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ÉCHASSIERS DE FRANCE

TiRouPE BES Rémigralles. — Deiix espèces : Phalarope , Foulque.

Le Phalarope. — Taille de la grive; manteau brun fauve, dessous du corps grisâtre; bec arrondi, droit et effilé, légèrement arqué à la pointe. Rare en France, où on le rencontre sur les eaux de la Lys, de la Somme, et dans les grands marais de l'Artois. Le phalarope est un plongeur intrépide, dont le pied offre une certaine différence avec celui du grèbe. La rame, dans celui-ci, est partout d'égale largeur ; elle est festonnée chez le phalarope et représente une série d'épanouissements et de rétrécissements de la membrane. La nourriture du phalarope n'est plus exclusivement animale : les graines de certaines plantes y entrent pour une partie notable. Une modification dans la forme du pied , si insensible qu'elle soit, ne peut avoir lieu sans introduire dans le régime diététique de graves changements. Je ne connais d'autres ennemis au phalarope que le brochet et le naturaliste ; encore celui-ci ne le recherche-t-il qu'à cause de sa rareté. L'analogie, à qui je suis forcé de m'en remettre pour avoir une opinion sur la chair de ce plongeur, m'en dit fort peu de bien.

La Foulque. — Macreuse, Macroule, Morelle de Lorraine, Judelle de Paris.

La chasse de la foulque s'élève, dans plusieurs contrées de France, dans le nord-est et dans le midi notamment, au rang de plaisir national de première classe. Ruffon parle d'une seconde espèce de Foulque ou de grande Morelle qu'il appelle la Macroule. J'ai peur qu'il n'ait confondu cette espèce avec la Macreuse, qui est un véri-

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table canard, et dont il a été parlé dans le chapitre précédent.

La taille de la foulque est un peu inférieure à celle du canard. Manteau noir, bec droit un peu plus long- que la tête, remarquable par une protubérance cornée d'une belle couleur blanche, qui remonte du bec sur la partie frontale et la couvre couime d'un casque. Pieds festonnés, nourriture mi-partie animale, mi-partie végétale, dans laquelle le frai de poisson et la graine de la flambe d'eau entrent pour la meilleure part. Commune sur tous les étangs de France, voire sur ceux de Saclé et du bois de Meudon. Le nid de la foulque annonce déjà que des progrès notables sont à la veille de s'accomplir dans l'art architectural de l'oiseau. C'est une couche de joncs épaisse de plus d'un demi-pied, au milieu de laquelle la mère creuse une légère cavité pour y déposer une douzaine d'œufs. La masse demeure flottante, mais elle est attachée aux roseaux voisins par des brins de jonc assez lâches pour lui permettre de monter avec l'eau , mais non de démarrer. La mère a besoin de toute la chaleur et de toute la sollicitude de l'amour maternel pour veiller à la conservation de sa nombreuse famille ; car tous les forbans de la terre et des eaux , le milan , le busard, le brochet et l'homme lui-même semblent avoir conjuré leurs haines contre l'espèce malheureuse et voté son extermination à l'unanimité. Heureusement que la tendresse de cette mère est à la hauteur de sa responsabilité, et que sa fécondité est proportionnelle aux chances de destruction qui menacent sa famille.

Jja foulque ou la judelle, malgré la pesanteur de son vol, peut entreprendre sans péril de longues traversées. On l'a plus d'une fois rencontrée sur le sommet des Pyrénées et des Alpes, franchissant bravement à tire-d'aile

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cette barrière de glaces qui sépare la France clés contrées sans hiver. Mais le plus souvent les voyages annuels de la foulque française se bornent aune simple transhumation du nord au midi de sa patrie, des étangs de la Lorraine et de la Sologne à ceux des rives de la Méditerranée, depuis Hyères jusqu'à Cette. La chair de la judelle, qui est immangeable pendant la saison d'été , époque où elle se nourrit principalement de frai de poisson, se corrige complètement à l'automne par le fait de la substitution du régime purement végétal au régime animal. J'ai même connu des pays où cette chair devenait tout à fait présentable, et où l'énorme couche de graisse dont elle était enveloppée formait pour l'épinard et pour la pomme de terre un condiment exquis.

Les foulques se marient; les mâles acceptent noblement les devoirs que l'amour et la paternité imposent à toutes les bêtes de bien. Je demande pourquoi les savants et les chasseurs, qui ont donné tant de noms absurdes à la foulque, y compris ce dernier, ont oublié de lui en donner un joli, qui aurait youlu dire casquette blanche, nom indiqué par la nature : Albirostrie ou Galéirostrie.

Groupe des Loxgidactyles. — Trois genres : Poule d'eau, Râle, Talève; sept espèces.

Le groupe des Longidactyles de France compte trois genres, parmi lesquels je fais figurer le talève; mais l'existence de ce dernier genre sur le territoire français est plus que problématique. Je l'accueille cependant avec mon hospitalité habituelle , parce que le talève se rencontre assez fréquemment en Sardaigne , et qu'il me semble bien difficile qu'un oiseau curieux qui liabite cette ile ne traverse pas le détroit de Boniface, rien que pour dire qu'il a vu la Corse. D'ailleurs la faune ornithologique de cette dernière contrée n'est pas encore assez

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parfaitement connue pour cpie je prenne sur moi d'alTirmer qu'elle ne comprend pas au moins une vingtaine d'espèces étrangères à la France continentale. Selon toute apparence, la plupart des espèces qui sont considérées aujourd'hui comme exclusives aux provinces les plus méridionales de l'Europe, Andalousie, Sicile, Calabres, Grèce, habitent également la Corse.

J'ai déjà dit les caractères généraux du groupe : tarses verdàtres, longs et forts, doigts d'une longueur démesurée ; poUicigrades, brévipennes, efflanqués ; corsage étroit et long, déprimé à l'origine des cuisses ; col effdé, tète fine ; forme du bec variable, suivant les espèces, ainsi que la délicatesse de la chair. Habitants des roseaux, des prairies, des oseraies, des taillis marécageux. Saurivores, piscivores, ranivores, granivores. Les oiseaux qui ne prennent jamais leur essor quand ils peuvent s'en dispenser n'ont pas besoin de gouvernail pour diriger leur vol; la nature n'a laissé, en général, aux coureurs de roseaux qu'un bout de queue pour la montre. Les longidactyles sont monogames, et forment le personnel d'une chasse spéciale.

Genre Talève. — Au genre Talève appartient la magnifique espèce connue sous le nom dePorphyrion ou de Poule Sultane, qui tenait dans la peinture antique la même place que le faisan doré dans celle des Chinois, La poule sultane remplit admirablement toutes les conditions du moule fantastique par le relief et l'éclat des couleurs de sa robe et par l'exagération de la grandeur de ses pieds. Son uniforme n'a que deux couleurs, mais ces deux couleurs se font valoir étrangement l'une l'autre par leur contraste et leur disposition. Tout ce qui est plume est indigo tendre ; le reste, bec et tarses, carmin, et les doigts de ses pieds sont d'une dimension telle que l'oiseau s'en

sert comme d'une main pour ramasser les objets à sa convenance, et les lever à bras tendu à la hauteur de ses épaules. Le bec court et presque carré, largement assis à la base, contribue puissamment à l'étrangeté de cette physionomie. La poule sultane est le type idéal de la série des Longidactyles. C'est un de ces oiseaux dont la mémoire vous reste dans les yeux pour toujours quand vous l'avez vu une fois. La nature Ta destiné, comme le faisan doré, l'ibis rouge et tant d'autres, à embellir la demeure de l'homme, et lui s'est empressé de tout temps de souscrire aux vœux de la nature. Le talève de Sardaigne, celui qui peut se rencontrer en Corse, est un moule beaucoup moins remarquable que le porphyrion, et qui se rapproche plus de la poule d'eau commune, dont il a le volume et la physionomie : manteau vert sombre, col et plastron indigo; bec et pieds rouge tendre; front nu, bec de tous points semblable à celui de la poule d'eau. Le talève nous présente le caractère remarquable de l'aile éperonnée, qui atteste que des liens de parenté éloignée existent entre la famille de la poule d'eau et celle du kamichi , Roi de la savane américaine.

Genre Poule d'eau. — Espèce unique.

Le nom de poule d'eau est un des plus malheureux de l'histoire naturelle , car l'oiseau dont il est ici question ne ressemble en rien à une poule, pas plus au physique qu'au moral. La poule d'eau possédait cependant un caractère fort distinctif au moyen duquel il eût été facile de lui donner un joli nom. Ce caractère est une paire de bracelets ou plutôt de jarretières rouge orangé qu'elle porte au bas de la jambe, à la hauteur de l'articulation que le vulgaire appelle le genou, mais qui n'est que le talon. Un bracelet se disant en latin arynilla, rien n'empêchait d'appeler la poule d'eau VArmillaire. Dans

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certains pays de France, on donne à la poule d'eau le nom de Pattes vertes^ et on applique la qualification aux râles d'eau, ses voisins. On a parfaitement raison : Pattes vertes, Chloropus, Yiridipèdes, sont tous infiniment supérieurs à poule d'eau.

La poule d'eau vulgaire est un oiseau long, haut jambe, de la taille d'une perdrix, qui porte un pardessus brun olive, écussonné de taches sombres à franges claires, et dont la robe, depuis la gorge jusqu'à l'abdomen, a l'air d'avoir trop longtemps trempé dans une bouteille d'encre. La couleur blanche n'apparaît, dans tout le costume, qu'à la partie inférieure de la queue. Le bec, large à la base, étroit à l'extrémité, s'infléchit rapidement et se rapproche assez de celui de la judelle; il est coloré, chez le mâle adulte, d'une jolie teinte rouge orangé qui n'embrasse que la première moitié de ses mandibules. Cette nuance est la même que celle des jarretières qui ornent le tibia de l'oiseau ; elle n'a tout son éclat que dans la saison des amours.

La poule d'eau habite toutes les contrées marécageuses de la France, tourbières, marais, étangs, rives de fleuves, fossés de citadelles; elle vit d'insectes, de mollusques, de frai de poisson et de grenouilles. Elle mérite une mention spéciale pour l'art qu'elle déploie dans la construction de son nid. Ce nid est un polyèdre régulier à cinq ou six pans, plutôt qu'un cylindre ; il est composé de feuilles sèches de glaïeul, dont l'oiseau multiplie les assises, jusqu'à ce que l'édifice s'élève à la hauteur d'un pied audessus des grandes eaux ; la construction est adossée de toutes parts à une forte muraille de tiges desséchées, qui lui sert à la fois de contre-fort et de rempart contre la curiosité du passant. La poule d'c-au fait une ponte de huit à dix œufs chaque printemps. Les petits naissent cou-

verts do chivot noir et sortent du nid aussitôt qu'ils sont éclos.

Le mâle aide la femelle dans la construction du nid et remplit dignement tous les devoirs du père de famille. Quand la mère quitte ses œufs, elle a grand soin de les couvrir à l'instar de la perdrix, pour dérober ce fruit tentateur à la vue perçante du corbeau, la bête noire de toutes les couveuses,

La poule d'eau marche avec gTâce et court avec rapidité à terre ; elle a coutume d'accompagner chacun de ses mouvements de progression d'une saccade de la queue, comme la perdrix inquiète. Quand elle se promène à travers les roseaux sur les larges feuilles de nénuphar qui tapissent la face des eaux mortes, on dirait qu'elle marche sur l'onde. Plus habile à courir qu'à nager, elle ne se hasarde que timidement à franchir l'enceinte de ses fourrés de roseaux, de joncs et de ghiïeuls, et se hâte de s'y réfugier à tire d'aile à la première apparence de péril ; elle nage comme elle marche, par saccades, et vole les pattes pendantes. Elle trahit fréquemment sa demeure, pendant le jour, par un cri de rappel, bref, métallique et sonore, mais elle ne s'aventure en pleine eau que vers la première et la dernière heure du jour. C'est la poule d'eau et non le Blongios, comme je l'ai cru bien longtemps, qui répond par une explosion formidable de cris de fureur à la détonation du salpêtre, et qui met en rumeur tous les échos de la vallée de l'Essonne pour un seul coup de fusil.

La poule d'eau tient l'arrêt comme la caille et plonge très-souvent, au lieu de s'envoler, lorsque le chien la pille. On la prend fréquemment à la main après le premier vol et le premier plongeon. Elle vit parfaitement en domesticité et s'acconmiode de la société des volailles.

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pourvu qu'elle ait à sa proximité une mare où barboter à l'aise. Sa chair est presque mangeable en salmis à l'arrière-saison. J'ai remarqué que la robe de la poule d'eau, qui est parfaitement imperméable tant que l'oiseau est en vie, prend l'eau instantanément après sa mort. Toutes les poules d'eau que vous tuez roides sur l'eau et que votre chien vous rapporte sont mouillées.

C'est vers la mi- octobre que les poules d'eau quittent les étangs, les mares, les fossés des châteaux et des places de guerre pour les rives couvertes des rivières et des fleuves où elles passent souvent tout l'hiver, quand le froid n'est pas rigoureux. Il existe un grand nombre de cours d'eau qui ne gèlent jamais et où Ton trou\e en tout temps des poules d'eau, des râles d'eau, des grèbes castagneux. Les poules d'eau émigrent vers les grands étangs du Midi et pénètrent jusqu'au cœur des contrées les plus méridionales de l'Europe, quand la gelée menace de solidifier l'eau de nos fleuves ; il est probable même qu'elles traversent la Méditerranée et se rendent en Afrique, car j'en ai tué en Algérie, vers le mois de janvier, des masses qui étaient évidemment de passage, puisqu'on en tirait, en un seul jour, une trentaine en des endroits où, quelques semaines auparavant, on aurait eu beaucoup de peine à en voir une ou deux.

La poule d'eau a pour ennemis tous les oiseaux de proie qui rodent sur les étangs, la loutre, le chien et l'homme.

Le Ralp: d'eau. — Encore un mauvais nom. Le râle dont je veux parler ici est celui qui a l'iris rouge, le bec long et arqué, la mandibule inférieure rouge obscur. Ce râle-là est évidemment le diminutif de la poule d'eau, et le nom de poulette d'eau, qu'on lui a donné quelquefois, lui conviendrait mieux que celui de râle. C'est l'intermédiaire parfait entre la poule d'eau et le râle de genêts. Il

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habite exclusivement, en effet, les marécages, les roseaux, les glaïeuls, et s'embarque même quelquefois à la nage. Le devant de sa robe, de la gorge à la queue, est largement saturé d'encre aussi comme celui de la poule d'eau. La coloration de son bec le rapproche encore de celle-ci : il vit de la même façon qu'elle. En un mot, par tous ses principaux caractères et par ses habitudes aquatiques, ce râle est plus voisin de l'oiseau d'eau que de l'oiseau de terre ; mais néanmoins sa parenté avec le râle de genêts est visible, car il porte le même pardessus et voyage de pied comme lui.

Je n'ai jamais trouvé de nid de râle d'eau en Lorraine, où cet oiseau est fort commun en automne et même en hiver, ce qui tendrait à me faire croire qu'il n'est que de passage en France et qu'il niche, comme la marouette, plus au nord. Ce râle d'eau est le plus mince et le plus efflanqué de tous les coureurs de roseaux ; il est de la taille du râle de genêts, mais ne prend pas comme lui la graisse : c'est un pauvre gibier. Je l'ai tué en plein cœur de janvier dans ces marécages voisins des bois où l'eau ne gèle jamais et où croissent de petits bouquets d'aulnes.

La Marouette [Râle tigré). — Taille de la grive ; plumage moucheté par-dessus et par-dessous; le fond du manteau olivâtre; bec jaune, court et quadrangulaire. Gibier de beaucoup supérieur aux deux espèces précédentes. La marouette, qu'il est impossible de confondre avec aucun des genres voisins, est un oiseau de passage qui nous quitte comme les cailles, de la mi-août à la mioctobre, mais qui s'en revient bien plus tôt, c'est-à-dire dès le 1"" mars. Le premier passage dure deux mois environ. La marouette abonde alors, suivant les années, dans les pays^ d'étangs, dans les prairies marécageuses et dans les mares des plaines. Les marais de FArtois et de la

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Bresse et les rives des cours d'eau de l'est en sont généralement plus fournis que ceux de l'ouest et du centre; car la masse parait se diriger du nord de l'Europe vers l'Afrique, en passant par l'Italie et les marais Pontins.

Toutes les petites rivières et tous les petits ruisseaux herbeux qui se versent de droite et de gauche dans la Saône et dans l'Ain sont de véritables nids à maroueites vers le 1" septembre, tandis que les affluents de la Loire n'en hébergent qu'un très- petit nombre.

La marouette a besoin de se sentir les pieds frais et ne quitte jamais la terre molle. Elle est si paresseuse à voler qu'elle aime mieux quelquefois- traverser un canal à la nage que de le franchir en volant. Elle circule sous le nez du chien avec une vitesse extrême, multiplie les détours et les contre , coule sous les racines des aulnes à la façon des rats d'eau, et ne se décide à prendre l'essor que lorsqu'elle sent sur son dos le souffle de l'animal. Les choupilles, qui ne font que pointer et qui n'arrêtent pas, sont les chiens les plus convenables pour cette chasse amusante. J'en ai connu deux en Bresse, dont le nom ne me revient pas, et qui s'entendaient si bien à bloquer et à happer la marouette, qu'ils laissaient à peine à leur maître l'agrément de la tirer. Ils lui firent rapporter une fois quatre-vingts marouettes d'une seule chasse dans le marais de Poyat, près de Bourg. L'événement eut lieu au mois de septembre de l'an des râles 1841, pour lequel j'avais prédit, dans \q, Journal des Chasseurs, un déluge de marouettes.

Bale Poussin. — Ambigu entre le râle d'eau et la marouette, mais qui se rapproche tout à fait de celle-ci par le bec et les mœurs. Bare en France, exclusif au midi. Devanture de la robe tachée d'encre ; pardessus olivâtre ; taille de l'alouette.

Rale Bâillon. — Autre espèce minuscule, moule réduit de la marouelte. Plumage noir. Rare en France, mais

indigène.

Toutes les espèces qui précèdent ont la chair noire et veulent être mangées en salmis.

Le Rale de genêts. — Quand le roi Charles X, qui s'entendait mieux à tirer un lapin qu'à gouverner un peuple, habitait encore les Tuileries, les gardes de ses chasses avaient ordre de considérer le râle de genêts comme gibier royal de première classe, c'est-cà-dire de le réserver pour le fusil du roi et de le détourner comme s'il se fût agi d'un dix-cors. Si bien que lorsqu'il arrivait à un garde de Versailles ou de Saint-Germain de lever un de ces oiseaux , il en observait attentivement la remise, y marquait sa brisée, et faisait immédiatement son rapport. Le roi, toutes autres affaires cessantes, venait, tirait, tuait, et le soir même mangeait sa chasse; car le râle est un mets de prince, mais qui aime, comme la truite, à être mangé frais. Cet hommage solennel rendu au râle de genêts par un roi de France, qui savait estimer le gibier à sa juste valeur, venge suffisamment cet oiseau de l'affront qu'a essayé de lui faire subir la science en le classant dans sa nomenclature sous le pseudonyme de poule d'eau.

Le râle de genêts (râle roux, râle rouge, roi des cailles) est un oiseau de grosseur intermédiaire entre la perdrix et la caille. Il porte un uniforme d'une couleur â lui, roux-isabelle. Les pennes sont mouchetées de brun foncé en leur partie médiane ; le manteau est plus brun que le dessous du corps, la gorge plus pâle que le plastron et l'abdomen. Le râle a la passion du lézard et prend admirablement la graisse. Sa chair est de la plus entière blancheur et naturellement faisandée, pourquoi elle perd considérablement

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à attendre et ne se garde pas. Ses pattes ne sont pas vertes comme celles des autres râles, mais blondes ; il a le pouce relevé à la façon du coureur de terre. Son corsage conserve sa sveltesse en dépit de son embonpoint. C'est le plus infatigable coureur de nos prairies et de nos plaines; il fait à pied les trois quarts de ses voyages d'Irlande en Afrique, et ne se décide à prendre la voie de l'air que lorsqu'il y est forcé, lorsque, par exemple, il a atteint les rivages de l'Océan, et qu'il s'agit de franchir la Méditerranée ou la Manche. Le râle de genêts a l'aile plus paresseuse encore que la caille, et se montre aussi passionné que celle-ci pour les voyages de long cours. L'espèce est indigène de France, mais sa véritable patrie européenne est l'Irlande. Il passe du io août à la Toussaint, après laquelle époque il est presque aussi invisible en France que le coucou. Il habite l'Afrique pendant l'hiver.

Le râle de genêts niche dans les prairies, où il fait entendre au printemps un chant peu harmonieux, qui rappelle assez exactement celui de la crécelle, d'où les savants lui ont donné en latin le nom de Crex. On n'a jamais pu savoir pourquoi les mêmes savants qui avaient trouvé convenable d'appeler le râle en latin crex, par onomatopée, n'ont pas jugé à propos de l'appeler en français crécelle^ en continuant la métaphore. Il est certain pourtant que Crécelle des prés eut mieux valu mille fois que Râle de genêts, et surtout que Poule d'eau de genêts; mais le moyen d'obtenir que des gens qui n'en ont pas l'habitude aient raison tout à coup en deux langues à la fois?

Le râle de genêts, indigène des prairies épaisses, se réfugie dans les blés, dans les luzernes, dans les genêts, les bruyères et les taillis herbus aussitôt que les foins sont coupés. C'est là qu'on Ir rencontre dans la saison

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des chasses et aussi dans les prés-marais, où l'herbe ne se fauche que très-tard. C'est de toutes les pièces de gibierplume la plus facile à tirer, mais la plus difficile à lever. J'ai chassé plus d'une fois le râle de genêts avec des chiens courants qui lui cornaient leur musique à bout portant dans les oreilles, et le battaient souvent pendant une heure entière avant de le décider à partir. Rien d'amusant comme de suivre à travers la passée des chiens les savantes évolutions du coureur, qui rebrousse trèssouvent sur la meute, au lieu de piquer droit devant elle, et vous part à l'autre bout de la pièce, à cent pas de distance, pendant que vous croyez marcher dessus. Je tiens que le basset est préférable pour cette chasse au meilleur chien couchant, que ce piétinement obstiné fatigue et dégoûte de l'arrêt. Mais n'anticipons pas sur le champ de nos études ultérieures, et hâtons-nous de terminer cette notice.

De nombreux gastrosophes ont assigné au râle de genêts la première place comme rôti. Si le bechgue, l'ortolan, la bécasse et.la bécassine n'étaient plus de ce monde, je n'hésiterais peut-être pas à considérer ce jugement comme une sentence sans appel ; mais, aussi longtemps que ces quatre espèces existeront pour le bonheur des hommes, je demanderai pour moi et pour les autres liberté absolue des goûts.

Le râle de genêts à manteau Isabelle représenterait, en France, le groupe des Dromigralles. II précéderait les coureurs, et c'est déjà la place que nous lui avions assignée dans notre première édition.

(luouFE DES LoNGiTARSES. — Sept gcurcs : Butor, Héron, Garde-Bœuf, Cigogne, Spatule, Ibis, Flammant; treize espèces.

Le Butou. — Le butor est un oiseau de nuit, dont le

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plumage, pour cette cause, a dû revêtir la nuance sombre qu'affectionnent les hiboux. Le butor a le cou et les tarses plus courts que le héron, le corps plus ramassé, le bec moins long, plus large à la base et un peu plus arqué. Le héron fréquente de préféi-ence les gués des fleuves, les plages découvertes et les plaines où l'ennemi se voit de loin. Le butor se plait au contraire au plus épais des fourrés de roseaux, où il se tieiit caché tout le jour, attendant pour partir que le chasseur ou le chien lui marche sur le dos. Il niche à terre, non sur les arbres, et en qualité d'oiseau de nuit se dispense de bâtir pour sa famille un domicile confortable. Il ne porte pas de catogan, mais bien une véritable fraise qui s'arrondit en housse circulaire comme celle des combattants et des coqs, et lui donne des attitudes belliqueuses imposantes. Il quitte nos contrées septentrionales pendant l'hiver, et va passer dans les étangs maritimes du Midi la saison des grands froids. Les marais Pontins, qui servent d'asile vers cette époque h d'immenses volées de canards, abritent les butors par la même occasion.

Le butor, comme on le voit, est un fort triste personnage, et dont l'utilité ne m'est pas démontrée d'une façon aussi claire que celle du héron.

Le butor a surtout contre lui son effroyable chant d'amour, qui est tout simplement un beuglement de taureau, lequel a fait croire autrefois à l'existence de certaines cavernes éoliennes situées au fond des eaux , et d'où les vents s'échappaient de temps à autre , vers l'époque du printemps, avec un grand tapage. Aristote lui-même ne sait pas trop comment expliquer ces rumeurs sousondines.

Vn homme mal embouché, et qui garde son chapeau siH' la tète en société, s'appelle en français un Initor. La

•i08 ORNITHOLOGIE PASSIONNËJ>LE.

grossièreté se traduisant généralement par la hauteur du verbe, le qualificatif a été assez bien imaginé quant à l'homme ; mais il est arrivé que l'acception figurée donnée à l'adjectif hominal a si bien absorbé le sens physique du vocable, que ledit adjectif est revenu de l'homme à Toiseau , et a fini par placer ce dernier sous le jour le plus fâcheux. Il importe donc de rétablir pour l'oiseau le sens primitif de son nom , Botaurm. Un l}utor n'est pas un oiseau plus mal élevé que ])eaucoup d'autres ; c'est seulement un oiseau qui beugle comme un taureau quand la passion lui parle. Si les savants linguistes qui fabriquent les mots avaient demandé conseil aux gamins de Lorraine pour baptiser le Butor, ils l'auraient appelé le bœuf d'eau, et la confusion déplorable que je viens de signaler n'aurait pu avoir lieu.

J'ai compris, d'après la lecture de certains versets des Psaumes, que le saint roi David avait fait entrer le butor en même temps que le pivert dans la composition de son pélican ou de son onocrotale, dont la voix désolée emplit la solitude. J'ai déjà lait observer maintes fois qu'ils n'étaient pas forts en Judée sur la zoologie, ce qui s'explique par le commandement que Moïse avait fait à son peuple de dominer les nations par Pusure^. Le désir de se conformer à la loi sainte a dû naturellement pousser ce peuple à l'étude exclusive des moyens de gonfler sa bourse et lui faire négliger les autres. « Vn même serviteur, dit l'Evangile, ne peut servir deux maitres. »

J'ai tué c|uelques douzaines de butors dans ma vie, et je ne serais pas éloigné de croire qu'il existe deux espèces de cet oiseau en France, si les différences d'âge et de sexe n'apportaient trop souvent en de pareilles matières des

' Oruléronome, cliaj). Vl, v. 15.

1»E LA (iliAI.LII'KIUl:;. 409

éléments d'erreur. Un fait certain, c'est qu'il m'est arrivé d'abattre dans la même saison des butors de stature fort variable, dont les uns égalaient le grand héron en hauteur, tandis que les autres étaient moins gros et moins hauts d'un lïon tiers. Néanmoins, malgré la différence de la taille, la couleur de la robe était la même à peu de chose près. Tous étaient vêtus de la tête à la queue de cet uniforme jaune roux qu'affectionnent les hiboux ; le dos était constellé, comme la poitrine, des mêmes étoiles ou taches brunes à quatre pointes, qui distinguent cette espèce de toutes les autres et lui ont fait donner le nom de butor étoile.

Un oiseau qui exprime son amour par un mugissement et qui fait ses coups à la sourdine est peu fait pour mériter les sympathies des esprits délicats. J'ai toujours tiré le butor sans remords, sinon sans crainte. La crainte me venait d'avoir vu un de ces oiseaux blessé à mort percer d'un coup de bec le flanc d'un chien qui allait le happer. Donc, assurez-vous bien que le butor que vous avez abattu a rendu le dernier soupir avant de prier votre chien de vous le rapporter.

Genre Héron. — Trois espèces : Bihoreau, Héron commun. Héron pourpre.

Le BmoREAU. — Le bihoreau, qui est un oiseau de nuit comme le butor, porte cependant un uniforme gris perle d'une nuance très-tendre. Il est moins haut que le héron commun, a le cou et les tarses plus courts, la tête plus épaisse et le corps plus ramassé ; son aigrette, plus élégante que celle de ses congénères, est formée de trois plumes blanches. \\ a le dessus de la tête et le dos noirs, le bec court et légèrement arqué. C'est un des plus rares de l'espèce. On ne le rencontre que dans les grands marais ou lacs de la Bretagne et de la Lorraine, dans ceux de

ilO OHiMTIIOlAKilK l'ASSlONNELLE.

la Sologne et sur les rives du Rhône. C'est le iNictycorax des anciens, sur le compte duquel il a été forgé plus d'une fable insignifiante qui ne mérite pas de place en cet écrit.

Lk Héron cûm3u:.n. — Le plus grand et le plus commun de tous les hérons de France, celui de La Fontaine. Oiseau gris cendré, de haute taille, mesurant un mètre environ de l'assise des doigts au sommet de la tète. Bec effilé et menaçant, long de dix centimètres.

Les adultes portent en bas du chignon, en manière d'accroche-cœur ou plutôt de catogan, un léger faisceau de plumes fines, souples et déliées, qui retombent éléganmient sur l'arrière du col comme des nattes d'Alsacienne, mais cju'on a tort d'appeler aigrette, parce qu'une aigrette, en français, est une parure cle tête qui aspire à monter et non pas à descendre. Le paon et le vanneau ont des aigrettes, le héron et le faisan doré n'ont que des cjueues de chignon. La natte du héron a pour parure correspondante sur l'avant un fanon ou un rabat pointu de plumes fines roussâtres. La couleur noire et la blanche qui se fondent dans la grise se réveillent de temps à autre sur la robe du héron pour la relever de sa monotonie. La couleur noire encadre élégamment les rémiges, dessine sur la tète deux larges bandeaux c£ui descendent ensemble et se suivent jusqu'à la nuque ; elle égrène enfin sur la gorge ses mouchetures de jais. La blanche argenté les scapulaires, la coiffe et la partie antérieure du col pour aider au contraste.

Le bec du héron est une arme dangereuse , dont l'oiseau malmené se sert pour tenir son ennemi à distance, homme, faucon ou chien. Un des instincts particuliers à tous les individus du genre est de viser aux yeux qui les attaque, et plus d'un braque imprudent a payé sa précipitation à courir sus au héron de la perte d'un œil. L'oi-

DE LA (ili.ALLll'KliU;. ill

seau dans l'attitude de la pèche tient le bec presque caché dans la prolondeur des épaules; il le décoche connue un pêcheur son dard contre le poisson qui passe à sa belle, et manque rarement son coup. La détente de l'arme prend sa force du jeu que lui laisse le brisement d'un long cou replié sur lui-même et lové à la façon d'un reptile. Cependant ce bec à poignard, si étroit et emmanché d'un cou si grêle, peut s'ouvrir pour donner passage à des pièces d'un volume énorme ; cette gorge, grosse comme un tuyau de plume, se dilate au besoin comme celle des serpents. J'ai trouvé des poissons de deux livres au bas des chênes de la héronnière d'Ecury, dont il va être question, et j'ai connu chez un ami un héron parfaitement privé, et répondant à l'appel de son nom, qui engloutissait avec aisance et facilité des côtelettes de mouton ou de veau de deux à trois pouces d'envergure. L'animal se prêtait avec une complaisance extrême à toutes les expériences que les curieux voulaient tenter sur sa gloutonnerie. Le même était devenu, avec la patience et le temps, d'une adresse sans égale au tir du moineau franc et de l'hirondelle au vol. Il s'était fait un poste d'affût de l'essieu d'une vieille roue de carrosse abandonnée dans un coin de la cour. Caché parmi les rayons de cette roue, il attendait patiemment durant des heures entières qu'une pauvre hirondelle s'aventurât à portée de son trait. L'imprudence commise, le héron lardait l'oiseau au vol , descendait aussitôt de son observatoire, courait les ailes ouvertes vers le baquet où on lui servait ses repas, y plongeait proprement sa proie à diverses reprises, et, après cette cérémonie préalable, l'avalait. Cette habitude de laver sa proie avant de l'engloutir n'est pas particulière au héron. J'ai déjà écrit que le labbe avait grand soin de faire dessaler dans l'eau fraîche

41!2 ORNITHOLOGIE l'ASSlONNEJ-LE.

les harengs qu'on lai sert ; je signale également la grue et la cigogne, proches parentes du héron;, comme coutumières du fait. Bien des années, vingt ans peut-être après avoir été témoin oculaire des détails qu'on vient de lire, j'ai mis la main par le plus grand des hasards sur un ouvrage indigeste de Julius César Scaliger , où j'ai retrouvé toute l'histoire de mes ohservations. Scaliger aussi avait beaucoup connu un héron qui se conduisait absolument comme le mien à l'égard des moineaux francs. La seule différence que j'aie constatée entre les deux personnages est que le héron de Scaliger se permettait le gigot de mouton ; le mien n'allait que jusqu'à la côtelette .

Le héron atfectionne, comme tous ses congénères, les poses impossibles, tristes et mélancoliques. Une de ses attitudes favorites est la station sur un seul pied , la tète renfoncée dans les épaules, le bec figurant parfaitement un clou pointu qui sort de la poitrine. D'autres fois il s'accroupit sur ses tarses, la paume des pieds en l'air. C'est un prestidigitateur d'une habileté supérieure, qui perd à volonté dix-huit pouces de sa taille. Il vole les jambes allongées sous le ventre, les pieds étendus vers l'arrière en manière de gouvernail. Quand un faucon l'attaque et le force à monter, il commence par se délester de tout ce qui l'alourdit , et l'on voit descendre du ciel , les uns après les autres, serpents, crapauds, mulots, etc.

La Fontaine et la Fauconnerie ont illustré le héron ; la nature l'a destiné à jouer un rôle immense dans les fêtes de l'avenir. Comme c'est l'oiseau de nos climats qui monte le plus haut dans les nues après l'aigle et le vautour, c'est aussi celui dont le vol (chasse par le faucon) offre le plus d'intérêt. Rien n'empêcherait dès aujourd'hui de réunir dans un amphilhéàlre de la dimension du Champ-dc-

liK LA CKAI.LlPKniE. 4 ! -J

Mars un million de spectateurs, et là de leur servir le spectacle attrayant d'un tournoi aérien entre le gerfaut et le héron. La représentation aurait d'autant plus de charme que tout le monde pourrait suivre avec une longue-vue toutes les péripéties du drame, et qu'il est quelquefois possible d'en humaniser le dénoùment en sauvant la victime.

Le héron est le pêcheur de rivière par excellence, le modèle de résignation et de patience, qui entre dans l'eau jusqu'à mi-jambe pour happer le poisson. Il est indigène et sédentaire, habite toutes les contrées de la France et pêche sur tous nos fleuves.

Tous les individus de cette famille, qui s'éparpillent sur la superficie du territoire français après la saison des amours, se réunissent au printemps pour nicher en société en des localités spéciales appelées héro?iniè)'eSy et qui sont des massifs de vieux chênes où ces oiseaux reviennent tous les ans à Tinstar des cigognes. Ces héronnières sont devenues très-rares depuis un demi-siècle. Je n'en ai rencontré, pour mon compte, qu'une seule dans tout le cours de mes excursions cynégétiques, celle d'Ecury, petite commune marécageuse du département de la Marne, distante de quatre ou cinq kilomètres de Jallons, station du chemin de fer de Strasbourg entre Epernay et Chàlons. La héronnière d'Ecury devait être, d'après mon estime, le domicile d'amour de tous les hérons de dix provinces ; car les nids se touchaient sur les arbres, et je crois rester au-dessous de la vérité en évaluant le nombre de ces nids à une centaine. Chacun de ces établissements embrassait une circonférence de trois pieds de diamètre. Chaque ménage se composait de cinq ou six têtes en moyenne, le père, la mère et trois ou quatre petits. La consommation quotidienne qui se faisait là de perches, de poissons blancs, de grenouilles et de couleuvres était pro-

A\i ORNITlI0T.0(ilR PASSIONNELLE.

digieuse, et lo voisinage d'une pareille pension serait certainement la ruine de toutes les rivières et de tous les étangs d'alentour, si les hérons étaient plus ménagers de leurs peines. Heureusement que ces bêtes intelligentes comprennent la nécessité de répartir équitablement leurs ravages pour ne pas faire crier. Elles commencent donc par se créer un arrondissement de pêche de quarante à cinquante lieues de rayon, plus ou moins; puis, cette limite fixée, le conseil de la république assigne à chaque couple son canton spécial , ses étangs, ses cours d'eau ; à celui-ci le Rhin, ou la Meuse, ou la Seine; à cet autre la Champagne, la Bourgogne, la Lorraine, etc. C'est, sur une plus %^aste échelle, l'image de la Commune russe, où chaque individu marié reçoit de la communauté une portion de terrain suffisante pour le nourrir lui et les siens. La république des hérons est , du reste, un excellent sujet d'études pour tous les chercheurs de solutions politiques; elle est bâtie sur le principe de la solidarité universelle des intérêts, et tous les citoyens y sont égaux devant le travail. Chacun y vit des produits de sa pêche, et nul n'y élève jamais l'insolente prétention de prélever une part quelconque sur les fruits de la pêche d'autrui. Il n'est pas diliicile de deviner le secret de la prospérité de la république et les causes de l'entente cordiale : les hérons mâles sont tous des modèles de soumission conjugale, de constance et d'amour, dont l'unique ambition est d'être admis, comme l'hirondelle et la tourterelle mâles, aux honneurs de l'incubation. Ne pouvant toujours obtenir de leurs compagnes qu'elles se déchargent sur eux d'une partie du fardeau de la maternité, ils mettent du moins tout leur zèle à leur en alléger le poids. Chacun de ces tendres époux veille avec une sollicitude extrême à ce que le garde-manger de la couveuse f oit constamment garni

DK I,A (.l!AÏ,LlPKDIi:, 41 0

de poisson frais de l'espèce qu'elle aime. L'iiistoire ne rapporte pas que Philémon lui-inôme ait jamais eu pour Baucis de pareilles attentions. A peine l'éclosion a-t-elle eu lieu que le père exige impérieusement que la mère se repose pendant plusieurs jours, et il prend généreusement pour lui seul la charge de l'entretien de la jeune l'amille.

Je viens de dire en termes assez clairs que la répul)lique des hérons est assise sur le principe de l'amour le plus pur, lisez sur le principe de la déférence passionnée du sexe masculin pour l'autre. Donnez-moi un oiseau qui aime, et il comprendra tout! m'écrierai-je à mon tour, après saint Augustin. L'état de grâce, vous le savez bien , c'est l'amour. Ce qui fait le plus de tort à la doctrine de la grâce et ce qui l'empêche de pénétrer dans tous les cœurs est d'être prêchée par des hommes qui ne sont pas gracieux ; faites-la prêcher par des femmes, et l'harmonie s'établira sur cette terre comme par enchantement.

Le héron est un oiseau beaucoup plus utile que nuisible, qui avale plus de couleuvres, de grenouilles et de crapauds que de carpes, et qui déserte volontiers les étangs et les gués des fleuves pour défendre nos plaines quand le mulot les envahit à l'arrière-saison. C'est un auxiliaire libre de l'homme, un gardien-né de son repos et de ses cultures. Uoué d'un tempérament plus robuste que la cigogne, il nous reste quand celle-ci nous fuit. Il n'emploie que pour sa défense les armes puissantes que lui a données la nature. Il tient dans la chasse à l'oiseau le même emploi que le cerf dans la chasse au chien courant. C'est l'emblème inoffensif du pêcheur â la ligne, toujours patient, toujours riche d'espoir, plus léger de > butin, et disant par sa maigreur que pour lui le carême dure douze mois par an. Sa chair est immangeable, et

il G uRNITHÛLOGIF. PASSIONNELLE.

l'huile de ses pieds est un mythe. Que pour toutes ces raisons le chasseur respecte les jours du héron.

LiE Héron Pourpre. — Taille approchant de celle du précédent. Rare en France; exclusif aux Bouches-du- Rhône et aux rives des étangs salés du Midi ; indigène des rives du Danube et des lacs de Hongrie. Le héron pourpre n'est pas rouge, comme semblerait l'indiquer son nom ; il est simplement marqué sur le poitrail et sur le dos de belles plaques d'un roux vineux. 11 a le dessus de la tête et les plumes du chignon noirs, le ventre roux, le reste du plumage cendré, le bec olivâtre, les pieds roux, le tout de nuances indécises difficiles à caractériser.

Genre Garde-Bœif. — Quatre espèces : Garzette, Crabier, Garde-Bœuf, Blongios.

Le Héron Garzette, nommé aussi petite Aigrette. — C'est un héron de la taille d'une corneille, dont tout le corps est blanc, le bec noir, les pieds verdâtres, les brides de même nuance. Rare en France. La grande Aigrette, dont la hauteur égale celle du héron commun, est indigène de l'Amérique méridionale. Les jolies femmes d'Europe ornent volontiers leur coiffure des plumes élégantes et soyeuses qui forment l'aigrette de cet oiseau.

Le Crarier, qui est un autre petit héron blanc à poitrine rousse, a les tarses plus courts et perche plus volontiers que ses voisins; il se nourrit indifféremment de coquillages maritimes et fluviatiles. Ces petites espèces sont rares en France, et ne se rencontrent guère que vers les parages de la Camargue, Delta du Rhône.

Garde-Bœuf. — Le héron Garde-Bœuf, presque invisible en France, où on ne le rencontre que vers l'embouchure de ce dernier fleuve, est un charmant oiseau blanc, de la grosseur d'un pigeon, qui suit le bétail dans les

1>K I,A (IKALI.II-ÉIUK. 117

champs, et revient avec lui aux étables. C'est le plus doux, le plus iamilier et le plus innocent de tous les volatiles amis de riiomme.

Sa mission est de servir d'escorte aux troupeaux qui vont paitre et de les garder dans les champs. Je ne connais rien de joli comme un groupe de hérons blancs formés en cercle à l'entour d'un ])œur noir enseveli dans l'herbe à l'heure de midi, le veillant, le défendant contre les attaques des insectes ailés avides de son sang, et le débarrassant avec art des tiquets dévorants qui se suspendent en grappes à ses chairs. J'ai souvent admiré ces scènes dans les pâturages de l'xVlgérie, aux premières années de notre occupation, et plus d'une fois alors j'ai indiqué aux paysagistes amis des bêtes, comme délicieux sujet de paysage, celte défense du patient quadrupède par ses blanches sentinelles. Je regrette qu'aucun artiste éminent n'ait traduit sur sa toile ce petit drame rustique; car il est possible que les représentations qui avaient lieu fréquemment autrefois aux plaines herbues de la JMitidja, de la Mina et du Chélif soient bien rares aujourd'hui.

En effet, la destruction du héron garde-bœuf, qui n'est pas mangeable, mais qui a le tort de tenter par la blancheur de sa rolje tous les porte-fusils assassins, s'opérait déjà de mon temps en Afrique avec rapidité, et pour peu que la contagion de l'assassinat ait étendu ses ravages, la malheureuse espèce a dû être réduite à un chiffre mesquin, et condamnée à demander au désert un refuge contre les barbares de la civilisation.

Ce gardien ailé des troupeaux du cultivateur, qui paye un si lourd tribut de sang- à la méchanceté diabolique des hommes, est l'image de l'humble berger, que les prétendues nécessités de la guerre arrachent à une industrie utile pour le faire servir de point de mire aux canons I. ■ 27

ilî-î DHMTHOLOGIE PASSIONNELLE.

ennemis ; triste métier pour l'homme, qui est un animal raisonnable, à ce que dit Cicéron.

Genre Cigogne. — Deux espèces : la Cigogne blanche, la Cigogne noire.

La cigogne des églises figure en tête du groupe des oiseaux du hoii Dieu ou des auxiliaires libres de l'homme dans la zoologie passionnelle.

Les cigognes diffèrent des hérons par un l)ec beaucoup plus fort, des ailes plus concaves, un cou plus court. Le pouce porte sur le sol; mais il est inséré ;\ l'arrière plus haut que chezle héron. Les cigognes, en général, chassent plus qu'elles ne pèchent, haljitent la demeure de l'homme, et sont des oiseaux voyageurs.

La Cigogne vulgaire est un grand oiseau de deux à trois pieds de hauteur, dont les rémiges sont noires et tranchent hardiment avec la couleur blanche du reste de la robe. Son bec, ses pieds, ses tarses sont, ainsi que sa peau, d'une belle couleur rose de chair. Le tour des yeux est dénudé chez la cigogne, ce qui indique chez l'espèce une tendance à la calvitie. La viande est immangeable et, pour une multitude de causes, doit nous être sacrée.

La Cigogne noire est un oiseau presque inconnu en France. Elle vit exclusivement de pèche, plonge comme le cormoran et niche sur les arbres. Elle ne vit pas en société comme l'autre et fuit le voisinage des hommes. Je ne sais de son histoire aucun fait à citer. Môme taille que Id précédente; tour des yeux nu, manteau noir à reflets verdàtres; plastron et abdomen blanc pur; bec olivâtre ; tarses rouge obscur.

Le musée de la ville de Nancy possède une cigogne maguari tuée dans les environs de cette ville au siècle dernier. Comme cette cigogne est exclusive à l'Amérique centrale, rien n'empêche de croire que l'individu tué en

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Lorraine provenait de quelque ménagerie. 13es faits de cette nature sont arrivés cent t'ois en Angleterre, où la passion des oiseaux exotiques est commune.

La famille fournit en outre un des moules les plus laids qui soient au inonde : la cigogne à sac (Marabout du Sénégal, qu'aucuns nomment Philosophe). Le Philosophe est certainement l'oiseau le plus mal habillé qui soit sous la calotte du ciel. Ses vêtements, de couleur sale, sont déguenillés et percés aux coudes; il est chauve jusqu'à la moite du col, où il porte un rabat d'hermine. La cigogne à sac a volé au vautour toutes ses laideurs, toutes ses puanteurs et ses habitudes vomitoires. Un ignoble sac nu lui sort du cou comme un goitre, simulant parfaitement une besace de mendiant gonflée de toutes sortes d'infamies. Sur son crâne dévasté pousse l'usnée des tombeaux, et le bec ajusté à cette tête semble être un bec fossile, car la nature actuelle n'en fait plus de cette taille ni de cette forme-là. L'âge antédiluvien de la bête est écrit d'ailleurs sur son front. En un mot, le philosophe est le modèle achevé de la laideur volatile; ce qui n'empêche pas ce véritable ami de la sagesse d'être content de son sort. Que voulez-vous! il aime, et pour lui, par conséquent, sa femelle est un parangon de beauté, de délicatesse et de grâce, un abrégé des merveilles des cieux. Je sais des hommes de ce nom qui s'entichent aussi follement de leur prétendue science, et qui sont persuadés que le titre de philosophe est le premier de tous. Or, vous savez ce que c'est qu'un philosophe, — un pauvre diable qui prêche à autrui la nécessité de réprimer ses passions pour gagner de quoi donner l'essor aux siennes !

Genre Ibis. — Le genre Ibis, qui compte de si nombreuses espèces dans les cinq parties du monde, n'est pas représenté en France, où il n'est connu que de nom. Il

120 OUiVrTHOLOUIE PASSIOXNELLF..

parait cependant que la tempête jette de temps en temps sur nos côtes du Midi, dans les parages de nos étangs salés, un individu de cette famille. Nous devons d'autant mieux accueillir cet hôte, qu'il ne peut être que ribis sacré de l'Egypte , le même auquel la reconnaissance des indigènes de cette contrée pieuse éleva jadis des autels. C'est, à parler franchement, un assez triste oiseau que l'ibis sacré, un oiseau chauve, gros comme une belle volaille, blanc par- dessus et par-dessous, avec des pieds noirs, un cou noir, un bec noir, long comme une faux. Il ne paye pas de mine; mais il n'est pas le seul dieu des temps anciens et modernes qui ait éprouvé des malheurs et qui ne porte plus sur son front l'empreinte du caractère auguste dont il fut revêtu en des temps plus heureux. Respectons l'infortune de l'ibis, car nul de nous ne sait ce qu'il peut devenir, et rappelonsnous que bien d'autres divinités ont avalé l'encens des hommes qui n'avaient pas gagné leurs autels à manger des serpents.

La Guyane française nourrit un magnifique oiseau qui s'appelle l'ibis rouge, et qui sera l'un des plus beaux ornements de nos pièces d'eau et de nos jardins publics quand on sera parvenu à l'acclimater parmi nous. L'ibis est ami de l'homme, ainsi que la cigogne sa cousine.

GenreSpatule. — L'ne seule espèce. Très-rareenFrance; se rencontrant par aventure dans les grands étangs du Midi. La spatule est un grand oiseau blanc de la taille de la cigogne, au bec et aux tarses noirs , et qui porte l'aigrette ou le catogan à l'instar des hérons. Elle est surtout remarquable par la forme caractéristique de son long et large bec aplati à ses deux extrémités en manière de spatule. La famille fournit en Amérique un moule d'une grande beauté, tout rose, couleur qui dit assez l'innocence

I>F, I.A (.KAI,l,ll'i:i)!E. |'2I

(le ses mœurs. Fiez-vous à l'oiseau rose; la nature ne (rompe jamais à ce caractère-là, que du reste elle ne prodigue pas.

Genre Flammani ou Puénicoptère. — Le nom grec du llammant veut dire ailes de l'eu ; le nom français la même chose.

C'est le type de rj'^ciiassier , le plus petit corps sur les plus hautes jambes. En foi de quoi je lui ai donné dans cet ordre le poste glorieux de pivot de série. Le flammant, qui est un des plus grands oiseaux du globe, n'est pas seulement un moule excentrique et bizarre conmie l'avocette, il est pharamineux et caricatural. C'est un canard rose de cinq pieds de haut monté sur des échasses de deux pieds et demi pour le moins, et qui a le cou si long qu'on l'accuse de s'en servir comme d'une canne et de s'appuyer dessus. Il vole les jambes pendantes et le cou tendu, et comme ses ailes sont beaucoup trop courtes pour son corps, il fait de loin à l'observateur l'effet d'une croix de feu qui s'emporte dans les airs. J'ai toujours été tenté d'attribuer à l'espièglerie d'un individu de cette espèce l'apparition du fameux labarum qui versa un si grand courage dans le cœur des soldats du pieux Constantin combattant contre le tyran Maxence, et qui décida le triomphe des chrétiens sur les infidèles. J'ai vu des cerfsvolants bien réussis qui volaient mieux que le flammant et (|ui ressemblaient beaucoup plus à un oiseau véritable.

Le bec du flammant est une autre plaisanterie. On a eu raison de dire qu'un grand nombre de volatiles avaient été conçus par la nature dans un jour de gaieté. La description de ce bec n'est pas chose facile. Je ne puis mieux le comparer qu'à un superbe bec d'oie qui aurait reçu contre une muraille un renfoncement si furieux qu^il se serait du choc aplati et ca^^sé en deuv, si bien que la jnoi-

&! ORNITHOLOGIE l'ASSIO.N.NKLI.E.

lié antérieure serait restée pendante et inclinerait même légèrement à se diriger vers la gorge. La première moitié de la mandibule supérieure est une lame déprimée qui s'emboîte et s'encaisse dans la mandibule inférieure comme un rasoir dans un étui. Enfin les deux lames s'étant disjointes au point de la fracture, il s'est formé en ce dernier lieu une cavité considérable où la langue s'est logée. Cette langue tuméfiée et graisseuse est ce friand morceau dont raffolait l'empereur Iléliogabale. Les Egyptiens d'aujourd'hui s'en servent en guise do beurre ou de lard pour accommoder leurs ragoûts. L'histoire des excentricités du flammant n'est pas terminée encore. J'éprouve plus que jamais le besoin de faire faire de ce livre une édition illustrée dans le genre de l'ouvrage d'Audubon.

La nidification et l'incubation sont aussi curieuses que le reste chez ce moule fantastique. La femelle, pour couver à l'aise avec d'aussi longues jambes, a imaginé de se bâtir un cAne d'argile d'une élévation correspondante à celle de ses échasses ; elle tronque le cône à la hauteur convenable, et creuse à son sommet une cuvette où elle pond. Cette disposition ingénieuse lui permettra désormais de couver à califourchon, les pieds pendants à terre. Comme les femelles, dans cette espèce, aiment à couver en société, ce doit être un assez singulier tableau que la réunion d'une cinquantaine de ces hauts personnages vêtus de robes roses et assis gravement sur leurs chaises pointues à la façon des sénateurs romains. Je sais qu'il s'est rencontré des naturalistes assez malveillants pour traiter de fa'jle cette histoire des nids en pisé, et pour affirmer de visu que les femelles des flammants couvaient comme toutes les autres femelles en repliant leurs jambes sous le LU' corps; je n'ai aucune foi eu leurs dires. C'est

l'i; i.\ (.inLMi'KUiK. ' iTilî

précisément parce (|iie le llainiiiant ne [)eut rien l'aire coirmie tout le monde que je liens pour prouvé le lait de Tincubation à cheval que de nombreux témoins, du reste, certifient aussi de visu sincère et véritable.

Le flammant ne pouvait pas manger comme les autres oiseaux, dès qu'il accomplissait toutes les autres fondions d'une façon différente. La conformation de son bec lui prescrivait d'ailleurs un mode de manducation tout spécial. Il mange donc e/i fauchant. 11 commence par renverser son bec, le fait circuler ensuite dans une position liorizonlale à l'aide de son long col, et réussit par ce procédé à ramasser au fond de l'eau des brassées de mollusques du milieu desquels il extrait les plus mous qu'il avale de coté. Et voilà comment la nature, à force de génie, finit par se justifier de ses excentricités les plus audacieuses.

Les flammants qui veulent faucher une pièce d'eau se mettent en ligne à l'instar des faucheurs de luzerne. L'homme pourrait parfaitement, à raison de cette habitude, utiliser le flammant en guise de rabatteur de poisson.

L'éducation des jeunes flammants est longue et dilficile, et la croissance tardive de leurs ailes les laisse pendant plusieurs mois sans défense à la merci de leurs ennemis naturels. Les adultes eux-mêmes ont chaque année de rudes semaines à passer , à l'époque de la mue. La crise les prend si sul)itement qu'ils perdent à la fois toutes leurs pennes et demeurent plusieurs jours dans l'impuissance absolue de voler. Malheur à celui qui, dans ce moment de gène, se trouve avoir affaire à l'homme et à ses chiens !

Le flammant est un oiseau de mœurs fort innocentes qui s'accommode parfaitement delà domesticité à laquelle on l'a soumis dans beaucoup de pays de l'Amérique méridio-

121 OKMTUOJAXilE PASSIOIS'NELLE.

jiale. 11 est malheureux seulement qu'il ne puisse rembourser par le volume et la délicatesse de sa chair les dépenses de son éducation.

Les os du flammant sont tabulés et évidés au dedans au point d'en être diaphanes comme ceux du pélican, dont le squelette est quinze à vingt lois plus léger que le corps plein. Aussi les anciens tiraient-ils grand parti du lemur du phénicoptère pour la fabrication des instruments de musique. C'est avec ce fémur que se confectionnaient entre autres ces fameuses flûtes dont je ne sais plus le nom, et dont le son était si harmonieux et si propre à exalter les passions amoureuses que les législateurs se virent forcés d'en interdire l'usage.

Le flammant est un oiseau des lacs plutôt qu'tm oiseau de rivage maritime ou fluviatile. On le trouve en assez grande quantité dans les savanes de l'ancien et du nouveau continent. La contrée d'Europe où i] se plait le plus est l'Andalousie, et dans l'Andalousie son séjour favori est la région des Marismas, immenses plaines inondées qui s'étendent à droite et à gauche du Guadalquivir, près de son embouchure dans l'Océan. C'est de là et du nord de l'Afriqne qu'il vient en France. On l'a rencontré quelquefois en vols assez nombreux sur les rives du grand étang de Valcarès, en Camargue. Comme cet oiseau est assez enclin aux longs voyages, quoique ou plutôt parce que mauvais voilier, il lui arrive quelquefois de profiter d'une violente tempête pour se faire pousser plus au nord. J'en ai vu deux empaillés dans un café de la ville de Vitry-le-Français, en Champagne, qui s'étaient fait tuer dans la plaine voisine, vers les premières années de la restauration.

Le genre Flammant renferme plusieurs espèces qui ditfèrent entre elles par la taille. L'espèce qui s'égare en France est des plus haut jambées.

HE l,A (.ItAM.II'IJtll:.. i2o

Série des l)actijli(j rades. — (Iroiipe des JVloUii'ostres; — Quatorze genres, quarante-deux espèces.

Genre Courlis. — Trois espèces : Le grand Courlis de mer, le petit Courlis, le Corlieu.

Le grand courlis de mer, qu'il nest pas rare de voir figurer l'hiver au marché de la Vallée de Paris, est un grand oiseau fauve fort remarquable par la longueur démesurée de son bec en faucille. Son plumage, d'une seule nuance jaune terreux , est tout à fait semblable à celui de Tœdicnème , vulgairement dit courlis , qu'on rencontre dans les steppes. L'oiseau est assez haut sur jambes et deux fois gros comme la bécasse, avec laquelle le peuple le confond volontiers. Je dirai à ce propos que l'ignorance en histoire naturelle est un des crimes que le gamin de Lorraine émérite pardonne le moins aux gamins de Paris, dont la crédulité passe toute mesure. On ferait un volume très-ridicule et très-gros avec les absurdités et les fables qui se débitent en un seul jour au Jardin des Plantes devant les divers parcs des oiseaux ou devant le palais des singes. J'ai fini par m'expliquer l'étrangeté de certains votes politiques du peuple parisien par son opinion sur l'autruche. L'autruche est, au dire du gamin de Paris, un animal féroce qui combat les cavaUers à coups de pierre, et qui les tue fréquemment de la même façon que David tua Goliath. Pour lui encore, l'hyène, qui s'apprivoise comme un chien, est toujours la bête la plus féroce et la plus sanguinaire de la création, et Foiseau qui a un grand bec, hultrier ou courlis, est toujours la bécasse. Il n'y a réellement que la crédulité de ce badaud futur qui puisse égaler son aplomb. Le badaud de Paris est le gamin à l'état adulte.

Le grand courlis, comme beaucoup de paludiens de son ordre, tra\erse fréquemment les terres pour passer

i46 OKMlllOLUGlE l'ASSlUN MILLE.

d'une mer à l'autre, et comme il s'arrête clans sa route au bord des eaux dormantes, il est peu de chasseurs de marais qui ne l'aient tué.

Les gens qui ont le bonheur d'être dévorés de la passion de la pêche à la ligne savent tous ce procédé pour récolter des vers rouges qui consiste à ficher un bâton pointu en terre et à ébranler circulairement le terrain. Le ver, qui sent trembler le sol au tour de lui, s'imagine avoir affaire à la taupe, sa plus loruiidable ennemie, et se hâte de sortir pour que l'homme le prenne. Je ne sais qui a pu mettre le courlis au courant de ces détails, mais le l'ait est qu'il se sert de son bec immense pour produire le tremblement de terre comme le pêcheur à la ligne, et que le procédé lui réussit parfaitement.

Le petit courlis et le corlieu, communs sur les côtes de Picardie et de Bretagne, sont taillés sur le même patron, bec, tarses, pied, envergure; seulement le modèle est réduit. L'histoire de ce genre-là offre peut-être des particularités intéressantes, mais j'avoue que jusqu'à ce jour elles ne sont pas venues jusqu'à moi. La chair des courlis n'est que mangeable.

Genre Avocette.— Une seule espèce. L'avocette est un moule bizarre dont la nature n'a voulu tirer que deux exemplaires^ pour ne pas avoir l'air de s'insurger contre ses propres lois. C'est le seul oiseau de ce globe dont la courbure du bec rebrousse vers le front et forme crochet par-dessus. Cette disposition étrange qui facihte les tendances à l'écartement et à la disjonction des mandibules, jointe à la faiblesse et à la ténuité des deux branches de cette pince, rend très-difficile à l'oiseau l'acte de préhension , et fait à l'avocette , bien plus encore qu'à l'échasse, une loi impérieuse de chercher sa pâture dans le milieu le moins résistant. Aussi la nature, pour corriger les torts

iiK LA (ii;ALi,ii'i;i»iE. i^T

(le sa fantaisie et \enii' en aide à ce moule disgracié, lui a-t-elle accordé de hautes jambes, des tarses tranchants à l'avr.nt et des pieds presque aussi palmés que ceux des rémipèdes. Munie de ce double appareil de sauvetage, Tavocette arpente sans encombre les vases les plus molles et les plus détrempées; elle fouille dans ce milieu à l'aide de son crochet, et, quand elle a senti quelque proie , comme un ver, elle la fait sauter adroitement en l'air et la reçoit dans son bec. L'avocette est un assez bel oiseau du volume et de la couleur de l'échasse ; elle est un peu moins haute sur jambes et moins fluette de corsage; manteau noir, gilet blanc, culotte idem. L'avocette est connue de tous les chasseurs de mer depuis le Pas-de-Calais jusqu'à labaie de Gascogne, et depuis la plage de Port-Vendres jusqu'à celle de Saint-Tropez. Polygame ; niche en France. Mangeable comme tous les oiseaux à bec très-fin qui ne peuvent faire leur nourriture que de petits insectes, larves ou vers. Le pouce de l'avocette est presque imperceptible. On a forgé pour ce moule le nom de Réciirvirostre que j'approuve.

Genre Echasse.— Une seule espèce. L'échasse est comme le flammant un des moules-types de l'ordre dont elle porte le nom et ce nom lui convient parfaitement , car c'est de tous les oiseaux peut-être cehii à qui la nature a fait don des jambes les plus hautes, proportionnellement au reste du corps. L'échasse a près de deux pieds de hauteur de la paume du pied au sommet de la tète, quoique sa grosseur soit à peine celle du pigeon domestique ; mais son aspect ne réveille aucune des idées disgracieuses qui s'attachent chez nous à ce nom d'Kchassier. L'échasse est un très-bel oiseau, d'allures élégantes, noir par-dessus, blanc pardessous, à la jambe fine et tranchante, au tarse nu, aux grandes ailes; son bec droit, effilé, est taillé, comme son

i:2'S oii.Nuiioi.oGih; passioinneij.k.

cou, dans des proportions convenables, l'allé enlie dans le flot jusqu'à mi-jambe pour chercher sa pâture. C'est une espèce cosmopolite, de mœurs fort innocentes et qui fait peu parler d'elle. Elle niche en France , dans les champs voisins de la mer. La femelle s'ajoiive (s'accroupit) pour couver. L'ignorance où je suis des vertus de sa chair ne m'en donne pas une très-haute idée. Polygame.

Genre HuItrier ou Pie de mer. — Une seule espèce. J'aime mieux le second nom que le premier, parce que le premier est menteur, et parce que l'oiseau dont il s'agit a . beaucoup de ressemblance avec la pie vulgaire, qu'il dépasse un peu en grosseur, mais dont il porte le costume. Ce nom d'Huîtrier semble vouloir dire mangeur d'huîtres. Or, on sait que les huîtres sont des mollusques peu vagabonds de leur nature , qui meurent volontiers où ils s'attachent, qui passent toute leur existence ensevelis sous les ondes, et ne se risquent guère à flâner sur les grèves pour servir de pâture aux oiseaux de rivage. Si l'on voulait absolument baptiser la pie de mer d'un nom tiré du genre spécial de sa nourriture, mieux valait l'appeler le Moulier que l'Huîtrier, attendu qu'elle peut faire une très-grande consommation de moules et d'autres coquillages de surface et qu'elle n'a, au contraire, que de très-rares occasions de se régaler d'huîtres.

La pie de mer est un assez bel oiseau qui a la partie inférieure du corps d'un beau blanc, le manteau et le plastron noirs, comme la pie, l'iris rouge. Elle est surtout remarquable par son long bec pointu, droit et fort, qui semble fait d'ivoire rose. Ce bec joue à volonté l'office de levier ou de pince; l'oiseau s'en sert pour ouvrir de force les coquillages et en dévaliser l'intérieur. Ses pieds vigoureux et rapides, ses tarses beaucoup moins longs que ceux de l'échasse, sont teints de la même nuance rose-

DE J-A t.KAI.l.II'KIHK. i'iiO

clair, ce qui a fait donner à l'oiseau par Linnaeus le nom à^Hœmatopus (pieds couleur de sang). Il est fâcheux que, depuis ce baptême, on ait trouvé dans la Nouvelle-Zélande un second huitrier qui n'avait plus les pieds roses ; car, pour ne pas contrarier le qrand naturaliste suédois, la classification officielle a dû enregistrer la nouvelle recrue sous le nom d'IIœmatopus k pieds bruns ou noirs, et l'on a eu de cette façon un oiseau k pieds rouges qui a desjyieds noirs. Cette dénomination n'est guère moins malheureuse que celle de solipède donnée au cheval par la même classification. Je regrette que les parrains olficiels des bêtes n'aient pas pris plus souvent leurs fonctions au sérieux.

La pie de mer est douée en outre d'une voix de sifflet d'une acuité sans égale qui déchire l'oreille à de grandes dislances, perce le bruit des tempêtes et le murmure des flots. Son humeur est très-batailleuse en tout temps, mais surtout dans la saison d'amour, et elle ne rachète pas suffisamment ses défauts par la qualité de sa chair dans la saison d'automne. La pie de mer aime et niche en France, ei're d'une plage à l'autre, vagabonde, mais n'émigre pas. La nature, qui ne fait rien sans motif, a dû assigner à cet oiseau une mission de guetteur quelconque, en rapport avec la résonnance de sa voix.

( ÎENRE Barge. — Deux espèces : la Barge à queue noire, la Barge à queue barrée.

La barge, qu'il est facile de confondre de prime abord avec la bécasse, et qu'on nomme pour cette raison la bécasse de mer, est le plus beau coup de fusil qu'on puisse avoir à tirer dans la chasse des oiseaux de rivage ; car elle joint à la délicatesse de la chair le mérite du volume. La barge est beaucoup plus forte et beaucoup plus haute sur jambes que \\\ bécasse ; son bec est plus long aussi r[tip

celui (le cette dernière espèce ; il est moins rentlé à l'extrémité, et il aspire presque à se relever vers le ciel. Du reste, môme consistance molle et quasi spongieuse annonçant que les deux espèces doivent trouver leur vie dans le même élément, la vase plus ou moins détrempée. La barge , moins riche de toilette que la bécasse, et qui se contente pour tenue habituelle d'un simple paletot grisâtre de la nuance la plus modeste, revêt un manteau roux dans la saison d'amour. La barge à queue barrée est un peu plus petite que la barge à queue noire. Pièces de premier choix comme gibier maritime, mais inférieures de phisieurs grades à la Ijécasse et à la bécassine.

(lENRE Bécasse. — Une seule espèce. La bécasse, que tout le monde connaît, l'orme un genre andjigu qui aurait pu aussi bien trouver place parmi les oiseaux des forêts que parmi les échassiers. La bécasse, en effet, a le bois pour patrie ; elle y vit, elle y aime ; mais comme elle ne perche pas, comme elle se rapproche par tous les autres caractères de la famille des Echassiers, j'ai dû la loger dans cet ordre. Elle se distingue de la bécassine en ce qu'elle a les tarses beaucoup plus courts et la jambe couverte de plumes, ce qui indique des habitudes plus coureuses et la fréquentation d'un milieu plus couvert. C'est de plus un oiseau qui ne vole spontanément que la nuit, mais qui marche le jour.

La bécasse habite pendant l'été les plus hautes montagnes du continent européen et aussi le Groenland et TIslande. Elle en descend avec les grands froids dans les plaines et passe avec aisance d'Amérique en Afrique pardessus l'Angleterre, la France, l'Italie et l'Espagne. Aucun oiseau n'a plus que la bécasse la passion des voyages, ce qui la force à se munir de ces fortes provisions de graisse cpii donnent tant de prix à sa chair. Beaucoup hivernent

DE LA (■RALMl'KlifK. 'i',\l

en France aux environs des sources chaudes qui coulent dans nos bois et ne gèlent jamais. Quelques-unes même y nichent et y restent toute l'année. Le nid est une petite cuvette naturelle creusée sous un buisson de houx et à peine garnie de feuilles. La femelle pond dès le commencement d'avril ; sa ponte est de quatre œufs. J'ai pris -au nid de jeunes bécasses et les ai élevées heureusement jusqu'à l'état adulte. Elles accouraient à ma voix comme des perdreaux et des faisandeaux, et me suivaient pour un ver à travers chiens et chats. Il était même inutile d'extraire les vers de leur gangue pour les leur donner en pâture. Elles les retiraient parfaitement à l'aide de leurs sondes, et avec une habileté et une rapidité incroyables, de la petite motte de gazon ou d'argile d;ins laquelle ils étaient enterrés. La bécasse est donc un oiseau éminemment domesticable et sociable, et dont l'éducation peut devenir Tobjet d'une riche industrie. Le succès me semble d'autant plus certain que j'ai vu d'autres amateurs réussir comme moi dans l'éilucation de cette espèce , et que les cas d'albinisme, qui sont fréquents chez les bécasses, indiquent de leur part une tendance naturelle à se rallier à l'homme.

On a vu dans la mer du Nord des bécasses fatiguées s'alîattre en vols nombreux sur le pont des navires, et j'ai cité déjà au cinquième chapitre de ce livre l'histoire des pauvres voyageuses qui, deux fois par an , se cassent la tête aux cages de nos phares maritimes. Ces détails et beaucoup d'autres se retrouveront où j'ai dit.

Les pays de France qu'affectionnent particulièrement les bécasses sont : à l'ouest, la Bretagne, la Vendée et les Larides ; à l'est, l'Alsace, la Franche-Comté, le Bugey et les Alpes; au centre, le Cantal et les Cévennes. On en trouve partout ailleurs dans le mois de novembre et jus-

432 OIlNnilOI.OGIE PASSION NKI-LE.

qu'à rarrivée des froids ; mais nulle part on ne les rencontre en aussi grande quantité que dans les environs de Belley et de Grenoble.

La bécasse est un oiseau complètement muet pendant dix ou onze mois de l'année et à qui l'amour seul a puissance de délier la langue. J']lle commence à parler vers la fin de février pour rentrer dans son mutisme obstiné avant la mi-avril. Son langage se compose d'une seule phrase, d'un cri d'appel amoureux en trois notes d'un timbre métallique et sonore : pitt-pitt-corrr. La note terminale a fait inventer le verbe crouler pour exprimer l'idiome de la bécasse et le substantif croule pour désigner un genre de chasse spécial à cet oiseau.

Le manteau de la bécasse , qu'il serait très-difficile de décrire, offre une riche bigarrure de plaques noires et de bandes transversales sur un fond roux qui n'appartient qu'à elle. La tète est sillonnée dans la direction de l'avant à l'arrière par d'élégants bandeaux alternativement noirs et blancs qui encadrent le regard et se retrouvent chez les bécassines. La couleur-type du gibier-plume, s'il en existe une, doit être celle de la bécasse ; car je ne connais pas de pièce tuée qui fasse mieux que la bécasse à l'œil et à la main, comme je ne connais pas de rôti qui réjouisse d'une façon plus complète le palais et le nez.

Beaucoup de saints personnages sont friands de la bécasse, qui estremblème de la dévote, espèce grassouillette qui donne surtout vers l'arrière-saison.

Genre BécassiiNe. — Trois espèces : la double Bécassine, la Bécassine, la Sourde.

La double Bécassine. — Commune dans les marais de Russie et de Pologne, niche rarement en France. Elle est intermédiaire pour la grosseur entre la bécasse et la bécassine proprement dite. Elle vole plus droil que cette

DE LA GRALLIPÉDIE. 433

dernière, part sans pousser le moindre cri et se tient plus volontiers sur les bords de l'eau vive qu'au milieu des marais. Je l'ai tuée plusieurs fois au bois, dans les taillis mangés par la bruyère et même dans les chaumes en plein champ.

La Sourde (bécot, bécasseau, jacquet). — Ainsi nommée parce qu'elle est muette et semble ne pas vous entendre venir, vous partant toujours sous les pieds. De passage plutôt qu'indigène, originaire des grands marais du nord de l'Europe ; arrivant assez tard en France et nommée pour cette cause bécassine de la Saint-Martin (1 1 novembre). La sourde, qui n'est guère plus forte que l'alouette, est moins difficile à tirer que la bécassine ; elle tient l'arrêt comme une caille et se remise volontiers quand on la manque à trente pas de l'endroit d'où elle est partie. On la rencontre aussi fréquemment dans la plaine et dans les • bruyères. Son arrivée coïncide avec celle de la bécasse et de la grive mauvis. J'ai cru lui reconnaître, en Algérie où elle est très-commune l'hiver, une prédilection toute spéciale pour le sol des prairies humides fraîchement incendiées. Gibier hors ligne pour la broche comme pour la casserole.

La Bécassine. — La bécassine qui n'a, pour ainsi dire, que trois doigts au pied, jjerche, et, qui plus est, elle chante. Ces tours de force merveilleux sont l'œuvre de l'amour qui ne connaît pas d'obstacles. Il n'y a que le mâle qui perche et il ne perche que pour chanter, et bien entendu qu'il ne chante que dans la saison d'amour et pour charmer les longues heures de travail d'incubation de la femelle. J'ai longlemps révoqué en doute la faculté de perchement de la bécassine, mais force me fut bien de revenir de mou obstination, après qu'on m'eut rendu témoin du phénomène et fait assassiner de mes propres mains deux pauvres

tài (tUNIl'IfOLOfUK PASSIONXEI.LF.

amoureux sur la plus haute branche du même arbre. Cet arbre était un chêne qui s'élevait au milieu d'une prairie marécageuse du Val-de -Loire.

Le chant de la bécassine est une série de légers bêlements de chèvre qui reviennent de minute en minute et dont les intervalles sont remplis par une chaîne sans fin de taratatata monotones que le virtuose récapitule avec une ardeur, une verve et une puissance d'haleine que je n'ai connues qu'à lui. J'ai entendu le mâle de la bécassine chanter deux heures de suite sans faiblir une seconde, sans varier ses intonations d'un demi-bémol, sans augmenter ni diminuer ses intervalles d'un soupir. Et si le dilettante exigeant est en droit de reprocher un peu de sécheresse et de pauvreté à la cantate, en revanche l'amateur d'évolutions aériennes a sujet d'être satisfait; car le vol de la bécassine en amour est un des plus curieux spectacles qui se puissent admirer. Ce vol est une alternance indéfinie d'ascensions verticales et de descentes en parachute dont le nid de la femelle est le point d'arrivée et de départ. Vous venez de voir l'oiseau piquer droit dans la nue à la façon des martinets et des fusées volantes, votre oreille le suit encore, mais votre œil l'a perdu; attendez quelques secondes qu'il ait eu le temps de courir une vingtaine de bordées dans l'espace et de bêler son amoureux délire aux quatre points cardinaux du ciel. Le revoilà, regardez-le qui plonge et qui s'abat sur le sol; il va s'y enclouer tant sa chute de plomb est rapide ; heureusement que son parachute s'est déployé à temps et comme il allait toucher terre. Admirez avec quelle grâce et quelle légèreté il se balance sur ses ailes; c'est pour faire le Saint-Esprit sur la tête de la couveuse, c'est pour l'endormir par une passe et pour la tenir encharmée. Après quoi il remontera pour redescendre encore et tou-

DE LA r.rtALr,iPi^:i»iE. 435

jours et lotijours O heureux par-dessus tous, ceux qui

aiment et qui jamais n'ont fini de le dire, le royaume du ciel est à eux.

Le mâle de la bécassine en costume de noces est un très-bel oiseau dont le manteau fond roux est moucheté de taches brunes à reflets vert cuivreux, et dont la queue élégante s'épanouit en éventail sous l'impression d'une sensation profonde. Il n'a toutes ses couleurs qu'à sa troisième mue. La femelle est plus grise; chez les jeunes, le dos est presque complètement noir, le ventre complètement blanc ; ces jeunes s'élèvent aussi facilement que ceux de la bécasse.

Malgré la puissance de son vol , la bécassine paye un large tribut à la convoitise du hobereau, de l'épervier et de l'émèrillon ; car tous ces petits tyrans de l'air ne font pas moins cas de sa chair que l'homme. Le faucon-pèlerin, semblable au chasseur de haut titre, qui est plus glorieux d'un paroli de bécassines que de dix parolis de perdreaux, le faucon-pèlerin, qui chasse pour chasser presque autant que pour manger, renonce à la perdrix ou au canard qu'il est prêt de harponner pour courir à la bécassine. Mais de tous les ennemis de la pauvre volatile, hélas ! le plus terrible est l'homme.

Depuis que la prairie gagne sur le marais et que les digues et les levées s'exhaussent de toutes parts pour dire à l'océan et au fleuve : Tu n'iras pas plus loin, la bécassine a désappris la route de la France et , comme le cormoran, elle va demander un refuge aux plages maritimes. Mais où seront les plaisirs de la chasse et les joies de la table, quand la bécassine ne sera plus !

Genre Bécasseau. — Ce genre, auquel nous avons adjoint l'ancien genre Maubèche, renferme une dizaine d'espèces, parmi lesquelles le Bécasseau pygmée , le plus petit des

oiseaux de rivage. Le nom du Bécasseau échasse s'explique de lui-même.

Le bécasseau, la maubèche composent, avec Tespèce voisine, le Sanderling, celte nombreuse famille d'échassiers mignons qu'on désigne indistinctement sous le nom commun d'alouettes de mer, et qu'on voit apparaître sur nos côtes, au printemps et à l'automne, en groupes serrés et tourbillonnants qui ne savent jamais s'ils veulent s'en aller ou rester, s'élever ou s'abattre. Tous ces petits oiseaux-là ont l'amour tapageur et font beaucoup de bruit en avril sur la plage ; mais leur chair est excellente à l'arrière-saison et peut devenir l'occasion d'un salmis délectable.

Genre Sanderling. — LTne seule espèce, tridactyle. Le sanderling est un des plus petits échantillons de l'ordre. Sa taille est celle du chevalier guignette (cul blanc de Paris). Le sanderling a seulement la jambe plus haute et le manteau plus brun. Bec droit et effilé de longueur moyenne, signalement connu. L'espèce est répandue sur toutes les côtes de France depuis les dunes de Dunkerque jusqu'au bassin d'Arcachon et plus bas; mais sa vraie patrie est la plage hollandaise, ainsi que son nom l'indique. Elle erre en tous temps des parages de la mer du Nord à ceux de la mer du Sud et se croise fréquemment avec la guignette , sur les rives de nos fleuves , lorsqu'elle prend à travers le continent pour économiser quelques étapes.

Genre Combattant. — Une seule espèce , la plus remarquable de tout le groupe. Le Combattant mérite une place à part parmi les oiseaux de rivage et une notice biographique moins dédaigneuse que celles qu'on vient de lire.

Le Combattant est un des moules les plus intéressants de tout le monde ornithologique, puisqu'il est un de ceux qui démontrent avec le plus d'énergie la vérité de l'apho-

1>K LA (IHALLIl'ÉUIE. 437

l'isme passionnel que toutes les beautés sont du printemps et toutes les laideurs de l'hiver.

Le Combattant est l'emblème du paladin , mais non du paladin fidèle, du don Quichotte de la Manche ou de l'Amadis de Gaule, qui brûle d'un unique feu et force tous les chevaliers qu'il rencontre à confesser la supériorité des charmes de la beauté qu'il adore. Le modèle auquel il tient le plus à ressembler est le raffiné de la cour des Valois ou de celle de Louis XIII, que l'histoire et la peinture nous représentent tout ruisselant de pierreries, de velours, de dentelles, toujours en quête d'un nouveau duel et d'un nouvel amour, la main gauche fièrement appuyée sur la hanche, la droite en route vers la rapière. Cependant, au lieu de lui donner l'un de ces deux noms de Raffiné ou de Paladin, les seuls qui lui convinssent, les savants l'ont appelé le Paon de mer, d'autres le Chevalier combattant. Les chasseurs de Picardie l'appellent tout simplement Combattant, et ils ont plus raison que les autres, puisque ce nom est pris de sa dominante passionnelle. La première qualification est absurde, parce que l'oiseau dont nous parlons ne porte pas les plus riches pièces de son écrin sur la queue comme l'oiseau de Junon paon domestique). La seconde est insignifiante, parce que ce titre de Chevalier, qui eût été très-acceptable pour notre paladin si on ne l'eût décerné qu'à lui seul , a été prodigué à un tas d'espèces qui n'ont rien de chevaleresque ni dans le costume ni dans les mœurs. Or, un oiseau de la figure et du caractère du combattant ne peut pas s'appeler comme tout le monde.

Le paladin en petite tenue, c'est-à-dire dans la tenue qu'il porte pendant neuf mois de l'année, de la fin de juillet à celle d'avril, est un oiseau de rivage comme un autre, modeste dans ses goûts, humble dans ses habits et

i;^H OHMTHOLOCilE PASSK»> NELI-K.

noyé dans cette masse confuse d'oiseaux à manteau brun verdàtre, à plastron blanc yirg-uleté de gris, hautes jambes et long- col , qui du matin au soir suivent l'ourlet du flot sur la grève maritime, et dont le chevalier guignelte (le cul blanc de la Seine) nous représente le type. Le paladin que nous avons à décrire est deux fois gros comme la guignette, un peu moins fort que la bécasse ; mais j'ai déjà dit que le paladin de Tautonine ne ressemblait pas plus à celui du printemps que le vieillard à l'adulte. En effet, du jour où la fièvre d'amour entre en lui et l'agite , le moral et le physique du paladin subissent une métamorphose si complète que ses amis les plus intimes ne le reconnaissent plus au bout d'une semaine.

Et d'abord ce n'est plus un oiseau au teint pâle et à la poitrine évidée que nous avons sous les yeux; c'est un oiseau de couleurs voyantes, jaune-roux, blanc ou noir, aux nuances accusées, aux formes athlétiques. Le paladin amoureux commence par se cravater le col d'une fraise resplendissante dont les dentelles débordent sur sa poitrine, envahissent peu à peu les épaules, la tête, et finissent par couvrir tout le devant du corps d'une housse mobile, inquiète, animée, frissonnante : c'est la cotte de mailles du nouveau chevalier, c'est son armure de corps ; il en tire des effets et des poses martiales d'une crànerie indicible. Quant à la couleur du costume, pleine liberté de goûts ; chaque individu se taille son pourpoint à sa mode dans l'étoffe de la fantaisie, conformément aux traditions de la chevalerie antique où chaque paladin se parait des couleurs de sa belle. Après le choix de la couleur de l'armure de corps vient celui de l'armure de tète, du casque et du panache, et c'est ici surtout que la folle du logis fait des siennes. Il ne m'est pas prouvé (|ue le génie de l'amour et de la mascarade ait fourni plus de types excentriques

hv: \.\ (.UAi.LipjiuiE. 439

aux paladins de l'Anoste qu'aux paladins einplumés des grèves de la Manche. De cinquante chevaliers parés pour le tournoi, vous n'en trouverez pas deux vêtus de même sorte, et la plupart se croiraient déshonorés de porter le même costume pendant deux saisons de suite. J'ai cru remarquer que la couleur de favoritisme, qui est le noir velouté, était la mieux portée.

Une chose qui m'a toujours vivement intrigué dans l'étude de ces physionomies étranges, c'est la tendance universelle des gens qui se travestissent à se mettre des cornes sur la tête. Pour s'expliquer cette manie de vouloir ressembler au diable, manie commune à tous les esprits galants et batailleurs, depuis le plongeon jusqu'au faisan ; pour comprendre que l'oiseau de guerre éprouve le besoin d'orner son front de cornes menaçantes comme un monstre de tragédie , et que le chevalier de la Table-Ronde et le cannibale du Mexique soient enclins au même travers, il faut absolument admettre que cette coiffure satanique recèle un talisman invincible, et un talisman à deux fins : qui terrifie l'ennemi et fascine la beauté. Je ne veux pas creuser la question plus avant, parce que le temps me manque; mais il est fâcheux que les savants qui ont peu de chose à faire ne l'aient pas encore attaquée.

En même temps que le paladin des grèves orne son chef de l'attribut diabolique et couvre son pourpoint d'une riche cotte de mailles, son caractère subit une métamorphose analogue et vire soudainement du pacifique au rageur. Sa jalousie amoureuse^ toujours chauffée au rouge, fait immédiatement explosion à la vue d'un individu mâle de son espèce. Il se précipite de tout son poids et de toute sa vitesse sur le rival inconnu qui, de son côté, se rue à sa rencontre avec le même entrain ; et le choc est quelquefois si terrible que les deux champions roulent du coup sur la

4i0 ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

molle arène, étourdis et sans pouls. Les mêmes scènes se renouvellent plusieurs fois chaque jour pendant huit à dix semaines, après quoi les combats finissent faute de combattants.

L'attitude de bataille de ces oiseaux, ce qu'on appelle la garde en argot de salle d'armes, est la même que celle du coq domestique : la tête basse, le corps horizontal, la collerette hérissée, le bec tendu, la pointe à la hauteur de la poitrine de l'adversaire. Ce bec, qui ressemble étonnamment à un fleuret démoucheté, est leur seule arme offensive ; elle suffît pour ensanglanter chaque rencontre, pour crever un œil à celui-ci, pour démonter celui-là d'une jambe ou d'une aile. Tant il y a que les rivages de la mer du Nord, où ces tournois se tiennent, fourmillent au mois de mai de paladins éclopés, boiteux d'un tarse, manchots d'une voile, et dont l'état piteux inspirerait infailliblement à un Indou l'idée d'un hospice d'invalides. Le combattant ne quitte presque jamais les plages de l'Océan, où il trouve abondamment à vivre, à aimer, à se battre. Un grand nombre de héros de cette famille désertent chaque année les côtes de Picardie, de Normandie, de Bretagne, pour aller passer en Angleterre la riante saison des amours, des fêtes, des batailles. Revenu à résipiscence et à des habitudes plus pacifiques après la perte de son costume de noces, le paladin finit par fournir à l'arrièresaison un gibier très-passable. Ainsi Renaud de Montauban, le plus célèbre des quatre fils Aymon, pour racheter ses erreurs, se fit sur ses vieux jours porte-mortier des maçons qui construisaient la cathédrale de Cologne.

Le combattant vit parfaitement en domesticité pendant un an, mais à la condition qu'on ait soin de lui donner des compagnons de servitude avec lesquels il puisse échanger de temps à autre un coup de bec.

DE LA GRALLIPKDI?:. ii\

Genre Chevalier. — Onze espèces; les plus grosses avoisinant la bécasse, les plus petites , l'alouette; toutes parfaitement reconnàissables à la marque qui leur a donné leur nom. Chevalier semi-palmé, — gambette ou à pieds rouges. — à pieds verts, — arlequin, — à longue queue, — cul blanc , — Sylvain ou des bois, — à bec retroussé, — aboyeur, — guignette (cul blanc de Paris, gravier de Champagne).

Le genre Chevalier se distingue des genres précédents en ce que la plupart des espèces ont les pieds à demi palmés et le bec plus long. Les chevaliers ont la double mue comme les combattants, et leur verbe ne manque pas d'éclat dans la période d'amour; mais leur costume de noces n'est guère plus brillant que leur costume de voyage. Le gris, avec l'amour, prend une teinte un peu plus foncée ; le blanc devient un peu plus clair : c'est toute la différence. Les chevaliers se font de temps en temps tirer à l'intérieur sur les berges des fleuves et sur les rives des étangs; ils s'abattent même volontiers sur les mares des plaines. Le chevalier sylvain, ambigu comme la bécasse entre les oiseaux des bois et les oiseaux de rivage, se rencontre quelquefois comme la bécassine dans les jeunes taillis des forêts inondées. Les guignettes, qui s'en viennent de l'Egypte et de l'Afrique en Europe au mois de mai, et qui s'en retournent au mois d'août, opèrent leur double traversée en suivant la route des fleuves. Ce double passage procure aux riverains l'agrément d'un intermède de chasse qui a d'autant plus de charmes qu'on a peu de chose à chasser à l'une et l'autre époque, que le gibier est délicieux d'ailleurs et de plus difficile à tirer.

Genre TouRNEPiERRE. —Espèce unique. Taille du vanneau; bec noir, pieds rouges; tarses courts; doigts libres, pouce invisible ; manteau noir teinté de blanc et de gris,

Ja partie supérieure du col et la tête noires, le dessous du corps d'un blanc terne. Le nom de cet oiseau indique suffisamment l'industrie dont il \it : c'est une espèce de dépaveur qui se sert de son bec comme d'un levier pour dépaver les petits cailloux des bords de la mer et faire main basse sur les vers et les larves qui ont l'habitude de se loger sous cet al)ri. Le tournepierre, qui se rapproche assez du vanneau pour la couleur et la taille, et qui est vermivore comme lui, n'en doit pas différer sensiblement quant à la chair.

Genre Vanneau. — Deux espèces : le Vanneau Couronné, le Vanneau Suisse (Squatarole).

Les vanneaux sont de jolis oiseaux, à manteau de couleur verte changeante, à plastron noir, à ventre blanc. Ils ont reçu leur nom du son que produit le battement de leurs ailes et qui, dit-on , imiterait le bruit du van. Les vanneaux sont d'infatigables voyageurs qui émigrent du Nord dans la saison des pluies, en même temps que les pluviers, et dont les émigrations ont lieu à des époques si régulières qu'elles ont pu servir à fixer des dates, et que le mois d'octobre a reçu au Kamschatka le nom de mois des Vanneaux. Ils retournent au printemps vers les régions du Nord où ils nichent. Beaucoup ont la Fiance pour patrie ; mais leur contrée de prédilection en Europe est la Hollande.

Les vanneaux sont encore les amis des terres molles qui bordent les marais ou que la mer recouvre ; mais la mollesse de leurs mandibules ne les attache pas au rivage comme les chevaliers et les espèces précédentes. Les terres fraîches, remuées et cultivées, leur conviennent tout aussi bien, et si l'homme leur faisait moins peur et les traitait avec plus d'égards, on les verrait marcher dans le sillon à la suite de la charrue, à l'instar des corneilles, des pies,

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des étourneaux. Ils s'abattent sur les guérels de l'automne par grandes masses pour y déterrer les lombrics dont ils font leur pâture et ne retournent au marécage que pour se laver les pieds. Cette ablution, qu'ils pratiquent deux ou trois fois par jour avec une régularité minutieuse, est nécessitée par les inconvénients du procédé qu'ilsemploient pour faire sortir les vers et qui consiste à piétiner obstinément la terre, à la façon de l'aptérix.

On sait, par l'expérience de la bécasse et de la bécassine, à quel point la vermivorie réussit à raffiner la chair. Elle profite, aussi au vanneau, mais dans des proportions beaucoup moindres. Tout le monde connaît ce dicton culinaire : « (Jui n'a goûté ni pluvier ni vanneau ne sait pas ce que gibier vaut. » Le pluvier et le vanneau sont assurément deux gibiers estimables aux environs de la Toussaint, et je serais désolé de leur dire quelque cbose qui pût les humilier ; mais franchement le préjugé populaire leur a fait une réputation plus haute que leur mérite. L'adulation exagérée est un poison qui gâte tout ce qu'il touche et qui dessert toujours ceux qu'on voudrait servir. Quand on connaît la grive, la caille, la bécasse, l'ortolan, le rougegorge, le becfigue et vingt autres, on n'a pas besoin d'avoir tâté du pluvier pas plus que du vanneau pour savoir ce que gibier vaut. Disons toutefois, en passant, puisque nous y sommes, que les vanneaux de la Toussaint ont le droit d'aspirer aux honneurs de la broche, mais non

ceux du Carême Le \ anneau de Carême est maigre.

Dieu ne le défend pas.

Le vanneau ne se contente pas de servir à l'homme un rôti passable en octobre ; il lui donne encore au printemps des œufs d'une délicatesse exquise dont on fait commerce en Hollande. J'ai ouï dire, et je le crois sans demander de preuve, que l'art de la chimie est parvenu à falsifier ce

iM ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

produit alimentaire comme tous les autres. Mais je me féliciterais sincèrement , cette fois , des progrès de la science, si cette falsification avait pour résultat de forcer les cliercheurs d'œufs de vanneaux à renoncer à leur criminelle industrie; car le vanneau est un des grands protecteurs de la sécurité de l'homme en général et du Hollandais en particulier, et si l'homme et le Hollandais pouvaient prêter l'oreille aux conseils de la sagesse , la sagesse leur dirait que le vanneau mérite d'être placé sous la protection spéciale de la loi, au même titre que la cigogne, attendu que c'est lui qui défend les digues de la Hollande contre les ravages des insectes qui ruinent ces constructions par leurs menées souterraines, et que c'est uniquement pour vaquer à cette œuvre qu'il a fait des polders ses demeures de prédilection.

Ainsi le vanneau ne se borne pas à offrir à l'homme le plaisir de la table après sa mort. Vivant, il lui procure celui de la chasse sur la plus grande échelle ; il lui est de plus auxiliaire intelligent et dévoué. Captif, il embellit les jardins des grâces de sa personne et fait aux limaces, aux lombrics et aux jeunes escargots une guerre acharnée. Remarquons enfin que lui seul , lui seul de sa famille, a osé rompre en visière aux habitudes immorales de ses proches et arborer la noble bannière de la monogamie.

J'ai cherché à vous donner tout à l'heure une idée pittoresque des évolutions de la bécassine amoureuse ; le vol . du vanneau enflammé n'est pas moins émaillé de culbutes et de cabrioles audacieuses que celui de la bécassine, et si le vanneau ne bêle pas comme la chèvre, il miaule comme le chat.

Lesanalogistes prétendent même que l'aigrette du vanneau couronné n'est qu'une sorte de prix Monthyon qui lui a été décerné en récompense de sa belle conduite en

DE LA GRALLIPÉDIE. 445

ménage et des services nombreux qu'il rend à l'homme, en mode composé.

Genre Pluvier. — Cinq espèces : le grand Pluvier de terre, le Guignard, le Pluvier à collier, le Pluvier à collier interrompu, le Pluvier doré.

L'histoire des vanneaux se lie intimement à celle des pluviers. Voisins de chasse, voisins de broche, voisins de iVume, de famille, d'appétits, d'habitat. Le vanneau porte quatre doigts au pied, le pluvier trois seulement; mais les deux genres s'unissent par un moule intermédiaire, le vanneau suisse, qui dissimule si habilement son pouce imperceptible qu'il est très-difficile de découvrir cet appendice microscopique à première vue. Ajoutez que le vanneau suisse ne porte pas d'aigrette comme le vanneau proprement dit, mais qu'il a en revanche le plastron noir du pluvier doré, qu'il est de la même taille que celui-ci et lui ressemble par les traits du visage. Jamais parenté de genre ne fut mieux établie.

Les pluviers sont des oiseaux qui ont les ailes aiguës et le pied léger, et qui sont aussi bien taillés pour le vol que pour la course. Ils ont des espèces pour la steppe, pour les champs cultivés et pour tous les marais. Ils vivent exclusivement d'insectes et particulièrement de vers de terre qu'ils font sortir de leurs trous en piétinant le sol, habitude qui leur est commune avec les vanneaux et qui aurait pu les faire appeler les batteurs de terre. Les pluviers n'ont pas la physionomie heureuse ; leur tète est beaucoup trop volumineuse, leur œil trop grand, leur bec aussi trop court et inséré trop bas et trop à angle droit dans le crâne. Ce bec est noir, court, arrondi à la base, renflé à son extrémité. Ils portent pour la plupart un manteau jaune verdàtre, émaillé de mouchetures brunes, plus force colliers noirs et plaques d'ordres sur la poitrine. Le sentiment de

fraternité est très-dé veloppé chez eux. Quand un pluvier est abattu, tout le vol revient sur lui pour le secourir, et il est arrivé plus d'une fois à un chasseur d'exterminer toute une bande de guignards sans bouger de place. Les pauvres bêtes, qui payent cruellement la faute de leur tête trop ronde, ont aussi la bonhomie de croire à l'innocuité des gens ivres, et se laissent approcher facilement par quiconque fait semblant de ne pouvoir se soutenir sur ses jambes. Religieux observateurs de la loi musulmane, ils pratiquent la polygamie, et se rendent au bord des eaux deux ou trois fois par jour, à des heures régulières, pour faire leurs ablutions et se laver les pieds. Presque tous sont indigènes des régions septentrionales de l'Europe, d'où ils émigrent à l'approche de l'hiver pour traverser tout le continent et se rendre en Afrique. Ils ne sont que de passage en France, où ils arrivent vers la saison des pluies, ainsi que leur nom l'indique. Les espèces de pluviers qui sont armées n'appartiennent pas à l'Europe. Les pluviers sont de grands ennemis de la stabilité ; ils muent deux fois par an^ et figurent avec distinction dans les fastes de la cuisine et de la cynégétique françaises. C'est un pluvier qui a commencé la gloire et la fortune de la pâtisserie de Chartres.

Le grand Pluvier de terre. — Très-rare et de passage en France; taille de l'œdicnème ; manteau brun-cendré, poitrine d'un blanc sale, large collier noir et ceinturon de même nuance, la pointe du bec noire et le reste orangé, pieds rouges. Oiseau solitaire qui fréquente les hautes terres, et se fait tuer sur le bord des grands étangs et des fleuves où il vient se laver les pieds.

Le Guignard. — Taille du merle; manteau gris-roux, plastron roux cerclé d'un large bandeau noir dans la saison d'amour, une tache noire ovale sur le ventre. Le guignard

iit: i.\ i.iîAf.r.ii'ÉruF, 117

apparaît aux environs des deux équiaoxes de mars et de septembre dans les plaines découvertes de l'Artois, de la Beauce, de la Vendée, de la Champagne et dans les plaines arides du midi. Il rase le sol en vols nombreux, tourbillonnants et rapides. C'est de tous les pluviers celui qui a la tête la plus forte et la plus ronde, ce qui ne veut pas dire qu'il y loge une plus grande quantité de cervelle, au contraire ; car c'est de tous les pluviers le plus crédule à l'endroit de l'homme ivre et le plus obstiné à revenir sur le chasseur. C'est ce même guignard, jadis très-commun dans la Beauce, qui fut l'élément primitif du fameux pâté de Chartres. Il habitait alors le canton de Bonneval, et dans ce canton la commune de Neuvy en Dunois, où se trouve un dolmen druidique ; il y reparait encore de temps î\ autre aux environs des équinoxes de septembre et de mars. C'est sa gloire qui l'a perdu, le succès du pâté ayant naturellement poussé à la consommation et celle-ci à la destruction de l'espèce. La pâtisserie , comme toujours, après avoir mangé son revenu, n'a pas tardé à attaquer son capital, si bien que la source de ce revenu magnifique est aujourd'hui presque entièrement tarie, et que les pâtissiers chartrains ont fini par remplacer le guignard absent par la perdrix, la caille et l'alouette. Ainsi le gaspillage et l'imprévoyance engloutissent les trésors des peuples et préparent aux générations de l'avenir des regrets éternels !

Le Pluvier a collier. — C'est un joli petit oiseau de la taille de la guignette, au manteau gris-perle, au collier noir, le même qui piétine si rapidement sur les grèves de la Loire au printemps, et qu'on cesse d'apercevoir aussitôt qu'il s'arrête. Je ne connais pas un oiseau dont l'iris ait autant d'éclat que celui du pluvier à collier, et pour cette raison, autant que pour le distinguer des espèces voisines

448 nP.NITHOI,OtiIE PASSIONNELLE.

qui raffolent toutes de colliers, j'aurais voulu qu'on le nommât le pluvier aux yeux d'or. Il est indigène de France, et j'ai bien des fois trouvé son nid dans ces dunes de sable fin émaillé de jard que les crues de la Loire déposent en se retirant sur ses rives.

Le pluvier aux yeux d'or n'a jamais beaucoup fait parler de lui dans les traités de chasse et de cuisine ; mais la thérapeutique d'autrefois a cité son nom avec éloge. Il fut une époque, en effet, où ce petit oiseau guérissait la jaunisse, et où il suffisait au malade de le regarder fixement dans ses prunelles d'or et avec une forte volonté de lui repasser son mal "pour que laguérison radicale s'accomplit instantanément, La malheureuse bête comprenait si bien d'avance le sort qui l'attendait qu'elle tremblait de tous ses membres à l'approche de l'ictérique et ne pouvait supporter son regard. Heureusement pour l'oiseau que la jaunisse, inconstante comme toutes les affections de l'homme, a cédé à l'empire de la mode et ne veut plus aujourd'hui être guérie que par la carotte.

Le Pluvier a collier interrompu. — Plus petit que le précédent ; même couleur ; taille de l'alouette ; collier cassé en deux. C'est cette espèce-là ou l'autre, ou une espèce voisine, qui entretient commerce d'amitié avec le Crocodile du Nil et lui sert de cure-dent après ses déjeuners. Comme le crocodile n'a pas de langue mobile pour se rincer la bouche à l'instar des autres bètes, il a grand besoin de l'aide d'un plus petit que lui pour se désobstruer les molaires A la suite de ses repas. Il a donc confié cet office de curage à un petit oiseau que les Arabes nomment le fûuilleiir, et qui fréquente les égouts des cités et les berges des tleuves où il a chance de rencontrer son pourvoyeur. Aussitôt que le crocodile qui l'attend l'aperçoit, il ouvre sa large gueule comme fait le patient pour son

DE r.A GRALLIPÉDIE. 449

opérateur, et tient complaisamment ses mâchoires entr'ouvertes tant que dure l'opération, ayant grand soin de ne pas les refermer que l'oiseau ne soit dehors. Le fait avait été observé par Hérodote, il y a près de trois mille ans, et consigné par lui dans ses intéressants récits sans que personne voulût croire à sa véracité, tant l'esprit des mortels est rebelle aux enseignements de l'histoire; et il a fallu pour vaincre l'incrédulité des modernes qu'un savant de nos jours, que l'illustre Geoffroy Saint-Hilaire, eût véritié de ses propres yeux l'exactitude du témoignage d'Hérodote. Si le Directoire n'eût pas décidé l'expédition d'Egypte, et si Geoffroy Saint-Hilaire n'eût pas fait partie du corps savant destiné à accompagner l'armée expéditionnaire, le monde savant en serait encore à cette heure à douter de la sincérité du père de l'Histoire, et voilà à quoi tient la réputation des grands hommes !

Or, depuis que Geoffroy Saint-Hilaire a réhabilité Hérodote sur la fameuse question du Trochilus si vivement agitée dans le siècle dernier, des curieux ont voulu tenter la même expérience sur le Caïman des Antilles et voir si celui-là se conduirait comme le Crocodile de l'Egypte. L'observation américaine a confirmé de nouveau la version d'Hérodote. Le Caïman de Saint-Domingue a recours, comme tous les individus de sa race, aux bons offices d'un petit oiseau pour le curage de sa mâchoire. Seulement ce dernier n'appartient plus à la famille des Pluviers, mais à celle des Todiers.

Le Pluvier doré.— Celui-ci est lo plus connu et le plus populaire de tous les pluviers de France. Il abonde sur tous les marchés de la capitale en Brumaire, Pluvi*!»se et Ventôse, et pénètre même par rares échappées jusque dans les cuisines du quartier des Ecoles. Sa taille est celle de la tourterelle. Son manteau et le dessus de sa tête, I. Î9

io<> ORXITHOI.Or.IE I'ASSIONNF,T.I,K.

ainsi que les couvertures de ses ailes, sont colorés d'une teinte unii'ornie,.forraée de mouchetures d'un brun foncé sur fond jaune verdâtre. Il porte une écliarpe noire sifr la poitrine dans la saison d'amour; les plus vieux, à cette époque, ont le plastron presque complètement noir.

Les pluviers dorés sont des voyageurs infatigaJjles à l'aile pointue, au vol rapide, qui émigrent du Nord au Midi en nombreuses colonnes, traversent la Méditerranée d'une seule traite, et s'abattent tumultueusement sur les champs de l'Algérie aux premières pluies d'octobre. La venue de ces pluies qui détrempent les terres et font sortir les vers qui servent de pâture aux pluviers annonce l'époque de leur arrivée ; les gelées qui durcissent le sol les forcent à déguerpir. Ils sont généralement accompagnés dans leurs expéditions lointaines de nombreux vols de vanneaux et d'étourneaux qui vivent comme eux de vers et ne sont pas moins tourmentés du besoin de déplacement. Les pluviers dorés voyagent en trombes tourbillonnantes, drues, serrées, innombrables, plus larges que profondes, qui s'annoncent de loin par d'aigus sifflements, rasent le sol comme les hirondelles, se redressent tout à coup dans les air^ avec la prestesse d'un ressort, disparaissent et réapparaissent aux regards avec l'instantanéité de l'éclair, et franchissent en quelques secondes les limites de l'horizon visuel. La funeste habitude qu'ils ont prise de raser le sol et d'annoncer de fort loin leur approche facilite singulièrement la cruelle industrie des tendeurs et des chasseurs qui font à celte espèce une guerre acharnée , rien n'étant plus aisé que d'imiter ce sifflet et d'attirer sur soi le vol tout entier par un appel perfide. Or quand on est lancé à fond de train et d'une vitesse minima de trente lieues à l'heure, il est bien difficile de se détourner i"i temps delà voie scélérate où le drap de mort est tendu ; de même

DE l.\ (iP.ALI.IP^;riIE. i">i

(ju'il est bien tlilficile que tous les grains du coup de iusil ne portent pas et n'opèrent pas dans vos rangs un affreux vide quand vous voyagez en masses si serrées que tous les coudes se touchent. J'ai vu des tendeurs en Champagne prendre cent pluviers d'un coup de filet , et des chasseurs en tuer vingt et vingt-cinq d'un seul coup de fusil. On peut calculer par ces deux chiffres ce qu'il doit manquer d'émigrants au retour de ces expéditions d'outre-mer. Comme les cadavres des croisés marquaient le chemin du Saint-Sépulcre aux époques de foi, ainsi le fumet des pluviers dorés qui rôtissent pourrait dire chaque automne la route qu'ils ont suivie.

Le pluvier doré parcourt de préférence les plaines basses, humides et fertiles, et les champs cultivés où abondent les lombrics. Il piétine le sol avec rage pour forcer ces vers à sortir, et c'est uniquement pour se laver les pieds crottés à ce travail qu'il descend au marais deux ou trois fois par jour.

Groupe des Durirostres. — Quatre genres : Glaréole, Courvite, Œdicnème, Grue. — Cinq espèces.

Genre Glaréole. — Deux espèces : la Glaréole, la Giarole.

Ce genre a été nommé perdrix de mer, par suite de l'habitude naturelle qu'avaient dans le principe les hommes d'appliquer les noms des bêtes qu'ils connaissaient à celles qu'ils ne connaissaient pas, d'après certains traits de ressemblance. Après le nom de Poule d'eau, attribué à l'oiseau qui le porte aujourd'hui, sous prétexte de ressemblance avec notre poule domestique, je n'en vois guère de plus malheureusement choisi que celui de perdrix de mer, pour désigner la glaréole. La Glaréole est un oiseaii de rivage taillé sur le patron de l'hirondelle, non sur celui de la perdrix; grandes ailes, queue fourchue, tarses

courts. C/est même la seule espèce de l'ordre des Echassiers qui représente le type hirondmien, pour quelle cause j'ai essayé courageusement mais vainement d'en faire le pivot de série de cet ordre. La glaréole vole donc plus souvent qu'elle ne court. Elle ne gratte pas non plus la terre et n'a d'autre trait de ressemblance avec la perdrix que la forme voûtée du bec. Maintenant l'espèce grallipède dont la glaréole se rapproche le plus par les mœurs, la couleur et la taille est le pluvier doré. Elle porte sur le dos un manteau Isabelle et sur le devant du corps un plastron jaune décoré d'un liseré noir.

C'est un oiseau rare sur nos côtes, mais commun, au contraire, sur les rives du Don, du Yolga^ de la mer Noire et de la Caspienne. On le rencontre aussi sur celles des grands lacs de Hongrie , sur les bords du Danube et de ses affluents, d'où il s'échappe de temps à autre pour visiter les grèves de la Méditerranée et du Rhône. Jules Verreaux a observé que la glaréole était très- friande des sauterelles vertes, dont elle pompait la substance avec une délicatesse remarquable. l\ ajoute qu'un de ses grands bonheurs esT de donner la chasse à ces insectes ailés qu'elle capture au vol. Rien d'extraordinaire dès lors à ce qu'elle s'égare quelquefois dans nos plaines, à la suite d'une invasion du fléau redoutable.

La Giarole est une espèce de petite glaréole, coulée comme celle-ci dans le moule de l'hirondelle et très-semblable de taille et de couleur au petit pluvier aux yeux d'or. Elle chasse aussi en volant et court avec rapidité sur les grèves et sur le sol nu des garrigues et des grandes routes. Ses tarses courts et ses doigts déliés indiquent que l'oiseau préfère le sable à la vase. La giarole est indigène de l'Asie et n'est jamais qu'égarée en Europe.

Remarquez que les vanneaux qui ont émigré les pre-

DE LA GRALLIl'ÉlJlE. 453

niiei'S de la vase aux terres fraîches ont entraîné à leur suite les pluviers, dont quelques espèces ont été jusqu'à faire élection de domicile dans les steppes les plus arides. Les préférences arvicoles se manifestent plus franchement encore chez les glaréoles qui craignent de se mouiller les pieds et qui empruntent à l'ordre des Coureurs la forme de leur bec. Cette modification rostrale , qui implique scission dans les goûts, les appétits, les mœurs, ira se continuant chez les espèces qui vont suivre, jusqu'à atteindre chez la dernière la courbure menaçante du bec de l'oiseau de proie. Ce qui nous porte à conclure que nous n'avons fait qu'obéir aux prescriptions de la nature, en fixant à la place où nous sommes le point de séparation des deux premiers groupes de la série des Dactyligrades et en prenant le genre Glaréole pour premier terme du second de ces groupes.

Genre Courvite. — Espèce unique. Le courvite est un véritable écha&sier, exclusivement vermivore et insectivore, et dont la nationalité est facile à reconnaître à ses jambes dénudées et maigres ; pour quelle cause tous les auteurs ont eu tort de le ranger dans l'ordre des Coureurs, à la suite des outardes. Je suis d'autant plus dans mon droit de me plaindre de l'erreur de mes maîtres que je me suis laissé égarer par leur faux témoignage et que j'ai péché avec eux. Et plût au ciel que je n'eusse pas sur la conscience de plus grand crime, hélas ! Le travail, qui est le plus noble exercice des facultés humaines, celui de la classification notamment, a cela de bon, en outre de ses autres enseignements, qu'il vous apprend à être modeste pour vous-même, doux et indulgent pour autrui. J'avoue que toutes les fois qu'il m'arrive d'être forcé de confesser une erreur, j'éprouve le besoin de demander pardon de mes offenses à tous ceux que j'ai offensés.

loi OKMTllULOGIE PASSIONNELLE.

Le courvite est un bel oiseau trydactile de couleur Isabelle, de la taille du pluvier doré, mais monté sur des jambes plus hautes. Il a l'attitude verticale, la taille grêle, élancée. Son bec voûté, ses ailes suraiguës, la couleur de son manteau et l'habitude qu'il a de porter l'ordre dont il est décoré en sautoir, le rapprochent de la glaréole dont il doit partager les appétits et les mœurs. Il est comme elle originaire des contrées les plus arides de l'Orient et ne se voit guère en nos plaines qu'à la suite de quelque accident météorologique. Peut-être s'égare-t-il comme la glaréole à la chasse des sauterelles. J'ai eu des amis de chasse qui avaient tué des lions, des éléphants, des tigres et des hippopotames; on m'a fait voir à Marseille des gens qui avaient tué de tout, même des pigeons ramiers, mais je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui eût tiré un courvite.

Genre Œdicnème. — Espèce unique. Taille du corbeau; manteau jaune terreux d'une seule nuance, à part les bordures extérieures des pennes teintées de noir ; tête beaucoup trop forte pour le cou ; gros yeux ; iris d'or; bec droit et quasi-camard, renflé à son extrémité supérieure , caréné en dessous ; physionomie stupide ; hautes jambes, doigts courts, ailes longues, mais simplement aiguës; vaguant de nuit comme de jour.

L'œdicnème, ainsi nommé de l'enflure de ses genoux, m'a paru autrefois être un moule de transition parfait entre les pluviers que nous connaissons et les outardes que nous ne connaissons pas encore. S'il tient aux pluviers, en effet, par la figure et par les ailes, il tient à la petite outarde par des liens de parenté qui semblent plus prononcés encore, parenté de plumage, d'habitudes et d'allures. Malheureusement l'œdicnème est un échassier qui vit exclusivement de chair, qui a le bec droit, qui ne poudroie pas et qui n'a pas l'estomac musculeux, etc., etc. Et alors

J>K LA (.KALLll'ÉDlK. 455

je n'avais pas le droit de le ranger dans Tordre des Coureurs, comme j'ai fait.

Les mêmes gens qui ont si malencontreusement baptisé tant d'oiseaux, ont été bien inspirés à Fendroit de l'œdicnème, qu'ils ont ajipelé courlis de son nom véritable, indiqué par le cri plaintif et retentissant que cet oiseau fait entendre chaque soir et toutes les fois que le temps veut changer : Turrlui, Tiirrlui, Turrlui. L'œdicnème pendant le jour arpente de ses pieds légers les hautes terres, et ne se livre spontanément à l'exercice du vol qu'après le coucher du soleil.

C'est un demi-oiseau de nuit^ qui , en cette qualité, se dispense de construire un nid pour sa famille. Il se borne à creuser dans le sable un entonnoir peu profond dans lequel il dépose deux œufs fort gros de la couleur de ceux de la caille. Je l'ai vu plus d'une fois défendre vigoureusement son nid contre le passage du troupeau et des chiens. Les petits, à peine éclos, sont aptes à courir ; mais la croissance de leurs ailes est loin de marcher aussi vite que celle de leur corps, et celui-ci a atteint tout son développement bien avant que celles-là ne soient en mesure de le soutenir dans les airs. Ce retard anormal est cause que les chiens d'arrêt forcent chaque année, dans les mois d'août et de septembre, un grand nombre de jeunes œdicnèmes âgés de trois mois et plus.

L'œdicnème est connu sous son nom naturel de courlis dans tous les mauvais pays de France , notamment dans les steppes de la Champagne, de l'Artois, de la Vendée, du Berry, de la Touraine. On le trouve partout dans les terrains en friche et jusque dans les clairières stériles de la forêt de Saint-Germain, aux portes de Paris. J'en ai tué de grandes quantités à l'aide du char-à-bancs dans les plaines crayeuses de la Marne, où ce léger véhicule cir-

i56 ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

cule à travers champs le plus commodément du monde, et où les chemins sont de luxe. Le courlis, si défiant visà-vis de l'homme comme l'outarde, a toujours besoin de croire comme celle-ci à la loyauté du cheval.

Je reproche à l'œdicnème, qui a pris tant de choses au pluvier et à la canepetière, de ne pas leur avoir emprunté par la même occasion un peu de l'excellence de leur chair. Le jeune œdicnème est mangeable, mais le vieux a contre lui la consistance et l'odeur de ce bifteck célèbre que Robert-Macaire vit tailler dans la culotte de peau d'un gendarme.

L'œdicnème est répandu par grandes masses sur toute la surface de la zone tempérée de l'ancien continent. On le trouve en Poméranie, en Algérie, au Japon, à la Chine, en Allemagne, en France, en Espagne, en Italie. Il vit dans la société des canepetières dans tout le nord de l'Afrique, y compris le Maroc, l'Egypte et la Cyrénaïque. On le tue, mais on ne le chasse pas. C'est un résultat glorieux pour l'agronome que d'avoir chassé l'œdicnème de ses terres et de l'avoir remplacé par la caille ; car la caille est amie des céréales et des prairies artificielles, tandis que l'œdicnème partage l'horreur de la perdrix rouge et de la bécassine pour les améliorations agricoles.

L'œdicnème, qui a le bec plus droit en-dessus qu'endessous, a pour parents en Australie des œdicnèmes plus grands que lui et qui outrent ce caractère de Rectirostrie jusqu'à se confondre par ce caractère avec la famille des grues. Les grues sont, en effet, les plus proches parentes de l'œdicnème, et le moule de transition destiné à unir les deux familles s'appelle l'Ardéotide ; encore un mauvais nom.

J'écrivais autrefois :

(( L'œdicnème est le seul individu de Vof^dre qui ne fasse

DK 1,A UKALLIPÉUIE. 457

« pas bien à la broche. J'ai mainte fois demandé à l'ana- « logie le motif de cette exception lâcheuse. L'analogie « n'a pas encore jugé à propos de me répondre. Peut-être « l'œdicnème vaut-il mieux que sa réputation. »

Vous savez maintenant pourquoi l'analogie était muette. L'analogie ne m'a pas répondu parce qu'elle ne pouvait pas me répondre, parce que j'étais dans le faux, parce que l'œdicnème ne pouvait pas faire exception, par l'indélicatesse de sa chair, à la règle générale d'un oindre dont il ne faisait pas partie.

La Grue. — La grue est déjà ambiguë entre les échassiers et les coureurs. C'est une des familles les phis difficiles à classer. Elle a des échassiers les hautes jambes, le haut vol, le long cou, le long bec ; des coureurs, les habitudes arvicoles et les goûts herbivores, bien qu'elle préfère de beaucoup les mollusques des champs, le mulot, la grenouille. Si je la fais figurer parmi les échassiers, c'est parce que sa conformation générale la rapproche plus de cet ordre que de l'autre, et parce qu'il m'a paru souverainement impossible de traiter des échassiers sans parler de la grue. Ce n'est pas de ma faute si la nature a ménagé avec tant de luxe la transition entre ces deux ordres,

La grue est un oiseau célèbre dans les fastes de l'analogie, de la mythologie, de la vénerie et de l'histoire, il fut même à Rome une époque où elle acquit le lustre gastrosophique, et figura avec honneur sur la table des riches au lieu et place de la cigogne. Fermons les yeux sur ces déplorables aberrations du palais et de l'art culinaire, et occupons-nous de sujets plus dignes. Reconnaissons d'abord que la grue est à la hauteur de la considération qu'on eut pour elle dans tous les siècles.

La grue est un des plus grands et des meilleurs voiliers que l'on connaisse ; elle accomplit deux fois par an un

138 OR.MIHOJ.OGIE PASSIONNELLE.

voyage de deux mille lieues d'un hémisphère à l'autre. Les régions les plus septentrionales de l'Europe et de l'Asie sont ses demeures d'été -, l'Afrique équatoriale, le Sénégal, l'Abyssinie, sont ses quartiers d'hiver. On assure qu'elle l'ait une ponte dans chacune de ses patries. Le fait à priori me semble très-douteux.

La grue vole lentement, mais longtemps, ne faisant guère plus de vingt lieues à l'heure; elle met une trentaine de jours environ à venir du cercle polaire au tropique. Ses voyages ont lieu à des époques fixes ; elle passe sur les terres de France du 15 octobre à la Toussaint pour l'aller, du 15 mars au 1" avril pour le retour.

La grue, qui tient du héron et de la cigogne pour la physionomie, se rapproche beaucoup de l'oie sauvage et du cygne pour les habitudes et les mœurs. Les Grecs l'appelaient la Moissonneuse à cause de sa passion pour le blé. Elle est herbivore et granivore , et s'abat comme l'oie sur les plaines cultivées; elle vole par grands bataillons affectant le même ordre de marche. L'oie, la grue et le cygne habitent la même patrie l'été, et la quittent ensemble à la venue des froids. Les trois espèces semblent également munies d'un porte-voix de métal à retentissement prodigieux ; elles recherchent la même nourriture et sont persécutées par les mêmes ennemis.

La grue d'Europe est haute de trois à quatre pieds. C'est un oiseau de noble prestance , aux tarses et au bec noirs, au manteau gris-cendré uniforme , de la même nuance à peu près que celui du héron, plus foncé seulement. Elle porte un collier noir; le sommet de la tête est nu et vermillonné chez le mâle. L'oiseau semble avoir été taillé sur un patron plus avantageux que tous ses congénères ; les proportions entre les diverses parties du corps sont plus harmonieuses; la légèreté s'y marie à la force

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et la grâce à la majesté. Une disposition toute particulière des pennes secondaires, qui se retrouve chez le cygne d'Australie, force l'extrémité de ces pennes à se relever à l'arrière en un somptueux panache qui donne à l'ensemhle de la parure un cachet de recherche et de coquetterie. Toute la famille semhle, du reste, attacher un haut prix à la question de toilette, ce qui est très-naturel, puisque la danse est le passe -temps favori de la plupart de ses membres. On ne va pas au bal en blouse ni en sabots.

La plus coquette de toutes les grues, celle qui raffole le plus de danse et de colifichets, est la grue du pays des nègres, celle qu'on appelle la Grue Couronnée du Sénégal. Cet oiseau affiche une gaieté folâtre que la captivité altère à peine. Elle aime à se couvrir d'aigrettes et de pierreries (verroteries vaudrait peut-être mieux) ; elle en porte depuis le bout des pennes jusqu'au-dessous des yeux. Néanmoins son goût passionné pour les étoffes voyantes lui fait tort. Le velours et la pourpre, le blanc d'argent et le jaune d'or , se font si souvent opposition dans son costume que ce costume finit par ressembler à un habit d'arlequin et par manquer de distinction, sinon d'originalité. On reproche encore à la grue couronnée d'avoir le nez camard, de se trémousser trop vivement dans ses passes, et d'apporter dans la contredanse des poses risquées et orageuses tentant leur Bamboula. Bien entendu que ce n'est pas moi qui fais entendre ces plaintes, mais les faux moralistes qui voient du mal partout.

La Demoiselle de Numidie a plus de monde, plus de retenue et de décence, et elle sait allier la souplesse chorégraphique et la grâce des poses à la dignité du maintien. C'est une grande dame du siècle de Louis XIV qui affectionne par-dessus tout le menuet, et méprise souverainement le galop et la valse qui chiffonnent les robes. Sa

mise, très-recherchée sans en avoir l'air, est un modèle de bon goût et de simplicité. Les Demoiselles aiment à contempler leur portrait dans le cristal des ondes et aussi dans les miroirs de Venise. J'approuve d'autant plus ce goût, qui ne fait de tort à personne, que les motifs de cette coquetterie apparente sont presque toujours très-louables. Eu liberté, les Demoiselles se mirent pour voir si chaque pièce de leur uniforme est bien exactement à sa place , et on saura tout à l'heure la raison de ce respect méticuleux de la tenue ; en esclavage, elles sont heureuses de retrouver dans leur image celle de compagnes chéries dont elles pleurent l'absence ; car l'amour de ses proches est une des vertus de la famille.

Aristote raconte que les Demoiselles sont tellement passionnées pour la danse qu'elles en oublient quelquefois le sentiment de leur conservation personnelle, et qu'elles se laissent souvent surprendre par l'ennemi au milieu d'une figure. Elles aiment trop le bal... On croit que leur nom de Demoiselles leur vient de l'habitude qu'elles ont de se rengorger quand on les examine, à l'instar des jeunes filles de province qui passent sous le feu des regards d'un régiment au sortir de la messe. Des barbares ont exploité autrefois, à ce qu'on dit , la passion des pauvres bêtes pour la parure et pour les ablutions de toilette en leur tendant un piège indigne. Le procédé consistait à se laver d'abord le visage et les mains à une certaine distance de ces oiseaux qui vous regardaient faire ;, puis à mettre dans la cuvette, au lieu d'eau, de la glu, et à s'éloigner doucement. Les curieuses, après votre départ, ne manquaient pas de vouloir répéter l'expérience ; elles se barbouillaient de glu le visage, les mains et le poitrail, et ne tardaient pas à devenir victimes de leur curiosité. Si cette fable était une histoire, elle prouverait que

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riiomme est un être bien méchant et bien peu ingénieux. Les grues d'Europe et celles d'Asie partagent naturellement la passion de leurs congénères pour la danse. Kemp- 1er a écrit qu'au Japon on les dressait à cet exercice, et que des maîtres habiles leur faisaient exécuter de savantes pantomimes et des rondes merveilleuses. Les personnes qui ont vu des ballets de dindes domestiques ne trouveront rien de surprenant à ce fait. Les dindes domestiques, sans être ennemies de la danse, ont cependant beaucoup moins de vocation que les grues pour cet art.

Le caractère moral qui distingue le genre Grue de tous les autres est le respect de la discipline et de l'ordre qui explique l'importance de la tenue. Rien dans cette république ne se promulgue et ne se fait qui n'ait été délibéré préalablement en séance publique, et l'obéissance à la loi y est considérée comme le premier devoir de tous les citoyens. L'heure et le jour des départs sont réglés par un sénatus-consulte à la rédaction duquel prennent part tous les adultes. Les chefs de l'expédition sont nommés dans l'assemblée à la pluralité ou pour mieux dire à, l'unanimité des voix ; car il n'y a pas de brigue possible là où l'obtention des grades ne confère d'autre avantage que celui de servir la république au poste le plus périlleux ; et alors les suffrages vont tous au mérite et à la capacité, aux ailes les plus vigoureuses, à la vue la plus perçante, à l'érudition géographique la plus consommée. Quand le sort d'une expédition dépend de l'expérience et de la sagesse du chef qui la conduit, on conçoit que le choix de ce chef soit pour tous les intéressés l'objet d'un examen approfondi, et comme ici l'intérêt de tous les associés est le même, on ne voit pas de raison pour que le vote s'égare et aille à un indigne. Le genre Homme est, sous ce dernier rapport, beaucoup moins avancé que le genre Grue ; c'est un aveu

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humiliant à faire. Le genre Homme a reconnu explicitement, du reste, la sagesse qui préside aux délibérations du genre Grue en donnant à ses assemblées politiques et diplomatiques le nom significatif de congrès, qu'il a tiré du verbe latin Congruere, se réunir à la façon des grues. Congrès, comme qui dirait l'assemblée par excellence.

L'ordre de vol que suivent les grues dans leurs émigrations périodiques est l'ordre triangulaire , qui était aussi l'ordre d'attaque de la phalange macédonienne. On sait la puissance ordonnatrice du nombre trois et du triangle. Les cygnes, les oies et les canards, et tous les oiseaux lourds qui comprennent la nécessité de ménager leurs moyens, ont adopté comme la grue l'ordre triangulaire, qui doit être le plus avantageux pour fendre l'air, puisque tant d'espèces savantes l'ont choisi.

Cicéron, dans son traité de la Nature des dieux, explique d'une façon très-ingénieuse que l'ordre de marche des grues est combiné de manière à ce c|ue l'arrière-garde pousse en avant le corps de bataille. Je ne suis pas bien sûr des raisons du beau diseur, mais il est vraisemhlable, d'après les déplacements perpétuels qui s'opèrent dans les rangs de tous les oiseaux dont le vol dessine un triangle ou plutôt un angle aigu , que le poste le plus difficile à tenir est celui du sommet de l'angle. L'oiseau placé à ce poste est un chef de nage qui a pour office de rompre le courant de l'air et de frayer la voie à ceux qui le suivent. Aussi le voit-on, quand ses ailes se sont épuisées à ce travail, céder la place à un autre et prendre position à l'arrière-garde. On a remarqué en outre que les soldats du centre demeuraient étrangers à ces revirements , et on en a conclu judicieusement que les rangs intermédiaires devaient se composer des jeunes de l'année, et que les adultes s'arrangeaient de manière à prendre pour eux

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toute la peine. Ce nest pas la seule preuve de Iraterniié et de sagesse qu'offre la conduite de l'espèce exemplaire dont nous parlons ici.

Les anciens, qui prêtaient beaucoup d'attention aux choses de la nature et surtout au vol des oiseaux, croyaient avoir observé que les grues n'abandonnaient jamais leur ordre de vol triangulaire que devant l'imminence d'une grave perturbation atmosphérique ou l'apparition de l'aigle, leur ennemi redouté, et ils ont forgé à ce propos des contes amusants qu'a ramassés naturellement la crédulité des modernes ; car, tant que la réalité sera laide, il faudra bien que les hommes, qui sont par essence amis du beau, l'aillent chercher dans la fable.

Les Grecs ont raconté, par exemple, que lorsque les grues des environs de la mer Noire approchaient des monts Taurus, qui se trouvent sur la route de la Thrace et de la Scythie à l'Egypte, où elles allaient passer l'hiver, la crainte de tomber dans les croisières des aigles qui peuplent cette chame leur faisait prendre des précautions toutes particulières. Un premier ordre du jour prohibait d'abord les voyages diurnes ; un second invitait tous les voyageurs à prendre un caillou dans leur bec pour se tenir la langue captive pendant la route. Au moyen de ces précautions, les traversées s'opéraient sans encombre ; ou si quelque catastrophe arrivait par suite de l'indiscrétion d'une personne de la société, au moins était-il facile de connaître sur-le-champ la coupable ; et comme le châtiment suivait de près la faute, l'exemple guérissait les bavardes de la démangeaison de jaser.

Les Grecs n'ont pas menti en affirmant que beaucoup d'oiseaux peureux intervertissaient leurs heures de départ, quand ils avaient à traverser des parages redoutables. Le fait est vrai pour la grue comme pour l'oie, le canard, la

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grive el une loule d'autres espèces voyageuses. Il n'y a de controuvé ici que le procédé du caillou.

Ayant observé que les grues avaient emprunté aux guerriers l'habitude de disposer des sentinelles la nuit autour du camp qu'elles ont choisi pour pâturer et dormir, les mêmes Grecs ont également éprouvé le besoin de faire intervenir un second caillou dans l'histoire. Bien que la nouvelle fable ne soit qu'une variante de la première, elle a eu plus de succès encore, tant de succès que la grue est devenue du fait l'emblème officiel de la vigilance, et que la corporation des typographes a fini par l'adopter pour attribut.

J'ai dit l'histoire, voici le conte. Il arriva une nuit que par le défaut de vigilance d'une sentinelle qui s'était endormie, un ennemi féroce, qu'on suppose être un renard, s'introduisit dans le camp et y moissonna largement pour le compte de la mort. Alors, pour prévenir le retour d'un semblable désastre , il fut décidé qu'à l'avenir les sentinelles seraient obligées de se tenir sur une seule patte et d'avoir un caillou dans l'autre pour que la chute de ce corps les réveillât lorsqu'elles seraient sur le point de succomber au sommeil. Et depuis ce jour-là, le signe hiéroglyphique de la vigilance fut une grue en faction tenant en sa patte un caillou. Il y a tel Elzévir à la grue qui vaut aujourd'hui des sommes folles.

Au surplus, ce n'est pas d'hier que datent les bons rapports des grues et des lettrés. Une opinion vieille comme le monde ou comme le jeu d'échecs veut que ce soient ces bêtes qui aient soufflé à Palamède l'invention de la lettre V [71 grec) et celle de la lettre Y [upsilon), qui représentent toutes deux l'angle aigu que les grues décrivent dans leur vol. De là le nom de l'oiseau de Palamède décerné à la grue.

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La déposition muette que firent les grues dans l'affaire de l'assassinat d'Ibycus contribua grandement aussi à leur popularité. Ibycus était un poëte lyrique qui avait beaucoup d'ennemis, et que ceux-ci occirent un jour qu'il flânait par les champs. Or il arriva qu'un vol de grues passait au-dessus de la scène du meurtre. Alors lavictime, prenant ces oiseaux à témoin de la scélératesse des assassins , leur cria : «. Soyez mes vengeurs ! « Quoique le crime eût fait beaucoup de bruit, ses auteurs demeuraient toujours inconnus, lorsqu'un beau soir deux étrangers qui se promenaient sur la place publique de Corinthe, apercevant en l'air une troupe de grues, laissèrent échapper cette exclamation imprudente : « Voilà les vengeurs d'Ibycus ! » A ce nom, les voisins se retom'nent; le mystérieux propos par eux recueilli est commenté par mille bouches. La foule entoure les deux amis ; le magistrat les fait arrêter, leur applique la question, et si bien que les assassins finissent par avouer tout ce qu'on veut au milieu des tortures. C'est à ce sujet que le sage Plutarque mit au monde le fameux adage : Trop gratter cuit^ trop parler nuit.

Les démêlés des grues et des pygmées eurent aussi dans le temps un retentissement raisonnable. Pline a essayé de tirer la fable à clair à la suite d'Aristote ; mais les explications des deux grands naturalistes de l'antiquité m'ont semblé si peu satisfaisantes que je ne les reproduis pas. La version la plus probable est que ces petits bonshommes de deux pieds de haut qui vivaient dans des cavernes étaient des singes avec lesquels les grues avaient maille è partir quand elles se rencontraient avec eux au pillage des récoltes de l'homme. Mais cette version, qui serait tout au plus acceptable pour la haute Egypte, pays de singes, ne l'est plus pour la Thrace ni pour les rives de l'Èbre et duStrymon, où les poëtes placent ordinairement

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la scène du combat, mais où Je mémoire luimaine on ne vit quadrumanes.

La grue, si intéressante au point de vue de la mythologie, ne l'est pas moins sous le rapport de la fauconnerie. A-U moyen âge, en Europe et dans l'Asie, en tout temps, en tout lieu, le vol de la grue a été considéré comme vol royal ou impérial de première classe. Au Japon, où ces oiseaux sont exclusivement réservés à la volerie impériale, on les traite d'Altesses ou d'un titre équivalent. Les Tartares, qui furent toujours d'habiles fauconniers, ne témoignaient pas moins de considération pour cet oiseau.

Mais ce n'était pas assez pour l'ambition de la grue de se faire peindre comme emblème de vigilance et d'être traitée d'Altesse; elle a voulu figurer en outre, dans les Traités de la Morale en action des hommes, comme un modèle incomparable d'amitié et de fidélité, ce qui est cause que j'ai lu dans Paul Jove l'histoire touchante d'une grue du nord de l'Europe qui vécut pendant quarante ans avec un certain philosophe nommé Tom.ipus Léonicus, et voulut mourir avec lui.

On pense bien qu'un oiseau doué de tant de qualités et de vertus ne pouvait pas être étranger à l'art divin d'Esculape.La grue, à raison de la puissance de son vol, avait donc la propriété de rendre les jarrets infatigables. Atalante et les plus célèbres coureurs de l'antiquité n'ont dû leur illustration qu'à la précaution qu'ils avaient de porter sur eux un os de grue. C'est grand dommage pour notre époque que le secret de la recette soit perdu, comme celui de la fricassée de corbeau qui donnait à ceux qui en mangeaient la faculté de prédire l'avenir et de deviner les quaternes.

La grue, qui n'est plus que de passage en France depuis liîentôt trois siècles, et qui a même renoncé depuis peu à

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pondre en Angleterre, a l'ail beauconp moins parler d'elle dans rornithologie moderne que dans l'ornilhologie ancienne. On ne la chasse pas, on la tue peu, on la mange encore moins en France ; on se contente de la regarder passer, et tout ce que la science d'aujourd'hui sait de plus particulier sur elle, c'est qu'elle a, comme le cygne du Nord, la trachée plus longue que le cou , ce qui l'a forcée de se faire creuser pour cet organe une cage supplémentaire, à l'avant de la carène sternale. Mais le phénomène était connu de toute antiquité, puisqu'on trouve dans Athénée le bon mot d'un brave homme qui conseille aux amis de la dive bouteille d'adopter pour emblème la grue au triple entonnoir.

L'opinion analogique du brave homme d'Athénée n'a cependant pas le sens commun. Lel)uvcura pour emblème la grive, oiseau dodu, cher à Bacchus, grand ami du raisin et des gaies chansonnettes. La grue, buveuse d'eau et montée sur échasses, ne saurait personnifier une race pansue, à courtes jambes, et qui professe pour le cristal des ondes le plus profond mépris. Je ne crois même pas que la grue possède son analogue humain dans la société actuelle ; car cet analogue me paraît être une corporation de fakiresses très-savantes dans l'art des évolutions chorégraphiques, mais sévères sur l'article des mœurs ; un peu sèches et infatigables, et courant le monde en dansant. La grue, vous le savez, est monogame. Fidèle en amour et danseuse, ceci cache un mystère.

Le plus grand des échassiers de France est le Flammant, le plus petit le Bécasseau -Pygmée. La Bécasse, la Bécassine et le BAle des genêts se disputent la palme de la délicatesse.

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