du troisième ordre, de Tordre des coureurs, que la science officielle appelle l'ordre des Gallinacés ?
Du moment que c'est la fonction principale du pied, c'est-à-dire le caractère essentiel de la locomotion pédestre qui distribue les noms d'ordre , ce troisième nom tout trouvé, est celui àe, pieds coureurs. Or, il y avait à choisir pour la dénomination scientitique de pieds coureurs entre dromipèdes, ciirsoripèdes, lévipèdes ou rélo- • cipèdes. J'ai opté, après mûre délibéralion, pour le premier de ces titres; d'abord parce qu'il est le plus court, ensuite parce que le public sait déjà par les jeux de l'Hij)podrome que dromt' répond à course; et, enfin, parce que j'avais besoin de cette terminaison euphonique et sonore pour baptiser mes groupes, dactylidrornes , poUicidrornes... qui court sur trois doigts, sur quatre doigts.
Rémipédie, Grallipédie, Dromipédie sont donc les noms (jue la méthode naturelle assigne aux trois premiers ordres du règne des oiseaux.
Arrêtons-nous ici pour résumer notre œuvre et pour la soumettre au contrôle de notre second instrument d'analogie et de sériation; car voici que nous touchojis à l'une des heures les plus solennelles de l'histoire des oiseaux , et que nous avons atteint l'un des points culminants de notre étude. Voyons si cette filiation des trois premiers ordres du règne que nous avons tirée de la libation des trois premiers milieux, supportera victorieusement le contrôle de la comparaison du pied avec la main.
Et d'abord en quoi la main de l'homme diffère-t-elle surtout du pied de l'animal, de l'oiseau?
La main de l'homme diffère surtout de l'organe correspondant chez les bêtes, par l'opposition qui est com-
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plète chez elle entre le pouce el les autres doigts. C'est celle opposition qui constitue à elle seule toute la supériorité de l'adresse et de la force de l'homme, el qui Ta fait roi de la nature. La. faculté de saisir^ qui est le commencement de l'adresse manuelle, implique l'opposition du pouce aux autres doigts de la main.
Or, considérez le pied de l'oiseau d'eau que nous avons nommé le premier-né de la volatilie, el dites si ce n'est pas là le modèle qui s'éloigne le plus de la main de l'homme.
Chez l'oiseau d'eau, le pouce, quand il y a un pouce, suit le même plan rectiligne que les doigts de l'avant. H tend à s'éloigner indéfiniment de ceux-ci, bien loin de chercher à les rejoindre. Le pied de l'oiseau d'eau est de tous le moins apte à la préhension. C'est à peine si dans tout l'ordre quelques es\)ècefi perche?! t.
Chez l'oiseau de marécage, la faculté de préhension devient un peu moins rare ; un plus grand nombre d'espèces perchent ; l'une même est douée de la faculté de saisir, à la façon du perroquet et de l'oiseau de proie, qui ont de véritables mains. D'autres se servent de leurs pieds comme d'une arme de guerre. Cependant la reclilignité du plan d'assises est toujours la règle générale dans lagrallipédie, aussi bien que dans la rémipédie. Le pouce et les doigts continuent à se fuir, au lieu de se rapprocher.
Chez les coureurs, même règle générale. Seulement, plus des trois quarts des espèces sont déjà douées de la faculté de percher, qui implique celle de saisir, qui implique opposition entre l'avant et l'arrière...; faculté toutefois dont ces oiseaux n'usent guère que pour chercher un refuge contre leurs nombreux ennemis, ou bien un juchoir pour la nuit. Quelques espèces aussi se servent de leurs pieds pour frapper, et toutes pour gratter le sol.
m, i.A (:i-\^sii h \ I ION l'i lui (>i!\ii:. ^83
Il y en a iiiénie qui l'ont mieux, et qui élèvent des monticules de terre à la force de leurs poignets; d'autres qui lauchent l'herbe et la mettent en tas pour en faire des l'ours d'éclosion, et qui étendent considérablement ainsi le nombre des fonctions de leurs doigts.
Ainsi la gradation de l'adresse (progression du pied vers la main) justiiie la série ordinale que nous avons tirée de la fdiation des milieux.
Une observation importante doit trouver place ici.
C'est à savoir que lorsque j'aliirme Tantériorité de naissance d'un ordre quelconque, et que j'appuie cette antériorité sur celle de l'émersion du milieu que cet ordre habite, cette affirmation ne doit être considérée comme vraie qu'en thèse générale..., attendu que toutes les séries du même ordre ne sont pas nées le même jour, et que la loi de la distribution harmonique exige impérieusement qu'il y ait entre-croisement dans l'avènement des espèces appelées successivement à peupler tous les coins du globe — et qu'il est nécessaire que chaque ordre antérieur renferme des espèces qui ont fait leur apparition sur la terre beaucoup plus tard que certaines autres espèces d'un autre ordre postérieur. Je précise le cas et l'explique par un exemple. L'ordre des rémipèdes est visiblement antérieur, quant à l'ensemble de ses séries, à celui des grallipèdes et à celui des dromipèdes. Cependant le Canard de la <ïauoline, qui fait partie de l'ordre des rémipèdes, mais qui, fait son nid sur les arbres, a dû naturellement attendre pour faire sa première apparition en ce monde que l'arbre fût créé. Or, l'arbre est de création postérieure à la venue du chevalier (grallipède) et de l'outarde (dromipèdej.
Donc, il en est de la création des espèces ailées comme de celles des continentset des lies, qui ne se sont pas faites
-<^i tiH.NllHOlJXilK PASSIONNELLE.
en un jour, et pas une raison ne défend de croire qu'il y ait eu mille ans, plus ou moins, entre l'apparition du premier et du dernier des moules d'un ordre ou d'une série.
J'ai signalé tout à l'heure l'importance du point historique que nous venions d'atteindre. En effet : tous les oiseaux du globe, à partir du manchot du pûle austral, qui nage avec ses ailes, jusqu'au perroquet à face d'homme , qui parle comme nous , tous les oiseaux du globe, dis-je, ont le pied plat ou voûté.
Le pied plat que j'ai précédemment défini est celui dont tous les doigts posent d'aplomb sur le sol , où le pouce, quand il y en a un , fuit dans une direction opposée à celle des doigts de l'avant. Le pied arqué ou voûté, au contraire, est celui dont les doigts sont voûtés ou concaves, et où les deux systèuics de l'arrière et de l'avant se font opposition et tendent à se rejoindre comme le pouce et les doigts dans la main de l'homme.
Or, les pieds plats ne peuvent servir qu'à trois choses : à marcher sur les eaux, à marcher sur la vase, à marcher sur la terre, nager, vader, courir; et ces pieds plats sont l'attribut exclusif des trois premiers ordres de notre classification.
Va comme les pieds arqués n'ont également que trois emplois distincts :joercAer, grimper, saisir, d'où les trois grands ordres des percheurs, des grimpeurs et des préhenseurs , il suit de là :
Que le point historique où nous sommes arrivés est le point précis et mathématique de la coupe dichotomique du règne, qui se divise ici de lui-même en deux sections parfaitement tranchées : Planipédie (pieds plats), Ciirvipédie ou Caméripédie ;[)icds cambrés ou voûtés, du latin caméra).
Et voyez comme nou^ avions raison d'écrire un peu plu^
1)H LA CLASSIFICATION PÉniFURMK. 1285
haut, que si nous avions la main heureuse dans le choix de nos types séparalifs, l'analogie passionnelle s'empresserait de nous venir en aide. Admirez l'étrange coïncidence de la loi d'ordre moral avec la loi d'ordre matériel...
La polygamie ou l'agamie confuse est la règle générale de l'alliance des sexes dans la planipédie. La monogamie est la loi générale de la curvipédie !
Chez les pieds plats, barbarie quasi- universelle, ignorance quasi-absolue de l'art architectural et de l'art musical. Règne du mâle.
Chez les pieds mieux bâtis, architectes et musiciens hors ligne. Règne de la femelle.
Vous voyez bien que ce n'est pas moi qui m'obstine à courir après ma formule du Gerfaut, et que c'est elle qui fait effraction pour sortir de chaque vérité nouvelle et se glisse de force sous ma plume.
J'en ai presque fini déjà avec l'histoire de la filiation des milieux, puisque j'ai annoncé d'avance la formation des trois grands ordres des percheurs, des grimpeurs et des préhenseurs. Je veux achever pourtant le cadre de la classification pédiforme, dont l'étude successive des ordres, des séries et des espèces me permettra de présenter plus tard, au fur et à mesure, le complet développement.
A la plaine nue, infertile et aride ont succédé la plaine couverte, le buisson, la forêt. Les montagnes, perpétuellement arrosées par les eaux du ciel, ont créé les sources et les fleuves ; lesquels ont créé à leur tour les vallées, les prairies qui se sont émaillées de fleurs. Le luxe de la végétation a débordé [eu à peu en forêts riches de nouveaux fruits et de nouvelles graines, et abritant sous leurs rameaux touffus des myriades de nouveaux insectes. Or, il fallait de r.on\elles espèces pour consom-
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mer ces éléments nouveaux de nutrition; et les germes de ces espèces ont dû éclore à l'heure fixée par Dieu dès le commencement. En ce temps-là naquit VoisediU pe)'c heur, l'oiseau qui sait aimer, qui sait chanter, bâtir; la parure , la joie et la fête éternelle de cette création.
A dater de l'apparition du buisson, de l'arbre, de la forêt, tous les oiseaux naissent percheurs, même ceux des espèces appartenant aux ordres de la planipédie. Tous ont un pouce, et la tridractylie anticienne, caractère d'ébauche, disparait. La tridactylie anticienne, cachet d'infériorité et de primogénilure commun aux premières classes de la rémipédie et de la dromipédie, est le système de locomotion pédestre où les trois doigts sont placés à l'avant, comme chez les pingouins, les guillemots, les pluviers, les nandous, les outardes. Il va sans dire que le perchement est interdit à ces espèces tridactyles. Il n'en est plus ainsi dans la \v\àiXci^\\Q posticienne , où les trois doigts sont divisés en deux systèmes, et où le ])ouce fait opposition aux deux doigts de l'avant. ]\ien ne s'oppose en ce dernier cas i\ ce que Foiseau perche ou grimpe. Seulement ce chiffre de trois doigts, tout à fait anormal dans les ordres supérieurs, n'y figure qu'à l'état de rarissime exception.
Quelle nouvelle forme devait prendre le pied de l'oiseau destiné à vivre sur la branche, le pied de l'oiseau percheur?
Percher, c'est se tenir assis sur la branche dans une attitude horizontale. Or, pour que le pied puisse servir de supporta l'oiseau sur la branchC;, il faut d'abord que ce pied soit doué de la laculté de saisir et d'embrasser ce support. Et pour qu'il y ait possibilité d'embrassement , il faut, comme je l'ai déjà dit et même répété, qu'il y ail opposition directe entre l'avant et l'arrière , .avec fa-
liF LA (lASSIFICA TFOX l'iinil OP.:\lF . lâ87
cililV'; pour le pouce et les doigts de se rejoindre. C'est pour celte cause encore une fois qu'aucun tridactyle à pieds plats ne peut percher, pas plus qu'il ne peut chanter ni se construire une habitation sortable. Pour bâtir, il faut de l'adresse, et l'opposition du pouce au système de l'avant est la première condition de la dextérité. Les tétradactyles, comme le vanneau et la caille, chez lesquels le pouce n'est qu'un objet de luxe qui ne peut servir à rien, à raison de son exiguïté, sont aussi empêchés que les tridactyles planipèdes, à l'endroit du perchement. Enfin le martinet de nos églises, qui est un excentrique en tout genre, et qui porte ses quatre doigts à l'avant pour ne pas faire comme tout le monde, le martinet se trouve placé par ce singulier caprice dans une position bien autrement anormale. Il en est réduit à rester constamment en l'air faute de pouvoir faire usage de ses pieds. Ce qui est cause que les anciens l'avaient nommé Yœpode.
Mais ce n'est pas encore assez que les doigts et le pouce se fassent opposition. Pour que cette opposition soit sérieuse et l'assiette solide, il faut que le doigt de derrière qui tient tête aux trois doigts de devant, soit pourvu d'une puissance de contractilité extrême, d'une vigueur et d'une longueur à l'avenant. D'un autre côté, l'oiseau, dont l'existence est attachée aux végétaux, et qui vit de leurs fruits, de leurs insectes, de leurs graines, peut être appelé à chaque instant à ramasser sur la terre ces divers éléments de nourriture que le vent ou la maturité ont détachés de la branche. Il faut donc encore que son pied voûté soit doué de la propriété de s'aplatir coiiime celui des coureurs pour lui servir d'appui sur le sol. Enfin, comme ses ongles ne lui ont été donnés que pour se soutenir sur son perchoir et non pour déchirer, il n'est pas nécessaire- (pi'ils soient soigneusement renfermés dans une gaufe
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comme un rasoir anglais ou comme une griffe de cbat.
Pour toutes ces causes donc, la nature a doté l'oiseau perclieur d'un tarse grêle, élégant, diaphane, d'une longueur moyenne, généralement nu et supporté par des doigts opposés et libres, garnis d'ongles innocents. Tous les oiseaux percheurs peuvent se mouvoir à terre par la marche naturelle ou par le sautillement; tous se branchent pour dormir et ont le tarse dirigé dans le sens vertical; tous l'ont un nid, et c'est le seul ordre qui fournisse de véritables chanteurs.
L'ordre des percheurs comprend un nombre considérable de familles; mais je ne sais pour quelle cause les ornithologistes ont pris la mauvaise habitude de le considérer comme un ordre en quelque sorte négatif, et destiné à servir de refuge à tous les genres qui n'ont pas de caractère séparatif bien tranché. Nous verrons à l'usage que l'ordre des percheurs n'est pas pins dépourvu de ces caractères que les autres, et que la confusion qui y règne n'est pas le fait de la nature, mais bien celui des savants, qui ont commencé à y introduire le chaos, en le baptisant du nom absurde d'ordre des Passe/'eaiu-, nom qui n'a de comparable en négation et en insignifiance que celui de Gallinacés.
11 y avait à choisir entre une foule de caractères pédiforraes pour donner à cet ordre une dénomination convenable. J'ai opté pour le terme générique de Sédipckles, qui signifie tout simplement pieds servant à s'asseoir, Ramo sedeus, a dit Virgile à propos de Philoraèle.
Ordre premier de la Curvipédie : Sédipèdes.
Nous passons de cet ordre, et sans changer de milieu, à celui des grimpeurs, chez lesquels la structure du pied présente une contradiction si flagrante avec tout ce que nous avons vu jusqu'à présent et tout ce que nous verrons
bE 1>A l:lassikicatI(»a I'kikiohmi;. !28ii
plus lard, qu'il devient plus que jamais impossible de eomprendre comment les ornithologistes n'ont pas élé d'accord pour en faire une des grandes classes du règne des oiseaux. Il y a bien une classification de Guvier, dans laquelle les grimpeurs forment un ordre à part; mais je ne sais pas si cette classification-là est bien l'officielle.
Le syslôme de progression chez les grimpeurs est tellement en antagonisme avec celui de tous les autres oiseaux, que rien de ce que nous avons appris jusqu'alors ne saurait nous en donner une idée. L'existence des rémipèdes est attachée aux ondes, celle des échassiers à la boue, et celle des coureurs à la terre. L'existence des grimpeurs est attachée au tronc des arbres dans toute la force du terme. Ils ne peuvent pas plus quitter celte place que le plongeon son bassin.
Le rémipède, Téchassier, le coureur, le sédipède progressent sur un plan horizontal au moyen de doigts formant un système pareillement horizontal et perpendiculaire à la direction du tarse, qui transmet le poids du corps à ces doigts. Il faut intervertir tous les termes de ces rapports pour tomber sur la loi du système de progression du grimpeur et de la structure de son pied.
Le plan sur lequel progressent tous les autres oiseaux est un plan horizontal, avons-nous dit; ils marchent de l'arrière à l'avant. Le plan sur lequel progresse le grimpeur est vertical ; il marche de bas en haut. Cette marche est une ascension graduée qu'il exécute au moyen d'une série de bonds successifs, semblables à ceux que nous accomplissons quand nous gravissons les marches d'un escalier à pieds joints. Et les malheureuses bètes n'ont pas toujours l'agrément que nous avons, nous autres hommes, de pouvoir redescendre cet escalier quand nous l'avons I. ij
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monté. Cette faculté de redescendre n'est pas dans les dons de tous les grimpeurs. Le grimpeur ne marche pas sirr, mais contre.
Alors nous devons voir d'ici quelle sera la forme du pied chez l'oiseau grimpeur ; car la nature est une dans ses plans, quoique multiple et variée à l'infini en ses combinaisons. La métamorphose du plan horizontal de progression en plan vertical entraînera évidemment dans l'agencement du pied un renversement analogue. Les oiseaux qui marchent sur l'eau ou sur le sol ont le plan du pied parallèle à celui de leur point d'appui et le tarse vertical. La loi sera la même pour le grimpeur; seulement, comme le plan de progression du grimpeur (le tronc d'arbre) est vertical, le plan de son pied sera vertical et la direction de son tarse horizontale. Tous les autres oiseaux ayant la paume du pied tournée en bas, le grimpeur l'aura tournée en haut. Voyons maintenant par quels autres moyens extraordinaires la nature, si féconde en ressources, a dû pourvoir aux nécessités du nouveau système, et mettre le grimpeur en état d'accomplir sa rude et importante mission de conservateur des forêts.
Nous avons établi, à l'occasion du pied du sédipède, les conditions de la solidité de l'assiette en matière de perchement. Parmi ces conditions figure la nécessité d'une opposition sérieuse entre l'avant et l'arrière-main. Or, si nous rétléchissons que le pied, chez l'oiseaux grimpeur, a une charge beaucoup plus lourde que chez l'oiseau percheur, en ce que l'eflort nécessaire pour s'élever de bas en haut est plus violent que celui exigé par la progression de lavant à l'arrière sur un plan horizontal, nous serons amenés sur-le-champ à comprendre que la nature a dû non-seulement doubler et tripler la puissance d'élasticité du pied chez le grimpeur, mais accroître l'intensité de
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l'opposition entre l'avant et l'arrière-niain jusqu'à équitable répartition de la charge du corps entre ces deux parties.
C'est ce qu'elle a fait en raccourcissant et en fortifiant d'abord les tarses, les jambes et les cuisses, puis en partageant les quatre doigts du pied en deux sections égales, deux à l'avant, deux à l'arrière. La nature n'a pas borné là les avantages qu'elle a cru devoir faire aux grimpeurs, en compensation de la rude besogne qu'elle leur a attribuée ; elle les a dotés d'une queue rigide, étagée et pointue, qui leur sert de point d'appui dans leurs ascensions ; d'un bec droit et taillé en coin, propre à creuser le bois, et mû par des muscles cervicaux d'une force prodigieuse, (^e bec a été de plus muni à l'intérieur d'une langue vermiforme à détente, projectible, extensible, enduite d'une matière visqueuse et terminée par un dard, à l'aide duquel les grimpeurs s'emparent facilement des insectes logés dans les fissures les plus profondes de l'écorce. Les grimpeurs de France et d'Europe sont exclusivement insectivores, ils font des nids pour eux et pour une foule d'espèces, mais pas un seul ne chante ; ils remplacent d'une façon désagréable la musique parle bruit.
Ce caractère de la division du pied en deux parties égales nous donnait le moyen de désigner l'ordre des grimpeurs par un nom convenable. Nous aurions pu nous servir avantageusement déjà de l'adjectif latin supiniis, qui veut d\re paume en Pair, pour baptiser cet ordre du nom de Siipinipèdes. Nous aurions pu encore emprunter à l'art du tonnelier le nom de l'instrument qui sert à rapprocher de force les cercles des futailles, et qui s'appelle tirtoir, attendu que ce tirloir, composé de deux mâchoires moifsse.s qui se font opposition sans se rejoindre, est l'image parfaite du ])ied de l'oiseau grimpeur. Mais ,
comme le caractère de division du pied en deux parties égales avait frappé autrefois les savants, qui en avaient pris texte pour donner à cet ordre le nom de Zygodactyles (doigs attelés par paires, du mot grec zugos^ joug), nous avions préféré d'abord conserver cette dénomination en la latinisant , et nous avions baptisé en conséquence Tordre des Grimpeurs du nom de Jiigipèdes, à l'instar des savants. Cependant de judicieux scrupules nous sont venus depuis. Nous avons considéré que cette qualification de Jugipèdes ou de Zygodactyles appartient légitimement aussi à de nombreuses espèces qui ne grimpent pas le moins du monde (Toucans, Aracaris, Coucous, etc.;, et alors nous l'avons retirée sagement de notre classification et nous lui avons substitué celle de ScansoripèdeSj qui veut dire pieds cpnmpeurs^ et qui caractérise spécialement et exclusivement l'ordre que nous avions A nommer.
Deuxième ordre de laCurvipédie : Scansoripèdes.
Restait à dénommer l'ordre des Préhenseurs. Puisque tous les oiseaux naissent percheurs, à dater de l'apparition de la forêt, nous n'avons plus à nous occuper de la filiation des milieux.
Après tous les oiseaux devait naître celui qui vit des autres, l'oiseau de proie, l'oiseau de carnage, destiné à remédier à la trop grande multiplication des espèces. Et le milieu de cette espèce-là devait être naturellement partout, sur la cime des arbres, sur la cime des rocs, dans la nue, en tous les lieux élevés d'où s'inspecte l'espace. Tous les milieux étaient de son domaine, puisque tous ces domaines lui devaient payer tribut de chair morte ou de chair vive.
L'oiseau destructeur réclamait de plus, pour accomplir sa mission providentielle, de grandes ailes pour tenir
hK LA i;lassim(.ahon pédii iihml. 293
constamment le dessus dans les airs; une vue perçante pour découvrir sa proie sous la feuillée épaisse, sous l'herbe, au sein des eaux; enfin des mains crochues pour la saisir, un bec tranchant et fort pour la déchirer en lambeaux. L'oiseau de proie a reçu tous ces dons en partage.
Le pied de l'oiseau percheur proprement dit a tout juste la force nécessaire pour le maintenir sur la branche, et sa fonction se réduit presque à cet office de support. Le pied de l'oiseau grimpeur, pour être chargé d'un service plus pénible, n'a guère été plus largement doté de la faculté de saisir. Le pied va bien toujours se raffinant dans sa forme et se perfectionnant sous ces deux ordres, quoique la fonction industrielle y soit encore quasi exclusivement exercée par le bec. Mais c'est surtout dans le nouvel ordre que la tendance du pied à se rapprocher du modèle de la main humaine apparaît d'une façon visible. Le rapace frappe et assomme de son poing fermé comme nous; de ses serres il empoigne, il appréhende au corps, il poignarde, il étouffe ; il transporte d'énormes fardeaux à des hauteurs énormes, à des distances immenses. Son pied est une main véritable, et qui porte ce nom dans le poétique vocabulaire de la fauconnerie.
Lasériation des trois ordres nouveaux subit donc victorieusement le contrôle de la comparaison du pied avec la main.
Quel sera le nom du nouvel ordre dans une classification méthodique, où l'étiquette ordinale se tire de la forme du pied ?
Des pieds armés de serres, de poignards, de griffes cruelles, des pieds qui empoignent et qui tuent, et qui ressemblent à des mains, fournissent un nombre suffisant de caractères spéciaux et exclusifs pour baptiser convenablement l'ordre des préhenseurs sanguinaires et pour
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le maintenir isolé dans le règne. 11 y avait à choisir, en effet, entre Griffipédie (pieds griil'us), Rapacipédie {\)\eds ravisseurs], Sei'vipédie (pieds armés de serres), .hirjulipédie, Falciilipédie (pieds égorgeurs, pieds torlureurs); et rien n'empêchait de remplacer dans chacun de ces noms d'ordre la terminaison pédie par la terminaison manie, pour indiquer plus nettement la transformation essentielle qui s'est opérée ici dans la fonction du pied. Rapacirnanie^ Serrimanie. J'ai choisi Serripèdes, pour conserver au nom l'étymologie de l'expression française serres, qui à coup sûr caractérise mieux que toute autre la fonction des pieds de l'oiseau de proie. J'avoue pourtant que je ne suis pas complètement satisfait de ce titre ordinal, et que je le changerais volontiers contre un autre qui serait plus sonore, plus féroce et plus pittoresque. J'ajoute que le mot latin serra, d'où l'on pourrait supposer que j'ai tiré serripède, veut dire scie, et non pas griffe, et que par conséquent l'étymologie de serripèdes n'est pas pure. Il faut avoir pâli des mois et des années sur le travail fastidieux de la nomenclature, pour se faire une idée des difficultés inouïes que présente la matière.
Mais pourquoi n'ai-je pas dit Serrimanes au lieu de Serripèdes ?
Parce que la main de l'oiseau de proie est une main meurtrière, semblable à la griffe du lion et à celle de l'ours, lesquels ne portent ni l'un ni l'autre, dans la nomenclature mammiférique, le nom de Quadrumanes, que la science a attribué à l'ordre des singes en toute propriété.
Parce qu'il y a dans le règne des oiseaux un ordre parfaitement distinct de tous les autres et fait pour marcher à leur tète, et qui tient parmi les volatiles le même rang que l'ordre des singes parmi les mammifères.
Parce (jue l'homme, le bimane qui occupe le gradin
M. I,A I I A^M) K \ I |(t\ l'I.lillUUMI.. ^9?>
supérieur de lu mammiléiie, est un être nou-seuleinent très-habile des doigts, mais encore essentiellement frmjivore; et que la volatilie est forcée, comme la mammiférie, de se rapprocher de ce type, en faisant retour de la carnlvorie à la friu/irorie, en changeant de moyens d'action en même temps que de régime.
Parce que, en un mot, il y a mieux en l'ait de main dans le règne des oiseaux que la serre meurtrière du rapace, et que cette main supérieure est celle du Perrocpiet, fiahilissinifi et iiDtocente^ comme la main du singe, comme la main de l'homme. Or, d'après le principe de notre méthode de classilication naturelle, qui distribue les rangs en raison de la perfection du pied, c'est-à-dire de son plus ou moins de similitude avec la main de l'homme, nous étions tenu de conférer à l'ordre des perroquets le premier rang du règne, et de le caractériser par une appel-
Jation spéciale, décorée de la terminaison maiie, comme l'ordre des Quadrumanes. Ce que nous avons fait, en baptisant notre dernier grand ordre de la volatilie du nom de Scansorimanes. Scansorimanes, mains grimpeuses, pour dire que tous les oiseaux de l'ordre se servent de leurs doigts pour grimper comme le pic, en même temps que pour saisir et pour porter au bec, comme l'oiseau de
. proie. J'ajoute que les facultés intellectuelles et morales du perroquet préhenseur et grimpeur sont à l'avenant de son habileté manuelle; que la capacité du cerveau est plus vaste chez lui qu'en aucune autre espèce ; que £on bec, qui remplit l'oflice d'une troisième main^, et dont les deux mandibules sont mobiles, est le plus perfectionné de tous les organes de ce genre, et enfin que son faciès quasihumain, sa propension à se rallier à l'homme et à parler son langage, sa mémoire prodigieuse, son aptitude à tout apprendre, sa iidélité en amour, sa frugivorité et sa Ion-
gévité accusent la supériorité indéniable de l'ordre et justifient amplement le rang et le titre d'honneur que nous lui avons décernés. ÎS'oublions pas de constater, du reste, que d'illustres ornithologistes avaient été amenés avant nous, par un système d'études bien différent du nO)lre, ù reconnaître la prééminence du titre caractériel du perroquet, et à faire figurer conséquemment l'ordre des Psittaciens en tète de leurs classifications. Je cite dans le nombre Lacépède, lUiger et Charles Bonaparte .
Ainsi notre méthode de classification ornithologique pédil'orme divise le règne des oiseaux en sept grands ordres naturels, dans l'ordre ci-après :
RémipèdeSy oiseaux nageurs, Palmipèdes. Grallipèdes, — vadeurs, Echassiers.
Dromipêdes, — coureurs, Gallinacés.
Sédipèdes, — percheurs, Passereaux.
Scansoripèdes, — grimpeurs, —
Serripèdes, . — râpa ces, —
Scansorimanes, — préhenseurs-grimpeurs,
psittaciens.
A laquelle division première il convient d'ajouter deux ordres ambigus; l'un dit des Gressoridactyles (colombiens;, qui opère la transition entre l'ordre des Coureurs et celui des Percheurs (dromipèdes-sédipèdes) ; l'autre dit des Plutéidactyles (corbeaux et pies), qui relie les Grimpeurs aux Rapaces. Disons enfin, pour ne rien taire, que dans notre classification l'ordre des Sédipèdes, qui comprend à lui seul les deux tiers des espèces répandues sur le globe, se divise naturellement en quatre vastes sousordres, qui se distinguent parfaitement les uns des autres par la forme du pied.
ItK LA CI.ASSUICArKi.N l'IlUl ttHMK. tîî)7
Ordres naturel?, ordres ambigus et sous-ordres, portent donc au chiiTre de douze, chiffre premier d'harmonie, le nombre de nos divisions ordinales.
Je ne me borne pas dans le travail ([ui va suivre à prouver que la classification pédiforme est la plus naturelle de toutes les classitications ornithologiques présentées jusqu'ici, et que la forme du pied peut servir de compas pour mesurer la distance qui sépare chaque gradin des deux points extrêmes de l'échelle. J'ai eu grand soin d'écrire à côté du nom de chaque oiseau de France sa patrie, son origine, sa demeure d'hiver et d'été, sa taille, son costume, ses mœurs, ses amitiés, ses haines. J'ai dit les caractères généraux des ordres, des séries et des groupes, et j'en ai détaclié les individualités les plus saillantes pour en faire le sujet d'études analogiques spéciales, aussi souvent que ces types m'ont paru se recommander à la curiosité du lecteur parleur illustration historique, artistique, gastrosophique ou cynégétique. J'ai ménagé le texte aux espèces insignifiantes pour faire une plus large part aux emblèmes les jjIus intéressants de la passion humaine. J'ai été charitable envers les noms reçus, toutes les fois que ces noms ne m'ont pas paru s'écarter trop ouvertement des règles du, bon sens. J'ai cherché plus d'une fois, et sans qu'il y parût, à atténuer les torts de la nomenclature officielle. J'ai usé de tous les ménagements,en un mot, pour amener l'esprit de système mesquin et étriqué à une transaction amiable avec le principe supérieur de la méthode synthétique, essayant, suivant l'habitude, de combattre et de vaincre l'ennemi avec ses propres armes.
flHÂPlTRK IX
Ordre premier de la Rémipédie (oiseaux d'eau)
L'ordre des Rémipèdes compte cinq cent dix espèces environ, dont quatre-vingts seulement naissent ou stationnent temporairement en France. Le nombre exact des espèces n'étant pas encore connu, je ne puis garantir l'exactitude rigoureuse de ces cbifïres. Je ne garantis pas non plus l'excellence des noms de genre dont je me suis servi et que j'ai pris partout, dans les galeries du Muséum, dans les traités spéciaux, et notamment dans le Traité de Zoologie d'O. des Murs, le résumé le plus complet et le plus récent qui ait été publié sur la matière. Je n'accepte que la seule responsabilité des noms par moi créés jDour mes ordres, mes séries, mes groupes.
L'ordre des Rémipèdes n'offre qu'un très-petit nombre de caractères généraux, c'est-à-dire de caractères communs à toutes ses espèces. Ces caractères sont : des pieds palmés, des tarses courts, insérés à l'arrière, un corps épais et ramassé, une robe imperméable, couverte de plumes vernissées.
L'ordre des Rémipèdes se divise premièrement en deux vastes séries, d'après la nature de l'babitat; car, ainsi que nous Tavons dit dès le commencement, l'Océan fut avant les fleuves, et les rémipèdes des mers ont dû précéder
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ceux des fleuves et des lacs dans la vie. Il y a donc les rëniipèdes de l'eau salée, ou les Pélayitns, et les rémipèdes de l'eau douce, ou les Fliiviatiles. Cette première coupe dichotomique du règne des oiseaux parait d'autant plus naturelle, qu'elle divise le règne en deux parties égales, et que le point de suture des deux sections tombe sur un moule excentrique, remarquable à plus d'un titre et plus propi'e qu'aucun autre à remplir l'office important de pivot de série. Je dois regretter seulement de n'avoir pas trouvé mieux que pélagiens et fluviatiles pour caractériser l'opposition qui est entre les nageurs de la mer et ceux des fleuves, attendu que pélagiens est un qualificatif immaniable, comme rebelle à la substantivation féminine, et que fluviatiles ne s'applique pas assez spécialement aux oiseaux habitants des lacs. Il est vrai que ces lacs sont le plus souvent les réservoirs et les sources des fleuves, et que la rhétorique autorise les auteurs à prendre en certains cas la partie pour le tout ; mais la rhétorique n'est pas une autorité grave en matière de classification. Que d'autres trouvent mieux, le concours est ouvert.
La série des pélagiens se divise en trois groupes, qui prennent leur nom de la nature ou de la dimension des ailes, dont la gradation fonctionnelle offre certainement l'un des caractères les plus saillants et les plus saisissables en ces premiers débuts de la volatilie ». Rémiptérie, Bré- V ipenniey Grau dipcnn ie .
Premier groupe : Rémiptérie (ailes-nageoires); trois genres : Gorfou, Sphénisque, Manchot; seize espèces, dont pas une française ni même européenne.
Les ailes sont ici des ailerons ou des moignons d'aile faits de corne, ou bien d'une substance semblable à l'écaillé de poisson. Ces ailerons ne peuvent servir à l'oiseau que
300 i>!!M 1 IIOI.(X;iR PASSIOiNNELLE.
pour voler sous l'eau. I^e support ou le membre intérieur qui, chez tous les autres oiseaux sans exception, se compose de quatre pièces, ieraur, tibia, tarse, doigts, le support se trouve réduit à trois pièces dans ce groupe d'essai. C'est le tarse qui manque, à ce que j'ai cru voir. Les doigts du pied s'insèrent directement au tibia, et comme cette insertion se fait vers l'extrémité la plus inférieure du corps, elle donne forcément à l'oiseau l'attitude verticale. Les doigts, au nombre de quatre, sont réunis par une étroite membrane et se dirigent tous vers l'avant, anomalie bizarre que nous ne retrouverons plus désormais que chez des moules tout à fait excentriques. Le pied du manchot est le modèle qui s'écarte le plus de celui de la main humaine.
Toutes les espèces du groupe sont exclusivement piscivores, et conséquemment immangeables. Elles ne vont guère à terre que lorsque l'amour les y mène. Les femelles nichent et couvent en conmiun dans de vastes terriers; chacune ne pond qu'un seul œuf, et cette habitude de monoviparie est quasi générale chez les pélagiens. La promiscuité platonienne ou l'agamie confuse est la règle qui régit les rapports des sexes dans ce groupe.
Jules Yerreaux, le célèbre voyageur qui a vu le premier tant de clioses, et notamment que l'ornithorinque n'était pas un oiseau, comme beaucoup de savants s'obstinaient jadis à le croire ; Jules Verreaux a découvert un caractère d'homologie bien frappant entre le kangourou et le manchot royal, deux moules d'essai appartenant à deux règnes divers, mais nés certainement de la même pensée créatrice et éclos sur le môme sol, et faits pour se donner la main. Le kangourou est un moule d'ébauche de la mammiférie, comme l'autre de la volatilie. Il saute à pieds joints au lieu de marcher ou de courir, et se tient
DF. LA RKMIFIÎDIE. 'M)\
comme l'oiseau sur deux pattes. Ses petits naissent avant terme, comme ceux de l'oiseau, et la femelle est obligée de les couver, pour ainsi dire, en les logeant dans une poche membraneuse, formée par un repli de la tunique abdominale, et dans le fond de laquelle sont cachées ses mamelles. Le manchot n'a pas de mamelles, puisqu'il est ovipare, mais il a le pli de ]a membrane comme le kangourou, et il s'en sert, à l'instar du mammifère, pour y loger son œuf et pour l'emporter avec lui.
Le groupe des rémiptères est exclusif aux contrées les plus désolées et aux déserts de glace de l'hémisphère austral. Le manchot du pôle antarctique, qui a pour ailes des nageoires d'écaillé , pour vêtement un justaucorps de duvet jaune ras, semblable à du velours d'Utrecht, qui ne peut ni voler, ni marcher, ni courir, qui se tient debout comme l'homme, et n'a pas la physionomie spirituelle. . . le manchot serait volontiers pour l'observateur superficiel le résumé de toutes les anomalies physiques et morales; mais pour l'analogiste qui raisonne et qui sait l'importance du pied, cette série de prétendues anomalies n'est que la série des attributions multiples et normales de l'ambigu. Toutes ces anomalies s'expliquent parla structure eni!)ryonnaire du pied, et la parcimonie singulière dont la nature a fait preuve dans la bâtisse des membres inférieurs du rémiptère, caractérise précisément ce que j'appelle l'ébauche de la volatilie. La nature, qui procède par gradation, est bien forcée de créer ces moules primitifs au début de tous ses règnes. Seulement, comme elle est femme, ce qui veut dire qu'elle n'aime pas ù se mirer dans ses types défectueux, elle a soin d'en réduire le nombre et de loger ces avortons à l'autre bout du monde, par delà les banquises du cercle polaire austral , en des lieux impossibles.
302 ORNITHOLOGIF PASSIONNFJ.LE.
Deuxième groupe : Brévipennie; sept genres : Pingouin, Guillemot, Brachyrhampbe, Macareux, Gérorhine, Starique, Mergule. Trente-deux espèces, sur le nombre desquelles six ou sept tout au plus vivent à demeure ou sont jetées par hasard sur nos cotes maritimes, et dont on contera l'histoire.
Le premier groupe n'avait point d'ailes du tout. Le second en a si peu, que c'est à peine s'il peut utiliser ce qu'il a pour voler. La nature a même ménagé la transition entre les ailes-nageoires et les vraies ailes, en créant entre eux un moule pourvu d'ailes, mais d'ailes dégarnies de pennes, impropres au vol par conséquent. En revanche, tous ces brévipennes sont d'excellents nageurs, et surtout d'excellents plongeurs. Ils ont l'attitude verticale comme les rémiptères et sautent mieux qu'ils ne courent. Gette verticalité de station a pour cause, comme je l'ai déjà dit, l'insertion des tarses à l'arrière. Les tarses sont insérés à l'arrière et amincis par-devant en lame de couteau pour favoriser d'autant l'exercice de la natation sousondienne. Il n'y a pas de mot dans la langue française pour dire l'action de plonger, Vi/ifra ou la sub-natation .
Tous les brévipennes sont tridactyles et piscivores. Tous nichent clans des terriers ou dans les fissures des falaises. Ils ne pondent qu'un seul œuf, d'une forme trèspointue, et nourrissent pendant quelque temps leur petit dans le nid. Presque tous se marient, et la fidélité conjugale est généralement en honneur parmi eux.
Troisième groupe : Grandipennio ; onze genres : Albatros, Prion, Puffîn, Thalassidrome, Pétrel, Labbe, Goéland, Bec en ciseaux, Paille en queue. Sterne, Frégate. Près de deux cents espèces, dont vingt habitent la France.
Les six premiers genres du groupe forment la tribu des vrais oiseaux marins. Quelques espèces, comme les alba-
liF l,A lil-MIPKDIE. 303
Iros et les pélrels, ne se rapprochent des côtes que vers la saison des amours, et tout le reste de l'année habitent la haute mer, où ils font leur nourriture des mollusques et des céphalopodes qui s'y rencontrent par masses. Elles s'y repaissent aussi de la chair des baleines mortes et des autres cadavres. Les Albatros et les Pétrels sont les Vautours de la mer, dont les (ioëlands et les Mouettes ne sont que les Corbeaux.
La tridactylie, qui semble l'apanage des brévipennes, persiste chez quelques genres du groupe , notamment chez les albatros. Le pouce fait explosion chez le pétrel , sous la forme d'un ongle crochu qui lui sert de crampon pour s'accrocher à la carcasse huileuse des cétacés.
Tous les grandipennes vivent de pèche. Toutefois certaines espèces puissantes trouvent plus commode de confisquer le produit de la pêche d'autrui que de pratiquer l'industrie pour leur compte. Ces espèces parasites et tyranniques s'appellent le Labbe et la Frégate. Le titre de forban ou d'écumeur de mer leur eût mieux convenu.
Toutes les espèces du groupe nichent comme les brévipennes au fond de trous creusés dans la terre ou dans le roc. La plupart sont monovipares et nourrissent pendant quelque temps leur petit dans le nid. Les pétrels s'acquittent de cette tache, à l'instar des mères esquimaudes, en ingurgitant force huile de poisson dans la gorge de leur nourrisson. Le Diablotin de la Guadeloupe, qu'on déterre comme un lapin et qu'on fait fondre ensuite pour en avoir la graisse, appartient à cette famille.
La polygamie, ou plutôt cette agamie confuse d'institution platonienne qui règle les relations des sexes chez les rémiptères, sert aussi de code d'amour à la grandipennie.
Toutes les espèces déploient un luxe inouï d'envergure qui leur permet de se bercer dans la tourmente et de
304 ORNIIHULOGIE (^ASSIONM-.LLK.
piquer droit dans le vent. L'envergure de certains albatros atteint cinq mètres et plus; celle de la frégate en mesure quatre. Mais la taille du grand albatros égale celle du cygne, tandis que la taille de la frégate n'est que celle du poulet.
A ailes démesurées, pieds minuscules : c'est la règle de la compensation ou de l'équilibre établie par Geoffroy Saint-IIilaire. La frégate a les ailes si longues qu'elle ne sait où les mettre à l'état de repos. Ses coudes font saillie en dehors de la poitrine et lui donnent dans la face ; les ailes s'entre-croisent à l'arrière au delà de la queue.
La frégate grandipenne et minimitarse n'a aux pieds que des moitiés de membranes, et ses doigts sont si exigus, qu'elle n'ose s'asseoir sur les vagues, de peur d'y demeurer clouée.
La frégate, qui est le plus infatigable et le plus rapide des voiliers de l'atmosphère maritime, occupe pour cette cause le plus haut degré de l'échelle de son ordre, ou, pour mieux dire, occupe le sommet du triangle, qui est la figure géométrique de la hiérarchie dans tous les ordres.
Or, écoutons bien ceci : la frégate semble n'être que la première incarnation de ce type supérieur de la volatilie, qui s'appt'lie V hirondelle , type reconnaissable à la réunion de ces trois caractères : ailes immenses , tarses minuscules emplumés, queue fourchue, type qui semble avoir été créé par la nature pour servir de pivot de série à la plupart des ordres du règne des oiseaux. Ne perdons pas de vue cette observation inij)ortante, qui peut nous servir de boussole et de point de repère dans la distribution ultérieure.
La première série du règne, la série ascendante, débute par le Manchot impenne , condamné par le manque d'a.les à vivre dans le sein des ondes, l^lle se termine
nE r.\ RÉMIPÉDIF. 305
par la Frégale, condaninép, par la dimension exagérée de ses ailes, à vivre dans le sein des airs.
La série descendante se compose de trois groupes, qui prennent leur nom de la structure des pieds et du nombre des rames : Polliciréniie, Dactij Urémie, Fissirémie.
Premier groupe : Pollicirèmes ; quatre genres : Fou , Anliinga, Pélican, Cormoran. Soixante espèces, dont cinq au plus appartiennent à la France.
La frégate grandipenne et brévitarse, qui est un moule excentrique par essence, a les quatre doigts dirigés vers l'avant, comme l'hirondelle noire, et soudés l'un à l'autre par cette espèce de membrane natatoire, que nous appelons une rame. Le groupe voisin de ce pivot de série devait s'en rapprocher par un caractère sériel quelconque. Il s'en rapproche, en effet, par la disposition et le nombre des rames. Dans le groupe des pollicirèmes, les trois doigts de l'avant sont unis entre eux par deux membranes, et soudés au pouce par une troisième. D'où le nom de pollicirèmes, c'est-à-dire pieds palmés, chez lesquels le pouce [pollex] est soudé par une troisième membrane aux trois doigts de l'avant.
D'autres caractères trahissent la contiguïté et la parenté des espèces. Le bec est généralement fort et crochu comme celui de la frégate chez les pollicirèmes; il est fendu jusqu'en arrière des yeux ; le tour des yeux et le dessous de la gorge sont nus et enveloppés d'une peau dilatable.
Le premier genre, le genre Fou, se compose d'espèces presque exclusivement pélagiennes, qui nichent dans les falaises et ne pondent qu'un seul œuf. Les espèces des autres genres, pour préférer le séjour des fleuves et des lacs à celui de l'Océan, et le poisson d'eau douce au poisson d'eau salée, n'ont pas renoncé tout à fait à la fré-
306 ORNITHOLOCilK PASSIONNEIJ.K.
quentation des côtes maritimes. Ouelques^unes nichent même dans les fissures de la falaise plus volontiers que sur les arbres, car leurs ongles crochus et leurs membranes natatoires flexibles leur permettent de percher. Les pollicirèmes, pourvus de longues ailes et de pieds archipalmés, sont les oiseaux pécheurs par excellence. L'homme a su tirer parti de leur habileté.
"Deuxième groupe : Dactylirémie ; douze genres : Harle, Merganette, Cereopsis , Oie, Cygne, Arboricygne, Tadorne, Canard, Fuligule, Hydrobate, Plongeon, Jléliornis. Cent soixante-dix-huit espèces, dont quarante françaises.
Le second groupe de la série descendante des rémipèdes renferme toutes les espèces tluviatiles, chez lesquelles les trois doigts de l'avant seulement sont palmés. D'où le titre de Dactylirèmes; le terme dactyle, doigt, s'appliquant exclusivement à l'avant dans la méthode de la classification pédiforme, où le système de l'arrière reçoit sa désignation spéciale du nom latin du pouce, pollex ou. posticus.
Nous voici complètement émergés du domaine tempétueux de l'eau salée, que 'les Egyptiens appelaient lo domaine de Typhon ou du mal , et nous entrons enhn à pleines voiles dans le milieu plus raffiné des lacs, des rivières, des ruisseaux. Aucune des espèces exclusivement maritimes n'appelait l'homme, car aucune n'était mangeable et ne pouvait se rallier à lui à un titre quelconque. Mais tout va prendre avec Teau douce un caractère plus humain, et l'amélioration débutera par celle de la chair. On ne va pas chanter encore comme dans les ordres supérieurs, mais du moins l'immense majorité bâtira et posera son nid en face du soleil , et beaucoup entreront avec le souverain de la terre en relations suivies.
DK LA RKMIPl'aiIE. 307
L'ordre méthodique , basé sur celui de la primogéniture, a d'abord appelé les espèces exclusivement maritimes confinées par le sort aux solitudes glacées de Tun et l'autre pôle, puis les voiliers de la haute mer, puis les grandi pennes du tropique. A la suite de ces hautes puissances et de ces hautes dominations du ciel sont venues les espèces pêcheuses ambiguës, qui s'accommodent également bien des produits des deux ondes. A la suite de celles-là doivent venir les espèces omnivores, c'est-à-dire les espèces pour lesquelles le poisson ne sera plus l'élément exclusif de nutrition. A celles-là succéderont les espèces granivores et herbivores, habitantes des plaines, des buissons, des forêts. Ces grandes espèces, amies de la terre , l'ont opposition aux grandes espèces qui vivent sur la haute mer, pétrels et albatros. Le groupe se termine par des genres essentiellement plongeurs dont toutes les espèces ont le pouce muni d'un rudiment de membrane libre. Ces genres font retour à la piscivorie et se trouvent en rapport de contraste avec les plongeurs maritimes.
La Dactylirémie est la réunion des genres ainsi échelonnés par la diversité du mode de nutrition.
L'ordre se clôt par un groupe dit de la Fissirémie, qui ne comprend qu'un seul genre, le genre Grèbe, lequel est également piscivore exclusif et fait pendant au groupe des rémiptères, opérant de la sorte le ralliement des extrêmes^ une des conditions sine que non de la loi de la série.
Le groupe des Fissirèmes, qui comprend vingt-deux espèces, dont quatre seulement ont la France pour patrie, tire son nom, comme les deux groupes qui précèdent, de la structure du pied et de la disposition des membranes natatoires. Ici chaque doigt est muni d'nii double aviron
308 ORNITHOLOGIF PASSIONNELLE.
séparé, et le pouce lui-même porte voile. Les tarses sont insérés à l'extrémité inférieure du corps et taillés en lame de couteau, pour favoriser l'immersion et la natation sousondienne ; et, conformément à la loi de compensation et d'équilibre, ce développement exagéré de Tappareil natatoire a eu pour résultat forcé Tavortement du système alaire. Les grèbes sont les pires voiliers de leur ordre et du règne entier des oiseaux.
Je rappelle la marche sériaire de l'ordre et sa constitution hiérarchique avant de passer ;\ l'histoire des espèces nationales.
Le tableau ci-contre expose la division de l'ordre en séries, en groupes et en genres. On n'a fait que mentionner le chiffre des espèces.
DE LA KÉMIPÉDIE.